DEUX CAMÉLÉONS, MÂLE ET FEMMELLE SUR UNE ARBRE

DIALOGUE VII.

1830.

PAR UN PYTHGORICIEN

À PARIS, Chez FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES, rue Jacob n°24.


Texte établi par Paul Fièvre octobre 2025

Publié par Paul FIEVRE novembre 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2025 à 15:04:58.


PERSONNAGES.

LE CAMÉLON MÂLE.

LE CAMÉLON FEMELLE.

Texte extrait de "La Métempsychose ou le dialogue des bêtes par un pythagoricien", Paris, Firmin Didot, 1830. pp 39-43.


DEUX CAMÉLÉONS

Au cap de Monté, où la religion prescrit aux habitons de respecter ces animaux.

LE MÂLE.

Femelle, il fait bien chaud dans ce pays.

LA FEMELLE.

Hélas ! Oui. À peine puis-je résister à ce maudit soleil. J'envie le sort des poissons ; ils sont bien heureux d'être toujours au frais.

LE MÂLE.

Que sait-on ? Ils se plaignent peut-être du froid. Personne n'est content sur la terre,

LA FEMELLE.

Bien peu de monde au moins.

LE MÂLE.

Trouves-tu facilement de quoi te nourrir ?

LA FEMELLE.

Non, mais si tu me ressembles, c'est le moindre de tes soucis, car je pourrais vivre près d'un an sans manger.   [ 1 Ibid., p. 74]

LE MÂLE.

Et moi aussi. Cependant vivre sans manger n'est pas chose agréable.

LA FEMELLE.

J'en conviens.

LE MÂLE.

Puisque nous sommes caméléons, il faut supporter avec courage les conditions de cette existence, et en espérer une meilleure pour l'avenir.

LA FEMELLE.

Elle ne peut nous manquer, car il est impossible d'en avoir une plus misérable.

LE MÂLE.

Il darde la langue et prend une mouche. Tu vois bien que tu te trompes. Les mouches sont encore moins que nous, puisque nous les avalons. On trouve toujours un plus petit que soi.

LA FEMELLE.

Tu as raison... Dieu sait ce qu'il y avait dans cette mouche ! Peut-être un jeune étourdi ou un espion.

LE MÂLE.

Si j'en juge d'après moi, rien d'impossible. J'étais bien loin de penser, quand je brillais à la cour de France, qu'un jour je serais quadrupède ovipare.

LA FEMELLE.

Et moi qui ai servi Louis XVI et Napoléon, pouvais-je m'attendre à devenir après ma mort... ?

LE MÂLE.

Ne serait-ce pas en punition de notre servilité que nous sommes si peu de chose aujourd'hui ?

LA FEMELLE.

Je suis tentée de le croire.

LE MÂLE.

Voilà un purgatoire dont les hommes ne se doutent pas.

LA FEMELLE.

J'avoue que j'ai été un assez plat personnage, un courtisan à toutes couleurs. Mais toi, pourquoi es-tu caméléon ?

LE MÂLE.

LA FEMELLE.

Tu es bien plus coupable que moi.   [ Ah ! Pourquoi ? J'ai aussi des peccadilles à me reprocher. Après la chute du trône de France que j'avais défendu de tous mes moyens, je me conduisis d'une manière tout-à-fait singulière. « Bientôt sa politique, pour éblouir les siens en même temps qu'il fallait se faire craindre des blancs, s'entoura d'une garde qu'il habilla du costume des anciens gardes-du-corps royaux, et composée de tout ce qu'il put trouver d'hommes de l'ancien régime, et de grands noms prêts à le servir. Cette garde était nombreuse, car la France n'avait pas encore alors de cour impériale pour l'accaparement de tous les services de l'émigration. Toutes ces créatures devinrent bientôt autant de prôneurs qui répétaient et faisaient partout répéter les louanges de leur seigneur et maître. » Voyez l'histoire de l'Île d'Haïti, par sir James Barskett ; traduite de l'anglais par M. Placide-Justin, liv. IV, p. 321, Paris, 1826. Né avec un instinct de bassesse dont je rougis aujourd'hui, je ne pus résister à ma vocation qui était de ramper, peu importait sous quel maître; et, malgré ma noblesse et mon grand nom, je m'enrôlai dans les gardes-du-corps de Toussaint-Louverture. ]

LE MÂLE.

Je ne sais : tu as servi le premier des blancs, et moi, le premier des noirs.

LA FEMELLE.

Allons donc ! Ces deux hommes ne sont pas comparables.

LE MÂLE.

Je le veux bien, car cela m'est égal : mais avoue que Toussaint-Louverture, maître au château des Tuileries, eût trouvé en toi un excellent valet tant qu'il eût été le plus fort.

LA FEMELLE.

Peut-être.

LE MÂLE.

J'en suis sûr.

LA FEMELLE.

Quoi qu'il en soit, il est bien heureux que la Providence nous ait placés dans un pays où la religion ordonne aux habitants de nous révérer.

LE MÂLE.

Oui, mais s'ils pouvaient soupçonner que nous ne sommes que des lâches sous le joug de la justice divine, il est probable que nous ne jouirions pas longtemps de leurs respects.

LA FEMELLE.

Leur religion est absurde, et tant mieux pour nous.

LE MÂLE.

Sans doute : c'est ici comme dans beaucoup de pays.

 



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Notes

[1] Ibid., p. 74

[2]  Ah ! Pourquoi ? J'ai aussi des peccadilles à me reprocher. Après la chute du trône de France que j'avais défendu de tous mes moyens, je me conduisis d'une manière tout-à-fait singulière. « Bientôt sa politique, pour éblouir les siens en même temps qu'il fallait se faire craindre des blancs, s'entoura d'une garde qu'il habilla du costume des anciens gardes-du-corps royaux, et composée de tout ce qu'il put trouver d'hommes de l'ancien régime, et de grands noms prêts à le servir. Cette garde était nombreuse, car la France n'avait pas encore alors de cour impériale pour l'accaparement de tous les services de l'émigration. Toutes ces créatures devinrent bientôt autant de prôneurs qui répétaient et faisaient partout répéter les louanges de leur seigneur et maître. » Voyez l'histoire de l'Île d'Haïti, par sir James Barskett ; traduite de l'anglais par M. Placide-Justin, liv. IV, p. 321, Paris, 1826. Né avec un instinct de bassesse dont je rougis aujourd'hui, je ne pus résister à ma vocation qui était de ramper, peu importait sous quel maître; et, malgré ma noblesse et mon grand nom, je m'enrôlai dans les gardes-du-corps de Toussaint-Louverture.

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