DIALOGUE V.
1830.
PAR UN PYTHGORICIEN
À PARIS, Chez FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES, rue Jacob n°24.
Texte établi par Paul Fièvre octobre 2025
Publié par Paul FIEVRE novembre 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2025 à 15:04:58.
PERSONNAGES.
UN CHIEN.
UN VIEUX CHAT.
Texte extrait de "La Métempsychose ou le dialogue des bêtes par un pythagoricien", Paris, Firmin Didot, 1830. pp 27-33.
UN CHIEN ET UN VIEUX CHAT
Au bois de dans un endroit écarté.
Dans une antichambre.
LE CHIEN.
Bonjour, mon vieux chat. Tu dois être content de me revoir, car, malgré le proverbe, nous avons toujours été d'accord.
LE CHAT.
Oui, sans doute. Mais d'où viens-tu donc ?
LE CHIEN.
D'un pays très éloigné.
LE CHAT.
Pourquoi as-tu fait ce voyage ? Tu étais si bien ici.
LE CHIEN.
J'ai suivi mon maître.
LE CHAT.
Quelle sottise ! Quand on est heureux quelque part, il faut y rester.
LE CHIEN.
Je ne suis heureux qu'avec mon maître.
LE CHAT.
Ma maîtresse est partie aussi à peu près dans le temps que j'ai cessé de te voir, mais je n'ai pas voulu l'accompagner.
LE CHIEN.
Tu as eu tort, car elle avait grand soin de toi.
LE CHAT.
C'est possible. Je puis t'assurer cependant que je n'ai pas perdu au change: tous les jours une grande jatte de crème pour mon déjeuner.
LE CHIEN.
Fi ! Ce que tu dis là est indigne de toi.
LE CHAT.
Voyez donc le grand mal d'aimer à bien vivre !
LE CHIEN.
Le mal est de n'aimer personne, et d'appartenir toujours de bon coeur à celui qui est le maître de la maison.
LE CHAT.
C'est que le maître de la maison est en même temps le maître de la cuisine.
LE CHIEN.
Je n'aurais jamais cru cela de ta part.
LE CHAT.
En vérité, tu m'étonnes. Qu'as-tu donc aujourd'hui ?
LE CHIEN.
J'ai... Tu es un misérable.
LE CHAT.
Encore ! Je crois que tu as perdu la tête pendant ton voyage.
LE CHIEN.
Et toi, tu ne perdras jamais ton coeur, car tu n'en as pas.
LE CHAT.
Ah ! Je vois pourquoi tu m'en veux, mais c'est à tort. L'attachement, mon cher, est une vertu de niais. J'aime la tranquillité, et la vie errante n'est pas de mon goût. Qui s'empare de la maison s'empare de moi.
LE CHIEN.
Et d'un lâche qui caresse également....
LE CHAT.
Tu n'as pas le sens commun. Il n'y a aucune lâcheté, mais sagesse, à être l'ami de tout le monde. Il faut même avoir un certain courage pour oser faire patte de velours à des personnes que l'on ne connaît pas, et qui pourraient nous recevoir à grands coups de pied dans le ventre.
LE CHIEN.
Je suis trop âgé pour être dupe de ce courage-là : tu sais bien que les flatteurs n'ont jamais rien à craindre de ceux qu'ils flattent. Mais il me vient quelque chose en tête.
LE CHAT.
Voyons ce que c'est.
LE CHIEN.
As-tu toujours été chat ? Si j'en juge par moi-même....
LE CHAT.
Non, sans doute, mais j'ai toujours agi de la même manière.
LE CHIEN.
Ce n'est pas là le plus beau de ton histoire.
LE CHAT.
Le plus beau n'est pas toujours le plus agréable. Mais, quoiqu'il en soit, veux-tu savoir ce que j'ai été ?
LE CHIEN.
Oui.
LE CHAT.
Confidence pour confidence.
LE CHIEN.
Je te le promets.
LE CHAT.
Comme homme, je suis né en Angleterre. Mon père était lord, et je fus attaché à Charles I. Après le supplice de ce prince qui m'aimait beaucoup, voyant qu'il était agréable d'être bien avec le maître et de ne pas changer de logement, car c'est un grand embarras, je restai à White-Hall et servis Cromwell. Celui-ci étant mort, Charles II lui succéda ; invariable dans mes principes, je lui fus dévoué comme je l'avais été à son prédécesseur, et je conservai encore mon appartement à White-Hall, où je mourus à l'âge de quatre-vingts ans, laissant de moi la réputation d'un homme habile dans les affaires. Depuis cette époque, j'ai été plusieurs fois reptile, caméléon, et enfin je suis chat ; condition qui me plaît assez, car je n'ai jamais aimé à changer de logement ; je m'attache aux murs.
LE CHIEN.
C'est-à-dire que tu ne t'attaches à personne.
LE CHAT.
Trêve aux réflexions, et dis-moi ce que tu as été.
LE CHIEN.
Soldat.
LE CHAT.
Cela ne m'étonne nullement : il y a du roturier dans tout ce que tu m'as dit.
LE CHIEN.
J'en suis fâché pour les lords.
LE CHAT.
Poursuis.
LE CHIEN.
Après une grande bataille où je fus tué, j'entrai dans le corps d'un petit chien qui venait de naître, et l'on me donna à mon capitaine, brave homme, courageux comme un César et dévoué à son général. Il eut soin de moi ; aussi je l'aime et ne le quitterai jamais.
LE CHAT.
Je ne conçois rien à ta manière de sentir.
LE CHIEN.
Je ne conçois rien non plus à la tienne.
LE CHAT.
Si ton capitaine quittait encore une fois ce pays, tu t'en irais donc avec lui ?
LE CHIEN.
Au bout du monde.
LE CHAT.
Bon voyage. Je suis né ici et j'y reste.
LE CHIEN.
Moi, je ne reçois à manger que de la main de mon premier maître.
LE CHAT.
Et moi, de la main de tous ceux qui se présentent. Vive Charles I ! Vive Cromwell ! Vive Charles II!
LE CHIEN.
Vive même le grand Turc !
LE CHAT.
Pourquoi pas ? Lui tout comme un autre. Je n'ai jamais souhaité la mort qu'aux souris et aux rats.
LE CHIEN.
Va-t'en ; tu n'es qu'un plat animal. Si tu mets encore la patte dans ma niche, je t'étranglerai.
LE CHAT.
Tu ne me fais pas peur : quoique vieux, j'ai encore des griffes.
LE CHIEN.
Viens-y seulement, et tu verras.
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