L'ATHLÈTE

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS

1888. Tous droits réservés.

R. PALEFROI

PARIS, PAUL OLLENDORF, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu.

EVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HERISSEY.


Texte établi par Paul FIEVRE mars 2024.

Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/03/2025 à 09:35:47.


Mon ami Louis Beigneux.


PERSONNAGES.

CLITOMAQUE, athlète.

MÉGACLÈS, riche bourgeois.

PHORMIOS, bourgeois.

STRIBON, esclave de Clitomaque.

MYRRHA, femme de Mégaclès.

La scène se passe à Olympie, sur les bords de l'Alphée, le 2ème jour du mois d'Hécatombéon, la première année de la 142° Olympiade.

Texte extrait de "Théâtre Bizarre, trilogie fantaisiste", Paris, Paul Ollendorf, 1879. pp 151-202


L'ATHLÈTE

Le théâtre représente l'atrium de la maison de Clitomaque. Au fond, une draperie cachant l'ouverture du prothyrum. A gauche, une porte ouvrant sur les appartements particuliers. Ameublement riche, mais austère. Quelques statues d'Hercule et de Mars.

SCÈNE PREMIÈRE.
CLITOMAQUE, STRIBON

STRIBON.

Là ! C'est fait ; vous pouvez vous montrer à la ville.

Stribon, pour vous parer, n'a pas épargné l'huile.

Vous brillez au soleil comme un pur diamant,

Et si j'étais Vénus, vous seriez mon amant.

5   Vous allez éblouir les femmes d'Olympie :

Je crois les voir déjà...

CLITOMAQUE, d'une voix grave.

Silence, vieille pie !

STRIBON, riant, à part.

C'est juste !..

Haut.

Ah ! J'oubliais la bandelette au front.

Or ça, cet Éléen, votre adversaire, est prompt

À la riposte !..

CLITOMAQUE, méprisant.

Lui ! ! !

STRIBON.

C'est un garçon superbe.

10   Prenez garde !

CLITOMAQUE.

  S'il aime à reposer sur l'herbe,

Ton Caprus va pouvoir y rêver à loisir.

STRIBON.

Cette fière assurance est pour faire plaisir.

Pauvre homme !... On va pleurer dans la ville d'Élée.

Qu'il fasse sa prière à la Victoire ailée,

15   Encore priera-t-il bien inutilement.

CLITOMAQUE.

On pleurera, dis-tu !

STRIBON.

Dame ! On pleure un amant.

Que Jupiter s'attende à des torrents de plainte.

Les femmes, qu'elles soient d'Élée ou de Corinthe,

Goûtent beaucoup les gens qui tiennent son emploi :

20   Or, Caprus est vraiment un modèle !..

CLITOMAQUE.

  Tais-toi.

STRIBON.

Mais...

CLITOMAQUE, violemment.

Silence, te dis-je.

STRIBON, à part.

Oh ! Ce n'est pas un homme.

- J'obéis.

CLITOMAQUE.

Tu sais bien qu'un tel sujet m'assomme.

Tu sais bien que je hais ce langage éhonté,

Dont les détours lascifs troublent l'honnêteté.

25   - Tiens, change de sujet, cherche quelque autre histoire.

STRIBON.

Pour les autres sujets je n'ai pas de mémoire,

Je n'aime que ceux-là.

CLITOMAQUE.

Je ne les aime point.

STRIBON.

Oui, vous en avez peur.

CLITOMAQUE.

Peur ! ! ! Veux-tu que mon poing...

STRIBON, reculant.

Oh ! Pas de pugilat. - Ce n'est pas mon affaire,

30   Et Caprus m'en voudrait si je vous laissais faire.

Ma loyauté prétend ne le priver en rien

Des coups que vous devez lui garder : - c'est son bien.

CLITOMAQUE, impatienté.

Silence !

STRIBON.

Je me tais.

CLITOMAQUE.

Achève ma toilette.

STRIBON.

Rien n'est plus délicat que cette bandelette

35   Que les gladiateurs portent en ce pays,

Comme s'ils prétendaient ressembler à Laïs.

Car, bien que dédaigneux des amoureuses flammes...

CLITOMAQUE.

Ça, je t'ai défendu de me parler des femmes.

STRIBON.

Que vous ont-elles fait ?

CLITOMAQUE, digne.

Rien ! Éros fut clément,

40   Et j'entends que jamais il n'en soit autrement.

Donc, si tu veux parler, cherche d'autres intrigues.

STRIBON.

Un récit sans amour, c'est un souper sans figues.

CLITOMAQUE.

N'en fais donc point.

STRIBON, éclatant.

Eh bien ! Tenez, vous avez tort

De laisser votre esprit flamber comme bois mort,

45   Pour un mot...

CLITOMAQUE.

Les récits scabreux...

STRIBON.

  Sont dans mon rôle.

Comment feriez-vous donc, si vous viviez en Gaule !

CLITOMAQUE.

En Gaule ? - Que veux-tu dire ?

STRIBON.

Chez les Gaulois,

Quand la femme d'un chef voyage, sous les bois

Où les grands chênes verts lui font un dôme sombre,

50   Et que, la nuit venant, elle voit grandir l'ombre,

La voyageuse avise un village posé

Dans quelque pré fleuri par le fleuve arrosé.

Elle suit d'un pas sûr, aux clartés de la lune,

Les huttes où chacun repose, en choisit une,

55   Et, s'approchant du toit par le chef habité,

Réclame pour la nuit son hospitalité.

Elle boit, mange, et puis (cette coutume est grande)

S'endort, en lui disant : Que le ciel vous le rende !

Le guerrier pour la nuit met son épée entre eux,

60   Et c'est assez.

CLITOMAQUE, soupirant.

  Assez ! - Ces Gaulois sont heureux.

Il reste un moment rêveur. - Bondissant avec fureur.

Par Hercule, Stribon, as-tu juré ma perte ?

Quelle somme d'argent Caprus t'a-t-il offerte ?

STRIBON.

Quoi, seigneur, mon récit n'était-il pas décent ?

En connaissez-vous un qui soit plus innocent ?

CLITOMAQUE, toujours furieux.

65   Va-t-en, Stribon ! Va-t-en !

STRIBON.

  Me parler de la sorte,

C'est me dire en deux mots qu'il vous plaît que je sorte :

Je sors.

Exit Stribon.

SCÈNE DEUXIÈME.

CLITOMAQUE. seul.

Ainsi ma vie achève son printemps,

Et je ne connais pas l'amour, et j'ai trente ans ;

À fuir les voluptés j'ai consacré ma force,

70   Et pourtant un coeur bat sous cette rude écorce.

Quand je songe à Myrrha, dieux ! si je m'écoutais,

Si je...

Se calmant.

Mais non, je dois me taire, je me tais.

Il soupire.

Ah ! Qu'ai-je donc ? Chassons cette fougue insensée ;

Ce stupide Stribon a troublé ma pensée.

75   Ses récits me causaient moins de gêne autrefois.

Je vieillis...

Avec exaltation.

Par Jupin, que ne suis-je Gaulois !

- Voyons, préparons-nous à la prochaine lutte,

Songeons à ce Caprus...

Bruit au dehors.

Quelle est cette dispute ?

Holà ! Qu'est-ce, Stribon ?

SCÈNE TROISIÈME.
Clitomaque, Stribon.

STRIBON.

Seigneur, un inconnu

80   Demande à vous parler.

CLITOMAQUE.

  Qu'il soit le malvenu.

Ne laisse pas entrer, je n'y suis pour personne.

SCÈNE QUATRIÉME.
CLitomaque, Stribon, Phormios.

PHORMIOS, entrant, à la cantonade.

Je te dis qu'il est là : ce Stribon déraisonne !

Clitomaque sortir, quand il se bat tantôt :

Dis-moi que je suis fou, je te croirai plutôt.

CLITOMAQUE.

85   Encor ce Phormios ! - Que la fièvre le prenne !

Ne lui suffisait-il de me voir dans l'arène,

Pour suivre son enjeu ?

PHORMIOS, l'apercevant.

Que disais-je ? - C'est lui.

- Eh ! Bonjour, comment va Clitomaque aujourd'hui ?

CLITOMAQUE, brusquement.

Fort bien !

PHORMIOS, à Stribon.

A-t-il dormi ?

STRIBON.

Sans doute et d'un seul somme.

PHORMIOS.

90   La veille du combat, il a dormi ! - Quel homme !

- A-t-il déjeuné ?

STRIBON.

Certes, et d'un grand appétit.

PHORMIOS.

Ah ! C'est trop : - un repas copieux alourdit.

Et les muscles alors perdent de leur souplesse.

CLITOMAQUE.

Je vois que mon succès, seigneur, vous intéresse ?

PHORMIOS.

95   Plus que vous ne sauriez croire, j'en fais l'aveu ;

Car j'ai risqué deux cents talents dans votre jeu.

CLITOMAQUE.

Deux cents ! - Je vois avec un orgueil...

PHORMIOS

Légitime !

CLITOMAQUE, ironiquement.

Que vous ne m'avez pas marchandé votre estime.

Me voilà donc tenu de triompher !

PHORMIOS.

Ma foi.

100   Moi, j'ai compté sur vous.

CLITOMAQUE, lui montrant la porte.

  Fort bien : comptez sur moi.

PHORMIOS.

Pardon ! - J'ai confiance en vous et je vous aime...

Cependant, je voudrais m'assurer par moi-même

Que tout est préparé : je vous parais têtu ;

Mais, par Pluton, deux cents talents, est-ce un fétu ?

105   Les gens trop confiants bâtissent sur le sable !

CLITOMAQUE, à part.

Qui me délivrera de cet être haïssable ?

PHORMIOS, à Stribon.

Voyons ! - ton huile était de bonne qualité ?

STRIBON.

Huile d'olives pures !

PHORMIOS.

En quelle quantité ?

STRIBON.

Énorme !

PHORMIOS.

Ne va pas lésiner : car tu penses

110   Que tu seras payé de toutes tes dépenses.

CLITOMAQUE.

Ah ! Ça, mais, Phormios, de quel droit ?...

PHORMIOS.

Laissez donc :

C'est dans mon intérêt ; il est juste...

CLITOMAQUE.

Pardon.

J'ai payé ; mêlez-vous de ce qui vous regarde.

PHORMIOS.

Cependant...

CLITOMAQUE, sèchement.

Ah ! J'ai dit.

PHORMIOS.

Bien, fort bien.

À part, à Stribon.

Prenons garde

115   De l'irriter. Faisons la guerre aux passions.

Écartons bien de lui les excitations !

Pas de femmes surtout !

STRIBON.

Vous savez donc ?..

PHORMIOS.

Sans doute ;

Je sais tout, et d'ailleurs je sais ce qu'il m'en coûte.

Ah ! Les femmes, Stribon ! - Quel horrible danger !

120   Contre elles, justes dieux ! daignez le protéger.

C'est en les fréquentant qu'aux fêtes Éleusines

Méphraste le coureur m'a coûté quatre mines ;

Et lui-même a perdu ses forces et son rang.

STRIBON.

Clitomaque n'a rien perdu : j'en suis garant.

PHORMIOS.

125   Bien ! ce que tu me dis sur ce point me rassure,

Et du doute où j'étais vient guérir la morsure ;

Bien ! - Mais a-t-il...

Se tournant vers Clitomaque.

Voyons, Clitomaque, avez-vous

Gardé cette vigueur qui distinguait vos coups ?

Cette force élégante et souple, cette grâce

130   Qui charme l'ennemi qu'ensuite elle terrasse ?

CLITOMAQUE, très nerveux.

Ah ! Tenez, laissez-moi...

PHORMIOS.

Si, sans vous déranger,

Pourtant, vous me vouliez permettre d'en juger.

Lorsque je suis bien sûr, j'ai plus de confiance.

Il veut palper Clitomaque qui lui détache un formidable coup de poing.

CLITOMAQUE.

Ah ! c'en est trop : Bias y perdrait patience.

PHORMIOS, qui a été rouler au bout de la pièce, se relevant.

135   Quel coup de poing ! Jamais je ne fus si content.

STRIBON.

Vraiment !

CLITOMAQUE.

Excusez-moi : je suis trop vif ; pourtant...

PHORMIOS.

Pas d'excuse entre amis : j'ai ce que je mérite ;

C'est tout simple... aujourd'hui mon aspect vous irrite :

Calmez-vous, je m'en vais.

À Stribon.

Très fort ! Très fort !

SCÈNE CINQUIÈME.
Clitomaque, Stribon, Phormios, Mégaclès.

MÉGACLÈS, entr'ouvrant la porte et montrant sa tête.

Peut-on

140   Entrer ?

CLITOMAQUE.

Assurément !

MÉGACLÈS.

  Je vous gêne, pardon.

Reconnaissant Phormios.

Phormios !

PHORMIOS.

Mégaclès !

MÉGACLÈS.

Quel bon vent vous amène !

PHORMIOS.

Les jeux qui dureront toute cette semaine.

MÉGACLÈS.

C'est juste : j'oubliais, et j'en suis consterné,

Que nous voyons en vous un joueur acharné.

145   - Et parmi ces écueils, asiles du naufrage,

Vous poursuivez toujours la fortune volage.

PHORMIOS.

Toujours ! Et sans succès, du reste ; mais je crois

Que je vais me refaire en une seule fois.

MÉGACLÈS.

Je le souhaite donc, et du fond de mon âme ;

150   Votre retour, fera grand plaisir à ma femme ;

Elle est tout près d'ici, je vais vous l'amener.

PHORMIOS, à Mégaclès.

Oh ! Non, pas maintenant.

MÉGACLÈS.

Comment !

PHORMIOS.

J'irai dîner

Chez vous ; cela vaut mieux.

MÉGACLÈS.

Ah ! Ce refus m'afflige.

PHORMIOS.

Ne la dérangez pas !

MÉGACLÈS.

Mais elle est là, vous dis-je !

PHORMIOS.

155   Je sais...

MÉGACLÈS

  Myrrha veut voir Clitomaque aujourd'hui.

PHORMIOS.

Oui ! mais.

MÉGACLÈS.

Elle a beaucoup d'affection pour lui.

À Clitomaque.

N'est-ce pas ?

CLITOMAQUE.

Je le crois.

À part.

Elle est ma bête noire !

MÉGACLÈS.

Elle veut l'admirer : elle aime tant la gloire !

CLITOMAQUE, avec modestie.

Cher ami !

PHORMIOS, à part.

De l'humeur dont je la connais bien,

160   Ce n'est pas seulement pour cela qu'elle vient.

MÉGACLÈS.

Je vais la chercher.

PHORMIOS.

Non : mieux vaut aller ensemble,

Ce sera plus poli.

MÉGACLÈS.

Soit. Venez donc.

CLITOMAQUE, bas à Phormios.

Je tremble ;

Elle viendra.

PHORMIOS.

Je sais comment imaginer

Un prétexte inventif pour ne pas l'amener.

CLITOMAQUE, avec soulagement.

165   L'espérance renaît et m'est encor permise.

Vous me sauvez l'honneur !

PHORMIOS.

Non, je sauve ma mise.

MÉGACLÈS, qui parlait à Stribon, à la porte.

Venez-vous, Phormios ?

PHORMIOS.

Je viens.

À Clitomaque.

Adieu.

CLITOMAQUE.

Merci !

Phormios et Mégaclès sortent ; Stribon les suit.

SCÈNE SIXIÈME.

CLITOMAQUE, seul.

Ils s'éloignent : je suis sauvé ! J'ai réussi.

C'était là le danger. C'est qu'elle est bien jolie ;

170   Elle m'aurait conduit à faire une folie...

Maintenant, allons faire avant le dernier pas

Une libation à Mars, dieu des combats.

Il sort par la droite.

SCÈNE SEPTIÈME.
Stribon, Myrrha.

STRIBON, cherchant à empêcher Myrrha d'entrer.

Non, non. S'il vous voyait, Madame, je l'atteste,

Mon maître vous fuirait, comme il fuirait la peste.

MYRRHA.

175   Il me hait !

STRIBON.

  Vous ? Pas plus qu'une autre, en vérité.

Vous êtes à ses yeux d'un sexe mal noté,

Voilà tout.

MYRRHA.

Mais je viens pour des oeuvres pieuses,

Et je veux lui parler de choses sérieuses,

Stribon.

STRIBON.

Il ne peut pas vous répondre : le temps

180   Lui manque ; il est sorti, du reste.

MYRRHA.

  Je l'attends.

STRIBON, à part.

Elle a l'esprit rétif !

MYRRHA, lui offrant sa bourse.

Pour te tirer de peine,

Tiens, prends ceci, Stribon.

STRIBON, comptant l'argent, à part.

Dix drachmes ! Quelle aubaine !

Haut.

Eh bien ! voilà parler ! Pourquoi tant de détours !

Moi, les bons arguments me convainquent toujours.

185   Si vous m'aviez donné vos raisons tout de suite,

Il serait déjà là. Je l'amène au plus vite.

À part.

Si je ne lui dis pas que c'est elle, il viendra.

Haut.

Je vais et je reviens ; attendez-moi, Myrrha.

Il sort.

SCÈNE HUITIÈME.

MYRRHA, seule.

Je l'aime ! Ce n'est pas qu'il soit plein de tendresse,

190   Il a plutôt le coeur enclin à la paresse.

Oh ! ce n'est pas non plus qu'il ait beaucoup d'esprit,

Car il ne fait jamais de ces mots dont on rit.

Et ce n'est pas qu'il soit poète, il ne l'est guère.

Non, sous tous ces rapports, c'est un homme vulgaire,

195   Nul. Voilà son portrait : je ne l'ai pas flatté !

Mais ce que j'aime en lui, c'est l'athlète indompté,

Le héros dont le front est couronné de gloire :

Pour tout dire en deux mots, le fils de la victoire.

C'est ainsi que lui-même il se nomme, ô lutteur !

200   Bref, j'aime en lui l'athlète et le triomphateur.

C'est lui ! Comme mon coeur saute dans ma poitrine !

SCÈNE NEUVIÈME.
Myrrha, Clitomaque, Stribon.

CLITOMAQUE, entrant.

Ah ! Ça, mais, c'est Myrrha.

STRIBON, hypocrite.

Faites-lui bonne mine.

CLITOMAQUE.

Tu l'as laissée entrer, misérable Stribon.

STRIBON.

Le motif qu'elle m'a donné m'a paru bon...

CLITOMAQUE, furieux.

205   Allons ! Laisse-nous seuls, ta présence m'irrite.

Stribon sort rapidement.

SCÈNE DIXIÈME.
Myrrha, Clitomaque.

CLITOMAQUE, à part.

Et maintenant, il faut qu'elle parte au plus vite.

MYRRHA.

Clitomaque, salut.

CLITOMAQUE.

Salut, Myrrha.

MYRRHA, à part.

C'est lui !

Comme il est beau ! Je l'aime encore plus aujourd'hui.

Haut.

J'avais vu Mégaclès entrer, j'tais venue....

CLITOMAQUE.

210   Il est parti.

MYRRHA, à part.

  Gardons un peu de retenue.

Ah ! S'il m'étais permis de lui dire tout haut...

Mais mon sexe m'oblige à me taire : il le faut.

Haut.

Il est parti, dis-tu ?

CLITOMAQUE.

Sans doute.

MYRRHA, troublée.

Quoi, lui-même !

CLITOMAQUE.

Mais...

MYRRHA, éclatant.

Tiens, je ne sais plus ce que je dis ; je t'aime.

Elle se jette dans ses bras.

CLITOMAQUE, très gêné.

215   Madame... permettez, Myrrha... je suis touché ;

Mais... enfin, cet amour que vous m'aviez caché,

Éclatant tout à coup, explique ma surprise.

MYRRHA.

Non, tu n'ignorais pas combien j'étais éprise !

CLITOMAQUE, très ferme.

Je l'ignorais.

MYRRHA.

Mes yeux ont devancé ma voix,

220   Ingrat, et mes regards te l'ont dit mille fois.

CLITOMAQUE.

Alors, je n'ai pas su comprendre leur langage.

MYRRHA, très tendre.

Eh bien ! M'en croiras-tu, si je t'en donne un gage

CLITOMAQUE, à part.

Elle va vite.

MYRRHA, de même.

Dis, dis si tu ne veux pas.

Que je sois ta maîtresse ?...

CLITOMAQUE, de même.

Elle allonge le pas.

MYRRHA, après un silence.

225   Il me hait ! - Puissiez-vous connaître la souffrance

De perdre en un moment sa plus douce espérance.

CLITOMAQUE.

Cette douleur m'émeut et vous m'embarrassez :

Je vous aime beaucoup...

MYRRHA.

Non, vous me haïssez,

Moi qui n'ai jamais eu d'amitié que la vôtre !

CLITOMAQUE.

230   Permettez...

MYRRHA.

  Je comprends ! Vous en aimez une autre !

Laquelle est-ce ? Pourquoi l'aimez-vous ? Mais pourquoi

Est-elle plus jolie ou mieux faite que moi ?

CLITOMAQUE.

Madame, je vous dis que je n'aime personne !

MYRRHA.

Ah ! je ne vous crois point ! Est-ce cette Hésione,

235   Qui traîne sur ses pas un groupe habituel

D'amants, aussi nombreux que les astres au ciel ?

Hermia, dont à peine on voudrait pour nourrice ?

Bactis, dont la maigreur égale la malice ?

Cléonice ? ou Phryné ? Peut-être toutes deux !

240   Moi, qui vous aimais tant : tenez, c'est odieux !

Comment ont-elles su charmer votre pensée ?

Qu'ai-je donc fait aux dieux pour être délaissée ?

Elle tombe sur un siège et pleure.

CLITOMAQUE, à part.

Elle pleure ! Je suis vraiment interloqué.

Maintenant le chemin à suivre est indiqué ;

245   Ce danger est de ceux que l'homme sage évite :

Clitomaque en saura triompher par la fuite.

Il s'éloigne doucement, regardant Myrrha.

C'est dommage pourtant, elle est charmante ainsi.

Il faut, pour être athlète, un coeur bien endurci !

Il s'éloigne, puis revient.

Fuyons donc... Raisonnons pourtant ; après un jeûne,

250   Un repas, un léger repas... quand on est jeune,

Ne fatigua jamais un corps bien conformé.

Or, le festin est prêt... et je suis affamé !

Ah ! bah ! pour une fois, perdrais-je ma couronne ?

Cet Éléen n'est pas un Milon de Crotone,   [ 1 Éléen : habitant de l'Elide et particulièrement de la vile d'Élée. [L]]

255   Et mon protecteur, Mars, ne saurait me punir

D'un péché dont jamais il n'a su s'abstenir.

Au diable le scrupule, et risquons l'aventure.

S'approchant de Myrrha.

Myrrha !...

MYRRHA.

Que voulez-vous ?

CLITOMAQUE.

Je vous aime !

MYRRHA, doucement.

Imposture.

Hélas ! Vous êtes bon, vous me voyez pleurer.

260   Alors vous avez cru devoir me rassurer.

Ah ! Vous me haïssez !

CLITOMAQUE.

Je vous aime, vous dis-je.

Que faut-il vous jurer ?

MYRRHA.

D'où viendrait ce prodige ?

Et quel dieu bienfaisant aurait pu, d'un seul coup,

Transformer en amour la haine...

CLITOMAQUE, vivement.

Pas du tout.

265   Je vous aimais déjà ; mais pouvais-je le dire ?

En vous voyant pleurer, je souffrais le martyre.

Mais je ne pouvais pas vous parler franchement !

Votre vertu, d'abord, qui causait mon tourment...

Puis les destins fâcheux, qui retenaient ma langue,

270   Et faisaient dans ma gorge avorter ma harangue...

Puis les dieux, dont le glaive est sur nous suspendu,

Et qui m'auraient puni, s'il m'avaient entendu...

Enfin, votre mari Mégaclès... Et la Grèce,

Qui vers nous étendait une main vengeresse...

275   Pouvais-je donc parler, Myrrha, quand le trépas...

Mais non, vous voyez bien que je ne pouvais pas.

MYRRHA.

Est-ce bien vrai, du moins ?

CLITOMAQUE, la prenant dans ses bras.

Créature céleste !

À part.

Elle n'a rien compris, et moi non plus du reste.

MYRRHA.

Allons,je vous pardonne.

CLITOMAQUE.

Ah ! Que je suis heureux !

À part.

280   Après tout, mon métier était trop rigoureux.

SCÈNE ONZIÈME.
Cliromaqque, Myrrha, Stribon.

STRIBON.

Seigneur, j'étais venu.

Remarquant leur trouble.

Pardon, je vous dérange ?

CLITOMAQUE.

Non, non, tu peux entrer.

STRIBON, à part.

Ah ! Ce trouble est étrange.

CLITOMAQUE.

Parle.

STRIBON.

Je vous préviens qu'on donne le signal,

Et qu'on voit s'avancer le sacré tribunal.

285   Depuis longtemps, Caprus a quitté sa demeure ;

Regardant Myrrha.

Et comme on aurait pu vous faire oublier l'heure...

CLITOMAQUE, avec dignité.

Qu'est-ce, Stribon ? - Allons, puisque c'est mon état,

Je pars. Mais vous viendrez assister au combat,

Myrrha.

MYRRHA.

Je le crois bien, c'est ma plus grande joie !

CLITOMAQUE, à part, avec passion.

290   Oh ! Ce Caprus, il faut que mon bras le foudroie.

Haut.

Venez, nous passerons par le bois d'amandiers.

MYRRHA.

C'est cela, j'y connais de très jolis sentiers.

SCÈNE DOUZIÈME.

STRIBON, seul.

Ils s'en vont... tous les deux : serait-ce une conquête ?..

Riant.

Clitomaque mon maître et Myrrha... Suis-je bête !

295   S'il osait s'en vanter, je lui dirais qu'il ment,

Et je puis... Si c'était un autre, évidemment

Le danger serait grand, et le vice fertile

Aurait bientôt changé l'épopée en idylle.

Mais mon maître faiblir, et surtout aujourd'hui !

300   À quoi vais-je songer ! Je suis si sûr de lui,

Que j'ai voulu risquer dix drachmes sur sa gloire.

Dix drachmes ! L'argument, je pense, est péremptoire ;   [ 2 Péremptoire : Dans le langage général, contre quoi il n'y a rien à alléguer, à répliquer. [L]]

Allons ! Et que les dieux qui connaissent mon coeur,

Puisque j'ai parié, le ramènent vainqueur !

305   - Encor ce Phormios !

SCÈNE TREIZIÈME.
Stribon, Phormios, entrant vivement.

PHORMIOS, à part.

  J'ai cru voir mon athlète

Dans le bois ; il semblait chercher l'ombre discrète ;

Mais cette femme... non ! je me serai trompé,

Ce n'est pas lui. Pourtant, je suis préoccupé,

Et je veux m'assurer...

À Stribon.

Stribon, préviens ton maître

310   Qu'il est temps de se rendre au champ clos.

STRIBON.

  Il doit être

Arrivé dès longtemps, s'il ne s'est pas perdu.

PHORMIOS, nerveux.

Voyons, entendons-nous, il est parti, dis-tu ?

STRIBON.

Sans doute !

PHORMIOS.

Il était seul ?

STRIBON.

Non, Myrrha l'accompagne.

PHORMIOS.

Myrrha ! Mais ils ont dû passer par la campagne ?...

STRIBON.

315   Non, elle a voulu prendre un chemin raccourci,

Par le bois d'amandiers, qu'on aperçoit d'ici.

PHORMIOS.

Et pourquoi par le bois ?

STRIBON, haussant les épaules.

Les femmes sont gourmandes.

Alors... probablement elle aime les amandes.

PHORMIOS, à part, tombant sur un siège.

Ah ! c'était lui !

STRIBON.

Seigneur, si vous n'avez plus rien

320   À me dire, je vais chercher quelque moyen

D'assister à la lutte, et retenir ma place.

Adieu, Seigneur.

PHORMIOS.

Adieu.

Stribon sort.

SCÈNE QUAT0RZ1ÈME.

PHORMIOS, seul.

Le désespoir me glace.

Tout est fini, tout est bien fini, cette fois ;

Et mes pauvres talents sont perdus, je le vois.

325   Je suis désespéré. La moitié de mon reste.

La moitié ! ! Ma fureur passe celle d'Oreste !

Stupide Mégaclès, qui n'a pas vu pourquoi

Sa femme l'amenait sans cesse ici...

SCÈNE QUINZIÈME.
Phormios, Mégaclês.

MÉGACLÈS.

C'est moi !

PHORMIOS.

Vous venez bien : j'en ai de belles à vous dire !

MÉGACLÊS, se frottant les mains.

330   Quelque conte joyeux ? Quelque fine satire ?

C'est votre fort. Parlez, je suis tout préparé,

Et si votre récit est drôle, je rirai.

PHORMIOS.

Non, vous ne rirez pas.

MÉGACLÈS.

Je rirai, par Minerve.

PHORMIOS.

C'est que vous ignorez ce que je vous réserve.

MÉGACLÈS, prenant une pause d'auditeur attentif.

335   J'écoute !

PHORMIOS, à part.

  Ça, prenons quelque précaution.

Je vais lui procurer beaucoup d'émotion ;

Cela suffit parfois pour qu'un vaisseau se rompe ;

Il faut donc...

Haut.

Mégaclès, votre femme vous trompe.

MÉGACLÈS.

Hein !

PHORMIOS.

Vous ne riez pas ?

MÉGACLÈS.

Pas positivement.

340   Mais je ne vous crois point.

PHORMIOS.

  C'est de l'entêtement.

MÉGACLÈS.

Vous me savez jaloux... Voyons... c'est une épreuve ?

PHORMIOS.

Nullement !

MÉGACLÈS.

Et comment sauriez-vous ?

PHORMIOS.

J'ai la preuve.

MÉGACLÈS.

C'est faux : on vous a fait un récit mensonger.

PHORMIOS.

Que non pas. J'ai regret de tant vous affliger ;

345   Mais on ne m'a rien dit : j'ai tout vu par moi-même.

MÉGACLÈS, d'une voix étranglée.

Le nom ! Quel est le nom de ce drôle qu'elle aime ?

Sa demeure ? Je veux lui demander raison.

PHORMIOS.

Eh ! vous êtes chez lui !

MÉGACLÈS, stupéfait.

Quoi !

PHORMIOS.

Voici sa maison.

MÉGACLÈS.

Clitomaque !.. un ami ! C'était mon plus intime.

350   Moi, qui l'estimais tant !

PHORMIOS.

  Aussi probablement.

Votre femme l'estime

MÉGACLÈS.

Qu'est-ce que j'entrevois ?

Mais êtes-vous bien sûr ? On se trompe parfois.

PHORMIOS.

Dans ce bois, dont les dieux ont fait l'ombre si douce.

Ayant le ciel pour toit et pour tapis la mousse,

355   Ils sont entrés, devant mes yeux, allègrement,

Se livrant aux douceurs d'un tendre embrassement.

MÉGACLÈS.

Alors ?

PHORMIOS.

N'en doutez pas, votre honte est certaine.

MÉGACLÈS, atterré.

Ah !

PHORMIOS.

S'il se fût agi de quelque alarme vaine,

Je ne me serais pas permis de vous troubler.

360   Mais c'est fait. Je ne puis vous le dissimuler.

Le crime est consommé !

MÉGACLÈS.

Vous le croyez ?

PHORMIOS.

Sans doute.

MÉGACLÈS.

Hélas ! si vous saviez combien cela me coûte.

PHORMIOS, à part.

Moins cher qu'à moi, je pense ; il ne perd que l'honneur.

Et moi, je perds deux cents talents.

MÉGACLÈS.

Le suborneur !

365   Ah ! Si je le tenais, comme...

PHORMIOS.

  Je vous arrête.

Songez qu'il vous broierait.

MÉGACLÈS.

C'est juste, il est athlète ;

Et m'attaquer à lui, c'est courir à la mort !

Mais je le tuerais bien, si j'étais le plus fort.

PHORMIOS.

En ce moment, ils sont dans le bois solitaire,

370   Où n'ayant pour témoins que l'ombre et le mystère...

Se frappant le front.

Mais de quelle lueur mon esprit est frappé !

Peut-être qu'il est temps encore !...

Il sort rapidement.

SCÈNE SEIZIÈME.

MÉGACLÈS, seul.

Ils m'ont trompé !

Mégaclès est joué comme un barbon stupide.

Elle venait à moi d'un air humble et candide,

375   Lorsque je m'ennuyais entre mes trois repas,

Et me disait : Sortons, ne le voulez-vous pas ?

Alors, comme pour fuir l'atmosphère étouffée,

Elle me conduisait vers les bords de l'Alphée ;

Puis, quand le ciel s'était lentement obscurci,

380   Invariablement, je me trouvais ici.

Je lui disais : Entrons ! J'aime tant les athlètes !

Et je lui promettais quelques belles toilettes ;

Car elle résistait et se faisait prier.

Ah ! ça, mais j'étais fou, j'étais bon à lier !

385   Oh ! Que je suis vexé !

SCÈNE DIX-SEPTIÈME.
Mégaclès, Stribon.

STRIBON, entrant sans voir Mégaclès.

  Pas de place à l'arène !

Et depuis la barrière, où la foule se traîne,

Jusqu'à l'amphithéâtre, où les grands vont s'asseoir,

Il n'y a pas un coin d'où l'on puisse rien voir.

J'aurais voulu pourtant... Tiens, Mégaclès !

MÉGACLÈS.

L'esclave !

390   Ah ! Je me vengerai de celui qui me brave.

Je vais savoir...

STRIBON.

Salut, Seigneur.

MÉGACLÈS.

Bonjour, Stribon.

STRIBON.

Vous semblez inquiet ?

À part.

Il a l'air furibond.

MÉGACLÈS.

Oui : sache que je suis de l'humeur la plus noire ;

Souviens-toi qu'avant peu...

STRIBON.

Bien, je sais votre histoire !

395   Myrrha vous a trompé !

MÉGACLÈS.

  Quoi ! Tu le savais donc,

Et tu n'es pas venu me le dire.

STRIBON.

Pardon.

Un vieillard marié semble d'humeur chagrine ;

On n'en demande pas la cause, on la devine.

MÉGACLÈS.

Soit : mais je suis trompé par un de mes amis,

400   C'est indigne !

STRIBON.

  Mais non : maintenant c'est permis.

MÉGACLÈS, indigné.

Ah ! Stribon !

STRIBON.

Quel est-il, je le connais peut-être ?

MÉGACLÈS.

Oh ! Oui, tu le connais ; ce lâche, c'est ton maître !

STRIBON, éclatant de rire.

Clitomaque, l'amant de Myrrha, vous rêvez.

MÉGACLÈS.

J'ai des preuves.

STRIBON.

C'est faux.

MÉGACLÈS.

Pourquoi ?

STRIBON.

Vous le savez.

MÉGACLÈS.

405   Point : ce garçon est jeune.

STRIBON.

  Oui, mais il est athlète.

MÉGACLÈS.

Je ne le sais que trop : c'est ce que je regrette !

Athlète. Ah ! si c'était un homme comme moi,

Va, je ne serais pas jaloux, j'aurais la foi :

Mais Clitomaque est jeune et fait comme un hercule ;

410   C'est un corps où l'on sent que la sève circule,

Ces exercices-là rendent l'homme gaillard !..

Or, ma femme a vingt ans et je suis un vieillard.

STRIBON.

Qu'importe tout cela ! croyez-moi : Clitomaque

Ne l'aime pas, j'en jure. Et fussiez-vous patraque,   [ 3 Patraque : Fig. et familièrement. Personne faible, maladive. [L]]

415   Goutteux, paralysé, cacochyme, gâteux,

Et même ruiné, ce qui serait honteux ;

Myrrha fût-elle, et c'est loin d'être une chimère,

Belle autant que Vénus sortant de l'onde amère ;

Eût-elle pour mon maître un amour consumant,

420   Il n'est pas et jamais ne sera son amant.

MÉGACLÈS.

Qui te le fait penser ? explique ce mystère.

STRIBON.

Non, je ne dirai rien : j'ai promis de me taire.

MÉGACLÈS.

Va, je te payerai bien, si tu veux m'obliger.

STRIBON.

Me payer !

MÉGACLÈS.

Un talent.

STRIBON.

Osez-vous m'outrager ?

425   Croyez-vous que je suis de ces gens qu'on achète ?

MÉGACLÈS.

Deux talents !

STRIBON.

Néant !

MÉGACLÈS.

Trois.

STRIBON.

Jamais !

MÉGACLÈS.

Quatre.

STRIBON.

Sornette.  [ 4 Sornette : Discours frivole, bagatelle. [L]]

MÉGACLÈS.

Six... sept.

STRIBON.

Mettez-en dix et causons.

MÉGACLÈS

Les voici.

STRIBON, après les avoir pris.

Adieu, j'ai quelque chose à faire près d'ici !

MÉGACLÈS

Drôle ! si tu dis tout, je te donne le double.

STRIBON, revenant.

430   Soit ; mais ne croyez pas que ce présent me trouble.

MÉGACLÈS.

Bien !

STRIBON.

Je ne vendrais pas mon maître.

MÉGACLÈS.

Assurément.

STRIBON.

Et si je le trahis, c'est volontairement.

MÉGACLÈS.

Oui !

STRIBON.

Vous n'en direz rien ?

MÉGACLÈS.

Oh ! Ma parole est sûre..

STRIBON.

Une indiscrétion serait ma flétrissure !   [ 5 Flétrissure : peine afflictive et infamante.]

MÉGACLÈS.

435   Je me tairai : mais parle.

STRIBON.

  Eh bien ! Donc ! Apprenez

Que sa force lui vient de moyens détournés ;

Qu'il n'a jamais commis la moindre inconvenance,

Et que tout son succès part de sa continence.

MÉGACLÈS.

Tu te moques, Stribon.

STRIBON.

Tenez-le pour certain.

440   Quand on parle d'amour, il s'éloigne soudain.

S'il rencontre (au printemps) des femmes sur sa route,

Il s'enfuit au plus tôt, tant cela le dégoûte.

S'il voit deux chats en train de se faire la cour,

S'il entend deux moineaux qui se parlent d'amour,

445   Il fuit. Bien plus son front olympien se plisse.

Si sa chienne lui jette un regard en coulisse.

MÉGACLÈS.

Tu me trompes, Stribon, et je ne te crois pas.

Sa continence a dû faire plus d'un faux pas...

STRIBON.

Jamais rien n'a troublé ses veilles studieuses.

450   Tenez, j'aime à conter des histoires joyeuses...

MÉGACLÈS.

Eh bien !

STRIBON.

Si je lui veux dire comment Léda

De l'amour d'un canard un jour s'accommoda,

Lequel canard était Jupin ; comment encore

Zéphyre entre ses rets surprit la jeune Flore ;

455   Ou comment Mars conçut l'audacieux dessein

De séduire Vénus, sans consulter Vulcain ;

Comment Pasiphaé commit la maladresse

D'estimer un taureau qui la prit pour maîtresse,

Il me jette un regard pour me remercier,

460   Qui me cloue aussitôt les mots dans le gosier.

MÉGACLÈS.

Eh ! Quoi ! Se peut-il ?... Non : je ne saurais te croire.

STRIBON.

C'est ainsi qu'on devient le fils de la Victoire ;

Je vous réponds de lui.

MÉGACLÈS.

Si ces faits étaient vrais,

Le monde en eût dit mot et je les connaîtrais !

STRIBON.

465   Un secret bien gardé point ne se communique.

Nul ne sait rien : je suis son confident unique ;

Car pour qu'un résultat en pût être obtenu,

Son procédé devait à tous être inconnu ;

Ou les autres l'auraient saisi comme une proie ;

470   Et chaque athlète alors suivant la même voie,

Peut-être aurions-nous eu ce résultat fatal

D'avoir organisé la gloire d'un rival.

Je réponds de tout.

MÉGACLÈS, avec un soupir de soulagement.

Ah ! Ce discours me rassure,

Cher Stribon, et tu mets du baume à ma blessure.

475   Tu me jures...

STRIBON.

  Chassez jusqu'au moindre soupçon,

Vous le verriez vaincu, s'il changeait de façon ;

Et jamais pour chercher une joie éphémère,

Il ne sacrifiera la Victoire, sa mère !

MÉGACLÈS.

Tiens, Stribon, prends ma bourse et rendons grâce aux Dieux !

STRIBON.

480   Ah ! Voici Clitomaque !

MÉGACLÈS.

  Il a l'air soucieux.

STRIBON.

Le calme du triomphe, il en a l'habitude.

MÉGACLÈS.

C'est vrai.

STRIBON.

Que votre esprit soit sans inquiétude.

SCÈNE DIX-HUITIEME.
Mégaclès, Stribon,

CLITOMAQUE.

Salut, mon maître !

MÉGACLÈS.

Gloire à vous, vaillant guerrier !

Pour vous féliciter j'arrive le premier ;

485   L'affection chez moi n'est jamais chose vaine.

Et de votre bonheur je me sens l'âme pleine !

Le succès était sûr, j'en étais convaincu :

Mais je suis bien heureux que ce soit fait.

Il veut lui serrer la main.

CLITOMAQUE, tombant sur un siège.

Vaincu !

Oh ! Oh ! Déguerpissons, il reprendrait la bourse.

Il sort rapidement.

SCÈNE DIX-NEUVIEME.
Mégaclès, Clitomaque.

MÉGACLÈS, vivement.

490   Vaincu... Caprus ?

CLITOMAQUE.

  Non, moi ! Ma chute est sans ressource.

MÉGACLÈS.

Vous êtes vaincu, vous ? Par Caprus ?... Ah ! gredin.

CLITOMAQUE. étonné.

Hé !

MÉGACLÈS.

Tromper un ami comme moi !... Baladin !

CLITOMAQUE.

Halte-là, comme vous je sens mon infamie,

Mais j'avais contre moi la fortune ennemie ;

495   Vaincu par ce Caprus, athlète de valeur,

Cela ne serait rien : ce qui fait ma douleur,

C'est que je suis vaincu par ma faute...

MÉGACLÈS, indigné.

Il avoue !

Sais-je qui me retient de souffleter ta joue !

CLITOMAQUE.

Holà ! Votre intérêt vous emporte trop loin :

500   Mais gardez vos leçons dont je n'ai pas besoin ;

Vous aviez parié pour moi : je le regrette !

MÉGACLÈS.

Parier ! pour un homme indigne d'être athlète !

CLITOMAQUE

Ah ! Ça...

MÉGACLÈS.

Traître, j'en suis pour ce que j'en ai dit.

CLITOMAQUE.

Ah ! Retirez le mot.

MÉGACLÈS.

Je le maintiens, bandit !

SCÈNE VINGTIÈME.
Mégaclès, Clitomaque, Phormios, Myrrha, puis Stribon.

PHORMIOS, les séparant.

505   Calmez-vous, Mégaclès ; d'où vient votre colère ?

Qui peut vous rendre ainsi l'humeur atrabilaire ?

MÉGACLÈS, montrant Clitomaque.

Il m'a trahi !

PHORMIOS.

Non pas.

Aux autres.

C'est un malentendu.

Je vais le lui prouver.

À Mégaclès.

Je vous ai défendu :

Je les ai rencontrés : à temps, je dois le dire ;

510   Et c'est un mauvais pas, allez, dont je vous tire ;

Mais on peut pardonner à leur témérité,

Puisque rien n'est perdu.

MÉGACLÈS.

Soit ! S'ils m'ont respecté...

À haute voix.

Je pardonne.

CLITOMAQUE.

Merci. - Qu'est-ce qu'il me pardonne ?

La fièvre apparemment dans ma tête bourdonne...

515   Je ne comprends plus rien.

MÉGACLÈS, qui cause avec Phormios.

  Et vous viendrez nous voir

Souvent, nous causerons.

PHORMIOS.

Je viendrai chaque soir.

Ils continuent à causer à voix basse.

CLITOMAQUE, à Myrrha.

Et vous, de qui l'amour a causé ma défaite,

Myrrha, changerez-vous mon désespoir en fête ?

Voudrez-vous m'appeler au nombre des élus ?

MYRRHA, se détournant.

520   Caprus fut le plus fort : je ne vous connais plus.

MÉGACLÈS, à Myrrha, montrant Phormios.

Madame, regardez, voilà l'ami modèle.

MYRRHA.

C'est mon avis, Seigneur.

MÉGACLÈS.

Quant à vous, infidèle...

MYRRHA.

Moi !..

MÉGACLÈS.

Vous, oui ! Vous aimez ce Clitomaque !

MYRRHA

Non.

MÉGACLÈS.

Vous m'ameniez ici chaque jour.

MYRRHA.

Son renom

525   M'attirait : j'ai toujours fort aimé les athlètes.

Puis cela me servait à montrer mes toilettes ;

Mais je ne l'aime pas.

MÉGACLÈS.

Fort bien ! vous m'en contez.

MYRRHA.

Je ne le verrai plus, puisque vous en doutez.

MÉGACLÈS.

Vraiment ! Ah ! Tu me rends mon humeur joviale !

MYRRHA.

530   Et pour vous bien montrer comme je suis loyale,

J'irai dès aujourd'hui chez Caprus, son vainqueur.

Cet athlète est, dit-on, charmant,

À part.

Et plein de coeur.

MÉGACLÈS, tendrement.

Myrrha, c'est me combler ! Allons-y tout de suite.

MYRRHA, à Clitomaque.

Adieu !

MÉGACLÈS, à Phormios.

Venez souper ce soir, je vous invite.

Mégaclès et Myrrha sortent.

PHORMIOS.

535   Comptez sur moi.

À Clitomaque.

  Mais vous, plus de femmes, surtout !

Suivez le droit chemin : la victoire est au bout.

CLITOMAQUE.

Merci de vos conseils ; mais je n'en ai que faire !

STRIBON.

C'est égal, vous perdez beaucoup en cette affaire.

PHORMIOS.

Moi ! Qu'ai-je donc perdu ?

STRIBON.

Comptez-vous comme rien

540   Vos quatre cents talents ?

PHORMIOS.

  Bah ! Myrrha les vaut bien.

Il sort.

SCÈNE VINGT ET UNIÈME.
Clitomaque, Stribon.

CLITOMAQUE, se redressant.

Ils sont partis. Fort bien ! Allons, pas de faiblesse !

Je veux me réjouir et me mettre en liesse.

Lâchons bride aux gaîtés dont mon esprit est plein !

Puisque je suis vaincu par Caprus l'Éléen,

545   Je prétends l'être aussi par le jus de la treille,

Et veux me consoler au fond d'une bouteille.

Nous trinquerons !... cela chasse les songes creux.

Puis, tu me conteras quelque récit scabreux.

STRIBON.

Votre profession en souffrira peut-être ?

CLITOMAQUE.

550   L'athlète est mort, Stribon, je l'enterre...

STRIBON, effaré.

  Mon maître !

CLITOMAQUE.

Demain, je connaîtrai par ses réalités

L'amour dont je n'ai vu que les mauvais côtés.

D'autres me vengeront, si Myrrha m'abandonne.

Je veux user des biens que le destin me donne,

555   Et j'en abuserai, les dieux m'en soient témoins !

Allons boire, Stribon.

Il sort par la gauche.

STRIBON.

Un athlète de moins !

Il se dirige vers la salle où Clitomaque s'est retiré.

 



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Notes

[1] Éléen : habitant de l'Elide et particulièrement de la vile d'Élée. [L]

[2] Péremptoire : Dans le langage général, contre quoi il n'y a rien à alléguer, à répliquer. [L]

[3] Patraque : Fig. et familièrement. Personne faible, maladive. [L]

[4] Sornette : Discours frivole, bagatelle. [L]

[5] Flétrissure : peine afflictive et infamante.

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