LES DÉBUTS DE LA MODISTE

MONOLOGUE-VAUDEVILLE EN UN ACTE

Prix : 30 centimes.

1856.

Par M. Auguste JOUHAUD

PARIS, M. BABBA, PALAIS-ROYAL, GALERIE DE CHARTRES, 2 ET 3.

PARIS. - TYPOGRAPHIE A. HENNUYER, 7 RUE DARCET.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre Beaumarchais, le 27 février 1855.


Texte établi par Paul FIEVRE, janvier 2026

Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:02.


NOTA.

Tous les changements de costumes se font en vue du public. Alexandrine a d'abord une robe peignoir qui cache les habits de la soubrette sous lesquels se trouvent ceux de la duègue ; le costume de la duègne cache celui de la grisette, sous lequel est l'uniforme de la vivandière, dont le petit tonneau se développe, par un mécanisme, aussitôt que la robe de la grisette a disparu. - Sous le costume de la vivandière se trouve celui de l'Auvergnaten qui, en tombant, laisse voir un brillant costume de sylphide. - Il est essentiel que, malgré tous ces habits les uns sur les autres, Alexandrine n'ait pas, en commençant, une ampleur qui fasse soupçonner ses travestissements.


PERSONNAGES

ALEXANDRINE, modiste, Madame Ismène JOUHAUD.


LES DÉBUTS DE LA MODISTE

Le théâtre représente un atelier de modes. - À droite, et à gauche, des tables avec des têtes à chapeaux. - Fenêtre à gauche, porte au fond.

ALEXANDRINE, à la cantonade.

Eh ! Bien, c'est bon ! On travaillera. Faut pas tant crier pour ça, là !...

En scène.

Comme c'est agréable de venir faire des vieux chapeaux pendant que les autres s'amusent ! C'est aujourd'hui dimanche, toutes ces demoiselles sont allées en partie de plaisir a Romainville ; et moi, je suis condamnée à une journée de magasin et douze heures de surveillance... Quelle indignité !... Parce qu'on sait que j'adore la campagne.

Air de Gentil Bernard,

À la campagne,

La joie me gagne,

Car c'est aux champs beaucoup mieux qu'à Paris,

Que de la vie

5   On apprécie

Les agréments à tout mortel promis.

     

Quand le dimanche il franchit la barrière,

Le citadin respire un air nouveau!

Quel doux plaisir d'avaler la poussière,

10   Avec du vin, d'la salade et du veau !

     

Par la gib'lotte,  [ 1 Gibelotte : Sorte de rago?t de lapin. [L]]

Sans camelote,

Mon odorat et mon goût sont flattés !

Je ne puis croire

15   Que dans l'histoire

On ose encore parler de chats sautés.

     

Sous le feuillag' quand on dîne en famille,

Commodément assis sur le gazon,

On ne r'gard' pas si l'on mange un' chenille,

20   Quand on croyait manger un cornichon.

     

Si l'on est douze

Sur la pelouse,

On peut avoir ses coudées franches, mais

Qu'on a l'air bête

25   Quand, sur l'herbette,

On s'est assis sur quelqu' chos' de trop frais.

     

Je l'dis franch'ment, j' voudrais être fermière,

A Saint-Denis, à Deuil, ou bien au Pecq :

Je cultiv'rais la classiqu' pomm' de terre...

30   Car c'est si bon tout autour d'un bifteck !...

     

Prudente et sage,

Fille an village

A pour trésors son honneur, sa vertu ;

Par nul indice,

35   Le blé propice

N'révèle aux champs c'qui peut s'être perdu.

     

Si l'on veut voir couronner un' rosière,

C'est à Nanterre, ou dans ses environs,

Qu'il faut aller... et cependant Nanterre

40   Est, m'a-t-on dit, entre deux garnisons.

     

À la campagne,

La joie me gagne,

Car c'est aux champs beaucoup mieux qu'à Paris,

Que de la vie

45   On apprécie

Les agréments à tout mortel promis.

     

Ah ! Quand pourrai-je m'affranchir de cet affreux métier ? Quand pourrai-je suivre ma vocation ? Ma vocation, c'est le théâtre !... Le théâtre,qui pourtant est cause de tous mes tourments. car ma tante, qui est aussi ma maîtresse modiste, prétend que je passe tout mon temps à étudier et à répéter des rôles, au lieu de confectionner des capotes et des chapeaux... C'est un peu vrai... Mais aussi, pourquoi veut-elle faire de moi une marchande de modes, tandis que je sens là quelque chose qui me dit : « Alexandrine, tu seras comédienne !» Mon oncle, qui est directeur de spectacle, ne connaît pas mes dispositions pour l'art dramatique. Il est à Paris en ce moment, et si j'osais débuter devant lui, je suis bien sûre qu'il m'engagerait. Mais je n'oserai jamais!. je suis si sotte devant le monde. Et pourtant, quand on a la prétention de jouer en public, on ne doit pas avoir peur du monde. Eh bien ! C'est plus fort que moi. la vue d'une personne qui me regarde et m'écoute m'interdit au point que je perds tous mes moyens. Je ne suis jamais si hardie que lorsque je récite ici mes rôles devant les estimables têtes à chapeaux que voilà. Il n'y a que ces dignes et braves femmes qui ne m'intimident pas. aussi, comme je déploie mes talents devant elles ! Oh ! Si pour passer mon dimanche un peu plus gaiement, je répétais tous les rôles de mon répertoire ?... Tiens, c'est une idée !... Puisque les autres se divertissent à leur façon, je puis bien m'amuser à ma manière, moi.

Aux têtes à chapeaux.

Allons, mesdames, faites toilette, mettez vos chapeaux neufs... Je vous invite toutes à venir assister aux débuts de Mademoiselle Alexandrine !... Y êtes-vous ?... C'est ça !... Formez la galerie et ne bavardez pas surtout ! Que je suis bête ! On n'a pas ce désagrément à redouter avec des femmes de carton... C'est un avantage qu'elles ont sur les autres.

Changement de costume.

Premier début de Mademoiselle Alexandrine dans l'emploi des soubrettes !... Dorine, du Tartuffe... C'est Tartuffe qui parle.

« Avant que de parier, prenez-moi ce mouchoir.  [ 2 Citation du Tartuffe de Molière.]

- Comment ? - Cachez ce sein que je ne saurais

Par de pareils objets les âmes sont blessées, [voir.

50   Et cela fait venir de coupables pensées.

- Vous êtes donc bien tendre à la tentation ?

Et la chair sur vos sens fait grande impression ?

Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte,

Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,

55   Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,

Que toute votre peau ne me tenterait pas. »

Désirez-vous que je fasse mon second début dans un rôle de duègne ?... Cela vous étonne ?... Oh ! Je ne crains pas de me courber la taille, moi... quand on a vingt-deux ans, on n'a pas peur de se vieillir.

Changement.

AIR : Fuseaux légers (Dame blanche.)

Adieu, jours de mon jeune âge,

Point de regrets superflus.

Ce temps n'était qu'un passage,

60   Je ne le reverrai plus.

Vainement je me redresse,

Du poids des ans qui m'oppresse,

Hélas ! J'ai le joug à subir,

Et le faible doit obéir.

65   Mais le ciel à la vieillesse

A laissé le souvenir.

bis.

Hein ?... Vous dites que ce n'est pas dans cet emploi-là que vous eussiez voulu m'entendre ?... - Eh ! Que ne parliez-vous, aimables spectatrices ?... Je puis vous offrir une grisette. Pur sang. C'est le genre que j'affectionne. Parce que ça rentre un peu dans mon caractère et mes habitudes.... De modiste à grisette il n'y a que la main. - Ne quittez pas vos places, mesdames !...

Changement.

- Quel charmant public j'ai là !... Pas le moindre bruit, pas d'enfant qui crie, pas de femme sensible qui se mouche... C'est un vrai plaisir de débuter devant ces estimables dames... de carton.

Air d'Alcindor à la Chaumière.

Nous n'allons plus à la barrière,

C'est mauvais genr', je l'dis tout bas,

Mais on fréquente la chaumière !

bis.

70   C'est le pays des entrechats.

Lorsque l'on y prend ses ébats,

On y fait de si jolis pas!.

Elle danse.

La, la, la, la, la, la, la, la.

Nous n'admettons aucune danse

75   Dont l'autorité fait défense,

Mais on peut danser à l'écart...

Ce joli pas chicard.  [ 3 Chicard : Personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques dans les bals masqués, en vogue dans la deuxième partie du XIXe siècle [CNRTL].]

Elle danse.

La, la, la, la, la, la,la.

Allez, piston !....

80   La, la, la, la, la, la, la, la, etc.

Oh ! Oh ! En voilà une là-bas qui fait la grimace... Celle qui a le vieux chapeau vert... Il paraît que cette dame n'aime pas le... On est si arriéré en province !... - Un petit rôle de vivandière, pas trop décolleté, lui plairait peut-être davantage ?... Essayons. - Mais, le costume ?... Eh ! J'ai mon affaire !... Je n'y pensais plus... Vous allez voir... Oh ! Ça ne sera pas long.   [ 4 Vivandière : Celui, celle qui suit un corps de troupes, et qui vend des vivres. [L]]

Changement.

Air du Zouave. (De Kriesel.)

Je suis vivandière,

Et m'en fais honneur !

C'est un' bell' carrière,

Quand on aim' la guerre,

85   Et qu' du militaire

On s' sent la valeur.

C'est au champ d'honneur

Qu'on a du coeur

Et de l'ardeur !

90   Mon régiment c'est ma famille,

Et sa discipline est ma loi ;

Si je possédais une fille,

Ell' s'rait cantinièr' comme moi.

De fumer s'il me prend l'envie,

95   Personne n'y trouve du mal ;

Mais quand je fume en compagnie,

Ce que j' préfèr' c'est l' caporal.

Je suis vivandière, etc.

Si je faisais mon cinquième début par un rôle d'Auvergnate ?...

En confidence.

Justement, je me suis arrangé un petit caraco !... Vous me direz si le costume est exact... Voyez !...   [ 5 Caraco : Sorte de vêtement de femme qui est plus ou moins ajusté comme un corsage et qui est plus ou moins long. [L]]

Changement.

Air : Gai, coco !

Dans notr' riant' campagne,

100   Sur not' joyeus' montagne,

L' plaisir nous accompagne,

C'en est un que d' voir chaud !  [ 6 Vers 102, ont lit "cha" en fin de vers, nous remplaçons par "chaud".]

En dansant sur l'herbette,

Au son de la musette,

105   N'y a jamais d'étiquette,

C'est à qui sautera.

Quel aplomb ! Quelle aisance !

Et surtout qué décence !

J' saut' de joi' quand j'y pense !

110   Quelle danse !

bis.

N'y a,

Oui-dà !

- Oui-dà

bis.

Qu' l'auvergnat en France,

115   Pour danser comm' chat !

Elle danse.

Le vieux chapeau vert ne secoue plus la tête, c'est bon signe... - Hein ?... Vous trouvez, mesdames, qu'une danse sérieuse serait plus digne d'un auditoire comme celui-ci ?... C'est possible, et pour vous prouver que je suis prête à répondre à toutes les exigences, je puis vous danser quelque chose de plus grave et de plus gracieux tout à la fois. - Le chapeau vert me fait l'effet d'une directrice de province qui vient pour m'engager. - Mais je ne pourrai jamais danser un pas de caractère avec une robe longue... Oh ! J'y songe !... Ce costume de bal destiné à Madame la Baronne de Gerval, que j'ai eu la curiosité d'essayer ce matin, et que j'allais quitter, lorsque ma tante est survenue ?... Si j'osais ?... Pourquoi pas ?... Mesdames, je vous prierai de m'accorder une minute d'entracte, le temps de me coiffer, de quitter mon caraco, et Mademoiselle Alexandrine effectuera son sixième début par un pas de caractère. -

Changement.

Qu'est-ce que je vous disais ?...

PAS DE SYLPHIDE.

Après la danse, se laissant tomber sur une chaise.

Ah ! Folle que je suis !... Heureusement personne ne m'a vue ni entendue...

Une pierre à laquelle est attachée une lettre est lancée de la fenêtre dans la chambre.

Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce qui s'amuse à me jeter des pierres ?... Mais, je ne me trompe pas.... avec la pierre il y a une lettre !... Qu'est-ce que cela signifie ?

Elle ramasse la lettre et lit.

« Ma chère nièce.» - Tiens, c'est de mon oncle !...

Continuant.

« Il n'y avait pas que des dames à tes débuts, car j'y ai assisté à ton insu. » Il se pourrait !...

Lisant.

« Fatigué des plaintes de ta tante, qui prétend que tu n'as pas de dispositions pour l'art dramatique, j'ai voulu juger par moi-même de tes talents. J'ai tout vu, tout entendu de cette fenêtre, et je n'hésite pas à t'engager pour jouer tous les emplois qui t'ont servi de débuts.

Sautant de joie.

Mon oncle m'engage !... Quel bonheur ! Quand je disais que le théâtre était ma véritable vocation !... Au diable les chapeaux !

Elle les jette en l'air. - Timidement.

Mais... le public... Le vrai public partage-t-il l'opinion de mon oncle le directeur ?... Je ne sais... J'ai peur... Comment donc m'assurer de ses dispositions à mon égard ?... Je ne vois qu'un moyen... C'est de m'adresser à lui...

Au public.

Air de la Grâce de Dieu.

Messieurs, je viens en tremblant

Implorer votre indulgence.

J'avais bien peur pour ma danse,

J'avais bien peur pour mon chant.

120   À vous plaire si j'insiste,

Ce soir, veuillez applaudir

Les Débuts de la modiste,

Et fixer son avenir.

Quand pour trouver une place,

125   Il lui faut votre agrément,

De vos mains, daignez, de grâce,

Signer son engagement.

FIN.

 



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Notes

[1] Gibelotte : Sorte de ragoût de lapin. [L]

[2] Citation du Tartuffe de Molière.

[3] Chicard : Personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques dans les bals masqués, en vogue dans la deuxième partie du XIXe siècle [CNRTL].

[4] Vivandière : Celui, celle qui suit un corps de troupes, et qui vend des vivres. [L]

[5] Caraco : Sorte de vêtement de femme qui est plus ou moins ajusté comme un corsage et qui est plus ou moins long. [L]

[6] Vers 102, ont lit "cha" en fin de vers, nous remplaçons par "chaud".

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