L'AMOUR SENTINELLE

OU LE CADENAS FORCÉ

COMÉDIE

M. DC LXIX.

Par le Sieur D. C. de NANTEUIL. Comédien de la Reine.

À LA HAYE


Texte établi par Paul Fièvre à partir de l'Édition critique établie par Svitlana Ovdiienko dans le cadre d'un mémoire de master sous la direction de Georges Forestier.

Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/03/2025 à 09:35:47.


A SONALTESSE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE

MONSEIGNEUR.

Si cette petite Comédie , que je prends la liberté de vous offrir, me fait passer pour un fâcheux.

Votre ALTESSE s'en doit prendre à l'air trop obligeant dont elle reçoit les gens, et de la bonté qu'elle a pour des personnes, qui ne lui peuvent offrir que des faibles vers, pour la remercier de toutes les grâces qu'elle leur fait.

Je vous prie cependant, MONSEIGNEUR, de vous ressouvenir de l'honneur de Votre protection, que vous me promîtes si généreusement, lorsque je pris la hardiesse de vous assurer de mes Respects et de me dire, si c'est cette même bonté, que vous eûtes pour moi, qui m'oblige d'être importun à Votre Altesse, en lui offrant le premier enfant de ma Muse. J'espère que ce petit présent, que je vous fais m'acquittera d'une dette très considérable, s'il a le bonheur de vous divertir dans la lecture que vous en ferez. La gloire sera grande pour moi, sans doute, si la première pièce de théâtre que j'ai mis en jour, peut plaire à un des plus illustres Princes de la terre, et si lui ayant consacré mon premier ouvrage je puis l'assurer, que je suis avec un profond respect.

Monseigneur

De Votre Altesse

Le très humble et très obligé très obéissant Serviteur.

D.C. de NANTEUIL.


ACTEURS.

CLIDAMANT, amoureux d'Isabelle.

ISABELLE, maîtresse de Clidamant.

FLORANT, tuteur d'Isabelle.

FABRICE, marquis ridicule.

FERNANT, voisin de Florant.

CROCTIN, valet de Clidamant.

LISETTE, suivante d'Isabelle.

ROGUEPINE, valet de Fabrice.

CARLOS, page de Clidamant.

TROUPES de CROCHETEURS, d'ARLEQUINS et de DANSEURS.

La scène est à Paris.


ACTE I

SCENE I.
Clidamant, Croctin.

CROCTIN.

Ce dessein vous surprend.

CLIDAMANT.

J'en suis tout interdit.

CROCTIN.

Vous le serez bien plus, lors que j'aurai tout dit,

Vous vous plaignez d'un mal, et je me plains d'un autre,

Vous voyez ma tristesse, et moi je vois la vôtre,

5   Vous aimez Isabelle et Florant l'aime aussi,

CLIDAMANT.

Que je suis malheureux.

CROCTIN.

Que faire à tout ceci.

Ma foi je n'y vois goutte.

CLIDAMANT.

Il faudra que Lisette...

Mais viens prendre un billet.

CROCTIN.

Ni billet, ni billette  [ 1 Billette : Petit écriteau placé aux endroits où un péage est établi, pour avertir les passants d'acquitter le droit. [L]]

Ne sera point porté.

CLIDAMANT.

Pourquoi ? Dans sa maison...

CROCTIN.

10   Quand vous parlez ainsi, vous parlez sans raison.

Vous dites qu'en amour vous n'êtes pas novice,

Mais vos raisonnements ne sont qu'un pur caprice.

CLIDAMANT.

Te connaît-il ?

CROCTIN.

Qui moi ? Jamais il ne m'a vu.

CLIDAMANT.

Il faudra que tu fasse...

CROCTIN.

Et tout cela conclu,

15   Que prétendez vous faire.

CLIDAMANT.

  Une chose admirable,

Que tu feras.

CROCTIN.

Qui moi ? Que je me donne au Diable

Si j'y vais.

CLIDAMANT.

Tu pourras, quand il sera sorti,

Entrer dans sa maison.

CROCTIN.

Quand il serait parti,

Pour aller en Ecosse, ou bien en Allemagne,

20   On voit certain Mouchart, qui souvent m'accompagne.

C'est pourquoi je vous dis, que si l'on me tenait,

On me ferait grand chère, ou l'on me mènerait

Dans le grand Châtelet, dans la Conciergerie,

J'y pourrais demeurer le reste de ma vie,

25   On a vu des décrets de tout temps contre moi,

Sans savoir la raison ni comment ni pourquoi,

On voit tant d'Innocents périr pour les coupables.

CLIDAMANT.

Je suis plus malheureux que les plus misérables,

Si tu veux à présent m'abandonner.

CROCTIN.

Poussez.

30   Je veux vous faire grâce.

CLIDAMANT.

Il suffit,

CROCTIN.

  C'est assez.

Dusse je être pendu par mon col tout à l'heure,

Si je ne vais parler jusques à sa demeure...

CLIDAMANT.

À ma chère Isabelle.

CROCTIN.

Oui je vous le promets

Vous me permettez bien.

Il lui parle bas.

CLIDAMANT.

Oui, je te le promets

35   Fais ce que tu voudras.

CROCTIN.

  Il faut vous satisfaire.

J'y vais tout de ce pas, rien ne m'en peut distraire,

Mais je suis arrêté, car je vois notre amant

Plus malheureux que n'est ...

SCÈNE II.
Clidamant, Croctin, Isabelle, Lisette.

ISABELLE.

Est-ce vous Clidamant ?

CLIDAMANT.

Oui, Madame, c'est moi[.]

LISETTE.

Croctin ?

CROCTIN.

Quoi ?

LISETTE.

C'est ton maître ?

CLIDAMANT.

40   Non, Madame, à vos yeux je n'osais pas paraître.

De peur d'être connu de ce fâcheux jaloux,

Je n'osais seulement passer près de chez vous

Je craignais ...

ISABELLE.

Quand on aime on ne saurait rien craindre,

Votre inconstance seule ...

CLIDAMANT.

Et pouvez vous vous plaindre,

45   Lors que vous m'ordonnez d'abandonner ces lieux,

Que je n'osais quitter, malgré les envieux,

Que je ne consens point que par obéissance,

Vous me venez d'abord accuser d'inconstance.

Hélas si vous voyiez jusqu'au fond de mon Coeur

50   Vous y verriez empreinte une vive douleur.

ISABELLE.

Oui, je vois, Clidamant, que vous m'aimez encore.

Je vois que vous avez ...

CROCTIN.

Madame il vous adore,

Je suis homme d'honneur, croyez moi sur ma foi,

LISETTE.

Tu crois l'être, Croctin, mais tu te trompes.

CROCTIN.

Quoi,

55   Je te vois contre moi pousser ton éloquence,

Tu veux te gendarmer, voyant que la finance,

Ne trotte pas chez nous comme l'on voudrait bien,

Laisse là mon amour, je ne veux point du tien.

LISETTE.

Quoi, Croctin, contre moi tu te mets en colère.

CROCTIN.

60   À parler franchement je ne veux pas te plaire,

Et quant on me déplaît, je veux dire...

LISETTE.

Comment ?

Tu croirais donc beaucoup t'abaisser en m'aimant.

CROCTIN.

Non, je m'agrandirais entrant dedans ta couche,

Tu voudrais en tâter, je t'entends, fine mouche,

65   Je t'en ferai goûter quand nous serons chez nous.

LISETTE.

De quoi ? Du mariage ?

CROCTIN.

Et oui.

LISETTE.

Pour mon époux,

Je te veux bien, au moins.

CROCTIN.

Va je te veux de même.

CLIDAMANT.

Croctin fera l'affaire, usant du stratagème ...

CROCTIN.

OuI, vous pourrez vous voir et vous parler tous deux.

ISABELLE.

70   Et s'il en vient à bout : nous serons trop heureux,

Je lui ferai du bien en lui donnant Lisette,

CLIDAMANT.

Moi je saurai, ...

CROCTIN.

Comment la peste quelle emplette,

Je vous servirai bien, laissez faire Croctin,

J'ai là dedans de quoi fâcher votre matin,

75   Sans savoir la raison pour laquelle il se fâche,

Je lui ferai corner que c'est le plus grand lâche,

Que l'on puisse trouver de Paris au Japon,

Puis vous saurez...

ISABELLE.

Mais...

CROCTIN.

Mais quoi ? Que dira-t-on ?

ISABELLE.

Mais s'il allait savoir.

CROCTIN.

Que saurait il ? J'enrage,

80   Lui qui n'a jamais vu les traits de mon visage,

Me reconnaîtra-t-il ? S'il ne m'a jamais vu.

CLIDAMANT.

Fais à ta fantaisie.

CROCTIN.

Et bien en suis-je cru,

Si je fais mon devoir.

CLIDAMANT.

Va nous te laissons faire.

CROCTIN.

C'est assez, votre face excite ma colère,

85   Retirez vous, Madame, allez vous en chez vous,

Et vous, Monsieur, aussi faites gille chez nous,  [ 2 Gille : Faire gille, loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir. [L]]

Il suffit que je vois le fond de ce mystère,

Mais quelqu'un vient, allons commencer notre affaire.

SCÈNE III.
Florant, Fernant.

FLORANT.

Voyez, mon cher voisin, si je suis malheureux,

90   Vit on jamais un homme à mon âge amoureux

Amoureux à tel point mon ardeur est extrême.

FERNANT.

Quand on aime pourtant l'on n'agit pas de même,

On ne maltraite pas l'objet de son amour,

FLORANT.

Il est vrai, je la bas au moins vingt fois le jour,

95   Quand la colère emporte on n'en est pas le maître.

FERNANT.

Pourquoi la battez vous ?

FLORANT.

Je sais qu'un certain traître,

Chut au moins sur ce point.

FERNANT.

Quoi ?

FLORANT.

Ce n'est pas pour vous,

Pour faire court, il vient la visiter chez nous,

Mais si je l'y puis voir ou je veux qu'on me berne,

100   Si je ne le mets pas dans un lieu subalterne,

Il en pourra goûter, car souvent l'on sait bien,

Quoi qu'il en soit, enfin cela ne touche en rien.

Il la voit donc souvent, je ne le puis connaître,

Les cornes bien souvent doucement peuvent croître,

105   Mais j'y veux donner ordre et dedans peu de temps,

Je le pourrai connaître et m'en aller aux champs,

Quand il sera coffré, je n'aurai rien à craindre.

FERNANT.

Isabelle pourrait très justement se plaindre,

Si vous en agissiez de cette façon là.

FLORANT.

110   Ne voyez vous pas bien que ce n'est que cela,

Qui me fait hésiter et que ma jalousie,

Se fait voir au quartier comme une fantaisie,

Qui me ferait passer à mon nés pour un fou,

Si je ne savais pas les moyens et par où,

115   Me tirer à présent d'une fâcheuse affaire.

FERNANT.

Il est vrai celle là n'est pas fort ordinaire.

FLORANT.

J'y donnerai bon ordre et devant qu'il soit peu

Le commerce aura fin, ou nous verrons beau jeu.

FERNANT.

Dans vos raisonnements, vous êtes admirable,

120   Pouvez vous empêcher qu'il ne la trouve aimable,

S'ils s'aiment bien tous deux que faire sur ce point,

Que me répondrez vous ?

FLORANT.

Qu'il ne la verra point,

Que je l'enfermerai. De plus s'il faut se plaindre,

Je sais bien comme on fait.

FERNANT.

Il faut toujours tout craindre,

125   Isabelle entre nous dépend elle de vous,

Jusques à supporter votre fâcheux courroux ?

FLORANT.

Oui, comme étant tuteur il faut qu'elle en dépende,

Elle en mordra ses doigts, ou je veux qu'on me pende,

Je sais bien les moyens de lui faire quitter,

130   Le jolI damoiseau qui la vient mugueter,

Il verra dés ce soir à quel point je me chausse,

Si j'ai raison ou non, ou si la chose est fausse.

FERNANT.

Tous vos emportements sont ici superflus,

Croyez vous qu'ils viendront vous parler la dessus.

FLORANT.

135   Vous ne m'obligez pas ...

FERNANT.

  Je ne veux plus rien dire,

Si non que l'on doit craindre un revers de satyre,

Je vous parle en amI, lorsque je parle ainsi.

FLORANT.

Je vous suis obligé. Je vous disais aussi,

Qu'il serait bon de mettre à leurs voeux quelque obstacle.

FERNANT.

140   Si vous faisiez cela vous feriez un miracle,

Car il est difficile alors qu'on est aimé,

D'abandonner si tôt ce qui nous a charmé.

FLORANT.

Il est vrai quand on aime, on aime avec furie.

FERNANT.

Voilà votre embarras.

FLORANT.

Voila la diablerie,

145   Que je ne savais pas et qu'il fallait savoir.

FERNANT.

Vous pouvez cependant user de mon pouvoir,

Vous savez que je suis tout à votre service,

FLORANT.

Vous m'obligez beaucoup.

FERNANT.

Et que c'est mon supplice,

Quant on n'en agit pas en toute liberté.

FLORANT.

150   Je vous apprendrai donc quelle est ma volonté

Pour rompre leur amour, toute mon industrie.

C'est ce soir de rentrer transporté de furie,

Chez moi, d'où je ferai sortir des Crocheteurs,

Qui feront tout pour nous.

FERNANT.

Vous avez des flatteurs,

155   Qui vous conseillent mal. Ces crocheteurs peut-être,

Sont des gens affidés, qui ne pourront paraître,

Que pour tout emporter ce qui sera chez vous,

Croyez moi, cher voisin, tirez-vous de ces coups,

C'est le plus sûr.

FLORANT.

Et bien il faut vous satisfaire.

160   Je vais vous dire tout ce que je viens de faire,

Déjà ces crocheteurs sont de bonne grandeurs

Gros, ronds et qui feront fort bien le coup d'honneur,

Après lui avoir parlé à l'oreille.

Si le galant paraît ils feront tous merveille,

Que me conseillez vous.

FERNANT.

Qui moi ? je vous conseille

165   De faire sans tarder ce que vous dites là,

C'est là le seul moyen.

FLORANT.

En effet le voilà.

Mais je prétends de plus, je vois quelqu'un, courage,

Écoutons les un peu.

FERNANT.

Tirons nous de l'orage.

SCÈNE IV.
Florant, Fernant Cachez dans la maison de Florant.
Fabrice, Roguepine.

FABRICE, appellant son valet.

Roguepine.

ROGUEPINE.

Monsieur.

FABRICE.

Approchez-vous, faquin.

ROGUEPINE.

170   Vous l'emportez sur tous.

FABRICE.

  Elle m'aime coquin

Dis moi ce que t'a dit cette belle assassine,

Elle m'estime fort, n'est ce pas Roguepine.

Son amour va ...

ROGUEPINE.

Pourquoi n'en aurait elle pas

Un Marquis, comme vous, peut il manquer d'appas,

175   Allez croyez toujours que la belle est de flamme,

Et que je sais fort bien tout ce qu'elle a dans l'âme.

FABRICE.

Mais crois tu qu'Isabelle avec tous ses attraits,

Ne m'eut pas envoyé déjà six mille traits,

Elle me charme enfin paraissant à sa vue,

180   Sitôt que je la vois mon âme est toute émue,

Elle a les yeux brillants, de belles qualités,

Un teint uni, charmant enfin tant de beautés

Règnent en cette belle et c'est assez te dire.

Puisque mon coeur sans cesse après elle soupire,

185   Car tu peux bien juger qu'un homme comme moi,

Ne voudrait pas aimer si ce n'était de quoi,

Je ne ressemble pas Clidamant de Moncade.

Qui se laisse emporter à sa seule boutade

Et...

ROGUEPINE.

Comment pouvez-vous vous retirer des coups,

190   Que l'on prépare ici pour se railler de vous[.]

FABRICE.

Ma perruque est jolie et mon point admirable,

Oui je suis un Marquis, mais tout à fait aimable,

J'ai du coeur.

ROGUEPINE.

Comme un boeuf votre mère l'a dit.

FABRICE.

Mes canons sont fort bien, j'ai de plus du crédit,

195   Bref en tout et par tout ma personne charmante

Pourra bien contenter ma maîtresse dolente.

ROGUEPINE.

Je contenterais bien Lisette ma guenon,

Elle me dit souvent approche, mon mignon,

Roguepine mon fils. Touchant votre maîtresse,

200   Elle vous aime fort, elle a de la tendresse,

La pouponne vous lorgne, et fait bien sur ma foi.

Mais à propos, Monsieur, a-t-elle bien de quoi.

FABRICE.

Roguepine elle est riche.

ROGUEPINE.

Elle est bien égrillarde,

Du moins elle paraît un tant soit peu gaillarde,

205   Qu'en dites vous, Monsieur, disant la vérité,

Je crois ne pas pécher contre la charité,

N'est ce pas.

FABRICE.

Tu te trompes elle est sage.

ROGUEPINE.

Ou je meure...

FABRICE.

Je te la ferai voir devant qu'il soit une heure.

Tu pourras juger d'elle, et si dans sa beauté,

210   Tu ne trouveras pas quelle est sa qualité.

Tu diras qu'un amant parle pour sa maîtresse,

Qu'il dit tout ce qu'il peut et fut elle tigresse.

Tu verras si j'impose ou si c'est vérité,

Et tu pourras connaître enfin cette beauté.

ROGUEPINE.

215   Je sais que vous l'aimez comme on voit qu'elle est belle.

FABRICE.

De toutes les beautés elle est le seul modèle,

Tu connaîtras après si semblables appas,

Peuvent charmer un coeur en ne le perdant pas,

Tu l'avoueras toi même et si sans nulle feinte,

220   L'on ne peut pas aimer tant de beautés. Aminte,

Polixène, Herminie, Andromaque, Didon,

Si vous étiez ici...

ROGUEPINE.

Vous les aimeriez.

FABRICE.

Non,

Je ne quitterais pas mon aimable Isabelle.

Attends moi, je m'en vais entrer chez cette belle.

ROGUEPINE.

225   Vous me faite plaisir,

FLORANT.

Dans la maison aux crocheteurs apres que Fabrice est entre.

  Allons enfants poussez.

FABRICE, en sortant.

Me maltraiter ainsi.

ROGUEPINE, aux crocheteurs.

C'est mon maître rossez.

Les crocheteurs ayant mis dehors le Marquis se retirent, hors un, qui danse une entrée pour finir l'acte.

ACTE II

SCÈNE I.
Fabrice, Roguepine.

ROGUEPINE.

Il faudrait modérer l'ardeur qui vous transporte,

FABRICE.

Comment, comme un Coquin me voir mettre à la porte,

Et courir dessus moi le bâton à la main,

230   Ah ! je me vengerai de ce coup inhumain,

ROGUEPINE.

Et ils frappaient si fort.

FABRICE.

Jaloux insupportable

Lâche, infâme.

ROGUEPINE.

Il est vrai que ce coup est pendable

C'est être bien cruel que de frapper ainsi,

Un Marquis comme vous, un amoureux transi,

235   Ces Messieurs là pourtant paraissaient en furie.

Et s'ils n'entendaient pas beaucoup de raillerie,

Comment vous ont ils pris ?

FABRICE.

Étant entré d'abord

Florant criait tout haut, êtes vous bien d'accord.

Les autres répondants nous le sommes sans doute,

240   J'ai vu certaines gens, étrillez quoi qu'il coûte,

A dit Florant. Après ils ont frappé sur moi.

ROGUEPINE.

J'ai gagné le taillis, sans leur dire pourquoi,

Ces Messieurs étaient là pour vous faire la nique.

Voyant sur votre dos qu'ils chantaient la musique,

245   En battant la mesure et courant après vous,

J'ai bien jugé qu'après ils viendraient dessus nous.

Sans cela vous savez que j'aurais pris la peine,

De pousser une lame au fond de leur bedaine,

J'ai le coeur assez bon, quand on vient m'attaquer,

250   Pour pousser une botte et ne la point manquer,

FABRICE.

Que ne faisais tu donc paraître ton courage,

ROGUEPINE.

C'est que je ne suis pas un brave à triple étage,

FABRICE.

Tu nous aurais fait voir si tu dis vérité.

ROGUEPINE.

Je vous aurais fait voir grande témérité.

FABRICE.

255   Il faudra nous venger Roguepine.

ROGUEPINE.

  J'y pense,

On pourra nous venger au bout d'une potence,

Si l'on entend parler que nous voulions tous deux,

Nous venger en tuant ces pauvres malheureux,

Vous savez que je suis tout à votre service,

260   Mais non pas pour vouloir suivre votre caprice,

Si j'allumais le feu pour le mettre chez vous,

On pourrait m'accuser d'un peu trop de courroux,

Puis l'on me mènerait dedans quelque Justice,

Ou l'on préparerait tout ce beau sacrifice,

265   Et pour une sottise, où je n'ai point trempé,

L'on me viendrait lorgner quand je serais grimpé.

Ce n'est point mon humeur, je vous le dis sans honte,

Que pour venger vos coups la rage me surmonte.

Puis quand je vois le fond du prétendu malheur,

270   Mon dépit se retire et je n'ai plus de coeur,

Voilà comme est bâti Monseigneur Roguepine.

FABRICE.

Ah ! Malheureux poltron ...

ROGUEPINE.

Dites en ai-je la mine,

N'importe je prétends vous répondre en ce point,

Si j'ai fort peu de coeur vous, vous n'en avez point,

FABRICE.

275   L'ami laisse un peu là ta faible raillerie,

Donne moi patience.

ROGUEPINE, à part.

He l'ami sans furie,

Haut.

Retirons nous d'ici Monsieur vous savez bien,

Que cette maison-là ne nous procure rien,

Qui soit fort bon pour nous et que de certains drôles,

280   Doivent faire tantôt de grandes cabrioles,

Parce que le jaloux doit épouser ce soir,

Isabelle, et qu'elle est au dernier désespoir.

FABRICE.

Roguepine, Isabelle !

ROGUEPINE.

Et bien.

FABRICE.

C'est ma maîtresse.

ROGUEPINE.

Moi je n'y puis que faire.

FABRICE.

Ha je meurs de tristesse.

ROGUEPINE.

285   Je ne m'étonne plus si l'on vous a battu,

On devait vous tuer homme plein de vertu,

Marquis des Beaux Marquis tout rempli d'impudence,

On devait vous donner au milieu de la panse

Trois coups de carabine après avoir osé

290   Entrer chez un Rival sans l'avoir disposé,

Car si vous m'eussiez dit ô cervelle incurable,

Que Florant pouvait tout, sur ce qui vous accable,

Je vous aurais donné de quoi le tourmenter,

Et vous l'eussiez pu voir sans pouvoir rien tenter,

295   Votre dos n'aurait pas besoin d'un peu de graisse :7

Vous allez bonnement sans entendre finesse,

Chez un Rival qui vient de vous jouer d'un tour,

Et je me mêlerais encor' de votre amour,

J'aimerais mieux mourir que de me mettre en tête,

300   De servir un Marquis qui n'est rien qu'une bête,

Ce sont deux qualités admirables pour vous.

FABRICE.

Vous tairez vous, maraud.  [ 3 Maraud : Terme d'injure et de mépris. Celui, celle qui ne mérite pas de considération. [L]]

ROGUEPINE.

Et bien soit taisons nous,

Mais quelqu'un vient sortons,

FABRICE.

Que je suis misérable.

ROGUEPINE.

Suivez moi seulement.

SCÈNE II.
Clidamant, Croctin.

CROCTIN.

Qu'il était délectable !

305   Qu'il était bon ce vin c'était du vin muscat.

CLIDAMANT.

Je t'en ferai goûter et du plus délicat,

Tu vois quand on me sert qu'il y va de la gloire.

CROCTIN.

Que c'est un grand plaisir que de manger et boire,

Pourtant quand je suis seul je ne puis tortiller,

310   Je vais faire un beau coup.

CLIDAMANT.

  Tu ne fais que bailler.

CROCTIN.

Je m'en vais vous servir et je vous puis répondre,

Que par mes actions je pourrai bien confondre,

Les plus savants esprits qui se puissent trouver,

Je verrai le jaloux quoi qu'il puisse arriver,

315   Je lui dirai qu'il faut je sais comme il faut dire,

Il me dira d'abord mon ami je soupire,

Je suis si malheureux, après il toussera,

Éternuera deux fois puis il se mouchera,

Je sais bien les moyens de faire qu'il se pique,

320   Laissez faire, je veux devenir as de pique,

Si vous n'avez ce soir Isabelle avec vous,

Dût il perdre l'esprit vous serez son époux.

CLIDAMANT.

Ce sera m'obliger et de belle manière.

CROCTIN.

Mais si vous voyez plus l'objet que je révère,

325   Ressouvenez vous bien que je n'en ferai rien.

CLIDAMANT.

Lorsque je la verrai ce sera pour ton bien.

CROCTIN.

Laissez là notre bien et ne songez qu'au vôtre,

On voit du distingo du vôtre avec le nôtre.

CLIDAMANT.

Je ne lui parle plus.

CROCTIN.

Que cela serait beau,

330   Que j'allasse épouser et la vache et le veau.

CLIDAMANT.

Croctin de mon côté tu n'auras point d'ombrage.

CROCTIN.

Ce sera fort bien fait et si vous êtes sage,

Vous ne chercheriez point notre jaloux non plus,

CLIDAMANT.

Mais...

CROCTIN.

Vos raisonnements sont ici superflus,

335   S'il ne vous a point vu craignez qu'il ne vous voie,

Si vous ne prétendez voir souffler votre proie,

Mais j'aperçois Lisette.

SCÈNE III.
Clidamant, Croctin, Lisette.

LISETTE.

Ah ! Monsieur est-ce vous.

CROCTIN.

Ne le vois tu pas bien.

LISETTE.

Quoi maître des filous...

CROCTIN.

Le joli compliment par où ton feu débute.

LISETTE.

340   C'est fort bien raisonner.

CROCTIN.

  Tu cherche chape-chute,  [ 4 Chape-chute : Bonne aubaine due à la négligence ou au malheur d'autrui. [L]]

Car vois-tu si je suis une fois ton époux.

LISETTE.

Dis moi que feras tu ?

CROCTIN.

Souviens t'en bien.

LISETTE.

Tout doux.

CLIDAMANT.

Ne me diras tu point ce que fait ta maîtresse.

LISETTE.

Elle est toute dolente elle a de la tristesse,

345   De voir qu'elle pourra bien avoir pour époux,

Au lieu de vous Florant.

CROCTIN.

Il lui fait les yeux doux,

Je vous l'avais bien dit ce vieux Rodrigue encore,

La cajole-t-il bien ?

LISETTE.

Ma foi trop il l'adore,

J'en suis tout étonnée.

CROCTIN.

Et quoi ce vieux penard  [ 5 Penard : Terme de dénigrement. Vieux penard, ou, simplement, penard, vieillard usé. [L]]

350   Se veut donc préparer à devenir cornard,  [ 6 Cornard : Terme d'injure. Celui dont la femme est infidèle. [L]]

Va je puis t'assurer qu'il n'aura pas la peine,

De souffrir que son feu lui fasse perdre haleine,

Et qu'on te vienne dire après à nos dépens,

Que nous avons souffert qu'il ait bien pris son temps.

CLIDAMANT.

355   Tu vois ce que Croctin nous promet.

CROCTIN.

  Qu'elle espère,

Je vous l'ai déjà dit, je veux vous satisfaire,

Et je prétends de plus ...

LISETTE.

À propos le Marquis,

Qui nous montrait tantôt ce qu'il avait acquis,

Fut par deux crocheteurs et de bonne manière,

360   Étrillé comme il faut à grands coups d'étrivières.

CLIDAMANT.

Sans doute que Florant lui fit jouer ce tour.

LISETTE.

Il s'en vint au logis guidé par son amour,

Faisant bien le pimpant comme il a de coutume,

On commence à frapper comme sur une enclume,

365   Sur son dos d'importance, Isabelle à ces coups,

Descendit en tremblant croyant que c'était vous,

Mais voyant que c'était notre Marquis.

CROCTIN.

N'importe,

Je vois venir Florant au coin de cette porte,

Cachons nous bien tous trois.

SCÈNE IV.
Clidamant, Croctin, Lisette, cachée, Florant.

FLORANT.

Notre amoureux transi,

370   Apprendra son devoir en le traitant ainsi,

Il saura ce que c'est que s'en prendre à son maître,

Il frémira d'abord en me voyant paraître,

Je voudrais bien trouver un garçon comme il faut,

Pour garder Isabelle et qui fut sans défaut,

375   Que je gagerais bien un garçon de la sorte.

CROCTIN.

Bas ce demi vers.

Allez, je suis tout prêt, que le Diable t'emporte,

Qui t'étouffe pendard. Hélas ! Pauvre Croctin.

FLORANT.

Bon Dieu qu'il m'a fait peur ! Peste soit du mâtin.

CROCTIN.

Je le ferai périr et sans miséricorde,

380   C'est un filou fieffé qui mérite la corde.

FLORANT.

Qu'avez vous mon ami, vous paraissez fâché.

CROCTIN.

Monsieur c'est mon trésor qui n'était pas caché,

Que l'on me vient de prendre, et qu'un filou m'emporte,

Si je pouvais l'avoir j'irais avec main forte,

385   Le prendre et lui mettrais la main sur le collet.

FLORANT.

Vous a-t-il pris beaucoup.

CROCTIN.

Je suis si bon valet,

Si fidèle si sûr si zélé pour un maître,

Hélas ! Le coeur m'en crève ah que le monde est traître.

FLORANT, à part.

Mais si je m'en servais pour garder ma maison,

390   Je ne ferais pas mal.

Croctin bas.

  Et bon bon, notre oison,

Commence à s'amorcer ah ! s'il se pouvait faire,

Que je vous pus servir.

FLORANT.

Il n'est pas nécessaire,

De tant complimenter avez vous répondant.

CROCTIN.

Oui Monsieur.

FLORANT.

Que fait-il.

CROCTIN.

C'est Monsieur Fernidant,

395   Gentilhomme.

FLORANT.

  Il suffit j'ai certaine égrillarde,

Qu'il faudra bien garder.

CROCTIN.

Si c'est une gaillarde,

J'en aurai bien du soin ne craignez rien Monsieur,

Vous pouvez vous fier à votre serviteur.

FLORANT.

Je laisse avecques vous une plaisante Dame,

400   C'est Lisette.

CROCTIN, bas.

  Ha vraiment c'est une bonne lame.

Monsieur ne craignez rien au temps que j'y serai.

FLORANT.

On voit certain galant,

CROCTIN.

Que je le préviendrai.

Dites moi seulement comment il pourrait être,

Est il grand [?]

FLORANT.

Entre deux.

CROCTIN, bas.

C'est peut-être mon maître.

FLORANT.

405   C'est un jeune blondin mais tout à fait bien fait,

En un mot c'est Fabrice.

CROCTIN, bas.

Ah voilà bien mon fait.

Monsieur si vous vouliez j'ai certain camarade,

Qui vous servirait bien car souvent il en garde,

FLORANT.

Va vite le trouver et reviens en ce lieu.

CROCTIN, à Lisette.

410   J'y vais, va t'en chercher ses habits.

SCÈNE V.
Clidamant, et Croctin, cachés, Florant.

FLORANT.

  Ah bon Dieu.

Je ne puis craindre rien, juste Ciel quels délices,

Ah ! mon âme à présent n'est plus dans les supplices

Je ne puis plus durer, que mon bonheur est grand,

Qui te peut mieux servir que ce garçon Florand

415   Heurtons chez mon voisin ah je vous tiens la belle,

Hola Monsieur Fernant.

SCÈNE VI.
Clidamant, Croctin cachés, Florant, Fernant dans sa Maison.

FERNANT.

Qui va là qui m'appelle.

FLORANT.

Mon cher voisin c'est moi je veux vous dire un mot,

C'est Florant.

FERNANT.

Je m'en vais la peste soit du sot.

Que voulez vous voisin.

FLORANT.

Je vous demande excuse.

420   Je vous ai détourné.

FERNANT.

Nullement.

FLORANT.

  Car j'en use

Un peu trop librement.

FERNANT.

Point du tout.

FLORANT.

Écoutez.

FERNANT.

Et bien je vous entends.

FLORANT.

C'est bien fait vous doutez,

Que je viens de choisir deux garçons de courage,

Qui dedans ma maison feront nouvelle rage,

425   Ils se mettront en garde et de bonne façon,

Celui qui m'a parlé paraît brave garçon.

FERNANT.

Ont ils un répondant ?

FLORANT.

Oui voisin.

FERNANT.

Légitime.

FLORANT.

C'est Monsieur Fernidant.

FERNANT.

Il est en bonne estime

Si vous suivez l'avis d'un certain Quantenas.

FLORANT.

430   Je le sais, faut lui mettre un fort bon cadenas.

FERNANT.

Ce serait mon avis.

FLORANT.

Il faut que je le fasse.

Venez avecques moi que je la cadenasse.

FERNANT.

Je le veux bien, allons chercher un cadenas.

FLORANT.

J'en trouverai bien un, que je crains l'embarras.

Ils sortent.

SCÈNE VII.
Croctin, Clidamant.

CROCTIN.

435   Lisette met longtemps je sais ce qu'il projette,

Mais la voici qui vient. Et bien...

SCÈNE VIII.
Croctin, Clidamant, Lisette, un Arlequin portant un habit dans sa main.

LISETTE.

L'affaire est faite.

Ah Dieu ! Qu'il est chagrin.

CROCTIN.

Il ne l'est pas pour peu.

Donnant de l'argent à l'Arlequin.

Voila pour votre habit : allons Monsieur beau jeu.

Clidamant et Croctin se retirent, et l'Arlequin finit l'acte en dansant.

ACTE III

SCÈNE I.
Clidamant, Croctin, déguiséq.

CLIDAMANT.

Suis je bien à ton gré cher Croctin cette taille,

440   Que dis tu de ce port [?]

CROCTIN.

  Je veux devenir caille

Si j'ai vu de ma vie homme mieux fagoté,

Ma foi vous ressemblez à ces pendus d'été,

Si ce n'est qu'au côté vous portez une épée.

CLIDAMANT.

Que te sert de railler.

CROCTIN.

Ma crainte est dissipée.

445   Monsieur il faut du moins songer à sa leçon,

Ressouvenez vous bien du pays d 'Alençon,

Tenez-le quant à moi devant ce bourru d'homme

Parlez luI gravement je crains qu'il ne m'assomme,

Si vous parlez à lui trop franchement.

CLIDAMANT.

Pourquoi.

450   Lui parlant franchement il ne peut rien sur toi

Outre qu'il ne sais pas que c'est le stratagème.

Il ne peut pas deviner.

CROCTIN.

Isabelle elle-même

Et Lisette pourraient rompre notre projet.

CLIDAMANT.

Pourquoi le ferait elle.

CROCTIN.

Elle en a du sujet.

455   Peut-être que sait on comme il en faut découdre,

Elle ne s'y pourra peut-être pas résoudre,

CLIDAMANT.

Je connais Isabelle elle est constante.

CROCTIN.

Point.

Laissons-là les leçons qui concernent ce point,

Car j'en sais plus que vous, et si je puis vous dire,

460   Que je suis amoureux, qu'en secret je soupire.

CLIDAMANT.

Tu serais amoureux tu te moque,

CROCTIN.

Pourquoi.

Si vous êtes amant ne le suis je pas moi,

Croyez vous que l'amour ne me rompt pas la tête,

Quoi que je sois valet, peste soit de la bête,

465   Je suis de chair et d'os aussi bien comme vous,

Pourquoi ne pas l'aimer son visage est si doux.

CLIDAMANT.

Lorsque tu me disais ce que tu viens de dire,

J'ai cru que tu raillais.

CROCTIN.

Point du tout je soupire.

N'en doutez plus et c'est pour Lisette aussi bien,

470   Elle a beaucoup de fonds du moins si je n'ay rien,

Je sais bien les moyens sur quoi je me repose,

Me voyant devant moi quelque petite chose,

Pour vivre gaiement sur la fin de mes jours,

Et de couronner l'oeuvre après tous mes amours,

475   Je vous raconte tout ainsi que je le pense,

Et prétends me fier à votre intelligence,

Mais le voici qui sort.

SCÈNE II.
Clidamant, Croctin, Florant.

FLORANT.

Te voilà de retour,

CROCTIN.

Voilà mon Compagnon je la tiendrai de court.

FLORANT.

Comment vous nomme t'on.

CROCTIN.

Il s'appelle Candasmes.

480   Monsieur ne craignez rien il garde bien les femmes,

Il les serre de près pour moi je suis Croctin.

FLORANT.

Il faudra bien garder le soir et le matin,

Que personne ne vienne et sur tout bonne vue.

CROCTIN.

Ne craignez rien Monsieur je n'ai pas la berlue.

CLIDAMANT.

485   Pour garder cette fille il ne faudra que moi,

J'en réponds corps pour corps.

FLORANT.

Et que feras tu toi.

CROCTIN.

Qui moi j'empêcherai que personne ne sorte,

Et je fermerai bien soigneusement la porte,

Ce sera mon office et sans laisser entrer,

490   Qui que ce soit ...

FLORANT.

  Entrez il faut tout espérer[.]

SCÈNE III.
Croctin écoutant à la porte de Florant, Fernant.

FLORANT, à Fernant.

Il faut ...

FERNANT.

Éprouvons les voisins s'ils sont fidèles,

Et s'ils ne seraient point de fausses Sentinelles,

Allons nous déguiser le voulez vous voisin.

FLORANT.

J'y consens volontiers, achevons ce dessein.

SCÈNE IV.
Clidamant, Croctin, Isabelle, Lisette.

ISABELLE.

495   Personne ne croirait vos apparences fausses,

CROCTIN.

Que je m'en vais tantôt bien leur tailler des chausses,

Vous savez que bientôt le jaloux doit venir

Avecques son voisin pour vous entretenir,

A l'heure il se déguise et d'une humeur altière,

500   Ils viendront dégoiser de la belle manière,

Je les rosserai bien songez à vous Monsieur.

LISETTE.

Écoutez je fais tout pourvu que son honneur...

CLIDAMANT.

Je crois que vous serez de mon côté Lisette.

CROCTIN.

Elle se met toujours du côté de la Brette.

LISETTE.

505   Ne craignez rien Monsieur je vous soutiendrai bien.

CROCTIN.

Oui ! mais pour moi Monsieur qui sera mon soutien ?

CLIDAMANT.

Va ne crains rien Croctin.

ISABELLE.

Reçois ces dix pistoles.

CROCTIN.

Ah l'excellent soutien ! Agréables paroles !

CLIDAMANT.

Sans plus tarder Madame il faut sortir d'ici,

510   Vous savez que c'est vous qui faites mon souci.

Que je vous aime enfin.

CROCTIN.

Et qui vous fait paraître,

Qu'il est plus amoureux que n'est votre vieux traître.

LISETTE.

N'y consentez vous pas [?]

ISABELLE.

Ah je tremble.

LISETTE.

Pourquoi.

ISABELLE.

S'il nous allait trouver.

LISETTE.

Vraiment voire ma foi.

515   Il songe bien à nous, n'avez vous pas des gardes,

Moquez vous de cela prenez vite vos hardes.

CROCTIN.

Lisette est tout de coeur je l'aime tout à fait,

Je vous l'avais bien dit qu'elle serait mon fait,

M'aime tu bien.

LISETTE.

Oui da.

CROCTIN.

Bon chacun sa chacune,

520   Tu n'auras point du tout avec moi de rancune,

Tu verras que quand j'aime il n'en sort pas pour peu,

Puis nous ferons sortir de l'eau de notre feu.

LISETTE.

Ton esprit n'est jamais rempli que de sottise.

CROCTIN.

C'est pour te faire voir que je t'aime ma Lise,

525   Et tous ces beaux transports ces discours que je fais,

C'est pour faire la guerre à tes friands attraits.

ISABELLE.

J'y consens Clidamant vous m'aimez.

CLIDAMANT.

Je vous aime,

L'amour m'en est témoin mon ardeur est extrême.

CROCTIN.

Mais nos vieux roquentins s'en vont bientôt venir,  [ 7 Roquentin : Terme familier. Vieillard ridicule et qui veut faire le jeune homme. [L]]

530   Laissez moi je saurai bien les entretenir,

Et leur montrer combien la gloire nous est chère,

Je vois déjà Florant vêtu comme un compère,

Entrez vite je vais leur parler comme il faut,

Et leur faire gagner sans discourir le haut,

535   Nous Monsieur s'il vous plaît ayons bonne cervelle,

Car il en faut avoir faisant la Sentinelle,

Regardons bien les gens qui nous approcheront,

Et remarquons tous ceux qui nous aborderont,

Ils s'en viennent à nous mettons nous à la porte,

540   Car il nous a bien dit que personne ne sorte.

SCÈNE V.
Clidamant, Croctin, Florant, Fernant desguises.

FLORANT.

Madame est elle ici ? Cher ami dis-le nous,

Est-il ici Florant ?

CROCTIN.

Non que lui voulez vous ?

FLORANT.

Étant absent mon cher je voudrais voir la femme,

Qu'il prétend épouser.

CROCTIN.

Demandez vous Madame,

545   Sortez d'ici Monsieur je vous estropierai,

Ou bien si vous montez vous sauterez le degré.

FERNANT.

Nous sommes des amis.

FLORANT.

Eh fais nous cette grâce.

CROCTIN.

Pour cette grâce non, cette grâce est trop grasse.

CLIDAMANT.

Ils raisonnent je crois il faut leur donner cent coups.

FERNANT.

550   Retirons nous voisin,

CROCTIN.

  Retirez vous filous.

Ils les font sortir à coups de baton.

SCÈNE VI.
Croctin, Clidamant.

CROCTIN.

Nous sommes des frappeurs les plus hardis de France,

Ils sont bien étonnés.

CLIDAMANT.

Sans doute.

CROCTIN.

Je le pense,

Ils ont sujet de l'être et plus que nous je crois,

Monsieur retirons nous ils viennent sur ma foi.

SCÈNE VII.
Florant, Fernant.

FLORANT.

555   Que j'ai de bons portiers cher voisin, que je meure,

Si je ne vais quitter la maison tout à l'heure,

Allons nous en chez vous prendre nos vêtements,

Nos danseurs sont tous prêts puis nous irons aux champs.

FERNANT.

Vous serez plus heureux tantôt qu'un Roi d 'Écosse.

FLORANT.

560   Je veux que vous veniez pour danser à ma noce,

La fille m'aime fort puis je n'y perdrai rien,

J'en aurai du plaisir Croctin la garde bien,

Allons dépêchons nous.

FERNANT.

Que j'ai mal aux épaules.

FLORANT.

Ces coquins ont usé sur nous plus de vingt gaules.

FERNANT.

565   C'était un bon bâton j'en ai os rompus.

FLORANT.

Allons changer d'habits nous sommes bien repus,

Puis après nous irons sans prendre un plus long terme,

Voir ce qu'on dit de bon dans ma petite ferme

FERNANT.

Allons, je le veux bien passez Monsieur Florant.

FLORANT.

570   Passez devant passez, passez Monsieur Fernant.

Il entre dans la maison de Fernant.

SCÈNE VIII.
Croctin, Lisette.

CROCTIN.

Je ferai ce qu'il faut, fais les sortir Lisette,

Et qu'ils aillent ailleurs faire leur amourette,

Pour toi tu m'es acquise et je m'en souviens bien.

LISETTE.

Je suis à toI Croctin.

CROCTIN.

Touche tu ne tiens rien,

575   Fais les vite venir.

LISETTE.

  Ils viennent que je pense.

CROCTIN.

Bon, je les aperçois notre affaire s'avance,

SCÈNE IX.
Clidamant, Isabelle, Croctin, Lisette.

CLIDAMANT.

Madame il n'est plus temps de rien dissimuler,

C'est à moi de me taire et vous devez parler,

Si vous pouvez m'aimer je vous aime de même,

580   Vous m'avez éprouvé puis que ce stratagème,

N'est fait que pour vous seule et je vous dis assez,

L'amour m'a commandé, Madame.

LISETTE.

Obéissez,

À quoi sert entre nous un si plaisant langage,

Si Monsieur vous veut bien avoir en mariage.

585   Et que vous l'aimiez bien qu'importe t'il ?

CROCTIN.

(585)    Vraiment,

Pourquoi nous contés vous tout ce haut allemand,

Il n'est rien plus certain que pour Mademoiselle,

Je suis fort assuré qu'elle sera fidèle,

Mon Maître assurément lui tiendra bien sa foi.

ISABELLE.

590   Je n'y résiste plus ..,

LISETTE.

  Je m'engage bien moi.

Isabelle donnant un bracelet de ses cheveux à Clidamant.

ISABELLE.

Pour marquer mon amour prenez ceci pour gage,

Je m'abandonne à vous.

CLIDAMANT.

Mon coeur est en otage,

Allons Madame allons qu'il y soit à jamais,

Nous trouverons moyen de faire votre paix.

CROCTIN, à Lisette.

595   Pour moi je ne crains point que l'on nous désassemble,

Et si nous pourrons bien coucher ce soir ensemble.

LISETTE.

Croctin je te promets de vivre sous ta loi.

CROCTIN.

Je te caresserai comme il faut sur ma foi.

Ils sortent.

SCÈNE X.
Florant, Fernant.

FLORANT.

Nos gens ont fort bien fait je ne le saurais taire,

600   Ils nous ont bien battu.

FERNANT.

  Je n'y saurais que faire.

Mais de peur d'être pris en ces lieux pour galants.

Entrons dans la maison.

FLORANT.

Personne n'est dedans...

Hélas ! Je n'en puis plus, ma cervelle est troublée,

Mon esprit ne va plus, j'ai la tête fêlée,

605   Mon coeur vient de sortir on vient de le voler,

Ah ! voisin je suis mort.

FERNANT.

Il faut vous consoler.

FLORANT.

Je crains que ce ne soit le Marquis Ridicule,

Qu'en dites vous.

FERNANT.

C'est lui, quelle dure pilule

Il faut vous consoler doucement mon ami,

610   Et ne prétendre pas l'avaler à demi,

Il faut vous consoler ils reviendront peut-être.

FLORANT.

Ils ne reviendront pas, Ah ! Chien de portier traître !

SCÈNE XI.
Carlos, Florant, Fernant.

CARLOS.

Monsieur je viens ici pour Monsieur Clidamant,

Vous porter ce billet.

FERNANT.

Voyez son compliment.

FLORANT.

LETTRE

MONSIEUR.

Vous devez être sans doute surpris de la manière que j'en agis avec vous, c'est moi qui ay gardé Isabelle chez vous avec Croctin mon valet, elle est entre mes mains, et si vous souhaitez notre alliance, vous aurez la bonté de me le faire savoir par le porteur de ce billet.

Clidamant.

Florant apres avoir leu continuë.

615   Il ne l'aura jamais.

CARLOS.

  Son amour est extrême.

FERNANT, à Florant.

Vous ne pouvez l'avoir donnez lui.

FLORANT, après avoir un peu rêvé.

Bien qu'il aime,

Faites les moi venir que je les voie un peu.

Carlos sort.

Tenez mon cher voisin, j'ai perdu tout mon feu,

Mon amour s'est passé.

FERNANT.

Voisin j'en suis bien aise.

620   Vous êtes tout changé.

FLORANT.

  Je n'étais rien que braise

Mais je les aperçois qu'ils viennent droit à nous.

SCÈNE XII.
Clidamant, Isabelle, Florant, Fernant, Croctin, Lisette.

ISABELLE.

Je me jette à vos pieds.

FLORANT.

Levez vous levez vous.

CLIDAMANT.

Monsieur puis-je espérer cette beauté que j'aime.

FERNANT.

Oui oui.

CLIDAMANT.

S'il est ainsi mon bonheur est extrême.

FLORANT.

625   Elle est à vous Monsieur.

CLIDAMANT.

  Ah que je suis heureux !

Madame.

FLORANT.

C'est assez, aimez-vous bien tous deux.

Il faut nous divertir.

CLIDAMANT.

Ah Monsieur quelles grâces !

FLORANT.

Appelle nos danseurs.

CROCTIN.

Hola clinquantes faces.

Dansez.

Pendant que les danseurs venus en habit de Balet, dansent, Florant dit à Clidamant pour empescher qu'il ne parle à Isabelle devant lui.

Ils dansent bien[,] considérez leurs pas.

CROCTIN.

630   Laissez les faire allez ils n'y manqueront pas.

Après que le Ballet est fini chacun se retire et comme Croctin veut se retirer aussi, Lisette le retient et lui dit.

LISETTE.

Tiendras-tu ta promesse.

CROCTIN.

Ou si tu tient la tienne.

Dussé-je être cocu je veux tenir la mienne.

Touche la.

LISETTE.

Je le veux.

CROCTIN.

Allons nous marier

Et ne songeons après qu'à bien multiplier.

 



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Notes

[1] Billette : Petit écriteau placé aux endroits où un péage est établi, pour avertir les passants d'acquitter le droit. [L]

[2] Gille : Faire gille, loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir. [L]

[3] Maraud : Terme d'injure et de mépris. Celui, celle qui ne mérite pas de considération. [L]

[4] Chape-chute : Bonne aubaine due à la négligence ou au malheur d'autrui. [L]

[5] Penard : Terme de dénigrement. Vieux penard, ou, simplement, penard, vieillard usé. [L]

[6] Cornard : Terme d'injure. Celui dont la femme est infidèle. [L]

[7] Roquentin : Terme familier. Vieillard ridicule et qui veut faire le jeune homme. [L]

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