COMÉDIE EN UNE SCÈNE
1885. Tous droits réservés.
par M. Ernest LEGOUVÉ
PARIS, PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025
Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:02.
PERSONNAGES
SUZANNE.
MARTHE.
Extrait de "Théâtre de Campagne - Sixième série".
L'AGRÉMENT D'ÊTRE LAIDE
Chef Villeneuve, père de Suzanne et frère de Marthe.
SCÉNE UNIQUE.
Suzanne, Marthe.
SUZANNE entre, et met son chapeau sur un meuble.
Me voilà !
MARTHE.
Enfin ! Revenir déjeuner à une heure !
SUZANNE.
J'avais tant à faire. Trois leçons à donner ce matin !
MARTHE.
Où donc !
SUZANNE.
D'abord, chez Madame de Brignoles.
MARTHE.
Oh ! Alors je comprends ton retard.
SUZANNE.
Tu en veux à Madame de Brignoles, ma petite tante ?
MARTHE.
Moi, du tout !
SUZANNE.
Elle est si bonne pour moi !
MARTHE.
Oh ! Très bonne.
SUZANNE.
Et sa fille, et son fils !
MARTHE.
Oui, le beau capitaine.
SUZANNE.
Ah ! Qu'as-tu donc ?
MARTHE.
J'ai, Suzanne, que je n'aime pas à te voir courir le cachet, toute seule, dans cet affreux Paris.
SUZANNE, riant.
C'est le lot des filles qui n'ont rien, il faut bien que je gagne ma vie. Toi-même, est-ce que tu n'en fais pas autant ?
MARTHE.
Oh ! Moi, c'est bien différent. D'abord, je suis terriblement ton aînée, et puis, j'ai un talisman.
SUZANNE.
Un talisman !
MARTHE.
Ma figure.
SUZANNE.
Comment ?
MARTHE.
Regarde-moi cette mine-là.
SUZANNE.
Eh bien ?
MARTHE.
Eh bien, je suis laide : voilà !
SUZANNE.
Laide !... Oses-tu dire...
MARTHE, montrant sa figure.
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle.
SUZANNE.
Tu n'en parlerais pas si gaiement, si tu le croyais.
MARTHE.
J'en parle gaiement, parce que cela m'enchante.
SUZANNE.
Oh ! Par exemple.
MARTHE.
C'est si commode. Quel est le plus beau rôle du monde ? C'est d'être garçon et jeune. Eh bien, une fille laide, c'est un garçon. Elle fait tout ce qu'elle veut, elle va où elle veut. Est-ce que si j'étais jolie, je pourrais prendre notre cousin par-dessous le bras, et aller avec lui -en promenade ; on dirait tout de suite : « Ah ! Deux amoureux ! » Tandis que quand on nous rencontre, que dit-on ? « Un frère et sa soeur ! » Une laide est toujours une soeur. Mais quand on est jolie, que d'inconvénients !
SUZANNE.
Je ne l'aurais pas cru.
MARTHE.
Entendons-nous : pour une demoiselle du monde, riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus ; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants. Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre.
SUZANNE.
Je suis jolie... Vrai ? Eh bien, j'en suis bien aise.
MARTHE.
Il réussit bien, mon sermon.
SUZANNE.
Ah çà ! Mais où est donc ce grand péril ?
MARTHE.
Il est...
Après un silence.
Suzanne, tu as été élevée en Amérique.
SUZANNE.
Tu le sais bien.
MARTHE.
Est-ce que dans ce pays-là on ne te suivait pas dans la rue ?
SUZANNE.
Les gens qui allaient du même côté que moi, oui.
MARTHE.
Ah !... Il est impossible que quelque beau jeune homme te voyant si jolie n'ait pas pensé à te le dire.
SUZANNE, éclatant de rire.
Ah ! Quelle idée !
MARTHE.
Comment ! On ne t'a jamais fait de déclaration ?
SUZANNE.
Jamais !
MARTHE.
Jamais, dans tes voyages, dans tes courses à travers New York, aucun homme, en te voyant seule, ne t'a embarrassée par un propos blessant ?
SUZANNE.
Un homme manquer de respect à une femme ! Mais tous ceux qui passent et qui ont des femmes, des filles ou des soeurs, accourraient à l'instant pour le punir et les défendre.
MARTHE.
Ils accourraient tous en masse... comme cela ? On devrait bien profiter du libre-échange pour importer cette habitude en France; il est vrai que cela ne prendrait pas.
SUZANNE.
Je me rappelle pourtant...
MARTHE.
J'étais bien sûre qu'il y avait un pourtant...
SUZANNE.
C'était à un cours de botanique ; nous n'étions guère que quatre ou cinq femmes sur trois cents personnes.
MARTHE.
Et le reste, qu'était-ce?
SUZANNE, riant.
Des hommes !... Est-ce qu'il y a un autre genre que le genre masculin et le genre féminin ?
MARTHE.
Tu étais assise au milieu de trois cents hommes ?
SUZANNE.
Sans doute, puisque nous écoutions la même leçon. Tout à coup, pendant que je prenais des notes, je vois passer par-dessus mon épaule, et tomber sur ma manche, un petit papier plié en forme de lettre.
MARTHE.
Un billet doux !
SUZANNE.
Je le croirais assez.
MARTHE.
Importation française!... Et que dirent les quakers ?
SUZANNE.
Il y eut une grande rumeur dans l'assemblée.
MARTHE.
Et que fis-tu ?
SUZANNE.
Moi, je continuai à écrire. Puis, quand le professeur eut fini, je levai le bras comme cela... et je soufflai sur le papier comme si c'était un petit insecte !... Tout le monde se mit à rire, à applaudir, et le jeune homme fut obligé de sortir au milieu des huées !... Voilà.
MARTHE.
C'est charmant ! Mais ce n'est pas parisien. À Paris, vois-tu, l'accueil qu'on fait aux jolies femmes...
SUZANNE.
Qu'est-ce qu'il a donc de si redoutable ? Tout le monde m'accueille à bras ouverts.
MARTHE.
À bras ouverts ! Précisément !... Des gens t'accueillant comme cela... Ah ! Tu n'en manqueras pas !... Il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... Il n'a que deux pensées : la première, de rarranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux ; la seconde, de se dire : « Ah çà ! il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là. »
SUZANNE.
Mais je n'en reviens pas !... Qui t'a appris ces secrets?
MARTHE.
Mon talisman ! Toujours le même ! Comme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, Mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice ; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant ; à ta première visite, il te fait des compliments ; à la seconde, il t'appelle ma jolie cliente ; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jette à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent encore à genoux, quitte à ne pas se relever.
SUZANNE.
Oui... De vieux fous dont tout le monde se moque.
MARTHE.
Du tout ! Ce sont les moeurs nationales ! Tu vas en solliciteuse dans un ministère, tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef de bureau t'embrasse... sur le front...
SUZANNE.
Comment... il m'embrasse ?
MARTHE.
Un chef de bureau !... Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur ? Puis il te conduit chez le ministre !
SUZANNE.
Quoi ?... Est-ce que les ministres aussi ?...
MARTHE.
Oh ! Non ! Non !... C'est bien différent ! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses !... Leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent ! Ils te respectent !... Et tu n'as rien à craindre d'eux !... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires ; tous troubadours! troubadours ! Troubadours !... Et mendiants ; car ils demandent toujours ! Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine !
SUZANNE, troublée.
Un capitaine !
MARTHE.
Eh bien, oui ! Car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin ! T'imagines-tu que, si Monsieur de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois ?... Monsieur de Brignoles est amoureux de toi !
SUZANNE, souriant.
Je le sais bien.
MARTHE.
Tu le sais ?
SUZANNE.
Sans doute puisqu'il me l'a dit.
MARTHE.
Et toi ?
SUZANNE.
Moi ? Je l'aime aussi...
MARTHE.
Et tu le lui as dit aussi ?
SUZANNE.
Sans doute, puisqu'il me l'a demande.
MARTHE, à part.
Elle a des réponses qui vous renversent !...
Haut.
Tu as donc parlé à ton père ?
SUZANNE.
Non, pas encore ! C'est mon secret... j'ai le droit de le taire ; c'est le secret d'un autre, je n'ai pas le droit de le dire.
MARTHE.
Tu n'as pas parlé à ton père de l'amour de Monsieur de Brignoles ?
SUZANNE.
Il n'y a rien de mal !... J'en parlerai quand il sera temps.
MARTHE.
Et quand sera-t-il temps?
SUZANNE.
Quand notre mariage sera fixé.
MARTHE, stupéfaite.
Votre mariage ! Tu crois que Monsieur de Brignoles veut t'épouser?
SUZANNE.
Sans doute !... Puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.
MARTHE.
Hein ?... Elle est inouïe !... Voilà tes preuves ?
SUZANNE.
Quand un homme de coeur a dit à une jeune fille : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » C'est fini ! Ils sont mariés!
MARTHE.
Ils sont mariés !... mariés ! Ah bien ! Si tous ceux qui se sont dit cela étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde ! Ah çà ! Comment cela se passe-t-il donc en Amérique ?
SUZANNE.
C'est tout simple, on parle au gouverneur...
MARTHE.
Qu'est-ce que c'est que cela, le gouverneur ?
SUZANNE.
C'est le nom qu'on donne aux pères.
MARTHE.
J'aime assez ce mot de gouverneur, cela représente l'autorité, la discipline...
SUZANNE.
Mais pas du tout !... Ce ne sont même pas les pères qui marient leurs filles.
MARTHE.
Qui est-ce qui les marie donc, alors ?
SUZANNE.
Elles-mêmes.
MARTHE.
Elles-mêmes ? Mais, enfin, ce gouverneur, il faut pourtant lui demander son consentement.
SUZANNE.
Oh oui ! Après.
MARTHE.
Après quoi ? Après le mariage ?
SUZANNE, très simplement.
Non, après que la jeune fille a fait son choix.
MARTHE.
C'est la jeune fille qui choisit ?
SUZANNE.
Cela me paraît assez juste, puisque c'est elle qui s'engage.
MARTHE.
Oui ! Mais c'est le gouverneur qui donne la dot.
SUZANNE.
Une dot ?... Qui lui demande une dot ?
MARTHE.
Comment, en Amérique, les jeunes filles ?...
SUZANNE.
En Amérique... Les jeunes filles ne sont pas forcées d'acheter... leur mari ; un honnête homme les trouve toujours assez richement dotées, quand elles lui apportent en mariage un coeur droit et une vie sans tache. Mais, ici, je ne peux pas m'empêcher de rougir quand j'entends parler mariage !... On se croirait à un marché !... Toujours ce mot humiliant : « Combien a-t-elle ? » Elle a... elle a ce qu'elle est !
MARTHE.
Chère enfant ! Ainsi tu crois que ta pauvreté n'empêchera pas Monsieur de Brignoles...
SUZANNE.
Qu'importe ma pauvreté, et quel pourrait être son dessein, s'il ne voulait pas m'épouser ?
MARTHE.
Son dessein ? Son dessein ? Et sa mère ?
SUZANNE.
Oh ! Sa mère, c'est différent ! Je suis sûre que ce mariage est son seul désir.
MARTHE.
Hein ?
SUZANNE.
Elle me l'a dit de mille façons.
MARTHE.
Elle te l'a dit ?
SUZANNE.
Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle ?
MARTHE.
Pourquoi ?
SUZANNE.
Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils ?
MARTHE.
Pourquoi ?
SUZANNE.
Pourquoi me mêle-t-elle à tout ce qui t'intéresse ?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille ?... Mais qu'as-tu donc, Marthe ?... Qu'as-tu ?... Tu pleures?
MARTHE.
Oui, je pleure !
L'embrassant.
Oh ! Suzanne, que tu me fais de mal !
SUZANNE.
Mais dis-moi donc...
MARTHE, avec force et à part.
Non, c'est impossible ! Non ! Je ne veux pas croire !... Une femme !... Une mère ! Ce serait trop affreux ! Mais, pour lui, c'est différent !... Et mon devoir est de le démasquer... de t'éclairer !... Suzanne, Monsieur de Brignoles ne veut pas t'épouser !... Monsieur de Brignoles ne t'épousera pas...
SUZANNE.
Paul, ne pas m'aimer !
MARTHE.
Oh ! Je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crois, au contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.
SUZANNE.
Eh bien, alors, que voudrait-il faire de moi ?
MARTHE.
Ce qu'il veut faire de toi !... Oh !... Je ne peux pas... Je ne dois pas !... Sache seulement que les hommes sont une nation abominable !
Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

