IDYLLE
1882. Tous droits réservés.
PAR M. PAUL MILLIET TRUFFIER
PARIS, TRESSE Éditeur, 8,9,10,11. GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, PALAIS ROYAL.
Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - Jeanne Robert.
Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2025.
Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 31/10/2025 à 18:42:18.
PERSONNAGE
BETTINE, M. Davigny, de la Comédie-Française
STÉPHAN, Mlle Marie Laure, de l'Odéon
Salon chez Madame de Vauvray.
Tiré de "Théâtre de Campagne. Huitième série". 1882. pp 123-131.
SYMPHONIE D'AVRIL
Solitude. Une petite clairière oh plusieurs sentiers aboutissent.
STÉPHAN.
Ô printemps !... La forêt éclate en douce joie !
Avril est revenu partout il nous déploie
L'écrin de son aurore et de ses floraisons,
Et partout en sourdine on entend des chansons
| 5 | Tout aime, la forêt, les ruisseaux et les plaines, |
Et la terre et le ciel confondent leurs haleines !...
À quoi peut-on rêver lorsque le temps est clair,
Quand des bruits de baisers se répandent dans l'air,
Quand l'aube plus ardente est pleine de murmures
| 10 | Qui montent dans le ciel... Peut-on croire aux parjures, |
Peut-on croire qu'il est des coeurs qui n'aiment pas
Et dont les battements sont tristes comme un glas ?...
Ô Bettine, vers toi vont toutes mes pensées !...
J'en sais qui tous les deux, les mains entrelacées,
| 15 | Courent sous les taillis, chuchotant leurs amours, |
Qui rêvent de bonheur et, sans compter les jours,
Font une blanche aurore avec la triste vie !...
Si tu l'avais voulu, moi, je t'aurais suivie,
Esclave obéissant, timide, inaperçu,
| 20 | Joyeux de ta présence, et tu n'aurais rien su, |
Alors même qu'un jour en tressaillant de joie
J'aurais surpris tes yeux où tout mon coeur se noie !...
Mais tu n'as pas voulu, tu ne veux point encor
À cette heure où le ciel se teint de pourpre et d'or,
| 25 | Où plus tiède le vent agite la ramée, |
Que je veille sur toi, Bettine, ô bien-aimée !...
Et je viens, comprimant les élans de mon coeur
Qui bat à se briser d'espoir et de douleur,
Je viens dans la clairière épier ton passage,
| 30 | Comme un rayonnement à travers le feuillage ! |
Pauvre fou que je suis ! Dans le matin vermeil
Mon coeur est envieux des rayons du soleil !...
Qu'entends-je ? La voici, toute blanche !...
Effeuillant les buissons où bleuit la pervenche.
| 35 | À la surface de l'étang |
Tout doucement mon bateau glisse :
L'eau claire et limpide s'étend,
Et pas un souffle ne la plisse !
Aussi dans ce miroir poli
| 40 | Ma main peut saisir le nuage !... |
Glisse donc, mon bateau joli,
Sans rien troubler par ton sillage !...
L'étang est un vaste tableau :
Et l'oiseau qui franchit l'espace
| 45 | Pour moi se reflète dans l'eau |
Comme le nuage qui passe !
Plus doucement bateau léger ;
Oh ! Laisse-moi voir mon image ;
Glisse !... sans y rien déranger
| 50 | Par les longs plis de ton sillage !... |
Bettine arrive dans la clairière.
BETTINF.
Comme il est tard ! Déjà le soleil disparaît
Et le soir assombrit le bois où tout se tait...
Ce calme de la nuit mystérieuse et lente
M'inquiète, me trouble, et j'avance tremblante.
STÉPHAN.
| 55 | Si j'osais lui parler pourtant! |
BETTINE.
J'entends du bruit!
Elle aperçoit Stéphan, pousse un cri et laisse tomber les fleurs qu'elle tenait dans les bras.
STÉPHAN.
Veux-tu mon bras, Bettine... à cause de la nuit ?
Oh ! Ne te sauve pas, et, si je t'épouvante,
Vois, je m'éloignerai ne t'en va pas, méchante,
| 60 | Je resterai bien loin de toi... mais qu'à genoux |
Je puisse contempler tes regards longs et doux
Comme on fait en priant aux pieds de nos madones !
Tout en tremblant, Bettine s'est rapprochée.
J'ai suivi le sentier des frêles anémones
Aujourd'hui : je pensais t'y voir, mais vainement !
| 65 | Tu n'as point de pitié ! J'ai couru follement, |
Tout le jour, en pleurant, en suppliant les arbres,
Le front brûlant, les mains froides comme les marbres...
Je t'attendais, vois-tu ! Je suis resté longtemps
Écoutant, sans bouger, les soupirs du printemps :
| 70 | Un arbre avait fléchi se courbant jusqu'à terre |
Plein d'admiration pour une primevère !
Un long bourdonnement montait dans les rameaux ;
L'herbe tissait des fils ; sur les troncs les plus beaux
Le lierre déroulait ses vrilles amoureuses...
| 75 | Et j'étais seul, tout seul, dans les forêts ombreuses... |
Tout s'éveillait, vivait, chantait autour de moi
Dont l'unique pensée était toi, toujours toi,
Oui, toi que je plaignais toi qui ne sais pas même
Ce que le coeur éprouve en comprenant qu'il aime !
| 80 | Ah, Bettine !... C'est comme un mystère d'abord |
On a peur on se dit qu'on va quitter le bord
Pour le flot incertain qui souvent est la tombe ;
On se ferme le coeur ; on raisonne ; on succombe !
Alors on pleure, on souffre, et cependant pour rien
| 85 | On ne voudrait changer de sort... Quel autre bien |
Nous donnerait ainsi des rayons dans notre ombre
Et nous bercerait l'âme en des rêves sans nombre ?
Puis il est des moments où, les yeux dans les yeux,
Il semble que l'on voit l'éternité des cieux !
| 90 | On contemple le jour dont la lumière enivre |
Et seulement alors, Bettine, on se sent vivre !...
L'âme n'a plus d'effroi, car l'amour est puissant ;
De sombre l'univers devient resplendissant,
La nature est plus belle et le ciel est sans voiles,
| 95 | Le bonheur fait éclore un monde entier d'étoiles ! |
BETTINE.
Si tu ne peux me voir sans me parler d'amour,
Ne m'attends plus jamais à l'heure du retour...
Non ! Je veux rester libre et ne veux pas entendre
L'aveu qui me paraît si trompeur et si tendre !
STÉPHAN.
| 100 | Donc tu juges ainsi ? Dans la vallée on voit |
Un chemin effondré, dangereux, et l'on doit
Conclure qu'il est bon de n'aller pas sans doute
Par cet affreux ravin, que d'ailleurs toute route
Est pénible et qu'il faut rester à la maison :
| 105 | Point d'affaires ! Point de parents ! Point de saison ! |
Les muguets ont beau faire, agiter leurs sonnettes,
Que nous font les parfums des pâles violettes,
Les vertes frondaisons ! Sous les bois chevelus
Sont des fossés fangeux : oh ! Mais ne sortons plus,
| 110 | Le précipice est là : puis, le printemps en fête |
Pour mieux nous attirer, va nous tourner la tète !
BETTINE.
Oui, tu peux te moquer, mais, moi, dans mon chemin
Je marche hardiment sans chercher une main
Qui vienne soutenir mes pas lents et timides ;
| 115 | Je trouve le bonheur en des jours plus limpides. |
Va, l'amour le plus doux n'est jamais qu'un lien...
Adieu.
STÉPHAN.
Cette sagesse à ton âge sied bien
Mais non ! C'est impossible, enfant ! C'est un blasphème
Regarde la nature où tout vit, où tout aime !...
| 120 | La foi ne s'acquiert pas ! Prouver que l'arbre noir |
Devient riant et vert au printemps, que l'espoir
Ne nous quitte jamais ; prouver que l'oiseau chante,
Et que la neige fond, et que mai nous enchante,
Et que l'aube d'opale épanouit la fleur,
| 125 | C'est folie !... Ah, dis moi, connais-tu bien ton coeur ! |
Ne le trompes-tu pas avec ta défiance ?
Comment peut-il juger, lui, dans son ignorance,
L'amour à qui tu dis un éternel adieu ?...
Il faut croire l'amour comme l'on croit à Dieu !
BETTINE.
| 130 | J'ai vu naître et mourir de si belles tendresses, |
Des amours infinis, d'ineffables ivresses,
Au temps où je pensais qu'on pouvait partager
Sa joie et sa douleur ! J'en ai vu le danger...
STÉPHAN.
Le danger d'être aimée et d'aimer !... Ah ! Bettine,
| 135 | Ce discours ne sied pas à ta voix argentine. |
Si l'avril le voulait, ton beau raisonnement
Serait vite emporté sur les ailes du vent !...
Si quelque feu follet s'éveillait sous les mousses
Comme tu saisirais ce bras que tu repousses !
| 140 | Ne dis pas non... hélas !... Les choses sont ainsi, |
Et je n'espère plus qu'en elles aujourd'hui.
Reste donc seule, va ! Confiante et tranquille ;
Je ne forme qu'un voeu ; vois la nuit qui profile
Sur le miroir des eaux les ombres des grands bois !
| 145 | Les oiseaux se sont tus ; au loin, pas une voix |
Qui trouble ma prière au Dieu qui nous écoute :
Que les astres brillants illuminent ta route ;
Rentre libre et joyeuse ; et même, sur ton seuil,
Puisses-tu, pauvre enfant, oublier tout le deuil
| 150 | Dont tu remplis mon âme ! Oui, pour toi je désire |
L'oubli de ma douleur !... Va, garde ton sourire !
Calme éternellement n'aime pas ici-bas !...
C'est mieux ainsi. Va-t-en, et ne te souviens pas !
BETTINE.
Pourquoi donc me parler avec tant de tristesse ?
STÉPHAN.
| 155 | Moi, triste ? Quand avril sourit à ma jeunesse ? |
Non, tu peux me quitter, jeune fille, à présent.
Il fait sombre ; aux brins d'herbe, on voit le ver luisant
La nuit te soit propice et le ciel te pardonne
Tes blasphèmes d'enfant ! Moi je te fais l'aumône
| 160 | Et de beaucoup d'amour et d'un peu de pitié !... |
Pauvre Bettine ! Adieu... ma première amitié !
Il s'enfuit.
BETTINE, seule.
Sa première amitié, - la méchante parole !
Bah ! Stéphan est déjà consolé. Je suis folle.
Je n'y veux plus penser... S'il m'oubliait aussi !
| 165 | Et s'il ne venait plus le soir m'attendre ici ? |
Comme sa main tremblait... ses yeux avaient des larmes.
Je n'ai jamais trouvé dans sa voix tant de charmes.
11 était à genoux tout d'abord... Pauvre ami !
Et comme s'il priait, se penchait à demi !...
| 170 | Mais vraiment l'on eût dit les plaintives querelles |
Que pour tromper le temps se font les tourterelles !
Quel silence à cette heure, et comme il se fait tard !
Oh, je n'oserai pas jeter un seul regard
Vers l'étang qui scintille après cette clairière,
| 175 | Les rochers y sont noirs, tout tapissés de lierre : |
Je marcherai bien vite en suivant les sentiers
Où l'on frôle en passant la fleur des églantiers...
« Si quelque feu follet s'éveillait sous les mousses
Comme tu saisirais ce bras que tu repousses,
| 180 | M'a-t-il dit ; si l'avril entendait ton serment, |
Comme il l'emporterait sur les ailes du vent ! »
Je frissonne... mais non ! C'est la brise embaumée
Qui caresse mon front
Tout en ramassant quelques-unes de ses fleurs, elle jette des regards inquiets autour d'elle. Elle s'éloigne. Peu après, Stéphan reparaît.
STÉPHAN.
Cette nuit parfumée
A répandu dans l'air comme des mots d'espoir !
| 185 | Pourtant elle est partie, et sans dire : au revoir !... |
La foi, c'est l'abandon, c'est l'âme qui repose.
Comment peux-tu garder, Bettine, un coeur morose
Avec des yeux si purs, un regard enchanteur,
Une divine voix qui trompe ma douleur ?
| 190 | À quoi servent tes nids avec leurs plumes blanches ? |
Tes soupirs, tes frissons et tes feuilles aux branches ?
À quoi sert ta fanfare éclatante, ô printemps !
Si tu ne la retiens dans ces bois palpitants ?
Faut-il désespérer !... Chère petite mousse,
| 195 | Tes fils sont plus soyeux, tu me parais plus douce, |
Est-ce son pied léger qui t'a rendue ainsi ?
Rosée, épands des pleurs pour la fléchir aussi !
Hélas ! Rendez-la moi, phalènes vagabondes :
Sylphes et feux follets qui courez sur les ondes,
| 200 | Ne deviendrez-vous pas au moins pour cette fois |
Mes complices d'amour ?...
Un cri se fait entendre.
Je reconnais sa voix !
BETTINE.
Stéphan ! Stéphan !
STÉPHAN.
Avril, tu ferais ce prodige !
BETTINE, se jetant dans ses bras.
Ô mon Stéphan !
STÉPHAN.
C'est moi ! C'est ton amant, te dis-je !
Ne crains plus rien.
BETTINE.
J'ai peur ! J'ai cru dans un moment
| 205 | Que mon âme partait au ciel, au gré du vent ! |
Là-bas, près de l'étang, tu sais, où la mésange
Trempe son aile bleue, a paru - c'est étrange -
Une grande lueur... Oh ! Que n'étais-tu là ?
Certes je n'aurais pas eu peur comme cela.
| 210 | J'étais seule, et dans l'ombre, ami, tout mon courage |
S'est envolé.
STÉPHAN.
Tu vois !...
BETTINE.
Je rentrais au village
Et je me rappelais la plainte de ton coeur
Qui m'enivrait, Stéphan, comme un parfum de fleur :
Ton amour me chantait sa tendre mélodie,
| 215 | Et la brise venait comme une psalmodie |
Me parler de bonheur délicieusement...
Hélas !... Moi, je t'ai fait souffrir cruellement !
Pardonne-moi... Peux-tu me pardonner encore ?
STÉPHAN.
Ô charmes tout-puissants d'une âme qui s'ignore,
| 220 | Te pardonner, enfant ? Dis-moi si je le puis, |
Car Dieu n'a pas besoin de pardon ! Et je suis
Ton esclave comme on est celui de Dieu même !
Va, cela me suffit si tu crois que je t'aime...
Qu'importe la nuit, quand le ciel, ô mon amour,
| 225 | Rend la lumière d'or blutée à petit jour |
Dans une aube de pourpre au monde qui s'éveille ?
L'ombre n'existe plus, la nature est vermeille,
Partout des liserons s'argentent dans les bois,
Et l'hymne matinal est chanté par cent voix
| 230 | C'est ainsi pour mon coeur : il sourit à l'aurore. |
Plus de craintes, plus de regrets ! Mais parle encore
Que je ne doute pas de la réalité...
Tu le vois bien, enfant, que c'était vérité,
Et qu'il faut ici-bas que l'on s'aime pour vivre ?...
BETTINE.
| 235 | Je t'aime ! |
STÉPHAN.
| Parle bas... Ton seul aveu m'enivre... |
Oh ! Ne te cache pas avec tes cheveux blonds...
BETTINE.
Hélas ! Que loin de toi les jours m'ont paru longs !
STÉPHAN.
Viens, Bettine, à présent les sentiers sont moins sombres :
Nous avons notre amour pour en chasser les ombres
Ils s'éloignent enlacés, et disparaissent sous les taillis qu'enflamment les premiers feux de l'aurore.
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