TRAGÉDIE
Le prix est de trente sols broché
M. DCC. XXX. Avec Approbation et Privilège du Roi
PAR MONSIEUR PIRON
Représentée pour la première fois le 7 janvier 1730 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par les Comédiens français.
publié par Paul FIEVRE, mai 2008
© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:49.
À son altesse, Madame LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE
Madame,,
Voici un fruit de l'accueil obligeant que VOTRE ALTESSE SERENISSIME fit l'an passé à mon premier ouvrage. La soldat sent rehausser sa valeur à l'aspect du Prince, et ma muse de même a senti redoubler ses forces sous les yeux de l'auguste et généreuse PRINCESSE qui l'honore de sa protection. Sous tout autre auspice mon projet m'aurait épouvanté. Avoir à peindre un conquérant, que l'imagination sa plaît toujours à placer au dessus d'Elle-même ; et vouloir encore opposer à ce colosse accrédité, un caractère simple et supérieur : l'entreprise ne demandait pas un moindre mobile, que l'ardeur de mériter l'aveu de VOTRE ALTESSE SERENISSIME. Cette noble ardeur ne m'a pas seulement enhardi, Elle m'a guidé. Par Elle j'ai soigneusement évité ces peintures molles qui n'intéressent qu'en séduisant, et qui déshonore la sensibilité ; par Elle, le vrai, le vertueux, l'héroïque seul a réglé mon entour***. Aussi les efforts que j'ai touchés ne remueront jamais que les âmes les plus élevées. Raison qui vous consacrait l'ouvrage indépendamment de l'attachement respectueux avec lequel je suis,
Madame,
DE VOTRE ALTESSE SERENISSEME,
Le très humble, et très obéissant serviteur, PIRON.
AVERTISSEMENT
La pièce est imprimée en son entier, et telle qu'elle fut récitée pour être mise au théâtre, l'auteur ne la jugeant déjà que trop défectueuse, sans les retranchements qu'elle a soufferts dès le première représentation.
JUSPIN
Liv. 15. Cap. 3.
QUIPPE CÙM Alexander Magnus Callisthenem Phnofophum propter Salutationis Perficae interpellatum morem infidiarum quae fibi paratae fuerant confcitim fuisse iratus finxiffet ; Eumque truncatis crudeliter omnibus membris, abseislisque auribus, ac naso labiifque, deforme ac miferandum spectaculum reddidiffer : infuper cum Cane in cavea claufum ad metum caeterorum circumferret ; Tunc Lysimachus audire Callisthenem et precepia ab eo accipere virtutis folitus, misertus tanti viri non culpae, fed libertatis poenaspendentis, venenum ei in remedium calamitatumdedit. Quod adeo aegrè Alexander tulit, utcum objici ferociffimo Leoni juberet. Sed cùm ad conspectum ejus concitatus Leo impetum feciffet ; manum amiculo involutam Lysimachus in os Leonis immersit ; arrepta que lingua feram exanimavit. Quod cùm nuntiatum Regi esset, admiratio in satisfactionem ceffit : Carioremque eum propter tantae constantiam virtutis habuit.
ACTEURS
ALEXANDRE, Roi de Macédoine.
CALLISTHENE, Philosophe de Sparte.
LEONIDE, Soeur de Callisthene.
LYSIMAQUE, Ami du frère, et Amant de la Soeur.
ANAXARQUE, Courtisan, Amoureux de Leonide.
CRATERUS, Lieutenant d'Alexandre.
EUMENE, Lieutenant d'Alexandre.
PTOLOMÉE, Lieutenant d'Alexandre.
AGAMÉE, Officier de l'Armée d'Alexandre.
GARDES.
La scène est dans le Palais d'une Ville de la Sogdiane, connue dans l'ancienne Géographie sous le nom d'Alexandria ultima.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
Alexandre, Lysimaque, Eumene, Ptolomée, Gardes,
ALEXANDRE.
Oui, l'armée a langui trop longtemps dans l'attente.
Il faut que je prononce, et que je la contente.
Je sais ce que la crainte et l'espoir font souffrir.
De Callisthene enfin la prison va s'ouvrir.
| 5 | Aux portes du Palais, Gardes, que l'on se range. |
Et
À Ptolomée.
Que Polypercon fasse armer sa phalange.
Vous,
À Eumene.
cherchez Anaxarque : Alexandre l'attend ;
Que près de ma personne, il se rende à l'instant.
Et
À Lysimaque.
vous sortez.
LYSIMAQUE.
Souffrez, Seigneur...
ALEXANDRE.
Sortez : vous dis-je,
| 10 | Ou tremblez à l'aspect d'un Roi qu'on désoblige ! |
Callisthene est coupable : et vous-même, aujourd'hui,
Pourriez le devenir, en me parlant pour lui.
LYSIMAQUE.
Jugez de ma douleur, Seigneur, par mon audace.
Non, que j'insiste encor à demander la grâce.
| 15 | Qu'il meure ! Ce que j'ose exiger de mon Roi ; |
C'est qu'il prononce donc le même arrêt sur moi.
ALEXANDRE.
Lysimaque.
LYSIMAQUE.
Oui ; Seigneur, privez-moi d'une vie
Que peut noircir aussi bientôt la calomnie.
Je n'oserais survivre à l'Innocent Proferit.
| 20 | Et le jour m'est à charge, où la Vertu périt. |
ALEXANDRE.
Ainsi donc la Vertu gémit sous ma puissance ?
Et je suis un Tyran qui proscrit l'Innocence ?
LYSIMAQUE.
Hé Seigneur ! L'Imposteur, de sa perfide voix
N'a-t-il jamais surpris la justice des Rois.
ALEXANDRE.
| 25 | Examinons donc mieux si la mienne a pu l'être. |
Levez-vous. Je vous parle, en Ami, plus qu'en Maître ;
Mais un Roi qui s'abaisse à se justifier,
N'en devient que plus grand en daignant s'oublier.
Que m'a léguerez-vous pour votre Callisthene ?
| 30 | D? trône, mille fois, sa liberté hautaine, |
N'a-t-elle pas ; en moi, blessé la Majesté ?
À mes jours, en un mot, n'a-t-il pas attenté ?
LYSIMAQUE.
Callisthene ! Seigneur Lui, de qui la sagesse
Fut de tout temps l'exemple et l'honneur de la Grèce !
| 35 | Callisthene, qui, seul de ses Concitoyens, |
À vos pas glorieux consacra tous les siens !
Rappelez-vous le jour, où ce grand personnage
Vint, à votre valeur, rendre un premier hommage.
Indigne d'avoir part à vos nobles travaux,
| 40 | Sparte avait refusé de suivre vos drapeaux. |
Lui seul désavoua hautement sa patrie ;
Par ce refus honteux, la réputa flétrie ;
Et du jeune Alexandre annonçant la grandeur,
Devança le retour de votre ambassadeur,
| 45 | De Macédoine aussi la jeunesse guerrière |
Crut posséder, en lui, Lacédemone entière.
En digne spartiate, il parut devant vous,
Aussi respectueux, mais plus libre que nous.
Sur l'Orient, dit-il, ton sceptre va s'étendre.
| 50 | Moi, je viens conquérir le grand coeur d'Alexandre, |
Je vous le livre, Ami ; ne m'abandonnez, pas !
Lui répondîtes vous ; le ferrant dans vos bras ;
Venez, de vos conseils, secourir ma jeunesse.
Il faut à la valeur l'appui de la sagesse ;
| 55 | D'un courage bouillant tempérez les chaleurs ; |
Et surtout, loin de moi, repoussez les Flatteurs.
Vous parliez sans détour ; il fut sans défiance.
Vous en savez l'effet. Tandis que la vaillance
Du triomphe, en tous lieux, vous acquérait l'honneur ;
| 60 | Du Héros, de vous-même, il vous rendait vainqueur. |
D'une si généreuse et si rare victoire
Que de fois votre aveu lui rapporta la gloire !
Et c'est lui qu'on accuse et que vous soupçonnez ?
Qu'on a chargé de fers, et que vous condamnez ?
| 65 | Ah ! Précipitez moins la perte irréparable |
D'un homme qui vous fut si cher, si vénérable.
Vous touchez au moment d'un regret éternel.
Puisque je l'aime encor ; il n'est pas criminel.
Peut être Hermolaüs, ou quelqu'un des complices,
| 70 | Vous l'a rendu suspect au milieu des supplices ; |
Mais, Seigneur, un coupable immole, en ces moments,
La vertu la plus pure à l'horreur des tourments,
ALEXANDRE.
Non ; j'en ai vainement tenté la violence.
Les Conjurés, pour lui, sont morts dans le silence.
LYSIMAQUE.
| 75 | Quel indice évident l'aura donc condamné ? |
ALEXANDRE.
Me le demandez-vous ? Leur silence obstiné ;
Leur sacrilège audace à m'accabler d'injures ;
Leur courage à braver la mort et les tortures
PlUtôt que de livrer à mon juste courroux
| 80 | Ce farouche étranger qui les séduisit tous. |
Quand sur ses intérêts, Sparte mal éclairée
Par trop d'ambition se fut déshonorée ;
Que ce Peuple superbe aima mieux se trahir,
Que se couvrir de gloire en venant m'obéir ;
| 85 | à ses regrets jaloux, l'abandonnant en proie, |
Je n'en reçus pas moins Callisthene avec joie.
Je sais trop, à quel titre, il parut devant moi
J'égalai, j'en conviens, le Philosophe au Roi.
Mais qu'il s'aveugle moine de l'orgueil qui le flatte.
| 90 | C'était le rang du sage, et non du Spartiate ; |
Et sans cette sagesse utile à mes projets,
Le Spartiate tombe au rang de mes sujets.
Le Spartiate a ors n'est qu'un homme ordinaire
Que je n'épargne point, dès qu'il est téméraire,
| 95 | Et tel est celui-ci. Que n'a-t-il point osé ? |
Jusqu'où de la faveur n'a-t-il pas abusé ?
Sa franchise avec moi, dégénère en outrage.
Elle n'est plus en lui, qu'une fierté sauvage,
Qu'une férocité qu'il aime à signaler,
| 100 | Et dont l'excès, en tout, cherche à me ravaler. |
Son éloquence, au gré de son fougueux génie,
Se déchaîne en tous lieux contre la tyrannie,
Trace de faux portraits, dont l'art séditieux
Sur moi, plus d'une fois, a fait tourner les yeux.
| 105 | Et ce qui me le rend moins supportable encore, |
Chefs, Soldats, tout mon camp me condamne et l'adore,
Son faux zèle en impose à tous ; et j'ai l'affront
De me voir enlever tous les coeurs qu'il corrompt.
Vingt conjurés imbus de ses noires maximes,
| 110 | En meurent aujourd'hui les coupables victimes. |
J'ai vu ces furieux, je vous l'ai déjà dit,
Dans leurs derniers soupirs exhaler son esprit.
Leur animosité, leur discours, leur silence,
Tout découvrait la source où puisait leur licence.
| 115 | Et sur un faux rapport, je me serais trompé ? |
Non, non, dans le complot Callisthene a trempé.
C'est l'effet des fureurs qu'à tous il communique.
Et ce complot d'ailleurs n'est pas son crime unique.
De plus d'un attentat on me le dit noirci.
| 120 | Et l'avis qui m'engage à le penser ainsi, |
Se trouve soutenu d'une forte apparence.
Sparte remue. Agis prépare en mon absence
Contre la Macédoine et la flamme et le fer.
Déjà même sa marche alarme Antipater.
| 125 | Votre ami, dès longtemps, nous hait. On le soupçonne |
D'avoir, pour sa querelle, armé Lacédemone.
Moi je n'en doute point. Ne m'en parlez donc plus.
Vous ne feriez pour lui que des voeux superflus.
Ou si vous le voulez dérober au supplice ;
| 130 | Implorez ma clémence, et non pas ma justice. |
Un homme tel que lui blessé du seul soupçon,
N'accepte pas la vie à titre de pardon...
Et l'y vouloir forcer, c'est vouloir qu'on le pleure.
ALEXANDRE.
Je ne dis que ce mot ; qu'il fléchisse ou qu'il meure.
LYSIMAQUE.
| 135 | Vous prononcez ainsi son arrêt et le mien. |
Tirant son épée pour se percer.
Mais vous verrez couler mon sang avant le sien.
ALEXANDRE.
Lysimaque ; arrêtez !
LYSIMAQUE.
Ma douleur est trop vive.
ALEXANDRE.
Vous m'osez résister ?
LYSIMAQUE.
Que je meure ! Ou qu'il vive !
ALEXANDRE.
Gardes ! Qu'on le désarme !... Il suffit : laissez-nous.
LYSIMAQUE.
| 140 | Vous n'avez donc pour moi ni pitié ni courroux ? |
ALEXANDRE.
Alexandre vous aime, et n'est point un barbare.
Mon coeur se sent ému d'une amitié si rare.
Par égard pour des noeuds si tendres et si forts,
L'ami d'Ephestion pardonne à vos transports:
| 145 | L'intérêt dont m'occupe une tête si chère, |
Par je ne sais quel charme, adoucit ma colère,
Je suspendrai le cours de mes inimitiés..
Mais, Lusimaque, avant que vous en profitiez ;
Un pareil intérêt vous aveugle peut-être.
| 150 | Ne rougiriez vous pas de protéger un traître ? |
Qu'en pensez vous ? Dois-je être en repos sur sa foi ?
LYSIMAQUE.
Mais vous-même, Seigneur, que pensez-vous de moi ?
ALEXANDRE.
Que vous avez le coeur vertueux et sensible ;
Que vous brûlez pour moi d'un zèle incorruptible :
| 155 | Et qu'à ce dévouement sans réserve et sans fard, |
Le Prince et la personne également ont part.
LYSIMAQUE.
Hé bien ce dévouement, notre amour, notre zèle
Sont le fruit des leçons de cet ami fidèle.
Il nous les inspirait : c'est à lui qu'ils sont dus,
| 160 | Autant qu'à nos penchants, autant qu'à vos vertus : |
Dans l'amour du devoir sa voix nous fortifie.
Voilà, Seigneur, de qui votre coeur se défie.
ALEXANDRE.
Mais enfin, quelle excuse à témérité ?
Faut-il que ce qu'en lui l'on nomme austérité,
| 165 | Jusqu'à l'irrévérence impunément s'écarte ? |
Qu'il m'ose contredire en tout ?
LYSIMAQUE.
Il est de Sparte,
Vous savez que ce peuple à feindre est mal instruit.
Mais le vrai zèle éclate où la vérité luit.
Eh Seigneur ! Endurez une noble rudesse
| 170 | Qui ne connaît d'excès que ceux de la sagesse, |
Assez de courtisans rampants adulateurs,
Laissant vos intérêts et ne songeant qu'aux leurs,
Sous un air de vertu vous déguisent les vices ;
Et de fleurs, fous vos pas, couvrent les précipices.
| 175 | N'éteignez pas, Seigneur, sans vous bien consulter ; |
Le seul flambeau qui peut vous les faire éviter.
ALEXANDRE.
Qu'il ait donc moins d'aigreur. Faites qu'il s'accoutume
À mêler ses conseils d'un peu moins d'amertume.
Qu'un respect attentif à les assaisonner
| 180 | Lui mérite en un mot l'honneur de m'en donner. |
À l'oubli du passé, sur ce pied, je m'engage.
J'immole mes soupçons à votre témoignage.
Et malgré mille avis qui les confirment tous,
Je veux croire ; et je crois aussi zélé que vous.
| 185 | Il sera libre. Mais, dès ce jour qu'il commence |
À faire à ma justice approuver ma clémence ;
Ce jour pour votre ami, jour d'horreur ou de paix
Il m'est plus odieux, ou plus cher que jamais.
Je ne vous en dis pas à présent davantage.
| 190 | Aujourd'hui je l'éprouve enfin. Voyons l'usage |
Qu'il fera du retour de ses premiers honneurs,
Et de ce grand crédit qu'il a sur tous les coeurs.
SCÈNE II.
Alexandre, Lysimaque, Anaxarque
ALEXANDRE.
Anaxarque. partez. Qu'ainsi que par Moi-même
Sparte apprenne par vous ma volonté suprême.
| 195 | Un reste de pitié suspend mon bras vengeur. |
Du Nil et de l'Euphrate Alexandre vainqueur
Peut, la foudre à la main, repasser le Bosphore.
De Thèbes, aux yeux des Grecs, la cendre fume encore,
Que Sparte, en vous voyant, par un prompt repentir,
| 200 | D'un traitement pareil songe à se garantir. |
Amenez pour garant d'une loi peu certaine,
Avec un de leurs rois, la soeur de Callisthene.
LYSIMAQUE.
Leonide !
ALEXANDRE.
Elle-même ; elle me répondra
De ce que désormais ce peuple entreprendra.
| 205 | Je sais que son pays l'écoute et la révère ; |
Et j'ai d'autres raisons qui concernent son frère.
Allez, et ce jour même abandonnant ces lieux,
Ne représentez plus qu'un Roi victorieux.
SCÈNE III.
Lysimaque, Anaxarque.
LYSIMAQUE.
Anaxarque triomphe ; on le voit à la joie
| 210 | Qu'il témoigne à voler où son maître l'envoie. |
Il bénit la rigueur de cet ordre fatal
Qui semble consommer le malheur d'un rival.
Il aurait dû songer que sujette à l'envie,
La faveur à la Cour, à chaque instant, varie ;
| 215 | Et qu'au fragile honneur d'un poste si glissant. |
Tel s'élève aujourd'hui, qui demain en descend.
ANAXARQUE.
Pour être moins en butte à ce revers funeste,
Je remplirai mon poste en Courtisan modeste ;
Et dès les premiers pas, je plains dans cet esprit,
| 220 | L'étranger malheureux dont l'exemple m'instruit. |
LYSIMAQUE.
D'une compassion, qui tient de la bravade,
Un heureux concurrent fait aisément parade.
Mais la vôtre se hâte un peu trop d'éclater.
Le Roi que j'ai fléchi, vient de se rétracter.
| 225 | Arbitre de son sort, et du vôtre peut-être, [ 1 Aucun vers ne rime avec "peut-être".] |
D'un sombre ennui déjà votre front est chargé.
ANAXARQUE.
Vous me voyez surpris ; et non pas affligé.
Quoi le Roi qui, tantôt...
LYSIMAQUE.
Oui ; sa rigueur se lasse.
Près de lui, Callisthene aujourd'hui rentre en grâce.
| 230 | Et dans le même rang qui fit tant de jaloux, |
Il va revoir tomber la Cour à ses genoux.
Ne vous alarmez pas ; je promets de lui taire
La joie ou vous nagiez dans l'espoir du contraire ;
De semblables rapports seraient mal adressés ;
| 235 | Et son bonheur me venge et vous punit assez. |
ANAXARQUE.
Tel est le coeur humain. Qu'il aime ou qu'il haïsse,
De la prévention, il passe à l'injustice.
Je n'ai de votre ami ni causé le malheur,
Ni voulu sur sa chute établir ma faveur.
| 240 | Lui-même, il s'est perdu par son humeur altière ; |
Seule, de sa disgrâce, elle fut l'ouvrière ;
Et moi de mon côté qui vous suis si suspect,
Tout l'art, que j'employai fut un profond respect.
Quant à cette ambassade où mon maître m'envoie ;
| 245 | Si je vous ai paru l'accepter avec joie, |
La haine a peu de part à des transports si doux ;
Et pour vous en convaincre, il faut m'ouvrir à vous.
L'amour plus que le Prince ordonne que je parte.
Ministre, moins qu'amant je brûle d'être à Sparte.
| 250 | J'y vole en bénissant l'ordre, et le choix heureux, |
Qui me font un devoir du comble de mes voeux.
LYSIMAQUE.
Et quel est cet objet que votre coeur adore ?
Son nom ? J'ai mes raisons : sachons le.
ANAXARQUE.
Je l'ignore.
Apprenez seulement comme au fond de mon coeur.
| 255 | L'amour le plus ardent lança le trait vainqueur. |
Quand de Persépolis méditant la conquête,
Tous les Grecs eurent mis Alexandre à leur tête ;
C'est moi qui de sa part, au bord de l'Eurotas :
Mendiai des secours que nous n'obtînmes pas.
| 260 | Le jour que je quittai cette ville orgueilleuse, |
Que les lois de Lycurgue ont rendu si fameuse,
La jeunesse intrépide y célébrait des jeux,
Dont le prix disputé reste au plus courageux,
Je m'approchai du Cirque ; et j'y vis la Vaillance
| 265 | Par la témérité s'annoncer dès l'enfance. |
J'admirai quelque temps ces élèves de Mars.
Mais un plus doux spectacle attacha mes regards
La plus tendre Moitié de l'Espoir des familles,
Tout ce que Sparte avait de rare entre ses filles,
| 270 | La couronne à la main assistant au combat, |
Y brillait à l'envi du plus naïf éclat.
On veut être invincible aux yeux de ce qu'on aime.
Et de Lycurgue, ainsi la Sagesse suprême
Voulut que la beauté triomphante en ce jour
| 275 | Allumât le courage en inspirant l'amour. |
D'inutiles atours ne brillaient point sur elles.
Le luxe eût avili leurs grâces naturelles.
La simple modestie était leur vêtement ; x
Et l'austère pudeur, leur unique ornement.
| 280 | Quelle âme à cet aspect, ne se fût pas émue ! |
Parmi ces beaux objets où s'égarait ma vue,
J'en vis un, qui bientôt fixa, par ses attraits,
Mes yeux, pour un moment ; et mon coeur pour jamais.
Celle qu'au même lieu ramenèrent nos armes,
| 285 | La fille de Tyndare, Hélène eut moins de charmes |
Plein d'un feu jusqu'alors à mon coeur inconnu,
Surpris, frappé, ravi, rien ne m'eût retenu.
J'allais, fendant la presse, en amant téméraire,
Par un aveu public l'offenser, ou lui plaire;
| 290 | Quand du peuple attentif la soudaine clameur |
Marqua la fin des jeux par le nom du vainqueur.
La foule se disperse et m'entraîne avec elle.
Aux soins d'un prompt retour, mon devoir me rappelle;
J'y pourvois ; et je pars sans pouvoir être instruit
| 295 | Du nom de la Beauté dont l'image me fuit. |
J'espérais l'effacer ; mais, Dieux ! Qui l'eût pu croire ?
Le temps de plus en plus la grave en ma mémoire.
Plus je veux l'oublier ; plus je crois la revoir.
L'absence, la raison, jusqu'à mon peu d'espoir,
| 300 | Tout n'est qu'un aliment au feu qui me consume. |
Ce feu plus que jamais aujourd'hui se rallume ;
Et je retourne enfin, loin qu'il soit amorti,
Plus amoureux cent fois que je ne suis parti.
Vous voyez, Lysimaque, en cet aveu sincère,
| 305 | Ce qu'a d'heureux pour moi mon nouveau ministère ; |
De celle que j'adore, il rapproche mes soins :
Peut-être ils lui plairont ; je la verrai du moins.
Mes regards enchantés justifieront l'idée,
Que depuis si longtemps mon âme en a gardée ;
| 310 | Et de ce plaisir seul suffisamment charmé... |
Mais je vous parle en vain, si vous n'avez aimé.
LYSIMAQUE.
Personne mieux que moi, ne conçoit votre joie.
Devant votre pareil votre coeur se déploie.
Je brûle également du plus constant amour ;
| 315 | Et Lysimaque à vous, va s'ouvrir à son tour. |
Sachez...
ANAXARQUE.
Une autre fois. Craterus nous aborde.
Quelque démêlé sème entre nous la discorde.
Et des ressentiments, à la Cour trop communs,
Nous rendraient en ces lieux l'un à l'autre importuns.
SCÈNE IV.
Lysimaque, Craterus.
CRATERUS.
| 320 | Le flatteur Anaxarque, a-t-il l'âme assez vaine |
Pour oser aborder l'ami de Callisthene ?
Et fier d'une faveur prête à nous perdre tous,
Est-ce pour nous braver qu'il se présente à vous ?
LYSIMAQUE.
Non, mon cher Craterus, Anaxarque s'excuse ;
| 325 | Un peu de passion peut-être nous abuse ; |
De soins bien différents son coeur est dévoré.
CRATERUS.
Vous avez, Lysimaque, un esprit éclairé ;
Mais la noble franchise à votre âge, est crédule.
Le traître impunément devant vous dissimule.
| 330 | Du moindre voile ainsi le crime revêtu |
Trompe l'oeil indulgent de la simple vertu ;
D'une âme sans soupçon votre erreur est la marque :
Mais le vieux courtisan qui pénètre Anaxarque,
Ne se laisse point prendre à ces tons séducteurs.
| 335 | Ce n'est point, il est vrai, de ces adulateurs |
Dont les discours outrés flattent moins qu'ils n'offensent,
Et devraient indigner l'Idole qu'ils encensent.
Celui-ci, se glissant par de plus sûrs détours,
Plaît par des actions, plus que par des discours ;
| 340 | Sous la pleine puissance, il rampe avec adresse |
Vole à ce qui la flatte, et fuit ce qui la blesse ;
Il ne propose rien, mais il approuve tout ;
Et c'est sur son aveu que le Roi se résout.
Sous cet aveu perfide, avec pleine licence,
| 345 | On attaque, on proscrit, on flétrit l'Innocence : |
Il fait taire pour elle, un crédit circonspect:
Et par lui ce silence est traité de respect.
Quand ce n'est dans le fond qu'un indigne artifice
Pour laisser le champ libre et plaire à l'injustice :
| 350 | Pour travailler sous main à son propre bonheur, |
Au risque de livrer son Prince au déshonneur.
De ce coeur cependant la maligne bassesse
Fait dans l'intégrité sentir de la rudesse ;
Et sans peine, entraînant la faveur après soi,
| 355 | Rend le conseil du sage insupportable au Roi. |
Depuis deux mois enfin si Callisthene endure.
Tout libre qu'il est né, la prison la plus dure ;
Si pour le massacrer, on l'en tire aujourd'hui ;
Le lâche en est coupable, et je m'en prends à lui.
LYSIMAQUE.
| 360 | Non, non ; de sa prison notre ami magnanime |
Sortira triomphant et non pas en victime :
Sachez que près du Roi ce jour même il reprend
Avec sa liberté, sa faveur et son rang...
CRATERUS.
Hé je le sais ! Aux cris qu'avait poussé l'armée,
| 365 | Des apprêts de sa mort justement alarmée, |
Tous nos Chefs éplorés ont volé vers ces lieux.
Vous aviez prévenu leurs soins officieux.
Le Roi s'imaginant dissiper nos alarmes,
Nous annonce à quel prix il le rend à vos larmes ;
| 370 | L'Arrêt fatal enfin demeure suspendu. |
Mais ce grand homme, hélas ! N'en est pas moins perdu !
Eh ! Qui ne voit l'épreuve où l'on songe à le mettre ?
À quelques nouveautés on le voudra soumettre,
Et pour peu qu'il repousse un tyrannique effort,
| 375 | C'en est fait : un refus est l'arrêt de la mort. |
Et qui sait, si du Roi la sanglante colère
Ne voudra pas encor joindre la soeur au frère ?
Et si, pour son malheur, Leonide arrivant,
Ne rallumera pas la foudre, en la bravant ?
LYSIMAQUE.
| 380 | Cruel ! Veuillent plutôt les puissances célestes |
Détourner contre moi vos présages funestes !
Quelle image accablante offrez vous à mon coeur ?
Pourquoi d'un peu de paix lui ravir la douceur ?
Je me fermais les yeux : je voulais à moi-même,
| 385 | Me déguiser l'horreur d'une infortune extrême ; |
Me cacher le péril qui menace en un jour,
L'amitié la plus vive, et le plus tendre amour.
Je ne le puis. Il faut que votre soin barbare
Vienne éclairer un coeur qu'un faible espoir égare ;
| 390 | Et pour l'abattre mieux, votre cruauté joint |
Aux coups déjà tout prêts, ceux qui ne le font point !
CRATERUS.
Quand l'infortune est sûre : à quoi sert-il de feindre ?
Songeons à la parer plutôt qu'à nous en plaindre
Je verrai Callisthene, et l'oserai prier
| 395 | De réduire une fois son courage à plier. |
D'Anaxarque en secret trompons la diligence ;
À Sparte, ainsi que vous, j'ai quelque intelligence.
Qu'avant son arrivée, on sache ses desseins ;
Et qu'on ne livre pas Leonide en ses mains.
| 400 | Qu'elle ignore surtout les malheurs de son frère. |
LYSIMAQUE.
Un bruit si répandu peut-il être un mystère ?
Tout le Péloponnèse instruit depuis deux mois,
À notre gré, près d'elle, a-t-il été sans voix ?
Hélas ! Combien de fois, lisant dans sa pensée,
| 405 | D'un juste effroi mon âme a-t-elle été glacée ? |
Combien de fois mes yeux ont-ils craint de la voir ?
Anaxarque, sans vous, devenait mon espoir.
Je l'aurais imploré pour sauver Leonide.
CRATERUS.
Malheureux ! Vous alliez implorer un perfide.
| 410 | Venez, venez ; le Ciel sensible à notre ennui |
Saura nous suggérer un plus solide appui.
LYSIMAQUE.
Allons. Et vous grands Dieux ! Sur qui je me repose,
Dieux justes ! En vos mains, souffrez que je dépose,
Des intérêts sacrés dignes de votre emploi,
| 415 | Les jours de l'innocent et l'honneur de mon Roi. |
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
Lysimaque, Craterus.
CRATERUS.
Montrez plus de courage ; et dans ces conjonctures ;
Contraignez des soupirs qui rompraient nos mesures.
Callisthene bientôt va paraître en ces lieux
Voulez vous l'embrasser, la douleur dans les yeux ?
| 420 | Cachons-lui prudemment la pitié qui nous touche. |
Ce qui nous attendrit, le rendrait plus farouche ;
Et son courage outré du poids de ses malheurs,
Hâterait le danger qu'annonceraient vos pleurs.
Songez, pour vous montrer sous un front plus tranquille,
| 425 | Qu'Anaxarque entreprend un voyage inutile. |
Le fidèle Agamée est parti bien instruit.
Nos brigues et ses soins ne seront pas sans fruit.
L'objet qu'ainsi que vous Lacédémone adore,
Aura l'appui des Rois et de plus d'un éphore. [ 2 Éphore : Terme d'antiquité grecque. Magistrats lacédémoniens au nombre de cinq établis pour contre-balancer l'autorité des rois et du sénat et qu'on renouvelait tous les ans. [L]]
| 430 | Sparte, pour Leonide est prête à tout oser ; |
Et l'asile, entre nous, n'est pas à mépriser.
LYSIMAQUE.
Sparte peut la défendre ; et le Roi moins sévère
Redevenir sensible aux vertus de son frère ;
Le Ciel se trahirait, s'il n'était leur soutien.
| 435 | Aussi ne plains-je plus leur sort. Je plains le mien. |
CRATERUS.
Espérant tout pour eux, de quoi vous plaindre encore ?
LYSIMAQUE.
Dans les égarements d'un feu que je déplore,
Je crains qu'un libre aveu, malgré notre amitié,
Ne m'expose au mépris, en cherchant la pitié.
| 440 | D'une amante, à ma foi dès longtemps réservée, |
J'osais paisible enfin souhaiter l'arrivée ;
Quand vous êtes venu m'inspirer votre effroi,
Vos timides conseils ont disposé de moi.
J'ai secondé vos soins ; et desservant ma flamme
| 445 | Éteint le seul rayon qui luisait dans mon âme. |
De ces soins maintenant gémissant en secret,
Je sens à mes frayeurs succéder le regret.
Alexandre emporté par une ardeur étrange,
Entre la Grèce et nous songe à mettre le Gange ;
| 450 | Et je partais l'époux d'un objet si chéri ! |
Car enfin, quoi qu'on dise, elle n'eût point péri.
Sa présence eût du Roi désarmé la colère ;
Elle aurait même été le salut de son frère.
Que ne peut la sagesse unie à la beauté ?
| 455 | Les plus cruels n'ont-ils que de la cruauté ? |
Et quand de l'astre ici contraire à l'innocence
Ses beaux yeux n'auraient pu corriger l'influence ;
De Lysimaque au moins par soi-même immolé,
Le sang, pour un ami, devant elle eût coulé.
| 460 | À la perdre en un mot rien n'a dû me contraindre. |
Exempt de ma faiblesse, était-ce à vous à craindre ?
Nous voilà condamnés à ne plus nous revoir ;
Et c'est le seul malheur qu'il eût fallu prévoir !
CRATERUS.
Ce qu'eût bien moins prévu ma prudence timide.
| 465 | C'est qu'on eût pu vous nuire en servant Leonide... |
Mais tel est des amants l'esprit irrésolu.
M'osez-vous imputer des soins qui vous ont plu ?
Et vous en prendre à moi de nos terreurs soudaines ?
Les vôtres, ce me semble, ont précédé les miennes ;
| 470 | Votre coeur, disiez-vous, en fut cent fois glacé. |
LYSIMAQUE.
Depuis quelques instants, elles avaient cessé.
Sans vous... Mais quel malheur nous ramène Agamée ?
SCÈNE II.
Lysimaque, Craterus, Agémée.
AGAMÉE.
Léonide, Seigneur.
LYSIMAQUE.
Hé bien ?
AGAMÉE.
Est arrivée.
LYSIMAQUE.
Ah ! Courons nous jeter au devant de ses pas.
| 475 | Sauvons-là. Qu'elle fuie ! Et ne se montre pas. |
AGAMÉE.
Seigneur, il n'est plus temps. Tout vole au devant d'elle ;
Et le Roi maintenant en apprend la nouvelle.
Je l'ai vue au moment qu'avec rapidité
Du Jaxarte, à la mer, j'allais être porté. [ 3 Jaxarte : rivière qui débouche sur la mer d'Aral, et qui sert de frontière entre l'Ouzbékistan et le Tadjikistan. Lieu d'une bataille en 329 avant JC, entre les troupe d'Alexandre et les Saka.]
| 480 | Pour courir des premiers m'offrir à son passage |
En vain j'ai promptement regagné le rivage ;
De nos soldats campés au pied de ces remparts,
Des habits à la Grecque, ont fixé les regards :
Nos chefs l'ont reconnue ; et l'un d'eux l'a nommée.
| 485 | Le bruit, dans un instant, s'en répand dans l'armée ; |
On l'approche, on l'entoure, on l'admire, on la plaint.
Pas un n'ose l'instruire ; et chacun se contraint.
Mais des pleurs échappés expliquant ce silence,
Ont de cette héroïne aigri l'impatience ;
| 490 | Et présageant des maux qui ne sont que trop vrais, |
Lui font précipiter ses pas, vers ce Palais.
CRATERUS.
Courez à sa rencontre ! Allez, cher Agamée ;
Et malgré le courroux dont elle est enflammée
Obtenez d'elle, avant tout éclaircissement,
| 495 | Que Lysimaque ici l'entretienne un moment. |
SCÈNE III.
Lysimaque, Craterus.
LYSIMAQUE.
Sa fierté va tout perdre ! Hélas ! Qu'à son approche,
Vous êtes bien vengé d'un injuste reproche !
L?extrémité m'éclaire ; et le danger présent
Lève d'un fol espoir le bandeau séduisant
| 500 | Jouissez, Craterus, de toute ma faiblesse... |
CRATERUS.
Recevez-la sans moi, je m'éloigne et vous laisse
Pour aller disposer son frère à la douceur,
Et faire que lui-même y dispose sa soeur.
Retenez cependant sa colère enchaînées
| 505 | En ne l'entretenant que de votre hyménée... |
LYSIMAQUE.
L'entretien sera court. Près d'elle un mot suffit.
Eh ! Des femmes de Sparte oubliez-vous l'esprit ?
Leur bouche seulement instruite à la sagesse,
De l'amoureux langage ignore la mollesse.
| 510 | Une mâle franchise abrège leurs discours : |
Et leurs feux vertueux s'expliquent sans détours.
Ainsi ses questions vont bientôt me confondre.
Sur l'état de son frère, il faudra lui répondre.
Que dire ?
CRATERUS.
Qu'elle ignore au moins ainsi que lui,
| 515 | Que le Roi le menace et l'éprouve aujourd'hui. |
Cette épreuve après tout, peut n'être pas funeste.
Le danger est douteux : il serait manifeste.
Trompez-là. Flattez vous. Adieu. Je l'aperçois.
SCÈNE IV.
Lysimaque, Leonide.
LEONIDE.
Ah ! Seigneur...
LYSIMAQUE.
Ah Madame ! Est-ce vous que je vois ?
| 520 | Quoi ? Sparte a pu souffrir qu'un ornement si rare |
Vint briller à nos yeux dans ce climat barbare ?
LEONIDE.
Rendez d'abord le calme à mon coeur indigné,
Callisthene vit-il ?
LYSIMAQUE.
Il vit ; il a régné ;
Et peut régner encor, s'il veut, sur Alexandre...
LEONIDE.
| 525 | Ne m'en dites pas plus que je veux en entendre, |
Il vit ; mais est-il libre ?
LYSIMAQUE.
Aussi libre que vous,
En état de jouir du destin le plus doux...
LEONIDE.
Pourquoi donc au milieu d'une foule éperdue.
Ces pleurs que la pitié fait répandre à ma vue ?
LYSIMAQUE.
| 530 | L'armée ignore encore un si prompt changement ; |
Votre heureuse arrivée en marque le moment ;
Ma prière, et des Dieux la visible assistance,
Ou plutôt ce que d'eux exige une présence,
Qui partout du bonheur doit être le signal,
| 535 | Relève Callisthene et confond son rival ; |
En ce moment pour nous et pour lui, tout conspire.
Nous allons nous revoir ensemble.
LEONIDE.
Je respire
Vous pouvez maintenant me parler de vos feux :
Ils me sont toujours chers ; et j'ai compté sur eux.
LYSIMAQUE.
| 540 | Votre Beauté n'a fait que se rendre justice : |
Peut-elle en allumer que le temps affaiblisse ?
Oui, je vous suis fidèle, et n'en veux qu'attester
Le plaisir que je sens à vous le protester !
LEONIDE.
Je n'en veux de garant, moi, que mon amour même ;
| 545 | Je crois que vous m'aimez, parce que je vous aime. |
Mais un peu plus au long, de grâce, apprenez moi
Ce qu'a risqué mon frère ; et ce que je vous dois.
De sa captivité la nouvelle funeste
M'a fait, pour accourir, négliger tout le reste.
| 550 | A-t-on donc ignoré, dans un tel attentat, |
Qu'un citoyen de Sparte égale un potentat ?
Qui font ses ennemis ? Quel était donc son crime ?
Et de quelle imposture a-t-il été victime ?
LYSIMAQUE.
Cet homme le plus grand que votre ville ait eu
| 555 | N'a d'autres ennemis que ceux de la vertu ; |
Nous payons à la sienne un tribut légitime.
On l'aime, on le respecte : et voilà tout son crime.
Aux pièges d'un rival envieux de son sort,
Ce respect, cet amour, ont servi de ressort.
| 560 | Du Roi, dont le courroux trop aisément s'enflamme, |
Le subtil Anaxarque a séduit la grande âme,
En lui faisant penser qu'on usurpait ses droits ;
Que régner sur les coeurs, c'est dépouiller les Rois ;
Partager avec eux leur plus noble avantage :
| 565 | Et même aller toujours plus loin que le partage. |
Un complot criminel en ce temps s'est formé ;
Contre le sage alors tout semblait s'être armé.
Le déchet dangereux d'un crédit qui chancelle
Des conjurés pour lui l'estime universelle
| 570 | Des écrits imposteurs distribués sous main, |
Lacédémone armée, un conquérant enfin
À qui de ses faveurs la Fortune est prodigue,
Et que d'un sage ami l'austérité fatigue ;
Tout cela de concert contre nous s'unissant,
| 575 | À côté du coupable avait mis l'innocent ; |
C'en était fait. Ce jour un citoyen de Sparte
Signalait par sa mort les rives du Jaxarte.
Le Roi dans sa colère en prononçait l'arrêt.
On liait la victime ; et le fer était prêt.
| 580 | Je vous en vois frémir. Jugez de mes alarmes, |
Surtout, aux pieds du Roi, quand j'ai vu que mes larmes,
Tout généreux qu'il est, ne pouvaient l'émouvoir.
Je n'ai plus pris d'avis que de mon désespoir.
Du désir de la mort l'âme toute occupée,
| 585 | À ses yeux, dans mon sein je plongeais mon épée. |
Il ne l'a pu souffrir ; son bras m'a retenu,
Ce trait l'a désarmé : j'en ai tout obtenu.
Chacun reprend enfin sa place légitime ;
L'envie est retombée aux pieds de sa victime ;
| 590 | Et celui dont ses traits allaient percer le flanc |
Du pied de l'échafaud remonte au premier rang.
De mes soins courageux Callisthene se loue
J'allais mêler mon sang au sien : mais je l'avoue,
L'ami seul n'en a pas tout l'honneur aujourd'hui
| 595 | Leonide est sa soeur ; je la voyais en lui |
Votre cher souvenir, autant que sa sagesse,
Animait ma douleur, inspirait ma tendresse ;
Votre frère au tombeau, le trépas m'était doux :
Et mourant avec lui, je serais mort pour vous.
LEONIDE.
| 600 | Bientôt mon sang aux yeux du barbare Alexandre |
De deux héros si chers eût arrosé la cendre
Mais le sort en a mieux décidé : nous vivons.
Reste à pouvoir payer ce que nous vous devons.
Ma main ne suffit pas. L'amour qui la présente
| 605 | Pour acquitter la soeur, satisfait trop l'amante. |
Un autre prix plus beau, c'est que malgré ses lois,
La rigoureuse Sparte applaudisse à mon choix.
Sparte qui dans la peur que sa vertu ne change
D'aucun sang étranger ne souffre le mélange,
| 610 | Se relâchant pour vous songe à vous excepter, |
Vous juge digne d'elle ; et va vous adopter.
Peut-être on dénierait même au fils de Philippe,
L'honneur où Lysimaque aujourd'hui participe.
Que de cet honneur donc et du don de ma main
| 615 | Le héros et l'amant bénissent le destin ; |
Et puisse en vous l'Amour, en ce jour de victoire
Être aussi satisfait que doit l'être la Gloire.
Pour moi, sans me répandre en des voeux superflus,
Qu'on me montre mon frère ; et je n'en forme plus.
| 620 | Contentez d'une soeur l'impatience extrême. |
Qui l'arrête ? Ou plutôt qui nous retient nous-mêmes ?
Du lieu qui le renferme ouvrons-nous les chemins ;
Je veux toucher les fers qui tombent de ses mains,
En baiser la première, et la place et la marque !
| 625 | Insulter par ma joie au dépit d'Anaxarque ! |
Allons, cher Lysimaque ; et sans l'attendre ici...
LYSIMAQUE.
Lui-même il vous prévient, Madame ; et le voici.
L'élite de nos Chefs le suit et l'environne :
Et vous voyez le rang que sa vertu lui donne...
SCÈNE V.
Callisthene, Leonide, Lysimaque,
Eumene, Ptolomée.
etc.
LEONIDE.
| 630 | Où nous rencontrons nous ? Ah mon frère ! |
CALLISTHENE.
| Ma soeur, |
De nos embrassements suspendons la douceur ;
Et souffrez que j'achève ici de rendre grâce
À ces braves guerriers qu'a touché ma disgrâce.
Allez, nobles amis, de l'innocence aux fers ;
| 635 | Ne vous souvenez plus des maux que j'ai soufferts ; |
C'est à mes délateurs, à rougir d'une injure
Que votre désaveu répare avec usure.
Retirez-vous ; allez, vous dis-je ; et privez-moi
Des traits d'une amitié suspecte à votre Roi.
| 640 | Vous qui sauvez des jours que l'imposture attaque, |
Ils sortent.
Embrassez votre ami généreux Lysimaque.
Si ma soeur est un bien digne de vous flatter.
Je suis libre. Elle arrive. Elle a dû m'acquitter.
LYSIMAQUE.
Oui, je puis désormais vous appeler mon frère ;
| 645 | Elle me le permet. Une faveur si chère |
Nous unissant tous trois des liens les plus forts,
Pouvait seule égaler les malheurs d'où je sors.
LEONIDE.
Que vous m'avez jetée en de vives alarmes !
CALLISTHENE.
La paix qui peut les suivre en aura plus de charmes.
LEONIDE.
| 650 | Vous voulûtes partir, malgré tous nos avis. |
CALLISTHENE.
Je me repentirais de les avoir suivis.
LEONIDE.
Pour un ingrat ! Par qui votre mort fut jurée !
CALLISTHENE.
Du Persan pour jamais la Grèce est délivrée.
LEONIDE.
C'est la gloire d'un Roi dont vous ornez la Cour ;
| 655 | Et ce n'est point la nôtre. |
CALLISTHENE.
| Elle peut l'être un jour. |
Enfin la Grèce est libre ; et la Perse est détruite.
Le Triomphe de Sparte en doit être la suite.
Que dans son sein la Grèce eût la guerre ou la paix,
Cet ennemi commun retardait nos progrès.
| 660 | Étions-nous tous unis ? Inondant nos frontières, |
Ses escadrons nombreux tarissaient nos rivières
La Discorde, à son gré, naissait-elle entre nous ?
Il n'appuyait les uns que pour mieux nuire à tous.
Contre Sparte l'objet de sa plus juste crainte,
| 665 | Sa Politique armait Thèbes, Athènes ; et Corinthe : |
Et son or corrupteur balançant nos destins,
Nous arracha cent fois la victoire des mains.
Que Sparte, à présent, monte au rang qu'on lui dispute.
Cet ennemi n'est plus. J'ai voulu voir sa chute.
| 670 | De qui l'entreprenait, j'ai dû suivre les pas ; |
Et crû devoir blâmer. Qui ne me suivait pas.
Mais la même équité veut qu'aujourd'hui je laisse
Un Prince enorgueilli, que la vérité blesse ;
Dont la cupidité ne connaît plus de frein ;
| 675 | Qui veut me voir ployer sous son sceptre d'airain. |
Un Grec qui s'abandonne au luxe de l'Asie ;
Enfin qui devenu moins sage et plus impie
Qu'un Xerxes, qui voulait faire enchaîner la mer,
S'ose dire à nos yeux, le fils de Jupiter !
| 680 | Fuyons ! Sans envier au reste de la Grèce |
Un laurier que flétrit le luxe, et la mollesse !
Fuyons avec mépris des vainqueurs corrompus ;
Et courons dans nos murs, nous rejoindre aux vertus.
De la vérité libre ils sont l'unique asile.
| 685 | Là, jamais ou ne vit le mensonge servile, |
Ni la honte du faste environner les rois.
Leur règne est moins le leur que celui de nos lois.
Voilà, voilà des Dieux les augustes images,
Et les rares mortels dignes de nos hommages !
| 690 | Je respire à regret l'air impur de ces lieux. |
Partons, ma soeur, et vous, recevez mes adieux.
Songez bien en restant ; où le devoir vous lie,
Que vous êtes un homme à qui Sparte s'allie ;
Cultivez la vertu qui vous égale à nous,
| 695 | Et de ma soeur toujours soyez le digne époux. |
LYSIMAQUE.
Non, vous ne fuirez point un Roi qui vous honore ;
Qui veut par vos conseils se gouverner encore ;
Qui vous rappelle au rang de ses plus chers amis :
Qui veut...
CALLISTHENE.
Il veut ma honte. Il veut me voir soumis.
| 700 | Il veut que je le flatte, et que je le trahisse ; |
Qu'à ses égarements, je serve et j'applaudisse ;
Sparte m'instruisit-elle à de pareils égards ?
Non Lysimaque, adieu. Je suis libre. Je pars.
Je le suis, et vous plains. Quel transport vous agite ?
| 705 | Vous vous troubliez. Va-t-on s'opposer à ma fuite ? |
Suis-je captif encore ? Hé bien ! Il faut mourir.
Las d'attendre le coup, je suis prêt d'y courir.
Qu'Alexandre me voie.
LYSIMAQUE.
Arrêtez ! Callisthene,
Modérez une humeur qui vous nuit, et nous gêne.
| 710 | Oserais-je en ami, vous parler librement ? |
Je méconnais le sage à cet emportement.
Quelle est cette rigueur, cette fierté fatale,
Qui veut ne voir en tout que ce qui la signale ?
De retour en nos bras, à peine je vous vois ;
| 715 | À peine votre soeur se donne-t-elle à moi ; |
Qu'à vous perdre tous deux, votre adieu me prépare.
Le sort qui nous unit, à l'instant nous sépare.
Et votre esprit ailleurs qu'en un tendre regret,
Va chercher les raisons de mon trouble secret.
| 720 | Ce regret donc en vous, est-il si peu sensible |
Pour n'avoir pas en moi d'abord été visible ?
Ah ! Madame, auriez-vous un coeur comme le sien ?
Ce coeur, quand vous partez, ne gémit-il de rien ?
LEONIDE.
Ne l'en accusez pas. Aux lieux qui m'ont vu naître,
| 725 | On n'est point insensible ; on songe à le paraître ; |
Et parmi nous, dût-on souffrir plus que la mort,
Il n'est âge, ni sexe exempt d'un tel effort.
Je vous aime. Je crois ne devoir plus le dire.
À notre heureux hymen Sparte est prête à souscrire.
| 730 | J'en garantis l'aveu, vous êtes mon époux. |
Rien au monde à présent ne m'est plus cher que vous
En vous abandonnant, vous étaler ma flamme,
C'est vous instruire assez de l'état de mon âme.
Adieu, Seigneur. Allez achever des combats
| 735 | Dont la fin seule doit vous remettre en mes bras. |
Mon amour vous attend au sommet de la gloire ;
Au char du général enchaînez la victoire.
Et pour effacer mieux tous les autres guerriers,
Songez que Léonide a part à vos Lauriers.
LYSIMAQUE.
| 740 | Ô main digne du sceptre, et des voeux d'un monarque ! |
Puisse la mienne...
CALLISTHENE.
On vient. Sortons. C'est Anaxarque,
Qui suivant sa coutume et l'usage des Cours,
Vient démentir son coeur par de lâches discours.
SCÈNE VI.
Callisthene, Lysimaque, Leonide, Anaxarque.
ANAXARQUE.
Callisthene me hait ; mais s'il daignait m'entendre,
| 745 | Peut-être il connaîtrait qu'il a pu se méprendre. |
LEONIDE.
Parlez.
CALLISTHENE, voyant Anaxarque étonné à l'aspect de Leonide.
Venez, ma soeur, son trouble nous suffit.
La fraude inspire en vain quand la honte interdit.
SCÈNE VII.
ANAXARQUE, seul.
Quel éclat m'a frappé ? Quel surprise extrême !
Qu'ai je vu ? Quel objet ? Grands Dieux ! C'est elle-même.
| 750 | C'est celle à qui mon coeur fut si vite asservi |
Dont l'image, en tous lieux, m'a si longtemps suivi !
Je la retrouve ! Ô jour le plus doux de ma vie !
Que dis-je ? Qu'a ce jour de si digne d'envie ?
Je les retrouve, hélas ! Ces charmes éclatants !
| 755 | Je les revois ! Mais où ? Mais en qui ? Dans quel temps ? |
Au milieu d'une Cour, où l'on me déshonore !
Dans la superbe soeur d'un homme qui m'abhorre !
Quand il faut que je courre aux lieux qu'elle a quittés !
Elle arrive ; et je pars ! Quelles fatalités !
| 760 | Ah ! Ce départ me tue ! Et c'est là, je l'avoue, |
Le coup le plus cruel du Destin qui me joue.
Son caprice, à mes yeux, deux fois la vient montrer
Dans le moment fatal qu'il veut m'en séparer;
Et comment chaque fois suis-je avec l'inhumaine ?
| 765 | Je partis inconnu ; je pars avec sa haine. |
SCÈNE VIII.
Alexandre, Anaxarque.
ALEXANDRE.
Je vous faisais chercher : c'est pour vous avertir,
Ami, qu'il n'est plus temps de songer à partir :
Leonide, en ces lieux, moins libre qu'on ne pense,
De vous en éloigner désormais vous dispense.
| 770 | D'autant plus que du reste on est mieux informé. |
Ce n'est point contre nous que Sparte avait armé.
Ainsi d'ambassadeur laissez le caractère,
Et vous chargez pour moi d'un autre ministère.
Il s'agit aujourd'hui, sans attendre plus tard
| 775 | De remplir le projet dont je vous ai fait part. |
Armé d'un plein pouvoir au dessus des obstacles,
De Jupiter Hammon consacrons les Oracles.
Vous-même, en ce dessein, vous m'avez affermi ;
Mais parlez-moi toujours cependant en ami.
| 780 | Je vous écoute encor. Quelque raison nouvelle |
Contre ce coup d'éclat vous révolterait-elle ?
ANAXARQUE.
Non, Seigneur, commandez ; je n'ai point d'autre loi.
C'est obéir aux Dieux, qu'obéir à son Roi.
Par votre volonté la leur se fait entendre ;
| 785 | Votre projet est juste et digne d'Alexandre. |
Trop heureux qu'à mes soins vous daigniez accorder
Le glorieux emploi de vous y seconder.
ALEXANDRE.
Oui ; j'attends un succès de cette conséquence
De votre zèle habile et de votre éloquence.
| 790 | Au sortir du conseil, pour qui ce jour est pris ; |
Parlez, sans me commettre, et sondez les esprits.
J'ai craint, je l'avouerai, celui de Callisthene.
Et comme en nous la crainte est un sujet de haine ;
Fondé sur mes soupçons et sur plus d'un rapport,
| 795 | Je n'étais pas fâché qu'il méritât la Mort. |
Mais plutôt, s'il se peut, gagnons cette âme altière.
J'indisposais des coeurs qu'il faut que je m'acquière ;
Et je me les captive en l'attirant à nous.
Son suffrage est d'un poids à les réunir tous.
| 800 | Et même, à coeur ouvert, s'il faut que je m'explique, |
En ceci le remords aide à la politique.
Tant de vertu répugne au soupçon de sa foi,
Et je lui sens toujours de l'ascendant sur moi.
Voyez-le donc ; allez ; rapprochons nous. Qu'il vienne.
| 805 | Je veux voir Leonide et la traiter en Reine ; |
Le distinguer comme elle, et les combler tous deux
De tout ce qui pourra flatter ici leurs voeux.
Le Conseil se tiendra. Vous agirez ensuite :
Et vous me rendrez compte après de sa conduite.
| 810 | Qu'il se consulte bien. De là dépend son sort. |
S'il souscrit ; il vivra. S'il résiste ; il est mort.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Leonide, Anaxarque.
LEONIDE.
Entrons donc. Je vous suis ; et j'obéis sans peine.
Je me dérobe exprès des yeux de Callisthene.
Et tandis qu'on l'arrête et qu'on veut l'engager
| 815 | À flatter un pouvoir tout prêt à l'outrager ; |
J'aurai respecté l'Ordre ; et paru la première.
Callisthene après tout a l'âme aussi trop fière.
Sa soeur moins intraitable et le Roi se verront :
Et j'en veux bien moi seule essuyer tout l'affront.
LYSIMAQUE.
| 820 | Quoi, Madame, toujours votre haine s'obstine |
À douter des honneurs qu'un grand Roi vous destine ?
Ah ! Pour vous en combler, s'il ne vous cherchait pas ;
Anaxarque jamais n'eût retenu vos pas.
LEONIDE.
Certes, nous admirons la rare bienveillance,
| 825 | Qui va pour honorer jusqu'à la violence. |
ANAXARQUE.
Vous nous abandonniez, Madame ; Devions-nous
Nous la faire à nous-même, en nous privant de vous ;
Et sans le moindre accueil, vous laisser disparaître ?
LEONIDE.
Oui, nous en dispensions le ministre et le maître.
| 830 | Et par où, dites moi ; croit on nous éblouir ? |
De quels honneurs ici daignerions nous jouir ?
De ceux que vous vantez notre gloire est flétrie.
Nous n'en reconnaissons qu'au sein de la patrie.
Les biens, les rangs, l'éclat que dispensent vos Rois,
| 835 | Sont des fers dont, à Sparte, on déteste le poids. |
ANAXARQUE.
Instruit de la grandeur d'une âme Spartiate,
Je sais ce qui l'offense ; et sais ce qui la flatte :
N'offrant que des égards, que des respects communs,
Tous mes soins pourraient n'être en effet qu'importuns,
| 840 | Mais le suprême honneur tous les deux vous arrête. |
Un peuple conquérant devient votre conquête :
Et révérés du Roi, vous tiendrez en vos mains
Les volontés d'un Prince arbitre des humains.
Oserais je employer un plus doux charme encore ?
| 845 | Il est un tendre coeur ici qui vous adore ; |
Qui mettrait tous ses soins à vous prouver ses feux ;
Qui vous saurait peut-être intéresser pour eux.
L'amour est naturel aux âmes généreuses.
Que sa vie et la vôtre alors seraient heureuses !
| 850 | Est-ce peu pour fixer vos pas en cette Cour, |
Des attraits de la Gloire et de ceux de l'Amour ?
LEONIDE.
Ce soupir échappé témoigne ma faiblesse.
Je suis femme ; et n'ai pas une âme sans tendresse.
Tout mon orgueil en vain se le voudrait celer :
| 855 | Je n'ai que trop de pente à m'y laisser aller. |
L'objet en est bien digne ; et je vous dirai même
Que de ma propre bouche ; il sait combien je l'aime.
Mais à notre union Sparte doit consentir ;
Et son propre intérêt me condamne à partir.
| 860 | Quant au reste... Où tend donc cette fureur étrange ? |
ANAXARQUE.
Madame, qu'à son gré, la vôtre vous en venge.
Je n'ai plus rien à craindre après ce coup fatal ;
De cet amant heureux vous voyez le rival.
LEONIDE.
Qu'entends-je ! Qui ! l'écueil des vertus d'un monarque!
| 865 | L'ennemi de mon frère, en un mot Anaxarque |
Ose aimer Leonide ?
ANAXARQUE.
Et ne s'en repend pas :
Et jure de l'aimer au delà du trépas !
Ah ! Ne soyez du moins ingrate qu'à ma flamme !
Rejetez en l'aveu ! Mais est-ce à vous, Madame,
| 870 | À me faire rougir de tout ce que j'ai fait ; |
Vous qui seule en étiez et la cause et l'objet ?
LEONIDE.
Où prends-tu ce qu'ici ton audace suppose ?
Moi ! De tes lâchetés et l'objet et la cause !
ANAXARQUE.
Qui ; Cruelle ! Vous-même, en éveillant en moi
| 875 | L'aveugle ambition qui me vendit au Roi. |
Hélas ! Le Ciel qui veille au renom de la Grèce
Me fit naître amateur de la même sagesse,
Dont vous et votre frère illustrez mon pays.
Tout mes voeux y tendaient ; vous les avez trahis.
| 880 | Je ne m'en prends qu'à vous du sort qui me dégrade. |
Sur vos funestes bords ma fatale ambassade
Offrit, un seul instant, vos appas à mes yeux.
Mon coeur en emporta le trait jusqu'en ces lieux.
D'un pur amour l'espoir est le premier salaire.
| 885 | J'aspirai dans mon âme au bonheur de vous plaire, |
Et comme un peuple fier a droit sur votre main,
À moins d'un sceptre offert, j'y crus prétendre en vain.
Je ménageai dès lors la Puissance absolue
D'un Prince qui les ôte et qui les distribue.
| 890 | D'un rival adoré j'enviai la faveur |
Eh ! Qui s'imaginait que vous étiez sa soeur !
Suis-je assez confondu par ma propre faiblesse ?
Ce qu'elle a fait pour vous m'avilit et vous blesse.
Je ne me démentais que pour vous irriter,
| 895 | Et je vous perds par où j'ai crû vous mériter. |
Mais, Madame, un grand coeur n'est jamais implacable,
Ni notre premier choix, toujours irrévocable.
À l'Amour le plus vif si le vôtre se rend ;
Tout doit, auprès du mien, vous être indifférent :
| 900 | Et si la vertu seule obtient la préférence |
La mienne renaîtrait de la moindre espérance.
Enfin parlez, Madame ; où voulez-vous régner ?
J'entre chez Alexandre ; et viens vous couronner.
LEONIDE.
Je vois en m'amenant ce qu'ici tu projettes.
| 905 | Ton Roi déjà me compte au rang de ses sujettes : |
Et t'osant de sa voix prévaloir en ces lieux...
ANAXARQUE.
Ah ! Ce soupçon, Madame, est trop injurieux !
Qui moi...
LEONIDE.
Ma patience en a trop laissé dire.
Je ne réponds qu'un mot, et ce mot doit suffire.
| 910 | Mon frère seul ici peut disposer de moi : |
Parle-lui. Qu'il t'approuve. Et je me donne à toi.
SCÈNE II.
ANAXARQUE, seul.
Barbare ! Je t'entends. Ah ! La douleur m'accable !
Je suis donc, à leurs yeux, un monstre détestable !!
Hé bien, à juste titre, il faut leur faire horreur.
| 915 | Tu dédaignes mes feux ? Tu craindras ma fureur ! |
J'y consens. Je verrai ton inflexible frère.
Mais, tremble ! Ou qu'avec moi sa fierté se modère !!
De lui tu fais dépendre et ton sort et le mien ;
Et c'est de moi bientôt que dépendra le sien.
SCÈNE III.
Callisthene, Anaxarque.
CALLISTHENE.
| 920 | On dit qu'en ce palais Leonide est entrée. |
ANAXARQUE.
Par cet autre chemin vous l'eussiez rencontrée.
CALLISTHENE.
À ces sombres regards que sur moi vous lancez...
ANAXARQUE.
Je sors. Le Roi vous mande. Il entre. Paraissez.
SCÈNE IV.
Alexandre, Callisthene.
CALLISTHENE.
Seigneur, me croyant libre autant que je dois l'être,
| 925 | Et d'ici pour jamais songeant à disparaître, |
De la loi du plus fort j'ai subi la rigueur.
Daignez ne pas l'étendre au moins jusqu'à ma soeur.
Du reste, offensez-vous des plaintes qui m'échappent
Si vos bourreaux sont prêts ; je les attends. Qu'ils frappent.
| 930 | Je me louerai, Seigneur, de votre humanité, |
Si vous mettez ce terme à ma captivité.
ALEXANDRE.
Callisthene, quittez un si triste langage,
Vivez. Ne parlons plus de mort ni d'esclavage.
De dessus vous l'orage enfin s'est écarté
| 935 | Reprenez près de moi le rangs, la liberté, |
Les droits dignes de vous et de votre patrie.
C'est votre ancien ami, c'est moi qui vous en prie.
CALLISTHENE.
Que vos bontés ici ne m'arrêtent donc plus !
Cet usage peut seul en prévenir l'abus.
ALEXANDRE.
| 940 | Hé quoi ? Nous fuirons-nous sans cesse l'un et l'autre ? |
Je vous rends mon estime et veux ravoir la vôtre.
Mon offre, ma recherche est elle à rejeter ?
N'ai-je rompu vos fers, que pour vous regretter ?
Si de trop de rigueurs vous avez à vous plaindre :
| 945 | Voyez sur quels avis je m'y suis vu contraindre. |
De vingt billets pareils, ma haine fut l'effet.
L'on vous chargeait. Lisez. J'ai craint. Qu'eussiez-vous fait ?
Ô Trône ! Ô triste siège environné d'abîmes !
Quiconque te remplit, craint ou commet des crimes.
| 950 | Un Roi les fuit en vain. L'indulgence ou l'erreur |
L'en rend, malgré ses soins, la victime ou l'auteur.
Hé bien ?
CALLISTHENE, lui rendant le billet.
Qu'eussai-je fait ? Ce qu'au mépris des suites
Dans les bras de la mort, vous-même un jour vous fîtes
En faveur d'un fidèle et sage médecin :
| 955 | Qu'on vous rendait suspect d'un semblable dessein. |
Votre grand coeur livra vos jours à sa science.
Vous les devez, Seigneur, à cette confiance.
Elle vous fit revivre, et revivre, admiré !
La méritais-je moins, moi, qui vous l'inspirai ?
| 960 | Mais laissons ces détours ; et convenons sans peine, |
Que la crédulité n'a pas fait votre haine,
Votre pouvoir est las de ma fidélité.
C'est la haine qui fit votre crédulité
ALEXANDRE.
Brisons-là. C'est assez qu'un repentir sincère
| 965 | Ait en moi prévenu votre avis salutaire. |
Oui, je vous aurais dû confier mon destin.
Je le sens un peu tard ; mais je le sens enfin.
Votre départ, après vos malheurs et mes craintes,
À notre renommée eût porté trop d'atteintes.
| 970 | J'eus d'indignes soupçons que je dois expier ; |
Et votre Gloire à vous est de les oublier.
Demeurez donc. Je veux que tout vous y condamne.
Non content d'égaler Leonide à Roxane ;
J'aime Lacédémone en faveur de vous deux ;
| 975 | Et je la favorise au-delà de vos voeux. |
Chez les athéniens, des dépouilles d'Arbele, [ 4 Arbele : cité antique assyrienne située en Mésopotamie, capitale de la région nommée Adiabène. Cette ville est connue par l'histoire d'Alexandre le Grand qui y aurait vaincu Darius III en 331 av. J.-C. [L]]
Il s'érige un trophée injurieux pour elle.
L'Inscription apprend à la postérité
Que votre pays seul n'en a rien mérité ;
| 980 | Je l'efface. Bien plus ; Je l'appelle au partage |
De tout ce que le sort réserve à mon courage.
Quand vos guerriers oisifs n'y contribueraient pas ;
Vous me vaudrez vous seul des milliers de soldats.
Est-ce assez ?
CALLISTHENE.
Non Seigneur. L'action est royale.
| 985 | J'y vois une âme et belle et grande et libérale. |
Mais je n'y trouve plus.
ALEXANDRE.
Quoi ?
CALLISTHENE.
Cet ancien ami,
Qui ne m'eût pas voulu posséder à demi.
ALEXANDRE.
Qu'exige encor de moi votre amitié blessée ?
CALLISTHENE.
Le droit de vous ouvrir librement ma pensée.
ALEXANDRE.
| 990 | Ne le reprendre pas, ce serait me trahir. |
CALLISTHENE.
Dès ce moment, Seigneur, je puis donc en jouir
ALEXANDRE.
Parlez.
CALLISTHENE.
Que faites vous dans le fond de l'Asie
Pourquoi ?..
ALEXANDRE.
Je vous entends. Laissez moi, je vous prie,
Devancer le reproche où je vous vois venir.
| 995 | Oui, ma Gloire, en ces lieux, risque de se ternir |
L'étonnement est juste. On n'a pas dû s'attendre
À l'oisiveté molle où s'endort Alexandre,
Je rougis d'un repos où je me suis trop plu.
Vous voulez que j'en forte : et j'y suis résolu.
| 1000 | C'est de quoi, ce jour même, informeront l'Armée |
Craterus, Lysimaque, Eumene et Ptolomée,
Qu'Anaxarque aurait du déjà conduire ici.
Ils entrent. Vous allez être mieux éclairci.
SCÈNE V.
Alexandre, Callisthene, Lysimaque, Anaxarque, Craterus etc.
ALEXANDRE.
Illustres Compagnons du vengeur de la Grèce,
| 1005 | De qui, si je jouis du sort qui me caresse, |
Ma gratitude un jour doit faire autant de Rois !
Il est temps qu'aux plaisirs succèdent les exploits.
Mars admet dans nos camps les festins et les fêtes.
Hercule suspendait le cours de ses conquêtes.
| 1010 | On sait qu'un doux loisir délassa ce héros. |
Mais le délassement se mesure aux travaux.
Et qu'avons nous donc fait si digne de mémoire ?
Tout, pour notre salut. Rien encor pour la gloire.
Nous avons, par le fer, vidé nos différends.
| 1015 | Le Bosphore affranchi ne craint plus ses tyrans. |
Persépolis enfin n'est plus qu'un peu de cendre.
C'est assez pour les Grecs. Mais non, pour Alexandre.
Des triomphes si prompts, ne font qu'autant d'appas
Qui flattent la valeur, et ne la fixent pas.
| 1020 | Réveillons donc la nôtre et la rendons célèbre |
Du Nil au Boristhène, et de l'Hydaspe à l'Hèbre : [ 5 Hèbre : fleuve de Thrace (Grèce) d'une longueur de 400km, venant des monts Rhodope. [L]]
Qu'elle rassemble, Amis, sous un même destin
L'Indien, le Gaulois, le Scythe et l'Africain.
Mon nom seul vous répond de la faveur céleste.
| 1025 | Suivez moi. Nous vaincrons. N'imputez point au reste, |
À l'Ambition seule un si vaste projet.
La Politique ici, comme elle, a son objet.
Au métier de la Guerre, il est tel avantage
Qui, s'il ne croît toujours, sert moins qu'il n'endommage.
| 1030 | Tous les voisins d'un peuple, à peine encor soumis, |
Du vainqueur redouté sont autant d'ennemis,
Qui se liant bientôt par des noeuds salutaires.
Inspirent la révolte aux nouveaux tributaires ;
Les arment ; et nous font combattre en cet état
| 1035 | Entre la force ouverte et le noir attentat. |
Par un succès rapide, écartons ces tempêtes.
Ouvrons-nous un asile, à travers les conquêtes.
Pour ne plus craindre rien, je veux tout mettre aux fers ;
Et ne me reposer qu'au bout de l'Univers.
| 1040 | J'en atteste le Dieu que le Persan révère ; |
Qui lui seul éclairant l'un et l'autre hémisphère,
Et seul y suffisant ; semble nous enseigner
Qu'une seule puissance ici bas doit régner.
Tout autre chef eût craint de se rendre parjure ;
| 1045 | Mais à de si grands coeurs, ce serait faire injure. |
C'est sur eux que je compte en ce que j'entreprends ;
Et l'on ne risque rien sur de pareils garants.
CRATERUS.
Non, Seigneur, votre espoir ne sera point frivole,
L'action au guerrier sied mieux que la parole.
| 1050 | Et le passé d'ailleurs répond assez pour nous. |
Rouvrez-nous la carrière ; et nous vous suivons tous.
Vos drapeaux relevés, nous combleront de joie :
L'armée impatiente attend qu'on les déploie.
Et puisse la victoire être dans les combats,
| 1055 | Aussi prompte que nous à voler sur vos pas. |
ALEXANDRE.
Je ne pouvais partir sous de meilleurs auspices.
De près, de loin, partout j'ai les destins propices.
Le brave Ephestion, suivi de nos vieux corps,
De la mer Caspienne a nettoyé les bords...
| 1060 | Le fidèle Amintas commande en Sogdiane. |
Coenus, dans la Perside, Attale, en Bactriane :
Et de vingt lieutenants, le zèle me répond
De ce que j'ai conquis du Nil, à l'Hellespont.
Partons donc, et faisons qu'on ne se ressouvienne
| 1065 | Du fils de Sémélé, ni de celui d'Alcmène. |
La Terre, en plus d'un lieu limita leurs exploits.
Et je le jure encore une seconde fois :
Je ne veux à ma course, en victoires féconde,
D'autres bornes, amis, que les bornes du Monde ;
| 1070 | Et dans la noble ardeur dont je me sens brûler, |
Je voudrais que les Dieux pussent les reculer.
SCÈNE VI.
Callisthene, Anaxarque, Lysimaque, Craterus, etc.
CRATERUS.
Qu'Alexandre à ces traits, se fait bien reconnaître !
Ce qui me rend plus cher encor un si grand maître :
C'est que vos démêlés enfin semblent finis ;
| 1075 | Et que vous paraissez pour longtemps réunis. |
CALLISTHENE.
Ne nous en flattons point. La paix vient de se faire ;
Dans un instant peut être il faudra lui déplaire.
ANAXARQUE.
Qui peut vous imposer cette nécessité ?
CALLISTHENE.
Ce qu'un flatteur lui fait haïr ; la vérité.
ANAXARQUE.
| 1080 | Le Roi ne la hait point ; il se plaît à l'entendre. |
Mais avec le respect qu'il a droit de prétendre.
CALLISTHENE.
Je la lui dis, avec le respect que je dois :
Et qui la lui déguise, y manque plus que moi.
ANAXARQUE.
Je le crois. Mais enfin cette rare franchise
| 1085 | Ne vous expose à rien désormais qui vous nuise. |
Le Roi n'est-il pas tel que vous le désiriez ?
Il s'arrache aux plaisirs que vous lui reprochiez.
Par un noble aiguillon sa valeur animée
Va, par de là les mers, porter sa renommée ;
| 1090 | Au rang des immortels, lui tracer un sentier ; |
Et faire, devant lui, taire le Monde entier.
CALLISTHENE.
Le Roi peut, devant lui, forcer par sa vaillance
La Terre épouvantée à garder le silence ;
Sans qu'un homme né libre, et que Sparte a nourri,
| 1095 | Ou se taise, ou lui parle en lâche favori. |
Eh quoi donc ? La valeur seule est-elle estimable ?
Et faire tout trembler, Est-ce être irréprochable ?
ANAXARQUE.
Oui ; ce grand conquérant fait cet effet sur moi.
Je crois voir plus qu'un homme, où je vois plus qu'un Roi.
| 1100 | Les Dieux le distinguant par un si haut courage, |
L'élevant au dessus de notre témoignage,
Semblent de leur éclat l'avoir gratifié :
CALLISTHENE.
Et comme leur égal, le l'être associé.
Si d'en penser ainsi, vous pouvez vous défendre ;
| 1105 | Quant à moi, j'en appelle à qui vient de l'entendre. |
Tous ces illustres chefs en sont encore émus.
Quel projet ! Quel discours ! Non, non, n'en doutez plus ;
Ce n'est point un mortel né du sang d'un Philippe
De qui l'Empire étroit se bornait à l'Euripe : [ 6 Euripe : Détroit de Grèce qui sépare l'Eubée de la Béotie au niveau de la ville de Chalcis, en mer Égée, entre le golfe Nord d'Eubée et le golfe Sud d'Eubée. Sa définition est parfois étendue à l'ensemble du golfe d'Eubée. [WIKIPEDIA]]
| 1110 | Le fils de Jupiter, un Dieu nous a parlé. |
Quand Delphes, quand Hammon ne l'eût pas révélé,
Le prodige éclatant qui marqua sa naissance,
Les mémorables traits de son adolescence,
Thèbes rebelle, et prise, et punie en trois jours,
| 1115 | Des Tyriens couverts des débris de leurs tours, |
Son triomphe au milieu des gouffres du Granique ;
Des déserts inconnus de la brûlante Afrique
Sans soif et sans périls, les sables traversés ;
Tant de faits inouïs nous en disaient assez.
| 1120 | Mais puisqu'enfin les Dieux ont, à tant de miracles, |
Ajouté devant nous, la foi de leurs Oracles ;
Que tardons-nous encor à l'honorer comme eux ?
À lui tous adresser notre encens et nos voeux ?
N'abordons plus ce fils du maître du Tonnerre
| 1125 | Que ce titre à la bouche ; et le front contre Terre ! |
Comme un Temple déjà, regardons son Palais,
Et désormais en culte, érigeons nos respects.
Sur les pas du satrape, et de l'aveu du mage,
La Perse, à ses Tyrans, défera cet hommage ;
| 1130 | La Grèce en peut bien faire autant pour son vengeur : |
Et du droit des vaincus investir le vainqueur.
Des tyrans valaient-ils votre Dieu tutélaire?
Il a pour lui le droit du sang et du salaire.
Il a pour lui la guerre et la religion.
| 1135 | Et tel ici de vous qui de sage a le nom ; |
Tel qu'on fait de nos lois l'interprète et l'arbitre :
Le premier prosterné, pour mériter ce titre,
Devrait, au pied du trône, attirer le concours ;
Et d'un si bel exemple appuyer mon discours.
CALLISTHENE.
| 1140 | Ciel exterminateur ! Tu l'entends : et ta foudre |
N'a pas déjà réduit le sacrilège en poudre.
Opprobre de la Grèce ! Il faut donc, malgré foi,
Jusqu'à l'emportement se commettre avec toi,
Traître ! Je me suis tû, tant que ton insolence
| 1145 | S'adressant à moi seul mérita mon silence. |
Meurtri du poids des fers, que forgea ta Fureur,
D'une longue prison j'ai soutenu l'horreur :
J'ai vu ma destinée à la merci d'un lâche,
Dont l'heureuse imposture attaquait sans relâche
| 1150 | Ma liberté, mes droits, et ma gloire, et mes jours, |
Sans daigner d'un seul mot emprunter le secours.
À force de mépris, je me sentais paisible.
L'artisan de mes maux m'y rendait insensible.
Et ma fidélité qu'au fond l'on redoutait,
| 1155 | Déplorait seulement le Roi qui t'écoutait. |
Mais voir encore en butte à ton audace extrême
Ton Prince, ton pays, la divinité même !
Te voir tout profaner et gémir en secret !
Ma patience alors deviendrait un forfait.
| 1160 | Impie ! Ose outrager ceux qui t'ont donné l'être ! |
Tu les crains peu. Mais crains; Esclave ! Crains ton maître
S'il apprend tes discours, dis-moi ; lui laissas tu
Pour ne pas t'en punir, allez peu de Vertu ?
Crains un Roi, qu'aux tyrans dans ses droits tu compares !
| 1165 | Crains les Grecs que tu mets dans le rang des Barbares ! |
Et tantôt en ces lieux ; quand fuyant ton abord,
J'ai laissé de ma haine éclater un transport ;
Tu disais qu'à l'objet, j'avais pu me méprendre?
J'en appelle à mon tour, à qui vient de t'entendre.
| 1170 | Tous ces illustres chefs, te l'attesteront mieux. |
Regarde-les ! Et lis ton arrêt dans leurs yeux.
LYSIMAQUE.
Anaxarque : pour tous j'ose ici vous répondre.
Que le trône et l'autel ne sont point à confondre
Vous avez proposé le comble des horreurs.
| 1175 | Le Monarque a ses droits ; et les Dieux ont les leurs. |
À la vertu du Roi ne tendons point de piège
En flattant sa fierté d'un respect sacrilège,
Aussi honteux pour lui que peu digne de nous.
Le zèle vous égare. Adieu, repentez-vous.
SCÈNE VII.
Callisthene, Anaxarque.
ANAXARQUE.
| 1180 | Callisthene, c'eSt vous qui dictez ce langage : |
Et votre exemple seul au refus les engage.
Peut-être que le Roi s'en tenant offensé
Me désavouerait moins que vous n'avez pensé.
Je me pourrais venger de vos torrents d'injures.
| 1185 | Mais non. De part et d'autre étouffons nos murmures. |
Je songe uniquement, par les noeuds les plus doux,
Loin de vouloir vous nuire, à m'attacher à vous.
J'adore votre soeur. Cet aveu vous étonne :
Oui, je l'aime ; et je suis à celui qui la donne.
| 1190 | Attendez tout de moi, si vous me l'accordez. |
Sinon ; le désespoir permet tout. Répondez.
CalliSthene, qui, de surprise d'indignation, tenait la vue baissée, envisage Anaxarque s'en va.
SCÈNE VIII.
ANAXARQUE, seul.
Quel mépris ! Tu paieras ce superbe silence.
Je le souhaitais même, au gré de ma vengeance.
Ta soeur va triompher ; Mais tu m'en répondras.
| 1195 | Le Roi m'attend. Je vais lui parler. Tu mourras ! |
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
Leonide, Lysimaque.
LEONIDE.
Mettez fin, Lysimaque, à l'ennui qui vous presse.
Vous pleuriez mon départ. Votre infortune cesse.
Nous ne nous quittons plus. Mon frère ainsi le veut.
Son coeur, pour votre Roi, plus que jamais s'émeut.
| 1200 | Il a tout oublié depuis leur entrevue. |
Puisse tant de bonté ne pas être déçu
Et vos Grecs mieux instruits songer à ce qu'il est.
Cependant je m'abaisse à tout ce qui lui plaît.
Je dépouille, à son gré, mépris, vengeance, haine.
| 1205 | Pour lui complaire enfin j'ai visité la Reine, |
Qui vient de m'accabler de ces sortes d'honneurs,
Que chez nous on évite ; et qu'on mendie ailleurs.
Mais aux devoirs de soeurs si ma fierté s'immole ;
De notre amour du moins le Bonheur me console.
| 1210 | À Sparte, en ce moment, mon frère écrit pour nous. |
J'en attends la réponse ; et l'attends près de vous.
Dans quelle inquiétude eus je été replongée ?
Si l'absence entre nous de nouveau prolongée.
LYSIMAQUE.
J'interromps à regret un discours si charmant.
| 1215 | Mais... |
LEONIDE.
| Quoi ? |
LYSIMAQUE.
| Partez, Madame ! Et partez promptement : |
Les Destins ennemis vous ont ici conduite.
LEONIDE.
Et vous vous opposiez tantôt à notre fuite ?
LYSIMAQUE.
Votre frère voyait par des yeux plus sensés.
Fuyez, vous dis-je ! Ou vous et lui vous périssez.
LEONIDE.
| 1220 | Vous m'étonnez. Quoi donc ? À présent que tout semble... |
LYSIMAQUE.
Le perfide Anaxarque et le Roi font ensemble.
D'un zèle adulateur l'un versant le poison ;
Et l'autre, sans pudeur, y livrant sa raison.
Le Crime seul ici désormais se respire.
| 1225 | À des honneurs divins notre monarque aspire ; |
Et son indigne agent prêt de se prosterner,
Nous parle en plein Conseil, de les lui décerner !
Nous exhorte en esclave à cette complaisance !
LEONIDE.
Devant Callisthene ?
LYSIMAQUE.
Oui, Madame, en sa présence,
| 1230 | Jugez comme un projet qui fait horreur à tous, |
A d'un témoin si grave embrasé le courroux.
De cette impiété, de ce culte sinistre.
Sa voix a foudroyé l'exécrable ministre.
À sa juste fureur nos mépris se sont joints.
| 1235 | Mais le Roi du Perfide autorisait les soins. |
Ce qui se passe au moins le fait assez comprendre.
Il se plaint. On l'approuve : et le fier Alexandre
Retombe, en l'écoutant, dans les cruels transports,
Que venaient d'apaiser mes pleurs et ses remords.
LEONIDE.
| 1240 | Il menace ? |
LYSIMAQUE.
| Jamais il ne fut plus terrible ! |
LEONIDE.
Mon frère cependant tendre, indulgent, paisible
Prince Ingrat ! Et ce sont ses remords et vos pleurs...
Qui venaient, dites-vous, de calmer ses fureurs ?
Non, rien de généreux n'a suspendu sa rage.
| 1245 | Dites que de mon frère il voulait le suffrage ; |
Et qu'oubliant combien il craint peu de mourir,
En ne l'immolant pas, il a cru l'acquérir.
LYSIMAQUE.
C'est cet espoir trompé qui le rend implacable.
Chaque moment ajoute à l'effroi qui m'accable !
| 1250 | Nos soins pourraient encor n'être pas superflus. |
Courons à lui ! Qu'il fuie !
LEONIDE.
Il ne le voudra plus.
Tantôt quand il tournait ses pas vers la patrie,
Il fuyait la faveur et non la barbarie.
Le mépris des honneurs en ordonnait ainsi.
| 1255 | Le mépris du péril va l'arrêter ici. |
LYSIMAQUE.
Oui, si l'arrêt de l'un n'était l'arrêt de l'autre,
Mais en risquant sa vie, il hasarde la vôtre.
Un intérêt si tendre amollira son coeur.
L'on va bientôt rouvrir l'oreille au délateur.
| 1260 | En criminel d'État, on voudra qu'il périsse. |
Être sa soeur alors, c'est être son complice.
Tout le sang d'un coupable est proscrit par la loi.
LEONIDE.
Dès ce moment, Seigneur, ne comptez plus sur moi,
Pour le soin d'engager Callisthene à la fuite.
| 1265 | Des lois de Macédoine on m'avait mal instruite. |
Mais nous en faire aussi l'un ou l'autre alarmé,
C'est de celles de Sparte être mal informé.
Je reste ici. Par là ma vengeance s'exerce.
Le tigre veut du sang innocent. Qu'il en verse :
| 1270 | Est-ce à moi de servir un monstre que je hais ? |
Et lui dois-je, en fuyant, épargner des forfaits ?
LYSIMAQUE.
Plus je veux l'alarmer ; plus j'accrois son courage.
Mais son front pâlira de la peur d'un outrage.
Vous bravez des malheurs dont je frémis. Hé bien !
| 1275 | J'en taisais de plus grands. Je ne tairai plus rien. |
Ce n'est point à la mort qu'on vous a réservée.
Votre fuite à mes feux vous aurait conservée :
Vous restez. Soutenez ce courage inhumain !
Anaxarque ose au Roi demander votre main.
LEONIDE.
| 1280 | Que répond le tyran [?] |
LYSIMAQUE.
| Hé doutez-vous, Madame, |
Que l'inhumanité ne vous livre à sa flamme ?
Fuyez donc ! Hâtez-vous ! Ou venez à l'autel
Être le prix d'un crime, et du sang fraternel.
LEONIDE.
Et quelle force humaine ici peut m'y contraindre ?
| 1285 | Seigneur, je sais mourir ; nous n'avons rien à craindre.. |
Croyez même, croyez que rien ne pouvait mieux
Engager votre amante à rester en ces lieux.
Du bourreau de mon frère impuissante victime,
Tout mon plaisir était d'ajouter à son crime.
| 1290 | Je vais en goûter un plus solide et plus doux : |
Je vous serai fidèle ! Et je mourrai pour vous !
En ingrate, aussi bien, j'abandonnais la vie..
De la perdre pour moi n'eûtes-vous pas l'envie ?
Je vais donc m'acquitter ; et pour vous à mon tour,
| 1295 | Préférer le trépas à la clarté du jour |
LYSIMAQUE.
Vous ne le préférez qu'au soin de me complaire !
D'autres compatiront à ma douleur amère.
Je cours à Callisthene. Oui ; lui-même aujourd'hui,
Tout rigoureux qu'il est devenant mon appui...
SCÈNE II.
Lysimaque, Anaxarque, Leonide.
ANAXARQUE.
| 1300 | Je vous ai crû, Madame ; et j'ai vu votre frère. |
Vous n'aviez pas en vain compte sur la colère.
Et sans doute il se vante à vous de ses dédains.
Mais d'autres protecteurs appuieront mes desseins.
J'ai du pouvoir suprême imploré l'entremise.
| 1305 | À ma flamme en un mot, le Roi vous a promise. |
Que mon rival heureux l'apprenne avec effroi.
LYSIMAQUE.
Et savez-vous quel est ce rival ?
ANAXARQUE.
Non.
LYSIMAQUE.
C'est moi.
L'amour ne reconnaît que sa seule puissance.
Il a de mon côté fait pencher la balance.
| 1310 | Vantez moins un pouvoir prêt à nous accabler. |
Si vous ne le bornez, c'est à vous à trembler.
SCÈN? ???.
Leonide, Anaxarque.
LEONIDE.
Après avoir senti dans ta poursuite vaine,
Du frère et de la soeur le mépris et la haine,
Du rival accompli qu'on te va préférer,
| 1315 | La présence manquait pour te désespérer. |
Voilà le digne objet de mes feux légitimes.
Compare en le voyant ses vertus à tes crimes ;
Et juge à qui des deux se donnerait mon coeur,
Quand tu ne serais pas notre persécuteur.
| 1320 | Il te sied bien d'oser menacer ce que j'aime. |
Ah ! Sans doute on peut bien te menacer toi-même,
Quand l'honneur et l'amour soulèvent contre toi,
Tous les tiens, ce rival, nos Dieux, mon frère et moi.
ANAXARQUE.
Tant de haine me met en droit de tout enfreindre.
| 1325 | Entouré d'ennemis, je m'en sens plus à craindre. |
Leur haine m'enhardit à les mieux terrasser ;
Et c'est trop en avoir pour s'en embarrasser !
Nous nous menaçons tous. Voyons à nos disgrâces
Qui s'entendra le mieux à remplir ses menaces.
| 1330 | Qui saura le mieux faire éclater son pouvoir, |
Ou de votre fureur, ou de mon désespoir[.]
LEONIDE.
Téméraire ! Et que peut ton désespoir frivole ?
Réponds. Me fera-t-il révoquer ma parole ?
En des fers odieux changer d'heureux liens ?
| 1335 | Et des bras d'un époux passer entre les tiens ? |
ANAXARQUE.
D'un époux ! Quelle image ! Il ne l'est pas encore.
De ce titre, à mes yeux, malheur à qui s'honore !
Tout doit épouvanter, tant qu'Anaxarque vit,
Et qui le lui refuse, et qui le lui ravit.
| 1340 | Non, malgré l'entremise à mon amour offerte. |
Non, je n'espère rien : et c'est là votre perte !
Je crois qu'en vain le Roi me voudrait protéger,
Il ne peut me servir ; mais il peut me venger.
Je gouverne à mon gré sa faveur et sa haine.
| 1345 | La foudre de nouveau gronde sur Callisthene. |
Votre main lui pouvait procurer mon appui...
Je la perds. Qu'il périsse ! Et sa soeur avec lui !
Oui, vous-même ! Et ma joie est que la Grèce entière
Vous reproche à jamais le sang de votre frère
| 1350 | Qu'ayant pu le sauver, et ne l'ayant pas fait |
Son malheur vous flétrisse, et soit votre forfait !
SCÈNE IV.
LEONIDE, seule.
Eh ! C'est à son bourreau, si je m'étais livrée,
Lâche ! Que ce serait m'être déshonorée.
Et jamais quand j'aurai, jalouse de ma foi
| 1355 | Préféré mille morts à l'horreur d'être à toi. |
SCÈNE V.
Alexandre, Leonide.
ALEXANDRE.
Mon estime pour vous ; et celle de la Reine
D'un premier mouvement ont sauvé Callisthene,
Madame ; et si j'en use encore avec douceur,
Il en est redevable à son illustre soeur
| 1360 | Faites voir à l'ingrat jusqu'où va ma clémence, |
Et de son procédé, réparant l'imprudence,
Portez-le au repentir d'une témérité
Qui de son bienfaiteur lasserait la bonté.
LEONIDE.
Avec lui de la sorte, avant que je m'exprime,
| 1365 | Apprenez-moi, Seigneur, vos bienfaits et son crime. |
Du rang qu'il tint ici, ne faisant nul état,
J'ai peine à concevoir qu'il puisse être un ingrat.
ALEXANDRE.
Je ne vous parle point du rang que je lui laisse.
Ce détour affecté sied mal à la sagesse.
| 1370 | Sparte est votre pays, Madame ; et vous feignez ? |
Il s'agit de ses jours trop longtemps épargnés.
Je lui reproche en Roi désormais inflexible,
Le généreux pardon d'un attentat visible[.]
LEONIDE.
Eh, c'est lui, qui jamais n'eût dû vous pardonner
| 1375 | D'avoir, d'un attentat, osé le soupçonner. |
Osé, par cet affront, blesser, en sa personne,
L'honneur de Leonide, et de Lacédemone.
C'est ce que de ma part, je n'oublierai jamais.
Voilà sa faute. Où sont maintenant vos bienfaits ?
| 1380 | Parmi ceux que répand ma bonté méconnue, |
Madame ; on pourrait mettre encor la retenue
Que ma rare indulgence oppose à vos discours.
Votre frère est coupable ; il le sera toujours.
Et je ne sens que trop à sa nouvelle audace
| 1385 | Qu'il est temps que l'effet succède à la menace. |
LEONIDE.
Qu'on puisse au moins savoir, en blâmant sa fierté,
Par où vous a déjà déplu sa liberté.
ALEXANDRE.
J'ai du monde à mes Grecs proposé la conquête
Tous brûlaient de me suivre ; et sa voix les arrête.
| 1390 | Mon dessein par lui seul est blâmé hautement. |
LEONIDE.
Et peut-il être libre, et penser autrement ?...
De meurtre et de butin, la soldatesque avide
Ne vous suivra que trop où son penchant la guide
Et cherchant du désordre à prolonger le cours,
| 1395 | À la fureur de vaincre applaudira toujours. |
Mais autant nous avons de différence à faire
Entre la voix du sage, et les cris du vulgaire ;
Autant le sage en met, autant l'espace est grand
Entre le vrai héros et le vain conquérant.
| 1400 | Jusqu'ici de la Grèce appuyant la querelle |
Vengeur intéressé de vos états et d'elle ;
Quelque rayon de gloire a consacré vos coups.
Un pas plus loin, Seigneur, il n'en est plus pour vous.
Vous touche-t-elle encor ? Soyez modeste et tendre.
| 1405 | Pleurez sur tant de sang qu'il a fallu répandre. |
Reprochez à nos Grecs (peut être trop vengés)
Tant de lieux, de pays, de climats ravagés.
Qu'après l'heureux guerrier l'homme en vous se déclare !
La valeur a détruit. Que la bonté répare !
| 1410 | Ce fer qui vous rendit la terreur des humains |
Vous en rendrait l'amour, en vous tombant des mains.
Supposons vos succès, et que tout vous seconde.
Que déjà vous touchez aux limites du monde.
Supposons tout vaincu, soumis et terrassé ;
| 1415 | Votre course finit. Le torrent a passé. |
Le tourbillon de flamme a dévoré sa proie.
L'indomptable océan le borne, et vous renvoie.
Sur vos pas, malgré vous, forcé de retourner,
Quel fruit de vos exploits va vous environner
| 1420 | Le désordre, l'horreur, la cendre, le carnage. |
Votre propre dégât nuit à votre passage.
Des chemins disparus sous un fleuve élargi
Par des ruisseaux de sang dont vous l'avez rougi,
Quelques débris fumants, des campagnes stériles,
| 1425 | Des déserts empestés, où fleurissaient des villes, |
Et des restes plaintifs de peuples vagabonds,
Composez de vieillards et d'enfants moribonds.
Issu du sang d'Hercule, est-ce ainsi qu'on l'imite ?
Il protégea la Terre ; et vous l'aurez détruite.
| 1430 | Vos soldats au village, au massacre acharnés |
Sont autant de brigands qu'il eût exterminés.
Hé ! Seigneur, sachez mieux vous faire un nom célèbre !
De fléau destructeur ; quittez l'emploi funèbre.
Imitez notre Roi dont l'Empire est si doux.
| 1435 | Agis est, quoique jeune, un modèle pour vous. |
Il prouve qu'on peut être et grand et pacifique.
Notre félicité fait son étude unique.
Il saura, contre tous, nous défendre au besoin,
Mais la paix, jusques-là, sera son premier soin.
| 1440 | Et si vous persistez dans vos projets trop vastes, |
Le temps à tous les Rois fera voir dans ses fastes
Qui rapporte le plus et de gloire et de fruit ;
Ou d'un Royaume heureux, ou d'un monde détruit.
Oui, Seigneur, ainsi parle, ou doit parler mon frère.
| 1445 | Mais n'est-ce qu'en cela qu'il serait trop sincère ? |
Est-ce de sa vertu tout ce que vous craignez ?
Vous m'accusez de feindre, et c'est vous qui feignez !
Votre orgueil mécontent renferme une autre plainte !
Je vous en loue ; et loin de blâmer votre feinte,
| 1450 | Pour un monarque heureux tout plein de sa grandeur |
J'admire encor en vous ce reste de pudeur.
ALEXANDRE.
Et moi j'admire en vous, jusqu'où l'audace entraîne.
Gardes, qu'on la conduise, à l'instant, chez la Reine.
Pour prison je lui donne aujourd'hui mon palais.
| 1455 | Que jusqu'à nouvel ordre, on l'observe de près. |
Madame, à vos avis, plein d'une aveugle estime,
Je confiais un homme atteint de plus d'un crime.
C'était, je le vois bien, vous perdre et l'égarer.
En juge généreux, je veux vous séparer,
| 1460 | Pour n'être pas réduit à faire un double exemple. |
LEONIDE.
Le fils de Jupiter est ici dans son temple.
La révolte y sied mal à de faibles mortels :
Et les Dieux font à craindre au pied de leurs autels.
SCÈNE VI.
ALEXANDRE, seul.
Plus que tu ne le crois, orgueilleuse étrangère,
| 1465 | Qui te viens contre moi, liguer avec ton frère ! |
Ta soumission seule eût pu le conserver :
Et la sienne à présent, seule peut te sauver.
Qui donc commande ici de Sparte ou d'Alexandre?
Jusqu'aux avis encor je daignerai descendre ;
| 1470 | Mais s'ils sont sans effet, l'excès de ma bonté |
Servira de mesure à ma sévérité.
D'un chef de conjurés, j'ai trop pris la défense.
Je reconnais ma faute à sa nouvelle offense.
Les lois, ma sûreté, la fierté de mon rang,
| 1475 | Du coupable et des siens, tout m'adjuge le sang. |
Qu'il coule, ou que l'on rampe ! En ce moment peut être
À mes coups cependant, on dérobe le traître.
Qu'on cherche Callisthene. Il entre. Éloignez-vous.
Devrais-je un seul instant, retenir mon courroux ?
SCÈNE VII.
Alexandre, Callisthene.
CALLISTHENE.
| 1480 | Un bruit que l'on me cache, et qu'Anaxarque évente |
Pour moi dans tous les coeurs sème ici l'épouvante,
Seigneur ; et je ne vois que des amis en pleurs
M'exhorter à la fuite et plaindre me malheurs.
Le calme est de bien près suivi de la tempête.
| 1485 | Quels sont donc ces malheurs qui pendent sur ma tête ? |
La parole d'un Roi m'aurait-elle abusé ?
Ou de quelque attentat suis je encore accusé !
Callisthene en est-il à son dernier outrage ?
ALEXANDRE.
C'est lui que j'interroge, Ingrat ! À quel usage
| 1490 | Sa vanité met-elle un bienfait tout récent ? |
Ne peut il être libre, et rester innocent ?
Croit-il donc où je suis, que lui seul y domine ?
CALLISTHENE.
Qui ? Moi! Seigneur.
ALEXANDRE.
Vous-même.
CALLISTHENE.
Et plus je m'examine[.]
Et moins...
ALEXANDRE.
Dans vos excès ; retombé sur le champ,
| 1495 | De quel esprit féroce infectez-vous mon camp ? |
Qu'avez vous déjà dit ?
CALLISTHENE.
Rien qui dût vous déplaire
Quelqu'un, pour vous louer, abaissait votre père.
Je n'ai pas cru Philippe un objet de mépris.
J'ai su le relever sans abaisser son fils.
| 1500 | J'ai dit que sa prudence égala son courage, |
Qu'Alexandre, sous lui, fit son apprentissage.
Que si la mort ne l'eût surpris dans son projet,
Il eût pu faire un jour, ce que vous avez fait.
Mais la Grèce vengée, et la Perse conquise,
| 1505 | Qu'il n'eût jamais plus loin poussé son entreprise. |
De la vôtre, il est vrai, j'ai dit mon sentiment.
Puisse-t-on vous avoir instruit fidèlement.
Je n'ai du moins en rien blessé votre puissance,
Puisque par dessus tout, j'ai mis l'obéissance ;
| 1510 | Et qu'en moi l'amitié tenant lieu de devoir, |
J'ai promis mon exemple à qui voudrait l'avoir.
ALEXANDRE.
Passant plus d'un sujet qui suffirait peut-être,
Comment tantôt par vous en haine de son maître,
Le fidèle Anaxarque a-t-il été traité ?
CALLISTHENE.
| 1515 | Je vois qu'on vous a fait un récit concerté. |
Lui, fidèle ! Ah, Seigneur ! Un flatteur, un perfide,
Un monstre trop longtemps fatal au sang d'Alcide.
C'est à moi qu'on attaque, à vous désabuser.
L'impie, à votre honte ; osait nous proposer[.]
ALEXANDRE.
| 1520 | Arrête, pense mieux de son zèle ; et redoute |
La Majesté du rang de celui qui t'écoute.
Il n'a rien proposé que ce que j'ai voulu.
Que ce que je prétends, en monarque absolu.
C'est à moi que s'adresse à présent ton audace.
| 1525 | À moi de qui dépend ton supplice ou ta grâce. |
Reviens de ta surprise, et règle ici ton sort.
Parle ! Quel est ton choix ?
CALLISTHENE.
Le silence, et la mort.
ALEXANDRE.
Meurs donc.
À part, après s'être tourné vers ses Gardes.
Faut-il fléchir moi-même ?
Haut.
Callisthene,
Triomphe. Ma fierté s'accommode à la tienne.
| 1530 | De la commune loi je veux bien t'exempter. |
Daigne en l'autorisant du moins me contenter.
Parle toi-même aux Grecs : et fais qu'ils m'obéissent.
Tu vivras.
CALLISTHENE.
Non, Seigneur, que d'autres vous trahissent.
Quand ma voix jusques-là pourrait les égarer ;
| 1535 | Je vous aime encor trop pour vous déshonorer. |
ALEXANDRE.
Oppose-moi du moins de plausibles obstacles.
Quel déshonneur peut suivre un décret des oracles ?
De fils de Jupiter ils m'ont donné le nom.
Vous m'environniez tous dans le temple d'Hammon.
| 1540 | Ce temple est de mes droits le garant et l'arbitre. |
CALLISTHENE.
Un prêtre qu'on suborne établit mal un titre.
Je vous le dis alors ; et ce trait d'amitié
Fut le premier instant de votre inimitié.
ALEXANDRE.
C'est que de l'Univers tu m'arrachais l'Empire.
| 1545 | Car enfin, puisqu'il faut ou te perdre ou tout dire, |
Oui, j'achetai des Dieux l'organe intéressé.
Mais il faut du prestige au vulgaire insensé.
De celui-ci déjà tu vois naître ma gloire.
C'est lui qui sur mes pas a fixé la victoire.
| 1550 | Le soldat de la foudre a crû son chef armé ; |
Et le plus grand péril ne l'a plus alarmé.
J'aime à vaincre. Que veut ton humeur inflexible ?
Détruirai-je une erreur qui me rend invincible ?
Puis-je par des dehors et par de vains honneurs,
| 1555 | À trop de confiance accoutumer les coeurs ? |
Et ce culte après tout que tu crois sacrilège,
Du trône de Cyrus était un privilège.
Darius en jouit jusqu'au dernier moment.
CALLISTHENE.
Sa déplorable chute en est le châtiment.
| 1560 | Craignez des mêmes Dieux la colère équitable. |
Vous en avez été l'instrument redoutable ;
Ne vous en rendez pas le malheureux objet.
Suivez d'un conquérant l'ambitieux projet.
Mais, du moins, en Guerrier n'employez dans la lice
| 1565 | Qu'un courage épuré de tout lâche artifice ; |
Et rejetez surtout, le secours d'un abus
Qui mettrait le vainqueur au-dessous des vaincus.
Qu'à la simple valeur la palme s'attribue.
Vous ignorez les bruits dont la Grèce est imbue.
| 1570 | J'ose vous en instruire. Alexandre, dit-on, |
Et d'Hercule et d'Achille indigne rejeton,
Compte sur ses Devins, plus que sur son courage
À l'Augure imposteur suggère le présage,
Et l'on sait qu'au succès qui l'aveugle aujourd'hui,
| 1575 | Des prêtres corrompus ont plus de part que lui. |
Honteux d'être le fils d'un Roi que l'on révère,
Tandis qu'il en rougit, l'orgueilleux dégénère,
Et perd en se donnant un père entre les Dieux
Leur appui, son renom, et ses propres aïeux.
| 1580 | Discours que pour un Prince aussi fier qu'Alexandre, |
D'une bouche sincère il est fâcheux d'apprendre,
Mais que mon amitié ne lui doit plus cacher
Au bord du précipice où je le vois pencher.
Car enfin songez-y, Seigneur, qu'allez-vous faire ?
| 1585 | Justifier le zèle ou faux, ou téméraire |
Des premiers qui voudront attenter vos jours,
En ternir à jamais le mémorable cours :
Intéresser le Ciel à former vos conquêtes :
Enfin vous avilir, et de Roi que vous êtes,
| 1590 | En voulant usurper l'encens et les autels ; |
Devenir à nos yeux le dernier des mortels.
Et qui voudrait des Dieux que votre orgueil outrage,
Dans un profanateur reconnaître l'image ?
Pour qui, vous comparant avec ces Dieux jaloux,
| 1595 | Vous croirez-vous sacré, si rien ne l'est pour vous ? |
Je ne puis dire moins, sans vous être infidèle.
Jadis vous approuviez en moi ce noble zèle ;
Vous l'exigeâtes même, et l'ordre en fut pressant.
J'y défère ; et je mens en vous obéissant.
ALEXANDRE.
| 1600 | Non, tu ne mourras point. Ta soeur est chez la Reine. |
Vas la joindre ; et près d'elle attends que l'on t'apprenne
L'effet que ton discours vient de produire en moi.
Seul. Mourir ! La mort serait une faveur pour toi.
SCÈNE VIII.
Alexandre, Lysimaque.
LYSIMAQUE.
Ah ! Seigneur, qu'ai-je appris ? Leonide et son frère...
ALEXANDRE.
| 1605 | Je l'avais épargné. Prince, à votre prière. |
Pour assurer sa grâce, il n'était qu'un moyen.
L'ingrat l'a négligé, je n'écoute plus rien.
LYSIMAQUE.
Quoi, Leonide aussi...
ALEXANDRE.
Je la laisserai vivre.
LYSIMAQUE.
Qui : mais pour qui, Seigneur ?
ALEXANDRE.
Gardez vous de me suivre.
| 1610 | Un mot, un pas vous perd, sans rien faire à leur sort. |
SCÈNE IX.
LYSIMAQUE, seul.
C'en est fait. Il est temps que je courre à la mort.
Mon Roi se déshonore, et la grâce et captive.
Je n'ai trouvé partout qu'une pitié craintive.
Mourons. Mais n'arrivons à ce terme fatal,
| 1615 | Qu'on vengeant ce que j'aime, et qu'après mon rival. |
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
CALLISTHENE, seul.
Qui m'a donc osé tendre une main secourable ?
D'où naît ce changement subit et favorable ?
Par quel heureux prodige en ce lieu déserté,
Pour la seconde fois me vois je en liberté ?
| 1620 | On me lit mon arrêt : il consacre ma vie |
À l'horreur des tourments et de ignominie.
Des bras de Leonide on m'arrache à l'instant.
Je vois de mille morts l'appareil effrayant.
J'allais n'être bientôt, sous vingt Bourreaux infâmes,
| 1625 | Qu'un corps défiguré par le fer et les flammes ; |
Tous pour frapper déjà choisissaient leur endroit;
Un Ordre vient. Tout cesse, et chacun disparaît.
Je suis seul ; et partout règne un profond silence.
N'aurait-on prétendu qu'éprouver ma constance ?
| 1630 | A mes regards quelqu'un ne s'offrira-t-il point ? |
Ne pourrai-je....
SCÈNE II.
Leonide, Callisthene.
CALLISTHENE.
Ah, ma soeur ! Quel bonheur nous rejoint,
Et suspend le supplice où le Roi me condamne !
Qui remercierons-nous ?
LEONIDE.
Vos vertus et Roxane.
De l'arrêt prononcé la Reine ayant horreur,
| 1635 | De son Barbare époux a trompé la fureur. |
La démarche où pour nous sa pitié se hasarde,
A saisi le moment que suivi de sa Garde,
Je ne sais quel tumulte a fait sortir le Roi.
Mon frère ! Aux coups du sort cédons et vous et moi !
| 1640 | Fuyons ! Je n'ai pâli ni pour l'un ni pour l'autre ; |
Tant que je n'ai prévu que ma mort et la vôtre;
Et je m'attendis même en venant vous trouver,
À périr avec vous, plutôt qu'à vous sauver.
J'ai dans ce triste espoir, quitté Lacédemone,
| 1645 | Mais toute ma constance à présent m'abandonne. |
Je n'ai point assez craint ; et j'ai trop espéré.
Un tyran sacrilège, et de sang altéré,
Va sur vous épuiser une rage tranquille !
Vous priver d'une mort, pour vous en donner mille !
| 1650 | Et courbé sous le poids de l'opprobre, et des fers, |
Vous traîner en spectacle au bout de l'Univers !!
Plus le courage et grand ; plus l'image est affreuse.
Contentons d'un ami la pitié généreuse.
Pour notre évasion Craterus attentif,
| 1655 | Dans le trouble où tout est, nous prépare un esquif. |
Ce trouble peut cesser ; il a cessé peut-être.
De l'un à l'autre instant le Roi peut reparaître.
Fuyons !
CALLISTHENE.
Fuyez, ma soeur, fuyez seule ! Et laissez
Quelque victime pure aux Dieux trop offensés.
| 1660 | Que dis -je ? Suis-je donc cette pure victime ? |
Sparte n'a-t-elle point à m'accuser d'un crime !
Contre sa volonté, la mienne m'a banni !
Et ses Dieux protecteurs veulent m'en voir puni.
Oui, j'ouvre enfin les yeux ; j'ai crû ne servir qu'elle.
| 1665 | J'ai servi son Tyran. Je ne fuis qu'un rebelle ! |
D'un saint devoir mes pas se sont trop écartés !
Erreur ou crime, adieu, J'expirai tout. Partez !
Laissez-moi, d'un cruel, lasser ici la rage !
Votre seule infortune ébranlait mon courage.
| 1670 | Leonide à l'abri, j'aimerai mes tourments, |
Recevez le dernier de mes embrassements.
Allez : et de mon sort instruisez ma patrie.
Pour mériter l'honneur de l'en voir attendrie,
Son criminel enfant inébranlable aux coups,
| 1675 | Va mille fois mourir digne d'elle, et de vous ! |
LEONIDE.
Ah ! Si jamais le sang eût des droits sur votre âme
SCÈNE III.
Callisthene, Leonide, Agamée.
AGAMÉE.
Que délibérez-vous, Seigneur ? Et vous, Madame ?
Craterus alarmé, se plaint de vos délais.
C'en est fait : si le Roi vous retrouve au Palais ;
| 1680 | Et c'est déjà pour nous une assez rude attaque, |
D'avoir, en ces moments, à pleurer Lysimaque !
LEONIDE.
Quoi ? Lysimaque...
AGAMÉE.
Expire.
LEONIDE.
Ah Ciel !
CALLISTHENE.
Instruis-nous mieux.
Il meurt ! Et qu'a-t-il fait, éloigne de mes yeux,
Pour avoir à ce point aigri votre monarque ?
AGAMÉE.
| 1685 | Il a tranché le cours des forfaits d'Anaxarque. |
Tantôt, de ce palais où sa triste amitié
Avait en vain du Prince imploré la pitié,
Votre amant avec moi, revenait tout en larmes,
Quand il rencontré l'auteur de nos alarmes,
| 1690 | Suivi d'un tas de gens, amis de la faveur. |
Ses pleurs séchés font place au feu de la fureur.
Il pouffe un cri terrible : et d'une main hardie,
Hausse le fer vengeur qui va percer l'impie.
La Troupe en vain l'arrête, et s'oppose au combat.
| 1695 | Il fond sur son Rival, le joint, frappe : et l'abat. |
Contre une multitude à sa perte animée,
J'ai voulu secourir sa valeur opprimée :
Mais le sort enviant cet honneur à mon bras,
Rompt dans mes mains le fer qui s'envole en éclats.
| 1700 | Tous à la fois, bientôt le pressent, et l'entourent ; |
Alexandre, à leurs cris, et ses Gardes accourent.
Le nombre enfin l'accable ; il succombe ; et soudain
D'un lion déchaîné, dans le Cirque prochain,
Le monarque irrité veut qu'il soit la pâture !
| 1705 | Quelle mort ; juste Ciel ! Et quelle sépulture ! |
J'ai couru sur le champ l'apprendre à Craterus,
Qui m'apprend à son tour, qu'on ne vous garde plus.
L'esquif appareillé vous est un sûr asile.
Un seul instant perdu peut le rendre inutile.
| 1710 | Venez donc, et daignez profiter de nos soins. |
CALLISTHENE.
Je ne le voulais pas : je le veux encor moins.
LEONIDE.
Je rends grâce à l'Ami, qui vers nous vous envoie.
Mais pour nous vainement, tant de bonté s'emploie.
Qu'on nous oublie.
AGAMÉE.
Ah Dieux !
LEONIDE.
Sortez de grâce !
AGAMÉE.
Hé quoi...
LEONIDE.
| 1715 | Sortez ! Nous le voulons. |
AGAMÉE.
| J'obéis malgré Moi ; |
Et vais, de tout un camp, qui pour vous s'intéresse,
Publiant vos refus, redoubler la tristesse.
SCÈNE IV.
Callisthene, Leonide.
LEONIDE.
Callisthene se voue au plus rigoureux sort !
Leonide est captive ! Et Lysimaque est mort!
| 1720 | Ô destin ! Je te cède : et je te rends les armes ! |
Admire et reconnais ton triomphe à mes larmes !
CALLISTHENE.
Vous demeurez ! Les Dieux ne font donc pas contents
De ce coup imprévu, ni de ceux que j'attends !
Pour m'accabler du poids de toute leur colère,
| 1725 | Il fallait que ma soeur fût sourde à ma prière ; |
Et dans son désespoir ne ménageant plus rien,
Affrontât un malheur qui met le comble au mien.
LEONIDE.
D'un refus trop cruel votre amitié m'accuse !
N'ai-je pas votre exemple, et même votre excuse ?
| 1730 | Vous vous croyez coupable ! Et qui l'est plus que moi ? |
J'ai fait renaître ici la discorde et l'effroi.
Tour, sans mon arrivée, allait changer de face.
Anaxarque partait ; vous repreniez sa place.
Quel autre aurait osé proposer un abus,
| 1735 | Dont, rapproché de vous, le Roi se voit confus, |
Lysimaque, sur soi, n'eût point grossi d'orage..
Et sa perte et la vôtre enfin, font mon ouvrage.
Ma funeste présence a tour fait, en rendant
Le tyran téméraire, et l'esclave, insolent ;
| 1740 | Maître de votre soeur, sur un gage si tendre, |
L'un de votre suffrage a trop osé prétendre,
Et l'autre a dans mes yeux retrouvé le poison,
Source de nos malheurs et de sa trahison !
Oui, mon frère, la peine à moi seule en est due !
| 1745 | Oui, cher amant, c'est moi, c'est ma main qui te tue ! |
Je suis le monstre affreux qui t'a fait expirer !
Et par qui maintenant on te voit déchirer !
Ô remords ! Douleurs, où je me sens plongée !
Ombre de mon époux ! Tu vas être vengée !
| 1750 | De mes derniers soupirs les tiens feront suivis! |
Mais tu ne l'es que trop, puisque je te survis!
CALLISTHENE.
Pénétré des regrets qu'un tel ami vous coûte,
Je sens..... Mais quelqu'un vient ; et c'est le Roi sans doute.
Contraignez- vous, ma soeur. Puisse-t-il ignorer,
| 1755 | Qu'il ait jamais réduit Leonide à pleurer. |
SCÈNE V.
Callisthene, Leonide, Lysimaque.
LEONIDE.
Lysimaque ! Est-ce vous que le Ciel nous renvoie ?
D'un Lion, dans le Cirque, on vous disait la proie.
Mon frère en gémissait; et je vous ai pleuré.
LYSIMAQUE.
Mon trépas ne pouvait être plus, honoré.
| 1760 | Mais, hélas ! Quelle fin j'apporte à nos misères ! |
Et quel prix on réserve à des larmes si chères !
Qui; vengé du plus grand de tous nos ennemis,
Et tout couvert du sang de ses lâches, amis ;
Pour prix d'une action que le Ciel justifie,
| 1765 | Dans un honteux repaire on exposait ma vie. |
L'indignité du lieu m'en a caché l'horreur
J'ai, quoique désarmé, combattu sans terreur.
Le paisible dépit qu'inspire un vif outrage,
Joignait en moi l'adresse et la force au courage :
| 1770 | Et du monstre, sous moi, dans l'arène étouffé, |
Par un heureux effort, mon bras a triomphé.
Ma victoire a du Roi réveillé la tendresse.
À chérir la Valeur, son projet l'intéresse,
Et l'estime qu'il fait de l'intrépidité,
| 1775 | A pour moi, dans son coeur, tenu lieu d'équité. |
Il ne veut plus ma perte: il me flatte ; il m'embrasse.
De vous voir sans témoins, il m'accorde la Grâce,
Et veut bien que je tente une dernière fois
De vous rendre l'esprit plus docile à ses lois.
| 1780 | Cependant averti de ce qu'a fait la Reine, |
Et qu'un moment plus tard sa colère était vaine :
Pour conserver sa proie et le l'assurer mieux,
Il fait, par sa Phalange, environner ces lieux.
C'en est fait. Il nous faut périr, ou lui complaire.
| 1785 | Vous ne pouvez plus fuir ; et je viens donc... |
CALLISTHENE.
| Quoi faire ? |
D'une Cour corrompue approuvant la ferveur.
Me dire d'immoler ma gloire à la Faveur ?
Et tous les Dieux de Sparte, à l'idole d'Athènes ?
L'auriez-vous espéré ?
LYSIMAQUE.
Non, mon cher Callisthene,
| 1790 | Non. Je n'ai ni voulu vous parler d'obéir, |
Ni cru que jusque-là, vous pourriez vous trahir.
Rendez plus de justice à qui sait vous la rendre.
J'ai toujours, comme vous, rougi pour Alexandre.
Je sais que ce qu'il ose exiger aujourd'hui
| 1795 | Est indigne, et de vous, et de nous, et de lui. |
Mais je sais trop aussi le sort qui vous menace,
Et ne vois qu'un moyen d'en borner la disgrâce.
Triste moyen ! Les Dieux nous en ont réduis là,
Et c'est l'unique enfin.
CALLISTHENE.
Quel est-il?
LYSIMAQUE.
Le voilà.
| 1800 | Mourez ! Que ce poignard dérobe à l'injustice |
Le plaisir de goûter l'horreur d'un long supplice !
Et que le digne objet de ma noble amitié,
Excite les regrets, et non pas la pitié !
Madame; à ce grand trait, Sparte m'avouera-t-elle ?
| 1805 | Chez elle on sait braver la mort la plus cruelle ; |
Mais qui fit jamais voir un courage affermi,
Jusqu'à se la donner cent fois dans son ami ?
LEONIDE.
Oui ; d'un si bel effort Sparte sera jalouse.
Il me tient lieu d'aveu pour être votre épouse.
| 1810 | Je descends donc en paix dans la nuit du tombeau, |
Et je meurs trop heureuse avec un nom si beau.
LYSIMAQUE.
Et moi trop glorieux de
À Leonide.
vous avoir servie,
D'avoir
À Callisthene.
d'un long opprobre exempté votre vie,
Fait périr Anaxarque ; et su priver le Roi,
| 1815 | Du plaisir inhumain de disposer de moi. |
CALLISTHENE.
M'aimez vous tous les deux ?
LYSIMAQUE.
Que nous voulez-vous dire ?
CALLISTHENE.
Jurez de vous soumettre à ce que je désire.
LEONIDE.
J'en jure, quelques lois que vous nous prescriviez,
LYSIMAQUE.
Parlez ! Qu'ordonnez-vous, Seigneur ?
CALLISTHENE.
Que vous viviez.
LYSIMAQUE.
| 1820 | Moi ! Vous survivre ? |
LEONIDE.
| Moi, que je vous abandonne! |
CALLISTHENE.
J'en ai votre promesse, et l'Amitié l'ordonne.
Oui ; vivez l'un pour l'autre ; et vous laissant heureux,
J'emporterai l'espoir de revivre en vous deux.
Ma mort est un bienfait : que ma soeur m'en acquitte.
| 1825 | À vous en consoler, la raison vous invite; |
Et des mains de l'Amour vous en offre un moyen.
Que Sparte en mon ami, recouvre un citoyen...
Que votre main, ma soeur, à Lysimaque offerte,
Regagne à la Patrie au delà de sa perte:
| 1830 | Et que d'un saint hymen la paix et les douceurs |
Soient le prix de ce don qui finit mes malheurs.
Vous voulez m'imiter ! De quel droit, je vous prie,
L'un ou l'autre ose-t-il attenter à sa vie ?
Quel infâme appareil le vient épouvanter ?
| 1835 | Quels affronts, quelle honte a t'il à redouter ? |
La peur de vous survivre, est votre peur unique
Je vous crus à tous deux, un courage héroïque,
Comparons nos motifs de gloire et d'intérêts.
Je suis le déshonneur, et vous de vains regrets...
| 1840 | Insensés ! Qu'a d'illustre une mort volontaire, |
Si l'honneur en péril ne la rend nécessaire ?
Le Spartiate alors est en droit d'y courir.
Jusques-là son devoir est de savoir souffrir.
Soutenez donc la vie, et laissez aux Barbares,
| 1845 | Aux Scythes, aux Romains, ces exemples peu rares ; |
Prodiges de faiblesse ou de férocité,
Plutôt que de sagesse ou que de fermeté...
Vous ne vous rendez point. Je vois sur vos visages,
De ce que je défends, les sinistres présages.
| 1850 | Au lâche abattement votre coeur est livré ? |
Hé bien, mourez, Cruels ! Mourez ! Moi je vivrai.
Il n'est pour vous punir horreur que je n'affronte ;
J'acceptais une mort trop heureuse et trop prompte.
L'Insensibilité marque le vrai héros.
| 1855 | " Le Roi va revenir, suivi de ses bourreaux. |
Je l'attends. Que mes jours fouillez de l'esclavage
Ne soient plus qu'un tissu de supplices, d'outrage.
À mille indignités me voilà résolu
J'en frémis ! Je le sens. Mais vous l'aurez voulu.
LEONIDE.
| 1860 | Non : usez du secours que le Ciel vous présente. |
Tout mon coeur est glacé d'horreur et d'épouvante.
Mourez. Mais songez donc, en hâtant votre mort,
Que ce n'est point à vous à régler notre sort.
La rage du tyran sera-t-elle assouvie ?
| 1865 | Nous vous obéirons. Nous soutiendrons la vie. |
Mais si d'indignes fers pires que le trépas,
Si vos tourments tous prêts
CALLISTHENE.
Non, ne les craignez pas.
Je ne veux rien de vous, que le Roi ne permette.
Sa fureur le dément, dès qu'elle est satisfaite.
| 1870 | Quand, du sang de Clitus, il eût souillé sa main : |
Sans moi, du même fer, il se perçoit le sein.
De mon sang répandu, ses vertus vont renaître.
Le Ciel par votre main, l'a délivré d'un traître
Qui ne le séduit plus par un discours adroit.
| 1875 | Le flatteur éloigné, le tyran disparaît. |
Mais ce miracle veut encore une victimes
Ma mort est donc utile, heureux, légitime.
Qu'à ce prix nous devons y trouver de douceur !
Et que loin de me plaindre... On entre. Adieu, ma soeur.
| 1880 | Adieu, cher Lysimaque, adieu. Nos maux finissent. |
Puissent être éternels les noeuds qui vous unissent !
SCÈNE VI.
Alexandre, Callisthene, Lysimaque, Leonide, Gardes.
ALEXANDRE.
Hé bien pour un ingrat ai -je eu de vains égards ?
Le châtiment,,de près, a frappé tes regards.
Je remercierai ceux qui l'ont osé suspendre,
| 1885 | Si cet aspect a pu t'engager à te rendre. |
Répond-il, Lysimaque, aux soins de ses amis ?
À mes Ordres, Madame, est-il enfin soumis ?
Serait-ce ce qu'ici votre douleur m'annonce ?
LEONIDE.
Mon frère est devant vous. Écoutez sa réponse.
CALLISTHENE.
| 1890 | Alexandre, écoutez les Dieux qui par ma voix |
Se font entendre à vous pour la dernière fois
Plus dans leurs mains la foudre à s'allumer est lentes
Plus sur le Criminel sa chute est violent.
A des succès alors leur décret ne conduit.
| 1895 | Que pour mieux signaler les revers qui les fuit |
De l'Hydaspe et du Tage asservissez les rives.
Qu'Amphitrite gémisse au rang de vos captives ; [ 7 Amphitrite : Terme de mythologie. Déesse de la mer, et, poétiquement, la mer elle-même. [L]]
S'il se peut même encor, franchissez l'Océan,
Et d'un monde inconnu devenez le tyran
| 1900 | Vous aurez su courir partout, hors à la Gloire. |
Pour qui ne se peut vaincre, il n'est point de victoire :
Et ses exploits ne font qu'un ravage odieux,
Qui pour venger la Terre, arme bientôt les Cieux.
Unique et triste fruit que vous devez attendre
| 1905 | Des flots de sang humain que vous allez répandre ! |
Vous n'expirez jamais par cette effusion,
Le meurtre de Clitus et de Parmenion :
Le mien. Tant d'autres morts dont la leur fut suivie.
Les Dieux savent qu'aux uns vous dûtes votre vie ;
| 1910 | Aux autres, votre gloire, à moi, toutes les deux ; |
Ils me savent de plus persécuté pour eux.
Mais en mourant pour eux, pour vous je les implore
Fléchissez-les, Seigneur. Il en est temps encore.
Ils n'ont pas oublié tant de hautes vertus :
| 1915 | Fruit d'un heureux penchant qu'on ne corrompra plus. |
Redevenez ce Prince admiré dans Athènes,
Qui, de Lacédemone, attira Callisthene ;
Dont le moindre mérite alors fut la valeur,
Qui des Thébains vaincus déplora le malheur
| 1920 | Qui, d'un roi fugitif, adoucit la misère ; |
En respecta l'épouse; en reverra la mère ;
Et se fit reprocher jadis, en d'autres temps
D'avoir sur les autels trop prodigué d'encens.
Reprenez vos desseins tels que vous les conçûtes.
| 1925 | Soyez enfin, Seigneur, soyez ce que vous fûtes |
Sans le vouloir alors, vous serez adoré.
Mais surtout, faites choix d'un ministre éclairé.
Soumis, sans lâcheté, sincère, sans audace,
Au dessus de vous seul ; au dessus de sa place ;
| 1930 | Pieux, humain, modeste, et n'ayant pour objets |
Que la gloire du Prince, et le bien des sujets.
Ce sont mes derniers voeux. Ciel ! Pour être propice,
Ne demande au plus qu'un noble Sacrifice ?
Patrie, honneur, repos : tout l'exige avec toi.
| 1935 | Satisfaisons les Dieux, Sparte, Alexandre et moi. |
Il se frappe.
ALEXANDRE.
Callisthene !... Il se meurt. Ah ! Qu'as tu fait, Barbare ?
Au moment que de moi le repentir s'empare !
Quand j'allais...
CALLISTHENE.
Craterus, ôtez moi de ce lieu.
J'ai touché votre Prince, et je suis libre. Adieu.
On l'emporte.
ALEXANDRE.
| 1940 | Quelle main punissable a donc armé la sienne ? |
LEONIDE.
Tyran ! Je te permets d'en accuser la mienne.
De tes fers autrement rien n'eût pu l'arracher.
Ma main lui doit encor les honneurs du bûcher.
Dans la même urne, après, tu peux mêler nos cendres.
Elle sort.
ALEXANDRE.
| 1945 | Courez la consoler par les soins les plus tendres, |
Lysimaque ! Ma honte en charge votre amour.
Lysimaque sort.
SCÈNE VII.
ALEXANDRE, seul.
Eh bien, es-tu content ? Monstre indigne du jour !
Règne en paix ! Tu n'as plus de censeur qui te blesse.
Ton trône est affranchi du joug de la sagesse.
| 1950 | Devant elle, en secret, n'ayant plus à rougir, |
Ton orgueil à son gré désormais pour agir.
Règne, abuse en tyran, des droits du diadème !
Maître de tout, demeure esclave de toi-même ;
Et ne méritant plus d'être au rang des Humains,
| 1955 | Aspire encore, aspire à des honneurs Divins. |
Malheureux ! Et je veux qu'on m'aime, et je l'espère !
Ah ! Majesté des Dieux ? Ô Mânes de mon père !
Par un mortel ingrat vous fûtes outragez !
Callisthene n'est plus. Vous êtes bien vengés !
| 1960 | La voix par qui des Rois la vertu se réveille, |
Pour la dernière fois a frappé mon oreille.
Tout salutaire avis de ma Cour est exclus.
L'utile vérité n'y reparaîtra plus.
L'erreur, les passions, des courtisans perfides.
| 1965 | Voilà donc, justes Dieux ! La ressource et les guides, |
Qui me devaient conduire à l'immortalité.
Sous quel nom passerai-je à la Postérité ?
La fin de Callisthene est mortelle à ma gloire.
De nos regrets, du moins, consacrons la mémoire,
| 1970 | Et privé pour jamais de mon plus ferme appui, |
Allons combler d'honneurs ce qui reste de lui.
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Notes
[1] Aucun vers ne rime avec "peut-être".
[2] Éphore : Terme d'antiquité grecque. Magistrats lacédémoniens au nombre de cinq établis pour contre-balancer l'autorité des rois et du sénat et qu'on renouvelait tous les ans. [L]
[3] Jaxarte : rivière qui débouche sur la mer d'Aral, et qui sert de frontière entre l'Ouzbékistan et le Tadjikistan. Lieu d'une bataille en 329 avant JC, entre les troupe d'Alexandre et les Saka.
[4] Arbele : cité antique assyrienne située en Mésopotamie, capitale de la région nommée Adiabène. Cette ville est connue par l'histoire d'Alexandre le Grand qui y aurait vaincu Darius III en 331 av. J.-C. [L]
[5] Hèbre : fleuve de Thrace (Grèce) d'une longueur de 400km, venant des monts Rhodope. [L]
[6] Euripe : Détroit de Grèce qui sépare l'Eubée de la Béotie au niveau de la ville de Chalcis, en mer Égée, entre le golfe Nord d'Eubée et le golfe Sud d'Eubée. Sa définition est parfois étendue à l'ensemble du golfe d'Eubée. [WIKIPEDIA]
[7] Amphitrite : Terme de mythologie. Déesse de la mer, et, poétiquement, la mer elle-même. [L]

