L'ÉCRAN BLEU

COMÉDIE EN UN ACTE

1882. Tous droits réservés.

Par Jules de MARTHOLD

PARIS, TRESSE Éditeur, 8,9,10,11. GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, PALAIS ROYAL.

Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - Jeanne Robert.


Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2025.

Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:45.


PERSONNAGES

HENRI D'ARTIGNY, M. Baillet de la Comédie française.

HORTENSE DE VAUVRAY, Mlle Thénard de la Comédie française.

Salon chez Madame de Vauvray.

Tiré de "Théâtre de Campagne. Huitième série". 1882. pp 45-52.


L'ÉCRAN BLEU

À Mlle J. Thénard.

SCÈNE UNIQUE.
D'Artigny, Madame de Vauvray.

Lui, assis à gauche de la cheminée, face au public, les pincettes à la main, regarde vaguement danser la flamme, immobile et l'esprit très loin. Elle, assise à gauche du guéridon, travaille au métier à un écran fond bleu avec couronne de rieurs et écusson au milieu.

ELLE, après un très long silence.

Et alors?

LUI, tressaillant, sortant de sa rêverie.

Hein ?

ELLE.

Depuis un grand quart d'heure, au moins, vous êtes là, immobile et muet.

Sur un mouvement qu'il fait, se levant et venant derrière la table.

Non, je ne vous demande pas d'excuses... Ne vous fais pas de reproches... À quoi pensiez-vous ?

LUI.

Mon Dieu, je pensais.

ELLE.

À rien. Non, à quelque chose?

LUI.

Oui, mais c'est difficile à dire, ou plutôt, peut-être, à comprendre.

ELLE.

Merci.

LUI.

À faire comprendre c'est si vague et si précis tout à la fois, la pensée.

Elle lui sourit en signe de pardon. Lui, très sincère et avec une grande bonhomie.

Je réfléchissais... à toutes les choses.

Il s'assied a droite près de la table.

charmantes... que je vais pouvoir me rappeler cet hiver.

ELLE.

Quelles choses ?

LUI.

Eh bien mais... ces deux mois, passés ici, avec vos amis, à la campagne.

ELLE.

Vous la détestez, la campagne.

LUI.

C'est vrai mais, d'abord, n'est-ce pas vous qui m'avez invité à y venir et le devoir d'un galant homme, n'est-il pas, avant tout.

ELLE.

D'être poli ?... Êtes-vous assez malhonnête ! Ensuite... ?

LUI.

Ensuite, comme j'adore Paris, vous le savez, et comme, à un moment donné, on se fatigue toujours un peu de ce qu'on aime le plus et le mieux, je n'ai pas été fâché, je l'avoue, d'y venir quelque temps, à cette campagne, pour y retremper d'autant mon amour de la ville.

ELLE.

C'est du Machiavel. Mais, quel plaisir, alors, pourrez-vous prendre, une fois que vous y serez réinstallé, dans votre ville, à vous retracer des tableaux champêtres ?

LUI.

C'est bien simple je ne les aurai plus.

ELLE.

Oh ! Oh ! Mais non, ce n'est pas simple, c'est très compliqué, au contraire, votre... système.

Elle se lève, va à la cheminée prendre une pelote de soie qu'elle a d'abord cherchée sur la table, puis se chauffe les pieds, debout.

Ainsi, vous prétendez... ou plutôt, non vous êtes comme les enfants, tout bonnement, lesquels ne veulent jamais que ce qu'on ne peut pas leur donner, être à hier, par exemple, ou bien avoir la lune.

LUI.

Eh ! Les enfants sont les seuls êtres vraiment sensés que je connaisse ! Quant... au désir d'avoir la lune, lorsque j'étais petit, je ne mangeais jamais ma soupe que tout à fait refroidie, tant je m'absorbais dans la contemplation des nuages de la fumée. J'aime toujours les nuages.

ELLE.

Vous devez être très malheureux.

Elle vient se rasseoir sa place.

LUI.

Profonde erreur !...

Il se lève.

Il n'y a de réellement bon que ce qu'on ne tient plus ou ce qu'on ne tient pas encore ce dont on peut se souvenir, quitte à regretter, et ce qu'on peut espérer... quitte à désespérer... comme l'amant de la belle Philis Je vous disais que j'aime les nuages ? Une fois, je les ai traversés en ballon ; ça a failli m'en dégoûter pour la vie. L'ombre, voyez-vous, il n'y a que l'ombre.

ELLE.

Alors, la proie ?

LUI.

Peuh je n'ai jamais été grand chasseur.

Il remonte.

ELLE.

Ah çà, mais décidément, vous causez, vous ? Depuis deux mois, c'est la première fois que je m'en aperçois.

LUI, au fond.

Le moyen de placer un mot ! Vous étiez si entourée.

ELLE.

Ne faisiez-vous pas partie de l'entourage ?

LUI.

Moi, c'est différent.

ELLE.

Bah !

LUI.

Sans doute ! Il y avait là un tas de messieurs, de dames, de demoiselles !... C'était un bourdonnement, un tapage, un tumulte ! du matin au soir, tout cela chantait, courait, dansait, criait, mais. mais ne causait jamais.

Il descend à droite, seulement jusqu'à la table.

Je me rappelle avoir quitté un appartement... adorable, ayant vue sur de grands jardins les plus beaux du monde parce que, non loin, était une caserne et qu'on entendait continuellement le tambour. Ce que le son du tambour chasse la pensée, c'est inimaginable, monstrueux !

ELLE.

Alors, c'est... quelque chose comme un souvenir de caserne que vous allez emporter d'ici, pour votre hiver ; un souvenir de garnison ?

LUI.

Oh !

ELLE.

Dam.

Un silence.

LUI, prenant son chapeau sur le piano.

Et... c'est... toujours demain que vous quittez la campagne ?

ELLE.

Cette demande ! Puisque nous prenons le même train : dix heures quarante-neuf ; ah ça ! Où êtes-vous donc ?

LUI.

Moi, je...

Il redescend, le chapeau à la main.

ELLE.

Comment, vous vous en allez... ?

LUI, montrant la pendule.

Dam... Oui...

ELLE.

À huit heures et demie ?... Pour un homme qui déteste le bruit, vous n'aimez guère le calme. Du temps qu'il y avait tout ce tas de monde si tapageur, hier encore, alors que vous ne trouviez pas le moyen de placer un mot, vous ne vous retiriez jamais avant onze heures, jamais... et aujourd'hui que, pour la première fois, nous pouvons causer, puisque nous ne sommes que tous les deux...

LUI.

Justement.

ELLE.

Est-ce que vous craindriez de me compromettre ?

LUI.

Je craindrais... d'en avoir l'air.

ELLE.

Oh ! Mon ami... Vous nous calomniez. car je ne veux pas vous faire l'injure de vous croire un fat. Allons, posez votre chapeau, et, tenez, mettez une bûche au feu.

Il obéit.

Et, racontez-moi toutes sortes de belles histoires. Continuons de causer tandis que je travaille.

LUI, tout pensif devant sa broderie.

Oui... À ce machin-là.

ELLE.

Ce machin-là, mon écran qui sera si joli, quand il sera monté... N'est-ce pas ?

LUI.

Très joli, oui.

ELLE.

Ça ne vous plaît pas ?

LUI.

Si, si, au contraire.

ELLE.

Seulement ?... - Il y a un seulement... dans votre voix, dans vos yeux.

LUI.

Pas le moins du monde, je vous assure.

ELLE.

Tiens, vous mentez ?... Au fait, puisque vous causez ! Mais, voyons, soyez franc qu'est-ce qui vous choque, qu'est-ce qui vous déplaît ?

LUI.

Eh !... Je cherche...

ELLE.

Vous voyez bien... ! - La couronne de fleurs ?

LUI.

Oh ! Non ; elle est d'une grâce parfaite ; c'est harmonieux, c'est léger.

ELLE.

L'écusson ?

LUI.

Non plus ; il est bien.

ELLE.

Le fond ?

LUI.

Il est bleu : couleur de ciel.

ELLE.

Vous auriez voulu... quelques nuages, peut-être ?

LUI.

Oh !

ELLE.

Avec un petit ballon ?

LUI.

Vous êtes méchante.

ELLE.

Alors, quoi ?

LUI.

Je ne sais pas, je ne vois pas au juste... C'est une sensation que je n'analyse pas. Tout cela est fort élégant, très délicat, très joli... et pourtant, il y a quelque chose qui cloche, il me semble ; oui, quelque chose... seulement, quoi ?...

ELLE.

Tenez, vous ne vous y connaissez pas.

LUI.

C'est possible. - Il y a un temps infini que vous travaillez à cela !

ELLE.

Depuis que je suis ici, deux mois...

LUI.

Ah ! Je sais bien.

Avec la vivacité propre aux résolutions soudaines, appuyé sur le dossier de la chaise qui est derrière la table.

Figurez-vous.

Il s'arrête court.

ELLE.

Allez, j'écoute.

LUI.

Non, rien, je... C'est presque terminé?

ELLE.

Comme vous pouvez en juger. Je vais avoir fini.

LUI.

Tout à fait... ?

ELLE.

Sans doute. Tant que quelque chose n'est pas fini tout à fait, ce n'est pas fini du tout.

LUI, pensif, allant s'asseoir sur le pouf.

Tout à fait... ? Pas du tout... ? Très juste.

ELLE.

Ce soir, à onze heures environ... L'heure où vous vous retirez quand il y a trop de monde pour votre goût.

LUI.

Ce soir... C'est étonnant comme vous travaillez vite.

ELLE.

Ah ! Vous ne savez plus ce que vous dites... ? Tout à l'heure... - Eh bon Dieu ! Quelle est cette contemplation extatique ?

LUI.

Figurez-vous.

ELLE.

Au fait, oui, c'est une idée. Si on y revenait un peu, à ce... Figurez-vous... interrompu de tout à l'heure. Asseyez-vous : je me figure.

LUI.

Figurez-vous... que.... depuis que cet écran est commencé... j'attends qu'il soit fini.

ELLE.

Moi aussi.

LUI.

Ah ! Mais, vous, c'est pour le mettre devant le feu.

ELLE.

Bien entendu, un écran... Et vous ?

LUI.

Moi.

ELLE.

C'était sans doute pour me dire que vous le trouviez... raté.

LUI.

Ah !

Se levant, avec humeur, remonte un peu au milieu et regardant la cheminée.

Devant le feu ! Tenez, quand j'y pense, cela me met en colère, presque ! Je me représente tous les gens qui, cet hiver, vont se croire tenus de vous adresser leurs compliments sur vos doigts de fée. Doigts de fée, oui ; vous verrez si votre Monsieur Grévineau Larpand ne se sert pas de cette expression... fade.

ELLE.

Bon ! Vous en voulez à ce pauvre Grévineau, maintenant !

LUI.

Non, je ne lui en veux pas. Pourquoi lui en voudrais-je ?... Je me demande seulement comment vous consentez, vous, à recevoir un être aussi... platement ennuyeux.

ELLE.

C'est un fort honnête homme et de la meilleure compagnie.

Sur un mouvement de Lui.

Le plus grand ami de feu mon mari.

LUI, descend gauche, avant-scène.

Niais !... J'aurais dû m'en douter.

ELLE.

Pourquoi, s'il vous plaît ?

LUI.

Parce qu'il vous fait la cour.

ELLE, haussant les épaules.

Décidément, j'ai parlé trop tôt et je retire ce que j'ai dit ; vous ne savez pas causer.

Elle va au piano où elle cherche, parmi les cahiers de musique, un modèle de tapisserie colorié qu'elle garde en main.

Vous vouliez vous en aller tout à l'heure, j'aurais bien fait de ne pas vous retenir. pour votre honneur. Sans doute, vous ne m'avez dit que des choses malsonnantes,

Revenant un peu vers Lui.

que vous haïssiez la campagne, que vous n'y étiez venu que par politesse, que ma société était insupportable,que mon écran était affreux et que j'enchaînais à mon char des Grévineau platement ennuyeux.

LUI.

Ai-je dit. tout cela ?

ELLE.

À moins que je ne l'invente.

LUI.

Alors, je vous ai froissée ?

ELLE.

Oh agacée, tout au plus.

LUI.

Ah ! J'en suis bien heureux ! Ainsi, mes paroles ne vous sont point indifférentes ?

ELLE, marchant tout à fait sur lui.

Ah ça ! Mon pauvre d Artigny, avez-vous fait une gageure ou, sérieusement, êtes-vous malade ? Faut-il vous soigner ou s'agit-il de vous faire gagner un pari ?

LUI.

Un pari ? Quel... pari ?...

ELLE.

Est-ce que je sais, moi ?... Et puis, en tous cas, ne me regardez pas avec ces yeux égarés ; vous finissez par m'effrayer.

LUI.

Oh ! Soyez tranquille.

Très calme.

Tant que cet écran ne sera pas fini, vous n'avez rien à craindre.

ELLE.

Plaît-il ?

Elle se rassied après une seconde d'étonnement.

LUI.

Est-ce que vous reviendrez ici, l'an prochain ?

Assis à gauche, avant-scène.

ELLE.

Heu ! Je ne sais pas. Peut-être irai-je dans le Midi avec ma mère... Il n'y a du reste, et ne peut y avoir encore rien de décidé ; tout dépendra de sa santé et... des circonstances.

LUI.

Quelles... circonstances ?

ELLE.

Hum ! Vous êtes curieux.

LUI.

Si l'on n'était ni curieux, ni bavard, à quoi se réduirait la conversation ?

ELLE.

Mon Dieu, que tout cela est bien dit et que vous savez donc trouver le fin des choses ! On ne peut vous résister et il vous faut tout avouer... Sachez donc qu'il y a de sept à huit mois d'ici il l'été prochain, que les flots ne sont pas seuls changeants et que tout ce qui peut se produire en sept ou huit mois est incalculable. En sept ou huit mois ! Mais je puis mourir, entrer au couvent ou... me marier !

LUI, se lève, furieux.

Avec Monsieur de Grévineau Larpand ?

ELLE, haussant légèrement les épaules.

Cette solution me parait peu probable.

LUI, remontant.

Pourquoi pas ? Quand, en deux mois, on a valsé dix-sept fois avec un homme !

Il marche fiévreusement à droite et au fond pendant tout ce qui suit.

ELLE.

Vous avez compté?.

LUI.

J'ai compté. j'ai compté. les valses ! Quant aux polkas, aux quadrilles. il aurait fallu pâlir sur les chiffres.

ELLE.

Que ne m'invitiez-vous ?

LUI.

Vous savez bien que je ne danse pas.

ELLE.

Eh bien, alors?

LUI.

Eh bien, j'ai tort. J'ai tort, puisque vous avez l'air d'avoir raison ! Monsieur de Grévineau Larpand est un sylphe et je m'incline, moi lourdaud, devant cet Apollon au pied léger, cet Ocyppe !

ELLE.

Ne plaisantez pas ; il est plus poète qu'il n'en a l'air. J'ai là, de sa main, dans mon album, un quatrain fort galant. Voulez-vous voir ? Sur le piano, là-bas.

LUI.

Je vous rends grâces... Je ne me sens point en humeur de déclamer la prose plus ou moins rimée de ce monsieur ! Je vois d'ici « son âme » correspondre « sa flamme ! »

ELLE.

La rime n'est-elle pas excellente ?

LUI.

Mon Dieu, Madame, si vous le trouvez si parfait, pourquoi l'avoir laissé partir ? Vous allez horriblement souffrir !... Être séparée de lui pendant deux jours.

ELLE, éclatant de rire.

Ah ! Mais, vous voilà tout à fait en colère ! Dites-moi tout de suite que je suis prête à lui sacrifier et la vie et l'honneur !

LUI.

Eh ! Madame, une femme ne sacrifie jamais rien tant que cela ; elle est de sang-froid.

Oh ! Quatre-vingt-dix-neuf fois sur... sur quatre-vingt-dix-neuf... n'abandonnant que ce qui lui convient et à qui lui plaît. « À bon escient » telle est la devise.

ELLE.

Oh!

LUI.

Sans doute ! On ne se sacrifie pas, on se fait plaisir, voilà tout ! Tenez, je n'ai jamais connu qu'une seule femme qui se soit sacrifiée, mais là, ce qui s'appelle sacrifiée ! Elle était jeune, elle était belle, et jolie, même, et riche avec cela, et noble, et tout ! Elle épousa, la pauvre créature, un misérable qui l'aima tant toute sa vie qu'elle mourut sans avoir jamais pu trouver l'instant de le tromper !

ELLE.

Il était écrit que je devais attendre ce soir pour apprendre à vous connaître... Je ne sais pas si vous pensez ce que vous dites là, mais vous vous révélez sous un jour tout nouveau pour moi. Seulement, je m'explique peu votre caractère comment tous vos nuages et... tous vos ballons ont-ils bien pu vous amener au plein scepticisme ? Car... vous niez tout, puisque vous niez... la passion !

LUI.

Je ne la nie pas ! Ne l'ayant jamais rencontrée, je me dis qu'elle existe peut-être... Et puis... en voilà, un mot la passion ! Sur le sens duquel il s'agirait de s'entendre ! Que représente-t-il ? Où trouver des faits qui l'attestent et l'expliquent ?

ELLE.

Les exemples abondent.

LUI.

Oh ! Dans l'antiquité, je sais bien, oui. Nous avons... Héro et Léandre, n'est-ce pas ?... Héro et Léandre ! C'est très joli, en vers... en vers grecs :

Déclamant.

[vers grec]

Mais vous m'épargnerez de vous parler... latin. D'ailleurs,on n'a pas toujours un détroit sous la main et, quand on l'aurait. Ça ne se fait plus. Est-ce que vous vous représentez un contemporain, un homme moderne, un personnage de Manet, un monsieur, en redingote et en gibus, Monsieur de Grévineau Larpand, traversant... la Seine a la nage, au lieu de prendre le pont des Arts ?

ELLE.

Ah ! Vous faites de l'esprit, maintenant, comme si vous n'en n'aviez pas !

LUI.

Je ne songe nullement il faire d'esprit, je suis logique, voilà tout. Aujourd'hui, quand on va voir... sa belle, on prend un parapluie, s'il pleut ; une voiture, s'il y a de la boue ; un cache-nez, s'il gèle et le plus long s'il fait beau temps, car on n'est pas plus pressé qu'ému et l'on entre parfaitement rire aux Variétés s'il est trop tôt ou jouer au Cercle, s'il est trop tard. Le plus clair, si on ne la voit pas, c'est qu'on fume davantage.

ELLE.

Voilà les hommes ! Et c'est il. cela que nous sommes fidèles

LUI.

Hum ! La fidélité.

ELLE.

Eh bien, quoi, la fidélité ?... Monsieur l'insolent!

LUI.

La fidélité... La fidélité...

ELLE.

Ça n'existe pas?

LUI.

Tout arrive, mais. - Un philosophe, un jour...

ELLE.

Est-ce historique ?

LUI.

C'est chinois... Un philosophe, un jour, en Chine, aperçut une femme vêtue tout de blanc, - le deuil du pays, - éventant sans relâche la terre qui recouvrait une tombe nouvelle. N'arrivant pas à deviner quel pouvait être le but de cette femme, notre homme l'interrogea. Hélas ! lui dit la dame, je suis veuve depuis trois jours et, comme mon époux m'a fait jurer de ne me point remarier avant que la terre ne fût sèche sur sa tombe, j'aide le soleil avec mon éventail.

ELLE.

Achevez.

LUI.

C'est tout.

ELLE.

Oh ! Non ; non, ce n'est pas tout du tout.

LUI.

Comment... ?

ELLE.

Il y a le... dénouement.

LUI.

Je l'ignore... absolument.

ELLE.

Je vais vous l'apprendre. Comme la veuve était jeune et jolie, votre... philosophe alla quérir un second éventail... très grand... et s'en vint la seconder... énergiquement. Ah ! La besogne fut bientôt faite, allez.

LUI, malicieux.

Et alors ?

ELLE.

Monsieur !...

LUI.

Bon, bon ; mais, enfin, que prouvez-vous avec votre dénouement ?

ELLE.

Que les femmes manqueraient moins souvent à la foi jurée si les hommes, ces grands moralistes..., ne les entraînaient pas de force dans le mauvais chemin.

LUI.

Oh ! De force!

ELLE.

De force ; je l'ai dit et je le maintiens... Et je vous le prouverais tout de suite jusqu'à l'évidence si je pouvais travailler en discutant, seulement je veux que cet écran soit fini ce soir. Mais, vous-même, l'homme logique par excellence, que prétendez-vous prouver avec tous vos discours, toutes vos paraboles, et quelle conclusion tirez-vous bien des douceurs que vous venez de prodiguer au sexe moins laid que l'autre, auquel j'ai l'heureux désavantage d'appartenir ?

LUI.

Je conclus, Madame, que, bien décidément, les femmes ne valent pas le diable, puisque vous qui avez trois fois, dix fois, cent fois plus d'esprit, de finesse et de tact que toutes les autres, vous vous laissez courtiser... Courtiser !... Le bête de mot ! Courtiser par le premier venu sans vous occuper de savoir si ce que l'on vous offre est ou non digne de vous ! Ah ! Je l'avoue ! En présence de cette inconsciente et déplorable... coquetterie dont je ne peux même pas vous faire un crime, j'envie le sort des sages qui aiment à chaque instant ou qui n'aiment jamais !

ELLE.

Voilà qui est charmant pour moi ; mais... que font donc, selon vous, les gens qui ne sont pas des sages ?

LUI.

Ils n'aiment qu'une fois... et sont très malheureux.

ELLE.

C'est de vous qu'il est question ?

LUI.

Non, madame, non ; et d'ailleurs, il vous importerait peu. Je ne suis pas fait pour inspirer de l'amour, je ne sais ni danser, ni chanter la romance, ni mettre de cosmétique à ma moustache ; je suis inculte, au moral comme au physique, sans nullement chercher à me civiliser ; depuis deux mois, j'ai fait tache au milieu de la gaieté générale de votre maison, fausse note dans la symphonie Sans vous en douter, vous m'avez pris en grippe et si vous ne m'avez pas mis à la porte, ce n'est ni par amitié ni par politesse, c'est tout simplement parce que ma tristesse et ma... monotonie ne portaient point ombrage à Monsieur de Grévineau Larpand et que, même, il ne lui déplaisait pas de me voir faire ombre dans un coin du tableau où brillait sa triomphante clarté !

ELLE.

Monsieur d 'Artigny, si vous plaisantez, vous savez faire mieux ; si vous parlez sérieusement, vous ne pouvez faire pis.

LUI.

Pardon, Madame, je suis ridicule.

ELLE.

Comme il faut vous connaître pour savoir que vous avez un excellent caractère.

LUI.

Ah ! J'ai un excellent... ?

ELLE.

Sans doute... Voyons, asseyez-vous, vous marchez ! Vous marchez !... Il fait froid, ici... Est-ce que le feu est éteint ?

LUI.

Hélas, oui !... Voulez-vous que je sonne pour qu'on le rallume ?

ELLE.

C'est inutile.

Il s'assoit à droite près de la table.

J'aurai tint ledit écran dans un quart d'heure, je vous donnerai un autre quart d 'heure pour vous ouïr me narrer votre grande histoire, pour vous entendre me jouer votre grand air en : « Figurez-vous, » après quoi, je vous mettrai à la porte.

LUI, à lui-même.

Pour cela, c'est bien certain.

ELLE.

Qu'est-ce qui est bien certain ?

LUI.

Rien, rien. N'anticipons pas.

Un silence.

Vous ne savez pas ?... J'ai envie d'acheter une villa au bord du lac de Côme et de m'aller enterrer dans ce beau ciel.

ELLE.

C'est une idée. Il y a longtemps que j'aurais fait cela si ma fortune me le permettait.

LUI.

Ma fortune ne me le permet pas. Je me priverai de tout pour avoir du soleil.

Se ressouvenant.

Je ferai comme le berger que j'ai rencontré un jour en Égypte et qui mangeait du pain noir en respirant une rose. Il avait l'air très heureux.

ELLE.

Mais c'est fort joli, cela.

LUI.

Ne m'accablez pas ! Je chante pour me donner du courage, il ne faut pas m'en vouloir.

ELLE.

Vous ne sauriez croire combien je me dépêche pour savoir enfin le mot de toutes ces énigmes, car vous êtes, ce soir, mystérieux comme une ballade. Enfin, cela ne va pas être long, je finis le chiffre.

LUI.

Quel chiffre ?

ELLE.

Le mien, mon chiffre, mes initiales. Vous voyez bien qu'elles sont dessinées au milieu du petit écusson, un H et un V, entrelacés Hortense Vauvray.

LUI, qui s'est levé vivement et a regardé la tapisserie, appuyé des deux mains sur la table, avec un petit cri.

Ah ! C'est extraordinaire !

ELLE.

Quoi ?

LUI.

Nos deux prénoms commencent par la même lettre Hortense, Henri. H. H.

ELLE.

Quelle prédestination ! Est-ce que, par hasard, vous tirez de là quelque conséquence particulière ?... Vous devez être très fort sur ces sortes de questions !... Quand on a parcouru l'Egypte ! Soyez franc, nos existences doivent se croiser sous quelque signe du zodiaque.

LUI.

Je vous en prie, ne travaillez pas si vite.

Il retombe assis.

ELLE.

Comment, votre récit n'est pas encore prêt ?

LUI.

Si, mais je suis tout le contraire de Petit-Jean, voyez-vous ce que je sais le moins, c'est mon commencement.

ELLE.

Est-ce une histoire vraie ?

LUI.

Oui ; bien vraie !

ELLE.

Elle est... de vous?

LUI.

De... moi... Oui, madame... mais bien sans le vouloir.

ELLE.

Et... y a-t-il longtemps que vous travaillez à ce merveilleux récit ?

LUI.

J'ai commencé... le jour où vous avez commencé voir l'écran.

ELLE.

En ce cas, mon écran a sur votre récit l'avantage de la priorité, car j'avais conçu le projet de cette tapisserie et j'en avais fait dessiner le canevas six mois avant de m'y mettre.

LUI.

Oh ! Mais moi, il y a un an et plus que je médite ce que je vais vous dire.

ELLE.

C'est que votre travail est plus compliqué que le mien, voilà tout. Du reste, nous allons en juger ; je fais le dernier point. Toussez, buvez un verre d'eau et montez à la tribune.

Elle le regarde en face.

LUI.

Non... Si vous pouviez m'écouter sans me regarder tant que ça, sans me regarder du tout, même...

ELLE.

C'est justement l'effet que cela m'a produit, le jour où j'ai joué la comédie chez ma cousine la vicomtesse. Dès qu'on me regardait, je ne savais plus mon rôle.

LUI.

Je ne joue pas la comédie, Madame, je vous assure.

Il se lève, fait deux pas à droite, revient à sa chaise, puis, après un temps, parle debout.

Il y a dix-sept ans, à ma sortie de l'école polytechnique.

ELLE.

Ah ! Il y a dix-sept ans, à votre sortie.

LUI.

Je vous en supplie, Madame, ne m'interrompez pas !.. Vous avez supporté toute la soirée mes sottises et mes boutades avec un courage et une mansuétude au-dessus de tout éloge, accordez-moi cinq minutes encore et, par pitié, laissez-moi commencer mon histoire ainsi que je l'avais arrêté !

ELLE, se lève et gagne la gauche, avant-scène.

Allez, allez ; je suis muette.

LUI.

Je reprends. Il y a dix-sept ans... - Non, je ne peux plus ! C'est impossible ! Mes idées se brouillent, je... - Et puis, au fond, elle n'est pas du tout spirituelle, mon histoire, ni très neuve. On vous l'a sans doute déjà contée, sous une autre forme. Elle vous a ennuyée, c'est certain. Je ne ferais pas mieux que les autres, ni qu'un autre, surtout. Je m'en vais. Je pars pour le lac de Côme. Si vous revenez ici, l'an prochain, écrivez-moi ; oh ! Je reviendrai aussi. Seulement, si vous entreprenez un autre écran, tâchez qu'il ne soit pas bleu ! Musset a raison, c'est une couleur bête. et qui ne m'inspire pas du tout... Adieu, Madame...

Il remonte.

ELLE, tout haut, à elle-même, revenant et regardant son ouvrage.

C'est drôle, il est cependant joli...

LUI, derrière, avec un grand cri joyeux.

Ah ! J'ai trouvé !

ELLE.

Quoi ? L'histoire ?

LUI.

Non... ce qui dépare votre...

ELLE.

Mon machin.

LUI.

Oui. C'est le V.

ELLE.

Le V ?

LUI, descendant à droite.

Certainement, voilà une lettre malheureuse, ridicule ! avec ses deux bras en l'air, comme cela.

Il se pose, les jambes rapprochées, les bras ouverts en V au-dessus de la tête.

ELLE.

Je ne puis cependant pas en mettre une autre.

LUI, imperceptiblement.

Oh !... Parce que vous ne voulez pas.

ELLE, souriante.

Vous croyez ?... Et... à votre sens, quelle serait la lettre la plus capable d'embellir ce travail ?

LUI.

Dam... ça dépend un peu des goûts.

ELLE.

Bien entendu.

LUI, d'un air insinuant.

Moi, il me semble qu'un A...

ELLE, à part.

Nous y voilà ! Enfin !

LUI.

Qu'un A,

Se posant, bras croisés, bien solide sur les jambes écartées en A.

cette lettre solidement assise, entrelacée avec votre H, produirait l'oeil, le plus agréable, effet.

ELLE.

J'en suis convaincue, mais je ne puis, sous prétexte d'ornementation, placer au beau milieu de mon écran une lettre qui n'est pas.

LUI.

N'achevez pas ! Je n'oserais plus!

ELLE.

Mais je ne sais.

LUI.

Oh ! Si, vous savez ! Vous avez bien compris ! Depuis deux heures, vous avez deviné ce que je ne disais pas et ma... maladresse vous a fait souffrir toute la soirée. Vous ne pouviez pas me demander ma main et, maintenant,

Très vite.

je mérite que vous me refusiez la vôtre !

ELLE.

Et... Il y a un an que vous étudiez ce discours ?

LUI, tout en remontant un peu.

Non, Madame, mais il y a un an que je vous aime ! Répondez, je vous en supplie ! Puis-je espérer ?

ELLE, riant, passe à droite, sans le regarder.

C'est que... vous me paraissez avoir d'effroyables dispositions à la jalousie.

LUI.

Oh ! Ne parlons plus de cela ! Je vous jure !...

ELLE, le regardant.

Très bien, mais... vos théories égoïstes ?

LUI.

Oh !... Les théories!

ELLE.

« Il n'y a de bon que ce qu'on n'a plus ou que ce qu'on n'a pas encore, l'ombre... et les nuages, à condition de ne pas les traverser. » Voilà des idées fort inquiétantes, monsieur, pour une femme destinée à devenir votre femme.

LUI, qui est resté au-dessus de la table, redescend vers elle.

Elles doivent vous rassurer, au contraire. N'aurai-je pas avec vous le souvenir perpétuel et la perpétuelle espérance!

ELLE.

Allons ! Je consens à partager votre pain noir... et vos roses. Mais voici mon écran perdu. Jamais je n'aurai le courage de défaire...

LUI, allant à la table et retournant le métier.

À quoi bon, défaire !... Inutile ! Un V retourné fait un A, en ajoutant une petite barre.

ELLE.

C'est ma foi vrai. Vous êtes très inventif.

Dans un soupir heureux.

Eh bien ! Nous mettrons une petite barre !

LUI.

Oh ! Merci ! Merci ! Vous êtes adorable... mais, puisque vous me comblez de vos grâces, puis-je vous en demander une encore ?

ELLE.

Qu'est-ce que c'est ? Je ne m'engage pas avant de savoir.

LUI.

Combien faut-il de temps pour faire la petite barre ?

ELLE.

Dix minutes.

LUI.

Si vous la faisiez tout de suite ?

ELLE.

Pourquoi cela ?

LUI.

Pour qu'elle soit faite, parce que ce qui est fait est fait, tant qu'une chose n'est pas tout à fait finie, elle n'est pas finie du tout, et pour que ce petit trait d 'union lie à jamais nos destinées.

ELLE.

Cela vous fait... bien plaisir ?

LUI.

Oh ! Oui !

Minnit sonne.

ELLE.

Minuit !.. Ah ! Me voilà tout à fait compromise.

Elle passe et prend le métier des mains de d_Artigny.

À présent, dix minutes de plus ou de moins !... Faisons la petite barre !

Elle se rassied pour se remettre au travail.

LUI, derrière elle.

Ah ! Le merveilleux écran ! Je voudrais déjà le voir devant le feu

Il se précipite sur sa main droite, qui coud, et la baise avec ferveur.

ELLE, heureuse, mais gaie.

J'ai des doigts de fée, n'est-ce pas ? - Ah ! Mais, prenez garde à l'aiguille.

 



Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 [PDF]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons