LE BILLET DE FAVEUR

1893. Droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés.

Louis PÉRIGAUD

PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE 14 rue de Grammont, 14.

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. - PICHAT et PÉPIN.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026

Publié par Paul FIEVRE, mai 2026.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:53.


PERSONNAGE

UN SPECTATEUR.

Issu de "Recueil de Monologues dits par les frères Coquelin, Paris Librairie théâtrale, 1893. pp. 7-13


LE BILLET DE FAVEUR

J'adore aller au théâtre sans payer. Payer pour aller au théâtre, il n'y a rien de bête comme ça. Ça gâte le plaisir !

Ainsi, hier, je suis allé au théâtre des Bouffes septentrionaux, toujours avec un billet de faveur. C'est Monsieur Saint-Eustache, le comique, qui me l'a donné.

Moi, je suis dans le gaz, et dans le gaz on ne gagne pas lourd. C'est léger, le gaz ! Je ne suis pas actionnaire ; je suis vérificateur des compteurs. Il y a trois jours, je me dis : « Tiens, j'ai envie de voir l'Homme aux trois culottes, aux Bouffes septentrionaux, toujours. »

Je quitte le gaz à trois heures ; je sais que c'est à trois heures, parce qu'à trois heures un quart, il y a eu une explosion dans la partie du quartier que je n'avais pas vérifiée. ( Oh ! une petite explosion ! ) Je me paie un fiacre et j'arrive au théâtre. Monsieur Saint-Eustache venait de partir, je reprends mon fiacre, je retourne dans mon quartier voir la fin de l'explosion. J'ai eu juste une heure et demie de voiture.

Le lendemain, je requitte le gaz. Je reprends un fiacre qui me jette dans les bras de Monsieur Saint-Eustache. Nous prenons un bock, un vermouth, puis un bock ; Monsieur Saint-Eustache veut payer, je ne le souffre pas. Il m'offre à dîner. Nous allons à son restaurant, un drôle de restaurant ! Les cuillères et les fourchettes sont attachées à la table... avec des chaînes d'acier. C'est très bien tenu. Ça nous coûte 29 sous chacun. C'est moi qui paye. Il va s'habiller et me dit : « Vous trouverez les places chez le concierge du théâtre. » J'y vole. Un homme très grossier, ce concierge ; il a dû être dans les Postes ! Il me réclame cinq sous. Je les refuse. Il m'appelle : Panné ! Je les donne.

Enfin, j'ai mon billet ! Je lis dessus :

« Billet de faveur. Deux entrées. Maison Saint-Crépin junior, vente à tempérament. Il sera perçu un franc par place pour différents droits. »

Au contrôle, je le présente ; un Monsieur, très poli, me dit : « C'est deux francs. » - « Comment deux francs ? » - « C'est un franc par place. » ? « Je suis seul, je n'occupe qu'une place. » - « Le billet est de deux places, vous avez deux francs à payer. » Je les donne parce que je n'aime pas payer au théâtre. En échange, on me délivre un petit carton bleu sur lequel je lis :

« Deuxième galerie. Vacherie alimentaire, véritable lait de vache du château d'un ancien directeur de théâtre, en Périgord. »

Je monte trois étages. (Dans les théâtres, il a toujours trois étages à monter pour arriver aux deuxièmes galeries. )

Les ouvreuses m'arrachent mon paletot et me donnent un petit carton vert portant un numéro 33 et cette inscription :

« Chapellerie modèle, plus de peau de lapin ; 3 fr 75 les qualités superfines. »

On me met au 4º rang, sur le côté ; je ne pouvais rien voir, qu'un coin d'un rideau d'annonces :

« Tripes à la mode de Caen, en face le théâtre. »

Le spectacle commence, je ne vois même plus les tripes à la mode de Caen, je me plains. L'ouvreuse me répond : « Pour vos 20 sous, ne faudrait-il pas vous ficher la croix d 'honneur ? »

« Vous êtes une insolente ! Rendez-moi mon paletot ! » Je donne cinq sous, on me le rend, et je descends réclamer au contrôle.

« Avec un petit supplément de 0 fr 50 c, je puis vous faire descendre d'un étage, me dit le Monsieur très poli. » - « Voilà 50 centimes. » - « Pardon, vous avez deux places, c'est un franc. » - « Mais je n'en occupe qu'une. » - « Ça ne fait rien, c'est un franc - les tribunaux ont jugé le cas. »

Pour couper court, je donne 20 sous, parce que je n'aime pas payer au théâtre ; et l'on me met dans la main un petit carton jaune sur lequel je lis : « Première galerie. À la grande tragédienne. Dégraissage à la vapeur. »

Je remonte deux étages (parce que dans tous les théâtres, il faut toujours monter deux étages, pour arriver à la 1re galerie.) Je donne un petit pourboire à l'ouvreuse pour être bien placé : elle me donne un mauvais strapontin. Enfin, je l'ai vu l'Homme aux trois culottes ! Et on m'a encore réclamé cinq sous pour un petit banc que je n'ai pas vu - et mon vestiaire ; mais j'ai eu bien du plaisir ! Et je peux dire que Monsieur Saint-Eustache est le premier acteur de Paris... dans son genre à lui ; pas dans celui des autres. Aussi je l'ai félicité chaudement après la spectacle, en lui payant une choucroute.

Et je suis rentré chez moi, à deux heures et demie du matin, trempé, car il pleuvait ! Les ouvreuses avaient égaré mon parapluie ; mon paletot a été perdu, mon chapeau aussi ; et le lendemain , au gaz, on m'a flanqué à la porte parce que j'avais quitté mon poste pendant deux jours de suite, et que j'avais justement choisi des jours d'explosion.

Total : 10 francs de voitures, 3 fr de dîner, 1 fr 50 de consommations, 0 fr 50 d'ouvreuses, 2 fr. de billets de faveur, 1 fr. de supplément, un paletot perdu, un chapeau fondu, plus de parapluie, plus de place au gaz. Mais je m'en fiche pas mal, je suis allé au théâtre sans payer !!

 



Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 [PDF]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons