LA DEMOISELLE QUI A DES ABSENCES

1882. Tous droits réservés.

PAR M. CHARLES MONSELET

PARIS, TRESSE Éditeur, 8,9,10,11. GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, PALAIS ROYAL.

Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - Jeanne Robert.


Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2025.

Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/10/2025 à 18:42:18.


Ces vers ont été dits par Mademoiselle ROSAMOND, de la Comédie-Française.


PERSONNAGE

LA DEMOISELLE, Mlle DEMORCY, de l'Odéon.

Tiré de "Théâtre de Campagne. Huitième série". 1882. pp 163-168.


LA DEMOISELLE QUI A ...

Au public.

Qu'est-ce que je vous disais donc ? Vous ne vous en souvenez pas... ni moi non plus. Ce sont encore mes absences... mes maudites absences. Si vous saviez comme elles me rendent malheureuse !

À première vue, on ne se douterait de rien, n'est-ce pas ? J'ai l'air d'une jeune fille comme toutes les jeunes filles... Hélas ! Je n'en ai que l'air. On perdrait la tête à vouloir compter mes absences...

Tenez, l'autre jour, je sors pour aller au bain. C'est bien simple. Je descends une rue, puis une autre ; je tourne à droite... je m'embrouille... C'est pourtant un chemin que je fais plusieurs fois par semaine. Enfin, je crois reconnaître l'enseigne. J'entre. Un bel escalier de quelques marches, recouvert d'un tapis... Une porte vitrée... Je la pousse.

Je vois un monsieur à une espèce de table.

- Un bain ! lui dis-je en lui jetant une pièce de monnaie.

- Mademoiselle, vous faites erreur, me répond-il.

- Au son !

- Mademoiselle, encore une fois...

- Monsieur ?

- Ce n'est pas ici l'établissement que vous croyez. Vous êtes dans les bureaux de la Compagnie générale de l'éclairage au beurre.

- Oh ! Mille pardons, monsieur ! que je suis confuse...

C'est la moindre de mes absences. Il n'y a pas de jour que je ne prenne un magasin pour un autre, un coiffeur pour un pâtissier, un pharmacien pour un confiseur, un restaurant pour une boutique de lingerie, et l'Odéon pour une gare de chemin de fer.

Vous me direz qu'il n'y a pas grand mal à cela. Non, mais j'ai d'autres absences moins insignifiantes et qui pourraient donner de moi une idée... désavantageuse. Par exemple, j'ai la mauvaise habitude, quand on me parle, de penser à autre chose... C'est plus fort que moi... Ainsi, mon cousin avait réussi à s'approcher de moi dans un coin du salon et à me parler à voix basse.

- Chère cousine, me dit-il, les moments sont précieux... apprenez que je vous aime !

- Très bien... très bien... lui répondis-je en pensant à autre chose.

- Je meurs si je n'obtiens un rendez-vous !

- Parfaitement... parfaitement.

- Ce soir, au fond du jardin. quand nos parents feront leur partie de whist.

- Oui, oui, oui, oui, oui, oui.

Tout à coup il me regarde fixement et s'écrie :

- Mais, ma cousine... ma cousine... Qu'est-ce que vous avez ? Vous êtes sortie.

C'était vrai, j'étais sortie. Sans cela, est-ce que j'aurais répondu aussi... drôlement ?

Connaissez-vous « la Somnambule » ? C'est un opéra où l'on voit une jeune fille qui marche la nuit sur des ponts, et qui entre dans la chambre d'un monsieur... Oh ! Non... non... Et cependant, une fois... Oh ! L'aventure n'a rien de... quoique au premier aspect... Enfin on m'a surnommée la somnambule éveillée... C'est le monsieur qui a été surpris en me voyant ôter mes bottines. Des absences, toujours des absences !   [ 1 La somnanbule (La sonnambula)est un opéra de Vincenzo Bellini, livret de Felice Romani, qui fut jouée pour la première fois à Milan, le 6 mars 1831.]

Elles m'ont fait manquer trois mariages. Le premier avec un monsieur à qui j'ai demandé des nouvelles de sa femme... Le second... Oh ! Le second ! Il me plaisait absolument, jeune, élégant, des petits cheveux collés sur le front. Il me plaisait à ce point qu'un jour je l'ai appelé Octave.... du nom de mon cousin.... le cousin dont je vous ai parlé tout à l'heure... Il en est devenu tout pâle. Mon frère, à qui j'ai raconté ce lapsus, m'a dit d'un air courroucé qu'on ne faisait pas d'impair comme cela... Ce n'était pas un impair. C'était une absence !

Mon troisième mariage... car je les collectionne, comme vous voyez... Oh ! Celui-là, cela a été plus grave, et je ne m'en souviens pas sans rougir. C'était un notaire de Romorantin. avec une belle cravate blanche de Romorantin... et des favoris de Romorantin...

Il m'aborda sur le perron, après déjeuner, comme je me disposais à sortir, coiffée de mon grand chapeau de paille, et un panier sous le bras. Il me dit d'un air tout à fait galant, en fredonnant un couplet du temps de sa grand'mère :

Où va Nicette

En tapinois?

Je crus devoir employer le même ton, et je lui répondis en lui montrant mon petit panier :

- Où je vais, Monsieur le notaire ? Ne le devinez-vous pas ?

- Ma foi, non, mademoiselle.

- Je vais porter à manger à mon enfant.

- Votre enfant ? dit-il en faisant un soubresaut.

- Oui, monsieur le notaire.

- Vous avez un enfant, mademoiselle ?

- Est-ce que mon père ne vous l'a pas dit ?

- Il s'en est bien gardé !

- Un joli poupon rose de deux ans, gros comme un charme. Je le fais élever dans une cabane de bûcheron, à l'entrée du bois. Voulez-vous m'accompagner, Monsieur le notaire ?

Moi ? Moi ! Votre fiancé ?... Y pensez-vous, mademoiselle ?

- Et pourquoi pas?

- Un enfant!

Et le pauvre notaire avait une figure de toutes les couleurs. C'était bien pis que le numéro 1 et que le numéro 2. Je le quittai en riant. J'appris à mon retour qu'il avait quitté subitement le château. Pouvais-je m'imaginer qu'il était assez bête pour croire... J'avais oublié de lui dire que l'enfant en question était le filleul de ma tante Céline... Encore une absence !

C'est égal, si cela continue, je cours grand risque de demeurer fille... Voyons, messieurs, est-ce que parmi vous il n'y aurait pas quelqu'un qui ne s'effraierait pas de mon défaut ?... Car je n'en ai qu'un... C'est à considérer. Je tâcherais de me corriger... bien vrai... Vous ne me croyez pas ?

Ah ! Je sais bien ce qu'il me faudrait ce serait un mari qui aurait lui aussi des absences !

 



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Notes

[1]  La somnanbule (La sonnambula)est un opéra de Vincenzo Bellini, livret de Felice Romani, qui fut jouée pour la première fois à Milan, le 6 mars 1831.

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