LA FILLE CAPITAINE

COMÉDIE

M. DC. LXXII.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par A.J. MONTFLEURY.

À PARIS, Chez PIERRE LE MONNIER, vis-à-vis la Porte de l'Église de la Sainte Chapelle, à l'Image de S. Louis, et au Feu Divin.

Représenté pour la première fois 1669 à l'Hôtel de Bourgogne.


Texte présenté, établi et annoté par Marine SECCHI Mémoire de maîtrise, sous la direction de M. le professeur Georges FORESTIER Université Paris IV-Sorbonne 2012-2013. Revu par Paul Fièvre en juin 2025.

Publié par Paul FIEVRE, novembre 2025, pour theatre-classique.fr .

© Théâtre classique - Version du texte du 31/10/2025 à 18:42:44.


À SON ALTESSE MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE PRINCE EUGÈNE DE SAVOIE, COMTE DE SOISSONS, Duc de Carignan en Luxembourg, Gouverneur et Lieutenant Général pour le Roy en ses Provinces de Champagne et Brie, Colonel Général des Suisses et Grisons.

MONSEIGNEUR,

Il y a longtemps que je devrais vous avoir donné des marques de mon respect et de ma reconnaissance ; et je n'aurais pas tant différé, si je ne m'étais mis en tête, qu'avant que de dédier une de mes pièces à VOSTRE ALTESSE, je devais attendre que le temps et mes soins m'eussent rendu capable d'en mettre quelqu'une au jour qui méritât l'honneur de vous être offerte : Mais quand j'ai fait réflexion sur ce beau dessein, je l'ai trouvé plus conforme à mon zèle qu'à mes forces ; et l'empressement d'offrir cette Comédie à V.A. m'a semblé plus raisonnable, que l'espérance de lui faire jamais un présent digne d'elle. Je vous présente donc un Capitaine qui ne craint ni la Paix, ni la Réforme ; Il est si fier de l'honneur qu'il a eu de vous divertir et de vous plaire, qu'il n'a plus d'ambition que celle de se honoré d'une protection aussi glorieuse que celle de V.A. Il sait que vous sortez d'un Sang si fertile en Héros, qu'il ne s'étonne point de voir en vous tant de valeur jointe à tant de vertu, ni tant de belles lumières jointes à toutes les qualités avantageuses qui peuvent rendre un Prince accompli. Il sait que le mérite que toute la France admire en V.A n'est pas renfermé dans des bornes ordinaires, qu'elle connaît parfaitement tout ce que les Muses ont de grâce et de délicatesse, et qu'elle fait des jugements très judicieux de toutes sortes d'Ouvrages ; mais il est persuadé que vous êtes aussi généreux qu'éclairé, et que V.A. n'a pas moins d'indulgence pour en excuser les défauts, que de facilité à les connaître. C'est, MONSEIGNEUR, ce qui me fait espérer que si V.A. condamne la faiblesse de mon génie, elle aura peut-être la bonté d'approuver mon zèle, et qu'elle regardera ce que je lui offre moins comme une production d'esprit, que comme une preuve de la passion respectueuse avec laquelle je suis,

MONSEIGNEUR, DE V.A.

Le tres-humble et tres-obeïssant Serviteur,

MONTFLEURY


ACTEURS

MONSIEUR LE BLANC.

MADAME LE BLANC, sa Femme.

LUCINDE.

ANGÉLIQUE, Cousine de Lucinde.

DAMON, amant de Lucinde.

L'ESPÉRANCE, Sergent d'une Compagnie du Régiment du Roy.

CATO, Suivante de Lucinde.

LA BRIE, Laquais de Damon.

La Scène est à Paris.


ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.
Angélique, Lucinde.

ANGÉLIQUE.

Je suis libre à présent, et maîtresse de moi,

Cousine, et je m'en vais passer huit jours chez toi.

LUCINDE.

C'est un honneur pour moi qui passe mon attente.

ANGÉLIQUE.

Laissons-là ces honneurs ; de parente à parente,

5   Doit-on toujours avoir le compliment en main ?

Mon père est ce matin parti pour Saint Germain :

Comme il entre en quartier dans deux jours, son absence

Me permet de répondre à mon impatience.

LUCINDE.

Et moi, j'attends mon frère ici de jour en jour.

ANGÉLIQUE.

10   Il faut nous divertir jusques à leur retour :

Nous pourrons jusqu'au jour qu'il faut que je te quitte,

Ou voir la Comédie, ou bien faire visite,

À voir les violons, masquer à petit bruit,

Passer le jour au jeu, et courir le bal la nuit ;

15   La saison le permet ; et je veux bien te dire,

Que jamais je ne fus tant en humeur de rire.

Mais si ton frère arrive ici lors qu'à souhait...

LUCINDE.

Il n'est pas incommode, il est jeune et bien fait ;

Sa préférence bientôt nous en rendra certaines ;

20   Le Régiment du Roi n'a point de Capitaines

Qui soient plus estimés, ni plus galants que lui.

ANGÉLIQUE.

Pour nous divertir donc, il faudrait qu'aujourd'hui

Ce frère si galants, vint par Lettre de Change ;

Car enfin les plaisirs demandent du mélange,

25   Et nous n'aurons Damon qu'assez malaisément ;

Les dés, et le grand jeu, l'occupent tellement,

Qu'il n'est hors ce plaisir, rien qui le divertisse,

Et les jours sont trop courts...

LUCINDE.

C'est lui faire injustice.

Non, cet empressement n'est point si violent ;

30   Damon aime le jeu, mais Damon est galant ;

Outre que la beauté dont le Ciel t'a pourvu,

Le rendra plus sensible au plaisir de ta vue.

ANGÉLIQUE.

Ne fais point avec moi la fine à contre-temps,

Ce chevalier t'en veut, je me connais en gens ;

35   Sur ce que j'en ai vu, je gagerais qu'il t'aime,

Du moins c'est mon avis, et je crois qu'au tien même

Pour rendre ton bonheur à son amour égal,

Le nom de ton époux ne lui siérait pas mal.

LUCINDE.

Cousine, j'aurais tort de t'en faire un mystère.

40   Je veux bien t'avouer que Damon m'a su plaire,

Que mon frère revient, et qu'avec tant d'amour,

Damon, pour m'obtenir, n'attend que son retour :

Mais quoi qu'enfin sur tout ton humeur cherche à rire,

Je le crois à couvert des traits de ta satire ;

45   Il est jeune, bien fait, galant, riche, et je crois

Qu'on ne peut me blâmer d'avoir fait un tel choix.

ANGÉLIQUE.

Il est bien malaisé qu'un tel Galant ne plaise :

Ce moderne Adonis ne te vient voir qu'en Chaise,

Du nom de chevalier soutient sa vanité,

50   Contrefait à ravir l'Homme de Qualité ;

Il ne tient presque rien de son peu de naissance,

Il aime les plaisirs, et la grande dépense,

Dans son ajustement ne veut rien de commun ;

Il joue à tous les jeux, et ne gagne à pas-un ;

55   De faire le coquet ne fait aucun mystère,

Et c'est pour un époux un fort bon caractère.

LUCINDE.

C'est sur de tels sujets que ton esprit s'étend ;

Sur le premier venu ta bile se répand ;

Tu te plais à railler sans épargner personne ;

60   Tu peux continuer sans que je m'en étonne ;

Ton temps n'est pas venu, peut-être quelque jour

Tu pourras ressentir les effets de l'amour.

Plût au Ciel qu'un hymen à tes yeux plein de charmes,

Pour me venger de toi, pût te coûter des larmes !

65   Pour lors la raillerie agirait faiblement.

ANGÉLIQUE.

Tu n'auras ce plaisir qu'assez malaisément.

LUCINDE.

Quoi, tu prétends toujours être railleuse et fière ?

ANGÉLIQUE.

Je veux vivre toujours, Cousine, à ma manière ;

Et mon coeur ne sera pour l'hymen attendri,

70   Que quand on se pourra défaire d'un mari

Comme on fait d'un Habit qui n'est plus à la mode :

Des manières d'agir, j'aime la plus commode ;

Sous un joug que je crains, mon esprit languirait ;

Je me fais des plaisirs que l'Hymen troublerait ;

75   On ne sait ce qu'on fait souvent quand on se donne ;

Pour n'aimer qu'un mari, j'aime trop ma personne ;

J'aime le jeu, le bal, la danse, l'entretien,

J'aime à troubler des coeurs sans engager le mien,

À tourner d'un amant l'ardeur en ridicule,

80   À vivre sans attache, et railler sans scrupule,

À flatter vingt galants de l'espoir de ma main,

Et même quelquefois à dauber le prochain :

Si bien qu'à ces plaisirs donnant mon âme en proie,

Des sottises d'autrui je me fais une joie,

85   Et ne veux point troquer par de semblables noeuds

Tant de plaisirs certains, contre un plaisir douteux.

LUCINDE.

Ce Portrait est galant ; et si rien ne t'engage...

ANGÉLIQUE.

Celui que j'aperçois, te plaira davantage.

Voici ton chevalier : et je lis dans ses yeux,

90   Que si ton frère était comme nous dans ces lieux,

Au plaisir de te voir il serait plus sensible.

SCÈNE II.
Damon, Angélique, Lucinde.

LUCINDE.

Est-ce ce qui vous trouble ? Et serait-il possible...

DAMON.

Oui, Madame, il est vrai, ce long retardement

Mettrait au désespoir le moins sensible amant.

95   Votre frère qui doit régler notre hyménée,

M'en semble pour jamais éloigner la journée :

Depuis près de deux mois j'attends de jour en jour

Que quelque heureux moment m'annonce son retour ;

Mon coeur plein d'un amour combattu par la crainte,

100   N'a pour se soulager, que l'espoir et la plainte,

Et me force à conter dans l'ennui que je sens,

Le nombre de mes maux, par celui des moments.

LUCINDE.

Damon, ainsi que vous, vous m'en voyez surprise,

Et sa dernière lettre était assez précise.

ANGÉLIQUE.

105   Quelque accident peut-être altère sa santé.

LUCINDE.

Ou quelque ordre imprévu l'a sans doute arrêté.

Mon frère, si le Sort seconde son envie,

Doit à la garnison laisser sa compagnie,

Et venir à Paris passer le carnaval,

110   Et du moins en ce temps...

ANGÉLIQUE.

  Nous aurons donc le Bal !

DAMON.

Pourvu que le succès mette fin à mes craintes,

La joie et les plaisirs succéderont aux plaintes :

Mais s'il faut voir enfin mes feux sacrifiés...

ANGÉLIQUE.

Eh mon Dieu, vous serez assez tôt mariés :

115   Quand au nom de galant celui d'époux succède,

L'hymen pour ces ardeurs devient un grand remède ;

Et quelque soit l'amour dont vous brûliez tous deux,

Un an de mariage apaise bien des feux.

DAMON.

Ah, pour diminuer, mes flammes sont trop belles.

SCÈNE III.
Angélique, Lucinde, Damon, Cato.

CATO.

120   Ah que pour votre amour j'ai de bonnes nouvelles !

Nous irons à la noce, et l'hymen achevé...

DAMON.

Madame, votre frère est sans doute arrivé.

LUCINDE.

Mon frère est-il venu ? Le bonheur où j'aspire...

CATO.

Non, ce n'est pas cela que je voulais vous dire.

DAMON.

125   Sais-tu quand il revient ? Et peux-tu là-dessus

Nous apprendre...

CATO.

Moi ? Non, je n'en sais rien non plus.

ANGÉLIQUE.

Que viens-tu donc nous dire ? Elle est bonne, ou je meure.

CATO.

Que l'Espérance vient d'arriver tout à l heure.

DAMON.

Qu'est-ce que L'Espérance ? as-tu perdu le sens ?

LUCINDE.

130   Un valet que mon frère avait depuis longtemps,

Et qu'il a fait sergent dedans sa Compagnie.

DAMON.

Puisqu'il revient sans lui, je crains bien qu'il n'oublie...

LUCINDE.

Sachons ce qui l'amène, et puisqu'il est ainsi,

Rentrons dans le Logis.

CATO.

Madame, le voici.

SCÈNE IV.
Lucinde, Damon, Angélique, Cato, L'Espérance.

L'ESPÉRANCE.

135   Madame, Serviteur à votre Compagnie,

Fussiez-vous trente.

ANGÉLIQUE.

Bon ; j'aime cette saillie.

L'ESPÉRANCE, donnant un billet à Lucinde.

Votre frère est gaillard, et ce billet contient...

ANGÉLIQUE.

Il se porte bien ?

L'ESPÉRANCE.

Mieux qu'à lui n'appartient.

Suivant l'ordre que j'ai d'avoir soin du Bagage,

140   Je suis venu devant avec son équipage.

Gernidié, quels chemins ! Allez, notre mulet

A dansé sur la route un diable de ballet.

Ah le maudit pays en hiver, que la Flandre !

Mon Capitaine vient, qui pourra vous l'apprendre.

LUCINDE.

145   J'appréhendais pour lui quelque incommodité.

L'ESPÉRANCE.

Bon ! Il but l'autre jour tant à votre santé,

Que douze heures après il était encor ivre.

DAMON.

Fort bien. Enfin il vient.

LUCINDE.

Sa Lettre me délivre

De la peine où j'étais. L'attendras-tu ?

L'ESPÉRANCE.

Moi ? Non,

150   Il faut que je retourne à notre garnison.

LUCINDE.

Quoi, si tôt ?

L'ESPÉRANCE.

J'en enrage, ou la peste me tue.

LUCINDE.

Mais quoi faire ?

L'ESPÉRANCE.

Mordié, mener une recrue :

Mais avant que quitter les Faubourgs de Paris,

Ma foi, je prétends boire avec mes bons amis.

155   Je veux renouveler certaine connaissance...

Bonjour, Cato.

CATO.

Bonjour, Monsieur de L Espérance.

ANGÉLIQUE.

Ainsi l'hymen dans peu va flatter votre amour.

LUCINDE.

Il me mande qu'il vient, sans en marquer le jour.

Quand pourrons-nous jouir du plaisir de sa vue ?

L'ESPÉRANCE.

160   Dès que le Commissaire aura fait la revue.

On l'attendait. Sitôt qu'il sera délogé,

Ils sont vingt officiers qui prendront leur congé.

Allez, assurez-vous qu'il ne tardera guère.

LUCINDE.

J'aurai bien du plaisir à voir ici mon frère :

165   Mais votre oncle a-t-il su de vous que votre amour,

Pour se donner à moi, n'attend que ce retour ?

Car vous savez combien son aveu nous importe.

DAMON.

Non ; mais enfin pour moi sa tendresse est trop forte,

Pour ne pas approuver l'éclat d'un si beau feu :

170   Cependant comme il faut en ménager l'aveu,

Je vais pour l'obtenir, me rendre à sa demeure.

Je vous quitte à regret, et reviens dans une heure.

SCÈNE V.
Lucinde, Angélique, L'Espérance, Cato.

L'ESPÉRANCE.

Elles vont toutes deux jaser jusqu'à demain,

Et je meurs de soif.

CATO.

Viens dans le logis.

SCÈNE VI.
Angélique, Lucinde.

ANGÉLIQUE.

En vain

175   Ton amour s'alarmait, et toute autre en ta place...

LUCINDE.

Il est vrai ; mais l'aveu de l'Oncle m'embarrasse ;

Je crains qu'il ne l'obtienne assez malaisément,

Et qu'il ne soit surpris d'un pareil compliment.

ANGÉLIQUE.

Parce qu'il a du bien, tu crains qu'il ne s'oppose ?...

LUCINDE.

180   Ma crainte cesserait, si ç'en était la cause :

Cet Oncle m'est suspect, tu veux savoir pourquoi ?

ANGÉLIQUE.

Oui.

LUCINDE.

C'est que ce parent est amoureux de moi ;

Il m'aime, à ce qu'il dit, d'une ardeur peu commune ;

Il me suit en tous lieux, partout il m'importune,

185   S'obstine à m'en parler, voyant que sur ce point...

ANGÉLIQUE.

Quel est donc ce parent ? Ne le connais-je point ?

LUCINDE.

Le bon sens avec lui paraît incompatible,

Son abord est choquant, et sa mine risible ;

Son air, quoi que bourgeois, est fort particulier,

190   Son entretien plaisant, et même familier.

ANGÉLIQUE.

Ne me diras-tu point aussi comme on le nomme ?

LUCINDE.

Monsieur le Blanc.

ANGÉLIQUE.

Ce doit être un fort plaisant homme ;

Je ne le connais point, mais dessus ton récit...

LUCINDE.

Son corps fait cependant honneur à son esprit ;

195   Il m'a par ses discours divertie et surprise ;

Il ne dit pas deux mots sans dire une sottise ;

Il choque en se montrant, beaucoup moins qu'en parlant,

Et je crois...

ANGÉLIQUE.

Ah, grands Dieux, le douloureux galant !

Cousin, ordonne-lui quelques grains d'elébore.  [ 1 Ellébore : Avoir besoin d'ellébore, avoir l'esprit troublé.]

LUCINDE.

200   Ce n'est pas encore tout.

ANGÉLIQUE.

  Aurait-il pis encore ?

LUCINDE.

Oui sans doute, et ce fou devrait être lié.

ANGÉLIQUE.

Que peut-il donc avoir ?

LUCINDE.

C'est qu'il est marié.

ANGÉLIQUE.

Ce Magot ?

LUCINDE.

Il a même une femme bien faite,

Il m'en fait un mystère, et me conte fleurette,

205   Comme s'il aspirait à me donner sa foi.

ANGÉLIQUE.

Et lors qu'impunément il se moque de toi,

Je gage que tu fais la sotte, la honteuse.

LUCINDE.

Oui, certaines raisons me rendent scrupuleuse.

ANGÉLIQUE.

Ah ! Si j'en étais crue, avant qu'il fût demain,

210   Ce Monsieur le galant verrait bien du chemin,

Et je le bernerais de la belle manière.

LUCINDE.

À suivre cet avis je serais la première ;

Mais il est de Damon et l'oncle et le tuteur,

Et tu vois...

ANGÉLIQUE.

Je vois bien ce qui te tient au coeur ;

215   Tu crains apparemment que vengeant cet outrage,

Ce parent irrité ne nuise au mariage.

LUCINDE.

Il doit le ménager : outre qu'il a son bien,

Tu sauras que Damon doit hériter du sien :

Comme il n'a point d'enfants, tout ce bien le regarde ;

220   Damon assurément le perd, s'il le hasarde,

Et je ne prétends pas qu'il se prive pour moi...

ANGÉLIQUE.

Sait-il bien que son oncle est amoureux de toi ?

LUCINDE.

De peur de les brouiller, j'en ai fait un mystère ;

Outre que c'est un feu que j'ai crû devoir taire.

225   Le temps...

ANGÉLIQUE.

  Si ce Parent refuse son aveu,

Crois-moi, laisse-moi faire, et nous verrons beau jeu :

Je me charge du soin de le rendre traitable ;

Je sais, pour le berner, un moyen admirable.

LUCINDE.

Quel ?

ANGÉLIQUE.

Je te le dirai.

LUCINDE.

S'il n'y veut consentir,

230   Il faudra l'éprouver, et nous en divertir.

Voilà Monsieur le Blanc.

ANGÉLIQUE.

Ah la bonne figure !

Tu voudrais l'épargner ? Ah c'est malice pure.

Que j'aurai de plaisir à rire à ses dépens !

LUCINDE.

Évitons-le, il pourrait m'aborder.

ANGÉLIQUE.

J'y consens.

SCÈNE VII.
Monsieur Le Blanc, Madame Le Blanc.

MADAME LE BLANC.

235   Où voulez-vous aller ? Je ne sais point d'affaire...

MONSIEUR LE BLANC.

Ma divine moitié, vous n'en avez que faire :

Si vous voulez me plaire, il faut changer de ton.

MADAME LE BLANC.

Il fera bientôt nuit.

MONSIEUR LE BLANC.

Et m'enlèvera-t-on ?

MADAME LE BLANC.

Si vous revenez tard ?

MONSIEUR LE BLANC.

On m'ouvrira la porte.

MADAME LE BLANC.

240   On tua l'autre nuit un homme.

MONSIEUR LE BLANC.

Que m'importe ?

MADAME LE BLANC.

À vingt pas du Logis, hier on en vola deux

Jusques à leurs habits.

MONSIEUR LE BLANC.

Hé bien, tant pis pour eux.

MADAME LE BLANC.

Ne vaudrait-il pas mieux...

MONSIEUR LE BLANC.

Il vaudrait mieux vous taire.

MADAME LE BLANC.

Quand on aime un mari...

MONSIEUR LE BLANC.

L'on fait ce qu'on doit faire.

MADAME LE BLANC.

245   Si l'on vous attaquait ?

MONSIEUR LE BLANC.

  Il faudrait financer.

MADAME LE BLANC.

Et si l'on vous blessait ?

MONSIEUR LE BLANC.

Je me ferais panser.

MADAME LE BLANC.

Cependant...

MONSIEUR LE BLANC.

Cependant, en un mot, comme en mille,

De vos si mal placés, la suite est inutile :

D'un soin tout différent nous voulons nous piquer ;

250   Vous de me contredire, et moi de m'en moquer.

MADAME LE BLANC.

Les moments, loin de vous, me semblent des années :

Faut-il que sans vous voir je passe mes journées ?

Et que loin d'un époux chéri comme le mien...

MONSIEUR LE BLANC.

Pénélope fut bien dix sans voir le sien.

MADAME LE BLANC.

255   Quel chagrin croyez-vous que ce mépris me donne,

à moi qui ne sors point, et qui ne vois personne,

Qui toujours renfermée, et seule, ne consens...

MONSIEUR LE BLANC.

Ouvrez votre fenêtre, et voyez les passants,

Je ne l'empêche pas.

MADAME LE BLANC.

De l'humeur dont vous êtes,

260   Il vous fallait pour femme une de ces coquettes

Qui près d'elle toujours eut quelque favori,

Tout prêt à réparer l'absence d'un mari,

Qui se fit, vous montrant une tendresse feinte,

Un sujet de plaisir, du sujet de ma plainte,

265   Et pour qui votre coeur faiblement convaincu...

MONSIEUR LE BLANC.

Je vous entends, j'ai tort de n'être pas cocu ;

Je dois m'y préparer, ma chère, et c'est dommage

Qu'une moitié semblable ait été mon partage :

Votre honneur désormais ne me répond de rien,

270   Et vous vous repentez d'être femme de bien.

MADAME LE BLANC.

Mais enfin ?

MONSIEUR LE BLANC.

Mais enfin, voilà votre morale,

Voila le but où tend votre mercuriale.  [ 2 Mercuriale : Fig. Réprimande qu'on fait à quelqu'un. [L]]

MADAME LE BLANC.

Vous prenez mal la chose, et ce jaloux transport

Explique à contre-sens...

MONSIEUR LE BLANC.

Il est vrai, j'ai grand tort ;

275   Par ce raisonnement vous me faites connaître

Que je ne le suis pas, mais que je devrais l'être,

Et que votre devoir consiste désormais

À me faire porter...

MADAME LE BLANC.

Mais je dis...

MONSIEUR LE BLANC.

Point de mais :

Pour faire des galants, le prétexte est honnête.

MADAME LE BLANC.

280   Vous savez...

MONSIEUR LE BLANC.

  Laissez-moi, vous me rompez la tête,

Vous me feriez encor quelque autre sot discours.

MADAME LE BLANC.

Si...

MONSIEUR LE BLANC.

Morbleu, laissez-moi, vous raisonnez toujours.

SCÈNE VIII.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

De pareils animaux, la moitié d'une paire,

Si l'on n'y tient la main, donne plus d'une affaire.

285   Où diable a-t-elle pris ce beau raisonnement ?

Veut-elle, concluant ainsi directement,

Insinuer en moi, par ses raisons obliques,

Le tranquille sang froid des maris pacifiques ?

Ou si quelque soupçon de mon nouvel amour

290   L'a fait, pour m'imiter, servir de ce détour ?

Mais voici mon Neveu, je pense qu'il murmure.

SCÈNE IX.
Monsieur Le Blanc, Damon.

MONSIEUR LE BLANC.

Qu'avez-vous, Chevalier de la triste figure ?

Quelque sept et le va, vous a-t-il mal traité ?  [ 3 Sept-et-le-va : Terme de jeu. Se dit au trente et quarante, et au pharaon, pour exprimer sept fois la première mise.]

Quelque coup de cornet aurait-il transplanté,

295   Par un nouvel effet d'un malheur sans ressource,

Dans un corps étranger, l'âme de votre bourse ?

DAMON.

Non.

MONSIEUR LE BLANC.

D'un pic et capot, le désordre outrageant,

Vous aurait-il laissé sans joie et sans argent ?

DAMON.

Non.

MONSIEUR LE BLANC.

Sur un trente et un, quelque indiscret quarante,

300   Ne vous a-t-il point fait visite trop fréquente ?

Ou bien si c'est d'ailleurs quelque nouveau malheur

Qui fait faire une éclipse à votre belle humeur ?

DAMON.

D'une autre passion mon âme sent l'atteinte ;

Le jeu n'a point de part au sujet de ma plainte ;

305   Et je serais enfin heureux jusqu'à ce jour.

Si le jeu dans mon coeur n'eût fait place à l'amour.

MONSIEUR LE BLANC.

Voilà du fruit nouveau. Doncques pour quelque belle,

Mon doucereux neveu, vous en avez dans l'aile ?

DAMON.

Oui, je cède, mon oncle, à des charmes puissants,

310   L'hymen est le seul but du beau feu que je sens ;

Jamais tant de vertu jointe à tant de mérites,

N'a fait voir...

MONSIEUR LE BLANC.

J'en crois plus encor que vous n'en dites,

Et je crois que l'on doit voir devant ses appas

Les roses et les lys mettre pavillon bas.

315   Mais vous trouverez bon, mon cadet, qu'on vous dise,

Qu'il est toujours trop tôt pour faire une sottise,

Et que quoi que l'amour vous promette de doux,

Le nombre des maris n'est que trop grand sans vous ;

Qu'il faut quand l'hymen tient notre coeur en balance,

320   Ensevelir l'amour dans un drap de prudence ;

Que j'ai pour en juger, suffisamment vécu,

Et que dans la famille il suffit d'un cocu.

DAMON.

Votre femme est trop sage, et fait assez connaître...

MONSIEUR LE BLANC.

Si je ne le suis pas, je suis en train de l'être.

DAMON.

325   Loin que d'un tel soupçon mon feu soit altéré,

Mon oncle, sa vertu m'est un gage assuré :

Je veux bien vous ouvrir mon âme avec franchise,

Étant votre neveu, c'est par votre entremise

Que je dois ménager...

MONSIEUR LE BLANC.

Je vois tout le secret :

330   Étant votre tuteur à votre grand regret,

Vous voulez que je parle au père de la belle.

DAMON.

C'est un frère qu'elle a, qui doit disposer d'elle ;

Il arrive à Paris dans peu pour voir sa soeur :

Dés qu'il sera venu pour faire mon bonheur,

335   Parlez lui, l'intérêt d'une ardeur peu commune,

Joint à ceux de l'amour celui de ma fortune :

Cette belle a du bien ; ma vie et mon repos

Dépendent du succès...

MONSIEUR LE BLANC.

C'est à dire, en deux mots,

Que ses biens à l'hymen vous feront condescendre,

340   Et que sur votre front vous mettez, place à vendre.

Hé bien j'en suis d'accord ; mais saurons-nous son nom ?

DAMON.

C'est Lucinde.

MONSIEUR LE BLANC.

Comment ? Parlez-vous tout de bon ?

C'est...

DAMON.

Lucinde.

MONSIEUR LE BLANC, à part.

Morbleu, je meurs d'amour pour elle.

DAMON.

Vous la pouvez connaître, elle est jeune et belle.

MONSIEUR LE BLANC.

345   Cette belle serait bien lasse de sa peau ;

Et vous êtes pour elle un plaisant étourneau.

DAMON.

Pourquoi ne faut-il pas que ma flamme y prétende ?

Si son mérite est grand, la gloire en est plus grande.

MONSIEUR LE BLANC.

Il est vrai ; mais enfin ce serait la tromper,

350   Et dans un tel dessein je ne veux point tremper ;

Car puis que vous voulez qu'enfin on vous le die,

De quel air passez-vous et le temps et la vie ?

Quoi que vous ne soyez que le fils d'un banquier,

Vous vous faites nommer Monsieur le Chevalier,

355   Et vous êtes de ceux dont la chevalerie

N'eut jamais à Paris d'ordre que l'industrie ;

De ces gueux fainéants, de qui l'air est coquet,

Dont le sort est écrit sur les os d'un cornet,  [ 4 Cornet : gobelet pour jeter les dés.]

Dont les commandeurs sont les carmes et les sannes,  [ 5 Sannes : Terme de trictrac. Ancien nom du double-six, aujourd'hui inusité. [L]]

360   Et qui font chez Fridor toutes leurs caravanes.   [ 6 Fridor : maître d'une maison de jeu en 1671. [L]]

Il faut que vous ayez toujours dans vos festins

Des escrocs qu'on ne voit que chez les libertins,

Des gosiers toujours secs, puisqu'il faut qu'on s'explique,

Des diseurs de bons mots, des brailleurs en musique,

365   De ces chanteurs oisifs, dont l'ardeur d'entonner

Sur les charmes d'un air hypothèque un dîner,

Et qui payent chez vous, se trouvant dans leur centre,

Aux dépens de leur voix, le tribut à leur ventre.

Vous voulez faire en tout l'homme de qualité :

370   Tantôt à la faveur d'un carrosse emprunté,

Bigarré du fatras de vingt modes nouvelles,

Vous allez au grand trot, du brelan, chez les belles ;  [ 7 Brelan : Suite de trois cartes semblable dans la plupart des jeux.]

Et l'on vous voit au Cours, sur le déclin du jour,

Aussi fier qu'un bourgeois qui porte un deuil de Cour.

DAMON.

375   Songez que mon amour...

MONSIEUR LE BLANC.

  Il n'est amour qui tienne,

Votre façon d'agir cadre mal à la sienne ;

Vos parolis fréquents, et souvent mal placés,  [ 8 Parole : Terme de jeu. Le double de ce qu'on a joué la première fois, à la bassette, au pharaon, etc. Gagner le paroli. Jouer au trictrac partie, paroli et le tout. [L]]

Lui feraient bientôt voir ses louis éclipsés,

Et vous pourriez porter, vivant à votre guise,

380   Un bois de cerf pour timbre, et j'en tiens pour devise.

C'est un petit malheur dont je veux vous parer.

DAMON.

Voulez-vous me réduire à ne rien espérer ?

À l'amour que je sens devenez moins contraire

MONSIEUR LE BLANC.

Mais il n'en fera rien, et je n'en veux rien faire :

385   Taisez-vous.

DAMON.

  Si mon coeur à l'aimer destiné...

MONSIEUR LE BLANC.

Taisez-vous, vous dit-on, pupille suranné.

DAMON.

Je me tais ; et de peur de vous mettre en colère,

Je m'éloigne de vous.

MONSIEUR LE BLANC.

Vous ne sauriez mieux faire.

SCÈNE X.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Ceci n'est pas mon compte, et ce jeune coquet

390   A pu charmer Lucinde avecque son caquet ;

Puis qu'il l'aime à ce point, on peut l'aimer de même.

Cependant je l'adore, et depuis que je l'aime,

Je n'ai point de repos, je maigris tous les jours,

L'Amour a mis chez moi la raison en décours ;  [ 9 Décours : Décroissement de la lune ; le temps qui s'écoule de la pleine lune à la nouvelle. Se dit aussi quelquefois du déclin des maladies. [L]]

395   Je la suis en tous lieux ; mais quoi que l'on en die,

Je veux absolument rompre cette partie.

Le dessein que je fais est un peu dangereux,

Mais il faut hasarder, si l'on veut être heureux ;

Je l'aime, elle le sait, mes soins l'ont fait connaître :

400   Voyons-la ; que sait-on ? Je lui plairai peut-être.

ACTE II

SCÈNE PREMIERE.
Lucinde, Cato.

CATO.

Quoi, ce Monsieur le Blanc fait l'amoureux de vous,

Comme s'il espérait devenir votre époux ?

Et quoi que marié, ce magot vous fait croire,  [ 10 Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]]

Qu'à se donner à vous il met toute sa gloire ?

405   Qu'il veut vous épouser ? Le fourbe !

LUCINDE.

  Chaque jour

Il me suit, il m'aborde, il me parle d'amour,

Et même à notre hymen Damon dit qu'il s'oppose.

Je m'en étais doutée, et j'en savais la cause.

CATO.

Mais enfin ce chagrin n'est pas fort de saison ;

410   Votre Cousine va vous en faire raison ;

Le piège qu'on lui tend, flatte votre espérance,

Je le trouve plaisant, et j'en ris par avance.

Le hasard semble exprès pour cet amant transi

Envoyer les habits de votre frère ici ;

415   La cousine en met un, en attendant qu'il vienne :

Vous la verrez tantôt faire le Capitaine ;

Elle est d'un enjouement qu'on ne peut exprimer,

Dans ce nouvel habit elle va vous charmer ;

Et si Monsieur le Blanc est homme de parole,

420   Vous m'allez voir jouer un assez plaisant rôle.

Sait-il...

LUCINDE.

Oui, je lui dis à la porte hier au soir,

Qu'à quelque heure aujourd'hui je prétendais le voir.

Je feignis de l'aimer, je lui fis bonne mine,

Et je suivis en tout l'ordre de ma cousine.

CATO.

425   Dieu sait s'il va venir au rendez-vous en feu,

De l'humeur dont il est, après un tel aveu.

Ce singe vous croyant folle de sa Figure,

Voudra venir au fait, avant que de conclure,

Et croira que céans dés la première fois

430   Il n'aura qu'à souffler, et remuer les doigts.

Que nous pourrons donner, après cette aventure,

Aux hommes trop coquets, de bonne tablature !

On leur garde, ma foi, des filles de quinze ans !

C'est bien à des maris à faire les galants !

435   Encor si ce magot était un homme à plaire...

LUCINDE.

Hé bien...

CATO.

Eh... L'on verrait ce que l'on pourrait faire.

LUCINDE.

Sa Femme doit servir au stratagème aussi,

Et Damon s'est chargé de l'emmener ici ;

Et comme dans la chose elle est intéressée,

440   Elle y contribuera, du moins c'est ma pensée.

CATO.

Reposez-vous sur nous du succès de vos feux,

Nous allons le berner, en vous servant tous deux :

Prenez-vous-en à moi, si vous n'êtes contente.

Mais Damon vient, je pense, avecque sa parente.

SCÈNE II.
Lucinde, Madame Le Blanc, Damon, Cato.

DAMON.

445   Voilà ce qui se passe, et ce que l'on résout ;

En nous divertissant, nous en viendrons à bout.

J'en fus, en l'apprenant, surpris comme vous l'êtes.

LUCINDE, allant saluer Madame Le Blanc.

Il faut la recevoir. L'honneur que vous me faites,

Me reproche en secret une civilité

450   Dont mon respect pour vous devrait s'être acquitté ;

Et les soins du mari n'ont plus rien qui m'irrite,

Puis qu'à son amour seul je dois cette visite.

MADAME LE BLANC.

Je ne m'étonne plus de voir dans mon époux,

Pour moi tant de froideur, et tant d'amour pour vous :

455   Votre beauté, Madame, à qui tout est possible,

Peut forcer à se rendre une âme moins sensible :

Vos appas sont si grands, et leur éclat est tel...

LUCINDE.

Ce qu'on en voit en vous, le rend plus criminel.

DAMON.

Ces discours obligeants font voir de part et d'autre

460   Des soins que votre sexe usurpe sur le nôtre.

Je pourrais, pour l'entendre, être assez complaisant :

Mais comme un autre soin nous occupe à présent,

Allons voir si tantôt votre aimable cousine

Exécutera bien tout ce qu'elle imagine,

465   Et si son enjouement pourra bien soutenir...

LUCINDE.

Il n'en est pas besoin, car je la vois venir.

MADAME LE BLANC.

On ne peut être mieux, et j'aurais de la peine...

SCÈNE III.
Lucinde, Angélique vêtue en Capitaine du Régiment du Roi, Damon, Cato, L'Espérance, Madame Le Blanc.

ANGÉLIQUE.

L Espérance ? Mes gens ?

L'ESPÉRANCE.

Plaît-il, mon Capitaine ?

ANGÉLIQUE.

Bon cela. Souviens-toi...

L'ESPÉRANCE.

Je sais bien.

ANGÉLIQUE.

Chevalier,

470   Dites-moi, sentons-nous un peu notre officier ?

À Lucinde.

Que dites-vous de nous ? Ce port, cette manière,

À votre avis, ma chère, est-elle cavalière ?

Avons-nous le bon air ? Croyez-vous que le Roi

Ait bien des Officiers qui soient faits comme moi ?

LUCINDE.

475   Qu'elle est bien !

L'ESPÉRANCE.

  Elle a l'air, dedans cet équipage,

De ces petits fripons qu'on fait sortir de page,

Pour envoyer à Malte apprendre leur métier.

ANGÉLIQUE.

Monsieur le Blanc, de moi, n'aura pas grand quartier.

Apparemment, voilà votre belle parente,

480   Je suis son serviteur, et même sa servante :

Pour peu que vous vouliez seconder nos desseins,

Votre époux va tomber en d'assez bonnes mains ;

Et ce tour doit vous faire admirer notre zèle,

Puisque c'est un moyen de le rendre fidèle.

MADAME LE BLANC.

485   J'ai promis à Damon de suivre vos avis.

SCÈNE IV.
Angélique, Lucinde, Madame Le Blanc, Cato, L'Espérance, La Brie.

LUCINDE.

Qu'est-ce ?

LA BRIE.

Monsieur le Blanc est proche du Logis ;

On m'avait commandé de voir par la fenêtre,

Et sitôt qu'il viendrait, d'en avertir mon maître.

ANGÉLIQUE.

Fort bien. Cato, c'est toi qui dois le recevoir.

CATO.

490   Je sais bien ma leçon, je ferai mon devoir.

MADAME LE BLANC.

Mais si par mon mari vous êtes reconnue...

ANGÉLIQUE.

Comment me reconnaître ? Il ne m'a jamais vue,

Ni mon cousin non plus : que craindrait on de lui ?

Tout est bien concerté ; je prétends aujourd'hui

495   Vous donner un plaisir qui n'ait rien qui l'égale.

Mais je les vois venir, entrons dans cette salle.

SCÈNE V.
Monsieur Le Blanc, Cato.

MONSIEUR LE BLANC.

Oui, Madame Cato, vous m'en voyez charmé ;

Et je viens de plaisir et de joie affamé,

Voir si par un bonheur qui passe mon mérite,

500   Je puis faire céans une heureuse visite.

CATO.

Vous savez que Lucinde a souhaité vous voir,

Et qu'elle vous le dit elle-même hier au soir.

MONSIEUR LE BLANC.

Oui, ma chère, dis-moi, penses-tu qu'elle m'aime ?

CATO.

Ah Monsieur...

MONSIEUR LE BLANC.

Quoi ? poursuis.

CATO.

Cent fois plus qu'elle-même!

MONSIEUR LE BLANC.

505   Mon air lui plaît ?

CATO.

  Hélas ! Il lui semble si doux...

MONSIEUR LE BLANC.

Elle m'aime ?

CATO.

Elle meurt, Monsieur, d'amour pour vous.

MONSIEUR LE BLANC.

La Friponne ! Instruis-moi de toute sa tendresse.

CATO.

Elle parle de vous, et soupire sans cesse ;

Elle passe les nuits à vous faire pitié ;

510   Moi-même, de ses maux je soufre la moitié :

Elle se plaint si fort, que la nuit toute entière

Je l'entends, et ne puis en clore la paupière.

MONSIEUR LE BLANC.

Va, va, si le succès peut seconder mes voeux,

Je vous ferai bientôt mieux dormir toutes deux :

515   Je veux que par mes soins vous soyez soulagées,

Et que...

CATO.

Nous vous serons, Monsieur, bien obligées.

MONSIEUR LE BLANC.

Avec un peu de temps, je veux pourvoir à tout :

Mais puis qu'à me souffrir Lucinde se résout,

Ne la verrai-je pas...

CATO.

Dans la chambre prochaine

520   Je crois qu'elle entretient Monsieur le Capitaine.

MONSIEUR LE BLANC.

Un Capitaine ! D'où ?

CATO.

Du Régiment du Roi.

Son frère ; il est ici pour quelque temps je crois.

Il vint, pour nos péchés, hier au soir.

MONSIEUR LE BLANC.

Quel homme est-ce ?

CATO.

Un petit enragé, qui ferraille sans cesse :

525   Jamais homme ne fut de si méchante humeur,

Car il est étourdi, mutin, fier, querelleur,

Brave comme un César, mais brutal, et capable...

MONSIEUR LE BLANC.

Ces pestes d'officiers sont querelleurs en diable.

CATO.

Quand la fougue le prend, Monsieur, pour moins d'un rien

530   Comme on tue un poulet, il tuerait un chrétien :

Mais aussi quelque jour il jouera de son reste ;

Il en a tué dix depuis dix mois.

MONSIEUR LE BLANC.

La peste !

Avec de tels bretteurs il faut filer bien doux.

S'il me voyait céans...

CATO.

Ce serait fait de vous,

535   Monsieur, il vous tuerait, et toute notre adresse...

MONSIEUR LE BLANC.

Je m'en vais faire un tour, et verrai ta maîtresse

Quand il n'y sera plus.

CATO.

Quoi, sortir sans la voir !

Ah ce serait, Monsieur, la mettre au désespoir.

Pourquoi vous éloigner ?

MONSIEUR LE BLANC.

Ne t'en mets point en peine.

CATO.

540   Mais si Lucinde sait...

MONSIEUR LE BLANC.

  Mais si le Capitaine

Vient à voir ma figure, et se tient insulté,

Je me garantis mort à perpétuité.

CATO.

Si ce n'est que cela, vous la pouvez attendre ;

Je me garderai bien de vous laisser surprendre :

545   Au pis aller, Monsieur, il faudra vous cacher.

Allez, rassurez-vous, je m'en vais la chercher ;

Si son frère paraît, cachez-vous, je vous prie.

SCÈNE VI.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Hé bien va. Tout ceci passe la raillerie ;

Je crains dans mon calcul de m'être méconté.

550   Ah que mal à propos le Diable m'a tenté !

Si je m'y connais bien, ce maudit Capitaine

Ne ferait pas façon d'ensanglanter la scène.

Ouf, je tremble de peur dés que j'entends du bruit ;

Le coeur me bat, je crois que c'est lui qui me suit.

555   Que c'est bien employé ! N'ai-je pas une Femme

Honnête, s'il en est ? Qui m'adore dans l'âme ?

Belle, et dont la vertu ne se peut contester ?

Quelle démangeaison me prend de coqueter ?

Et de venir chercher, par une sotte envie,

560   Un moment d'entretien aux dépens de ma vie ?

Ah dessus ce sujet que j'ai mal raisonné !

Mais si l'on m'y retient, je veux être berné,

Car j'en aurai la fièvre au moins une semaine.

Ah morbleu, je suis mort, voici le Capitaine.

Il cherche à se cacher, et tombe.

SCÈNE VII.
Monsieur Le Blanc, Lucinde, Cato.

LUCINDE.

565   Ô Dieux ! Monsieur le Blanc, vous êtes-vous blessé ?

MONSIEUR LE BLANC, se relevant.

Je dansais la bourrée, et le pied m'a glissé.

Ce n'est rien : mais que fait Monsieur le Capitaine ?

LUCINDE.

Je pense qu'il écrit.

À Cato.

Prends garde qu'il ne vienne.

SCÈNE VIII.
Monsieur Le Blanc, Lucinde.

LUCINDE.

Vous voyez jusqu'où va ma tendresse pour vous,

570   Et combien le plaisir de vous revoir m'est doux :

Votre mérite est tel, que quelques réprimandes...

MONSIEUR LE BLANC.

Mon mérite est petit, mais vos bontés sont grandes.

LUCINDE.

Verrai-je tant d'amour secondé par vos soins ?

Vous ne répondez rien.

MONSIEUR LE BLANC.

Je n'en pense pas moins ;

575   Mais je crains qu'on ne trouble un bonheur dont je doute,

Et la peur quelquefois met la joie en déroute.

LUCINDE.

Douter de mon amour ? lors que le vôtre obtient...

SCÈNE IX.
Lucinde, Monsieur Le Blanc, Cato.

CATO.

Ah Monsieur, cachez-vous, le Capitaine vient.

MONSIEUR LE BLANC.

Le fâcheux contretemps !

CATO.

Sur peine de la vie,

580   Gardez de vous montrer.

MONSIEUR LE BLANC.

  Je n'en ai pas envie.

LUCINDE.

Je vous quitte à regret.

MONSIEUR LE BLANC.

Trêve de compliment,

Où faut-il me cacher ?

CATO.

Dans cet appartement.

MONSIEUR LE BLANC.

Je me fie à Cato, qui me trahit peut-être.

Écoutons-les sans bruit, je pourrai le connaître.

SCÈNE X.
Angélique, Monsieur Le Blanc caché, Cato.

ANGÉLIQUE.

585   Cato, je te cherchais, et depuis mon retour

A peine ai-je eu le temps de te dire bonjour.

Il ne me souvient point de t'avoir embrassée.

Il n'est pas sorti.

Elle l'embrasse.

CATO.

Non.

ANGÉLIQUE.

J'ai l'âme embarrassée,

Et je me sens réduit à te dire en deux mots.

590   À propos.

CATO.

  D'où vient donc, Monsieur, cet à propos ?

ANGÉLIQUE.

Avant que de porter plus loin la confidence,

Je veux savoir de toi, si pendant mon absence

Ma soeur sortait souvent, ou bien si quelque Amant

Ne la visitait point un peu trop fréquemment ?

MONSIEUR LE BLANC, caché dans une Entrée.

595   Je tremble.

CATO.

Non, Monsieur.

ANGÉLIQUE.

  Une fille à cet âge

Est ordinairement plus coquette que sage.

CATO.

Elle était toujours seule, et jamais ne sortait,

À moins que...

ANGÉLIQUE.

Par la mort, si quelqu'un s'y frottait,

Je lui ferait passer un fort méchant quart d 'heure.

CATO.

600   On n'a garde, Monsieur.

ANGÉLIQUE.

  On fait bien, ou je meure.

CATO.

Elle est trop vertueuse, et l'on le sait trop bien.

ANGÉLIQUE.

Changeons donc de discours. Dis-moi, par ton moyen,

Ne saurais-je revoir cette jeune bourgeoise...

CATO.

Je vous entends, Monsieur ; pourquoi non ?

MONSIEUR LE BLANC.

La Matoise,

605   Est de plus d'un métier.

ANGÉLIQUE.

  Cato, depuis deux ans

J'ai songé mille fois à tous les doux moments

Que j'ai passé près d'elle, et de toutes les belles...

CATO.

Elle m'a demandé vingt fois de vos nouvelles.

ANGÉLIQUE.

M'aimerait-elle encor ?

CATO.

En doutez-vous ?

ANGÉLIQUE.

Hélas !

610   La verrai-je ?

CATO.

  Pourquoi ne la verriez-vous pas ?

Cette belle, ma foi, serait bien dégoûtée,

Si vous ne lui plaisiez ; car pour moi...

MONSIEUR LE BLANC.

L'effrontée !

ANGÉLIQUE.

Mais puis-je en espérer...

CATO.

Je vous réponds, Monsieur,

Qu'elle vous recevra du meilleur de son coeur.

ANGÉLIQUE.

615   Cato, va, s'il se peut, savoir de cette belle,

Si je la pourrai voir ou céans, ou chez elle.

CATO.

Pour chez elle, Monsieur, néant.

ANGÉLIQUE.

Et pourquoi non ?

CATO.

C'est que je ne sais point son logis, ni son nom ;

Comme elle est mariée, elle craint le scandale.

ANGÉLIQUE.

620   Comment faisais-tu donc, lorsque par intervalle

Tu l'amenais céans ?

CATO.

La veuve d'un bourgeois

Chez qui j'allais apprendre à coiffer autrefois,

Quand je lui veux parler, va chercher cette belle,

Tandis que je l'attends, et pour raison, dit-elle,

625   Tait son nom. Vous savez que par honnêteté

Il faut garder en tout de la fidélité.

Ce que je sais le mieux de cette belle Brune,

C'est qu'elle a pour époux un chercheur de fortune,

Un pied-plat qui la fuit, et qu'on dit pour la voir,  [ 11 Pied-plat : Individu inculte, de base extraction. [CNRTL]]

630   Qu'on va pour la coiffer.

ANGÉLIQUE.

  Que j'en conçois d'espoir !

Ne perds donc point de temps ; et si ton soin m'oblige,

Sois sûre...

CATO.

Vous aurez contentement, vous dis-je ;

Cela ne pourra, si je n'en viens à bout.

J'y cours, et je vous viens rendre raison de tout.

MONSIEUR LE BLANC.

635   L'obligeante Cato lui va chercher la belle.

Morbleu, fut-il déjà dans sa chambre avec elle.

ANGÉLIQUE.

L Espérance ?

SCÈNE XI.
Angélique, Monsieur Le Blanc, L'Espérance.

L'ESPÉRANCE.

Monsieur ?

MONSIEUR LE BLANC.

Il ne sort point d'ici.

ANGÉLIQUE.

Viens ça.

MONSIEUR LE BLANC.

Le grand Fripon que paraît celui-ci !

ANGÉLIQUE.

As-tu vu mon cousin ? A-t-il fait ma recrue ?

L'ESPÉRANCE.

640   Oui, je vous en réponds.

ANGÉLIQUE.

  Mais enfin l'as-tu vue ?

M'a-t-il fait vingt Soldats comme il m'avait promis ?

L'ESPÉRANCE.

Il n'en a que dix-neuf, mais ils sont bien choisis ;

Il ne faut point, Monsieur, après eux, qu'on en cherche ;

Ils sont, mordié, tretous aussi grands qu'une perche,

645   Je les ai fait toiser moi-même dans sa cour,

Ils ont six pieds de haut, et trois grands pieds de tour,

Et des barbes, morbleu, qui les rendent plus graves...

ANGÉLIQUE.

Sont-ils braves, à voir ?

L'ESPÉRANCE, en riant.

Morgué, s'ils n'étaient braves,

Les voudrais-je emmener ?

ANGÉLIQUE.

C'est parler de bon sens :

650   Mais à la Garnison il faut mener ces Gens ;

Comme tu ne m'es plus à Paris nécessaire,

Tu partiras...

L'ESPÉRANCE.

Demain, et j'en fais mon affaire ;

Préparez de l'argent.

ANGÉLIQUE.

C'est fort bien raisonné.

L'ESPÉRANCE.

Votre oeil est aujourd'huI bien émerillonné !   [ 12 Émerillonné : Vif, éveillé comme un émerillon. [L]]

655   Vous avez votre compte.

ANGÉLIQUE.

  Oui, j'ai l'âme contente ;

Cato me fait revoir, pour flatter mon attente,

Cette jeune beauté que tu vis une fois...

L'ESPÉRANCE.

Je sais bien, je sais bien, la femme d'un bourgeois,

Qui venait quelquefois vous tenir compagnie.

ANGÉLIQUE.

660   Elle-même, et je dois...

L'ESPÉRANCE.

  Peste, qu'elle est jolie !

Dieu sait si le mari... plaît-il, Monsieur ?

ANGÉLIQUE.

Tais-toi,

Quelqu'un vient, laisse-nous, c'est elle que je vois.

SCÈNE XII.
Angélique, Madame Le Blanc, Monsieur LE Blanc, Cato.

CATO.

À vingt pas du logis, j'ai rencontré Madame.

ANGÉLIQUE, la saluant.

Que mon bonheur est grand !

MONSIEUR LE BLANC, caché.

La peste ! C'est ma femme !

ANGÉLIQUE.

665   Depuis que j'eus l'honneur de vous voir en ce lieu,

Rien ne m'a tant touché que ce funeste adieu ;

L'absence a fait sentir à mon âme amoureuse

Tout ce qu'elle a de rude.

MADAME LE BLANC.

Est-il bien vrai ?

MONSIEUR LE BLANC.

La gueuse !

ANGÉLIQUE.

Mais puisque mon bonheur me fait vous retrouver,

670   C'est en vous embrassant que je le veux prouver :

Je veux, puisque pour moi votre ardeur s'intéresse,

Que mon empressement seconde ma tendresse.

CATO.

Là-donc, comme elle fait la prude auprès de lui !

Quand vous ne nous seriez jamais vus qu'aujourd'hui.

MONSIEUR LE BLANC.

675   La coquine !

ANGÉLIQUE.

  Je crois en deviner la cause ;  [ 13 Émerillonner : Prendre une humeur gaie et joviale. [Litré]]

L'amour pour votre époux, à mon bonheur s'oppose.

MADAME LE BLANC.

Hélas ! Quelque charmant que peut être un époux,

Que ne souffre-t-on point d'un homme comme vous ?

Ah ! Si jamais le Sort secondait mon envie...

ANGÉLIQUE.

680   Hé bien ?

MADAME LE BLANC.

  Je vous verrais tous les jours de ma vie.

MONSIEUR LE BLANC.

Fort bien.

ANGÉLIQUE.

Pour un amant qui meurt pour vous d'amour,

C'est et trop de bontés et de joie en un jour.

J'ai pour vous une ardeur qui n'a rien qui l'égale :

Mais comme tout le monde aborde en cette salle,

685   Ce lieu n'est pas fort propre à vous bien recevoir,

Et pour y souffrir, je sais trop mon devoir.

MADAME LE BLANC.

Entrons, puis que le sort permet que je vous voie.

ANGÉLIQUE, en rentrant.

Cato ?

CATO, rentrant aussi.

Monsieur ?

SCÈNE XIII.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Voila la marchande de joie :

L'affront que l'on me fait, ne m'est que trop connu,

690   Et l'aveu qu'on en fait, n'est que trop ingénu.

Voila de ces serpents, de ces Pestes publiques,

Qui trafiquent l'honneur par de sourdes pratiques,

Et dont l'art secondant les soins d'un favori,

Feint de coiffer la femme, et coiffe le mari.

695   Et vous, notre moitié, qui devenez commune,

Vous avez donc des Gens qui vous cherchent fortune ?

Pour le premier venu vous vous laisser tenter,

Et souffrez sans façon qu'on vous vienne emprunter ?

Eh parbleu, vous irez entre quatre murailles

700   De vos folles amours faire les funérailles,

Et vous irez apprendre en une autre maison

à mettre de niveau l'amour et la raison.

Peut-être qu'au moment que je tiens ce langage,

Monsieur le capitaine et ma femme... Ah j'enrage.

705   Ne nous contraignons plus, faisons du bruit, je veux

Et les chercher et leur chanter pouille à tous deux.  [ 14 Chanter pouille : Dire des pouilles, faire des reproches. [L]]

Mais s'il allait me tuer ? Non, perdons cette envie,

Il est plus d'une Femme, et l'on a qu'une vie ;

Il est mutin en diable, et Cato me l'a dit.

710   Taisons-nous, attendons qu'elle... J'entends du bruit.

SCÈNE XIV.
Monsieur Le Blanc, Cato.

CATO.

Il faut faire sortir notre amoureux.

MONSIEUR LE BLANC.

C'est elle,

Sortons ; assez longtemps c'est être en sentinelle.

CATO.

Il s'est fallu, Monsieur, contraindre jusqu'au bout :

Mais vous vous êtes bien ennuyé ?

MONSIEUR LE BLANC.

Point du tout.

715   Le moyen ? Quand on voit des intrigues si drôles.

CATO.

Avec de jeunes Gens on fait d'étranges rôles.

MONSIEUR LE BLANC.

Oui sans doute, et cela ne se peut autrement.

CATO.

N'en faites point, Monsieur, de mauvais jugement,

J'ai sur le point d 'honneur trop de délicatesse :

720   Mais vous savez que quand on sert de la jeunesse,

Et qu'on y fait son compte, il vaut mieux consentir...

MONSIEUR LE BLANC.

Bon ! Ne sais-je pas bien qu'il faut se divertir ?

Monsieur le Capitaine aime fort cette belle ?

CATO.

Cela n'est pas croyable.

MONSIEUR LE BLANC.

Et cette Damoiselle

725   L'aime fort ?

CATO.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR LE BLANC.

  Présentement... je crois...

CATO.

Ils se sont embrassez déjà plus de cent fois.

MONSIEUR LE BLANC.

Ta maîtresse saura, si tu lui veux apprendre,

Que je suis son valet.

CATO.

Mais, Monsieur, où vous prendre,

Si l'on vous veut parler ? Où logez-vous ?

MONSIEUR LE BLANC.

Trop loin.

CATO.

730   Je vous irais chercher.

MONSIEUR LE BLANC.

  Il n'en est pas besoin.

CATO.

Dites votre Logis, ma maîtresse est capable,

L'ignorant...

MONSIEUR LE BLANC, à part.

On le sait trop bien, de par le Diable.

Que l'on me laisse aller, je la verrai dans peu.

CATO.

Puisque vous le voulez, adieu, Monsieur.

MONSIEUR LE BLANC.

Adieu.

SCÈNE XV.

CATO, seule.

735   Il meurt de jalousie, et de colère ensemble.

J'ai bien joué mon rôle ; et voilà, ce me semble,

Pour un commencement, assez bien débuté.

Allons songer au reste, et rire en liberté.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Angélique, Lucinde.

LUCINDE.

Cato ?

ANGÉLIQUE.

Que lui veux-tu ?

LUCINDE.

Qu'est-elle devenue ?

ANGÉLIQUE.

740   Tu l'appelles en vain.

LUCINDE.

  L'aurait-on retenue ?

ANGÉLIQUE.

Je ne crois pas.

LUCINDE.

Comment, nous suivait-elle ?

ANGÉLIQUE.

Non.

LUCINDE.

Elle était avec nous chez la soeur de Damon.

ANGÉLIQUE.

Il est vrai ; mais je viens de l'envoyer en ville,

Et le soin que tu prends, Cousine, est inutile.

LUCINDE.

745   Et quoi faire ?

ANGÉLIQUE.

  Chercher Monsieur Le Blanc.

LUCINDE.

  Pourquoi ?

ANGÉLIQUE.

Pour lui rendre un poulet de ta part.

LUCINDE.

Mais, dis-moi,

Que contient-il ?

ANGÉLIQUE.

Il est fort galant, et fort tendre.

LUCINDE.

Ton enjouement, Cousine, a de quoi me surprendre.

ANGÉLIQUE.

Écoute, laisse-moi ménager ton amour ;

750   Je veux me divertir tout le reste du jour,

J'en sais bien le moyen. Toi, sans me contredire,

Ne t'informes de rien, et ne songes qu'à rire.

LUCINDE.

On peut sur ton début croire qu'avec le temps...

ANGÉLIQUE.

Notre Monsieur le Blanc a bien donné dedans ;

755   Il croit de bonne foi sa femme...

LUCINDE.

  Je t'avoue

Que ton air goguenard mérite qu'on te loue :

Il serait malaisé de mieux faire l'amant,

Et tu devrais être Homme avec tant d'enjouement.

ANGÉLIQUE.

Si le Ciel m'avait fait Homme, comme il le pense,

760   Ma foi, j'aurais été coquet à toute outrance ;

J'aurais su, pour vanter ma peine et mon ardeur,

Mentir en courtisan, et jurer en joueur ;

J'aurais, pour me pouvoir rendre maître d'une âme,

Appelé les cadeaux au secours de ma flamme ;

765   J'aurais vu fréquemment les belles sans témoins,

J'aurais été flatteur, j'aurais rendu des soins,

Et pressé de si près les blondes et les brunes,

Que j'aurais eu ma part des meilleures fortunes.

LUCINDE.

Tu pourrais te tromper.

ANGÉLIQUE.

Je ne sais ; mais enfin,

770   Un coeur pour m'échapper, m'aurait semblé bien fin.

LUCINDE.

Mais puisque tu prétends porter plus loin la chose

Avec Monsieur le Blanc, et que l'on s'y dispose,

Il fallait retenir sa femme.

ANGÉLIQUE.

Point du tout ;

Pour juger du dessein, attends jusques au bout.

LUCINDE.

775   Outre qu'elle pouvait nous être nécessaire,

Son mari pourrait bien chez lui, dans sa colère,

Prenant ce qu'il a vu pour une vérité,

En venir avec elle à quelque extrémité.

ANGÉLIQUE.

Damon prendra ce soin : il la mène, et se flatte,

780   En la justifiant, d'empêcher qu'il n'éclate ;

Il n'est pas violent, il connaît son humeur,

Outre que leur défaite est prête.

LUCINDE.

J'aurais peur...

ANGÉLIQUE.

Tais-toi, je l'aperçois, évitons-le, et pour cause.

Allons dans le logis préparer chaque chose.

SCÈNE II.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

785   Ma femme ne vient point, elle se trouve bien,

Et son honneur, je crois, fait bon marché du mien :

Mon affront est certain, je sais trop qu'on m'offense,

Mais je ne sais comment j'en dois tirer vengeance.

Si je fais de l'éclat, tout Paris le saura,

790   Et d'un doigt, pour le moins, chacun me montrera.

Si je feins d'ignorer son amour et ma honte,

Demain, sur nouveaux frais, j'en aurai pour mon compte.

Si je la fais raser de mon autorité,

Elle se pourvoira contre ma cruauté :

795   Les Juges là-dessus sont sans miséricorde.

Si je la fais mourir, il y va de la corde.

Comment diable punir un semblable animal ?

Le remède partout est pire que le mal.

Chacun vit des effets dont on souffre les causes ;

800   Car si, comme on devrait, on mettait ordre aux choses,

Pour le bien du public, n'établirait-on pas

Des cocus consultants, comme des avocats ?

Leur conseil au besoin... Mais j'aperçois la belle,

Et Monsieur l'Officier n'a plus que faire d'elle :

805   Mon neveu l'accompagne. Il faut dissimuler.

SCÈNE III.
Monsieur Le Blanc, Madame Le Blanc, Damon.

MONSIEUR LE BLANC, à Damon, qui lui fait la révérence.

Serviteur.

À sa Femme.

Venez-vous de vous faire enrôler ?

MADAME LE BLANC.

Comment donc ?

MONSIEUR LE BLANC.

Venez-vous de voir faire Revue ?

Les belles du Marais font-elles leur recrue ?

Avez-vous mis en vain ces mouches et ce point ?

810   Et la coiffeuse enfin...

MADAME LE BLANC.

  Je ne vous entends point.

MONSIEUR LE BLANC.

Taisez-vous, effrontée !

DAMON.

Eh, mon Oncle, de grâce...

MONSIEUR LE BLANC.

Mon Dieu, mon cher neveu, ce mystère vous passe,

Vous parlez sans savoir : taisez-vous ! Vous ferez,

Quand vous serez cocu, comme vous l'entendrez.

MADAME LE BLANC.

815   À de pareils discours je ne puis rien comprendre.

DAMON.

Mais si votre dessein est de vous faire entendre,

Expliquez...

MONSIEUR LE BLANC.

Je commence enfin à m'échauffer.

Une femme chez qui l'on apprend à coiffer,

Ne vous ménage pas les lieux où l'on vous mène.

820   Vous ne sortez jamais, et certain Capitaine

Vous embrassant d'abord, bras dessus, bras dessous,

N'a pas tantôt chez lui... Plaît-il : m'entendez vous ?

MADAME LE BLANC.

Pour flatter son amour, j'aurais trahi le vôtre ?

DAMON.

Qui peut vous avoir fait de tels discours ?

MONSIEUR LE BLANC.

À l'autre.

825   Vous plaît-il de vous taire ? Enfin jusques au bout

Vous pensez vous tirer d'affaire, en niant tout ?

Vous croyez que quelqu'un, pour se faire de fête,

M'a fait récit du bois dont on charge ma tête,

Et que j'en fais grand bruit, quand je le crois le moins ;

830   Mais voila la partie, et voila les témoins :

Montrant son front, et ses yeux.

J'ai vu de ces deux yeux leur abord et ma honte :

C'est par moi que je sais que j'en ai pour mon conte.

Elle faisait la belle, il s'en disait charmé ;

Et la friponne enfin l'a si bien empaumé,

835   Que ce beau Capitaine a sans cérémonie

Commandé, moi présent, chez lui, sa compagnie.

D'un endroit où j'avais pris soin de me placer,

Je les ai vu tous deux se parler, s'embrasser,

Et cherchant à se voir une secrète voie,

840   Faire de cent baisers un prologue à leur joie.

DAMON.

Cela n'est pas possible ! Un projet si hardi

Aurait pu s'être fait...

MONSIEUR LE BLANC.

Peste de l'étourdi :

Cette tête à l'évent me prend pour quelque grue.

Hé bien, qu'en dites-vous ?

MADAME LE BLANC.

Que si vous m'avez vue,

845   Sans venir faire ici cet éclaircissement,

Vous pouviez me confondre assez facilement ;

Qu'il fallait vous montrer, cette voie était sûre.

Que ne paraissiez-vous ?

MONSIEUR LE BLANC.

Ah voilà l'enclouure.

DAMON.

Il est vrai, vous deviez vous montrer, et tout haut

850   Lui dire...

MONSIEUR LE BLANC.

  Malepeste, il y faisait trop chaud ;

Quand on risque sa vie, il n'est femme qui tienne,

Et j'avais ma raison, comme elle avait la sienne.

MADAME LE BLANC.

Il l'a rêvé sans doute, et ne se souvient plus

Que c'est l'effet d'un songe.

MONSIEUR LE BLANC.

À d'autres là-dessus ;

855   Je ne sais que trop bien ce qu'il faut que j'en pense.

Rentrez, morbleu, rentrez, et craignez ma vengeance,

Je suis de vos amours un assez bon témoin.

DAMON.

Mon Oncle...

MONSIEUR LE BLANC.

Mon neveu, vous prenez trop de soin.

SCÈNE IV.
Monsieur Le Blanc, Damon.

DAMON.

On doit pour une femme avoir quelque scrupule.

MONSIEUR LE BLANC.

860   Il est vrai, je devrais avaler la pilule,

Et dire galamment, sans me rendre importun,

Que le mal n'est plus mal, quand il est si commun ;

Me rendre sur ce point traitable comme un autre.

C'est votre sentiment, mais ce n'est pas le nôtre ;

865   De ces conseils bénins, l'usage est bel et bon :

Cependant...

DAMON.

Cependant sur un simple soupçon

Vous...

MONSIEUR LE BLANC.

Vous êtes un fat, et votre esprit s'érige...

DAMON.

Mais...

MONSIEUR LE BLANC.

Vous êtes un sot avant terme, vous dis-je.

On vous dit qu'on a vu.

DAMON.

Sur la foi de ses yeux,

870   Croit-on que ce qu'on voit, soit ce qu'on sait le mieux ?

Il faut, pour avérer une semblable offense,

D'avec la vérité détacher l'apparence,

Ne pas croire toujours des sentiments si bas.

MONSIEUR LE BLANC.

Et que croirai-je donc, ce que je ne vois pas ?

875   Parbleu, votre morale est d'un admirable homme !

Lorsque je parle à vous, faut-il vous croire à Rome ?

Ou gager fortement, sur votre beau discours,

Que vous êtes muet, quand vous jasez toujours ?

J'ai tout vu ; mon offense est-elle assez prouvée ?

DAMON.

880   L'étrange opinion ! Où l'aurais-je trouvée,

Pour lui donner la main, et la conduire ici ?

MONSIEUR LE BLANC.

En quelque lieu d'honneur où vous étiez aussi,

Ce n'est pas pour tous deux une chose nouvelle.

DAMON.

Je sors de chez ma soeur, où j'étais avec elle :

885   Elle n'a vu que nous, depuis qu'elle est dehors.

MONSIEUR LE BLANC.

Et vous en répondez ?

DAMON.

J'en réponds.

MONSIEUR LE BLANC.

Corps pour corps ?

DAMON.

Elle a trop de pudeur, et trop de retenue,

Pour souffrir...

MONSIEUR LE BLANC.

Comment diable, aurais-je eu la berlue ?

DAMON.

Outre que j'en réponds, elle sait son devoir :

890   Vos yeux se sont trompés, vous avez crû la voir,

Vous avez sans sujet blessé son innocence,

Sans doute, et c'est l'effet de quelque ressemblance ;

Non que si cet affront était bien avéré,

Ce courroux, à mon sens, ne fût trop modéré :

895   Mais quand on blâme à tort des femmes vertueuses,

De semblables éclats ont des fuites fâcheuses.

Des exemples du temps, faites-vous des leçons ;

Les soupçons mal fondés, sont toujours des soupçons ;

Ces doutes indiscrets dont l'âme est obsédée,

900   De l'affront qu'on se fait, laissent toujours l'idée,

Il n'est dans les esprits jamais bien effacé ;

Ce bruit fait son effet, quand on le croit cessé ;

Sur la foi d'un mari, le monde s'abandonne

À taxer la pudeur de celle qu'il soupçonne,

905   Et ne peut présumer, s'il a trop éclaté,

Qu'elle ait de la vertu, puisqu'il en a douté.

MONSIEUR LE BLANC.

Comme vous dites.

DAMON.

Si depuis peu sa conduite,

D'un amour apparent vous fait craindre la suite,

Éclaircissez-vous en sans vous mettre en courroux ;

910   Tâchez de la convaincre, et pour lors vengez-vous.

MONSIEUR LE BLANC.

Il a presque raison.

DAMON.

De peur de vous détruire,

Ne faites jusques-là rien qui puisse vous nuire ;

D'un repentir sans fruit épargnez-vous l'ennui.

MONSIEUR LE BLANC.

L'avis n'est point mauvais, et je puis aujourd'hui

915   La convaincre de tout avec un peu d'adresse,

Et je sais un moyen... Serviteur.

DAMON.

Je vous laisse.

SCÈNE V.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Il raisonne assez bien, je puis m'être trompé,

Et la peur peut enfin m'avoir préoccupé :

La voyant de côté, la moindre ressemblance

920   A pu de mes soupçons causer la violence :

Je n'ai pu la bien voir ; mais je saurai bientôt

Si l'amour conjugal est chez elle un défaut.

Quelque précaution qu'elle mette en pratique,

J'ai trouvé le secret de la voir sans réplique :

925   J'imagine le tour qu'elle prévoit le moins,

Tâchons de voir Cato, j'ai besoin de ses soins,

L'éclat de mes Louis la tentera sans doute,

Et je veux m'éclaircir enfin, quoi qu'il m'en coûte;

Cherchons-la, je prétends, en sortant de ces lieux,

930   Que... Mais tout à propos elle s'offre à mes yeux.

SCÈNE VI.
Monsieur Le Blanc, Cato.

CATO.

Je vous ai tant cherché, que j'en suis hors d'haleine :

Ma foi, depuis une heure, et plus, je me promène,

Monsieur ; et grâces à votre opiniâtreté,

J'ai bien été grondée, et j'ai bien arpenté.

MONSIEUR LE BLANC.

935   Pourquoi ?

CATO.

  Pour n'avoir pu dire votre demeure,

Lucinde s'est d'abord emportée, et sur l'heure

M'a donné ce billet, et m'a bien défendu

De rentrer au Logis, qu'il n'ait été rendu.

Quoi que pour l'apaiser je ne susse où vous prendre,

940   La peur de l'irriter m'a fait tout entreprendre,

Et m'a fait regarder d'ici jusques chez nous,

Vingt courtauds sous le nez, que je prenais pour vous,

Ce billet vous dira si sa peine est cruelle,

Et si l'on doit...

MONSIEUR LE BLANC.

Voyons du style de la Belle.

Il lit.

945   Depuis votre départ je suis au désespoir,

Et d'un ennui si grand votre absence est suivie,

Que j'aime autant perdre la vie,

Que l'espérance de vous voir.

Venez me rassurer, si ma perte vous touche,

950   Rétablir mon repos d'un mot de votre bouche ;

Et vous ressouvenez, pour ne m'alarmer plus,

Et de me faire régler mon amour sur le vôtre,

Que les moments qu'on passe éloignez l'un de l'autre,

Sont autant de moments perdus.

     

LUCINDE.

Il continue.

955   Le billet est pressant, et la soeur tient du frère ;

Tous deux aiment l'intrigue, et tous deux sans mystère

Cherchent secrètement à ménager leurs feux,

Et la bonne Cato sert d'agente à tous deux.

Bien loin de s'en fâcher, elle n'en fait que rire.

CATO.

960   Il serait à présent trop tard pour en dédire ;

Ils m'ont prise chez eux, Monsieur, pour être à tout.

Mais ne viendrez-vous pas ?

MONSIEUR LE BLANC.

Il faut voir jusqu'au bout.

À part.

Oui, oui, j'irai. Ma Femme y reviendra peut-être,

Et nous verrons beau jeu : Mais prends garde à ton maître,

965   Il m'a tantôt pensé faire mourir de peur.

CATO.

Ne craignez rien de lui. Jusqu'au revoir Monsieur.

MONSIEUR LE BLANC.

Viens ça, viens ça, j'ai bien autre chose à te dire.

Comme tu fais plaisir à quiconque aime à rire,

Et que tu sais enfin, en faveur des galants,

970   Ce que chaque Quartier a d'honneurs chancelants,

Serais-tu bien d'humeur à chercher une voie

De ménager pour nous un quart d 'heure de joie.

CATO.

Que veut dire cela ?

MONSIEUR LE BLANC.

C'est à dire, en deux mots,

Que la coiffeuse peut beaucoup pour mon repos ;

975   Que pour elle et pour toi je serai sans réserve,

Si vous voulez... Enfin il n'est qu'un mot qui serve ;

Voici la question. J'aime autant qu'on le peut

Cette belle bourgeoise à qui ton maître en veut :

Oui, sa beauté tantôt m'a charmé, je l'adore,

980   Et je meurs du désir de la revoir encore.

Si tu veux établir ton bonheur et le sien,

Fais que j'aie avec elle une heure d'entretien ;

Tu peux, pour me servir, employer ta Compagne,

Ma chère, mets pour moi la coiffeuse en campagne.

CATO.

985   Quoi, vous aimez Lucinde, et vous voulez en conter ?

Si, comme tout se sait, elle se peut douter

De votre amour nouveau, que pourra-t-elle dire ?

MONSIEUR LE BLANC.

Rien, ma pauvre Cato ; va, ce n'est que pour rire,

Je ne lui veux parler qu'un moment.

CATO.

Je ne puis,

990   Cette femme n'est pas...

MONSIEUR LE BLANC.

  Je donne dix louis,

Et ma Bague.

CATO.

On verra ce que l'on pourra faire.

MONSIEUR LE BLANC.

Que tu fais de façons pour conclure une affaire !

Songe à bien ménager...

CATO.

Vous serez satisfait.

MONSIEUR LE BLANC.

Dis-moi, quand ce projet aura-t-il son effet ?

995   Le plutôt vaut le mieux. Quand verrai-je la belle ?

Penses-tu que pour nous elle soit fort cruelle ?

CATO.

Je ne crois pas, Monsieur ; et si vous lui parlez...

MONSIEUR LE BLANC.

Où la verrai-je enfin ?

CATO.

Chez vous, si vous voulez.

MONSIEUR LE BLANC.

À part.

Elle n'y viendrait pas. Non, non, chez la coiffeuse

1000   Je ferai mieux l'aveu de ma flamme amoureuse.

CATO.

Je le veux.

MONSIEUR LE BLANC.

Je prévois sa honte à mon aspect,

Quand je verrai ma femme en quelque lieu suspect.

Je vois plus d'un mari rire à tête levée,

À qui même aventure est peut-être arrivée.

1005   Cato, cela vaut fait.

CATO.

  Je vous réponds de tout.

MONSIEUR LE BLANC.

J'irai tantôt chez toi. Feignons jusques au bout.

Je vais revoir ma femme, et veux à l'amiable

À son honneur douteux faire amende honorable,

Et feindre d'un discours, et d'un air composé,

1010   Pour la mieux abuser, d'être désabusé.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

L'ESPÉRANCE, seul.

À la fin, Dieu merci, j'ons tout ce qui nous faut,

Et je pourrons partir, si je voulons, bientôt :

J'ons mousquets, baudriers, épées, bandoulières,

Habits, chapeaux, souliers, avec dix-neuf bons frères

1015   Qui ne cherchent qu'à rire ; et j'espère demain,

Quand j'aurons bu tretous six coups de chaque main,

Prendre joyeusement le chemin de la Flandre.

Mon Capitaine, ici, m'avait dit de l'attendre

Un jour, ou deux; mais zeste, il viendra justement

1020   Comme je danse ; il fait en quelqu'endroit l'amant,

Il cajole par tout et petites, et grandes ;

Dieu sait ce qui s'ensuit. Par ma foi, ces Flamandes

Sont de bonne amitié. Quand je les visitons,

Leurs maris sont, morgué, plus doux que des Moutons :

1025   Il n'est point d'Officiers qui ne trouvent fortune ;

Et jusqu'à leurs Valets, chacun à sa chacune.

Le bon pays que c'est, pour une Garnison !

Mais ce raisonnement n'est pas fort de saison,

Allons tout préparer, et faisons diligence.

SCÈNE II.
L'espérance, Cato.

L'ESPÉRANCE.

1030   Ah, Cato, ton Valet.

CATO.

  Ah, bonjour, L Espérance.

On te cherche par tout, et tu dois nous aider...

L'ESPÉRANCE.

Que veut-on ? Me voilà.

CATO.

Faut-il le demander ?

C'est pour Monsieur le Blanc. Angélique elle-même

Prépare à le berner, un nouveau stratagème :

1035   Pour en venir à bout, elle a besoin de toi.

L'ESPÉRANCE.

Je suis prêt à bien faire, et tu verras...

CATO.

Dis-moi,

N'a-t-elle pas joué bien plaisamment son rôle

Avec notre galant ?

L'ESPÉRANCE.

Elle est, morgué, trop drôle :

Elle m'a bien fait rire ; et le pauvre lourdaud...

CATO.

1040   Tais-toi, nous parlerons de tout cela tantôt.

L'ESPÉRANCE.

Je le veux, aussi bien il faut que je t'en conte.

CATO.

C'est pour une autre fois ; ils sont tous là-haut ; monte

Pour voir ce qu'on te veut.

L'ESPÉRANCE.

Je te l'ai déjà dit,

Mon amour est bien las de te faire crédit :

1045   Depuis plus de dix ans, tu sais bien que je t'aime ;

Pour un baiser, ou deux, veux-tu...

CATO.

Veux-tu toi-même

Me laisser en repos ?

ANGÉLIQUE, de dedans une entrée appelle.

L Espérance ?

L'ESPÉRANCE.

Monsieur ?

CATO.

Va.

L'ESPÉRANCE, la baisant.

Tu n'en es pas quitte. On y va. Serviteur.

SCÈNE III.

CATO, seule.

Peste du gros lourdaud ! voyez, qu'il prend de peine.

1050   Tu n'as qu'à revenir. M'en voilà hors d'haleine.

Qu'il me tarde de voir notre galant ici !

Sa femme, m'a-t-on dit, devait s'y rendre aussi.

Cependant l'heure approche, et je ne vois personne ;

Il nous payera bien la peine qu'il nous donne.

1055   Le tour qu'on lui prépare est plaisant, sur ma foi ;

Sa femme devrait bien venir... Mais je la vois.

SCÈNE IV.
Madame Le Blanc, Cato.

CATO.

Je craignais bien qu'ici vous ne pussiez vous rendre.

MADAME LE BLANC.

À quoi passe le temps, Lucinde ?

CATO.

À vous attendre.

Et moi, j'attends aussi que Monsieur votre époux

1060   Vienne, comme il l'a dit, tantôt au rendez-vous.

Angélique et Damon joindront leurs soins aux vôtres.

MADAME LE BLANC.

Que son humeur me plaît !

CATO.

Elle plaît à bien d'autres.

MADAME LE BLANC.

Je brûle de les voir, pour savoir quelle peur

On lui veut faire encor.

CATO, l'arrêtant.

Si vous étiez d'humeur

1065   À garder un secret...

MADAME LE BLANC.

  Parle, je sais me taire.

CATO.

Je puis vous confier une assez bonne affaire ;

L'occasion vous rit, et je sais un moyen,

Si vous me promettez que vous n'en direz rien,

De ménager pour vous...

MADAME LE BLANC.

Ah ce doute m'offenSe.

CATO.

1070   Vous saurez donc...

MADAME LE BLANC.

Hé bien ?

CATO.

  Qu'un galant d'importance

Est amoureux de vous, et que pour vous gagner

Il est dans le dessein de ne rien épargner :

Outre ce que pour vous il aura de tendresse,

Il a des tas d'écus dont il vous fait maîtresse ;

1075   Et son coeur et son bien sont à vous aujourd'hui,

Si vous voulez passer une heure avecque lui.

Je me suis engagée à vous porter parole,

Et crû vous obliger.

MADAME LE BLANC.

Depuis quand es-tu folle ?

Veux-tu qu'en profitant de tes bonnes leçons,

1080   Je donne rendez-vous...

CATO.

  Mon Dieu, que de façons !

Pourquoi non ?

MADAME LE BLANC.

Tu prétends que son argent m'oblige,

Malgré ce que je dois...

CATO.

Oui, ce galant, vous dis-je,

Verra par des faveurs récompenser son choix,

Et ce ne sera pas pour la première fois.

MADAME LE BLANC.

1085   Pour la première fois ! Tu peux...

CATO.

  Il me le semble,

Et vous avez passé de bons moments ensemble.

MADAME LE BLANC.

Je commence à trouver ce discours ennuyeux :

C'est porter un peu loin l'insolence à mes yeux ;

Mais tu peux t'assurer que devant que je parte...

CATO.

1090   Nous ne jurons de rien, mais nous savons la carte.

Cependant le galant, pour vous voir, doit venir ;

J'ai donné ma parole, et prétends la tenir :

Il m'a fort bien payée, et m'a donné sa bague,

Et des louis forts bons ; voyez si j'extravague.

MADAME LE BLANC.

1095   Montre, je la connais... Je crois...

CATO.

  Cela se peut.

MADAME LE BLANC.

Qu'elle est à mon mari.

CATO.

C'est lui qui vous en veut.

Depuis qu'il vous a vue en ce lieu si docile,

Il croit que vous allez chercher fortune en Ville,

Qu'à faire des galants vous avez du penchant,

1100   Que c'est par mon moyen que vous trouvez Marchand ;

Et prétend, pour régler son amour sur le vôtre,

Être pour son argent, bien venu comme un autre.

Hé bien, le verrez-vous tantôt ?

MADAME LE BLANC.

Hélas ! Je crains

Qu'il n'ait contre mes jours fait d'étranges desseins,

1105   Et que l'on ait trop loin poussé la raillerie.

CATO.

On va, pour l'apaiser, changer de batterie,

Ne vous alarmez point. Dans une heure d'ici

Vous en verrez l'effet. Mais quelqu'un vient ici,

Rentrez, c'est votre époux. Dites à ma maîtresse

1110   Qu'elle songe à son rôle.

MADAME LE BLANC.

  Il suffit, je te laisse.

SCÈNE V.
Monsieur Le Blanc, Cato.

MONSIEUR LE BLANC.

Comment va notre affaire ?

CATO.

Eh tout ira fort bien.

MONSIEUR LE BLANC.

Bon : et le Capitaine ?

CATO.

Allez, n'en craignez rien.

MONSIEUR LE BLANC.

Ce n'est pas sans sujet que ma peur est extrême ;

Et tu sais que tantôt...

CATO.

Oh ce n'est pas de même,

1115   Il est hors du logis, et pour tout aujourd'hui

Il est avec un tas de vauriens comme lui,

Pour faire la débauche, et Dieu nous en délivre :

Il faudra que tantôt il crève, ou qu'il s'enivre ;

Et je crois, comme enfin il n'en fait pas façon,

1120   Que quand nous le verrons, il sera beau garçon.

MONSIEUR LE BLANC.

Mais comme de Bacchus Vénus aime l'approche,

As-tu pour son retour, quelque Mignonne en poche ?

De l'humeur dont il est, tu dois prendre ce soin.

CATO.

Ma foi, je ne crois pas qu'il en ait grand besoin :

1125   C'est pour vous que je veux employer mon adresse.

MONSIEUR LE BLANC.

C'est bien fait : Mais, dis-moi, verrais-je ta maîtresse ?

Pourrai-je lui parler, et veux-tu t'employer...

CATO.

Oui, Monsieur, attendez, je vais vous l'envoyer.

SCÈNE VI.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Pour finir l'embarras d'un amour qui me gêne,

1130   Je veux tout hasarder, pour soulager ma peine :

Aussi bien, tôt ou tard, Lucinde peut savoir

Que c'est pour la tromper, que je cherche à la voir ;

Et si le Capitaine en apprend quelque chose,

Je suis un homme mort ; ainsi je me propose

1135   De voir si sur l'espoir d'être ma Femme un jour,

Lucinde me voudrait prêter un peu d'amour ;

Tâcher de l'engager, voir si par ma morale

Sa sagesse pourrait avoir quelque intervalle ;

Essayer si de nous rien ne la peut tenter,

1140   Et selon le succès, la suivre, ou la quitter.

Lucinde est fille et jeune, innocente, ingénue,

Peu de chose souvent leur donne dans la vue ;

Et quand on se prévaut de leur simplicité,

On peut... Mais reprenons un peu de gravité,

1145   La voici.

SCÈNE VII.
Monsieur Le Blanc, Lucinde.

MONSIEUR LE BLANC.

  Revenu d'une frayeur mortelle,

Je ramène à vos pieds un Protestant fidèle,

Passablement poltron : Mais nous autres Bourgeois,

Qui faisons volontiers l'amour en tapinois,

Nous n'aimons pas le bruit, et pour sauver la vie...

LUCINDE.

1150   La vôtre assurément vous eut été ravie :

Mon frère est si brutal, que je bénis le sort

D'avoir par ce moyen empêché votre mort,

Et je ne puis assez louer votre conduite :

Mais comme ce malheur peut avoir quelque suite

1155   Qui ferait de l'éclat, empêchons-en le cours ;

Faites, sans différer, l'aveu de nos amours ;

De grâce, proposez notre hymen à mon frère.

MONSIEUR LE BLANC.

S'il s'oppose...

LUCINDE.

Et pourquoi nous serait-il contraire ?

Vous êtes riche ?

MONSIEUR LE BLANC.

Un peu.

LUCINDE.

Bien fait ?

MONSIEUR LE BLANC.

Sans vanité.

1160   Nous avons le bon air. Pour de la qualité...

LUCINDE.

Ah je regarde en vous votre seule personne.

Lui proposerez-vous... Dites donc ?

MONSIEUR LE BLANC.

Oui, Mignonne.

LUCINDE.

S'il y veut consentir, si rien ne le retient,

Quand épouserons-nous ?

MONSIEUR LE BLANC.

La semaine qui vient.

LUCINDE.

1165   C'est l'unique bonheur où mon amour aspire.

Quoi, je serais à vous ?

MONSIEUR LE BLANC.

Cela va sans dire.

Si par quelque accident qu'on ne peut pas prévoir,

Cet hymen se devait ou remettre, ou surseoir,

Nous pourrons établir entre nous, sous silence,

1170   Un commerce galant d'hymen de conscience,

Différer pour un temps les bancs et le festin,

Payer au Dieu d'hymen un tribut clandestin,

En faveur de nos feux nous rendre un peu crédules,

Brûler de bonne foi d'un amour sans scrupules,

1175   Faire moins un présent qu'un troc de notre coeur,

Laisser tranquillement mûrir notre bonheur,

Et par quelques douceurs où nous puissions prétendre,

Nous consoler souvent du déplaisir d'attendre.

C'est un expédient qui peut nous rendre heureux.

LUCINDE.

1180   Il est vrai, c'en est un, mais il est dangereux :

Un pareil mariage...

MONSIEUR LE BLANC.

Ah c'est le plus commode,

Le moins embarrassant, et le plus à la mode.

Quand d'un hymen en forme on avance l'effet,

Le jour qu'on se marie, on ne sait ce qu'on fait.

1185   Dedans l'ardeur que cause un feu qui vient de naître,

On s'engage à l'Hymen, sans la savoir connaître ;

Et le bonheur enfin s'y trouve rarement,

Quand le caprice agit sans le discernement :

Autant que l'on le peut, on doit, quoi qu'il arrive,

1190   En matière d'hymen, faire une tentative.

Devant tous les humains, je soutiens qu'il est vrai,

Que qui tend à l'hymen, en doit faire l'essai,

Que la joie à ce Dieu doit servir d'entremise,

Et que faire autrement, c'est faire une sottise.

LUCINDE.

1195   Que vous raisonnez juste !

MONSIEUR LE BLANC.

  Oh, oh, cela posé,

Nous pourrons contracter un Mariage aisé ;

Sans rien précipiter, nous pourrons, quoi qu'on die,

Ordonner à loisir de la cérémonie,

Du cadeau, des habits : Quant à vos intérêts,

1200   Vous en déciderez, ainsi que des apprêts.

LUCINDE.

Rien n'est plus obligeant.

MONSIEUR LE BLANC.

Si vous êtes contente

D'un époux possédant deux mille écus de rente,

Je suis votre homme, et puis vous en faire présent

Quand je voudrai, demain, ou bien en épousant ;

1205   Et pour vous faire voir à quel point je vous aime,

Vous ferez le contrat, si vous voulez, vous-même ;

Et vous pourrez de plus y mettre à votre choix,

Si vous le souhaitez, la clause des six mois.

LUCINDE.

À vous dire vrai, j'entends peu les affaires :

1210   Mais comme je vous crois enfin des plus sincères,

À suivre vos avis, mon amour se résout.

MONSIEUR LE BLANC.

Comment...vous consentez...

LUCINDE.

Oui, je consens à tout.

Dès ce même moment vous avez une femme.

MONSIEUR LE BLANC.

À part.

Elle a raison. Que c'est de gloire pour ma flamme !

LUCINDE.

1215   Vous voyez que pour vous je fais un grand effort :

Mais pour m'en dispenser, mon amour est trop fort ;

Votre discrétion jointe à votre tendresse,

Seront, si vous m'aimez, le prix de ma faiblesse.

MONSIEUR LE BLANC.

Oui, je proteste ici de n'aimer rien que vous,

1220   Et que pour mériter des sentiments si doux,

Je serai moins sans vous que le corps n'est sans ombre :

Angélique paraît, et l'observe.

Je veux pour le prouver, par des baisers sans nombre,

Dévorer à genoux et ces mains, et ces bras.

Il se met à genoux, en lui baisant la main.

SCÈNE VIII.
Angélique, Monsieur Le Blanc, Lucinde.

ANGÉLIQUE, lui prenant le bras.

Halte-là, vieux magot, vous vous baissez trop bas.

MONSIEUR LE BLANC.

1225   Morbleu, je suis perdu !

ANGÉLIQUE.

  Comment ! En ma présence

Vous lui baisez la main, Faquin ? Votre insolence

À mon insu, céans, attente à mon honneur,

Et vous venez chez moi pour suborner ma soeur ?

Et ma honte, et ta mort, également certaine,

1230   Feront voir...

Elle tire l'épée, et fait semblant de vouloir le frapper.

MONSIEUR LE BLANC, baissant la tête.

  Ah tout doux, Monsieur le Capitaine.

LUCINDE, le retenant.

Mon frère...

MONSIEUR LE BLANC.

Je croyais avoir la tête à bas.

LUCINDE.

Avant que m'écouter, ne vous emportez pas!

ANGÉLIQUE.

Que faut-il écouter ? Coquette que vous êtes,

Vous prêtez donc ainsi l'oreille à ses sornettes ?

1235   Vous aimez ce vieux singe ? Il vous baise la main ?

Par la mort... Vous saurez...

Elle fait feinte de lui donner de l'épée.

LUCINDE.

Je le nierais en vain.

ANGÉLIQUE.

On me l'avait bien dit, que contre ma défense

Vous voyiez un pied-plat céans en mon absence,

Et que de vos amours on murmurait tout bas.

LUCINDE.

1240   Oui, mon frère, il est vrai, je ne m'en défends pas :

De grâce, à cet amour soyez plus favorable,

Il m'a rendu des soins, il m'a trouvé aimable,

Il m'adore, je l'aime, et vous pouvez savoir

Ce que c'est que l'amour, et quel est son pouvoir.

ANGÉLIQUE.

1245   L'amour dont il s'agit, apprend-t-il qu'une fille,

Et de nobles parents, et d'illustre famille,

Doit faire un tel affront à tout une maison ?

LUCINDE.

L'amour prend-il toujours avis de la raison ?

ANGÉLIQUE.

Ah pour vous en punir, je prendrai peu des vôtres :

1250   Ce galant servira d'exemple à tous les autres.

Elle le menace de l'épée.

MONSIEUR LE BLANC.

Hélas !

ANGÉLIQUE.

Vous apprendrez à respecter en moi

Un capitaine en pied du Régiment du Roi,

Dieu me damne : et pour vous, je vous tiendrai bien fine,

Si vous faites jamais l'amour à la sourdine.

LUCINDE.

1255   Non, non, j'attends de vous une plus douce loi ;

J'espère que le sang vous parlera pour moi ;

Que malgré ce courroux, vos bontés que j'implore,

Donneront à mes pleurs un amant que j'adore.

Non, je ne puis penser que vous blâmiez ce choix,

1260   Surtout quand vous saurez que c'est un bon bourgeois

Qui m'aime d'une ardeur et sincère et constante,

Qui m'offre, avec son coeur, deux mille écus de rente,

Qui prétend m'épouser, et me donner la main,

Si vous y consentez, mon frère, et dés demain.

ANGÉLIQUE.

1265   Monsieur a, dites-vous, deux mille écus de rente,

Et veut vous épouser ?

LUCINDE.

Oui.

ANGÉLQUE.

Vous êtes contente

De l'avoir pour époux ?

LUCINDE.

Mon amour affermi...

ANGÉLIQUE.

En ce cas, je rengaine, et je suis son ami.

Elle l'embrasse.

Excusez le transport qu'une douleur mortelle

1270   A causé contre vous.

MONSIEUR LE BLANC.

  C'est une bagatelle.

À part.

Nos affaires vont mieux.

ANGÉLIQUE.

Vous aimez donc ma soeur ?

MONSIEUR LE BLANC.

Bas.

Feignons.

Haut.

Terriblement.

ANGÉLIQUE.

Et nous faites l'honneur

De la vouloir choisir pour être votre femme ?

MONSIEUR LE BLANC.

Ah l'honneur m'en demeure.

Bas.

Il est bon, sur mon âme.

ANGÉLIQUE.

1275   Vous avez amassé de grands biens par vos soins ?

MONSIEUR LE BLANC.

Deux fois vingt mille écus parisis, pour le moins ;

Et pour les augmenter, tous les jours je m'occupe.

À part.

Le drôle croit avoir déjà trouvé sa dupe.

ANGÉLIQUE.

Bien loin de m'opposer à des feux si constants,

1280   Je veux contribuer à vous rendre contents :

J'aime à voir tant d'amour, et déjà par avance

Je vous aime en beau-frère.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah trop d'honneur.

ANGÉLIQUE.

Je pense

Que pour l'hymen mes soins ne vous déplairont pas.

MONSIEUR LE BLANC.

Tant s'en faut.

ANGÉLIQUE.

Je vais tout disposer de ce pas :

1285   Et pour vous faire voir combien je veux vous plaire ;

L Espérance ?

SCÈNE IX.
L'Espérance, Angélique, Monsieur Le Blanc, Lucinde.

L'ESPÉRANCE.

Monsieur ?

ANGÉLIQUE.

Va quérir un notaire.

Je vous fais marier dans ce même moment.

MONSIEUR LE BLANC.

Me marier ? Monsieur L Espérance ?

ANGÉLIQUE.

Comment ?

MONSIEUR LE BLANC.

Ne précipitons rien, s'il vous plaît.

ANGÉLIQUE.

Cette voie,

1290   En nous comblant d'honneur, assure votre joie,

Et quand l'amour est fort, il est hors de raison.

MONSIEUR LE BLANC.

N'importe, différons de grâce, et pour raison.

ANGÉLIQUE.

Et pourquoi différer ? Va, dépêche, et l'amène.

L'Espérance part.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah me voilà gâté ! N'en prenez pas la peine.

1295   Demeurez. Attendez. Ah, morbleu, que d'ennuis !

ANGÉLIQUE.

Quelle est votre raison ?

MONSIEUR LE BLANC.

Monsieur...

ANGÉLIQUE.

Hé bien ?

MONSIEUR LE BLANC.

Je suis

Un Homme... qui...

ANGÉLIQUE.

Comment ? Quelles mines vous faites !

MONSIEUR LE BLANC.

Je vous dis que je suis...

ANGÉLIQUE.

Ma soeur dit que vous êtes

Un honnête bourgeois ; et m'assure de plus,

1300   Que votre revenu monte à deux mille écus.

MONSIEUR LE BLANC.

Il est vrai.

ANGÉLIQUE.

Je n'en veux pas savoir davantage.

MONSIEUR LE BLANC.

Mais, Monsieur... vous saurez...

ANGÉLIQUE.

Cela suffit.

MONSIEUR LE BLANC.

J'enrage.

ANGÉLIQUE.

Mais pour être assuré de ma soeur et de vous,

Je prétends qu'à l'instant vous soyez son époux :

1305   C'est vous parler François, si votre amour m'oblige.

Ces détours à la fin...

MONSIEUR LE BLANC.

Monsieur, je suis, vous dis-je...

J'ai pour certaine affaire... un certain embarras...

Attendons à demain.

ANGÉLIQUE.

Cela ne se peut pas ;

Demain je prends la poste, et je retourne en Flandre.

1310   Ma soeur, ainsi que moi, se lasserait d'attendre,

Et je veux aujourd'hui vous la voir épouser.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah je vois bien qu'en vain je veux temporiser.

Hé bien, si vous voulez en savoir davantage,

Je suis...

ANGÉLIQUE.

Quoi ?

MONSIEUR LE BLANC.

Marié, Monsieur, et j'en enrage.

ANGÉLIQUE.

1315   Vous avez une femme, et subornez ma soeur ?

Ah ventre, vous mourrez !

Elle tire l'épée.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah la vie.

L'ESPÉRANCE, la retenant.

Eh Monsieur,

Quartier.

ANGÉLIQUE.

Moi l'épargner ? Non, non, il faut qu'il meure.

MONSIEUR LE BLANC.

Miséricorde ! Hélas !

L'ESPÉRANCE.

Comme ce vieux fou pleure.

ANGÉLIQUE.

Il mourra de ma main.

L'ESPÉRANCE.

Eh ne le tuez pas :

1320   Morgué, vous savez bien qu'il nous faut vingt soldats,

Je n'en ons que dix-neuf, qu'il fasse le vingtième,

Il portera fort bien un mousquet.

MONSIEUR LE BLANC.

Moi ?

L'ESPÉRANCE, à part à Monsieur Le Blanc.

Vous-même.

MONSIEUR LE BLANC.

Je suis trop pacifique, et c'est mon grand défaut.

ANGÉLIQUE.

Hé bien, j'en suis d'accord, qu'on l'enrôle au plutôt,

1325   Et le conduis demain avecque la recrue

À notre garnison.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah cet ordre me tue.

Me mener à la guerre ! Ah j'aime autant périr,

J'y mourrai tous les jours de la peur de mourir.

Monsieur, de bonne-foi, je suis poltron en diable,

1330   Ayez pitié de moi, je suis inconsolable.

ANGÉLIQUE.

Tu répondras de lui.

MONSIEUR LE BLANC.

J'aime autant le trépas,

Que d'aller à la Guerre.

ANGÉLIQUE.

Hé bien, tu n'iras pas,

Tu seras satisfait ; et je te vais, infâme,

Faire à travers ton corps, un passage à ton âme.

Mettant la main à son épée.

MONSIEUR LE BLANC.

1335   J'irai, Monsieur, j'irai, quoi que poltron et vieux ;

Et mourir pour mourir, le plus tard vaut le mieux.

LUCINDE.

Vous avez une femme ?

ANGÉLIQUE.

À Lucinde fort.

Évitez ma présence,

Coquette, et redoutez l'éclat de ma vengeance.

À Monsieur le Blanc.

Tu prends le bon parti.

À l'Esperance.

Qu'on le fasse sans bruit

1340   Partir devant le jour, ou même cette nuit.

Fais-le équiper de tout.

L'ESPÉRANCE.

bas.

J'aurai soin de l'aubade,

Reposez-vous sur moi. Suivez-moi, Camarade.

MONSIEUR LE BLANC.

Camarade ? Le gueux ! Ce goujat, sans façon,

Vit avec moi déjà de pair et compagnon.

L'ESPÉRANCE.

1345   Je suis parbleu ravi que vous soyez des nôtres.

MONSIEUR LE BLANC.

Fort bien. Avec le temps nous en verrons bien d'autres.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Lucinde, Damon.

DAMON.

Est-il bien vrai, Madame ?

LUCINDE.

Oui, je viens de savoir

Que mon frère, au plus tard, arrivera ce soir.

DAMON.

Mon malheur désormais n'a plus rien qui m'étonne;

1350   Et charmé de l'espoir que ce retour me donne,

Je me flatte de voir que mon coeur et mes soins,

Après un tel aveu, ne vous plairont pas moins ;

Qu'en faveur d'un amour que vous avez fait naître,

Vous voudrez bien permettre au vôtre de paraître,

1355   Et souffrir que j'ajoute, en me donnant à vous,

Au nom de votre amant, celui de votre époux.

LUCINDE.

Si je sais jusqu'où va pour moi votre tendresse,

Vous connaissez pour vous combien je m'intéresse.

Je ne puis jusques-là vous rien dire de plus :

1360   Mais sans perdre le temps en discours superflus,

Voyons par quel moyen nous pourrons faire en sorte

D'avoir pour cet hymen l'aveu qui nous importe;

Ma cousine est là haut, et sans sortir d'ici,

Nous en pourrons savoir...

DAMON.

Madame, la voici.

SCÈNE II.
Lucinde, Angélique, Damon, Madame Le BLANC.

ANGÉLIQUE.

1365   Vous craignez ?

MADAME LE BLANC.

  Oui, je crains quand vous serez connue...

ANGÉLIQUE.

Ne vous alarmez point, je réponds de l'issue.

DAMON.

Votre cousine sent son petit libertin.

ANGÉLIQUE.

Hé bien ai-je bon air à faire le mutin ?

DAMON.

Oui, sans doute. Que fait Monsieur le Blanc ? Je pense...

ANGÉLIQUE.

1370   Il est entre les mains du brave l Espérance :

Il est, quoi que grossier, assez dépaysé;

Il en rendra bon compte.

DAMON.

Il sera donc aisé...

ANGÉLIQUE.

Je vous ai tantôt dit ce que vous devez faire.

DAMON.

Il m'en souvient, Madame, et j'en fais mon affaire.

ANGÉLIQUE.

1375   Cato secondera vos soins. Quant à l'effet...

L Espérance paraît, sachons ce qu'il a fait.

SCÈNE III.
Lucinde, Angélique, Damon, Monsieur Le Blanc, L'Espérance.

L'ESPÉRANCE, en riant.

Ce que j'ons fait ? Morgué, j'avons fait des merveilles :

Si quelqu'un l'entend mieux, je donne mes oreilles.

Votre Monsieur le Blanc est un drôle de corps!

1380   Il voudrait, pour un bras, pouvoir être dehors;

Je viens de l'enrôler et d'orner sa figure,

En me divertissant, d'un bon habit de bure ;

De l'équiper de tout : mais le régal était

De voir, en l'habillant, comme il se tourmentait ;

1385   Pour en venir à bout, il fallait des machines,

Et c'était le plaisir car il faisait des mines

Et des contorsions qui vous auraient fait peur :

J'en ai ri tout mon saoul. Je voudrais de bon coeur

Que vous l'eussiez pu voir, la peste me renie;

1390   Cela valait morgué mieux qu'une Comédie.

Il tâche à se résoudre, et croit que de pas...

ANGÉLIQUE.

Mais où l'as-tu laissé ?

L'ESPÉRANCE.

Je l'ai laissé là-bas

Avec ces aigrefins que je mène à l'armée,   [ 15 Aigrefin : Homme rusé et qui vit d'industrie. [L]]

Qui lui soufflent au nez du tabac en fumée ;

1395   Plus ils faisaient les fous, plus il est sérieux.

ANGÉLIQUE.

Il est bien étonné de se voir avec eux.

L'ESPÉRANCE.

Oui, ma foi, car ce sont d'assez bonnes figures.

ANGÉLIQUE.

Ah que pour mon dessein j'ai mal pris mes mesures !

Avecque mon épée il blessera quelqu'un.

L'ESPÉRANCE.

1400   Bon ; son épée, et rien, Madame, c'est tout un :

Vous verrez là-dessus son attente trompée ;

J'ai tantôt fait river le bout de son épée.

ANGÉLIQUE.

Le brave L Espérance entend à demi-mot.

L'ESPÉRANCE.

Je ne nous mouchons pas de la patte d'un sot,

1405   Madame, et Dieu merci j'y mettons bien la nôtre.

ANGÉLIQUE.

Il faut que ce discours fasse place à quelqu'autre.

Commençons.

L'ESPÉRANCE.

Je l'entends, il a fait bande à part.

Si vous voulez bien rire, écoutez-le à l'écart.

SCÈNE IV.

MONSIEUR LE BLANC seul sur le théâtre, avec son habit de soldat, et les autres.

Dans une entrée.

Quel équipage, hélas ! Ma peine est sans seconde ;

1410   Il faut aller en Flandre, ou bien en l'autre Monde,

Me voir en garnison, pour me sauver de pis,

Et quitter pour jamais la vie, ou mon pays.

C'en est fait, me voilà, malgré ma résistance,

Soldat de la façon de Monsieur L Espérance;

1415   Ce fripon m'a donné deux écus malgré moi,

M'a fait boire sans soif à la santé du roi,

A paré vingt pieds-plats de semblables jaquettes,

A mis en marmottant mon nom sur ses tablettes,   [ 16 Marmotter : Parler confusément entre ses dents. [L]]

A troqué de son chef, sans consulter mon choix,

1420   En habit de goujat, mon habit de bourgeois ;

S'est moqué du malheur où mon amour m'expose,

Et s'est fait mon parrain, pour m'appeler la Roze.

Si pour me consoler, et pour servir le Roi,

Tous les Cocus venaient en Flandre avec moi,

1425   Je pourrais me vanter, malgré la raillerie,

D'aller en garnison en bonne compagnie.

Si je trouvais moyen de sortir de céans....

Mais j'aperçois Cato, prenons mieux notre temps.

SCÈNE V.
Monsieur Le Blanc, Cato, et le reste dans l'Entrée.

MONSIEUR LE BLANC.

Elle pleure, je crois. Qu'as-tu, ma chère ? Écoute;

CATO, faisant la pleureuse.

1430   Vous avez mis céans, Monsieur, tout en déroute;

Et notre maître....

MONSIEUR LE BLANC.

Hé bien ?

CATO.

Il est pis qu'enragé,

Là-haut, en vous quittant, il a tout ravagé ;

Lucinde aurait sans nous essuyé sa colère,

Il la voulait tuer. Voyez la belle affaire !

MONSIEUR LE BLANC.

1435   Il n'en a rien fait ?

CATO.

  Non ; mais devant qu'il soit nuit,

Il la veut du logis faire emmener sans bruit,

Et veut que... La douleur m'empêche la parole.

MONSIEUR LE BLANC.

Hé bien, dis, que veut-il ?

L'ESPÉRANCE, dans l'entrée.

Elle fait bien son rôle.

CATO.

Qu'elle aille pour pleurer ses funestes amours,

1440   Passer dans un couvent le reste de ses jours.

MONSIEUR LE BLANC.

Quel malheur ! Je croyais que tu m'allais apprendre

Qu'il eut fait enrôler, pour l'envoyer en Flandre.

CATO.

Où voyez-vous qu'un homme à qui l'on s'est fié,

Cherche à tromper les gens, quand il est marié ?

MONSIEUR LE BLANC.

1445   Mais où diable vois-tu, toi qui me fais la mine,

Qu'on enrôle les Gens, pour aimer leur Voisine?

CATO.

Sans vous flatter, Monsieur, vous le méritez bien.

Vous êtes bien heureux...

MONSIEUR LE BLANC.

Quittons cet entretien,

Et me dis, aussi bien le souvenir me blesse,

1450   S'il n'est aucun moyen de tenir ta promesse

Touchant cette beauté qui venait visiter...

CATO.

Elle est là-haut, Monsieur, elle y vient de monter.

MONSIEUR LE BLANC.

Elle vient visiter Monsieur le Capitaine?

CATO.

Voyant qu'à l'adoucir notre adresse était vaine,

1455   Ne sachant plus que faire, ou de quoi m'aviser,

Je la viens d'amener, afin de l'apaiser.

MONSIEUR LE BLANC.

Si tu veux voir mes maux mêlés de quelque joie,

Cato, fait, s'il se peut, qu'un moment je la voie.

Tu m'as fait espérer...

CATO.

Comment faire, Monsieur ?

MONSIEUR LE BLANC.

1460   Que fait le Capitaine ?

CATO.

  Il est avec sa soeur.

MONSIEUR LE BLANC.

Profitons de ce temps, Cato.

CATO.

Comment s'y prendre ?

MONSIEUR LE BLANC.

Comment ? Va de sa part la prier de descendre ;

Dis-lui qu'il est ici.

CATO.

Ne verra-t-elle pas...

MONSIEUR LE BLANC.

J'éteindrai la chandelle, et lui parlerai bas.

1465   Je n'attends pour partir, dedans cette occurrence,

Que la commodité de Monsieur L Espérance :

Il est nuit ; à mes feux cesse de t'opposer,

Va...

CATO.

Je n'ai pas le coeur de vous rien refuser,

Je risque tout pour vous ; je vais quérir la belle ;

1470   Quand vous nous entendrez, éteignez la chandelle.

SCÈNE VI.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Mieux que je n'espérais, mes soins ont réussi,

Et j'aurai le plaisir de partir éclairci.

Il vaut mieux, à mon sens, quelque soin qu'il en coûte,

Être sûr une fois, qu'être toujours en doute ;

1475   Cet éclaircissement peut-être produira...

SCÈNE VII.
L'Espérance, Monsieur Le Blanc.

L'ESPÉRANCE.

Eh, La Roze ?

MONSIEUR LE BLANC.

Plaît-il ?

L'ESPÉRANCE.

Que diable fais-tu là ?

MONSIEUR LE BLANC.

Ah j'enrage, mon corps va changer de demeure.

L'ESPÉRANCE.

Je nous en vons partir.

MONSIEUR LE BLANC.

Quand partir ?

L'ESPÉRANCE.

Tout à l heure.

As-tu ce qu'il te faut dedans ton havre-sac ?  [ 17 Havre-sac : Anciennement, nom du grand sac de peau que les fantassins portaient sur le dos dans les marches. [L]]

1480   T'es-tu fait acheter des pipes, du tabac ?

MONSIEUR LE BLANC.

Non, et n'ai point mangé depuis que l'on me traite...

L'ESPÉRANCE.

Va, je boirons un coup tantôt à la Villette ;

Marche à moi.

Il fait semblant de marcher.

MONSIEUR LE BLANC.

Comment donc, partir si promptement ?

Différons, s'il se peut, d'une heure seulement.

L'ESPÉRANCE.

1485   Il est morgué plaisant ! Veux-tu que pour te plaire,

Avec mon Commandant je me fasse une affaire ?

Marche.

MONSIEUR LE BLANC.

Mais...

L'ESPÉRANCE, le tirant par le bras.

Marche donc, ou tu seras traité...

MONSIEUR LE BLANC.

Prenez ces trois louis pour boire à ma santé,

Et ne me forcez point...

L'ESPÉRANCE, ôtant son chapeau, et lui faisant la révérence.

Ah Monsieur de la Roze,

1490   Deux heures plus ou moins, ne font rien à la chose ;

Je partirons tantôt, puisque vous le voulez ;

Je m'en vais boire un coup en attendant.

MONSIEUR LE BLANC.

Allez.

SCÈNE VIII.

MONSIEUR LE BLANC, seul.

Sans argent, mille coups relançaient ma prière.

J'entends venir quelqu'un, éteignons la lumière.

SCÈNE IX.
Cato, Monsieur Le Blanc, Madame Le Blanc.

CATO.

1495   Monsieur, voilà Madame.

MONSIEUR LE BLANC.

  Il suffit, laisse-nous :

Écoutons.

MADAME LE BLANC.

Vous voyez ce que je fais pour vous ;

Je fais tous mes plaisirs, du bonheur de vous plaire.

MONSIEUR LE BLANC.

C'est elle, c'est la voix. Dieu me damne, ma Chère,

Je brûlais de vous voir, et ce dernier aveu

1500   Va porter à l'excès ce que je sens de feu ;

Vos bontés me font voir qu'il n'a rien qui vous blesse.

MADAME LE BLANC.

Non, vous ne savez point jusqu'où va ma tendresse,

Combien de vous aimer je me fais une loi,

Ni combien votre amour a de charmes pour moi.

1505   Jamais...

MONSIEUR LE BLANC.

  Pour le bonheur que votre amour m'annonce,

Souffrez que ce baiser me serve de réponse.

À part.

L'effrontée ! Elle croit être avec son amant,

Et reçoit ses baisers fort amiablement.

MADAME LE BLANC.

M'aimerez-vous toujours ? Hélas ! Que j'appréhende...

MONSIEUR LE BLANC.

1510   Si je vous aimerai ? La plaisante demande !

On dit que vous avez un singe de mari ;

N'auriez-vous point pour lui le coeur trop attendri ?

Sur quelque empressement que mon espoir se fonde,

C'est votre époux.

MADAME LE BLANC.

Hors vous, tous les hommes du Monde,

1515   Quelque soin que l'on prît à me prouver leurs feux,

Ne peuvent rien avoir de charmant à mes yeux :

Enfin vous êtes seul le maître de mon âme,

Mon coeur ne sent d'amour que pour vous.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah l'infâme !

Vous passerez la nuit céans ; et votre époux...

MADAME LE BLANC.

1520   Je le veux bien pourvu que ce soit avec vous.

MONSIEUR LE BLANC, bas.

C'est parler sans énigme, et j'en ai pour mon compte.

Il veut tirer son épée, et ne peut.

Ton sang, âme sans foi, va réparer ma honte ;

Je suis suffisamment instruit de tes amours.

Le voilà cet époux.

MONSIEUR LE BLANC, s'enfuyant.

Au secours.

SCÈNE X.
Monsieur Le Blanc, Cato.

CATO.

Au secours,

1525   À l'aide. Ces transports vous sont-ils ordinaires ?

Êtes-vous fou, Monsieur ?

MONSIEUR LE BLANC.

Chacun sait ses affaires.

CATO.

Vous, insulter céans une femme d'honneur?

SCÈNE XI.
Monsieur Le Blanc, Cato, Damon.

DAMON.

Qui cause un tel désordre en ce logis ?

CATO.

Monsieur.

DAMON.

Mon Oncle ?

MONSIEUR LE BLANC.

Vous saurez...

DAMON.

En un tel équipage !

1530   Vous, aller à la guerre !

MONSIEUR LE BLANC.

On m'a fait...

DAMON.

  À votre âge!

Un notable bourgeois, un homme de bon sens,

Quitter, à notre insu, maison, femme, parents !

MONSIEUR LE BLANC.

C'est un tour...

DAMON.

Auriez-vous quelque méchante affaire ?

Quel désespoir vous chasse avec tant de mystère ?

MONSIEUR LE BLANC.

1535   C'est un affront, vous dis-je...

DAMON.

  Ah non, vous n'irez point.

MONSIEUR LE BLANC.

Peste du babillard.  [ 18 Babillard : Il se dit des oiseaux parleurs. Par extension, personne qui ne sait pas garder un secret. [L]]

DAMON.

Je suis ferme en ce point.

MONSIEUR LE BLANC.

Je n'ai pu m'en dédire, on m'a pris...

DAMON.

Il n'importe,

Vous ne sauriez avoir raison assez forte.

MONSIEUR LE BLANC.

Je prétends me venger...

DAMON.

Vengez-vous autrement.

MONSIEUR LE BLANC.

1540   Ah le maudit causeur !

DAMON.

  Et songez seulement

Que vous devez...

MONSIEUR LE BLANC.

Je sais tout ce que je dois faire,

Avant que vous fussiez le fils de votre père,

Pédagogue importun, dont le zèle indiscret

Me fait, malgré mes dents, gardien d'un secret.

1545   On vous dit que céans on me fait violence,

Qu'on m'a fait enrôler malgré ma résistance,

Qu'avec une recrue un certain grand pendard

M'allait mener en Flandre un quart d 'heure plus tard.

DAMON.

Qui l'a fait enrôler ?

CATO.

Monsieur le Capitaine.

DAMON.

1550   Je m'en vais lui parler.

CATO.

  N'en prenez pas la peine,

Je le vais avertir.

SCÈNE XII.
Monsieur Le Blanc, Damon.

DAMON.

L'auriez-vous insulté ?

MONSIEUR LE BLANC.

Jamais : Mais vous saurez que ce jeune éventé...

Le voici, vous allez en savoir davantage.

SCÈNE XIII.
Damon, Monsieur Le Blanc, Angélique.

ANGÉLIQUE.

Je suis fâché, voulant me venger d'un outrage,

1555   Que le sort soit tombé sur un de vos parents ;

Mais je vous en viens faire l'excuse, et vous le rends :

Malgré ce qu'il a fait, je vous en fais le maître,

Et l'aurait épargné, s'il se fut fait connaître.

DAMON.

Qu'a-t-il fait ? Quel outrage ? Et sur quoi cette peur ?

ANGÉLIQUE.

1560   Comment ! Venir céans pour suborner ma soeur ?

Chez moi, morbleu, chez moi, la soeur d'un Capitaine?

Par la mort... Mais enfin je consens qu'on l'emmène

Ou chez vous, ou chez lui, prêt à nous allier;

En faveur du parents, je veux tout oublier;

1565   Je l'aime, sans savoir même comme on le nomme,

Sa figure me plaît, je le trouve brave homme,

Au rang de ses amis je me mets aujourd'hui,

Et veux, morbleu, casser un verre avecque lui.

À l'hymen de ma soeur puisqu'il n'est plus contraire,

1570   Qu'on la fasse venir ?

MONSIEUR LE BLANC.

  Il n'est pas nécessaire.

ANGÉLIQUE.

Ne consentez-vous pas à une telle union...

MONSIEUR LE BLANC.

Il est vrai, j'y consens, mais à condition...

DAMON.

Faites que promptement...

ANGÉLIQUE.

Dites-nous, qu'elle est-elle ?

Quelque difficulté...

MONSIEUR LE BLANC.

C'est une bagatelle ;

1575   Mais jamais mon neveu ne sera son époux,

Qu'il ne se soit coupé la gorge avecque vous.

C'est la condition que je mets à la chose.

DAMON.

D'un tel emportement, qui peut être la cause ?

Mon Oncle, voulez-vous me mettre au désespoir ?

MONSIEUR LE BLANC.

1580   J'ai mis la belle à prix, et c'est à vous de voir...

DAMON.

À vouloir son trépas, quel motif vous engage ?

En avez-vous reçu quelque sensible outrage ?

MONSIEUR LE BLANC.

Oui.

DAMON.

J'ai, pour vous venger, le coeur assez hardi ;

Mais je prétends savoir...

MONSIEUR LE BLANC.

C'est que cet étourdi,

1585   Qui fait le goguenard, qui rit, et qui se cache,

Me fait...

DAMON.

Hé bien ?

MONSIEUR LE BLANC.

Cocu, puis qu'il faut qu'on le sache.

DAMON.

Lui ? Votre femme a pu...

ANGÉLIQUE.

Je réponds de sa foi,

Tant qu'elle n'aura point d'autre galant que moi.

MONSIEUR LE BLANC.

Cependant je le suis, et Monsieur la gouverne...

ANGÉLIQUE.

1590   Si c'est de ma façon, je veux que l'on me berne;

Vous le mériteriez, mais un certain défaut...

MONSIEUR LE BLANC.

Fort bien. Vous n'avez pas une belle là-haut,

Qui vous vient visiter, qui souffre vos caresses ?

ANGÉLIQUE.

Nous autres Officiers manquons-nous de maîtresses ?

1595   Il est vrai, j'en conviens, mais...

DAMON.

  Mais enfin sachons...

ANGÉLIQUE.

Elle n'est point sa femme, et je vous en réponds.

MONSIEUR LE BLANC.

Non, car elle est la vôtre.

DAMON.

Il faut la voir, et prendre...

ANGÉLIQUE.

Je le veux bien. Cato, qu'on la fasse descendre.

MONSIEUR LE BLANC.

Si de la belle en fait je me trouve l'époux,

1600   Hem ?

ANGÉLIQUE.

  Vous l'emmènerez tout doucement chez vous.

MONSIEUR LE BLANC.

Je serais assez sot...

ANGÉLIQUE.

Calmez cette colère :

Je veux vous faire voir combien j'ai su lui plaire,

Vous montrer jusqu'où vont les transports des amants,

Que vos yeux soient témoins de nos embrassements,

1605   Lui donner devant vous des marques de ma flamme,

En avoir des faveurs : Et si c'est votre Femme,

Lors que quelque autre Objet aura su me charmer,

Que las de ses faveurs, ou cessant de l'aimer,

Pour m'en débarrasser, je voudrai vous la rendre,

1610   Vous serez trop heureux encor de la reprendre.

MONSIEUR LE BLANC.

Hé bien, vous l'entendez ?

DAMON.

C'est un jeune emporté ;

Mais nous lui rabattrons tantôt sa vanité :

Quand nous aurons de tout une entière assurance,

Vous verrez quelle part je prends dans cette offense.

ANGÉLIQUE.

1615   Je l'entends, vous serez à l'instant satisfait.

MONSIEUR LE BLANC.

Qu'en dites-vous ?

DAMON.

Je crois que c'est elle en effet.

SCÈNE XIV.
Angélique, Damon, Monsieur Le Blanc, Madame Le Blanc, Cato.

ANGÉLIQUE.

Permettez qu'à leurs yeux, quelque soin qui les touche,

Je prenne deux baisers sur cette belle bouche.

MONSIEUR LE BLANC.

La baiser à mes yeux ! Ventre.

Il met le pied sur la garde de son épée pour la tirer, et ne peut.

DAMON.

Dans sa maison !

MONSIEUR LE BLANC.

1620   Oui, je veux tout tuer.

DAMON.

  Vous n'avez pas raison.

MONSIEUR LE BLANC.

Qu'importe ? Âme sans foi, peste de ta famille.

MADAME LE BLANC.

Pouvez-vous me blâmer, de baiser une fille ?

DAMON.

Une fille !

ANGÉLIQUE.

Oui, ma foi, c'est à mon grand regret ;

Aussi bien est-il temps d'éventer ce secret.

MONSIEUR LE BLANC.

1625   Quoi, c'est une fille ?

DAMON.

  Oui, la chose est assurée.

MONSIEUR LE BLANC.

Ah si je l'avais su, que je l'eusse bourrée !

Mais pourquoi, s'il vous plaît, ce beau déguisement ?

ANGÉLIQUE.

Pourquoi ? Pour vous montrer à faire le galant,

Et vous apprendre, ayant une femme bien faite,

1630   À n'aller point ailleurs débiter la sornette,  [ 19 Sornette : Discours frivole, bagatelle. [L]]

À vous tenir content du nom de votre époux,

Sans chercher à tromper les gens plus fins que vous.

MONSIEUR LE BLANC.

Elle a parbleu raison, et l'aventure est drôle ;

Elle a, pour l'en blâmer, trop bien joué son rôle :

1635   Mais puis-je m'assurer, Parent, que cet aveu

Ne soit point un moyen de mieux couvrir leur jeu ?

DAMON.

Non, vous pouvez l'en croire, après cette assurance.

MONSIEUR LE BLANC.

Il serait bon de voir, la chose est d'importance.

ANGÉLIQUE.

Il n'en est pas besoin, voilà votre garant.

MONSIEUR LE BLANC.

1640   Songeons à son repos, pour celui qu'il me rend.

SCÈNE DERNIÈRE.
Monsieur Le Blanc, Madame Le Blanc, Damon, Lucinde, Angélique.

LUCINDE.

Mon frère est arrivé, nous voilà hors de peine.

ANGÉLIQUE.

Comment, le Capitaine ?

MONSIEUR LE BLANC.

Encore un capitaine !

Je pense qu'il en pleut. Votre hymen se fera,

Mais ce sera demain, ou quand il vous plaira;

1645   J'y consens : cependant je vais reprendre haleine ;

Et salue humblement LA FILLE CAPITAINE.

 


Extrait du Privilège du Roy.

Par Grace et Privilège du Roy, donné à Saint Germain en Laye le 17 jour de Décembre 1671. Signé, Par le Roy en son Conseil, D'ALENCE : Il est permis au Sieur Montfleury, de faire imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, une pièce de Théâtre de sa composition, intitulée LA FILLE CAPITAINE, et ce durant cinq années, à compter du jour que ladite pièce sera achevée d'imprimer pour la première fois : Et défenses sont faites à tous autres Imprimeurs ou Libraires, de l'imprimer ou faire imprimer, vendre et débiter, sans le consentement de l'Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine aux contrevenants de cinq cens livres d'amende, confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérËts, ainsi que plus au long il est porté par ledit Privilège.

Registré sur le Livre de la Communauté, suivant l'Arret de la Cour de Parlement, le 30. Dec. 1671.

THIERRY, Syndic.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 4. Janvier 1672.


Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 

Notes

[1] Ellébore : Avoir besoin d'ellébore, avoir l'esprit troublé.

[2] Mercuriale : Fig. Réprimande qu'on fait à quelqu'un. [L]

[3] Sept-et-le-va : Terme de jeu. Se dit au trente et quarante, et au pharaon, pour exprimer sept fois la première mise.

[4] Cornet : gobelet pour jeter les dés.

[5] Sannes : Terme de trictrac. Ancien nom du double-six, aujourd'hui inusité. [L]

[6] Fridor : maître d'une maison de jeu en 1671. [L]

[7] Brelan : Suite de trois cartes semblable dans la plupart des jeux.

[8] Parole : Terme de jeu. Le double de ce qu'on a joué la première fois, à la bassette, au pharaon, etc. Gagner le paroli. Jouer au trictrac partie, paroli et le tout. [L]

[9] Décours : Décroissement de la lune ; le temps qui s'écoule de la pleine lune à la nouvelle. Se dit aussi quelquefois du déclin des maladies. [L]

[10] Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

[11] Pied-plat : Individu inculte, de base extraction. [CNRTL]

[12] Émerillonné : Vif, éveillé comme un émerillon. [L]

[13] Émerillonner : Prendre une humeur gaie et joviale. [Litré]

[14] Chanter pouille : Dire des pouilles, faire des reproches. [L]

[15] Aigrefin : Homme rusé et qui vit d'industrie. [L]

[16] Marmotter : Parler confusément entre ses dents. [L]

[17] Havre-sac : Anciennement, nom du grand sac de peau que les fantassins portaient sur le dos dans les marches. [L]

[18] Babillard : Il se dit des oiseaux parleurs. Par extension, personne qui ne sait pas garder un secret. [L]

[19] Sornette : Discours frivole, bagatelle. [L]

 [PDF]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons