PROLOGUE DE SOIRÉE
1880
PAR LEMERCIER DE NEUVILLE
PARIS, TRESSE EDITEUR, GALERIE DU THÉÂTRE FRANÇAIS, PALAIS-ROYAL.
Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - J. Robert.
Texte établi par Paul FIEVRE, février 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:02.
PRÉFACE
On m'a souvent dit : « Pourquoi ne faites vous pas de théâtre ? Avec vos Pupazzi, vous animez des acteurs en carton, et, bien que vos moyens soient très restreints, vous obtenez des effets scéniques qui ne seraient pas déplacés sur une autre scène et dans un autre cadre. » C'est vrai. Mais j'ai répondu : c'est parce que je n'ai pas pu arriver au théâtre que j'ai fait des Pupazzi, et maintenant c'est parce que de ce côté je me suis fait une certaine notoriété que l'on veut m'y enfermer et que le théâtre ne m'ouvre pas ses portes.
En attendant, je réunis dans ce volume quelques une de mes pièces inédites faites, en général, pour être jouées, dans un salon : j'ai grossi ce petit recueil de monologues, de récits en vers, et de scènes à un personnage, cela peut être entendu par les oreilles les plus délicates. Pour en faciliter la représentation, j'ai joint la mise en scène de chaque pièce, - qui embarrasse toujours les amateurs, et, comme un véritable régisseur, j'ai dressé la liste des accessoires, décrit les costumes et détail le les décors.
Je n'ai pas à parler de la valeur de ces bluettes, c'est du théâtre sans prétention qui m'a amusé à écrire. Je serais heureux qu'on éprouvât le même plaisir à les jouer et surtout à les entendre.
L. LEMERCIER DE NEUVILLE
PERSONNAGES
COLLIDOR.
JOSEPH, domestique.
NOUS SOMMES EN RETARD
Un salon formant théâtre, au fond à gauche, un paravent est est dressé qui sépare la scène en deux.
SCÈNE PREMIÈRE.
Collidor, Joseph.
Au lever du rideau, Col1idor en bras de chemise, se fait faire la barbe par Joseph, qui fait mousser le savon. Il tourne le dos au public.
COLLIDOR.
Tu dis, Joseph, qu'il n'est que sept heures ?
JOSEPH.
Oui, Monsieur Collidor, sept heures, ou huit heures, vous savez à une heure près, quand le public attend, ça lui est égal.
COLLIDOR.
Tu trouveS ? Enfin on commence à arriver et d'ailleurs je suis presque prêt. - Souffle une bougie !... C'est singulier comme elles éclairent.
JOSEPH, prenant une bougie.
C'est parce que la toile est levée !
COLLIDOR.
Comment ! La toile est levée ? Oh !
I1 se détourne et essaye de s'enfuir de la scène, mais toutes les issues sont fermées. - Joseph la suit avec calme.
Comment drôle, tu as levé le rideau. Qui t'as dit ?
JOSEPH.
Monsieur m'a dit ; il n'y a pas de contrevents à cette fenêtre, comme on pourrait me voir en déshabillé, va tirer le rideau. Alors, j'ai tiré le rideau.
COLLIDOR.
C'était le rideau de la croisée, imbécile !
JOSEPH.
Monsieur a dit ?
COLLIDOR.
J'ai dit imbécile.
JOSEPH.
J'avais bien entendu !
COLLIDOR.
Enfin c'est fait, comment réparer cela ?
I1 se promène inquiet. S'arrêtant tout à coup. - À part.
Ah ! Quelle idée ! On nous écoute, on croit que c'est la pièce ! Oui, Joseph est assez bête pour jouer son rôle d'après nature, c'est cela ! Quand. je serai habillé, je ferai baisser la toile et on prendra cela pour un prologue ; parfait ! -
Haut.
Eh bien, Joseph, qu'est-ce tu fais là ?
JOSEPH.
J'écoute, Monsieur ? Mais je n'entends pas !
COLLIDOR.
C'est bon ! Finis ma barbe ? Et dépêche toi.
JOSEPH.
Voilà, Monsieur !
Ils se replacent comme au lever de rideau.
C'est ennuyeux tout de même que toutes les chambres aient été occupée, ça a obligé monsieur à s'habiller sur le théâtre !
COLLIDOR.
Je ne pouvais pas pourtant m'habiller à l'écurie !
JOSEPH.
Oh ! Moi, Monsieur ça ne me gêne pas ! D'autant plus que j'y ai placé un petit miroir ; je m'en sers pour mettre ma cravate.
COLLIDOR.
Dépêche toi donc, bavard !
JOSEPH.
Monsieur est impatient ! Je comprends ça ! Monsieur ne sait peut être pas bien son rôle ? Mon, Monsieur je n'ai pas de mémoire pour apprendre ! Mais je trouve que c'est très joli quand on dit comme cela tout haut des phrases qu'on a apprises.
COLLIDOR.
C'est bon ! C'est bon ! Maudit bavard ! Maintenant frise-moi !
JOSEPH.
Je vais friser monsieur ! Oui. - Monsieur me permet-il de parler ?
COLLIDOR.
Oui parle, mais dépêche-toi et frise-moi !
JOSEPH.
Je disais à monsieur que je n'avais pas de mémoire, mais pour les gestes, c'est autre chose : je fais très bien les gestes !
COLLIDOR.
C'est à dire très maladroitement, tu viens de me brûler.
JOSEPH.
J'en demande pardon à Monsieur ! - Si j'avais eu de la mémoire, je me serais fait comédien. Oh ! J'aurais réussi comme les autres... à cause des gestes, parce que, voyez-vous, je pense, je comprends et j'exécute !
COLLIDOR.
Est-elle finie, cette coiffure ?
JOSEPH.
Encore un peu de pommade, Monsieur ! Ça fait reluire le cheveu ! Ah ! Oui ça le fait reluire...
Il rit.
JOSEPH.
Ça me rappelle une farce que nous avons faite, il y a déjà longtemps chez mes anciens maîtres, le marquis d 'Ably, avec François.
COLLIDOR.
Quel François ?
JOSEPH.
Monsieur ne connaît pas François ? C'est le premier garçon d 'écurie de France. Il n'en a pas deux pour faire une litière comme lui. Figurez vous, Monsieur, qu'à nous deux nous avons pommadé Chiquenaude, la jument de monsieur le Marquis ; quatre pots de pommade à la rose ! Elle était luisante et elle sentait bon ! Elle avait un très bel air ! - Mais voilà que le Marquis veut faire un tour au bois avec la marquise ! Vlan ! Il monte Chiquenaude, et madame monte Belauvent ! Les voilà partis.
COLLIDOR.
Ton histoire n'est pas bien drôle !
JOSEPH.
Si, Monsieur ! Vous allez voir ! Il faisait un temps froid et sec, c'était l'hiver, en mars ; pas plus de feuilles que sur ma tête, et une petite brise du nord, je ne vous dis que ça. - Au déjeuner je servais. La Marquise dit au Marquis : - Quelle agréable promenade ce matin ! Décidément je crois que le printemps vient plus tôt que d'habitude. - C'est vrai, Marquise, je crois qu'on fait de nouvelles plantations au bois, l'air était embaumé. - Oui, cela me rappelait Nice ! L'odeur des roses... - Mais elles ne sont pas fleuries encore ! - Je n'en sais rien mais ce parfum exquis m'a suivi toute la promenade. - J'avais une envie de rire ! J'ai manqué de casser une assiette ! - Le lendemain nous avons lavé Chiquenaude à la benzine ! - Ce jour-là, Madame s'est bien aperçue que le printemps était reparti.
COLLIDOR.
Ce sont des charges de cocher ! Ce n'est pas bien spirituel.
JOSEPH.
Dame ! Monsieur, on fait des farces suivant sa condition.
COLLIDOR.
Là ! Maintenant, Joseph, pousse un peu le paravent que je m'habille ; pendant ce temps tu rangeras le salon et moi je repasserai mon rôle !
JOSEPH? tirant le paravent.
Monsieur va parler tout haut ?
COLLIDOR.
Oui ! Imbécile . - Ne fais pas de bruit en plaçant les meubles !
JOSEPH, prenant u11 1t1111eau.
Voyons ! Ma grande scène d'amour avec la comtesse. - Elle me dit : - Que dites vous monsieur ? - Oui, c'est cela ! - Ah ! - Ce que je dis, comtesse : Je dis que vous êtes la plus adorable des femmes !
Joseph fait des gestes exagérés devant le paravent.
Je dis que mon bonheurs serait de passer ma vie à vos pieds ! Quoi ! Vous voulez ensevelir dans la solitude du veuvage ces charmes qui sont fait pour être admirés... admirés.
JOSEPH.
Non, Monsieur !
COLLIDOR, derrière le paravent.
Voyons ! Ma grande scène d'amour avec la comtesse. - Elle me dit : - « Que dites-vous, Monsieur ? » - Oui c'est cela ! - Ah ! - « Ce que je dis, Comtesse ! Je dis que vous êtes la plus adorable des femmes !
Joseph fait des gestes exagérés devant le paravent.
Je dis que mon bonheur serait de passer ma vie à vos pieds ! Quoi ! Vous voulez ensevelir dans la solitude du veuvage ces charmes qui sont faits pour être admirés ... admirés... »
S'interrompant.
Est-ce stupide ce que ces auteurs vous font dire ! - « admirés dans les salons ! » - Idiot cet auteur ! Enfin, respectons le texte ! - « Ah ! Comtesse, croyez à toute la sincérité de mon amour ! Croyez que je vous rendrai la plus heureuse des femmes... des femmes !... » Joseph va me chercher mon rôle... Joseph !...
Il apparaît en haut du paravent et aperçoit Joseph à genoux faisant de grands gestes.
Joseph !
JOSEPH.
Des femmes! Monsieur ! Des femmes ! Voyez le geste ! Comme c'est bien ça !
COLLIDOR.
Veux-tu bien te lever, et aller me chercher mon rôle!
JOSEPH.
Oh ! Monsieur ! Continuez ! Vous allez voir ! Vous disiez : des femmes !
COLLIDOR.
Ah ! J'y suis ! « la plus heureuse des femmes ! Et pourquoi résister ? Vos sentiments pour moi, je les connais ! Ne m'avez-vous pas laissé pressentir que je ne vous étais pas indifférent ; ce bouquet que vous avez laissé échapper de votre main, je l'ai mis sur mon coeur !... »
Joseph met le plumeau sur son coeur. - Riant.
Ah ! Ah ! Ah ! Que tu es drôle, mon pauvre Joseph ! - Allons, dépêche-toi de ranger le théâtre, je suis prêt.
Il sort de derrière le paravent.
JOSEPH.
N'est-ce pas, Monsieur, que j'étais beau ?
COLLIDOR.
Superbe ! Défais ce paravent. - Enlève ces cosmétiques, ces habits, fais vite, nous sommes en retard. Tout le monde est arrivé, on doit s'impatienter.
JOSEPH, rangeant.
Mais non, Monsieur ! Mais non !
COLLIDOR.
Je vais voir si nos actrices et nos acteurs sont prêts ! Ne lambine pas !
Il sort.
SCÊNE II.
JOSEPH, seul.
Sont-ils heureux, les maîtres ! De pouvoir se payer des agréments comme cela ! - Moi, si j'étais maître, je jouerais la comédie toute la journée ! Oh ! Quand je vais au théâtre, j'ai des yeux comme des portes-cochères ! Des fois, je ne comprends pas ce que ça veut dire, mais quand il y a du mouvement, ça s'empoigne ! Tenez, je suis allé une fois au cirque, à la foire, on jouait une pantomime : c'était merveilleux. Ça s'appelait La Fille du Brigand. - C'était comme ça.
I1 joue la pantomime.
Les brigands arrivent un à un, il y en a un qui boite... On entend des coups de fusil, - il y en a un qui est mort, on le traîne dehors. -
Il traîne dehors une chaise.
Voici l'armée française qui arrive avec les tambours et le tambour-major : Tata rata ta plan plan plan.
Il imite le tambour-major.
Le général à cheval passe la revue,
Il se met à cheval sur une chaise.
Le cheval caracole. Le général indique que les brigands sont partis par là et qu'il faut les surprendre, ils s'en vont.
Il enlève une autre chaise.
Le chef des brigands vient avec sa fille.
Il montre le fauteuil1.
Il la gronde, - elle boude - il s'en va. - Arrive un jeune officier français, la jeune fille est heureuse, elle danse ! - Ils sont surpris par les brigands - on s'empare du jeune officier ! Désespoir de la jeune fille ! - L'armée française revient, elle s'empare de la jeune fille qui indique que les brigands ont fait le jeune officier prisonnier ! - Là-dessus on court après les brigands, on les tue et la jeune fille épouse l'officier ! Défilé de l'armée française.
Pendant tout ce récit Joseph débarrasse tout le théâtre qui s'y trouent, le paravent en dernier. - Il rentre.
Et puis arrivent les clowns : aoh ! aoh ! Mousique ! Je étais piou fort que toi !
Il se met à quatre pattes
SCÈNE III.
Joseph, Collidor.
COLLIDOR.
Vite ! Vite ! Tout est-il prêt. - Que fais-tu là ?
JOSEPH.
L'intermède, Monsieur ! L'intermède.
COLLIDOR.
C'est bien ! Maintenant au rideau ! Nous commençons ! Nous sommes en retard.
JOSEPH.
Voilà, monsieur voilà.
À part mélancoliquement.
C'est son tour maintenant, on va l'applaudir !
Il va baisser la toile.
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