DRAME POPULAIRE EN UN ACTE
par MM. MALLIAN et E. CORMON
PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE, 11, RUE DE GRAMMONT, 11
REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, SUR LE THEATRE DES VARIÉTÉS, LE 1er JANVIER 1836.
Texte établi par Paul FIÈVRE, avril 2026
Publié par Paul FIEVRE, mai 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:52.
PERSONNAGES. ACTEURS.
PIERRE MAILLARD, (30 ans). Monsieur FRANCISQUE.
MARIE, sa femme (25 ans). Mademoiselle PAULINE.
THÉRÈSE, soeur de MARIE. Mademoiselle A. BEAUCHÊNE.
LE MARQUIS, manufacturier. Monsieur DAUDEL.
CLÉMENT, contre-maître chez le Marquis (36 ans). Monsieur LAMARRE.
JULIEN, ouvrier. Monsieur ADRIEN.
MONSIEUR ROCQUART, maire de la commune. Monsieur PROSPER.
MARGUERITE. Madame LECOMTE.
OUVRIERS.
PAYSANS ET PAYSANNES.
GARDE-CHAMPÊTRE.
GENDARMES.
La scène se passe dans un village de Normandie.
LE VAGABOND
Le Théâtre représente une Place de Village. Au fond, la grande route se perdant derrière une colline. À gauche, une petite Maison. Au pied d'un gros arbre, un banc de pierre. Du côté opposé au premier plan, une grange ; au second plan l'entrée d'une Manufacture fermée par une grille, une sonnette à la grille.
SCÈNE PREMIÈRE.
Marguerite, Rocquart, Paysans,
Paysannes.
Au lever du rideau, Marguerite debout devant la maison à gauche, et montée sur un banc, place au-dessus de la porte un écriteau avec cette inscription en gros caractères : Marguerite prend les enfants en sevrage. Milieu du théâtre, Monsieur Rocquart est entouré des gens du village.
CHOEUR.
AIR : de Révole.
Quel effroyable brigandage !...
Que deviendrons-nous, mes amis,
Si, comme hier, dans le voisinage,
Le feu chez nous doit être mis ?...
MARGUERITE, se mélant au groupe.
Gueusards d'incendiaires... Va !... Dire que ça fait des siennes, et qu'on ne peut pas mettre la main dessus !... Voyez !... Voyez !... Comme ça fume encore !...
Tous les yeux se sont portés du côté qu'elle indique, mouvement général d'indignation.
ROCQUART.
Silence ! L'autorité doit prendre des mesures, et vous la seconderez...
TOUS.
Oui, oui !...
ROCQUART.
Le coupable ou les coupables ne sauraient être loin... qu'on redouble de vigilance... que tout étranger, tout voyageur suspect, tout vagabond, soit immédiatement saisi et conduit devant moi !...
TOUS.
Vive Monsieur le Maire !...
Ils reprennent le choeur.
| 5 | Quel effroyable brigandage !... |
Etc., etc
Ils sortent.
SCÈNE II.
Marguerite, Rocquart.
ROCQUART.
Ouf !... Que de tribulations .
MARGUERITE.
Je crois bien !... Un magistrat, c'est comme moi... pas une minute de tranquillité avec mes mioches à gouverner.
ROCQUART.
Vos petits élèves ?
MARGUERITE.
Mes enfants, Monsieur Rocquart... mes enfants... je ne les aime ni plus ni moins que si c'étaient les miens.
ROCQUART.
Aussi vous êtes bien surnommée, la mère Nanan...
MARGUERITE.
Je crois bien !... Si jadis le dépit n' m'avait pas fait perdre le bon moment...
AIR : Il est flatteur d'épouser celle.
À quinze ans j'étais belle et sage,
Dign' d'inspirer un' passion...
En m'abstenant du mariage,
J'ai manqué ma vocation.
| 10 | Le ciel m'avait fait pour êtr' mère, |
Si vous m'aviez vu' dans c' temps-là ...
Vrai !... sans me flatter, monsieur l' Maire,
J'avais tout ce qu'il faut pour ça ...
ROCQUART.
Je veux bien le croire !
MARGUERITE.
Les enfants... C'est mon idée fixe... Je ne suis heureuse que lorsque j'ai autour de moi une douzaine de bambins qui me tirent par les jambes ... par ma robe... à me faire tomber... Oh ! Ma parole d'honneur, ils me feraient tomber, les petits gueux, si je n'étais encore solide au poste...
ROCQUART.
Et votre établissement prospère ?
MARGUERITE.
Dieu merci !... L'enfant donne... La commune est très productive, et je ne me plains pas ... Je fais payer le riche, je prends le pauvre gratis, et je ne mets pas plus de raisiné sur les tartines de l'un que sur celles de l'autre.
ROCQUART.
Système d'égalité...
MARGUERITE.
Oh ! Ça... J'en conviens... du côté du raisiné ... Je suis républicaine à mort...
ROCQUART.
Et quelquefois même, il vous arrive d'accueillir des orphelins, de ramener des enfants trouvés... Hier encore, n'avez-vous pas dit que vous aviez rencontré dans le chemin creux une jeune femme, une mendiante ?...
MARGUERITE.
Mendiante !... Non... Une pauvre femme, portant un tout petit garçon dans ses bras, et en traînant un autre par la main ... ça faisait du mal à voir !... Et j' suis bien sûre que les petits avaient faim ; je m'y connais... Aussi comme je revenais des provisions, une pomme, un morceau de pain... à chacun... Ça fut effet dans la minute ... comme ils mordaient là dedans !... Eh bien ! Monsieur le Maire, j'avais plus de plaisir qu'eux !... Et rien que d'y penser... j'en pleure encore...
ROCQUART.
Bonne Marguerite !... Mais la mère ! ..
MARGUERITE.
Oh ! La mère... Elle ne voulut rien accepter... Son mari devait la rejoindre, et lui apporter de quoi.
ROCQUART.
Êtes-vous sûre qu'elle mérite ?...
MARGUERITE.
Est-ce que je m'en suis inquiétée ?... On ne lit pas dans l'âme.
ROCQUART, avec importance.
Si fait !... Si fait !... Comment, mère Nanan, avec votre expérience, vous ne savez pas ça !...
AIR : Vaudeville de l'Homme vert.
Au fond du coeur ce qui se passe,
| 15 | Dans certains traits se lit au mieux... |
Et de l'âme, quoi que l'on fasse,
Le vrai miroir, ce sont les yeux !
MARGUERITE.
Je sais qu'ainsi chacun les nomme ;
Mais j' soutiens qu'on n'y peut rien voir...
| 20 | Et je connais plus d'un brave homme |
Porteur d'un très vilain miroir .
Lui frappant sur le bras.
Et je n'irais pas loin pour trouver mon autorité... Je ne dis pas ça parce que vous êtes là...
ROCQUART.
Vous n'oseriez pas !...
LES ENFANTS, dans la coulisse.
Mère Nanan !... Mère Nanan !..
ROCQUART.
Qu'est-ce que j'entends là ?
MARGUERITE.
C'est mes mioches qu'a faim !... Il suffira de faire entendre ma voix pour leur z'y fermer la bouche.
Elle tire un martinet de sa poche, et le fait claquer auprès de la porte.
ROCQUART.
Vous appelez ça... votre voix ?
LES ENFANTS, criant plus fort.
Mère Nanan !... Mère Nanan !...
MARGUERITE.
Je crois qu'ils ne l'ont pas entendue ; je vas leur parler de plus près...
Faisant claquer son fouet.
Attendez... Attendez... Pardon, Monsieur le Maire, il faut que j'en finisse avec l'émeute...
Elle sort.
SCÈNE III.
ROCQUART, seul.
Si cette femme dont vient de me parler Marguerite était celle que l'on a vu roder dans le village, et qu'on soupçonne d'avoir incendié la ferme de Jacques... Je la signalerai... Le conseil municipal va s'assembler.
On entend une cloche dans la coulisse.
Et justement voici l'heure du déjeuner des ouvriers, Monsieur le Marquis va sortir de sa filature... Il sera des nôtres...
SCÈNE IV.
Rocquart, Julien, Ouvriers, puis Le Marquis et Clément.
CHOEUR.
Air : Au marché de la Muette.
Allons, amis, ne flânons pas ! ..
Il faut viv'ment prendr' notr' repas ! ..
Le travail et l'activité
| 25 | Donnent l'appétit... donnent la santé ! .. |
Parlé.
Salut, Monsieur le Maire ...
ROCQUART.
Bonjour, mes amis... Bonjour...
JULIEN.
Dépêchons !... La soupe est servie.. et j' n'aime pas les potages qu'a refroidi.
CHOEUR.
Allons, amis, ne flânons pas ! ..
Etc., etc.
Les ouvriers s'éloignent le Marquis sort de la fabrique suivi de Clément.
ROCQUART, allant au Marquis.
Monsieur le Marquis, j'ai l'honneur...
LE MARQUIS, vivement.
Ah ! Monsieur le Maire, je suis enchanté de vous voir... permettez ... Un mot à mes affaires, et je suis à vous.
Appelant Clément qui s'éloigne.
Clément !...
CLÉMENT, ôtant sa casquette, et revenant.
Monsieur le Marquis ! ...
LE MARQUIS.
Monsieur le Maire, vous voyez le meilleur de mes ouvriers... J'en suis fier !... Il y a six mois, il est entré simple compagnon... et le voilà contre-maître... Il a fait du chemin en peu de temps, comme vous voyez...
CLÉMENT.
Je le dois à la protection de Monsieur le Marquis.
LE MARQUIS.
Dites plutôt à votre bonne conduite, Clément. Je ne protège personne, mais je récompense qui le mérite ... Ah ! Ça... Mes nouveaux métiers ne sont pas tous en activité ?
CLÉMENT.
Non, Monsieur... Il manque des ouvriers pour les faire marcher...
LE MARQUIS.
Je vous charge de choisir parmi ceux qui se présenteront... Je m'en rapporte à vous...
CLÉMENT.
Je ferai en sorte que vous n'ayez pas à vous en plaindre.
LE MARQUIS.
En descendant de cheval, j'irai moi-même inspecter les travaux... Demain, j'aurai une partie de chasse qui m'occupera toute la journée... Vous me remplacerez...
CLÉMENT.
Il suffit !...
LE MARQUIS.
Allez, mon ami...
Clément sort.
SCÈNE V.
LE MARQUIS, ROCQUART.
ROCQUART.
Vraiment, Monsieur le Marquis... Vous m'étonnez... Vous menez de front les plaisirs et les affaires sérieuses.
LE MARQUIS.
Oui, certes... Mais les affaires n'en souffrent pas. Je cherche, j'invente..., et mes ouvriers exécutent... Je pense, ils agissent... et comme la pensée va plus vite que l'action, j'emploie le temps qui me reste à jouir de la vie et de la fortune que je me suis acquise.
AIR : Dans un castel, dame de haut lignage.
Je sais fort bien comme toujours on fronde
Ceux que l'on voit placés plus haut que soi,
Et quels propos on tient quand, dans le monde,
| 30 | Brille aux regards un noble comme moi. |
En le montrant, on dit : « c'est la naissance,
C'est le hasard qui l'a fait ce qu'il est... »
On aura tort cette fois, je le pense ...
Car je suis, moi, ce que je me suis fait! ..
ROCQUART.
Mais, avant d'acheter cette manufacture, vous étiez déjà très bien fait... Votre position était fort agréable.
LE MARQUIS.
300000 francs et un marquisat... Qu'est-ce que cela ?...
ROCQUART.
Eh ! Mais... c'est 15000 livres de rentes et un titre de marquis... Vous auriez pu vous en tenir là...
LE MARQUIS.
Oui, sans doute... J'aurais pu être un riche et noble paresseux ; j'aurais passé les nuits dans les bals, dans les joyeuses orgies, la moitié de mes journées dans mon lit... et le reste dans les cafés, les promenades et au balcon de l'Opéra ... Je me serais fait un mérite d'avaler une bouteille de Champagne d'un seul trait... J'aurais fréquenté des artistes, et je me serais cru leur talent, parce qu'ils auraient mangé mes dîners... J'aurais tiré l'épée, le pistolet, et je me serais cru un héros... parce que j'aurais tué ou blessé un pauvre diable moins adroit que moi... En un mot, j'aurais vécu comme tant d'hommes auxquels Dieu a donné tout ce qu'il faut pour être des hommes remarquables, mais que la paresse rend parfaitement inutiles et parfaitement inconnus ; et qui me dit, Monsieur Rocquart, qu'au bout de cela, je n'aurais pas mangé mes 300000 francs, désennobli mon titre, et trouvé la misère ?...
ROCQUART.
Parfaitement juste...
LE MARQUIS.
Croyez-moi... toutes les classes de la société, la plus élevée comme la plus humble, ont chacune leur mission à remplir... Le pauvre travaille pour vivre et pour faire vivre sa famille ; le riche doit travailler pour être utile à son pays et à lui-même à son pays, en appliquant ses connaissances aux progrès de l'industrie et des arts ; à lui-même, en se créant une occupation qui le sauve des ennuis, des vices de l'oisiveté, et le relève à ses propres yeux ...
Air des Créoles.
| 35 | En paresseux le siècle abonde ; |
C'est un malheur, mais je les vois
Avec audace dans le monde
Souvent occuper des emplois ;
Et sans rien faire ils s'enrichissent,
| 40 | Quand des hommes d'un vrai talent, |
Sans avancer, s'usent, vieillissent,
Vivent et meurent pauvrement.
Il faut crier à ces gens qu'on engraisse
Comme un troupeau de bétail :
| 45 | Arrière la paresse, |
bis.
Place au travail !
ROCQUART.
Eh bien ! Alors, Monsieur le Marquis, si, au lieu de monter à cheval, vous veniez à la Mairie ?...
LE MARQUIS, vivement.
Prendre place au conseil municipal ?...
ROCQUART.
Mon dieu, oui !... Au sujet de l'incendie d'hier... de la ferme de ce pauvre Jacques...
LE MARQUIS, vivement.
Tout à vous, Monsieur le Maire... Être utile au laboureur... c'est bien plus qu'un plaisir ... C'est un devoir...
Il prend le bras du maire, et sort avec lui.
SCÈNE VI.
JULIEN, seul.
Il est entré pendant le dernier couplet du Marquis, et l'a regardé s'éloigner. Il tient à la main une grand jatte pleine de soupe; il mange en parlant.
Le travail !... Le travail !... Ils n'ont que ce mot là à la bouche... S'ils se figurent que c'est amusant de piocher tous les jours comme une bête de somme pour gagner 40 sous, 3 francs, au plus, tandis qu'eux autres ils empochent des fortunes vexatrices !... Ah ! Mais, non !... Non !... V'là que j'ai vingt ans, et il y en a bientôt dix neuf et demi que je trime à mort, et que je mange de la soupe aux choux, fêtes et dimanches... J' l' hais, la soupe aux choux... J' peux pas l'avaler ... faut qu'ça finisse ... que j'bamboche une idée... vu que j'aime Thérèse, que j' peux l'épouser... la rendre parfaitement heureuse... et, pour ça...
AIR : Vaudeville du premier pris,
J'veux tâter un brin d' l'existence .
D'venir pour queuqu'temps un farceur ;
J' n'en ai vraiment que l'apparence,
| 50 | Et dans l' fond je suis un trembleur. |
N' savoir encore rien à mon âge,
C'est honteux... stupide, et j' voudrais
Fair' la noce avant l' mariage,
Afin de n' pas la faire après ...
| 55 | Vaut mieux la faire avant qu'après ... |
C'est pas moral d' la faire après ! ..
Avec ça que ma Thérèse est si avenante... Si agaçante... Dieu ! Est-elle longtemps à venir aujourd'hui !... Bon !... Je l'entends qu'elle chante...
SCÈNE VII.
Julien, Thérèse.
Elle arrive par le fond, elle tient une cruche à la main.
THÉRÈSE, fredonnant.
Viens, viens partager mon bonheur...
Etc., etc.
JULIEN, allant au-devant d'elle .
Toujours la même chanson !... C'est votre favorite, mamzelle Thérèse ?...
THÉRÈSE.
Je n'en sais pas d'autre ; c'est celle que ma mère nous avait apprise, à moi... et à ma pauvre soeur...
JULIEN.
Votr' soeur ?...
THÉRÈSE, avec un soupir.
Oui... ma soeur Marie ! ..
JULIEN, lui prenant sa cruche.
Que je vous débarrasse...
THÉRÈSE.
C'est pas la peine !... Oh ! Prenez garde à mon lait...
JULIEN.
Laissez donc !... Une cruche... Ça me connaît...
THÉRÈSE, pendant que Julien pose la cruche sur le banc, à côté de sa jatte.
Julien, vous vous dérangez ?..
JULIEN.
Moi du tout... Je le fais avec plaisir.
THÉRÈSE.
J'ai des reproches à vous faire...
JULIEN, à part.
Gare la graisse ! ...
THÉRÈSE.
Autrefois, vous étiez bien gentil... bien tranquille... bien économe... Et, maintenant, vous payez à boire à l'un, à l'autre...
JULIEN.
Un peu de cassis ou de ratafia... C'est rien ...
THÉRÈSE.
Enfin, on ne vous cite plus comme le meilleur sujet de la fabrique...
JULIEN, à part, et en se frottant les mains.
Il paraît que je m' forme.
Haut.
Écoutez donc, Thérèse, on est un homme ou on ne l'est pas... si on l'est, on ne doit pas se conduire comme une jeune fille... ou comme un enfant de choeur... Pas si bête...
THÉRÈSE.
C'est-à-dire que vous voulez faire vos farces... Et vous croyez que je le souffrirai... Eh bien ! Pas si bête, non plus... et je vous défendrai de me parler...
JULIEN.
Me défendre de vous parler !...
THÉRÈSE.
Et quand vous passerez d'un côté, je passerai de l'autre...
JULIEN.
Vous passerez de l'autre ?... Voilà du nouveau !... On vous a monté la tête contre moi... Qui ?... Qui ?... Je veux savoir qui ?...
THÉRÈSE.
Une personne que j'écoute, parce qu'elle ne veut que mon bonheur.
JULIEN.
La mère Nanan, je suis sûr ! ..
THÉRÈSE.
Eh bien, oui... Elle dit que vous deviendrez un mauvais sujet...
JULIEN.
Ah !... C'est trop fort... De quel droit vient elle abîmer ma conduite, la sorcière !...
Courant vers Marguerite qui sort de chez elle, et l'amenant par la main sur le devant de la scène.
Dites donc ... dites donc, vous !...
THÉRÈSE, cherchant à le calmer.
Julien !...
JULIEN.
Non !.. faut qu'on s'explique...
SCÈNE VIII.
Les mêmes, Marguerite.
JULIEN, se posant tragiquement .
Mère Nanan...
MARGUERITE.
Après ?
JULIEN.
Suis-je votre fils ou votre neveu ?
MARGUERITE.
Ni l'un ni l'autre, Dieu merci !
JULIEN.
Est-ce que je vous dois queuq'chose ?
MARGUERITE.
Non !...
JULIEN.
Eh bien, alors, je vous réitère une fois pour toutes de vouloir bien vous occuper de vos marmots, et de ne pas faire des cancans dessus mon compte.
MARGUERITE.
Des cancans ?
JULIEN.
J'entends pas qu'on se mêle de moi et de ma Thérèse !...
THÉRÈSE.
Mais oubliez-vous ce qu'elle a fait pour moi ?... Il y a cinq ans, lorsque notre mère mourut au village voisin, je restais seule, encore enfant... ma soeur aînée était partie avec son mari...
MARGUERITE.
Oui... Un joli merle... qui l'aura menée... Dieu sait où !
JULIEN.
Vous êtes grande à c't'heure... Vous et moi... Ça n'la regarde pas...
THÉRÈSE.
Par exemple !...
Air : Tu ne vois pas, jeune imprudent.
Elle m'a servi de soutien ;
Comme sa fille elle me garde ...
| 60 | Et vous ne voulez pas, Julien . |
Que c' qui m'intéress' la regarde!
Si j' me trouvais dans la douleur,
Ne souffrirait-ell' pas elle-même ? ...
Sachez que toujours notr' bonheur
| 65 | Regard' la personn' qui nous aime ! .. |
MARGUERITE.
Et tu crois que je l'exposerai à devenir malheureuse comme sa soeur en la donnant aussi à un coureur... à un bambocheur... à un bédouin...
JULIEN, furieux.
Pas de mots, la vieille !...
MARGUERITE.
Oh !... La vieille !... J'vas t'en donner de la vieille... Impertinent !...
Elle tire son martinet.
THÉRÈSE, l'arrêtant.
Ma bonne Marguerite !... Je vous en prie, Julien ! Ah ! Que c'est mal ce que vous faites-là...
JULIEN et MARGUERITE.
Air : Cessez de vous en défendre .
Quel audace inconcevable ! ..
C'est vraiment abominable !
N' croyez pas me faire peur,
Rien n'égale ma fureur !
| 70 | Oui, de votre impertinence |
Je jure d'avoir vengeance,
Croyez-moi, taisez-vous,
Et redoutez mon courroux ! ..
SCÈNE IX.
Les mêmes, Clément.
CLÉMENT, s'avançant entre eux.
Mais pourquoi donc tant de colère ? ....
| 75 | Qui peut ainsi vous irriter ? .. |
JULIEN.
C'est une langue de vipère.
MARGUERITE.
Ce gamin ose m'insulter !
JULIEN et MARGUERITE, se menaçant.
C'est qu'une fois qu'on m'exaspère,
On en a bientôt du regret ...
JULIEN, à Marguerite, qui montre son martinet.
| 80 | Mon bras vaut bien votr' martinet... |
THÉRÈSE.
Si j' l'épousais, ça m'en promet.
ENSEMBLE.
CLÉMENT et THÉRÈSE.
C'est vraiment abominable ;
Un peu plus de douceur,
Un peu moins de fureur !
| 85 | D'où lui vient tant d'insolence ! |
Il faut qu'il soit en démence.
Croyez-moi, taisez-vous...
Modérez votre courroux !
JULIEN et MARGUERITE.
Quelle audace inconcevable !
Etc., etc.
MARGUERITE.
Je vous prends pour juge, Monsieur Clément ; il se permet de me faire une scène ... de m'appeler la vieille.
CLÉMENT.
De vous appeler la vieille... Vous !... Comment ? Méchant clampin... Tu manques à une femme d'âge... Tu oublies le respect dû au sexe, et tu te dis ouvrier français ! .. [ 1 Clampin : Terme militaire. Soldat retardataire, traînard, écloppé. Populairement, un fainéant. [L]]
MARGUERITE.
Faites- le rougir... Hum !... Sans-coeur... Vaurien !... La vieille !... Bandit...
CLÉMENT.
Je vous croyais au mieux ensemble...
MARGUERITE.
Autrefois... Oui... Mais aujourd'hui... Non... Sa conduite...
CLÉMENT.
C'est vrai !... On n'a pas encore de la barbe au menton... et on veut déjà passer pour un malin... On se donne des airs d'importance... On noircit une pipe avec du foin pour faire accroire qu'on fume, on boit un verre d'eau rougie, et on fait son crâne... [ 2 Crâne : Fig. et populairement, homme hardi et querelleur. C'est un crâne. Faire le crâne. [L]]
JULIEN.
En v'là un qu'est tannant ! [ 3 Tannant : Fig. et populairement. Qui ennuie, qui fatigue. Un homme tannant. Une occupation tannante. [L]]
CLÉMENT.
On n'a pas la moindre expérience des usages de la société, et on voudrait faire la queue aux anciens... Ça fait rire...
MARGUERITE.
Chaque semaine, il apportait son gain à Thérèse... Il avait déjà 1200 francs dans sa tirelire.
CLÉMENT, vivement.
1200 francs !...
MARGUERITE.
Vous sentez qu'avec ce petit magot et d'l'ordre, on pouvait s'établir gentiment ; mais voilà qu'au lieu de l'augmenter, il vient chaque jour y faire des accrocs... le cosaque... 1200 francs ! [ 4 Cosaque : Homme appartenant à un peuple de l'Ukraine qui fournit à la Russie une cavalerie irrégulière. Fig. et familièrement. Un homme brutal et dur. [L]]
MARGUERITE.
Tout autant.
JULIEN.
Et qui m'avaient coûté fièrement de peine et d'sueur.
CLÉMENT.
Allons... Allons !... Il y a du bon, après tout, dans ce garçon-là ... et à l'avenir, c'est moi qui le conseillerai...
MARGUERITE.
Que ça sera gentil de votre part, Monsieur Clément.
THÉRÈSE.
Ah ! Oui... avec un guide comme vous, il ne pourra que profiter... C'est qu'on dit dans le pays que vous donnez l'exemple à tous les autres.
CLÉMENT.
La paix, voyons.
JULIEN.
C'est ça... La paix .
MARGUERITE.
Moi, d'abord, j'ai pas d'rancune.
THÉRÈSE.
Ni moi !
JULIEN.
Ni moi !... Voyons la vieille.
MARGUERITE.
Hein ?...
JULIEN.
C'est pour rire...
Il l'embrasse, puis
Si on croit qu'ça fait plaisir... par ici, à à la bonne heure.
Il embrasse Thérèse.
C'est égal... je voudrais bambocher une idée. [ 5 Bambocher : Faire des bamboches, se déranger. Populaire. Faire des bamboches, se livrer à toutes sortes d'amusements et de plaisirs. [L]]
SCÈNE X.
Les Mêmes, Ouvriers, revenant.
CHOEUR.
Air : au Galop.
| 90 | Dépêchons ! |
ter.
L'ouvrag' nous appelle ! ..
Faut avoir du zèle.
Dépêchons !
ter.
Et vite, rentrons,
| 95 | Joyeux compagnons ! .. |
CLÉMENT, à part.
Douz' cents francs, c'est gentil !...
Avec un ami
Tu les dépens'ras ;
J' m'attache à tes pas,
| 100 | Je ne te quitt' pas ... |
Et je jur', mon gaillard,
D'en bien manger ma part !
THÉRÈSE.
À tantôt, Julien !
JULIEN.
Au repos de deux heures.
CLÉMENT, aux ouvriers.
À la besogne... Et toi, Julien, en avant, mon vieux.
CHOEUR.
Dépêchons !
ter.
Etc., etc.
Les ouvriers rentrent swivis de Julien et de Clément qui se donnent le bras. Marguerite rentre avec Thérèse ; aussitôt l'orchestre exécute un morceau en sourdine, et on voit paraître sur la colline Pierre Maillard et sa femme : ils descendent lentement. Marie tient un enfant sur ses bras, un autre par la main. La fatigue et la souffrance sont empreintes sur ses traits. Pierre seul affecte de l'indifférence. Tableau de Monsieur Grenier.
SCÈNE XI.
Marie, Pierre.
MARIE.
Pierre, arrêtons-nous un peu ; je n'en puis plus de fatigue et de chaleur...
PIERRE.
Il n'y a pas trois heures que nous marchons.
MARIE, montrant l'enfant qui la suit.
Il se soutient à peine, vois...
PIERRE.
Quand tu répéteras toujours la même chose, ça nous avancera-t-il ?... Au diable les jérémiades !... elles me rendent de mauvaise humeur.
MARIE.
Eh bien, marchons !
PIERRE.
Non !...
La retenant.
J'ai tort... Pauvre petite Marie !...
AIR : Je crois qu'oui ( Angeline. )
La rout' pour ton courage
| 105 | Est trop longu' de moitié ; |
L' soleil... de ton visage
N'a point eu de pitié ! ..
Ton enfant lasse et blesse
Tes faibles bras ! ..
MARIE, vivement.
| 110 | Sur mon coeur je le presse, |
J' m'en plains pas !
Sur la ritournelle, elle embrasse l'enfant qu'elie tient surses bras, et répète :
Je n' m'en plains pas !
Est-elle bonne !
PIERRE.
Même air.
Va, malgré ma rudesse,
| 115 | J' t'aim' comme au premier jour ... |
Au milieu d' ma détresse,
J'ai gardé mon amour !
Que de peine à ton âme
Je cause, hélas !...
MARIE, vivement.
| 120 | Pierre,je suis ta femme... |
Je n' m'en plains pas !
Pierre, transporté, embrasse sa femme et ses enfants pendant la ritournelle, et Marie répète :
Je n' m'en plains pas !
PIERRE, revenant à son caractère .
Allons !... Assieds- toi... Je vas fumer une pipe.
Il rend la pipe qui est à son chapeau et la boure tranquillement.
En v'là un spécifique fameux pour chasser l'ennui et la tristesse ! Deux sous de caporal ... c'est d'la gaîté portative et à bon marché. [ 6 Caporal : Nom du tabac à fumer ordinaire, ainsi dit, d'après M. Larchey, par opposition à un tabac haché plus gros, dit de soldat, et vendu à un prix moindre. [L]]
MARIE, apercevant la grange ouverte.
Ah !... Là... Dans cette grange... Il seront à l'abri.
Elle entre dans la grange avec ses enfants.
SCÈNE XII.
PIERRE, seul.
Il y a eu un temps où je ne fumais pas...
Il va se retenir.
Elle n'est plus là, j' puis aller... J'avais alors ce que je n'ai plus... de l'argent... de l'argent !... Ah ! Comme je le faisais rouler... pour moi et pour les camarades !... Aussi Pierre Maillard était connu, aimé de tous ... d'un surtout...
Avec colère.
Oh ! Celui-là...
Après un moment de réflexion et partant d'un éclat de rire.
Ah ! Ah ! Ah ! Les belles journées que nous avons passées ensemble !... Tous les plaisirs à la fois... Une existence de grands seigneurs... Ça a duré six mois !...
Avec amertume.
Le temps d'manger ce que j'avais amassé en travaillant... Et puis après... Après ! Je n'ai plus pu travailler... J'en avais perdu l'habitude... Je m'endormais sur mon métier. On m'a chassé... chassé ! Ah ! Que je suis bête ! Je repense toujours à ça... Je veux l'oublier... Je veux ne me souvenir que d'une chose, de mes six mois de bonheur, de nos dîners à la barrière et de nos chansons à crever de rire.
AIR : d'Adam.
Pour chasser l'ennui, les chagrins,
On n'a pas besoin de vins
| 125 | Fins . |
A la guinguette,
Dans d' la piquette,
Le franc noceur [ 7 Noceur : Terme populaire. Celui, celle qui aime à faire la noce, à se divertir. [L]]
Peut trouver le bonheur.
| 130 | Là, point d' cérémonie, |
On se place au hasard;
de gaîté, de folie,
Chacun apport' sa part.
Sans s'inquiéter d' personne,
| 135 | On crie, on fait sabbat ; |
Et dès qu' l'archet résonne,
On pince l'entrechat !
Près d' sa belle on s'installe
Dans de charmants bosquets ...
| 140 | La polic', qu'est morale, |
Y fait mett' des quinquets ...
Et si queuqu' novice
Fait sa tête... halte-là! ...
Crac ! on s' fait justice...
| 145 | Un', deux, trois, et voilà .... |
Pour chasser l'ennui,
Etc., etc.
Marie sort seule de la grange.
SCÈNE XIII.
Pierre, Marie.
MARIE.
Tu es bien heureux de pouvoir chanter !
PIERRE, battant le briquet.
Ne veux tu pas que je pleure !... J' sais pas quelle mouche te pique aujourd'hui, mais t'es fièrement ennuyante !
Il prend dans sa poche un papier avec lequel il allume sa pipe.
MARIE, allant vivement à lui.
Pierre ! Que fais-tu ?
PIERRE.
Eh bien !... Après ?... Le grand malheur ! À quoi qu'il me servirait, mon livret, puisque je ne peux pas trouver d'ouvrage ?
MARIE.
Tu n'en trouves pas, parce que tu n'en demandes pas.
PIERRE.
Marie !
MARIE.
Parce que tu aimes mieux laisser dans la misère et le besoin toi et tes enfants.
PIERRE.
Tu te trouves donc bien malheureuse ?
MARIE.
Je n'ai pas parlé de moi.
PIERRE.
Assez !... Je n'aime pas la morale.
Un temps. Marie pleure et paraît souffrir de plus en plus ; Pierre l'observe et se rapproche d'elle.
Comme te v'là pâle ! Tu souffres ?...
MARIE, le regardant.
AIR de la Folle de Grisar.
Ah ! oui... Je souffre bien! ... Une affreuse douleur
Depuis quelques instants... vient oppresser mon coeur.
PIERRE, la soutenant.
Appuie toi sur mon bras ! ..
MARIE.
Malgré moi je chancelle...
PIERRE, à part.
| 150 | C'est ma femme !... Elle souffr'... je dois veiller sur elle ! |
À présent dans ma main... je sens trembler sa main...
D'où peut donc provenir un mal aussi soudain ?...
La fatigue peut-être ?
MARIE.
Oh ! Non !...
PIERRE.
Mais, qu'est-ce enfin ?
Réponds-moi donc, Marie !
MARIE.
Eh bien ! Pierre, j'ai faim !...
PIERRE.
Faim !... Toi, ma femme ! Ah ! Mon Dieu ! Et mes enfants... Eux aussi, sans doute... Où sont-ils ?
MARIE.
Je retourne auprès d'eux...
Montrant la grange.
Ils sont là... qui dorment... ils ne souffrent pas.
Elle rentre. Pierre est atterré et se cache la tête dans ses mains.
SCÈNE XIV.
Pierre, ensuite Le Marquis.
PIERRE, seul.
Mes enfants !... Ma femme ! Ils ont faim... et rien, plus rien à vendre !... Oh ! Malheureux que je suis ! Pas un sou... Pas un !... À qui m'adresser ? Ah ! Ma tête brûle... Je ne vois plus rien... Je n'ai plus qu'une pensée ... de l'argent ! Il m'en faut... J'en aurai, n'importe par quel moyen !...
Le Marquis traverse le théâtre, se dirigeant vers sa fabrique ; Pierre le regarde un instant, puis tout à coup, comme entraîné par une fatale résolution, s'élance vers lui en disant :
Monsieur !
LE MARQUIS, s'arrêtant.
Que voulez-vous ?
Pierre consterné détourne la tête.
Ah !... Le pauvre homme !
Il prend dans sa poche une pièce d'or.
Tenez !...
Il la met dans la main de Pierre, qui fait un mouvement pour la repousser.
Oh ! Prenez... Prenez...
Le marquis s'éloigne rapidement et rentre chez lui.
SCÈNE XV.
Pierre, puis Marie.
Pierre, après un moment de silence, relève la tête et regarde ce qu'il a dans sa main.
PIERRE.
De l'or !... Une pièce d'or !...
Avec joie.
Marie !... Marie !... Cours vite dans le village... Du pain... pour toi... pour eux... voilà de l'or !...
MARIE.
De l'or !... D'où te vient-il ?
PIERRE, la poussant.
Va donc, Marie, va donc !... Car moi, je n'en aurais pas la force.
Marie sort.
SCÈNE XVI.
PIERRE, seul.
Après avoir conduit Marie jusqu'au fond du Théâtre, il y reste un instant immobile fixé à la même place ; puis il redescend lentement la scène. Il est pâle, défait ; à l'agitation a succédé chez lui un morne abattement ; il semble rechercher et s'interroger lui-même.
AIR : Je n'ai point vu ces bosquets, etc.
| 155 | Mais, que-ce donc ?... Mon coeur est oppressé ! |
La sueur sur mon front ruisselle !
Je me demande en vain c' qui s'est passé ...
Rien, maintenant... plus rien qui me l'rappelle !...
Retrouvant ses souvenirs.
Ah ! Ce jeune homme qui passait...
Tout à l'heure... là !... j'en frissonne !
| 160 | Qu'allais-je faire ?... et qu'ai-je fait ? .. |
Ma main pour le crime s'ouvrait...
Quand Dieu la ferma sur l'aumône ! ..
Avec explosion.
L'aumône !... Voilà donc où m'ont conduit le vice et la fainéantise !... L'aumône !... Et cette pièce d'or en tombant dans ma main ne m'a pas brûlé jusqu'aux os !... L'aumône !... Comme à un infirme... comme à un vieillard !... Et j'ai de bons bras et pas trente ans !... L'aumône pour ma femme... pour mes enfants... pour moi, qui les laisse mourir de faim !... L'aumône !... Aujourd'hui... demain... toujours !... Le moyen qu'il en soit autrement, à présent... Que devenir, sans asile et sans ressources ?... Que faire ?...
Il tombe accablé sur le banc, au pied de l'arbre.
CHOEUR, dans la fabrique.
Travaillons !...
bis.
Gagnons bien notre argent...
| 165 | Ouvrier diligent ... |
Travaillons !
Etc., etc.
PIERRE, qui a écouté avec émotion et qui s'est ranimé peu à peu, se lève tout à coup.
Ah ! Le travail !.. Oui ... Le travail qui sauve !... Je ferai comme eux... Je travaillerai jour et nuit, sans relâche... Je réparerai le temps perdu, je gagnerai de l'argent ; et alors... alors j'irai trouver celui qui m'a jeté cet or maudit... Car il faudra bien que je le trouve... Reprenez, reprenez, Monsieur !... Mendiant !... Moi !... Non, ouvrier maintenant... Ouvrier pour toujours.
AIR : De votre bonté généreuse.
Debout et relevons la tête !...
Pourquoi trembler quand le malheur nous vient !
Montrons-nous fort, et bravons la tempête...
| 170 | Fi du passé !... L'avenir m'appartient ! |
Libre et content, le travail me réclame,
Tel est mon voeu ! Telle est ma volonté...
La honte en entrant dans mon âme
Vient d'y réveiller la fierté.
Il s'élance vers la grille, et sonne pendant la reprise du choeur.
CHOEUR.
| 175 | Travaillons !... |
bis.
Gagnons bien notre argent ...
Etc., etc.
SCÈNE XVII.
Pierre, Clément, tenant un livret dans la main et une plume dans l'autre ; il interroge
Pierre sans le regarder.
CLÉMENT, à la grille.
Eh bien !... Eh bien ! Qui carillonne de la sorte ?
PIERRE, reculant de surprise.
Oh ! Mon dieu !... Cette voix... Cet air...
CLÉMENT.
Qui êtes vous ?... Que voulez-vous ?
PIERRE, les yeux fixés sur lui.
De l'ouvrage ...
CLÉMENT.
N'en a pas qui veut de l'ouvrage... On n'en donne qu'à bonne enseigne.
PIERRE, à part.
Plus je l'examine ...
CLÉMENT.
Votre livret ?
PIERRE, toujours absorbé dans sa pensée.
C'est que mon livret...
CLÉMENT, interprétant son hésitation.
Pas de certificats ?... Au large alors ! On ne reçoit pas ici des vagabonds.
Il rentre.
PIERRE.
Ah ! Ah ! C'est lui ...
Il se précipite vers la grille, qui se referme sur Clément.
C'est bien lui ! Clément, Clément ici ! Comment se fait-il qu'il ne m'ait pas reconnu ? Ah ! N'importe, il y a de la Providence là-dedans ; et puisque je le trouve ...
Quelques pas vers la Fabrique, bruit et tumulte au loin : il s'arrête et écoute :
Que se passe-t-il donc par là ?... Marie !
SCÈNE XVIII.
Pierre, Marie, accourant dans le plus grand venant désordre.
MARIE.
Sauve-moi !... Sauve-moi !...
PIERRE.
Te sauver ?... Toi !
MARIE, qui s'est jetée dans les bras de Pierre, se dégageant et promenant ses regards autour d'elle.
Personne !... Plus personne !... Ils ont perdu ma trace.
PIERRE.
Qui ?
MARIE.
Eux !... Eux !... Qui voulaient m'arrêter, m'emprisonner.
PIERRE.
T'arrêter ! Pourquoi ça ?... Parle, mais parle donc !
MARIE.
Pierre !... Tiens... Regarde... Là-bas... Derrière la colline... Vois-tu cette fumée qui s'élève ?
PIERRE.
Eh ben ! C'est cette ferme qui achève de brûler.
MARIE.
Mais sais-tu bien que le feu a été mis exprès, qu'on recherche l'incendiaire, et qu'on accuse du crime une femme couverte de haillons !
PIERRE.
Quel rapport entre cette femme et toi ?
MARIE.
Tu le demandes ! Mais jette donc les yeux sur moi, et dis s'ils n'ont pas dû me soupçonner, surtout lorsqu'ils m'ont vue entrer chez le boulanger, et pour du pain offrir de l'or !... De l'or avec des haillons !... De l'or, à moi, dont le visage était pâle et dont la main tremblait !... De l'or !... Comprends- tu maintenant ?
PIERRE.
Infamie !
MARIE.
C'est elle !... C'est elle !... Se sont-ils écriés, c'est l'incendiaire !... Et moi, épouvantée, j'ai fui comme une folle, rapportant cet or, et sans pain pour mes enfants !
PIERRE.
Je cours te justifier.
MARIE.
Ils t'arrêteraient aussi.
PIERRE.
Ah ! Oui, parce que, moi aussi, je porte des haillons, n'est-ce pas ? Parce que je n'ai pas le droit d'avoir de l'or sans qu'on s'inquiète d'où me vient cet or ? Misère !... Oh ! Misère !... Et je serais forcé d'avouer devant un tribunal que j'ai reçu l'aumône !
MARIE.
Calme-toi... Pierre.
PIERRE.
Et puis ils diront comme a dit tout à l heure Clément : vagabond !
MARIE.
Clément !... Ton ancien camarade, ton ami !
PIERRE, avec indignation.
Mon ami...
MARIE.
Tu l'as vu... Tu lui as parlé ?
PIERRE.
Pardieu !... Il est là... dans la manufacture, heureux et considéré... tandis que moi !...
MARIE, vivement.
Ah ! Fuyons... Fuyons avec nos enfants !...
PIERRE.
Mais le pourras-tu ?
MARIE.
Oh ! Je ne suis plus fatiguée... J'ai d'la force... du courage j'n'ai plus faim.
MARIE.
Eh bien, rentre là-dedans.
Il montre la grange.
Je cours observer ce qui se passe ... et chercher un moyen de nous échapper... Entre et cache-toi bien jusqu'à mon retour.
Il s'éloigne vivement ; à peine est-il parti, qu'on entend dans la maison de Marguerite, Thérèse qui chante ; Marie étonnée, s'arrête et écoute en peignant par sa pantomime les diverses émotions qu'elle éprouve pendant le couplet suivant.
SCÈNE XIX.
Marie, Thérèse, dans la maison.
THÉRÈSE.
AIR
Aux premiers jours de notre enfance,
Ma soeur prévoyant l'avenir...
Nous nous sommes jurés d'avance,
| 180 | Même peine ou même plaisir. |
Si la fortune rigoureuse
Te poursuit jamais, ô ma soeur !...
Et que je sois un jour la plus heureuse...
Viens, viens partager mon bonheur !
MARIE, avec émotion.
C'est la voix de Thérèse... Cet air... C'est celui que nous avons si souvent chanté ensemble, assises auprès de notre mère.
Marie comme entraînée par un mouvement involontaire s'élance vers la maison ; puis tout à coup elle s'arrête et chante.
Même air.
| 185 | Bonne soeur... Ah ! Ne vas pas croire |
Que ce serment soit oublié ...
Non, le coeur a trop de mémoire
Pour se souvenir à moitié ...
Tu l'as dit ... pourtant je balance,
| 190 | Je n'ose aller à toi, ma soeur... |
Ah! je t'attends, et je souffre en silence !
Viens, viens partager mon malheur !
La porte de la maison s'ouvre. Thérèse sort, et s'élance dans les bras de Marie.
SCÈNE XX.
Thérèse, Marie, puis Marguerite.
MARIE.
Ah !... Ma soeur !... Ma Thérèse ! ..
THÉRÈSE.
Marie !...
Appelant.
Oh ! Mère Marguerite... Mère Marguerite !... Venez donc... Oh ! Que je suis heureuse.
MARGUERITE, accourant.
Eh bien, quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
THÉRÈSE.
Je l'ai retrouvée, ma soeur.
MARGUERITE.
Ta soeur !
THÉRÈSE.
La voilà !
MARGUERITE.
La femme du chemin creux ?
MARIE.
Je n'en reviens pas... toi... ici ?
MARGUERITE.
Oui, elle est avec moi, la mère Nanan... Vous me reconnaissez bien ?
MARIE, un peu honteuse.
Je crois que oui, Madame.
À Thérèse.
Dans quel état tu me retrouves !
THÉRÈSE.
Il t'a donc rendue bien malheureuse ?
MARGUERITE.
Ça se voit de reste... Peut-on habiller une femme comme ça !... Il vous a donc tout mangé le cannibale. [ 8 Cannibale : Anthropophage. Par extension, homme cruel et féroce. [L]]
MARIE.
Silence, je vous en prie... Si Pierre revenait.
MARGUERITE.
Comment, vous n'en êtes pas encore débarrassée...
MARIE.
Ah ! Madame, si vous le voyiez, vous ne parleriez pas ainsi.
MARGUERITE.
Je lui en dirais bien d'autres... Je le traiterais comme le dernier des derniers.
MARIE.
Songez donc que je l'attends... Qu'il va venir me chercher.
THÉRÈSE.
Te chercher !... Non pas !... C'est à moi de te protéger, de te défendre... Je suis la plus jeune... Qu'est-ce que ça fait ?.. J'ai du courage... Je te le prouverai... à toi... à lui... à tout le monde ... Entre nous, plus de séparation !
MARGUERITE.
Bien !... Bien !... C'est ça, je n'aurais pas mieux parlé.
THÉRÈSE.
Air : de Téniers.
Eh quoi ! tu passerais ta vie
Dans les larmes, dans les regrets ! ...
MARIE.
| 195 | Il le faut... mon devoir me lie . |
THÉRÈSE.
C'est c' que je n' comprendrai jamais...
MARIE.
Pour toi le temps viendra, ma chère,
Où, prenant d'autres sentiments...
Tu comprendras comme moi qu'une mère
| 200 | Ne quitte pas le pèr' de ses enfants. |
THÉRÈSE.
Tes enfants !... Et tu ne m'en parlais pas !
MARGUERITE.
Trois mioches superbes ... Où sont-ils donc ?
MARIE, montrant la grange.
Là !... Là !...
Pierre paraît au fond et accourt vers sa femme.
Mon mari ! ..
MARGUERITE.
C'est lui !... Le rhinocéros !...
SCÈNE XXI.
Les mêmes, Pierre.
PIERRE, effaré.
Pas moyen de sortir du village... Cerné... Bloqué de toutes parts... Ils te cherchent, ils sont sur les traces ... ils viennent.
THÉRÈSE.
Qu'entends-je, ma soeur ?
PIERRE.
Thérèse ici !...
THÉRÈSE.
Il s'agit bien de moi... Marie en danger ! Comment ? Pourquoi ?
PIERRE, regardant au dehors, rementer
Les voici...
À Thérèse.
Sauvez-là... Sauvez mes enfants.
MARGUERITE, qui est entrée dans la grange en sortant avec les enfants.
Les v'là... Je m'en charge !
Elle rentre chez elle.
THÉRÈSE, prenant Marie par la main.
Vite !... Vite !... Dans la maison .
MARIE, cherchant à entraîner Pierre.
Viens !... Viens !
PIERRE.
Non !... Ma place à moi est à cette porte !...
Thérèse rentre avec Marie dans la maison de Marguerite.
SCÈNE XII.
Pierre, puis des Gendarmes.
PIERRE.
Malheur au premier qui tenterait !...
Il veut faire un pas et chancèle.
Eh ben !... C'est singulier !... Qu'est-ce qui me prend donc ?... Ma tête tourne !... Ah !... La fatigue !... La faim !... Oui, la faim !... Que ça fait mal !... Marie !... Ces gendarmes !... Ah !...
Les gendarmes paraissent. Il fait un dernier effort et tombe évanoui à la porte de Marguerite. Les gendarmes s'éloignent et Julien sort de la manufacture suivi de Clément.
SCÈNE XXIII.
Pierre, Julien, Clément.
JULIEN.
Laissez-moi en repos, que j'vous dis... J'ai plus d'ordres à recevoir de vous... Je vous ai demandé mon compte, vous me l'avez donné ; me v'là mon maître... J'suis libre... L'ouvrage m'embête et je veux bambocher une idée... Oh ! Hé!
CLÉMENT.
Ce n'est plus un supérieur qui t'adresse la parole, Julien... C'est un ami.
JULIEN.
Un ami !... C'est possible... Mais ça m'est égal ; j'veux voir du pays... Je veux me dégourdir l'esprit et les jarrets ... et pour ça, j'abandonne la filature... Je file.
CLÉMENT.
Mais, comment t'y prendrais-tu ?... pour bambocher ?...
JULIEN, embarrassé.
Dam ! Je...
CLÉMENT.
Que ferais-tu?
JULIEN.
Pardié !... C'est pas malin !... Je ferai...
CLÉMENT.
Où iras-tu ?
JULIEN.
Oh !... C'te bêtise !... J'irai... J' sais pas encore... Mais j' trouverais en chemin...
CLÉMENT.
Dindon !...
JULIEN.
Comment, dindon ?...
CLÉMENT.
Vois- tu, enfant... J'ai vécu...
JULIEN.
Moi, aussi, j'ai vécu... jusqu'à présent.
CLÉMENT.
Je connais les hommes, comme si que j' les eusse fabriqués... Il n'y a dans le monde que deux classes d'individus... Ceux qui ont de l'argent, et ceux qui n'en ont pas ... Ceux-là, ils flairent les autres une lieue à la ronde ; ils s'accrochent à eux ; ils les entortillent ; ils les plument, Julien, en leur parlant d'amitié, de générosité, et autres balivernes... Et quand c'est fait, ni vu, ni connu... plus d'argent ! .. plus d'amis !... Voilà le danger qui te menace, et dont je veux te préserver...
JULIEN.
Ah ! Mais, dites donc !... Si c'est comme ça... je veux bien... Préservez- moi, préservez mon argent !...
CLÉMENT, avec importance.
Tu es jeune, Julien ?
JULIEN.
Jeune et fougueux...
CLÉMENT.
L'ouvrage t'embête ?...
JULIEN.
Fièrement.
CLÉMENT.
Je partage ton opinion !...
JULIEN, surpris.
Hein ?...
CLÉMENT.
Tu veux bambocher une idée ?...
JULIEN.
Oui !... Oui !...
CLÉMENT.
Je partage toujours ton opinion...
JULIEN.
Tantôt, vous n' me disiez pas ça...
CLÉMENT.
Tu files de la filature... Je file comme toi... et avec toi...
JULIEN, de plus en plus surpris.
Si je m'attendais à celle-là, par exemple !... Mais vot' place ?...
CLÉMENT.
J'ai un congé pour aller soigner ma mère ...
JULIEN.
Et c'est moi ?...
CLÉMENT.
Ton inexpérience me touche... Je veux te guider... t'apprendre à te méfier d'un tas d' grugeurs, qui ne s'amusent qu'aux dépens des imbéciles. Je veux t'apprendre à manger ton argent avec gloire ... avec ce fion qui distingue l'homme bien élevé des gens du commun... Je veux qu'on dise, en te voyant : « C'est Julien ! c'est l'élève à Clément ! » [ 9 Grugeur : Celui, celle qui gruge, qui mange, qui dépouille. [L] ]
SCÈNE XXIV.
Les mêmes, Le Marquis.
Pierre, qui est revenu peu à peu à lui, et qui a écouté, se lève brusquement, et prête encore plus d'attention . Le Marquis est entré pendant les derniers mots de Clément, il s'arrête, étonné de le trouver là et observe attentivement tout ce qui se passe.
JULIEN.
J'accepte !... J'accepte avec reconnaissance !..
CLÉMENT, à part.
Ébloui !...
Haut.
AIR : Ronde du souper du mari.
Ami, pendant ton voyage,
Je veux diriger ton jeune âge ;
| 205 | Je me déclar' ton instructeur ! |
JULIEN.
Moi, je me fie à vous d' bon coeur !...
CLÉMENT.
Tu m' remettras ta somme,
Les douz' cents francs ...
JULIEN.
C'est arrêté !
CLÉMENT.
Et j' t'apprendrai comment un homme
| 210 | Doit se conduire en société . |
À Paris, pour faire la noce... mais, dans le bon style... C'est 20 francs par jour... 600 francs par mois... 1200 francs pour deux... et, au bout de c' temps, je te renvoie au pays, où tu pourras te vanter d'être un malin, et de connaître les couleurs...
À part.
Par expérience !...
JULIEN.
1200 francs en un mois ! ..
CLÉMENT.
Tu hésites !...
JULIEN.
Non pas !... Mais, c'est salé ! ..
CLÉMENT.
Vite, en route,
Coûte que coûte ! ..
Paris nous attend !
En avant !
bis.
| 215 | Pays des grisettes, |
Des guinguettes,
Beau pays !
Pour deux amis,
Tu s'ras un vrai Paradis !
CLÉMENT ET JULIEN.
| 220 | Vite, en route. |
Etc., etc.
JULIEN.
Je cours chercher les quibus que j'ai en réserve chez Thérèse ; et filons !... [ 10 Quibus : Terme populaire. Argent monnayé. [L]]
Suite de l'air.
D'être arrivé déjà j'grille ! ..
CLÉMENT.
Je te ferai connaîtr' la Courtille, [ 11 Courtille : Partie des faubourgs du nord de Paris où se trouvent beaucoup de cabarets. [L]]
Le p tit Charonn', l'île d 'Amour ! [ 13 L'île d'Amour : île fluviale située sur la Marne à l'est du bois de Vincennes.] [ 12 Le Petit Charonne : quartier de Paris actuellement dans le XXème arrondissement jouxtant Montreuil.]
JULIEN.
Nous nous en donnerons nuit et jour.
CLÉMENT.
Là, l' beau sexe foisonne,
| 225 | Et c' beau sex' là n'est pas méchant !.. |
T' as l'oeil mutin, la min' friponne ...
Et dans t'a poch' d' l'argent comptant !
Avec ça, Julien, on est roi de Cythère ! ..
JULIEN.
Coloquinte : Concombre fort amer. Dans un langage très trivial, la tête, ainsi dite par assimilation de forme. Un coup de poing sur la coloquinte. [L]
J' vas-t'y m'en repasser de ces coloquintes !...
CLÉMENT.
Enfoncé, le travail !...
JULIEN.
Enfoncé, les maîtres !
CLÉMENT.
| 230 | On leux z'y fait ça, aux maîtres. |
JULIEN et CLÉMENT.
Vite, en route,
Etc., etc.
Julien transporté lance sa casquette en l'air, et va pour entrer chez Marguerite. Le Marquis fait un mouvement pour le retenir, mais Pierre l'a devance ; il se jette entre Clément et Julien qu'il saisit fortement par le bras.
LE MARQUIS, à part.
L'homme de tantôt !...
Moment de silence, pendant lequel Clément et Julien observent, avec surprise, Pierre, que la colère empêche d'abord de parler. Le Marquis les contemple, immobile, à l'écart.
PIERRE, à Julien.
Regarde-moi !... Sur ma figure, la douleur et la souffrance... Je te fais pitié, n'est-ce pas ? Eh bien !...
Désignant Clément
Écoute-le... suis ses conseils et, avant un an, les haillons remplaceront tes habits d'ouvrier... Avant un an, tes bras accoutumés au travail, seront énervés par la paresse et la débauche !
Mouvement de Clément.
Oh ! Ne m'interromps pas !... Je te défends de m'interrompre quand je dis la vérité... Oui ! La vérité qui te force à pâlir, et qui te cloue-là, muet, devant moi... Tu ne m'as pas encore reconnu ? C'est tout simple !... La misère... Ça change si vite !... Tu cherches qui je suis... Veux-tu que je te dise qui tu es ?... Un faiseur de dupes, qui vit aux dépens du premier venu, et qui met soigneusement son argent de côté, en mangeant ce qui n'est pas à lui !... Un misérable cafard, assez fin pour cacher ses vices, et assez lâche pour développer ceux des autres !...
À Julien.
Ce que tu es aujourd'hui, toi !... Je l'étais quand je l'ai rencontré... Ce qu'il a fait de moi, il le fera de toi... Un vagabond !...
JULIEN.
Vagabond !...
PIERRE.
Et sais-tu ce que c'est que d'errer au hasard, de ville en ville, de bourgade en bourgade... Sans feu ni lieu... sans un morceau de pain à donner à sa femme... à ses enfants !... La misère !... La rage !... Le désespoir !... Le vol ou l'aumône !... Voilà tout ce qui reste... l'aumône ... Et puis, qu'un crime soit commis à votre passage, c'est vous ! Ce doit être vous !... Qu'on réfléchisse, alors, et qu'on veuille redevenir honnête homme, bon ouvrier ; qu'on se présente à la porte d'une manufacture... qu'on sonne, et qu'on demande au contre- maître de l'ouvrage : vos papiers ? répondra le contre-maître... Des papiers !... Un vagabond n'en a pas !... Et celui qui m'a dit ça, à moi... comme il le dirait à toi, plus tard... C'est lui !... Lui, qui m'a perdu autrefois, comme il cherche à te perdre aujourd'hui... Clément !... L'infâme Clément !
CLÉMENT, qui n'a pas quitté Pierre des yeux, reconnaissant tout à coup .
Pierre Maillard !
PIERRE.
Ah ! Tu me reconnais donc, enfin ?... Oui, Pierre Maillard... qui, tout à l'heure, tombait là, devant cette maison, de faiblesse et de besoin... mais à qui l'indignation et la colère ont rendu ses forces... Pierre Maillard, qui t'écrase sous ses pieds.
Il se jette sur Clément, qu'il renverse. Le Marquis et Julien se précipitent pour les séparer.
SCÈNE XXV.
Les mêmes, Marie, Marguerite, Thérèse, Rocquart, Garde-Chasse, Gendarmes.
MARIE, attirée par le bruit, s'élançant avec Thérèse.
Ô mon Dieu ! Pierre !... Pierre !...
ROCQUART, au fond, et désignant Marie aux gardes.
La voici !... Arrêtez-la !...
PIERRE, se plaçant devant Marie, pour la défendre.
Elle !...
ROCQUART, à Marie.
Qui êtes-vous ?
THÉRÈSE.
Ma soeur !...
PIERRE.
Ma femme !...
ROCQUART, le regardant d'un oeil sévère.
Ah ! Votre femme !... Mais vous-même, qui êtes-vous ?...
Embarras de Pierre.
LE MARQUIS, s'avançant.
Mon nouveau contre-maître. Est-il possible ? ..
LE MARQUIS.
Quant à la pièce d'or qui a excité tout ce tumulte, Pierre Maillard la tenait de moi... à titre d'avance.
PIERRE, transporté de joie.
Ah ! Monsieur ...
LE MARQUIS, à Pierre.
Silence !...
PIERRE.
Je rêve !...
LE MARQUIS, à Clément.
Voici ce que je vous dois ; plus, quinze jours... Vous êtes libre.
CLÉMENT.
Monsieur le Marquis me renvoie ?...
LE MARQUIS.
Je vous chasse.
MARGUERITE.
Ah ! Bien fait... Je sais de vos nouvelles, mon gaillard !...
LE MARQUIS.
Julien, voulez-vous encore l'accompagner ?
JULIEN.
Quitter ma petite Thérèse !
CLÉMENT, à Julien.
Tu n'es qu'un Jobard.
JULIEN.
Et vous, une canaille !...
CLÉMENT.
Je passe en Angleterre.
JULIEN.
Allons, file !... File !... Et sans moi.
MARGUERITE, lui donnant des coups de martinet dans les jambes.
Filez donc ! Et plus vite que ça.
Elle le reconduit jusqu'au fond du théâtre.
LES PAYSANS, criant dans les coulisses.
Il est pris ! Il est pris !
ROCQUART.
Qu'est-ce que c'est ?
MARGUERITE.
Oh ! C'est le brigand d'incendiaire qu'on emmène... C'était peut-être un ami de Clément ?...
SCÈNE XXVI.
Les mêmes, Paysans et Ouvriers.
Les Paysans arrivent par le fond ; les Ouvriers sortent de la fabrique.
CHOEUR GENERAL.
AIR : de Gribouille.
Ah ! Quel bonheur ! ...
Plus de terreur ...
Le véritable
| 235 | Coupable |
Vient d'être pris .
Pour le pays,
Plus de crainte, mes amis !...
MARIE, au marquis.
Ah ! Monsieur, vous me rendez un mari !... Un père à mes enfants !...
PIERRE.
Comment vous remercier ?..
LE MARQUIS.
En oubliant le passé... Votre main, Pierre Maillard...
PIERRE.
La main... À vous ? ...
LE MARQUIS.
L'ouvrier au manufacturier... Union et travail !...
PIERRE, lui présente la main.
Union... et travail !...
CHOEUR.
AIR : de Gribouille .
Ah ! quel bonheur !
| 240 | Plus de frayeur ; |
Espérance
Et confiance,
Pour qu'aujourd'hui
Tout marche ici,
| 245 | Que tout le monde soit uni ! |
PIERRE, au Public.
AIR
Me relevant quand j'me laissais abattre,
Comme ouvrier en ces lieux on me prend,
Et je veux piocher comme quatre
Pour le bien d' l'établissement .
| 250 | Messieurs. j'ai d' bons bras, du courage : |
Au travail venez tous me voir,
Et j' tâcherai que chaque soir
Vous soyez contents de l'ouvrage .
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Notes
[1] Clampin : Terme militaire. Soldat retardataire, traînard, écloppé. Populairement, un fainéant. [L]
[2] Crâne : Fig. et populairement, homme hardi et querelleur. C'est un crâne. Faire le crâne. [L]
[3] Tannant : Fig. et populairement. Qui ennuie, qui fatigue. Un homme tannant. Une occupation tannante. [L]
[4] Cosaque : Homme appartenant à un peuple de l'Ukraine qui fournit à la Russie une cavalerie irrégulière. Fig. et familièrement. Un homme brutal et dur. [L]
[5] Bambocher : Faire des bamboches, se déranger. Populaire. Faire des bamboches, se livrer à toutes sortes d'amusements et de plaisirs. [L]
[6] Caporal : Nom du tabac à fumer ordinaire, ainsi dit, d'après M. Larchey, par opposition à un tabac haché plus gros, dit de soldat, et vendu à un prix moindre. [L]
[7] Noceur : Terme populaire. Celui, celle qui aime à faire la noce, à se divertir. [L]
[8] Cannibale : Anthropophage. Par extension, homme cruel et féroce. [L]
[9] Grugeur : Celui, celle qui gruge, qui mange, qui dépouille. [L]
[10] Quibus : Terme populaire. Argent monnayé. [L]
[11] Courtille : Partie des faubourgs du nord de Paris où se trouvent beaucoup de cabarets. [L]
[12] Le Petit Charonne : quartier de Paris actuellement dans le XXème arrondissement jouxtant Montreuil.
[13] L'île d'Amour : île fluviale située sur la Marne à l'est du bois de Vincennes.

