1880
PAR LEMERCIER DE NEUVILLE
PARIS, TRESSE EDITEUR, GALERIE DU THÉÂTRE FRANÇAIS, PALAIS-ROYAL.
Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - J. Robert.
Texte établi par Paul FIEVRE, février 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2026 à 20:01:38.
PRÉFACE
On m'a souvent dit : « Pourquoi ne faites vous pas de théâtre ? Avec vos Pupazzi, vous animez des acteurs en carton, et, bien que vos moyens soient très restreints, vous obtenez des effets scéniques qui ne seraient pas déplacés sur une autre scène et dans un autre cadre. » C'est vrai. Mais j'ai répondu : c'est parce que je n'ai pas pu arriver au théâtre que j'ai fait des Pupazzi, et maintenant c'est parce que de ce côté je me suis fait une certaine notoriété que l'on veut m'y enfermer et que le théâtre ne m'ouvre pas ses portes.
En attendant, je réunis dans ce volume quelques une de mes pièces inédites faites, en général, pour être jouées, dans un salon : j'ai grossi ce petit recueil de monologues, de récits en vers, et de scènes à un personnage, cela peut être entendu par les oreilles les plus délicates. Pour en faciliter la représentation, j'ai joint la mise en scène de chaque pièce, - qui embarrasse toujours les amateurs, et, comme un véritable régisseur, j'ai dressé la liste des accessoires, décrit les costumes et détail le les décors.
Je n'ai pas à parler de la valeur de ces bluettes, c'est du théâtre sans prétention qui m'a amusé à écrire. Je serais heureux qu'on éprouvât le même plaisir à les jouer et surtout à les entendre.
L. LEMERCIER DE NEUVILLE
PERSONNAGES
UNE FEMME.
OH ! MADEMOIELLE !
Devant une cheminée où flambe un bon feu, une jeune femme fient à la main un carnet qu'elle feuillète distraitement.
Pensées de jeunes filles : Ah ! Qu'elles doivent être différentes aujourd'hui ! - Règlement de vie !
Riant.
Ah ! Que de naïvetés ! Passons ! C'est passé ! Oh ! Oh ! En grosses lettres avec trois points d'exclamation :
OH ! MADEMOISELLE !!!
Elle se rêve.
Ah ! Je me souviens ! J'ai écrit cela la veille de mon mariage, c'est une épitaphe !
Ah ! Voilà une appellation qui m'a poursuivie dans mon existence ! Toute petite, j'avais une bonne, qui grondait toujours ; je ne pouvais pas courir sans entendre cette voix nasillarde qui me disait sans cesse : - Mademoiselle : Oh ! Mademoiselle ! Ne courez pas, vous allez tomber ! Vous allez avoir chaud ! Vous allez vous faire du mal ! Oh ! Mademoiselle ! - Et je courais tout de même et d'autant mieux qu'on me le défendait ; car, en vrai fille d'ève, j'aimais le fruit défendu ! Ah ! Les bonnes parties. J'étais un vrai diable ; je grimpais aux arbres, je jouais à la toupie, je battais les petits garçons, je revenais crottée, trempée, déchirée et j'entendais toujours ce refrain monotone et désagréable : Mademoiselle, oh ! Mademoiselle !
On me mit en pension ; à la gouvernante, succéda la maîtresse, même chanson ! - Vos devoirs sont mal faits, les leçons ne sont pas sues ; oh ! Mademoiselle ! - Mais, Madame. - Oui, Mademoiselle, vous ne travaillez pas ! - Voyez ces demoiselles, elles sont plus avancées que vous... etc ... etc... Ah ! Non ! Je ne la regrette pas, la pension ! - J'y avais pourtant un bon petit lit, bien blanc, où je dormais bien, tout d'un trait, pendant neuf heures, ne rêvant même pas, tant j'étais fatiguée... Mais les bons petits lits ça se retrouve ! Quant à la maîtresse, qui était si sévère, je l'ai quittée avec bonheur et, en partant, j'ai même eu le toupet de lui dire : - Je ne vous oublierai jamais ? - Ce qui l'a obligée à me répondre : - Oh! Mademoiselle !
J'entrai au couvent. Ce n'est pas bien gai, le couvent, mais c'est égal, j'y ai fait de bonnes farces. Après les leçons d 'histoire, de géographie, d'arithmétique, nous faisions de la couture. On nous donnait à coudre des gilets, des pantalons, des vestes pour les petits orphelins. Une fois, j'eus l'idée de revêtir un de ces costumes masculins. Ils étaient bien un peu étroits, la culotte surtout, qui craqua, - je m'en souviens; - mais ça ne faisait rien, je la mis tout de même. Ce qu'on s'amusa, ce jour-là, on n'en a pas l'idée ! Mes compagnes riaient à se tordre, et moi je faisais des manières, leur pinçant la taille et leur disant des compliments ; sauf la déchirure du pantalon, le costume m'allait très bien. Je m'étais fait des moustaches avec un crayon noir et une cigarette avec un tuyau de plume et, le poing sur la hanche, je me dandinais d'une façon des plus comiques. Le travail avait été interrompu, on me lutinait, on m'appelait : Jeune homme ! Et j'étais toute fière de mon succès quand tout à coup Soeur Angélique rentra. - Tableau ! Impossible de me cacher. La bonne soeur se mit à rougir en voyant cette espièglerie et ne me dit que ce seul mot, toujours le même : - Oh ! Mademoiselle ! - Mais je fus punie sévèrement.
En sortant du couvent je crus en être quitte. J'espérais que l'on ma traiterait comme je le méritais et que l'obsession cesserait. Eh bien, non ! D'abord on me fit quitter mes robes de pensionnaire. J'en fus bien aise ! Et puis on me donna une femme de chambre. Oh ! Une femme de chambre ! C'est cela qui me fit plaisir ! Lui parler, rire avec elle la taquiner, la gronder !... C'était charmant ! Vous comprenez, je n'avais plus mes petites amies et je ne pouvais pas être bien à l'aise avec ma mère, tandis qu'avec Fanchette je pouvais laisser partir tout ce qui me passait par ]a tête ! Et c'étaient des étonnements, des exclamations qui m' amusaient beaucoup ! Tiens, Fanchette ! Mets mon chapeau ! - Oh ! Mademoiselle ! - Mais mets-le donc, nigaude ! Tiens, relève tes cheveux ! Là ! Tu es jolie comme tout ainsi ! - Oh ! Mademoiselle ! - Ou, si tout bon ami était là il t'embrasserait ! - Oh ! Mademoiselle ! Tu n'as pas de bon ami ? Moi si ! - Oh ! Mademoiselle ! - Mais je ne le connais pas, du moins je ne le reconnaîtrais pas. C'est Hector, mon cousin, qui est maintenant en Afrique, il doit être bien changé ! Quand nous étions enfants, il m'appelait sa petite femme. Il doit m'épouser à moins que ce ne soit un autre ; s'il ne se dépêche pas ! Car je veux me marier tout de suite, tout de suite ! Oh ! Mademoiselle !
Mais où vraiment j'ai été bien heureuse c'est lorsque j'ai fait mon entrée dans le monde, comme on dit ; - à mon premier bal ! - J'étais jolie, jolie, jolie, et je le savais ! - Ma mère, mon père, Fanchette, mon miroir, tout le monde me l'avait dit. J'avais une robe de mousseline blanche avec une grande ceinture rose ; j'étais décolletée, pas trop, mais assez ; le cou orné d'un simple collier de perles et du muguet dans les cheveux. Je m'aperçus d'abord qu'on me regardait beaucoup, ça me fit plaisir ! Moi je regardais aussi ; il y avait des danseurs qui me plaisaient bien : un petit brun surtout qui valsait à ravir ! - Oh ! Comme j'ai dansé cette nuit là. - Tous voulaient valser avec moi : Mademoiselle ! Le premier quadrille ? Mademoiselle ! La première valse ? - Elle est retenue Monsieur. - La seconde alors ? - Aussi, Monsieur ! - La suivante alors ? - Encore ! - Oh ! Mademoiselle ! Mais que pouvez-vous m'accorder ? - La quinzième, monsieur. - La quinzième ? Oh ! Mademoiselle ! Merci ! - Et je l'ai dansée, la quinzième !
Mais il n'y avait pas que les jeunes gens qui faisaient attention à moi ; en me voyant si heureuse, si fraîche, si rose, un vieillard s'approcha de moi et me dit : - Ah ! Mademoiselle ! Si j'avais vingt ans, je me ferais inscrire sur votre carnet ! À mon âge on n'ose plus prétendre à cet honneur ! - Et pourquoi pas ? Monsieur ! - Oh ! Mademoiselle. - Et j'ai dansé avec le vieillard.
Lorsque je suis rentrée le matin, il fallait voir la tête de Fanchette ! - J'étais morte de fatigue ! - Oh ! Mademoiselle ! Vous vous ferez mal ! - Non, non, Fanchette ! Le plaisir ne rend pas malade ! Jamais je n'ai si bien dormi !
Oh ! Mademoiselle ! - Oh ! Non, je n'oublierai jamais cette exclamation-là. - Je l'entends encore en ce moment murmurée par Henry, mon mari ! - Car mon cousin Hector, je m'en doutais bien, je n'aurais jamais pu l'attendre. - Il est toujours en Afrique. - Henry n'était pas un danseur, non mais on n'aime pas que les danseurs. Mais il était si gentil, si prévenant ; il causait si bien ; il savait si bien obtenir de moi ce qu'il voulait. Quand j'avais un bouquet il me disait la signification des fleurs : - La rose c'était la beauté ; l'héliotrope, l'amour violent ; le réséda, bonheur d'un instant, etc., et il me faisait lui donner la fleur la plus significative : - Mademoiselle ! Oh ! Mademoiselle, celle-là ! - Quand je refusais, il me la volait, il l'embrassait, il faisait mille folies. Enfin nous nous aimions tellement tous les deux que ça gênait tout le monde, - je ne sais pas pourquoi, car nous, ça ne nous gênait pas ! - On se dépêcha de nous marier. - Henry ! Ah ! Quel enfant ! Le jour du mariage, avant la mairie et l'église, au lieu de m'appeler par mon nom, il me disait : Mademoiselle ! Oui, mademoiselle ! Non, mademoiselle ! Oh ! Mademoiselle ! Ah ! Pour le dernier jour, j'en ai eu du mademoiselle. - Aujourd'hui, c'est fini !
Feuilletant le carnet.
- Plus rien dans le carnet ? - Non ! - Ça s'arrête là, je n'écris plus je n'ai plus le temps ! J'ai un ménage, bientôt une famille ;... on m'appelle Madame.
C'est égal, dans une soirée quand parfois on se trompe et qu'on m'appelle Mademoiselle ! - C'est drôle ! Maintenant ça me fait plaisir.
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