COMÉDIE EN UN ACTE
M. DC. LXIX.
AVEC PRIVILÈGE DU ROI.
DE MONSIEUR POISSON
À PARIS, Chez GABRIEL QUINET, au Palais, en la Galerie des Prisonniers, à l'Ange Gabriel.
Représentée pour la première fois en 19 octobre 1668 à L'Hôtel de Bourgogne.
Texte établie par Paul FIEVRE mai 2025.
Publié par Paul FIEVRE juin 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2025 à 18:54:12.
AU LECTEUR.
Les Moscovites étant à Paris, promirent de venir en notre hôtel : nos annonces, et nos affiches donnèrent avis du jour qu'ils avaient pris pour s'y rendre ; Mais ayant été mandés ce même jour à saint Germain pour leur audience de Congé, ils manquèrent à leur promesse, et nous par conséquent à la nôtre ; Néanmoins la foule se trouva si grande chez nous pour les voir, qu'il n'y aurait point eu de place pour eux s'il s'y fussent venus. Cela m'obligea, avec la sollicitation de quelques-uns de mes Camarades, ne pouvant avoir les véritables Moscovites, d'en fagoter de faux ; et comme cinq ou six jours suffirent à cette façon, chacun vit aisément que c'était des Moscovites faits à la hâte, et ce sont ceux-là que tu verras dans cette Comédie , et dans notre hôtel, si tu veux puisqu'ils n'y paraîtront point qu'on ne t'en avertisse.
ACTEURS
GORGIBUS, hôtelier.
SUZON, fille de Gorgibus.
LA MONTAGNE, fourbe et interprète des Moscovites.
JOLICOEUR, fourbe et interprète des Moscovites.
LUBIN, crieur de noir à noircir.
LUBINE, femme de Lubin.
LA RAMÉE, voleur.
SANS-SOUCI, voleur.
La scène est à Paris.
LES FAUX MOSCOVITES
SCÈNE PREMIÈRE.
Lubin, Lubine.
LUBIN, ivre.
Ce n'était pas du vin, c'était de l'ambroisie.
LUBINE.
L'ivrogne.
LUBIN.
Laisse-moi vivre à ma fantaisie.
LUBINE.
Et crève, que jamais je ne te puisse voir.
LUBIN.
Nargue, je veux toujours... noir à noircir du noir.
LUBINE.
| 5 | Il croit avoir sa boîte ; ah ! Le maudit ivrogne. |
LUBIN.
Quand je fais mon métier, va faire ta besogne,
Que je me porte bien quand je suis en repos
Noircir....
LUBINE.
Il croit toujours la boîte sur son dos,
Apprends de moi, Lubin.
LUBIN.
Apprends de moi, Lubine.
LUBINE.
| 10 | Écoute-moi,coquin. |
LUBIN.
| Je t'écoute, coquine. |
LUBINE.
Puisque tu mange tout avecque cent vauriens
Je vais me séparer et de corps et de biens,
Tu ne retrouveras que les quatre murailles
J'entre en condition tout à l heure.
LUBIN.
Tu railles.
LUBINE.
| 15 | Tu verras,tu verras si je railles ce soir, |
LUBIN.
Hé ! Je sais les moyens.... noir à noircir du noir.
Ma femme, tu crois donc à cause qu'on enrage
Quand on est marié qu'on se des-mariage.
Oui-da ! Je le sais bien, je veux dîner ce soir
| 20 | Mais va-t-en car jamais... noir à noircir du noir. |
SCENE II.
Gorgibus, Lubine.
LUBINE, heurte à la porte de Gorgibus.
Je viens pour vous servir, Monsieur.
GORGIBUS.
Tant mieux, Lubine.
LUBINE.
Mais, Monsieur, qu'avez-vous, qu'est-ce qui vous chagrine,
Vous êtes tout changé , le chagrin ne vaut rien,
Il faut se réjouir, vous avez tant de bien.
GORGIBUS.
| 25 | J'attends des étrangers, des gens de conséquence, |
Et j'avance pour eux des sommes d'importance,
Leurs interprètes sont chez moi depuis huit jours,
Qui lèvent des brocards, des satins, des velours ;
J'ai donné mille écus à Monsieur l Interprete,
| 30 | C'est bien de l'argent sûr. Mais j'avance, je prête, |
Puis ces Interpréteux font de fort grands repas
Leurs maîtres cependant viennent à petit pas,
Je crains bien de passer ici pour une bête,
LUBINE.
Vraiment j'en ai bien peur..
GORGIBUS.
J'en ai martel en tête,
| 35 | Ils devaient arriver quatre jours après eux, |
Dés demain je les veux faire coffrer tous deux ;
S'ils n'arrivent ce soir, le coup est inmanquable
Surtout, garde ma fille.
LUBINE.
Elle est bien mariable,
Votre fille, Monsieur, vous la faites languir,
| 40 | Ne voir bête ni gens, hé ! C'est pour en mourir. |
GORGIBUS.
Tais-toi, voici je crois des étrangers, Lubine.
LUBINE.
Ceux-là des étrangers ? Ils n'en ont pas la mine,
GORGIBUS.
Êtes-vous étrangers, Messieurs ?
SCÈNE III.
Gorgibus, Lubine, La Ramée, Sans-souci.
LA RAMÉE.
Pourquoi ? Monsieur.
GORGIBUS.
N'avez-vous point ouï parler d'un grand seigneur,
| 45 | Qui vient de Moscovie avec grand équipage, grand train. |
SANS-SOUCI.
Non pas, Monsieur.
GORGIBUS.
Lubine, entrons, j'enrage,
Adieu, Messieurs, je suis votre humble serviteur.
LA RAMÉ?.
Nous sommes tout à vous, Monsieur, et de grand coeur.
SANS-SOUCI.
Puisque nous revenons malheureux de l'armée,
| 50 | Que veux- tu faire ici, mon pauvre la Ramée, |
Si tu ne veux voler, tu vas mourir de faim ,
Veux-tu de porte en porte aller tendre la main.
Pour moi j'aimerais mieux qu'on me vit sur la Roue. [ 1 Roue : Anciennement, genre de supplice dans lequel, après avoir rompu un condamné, on l'attachait sur une roue. [L]]
Que faire le métier de ces âmes de boue.
LA RAMÉ?.
| 55 | Mais si nous sommes pris, quel fera notre sort, |
Il n'en faut espérer qu'une honteuse mort.
SANS-SOUCI.
Hé bien soit. La mort est la fin de toutes choses,
Et la vie a bien plus d'épines que de roses,
Tu tirais au billet au camp pour trois tétons,
| 60 | Que servent à présent tant de réflexions. |
LA RAMÉ?.
À t'éprouver, mon cher, ne crois pas que je tremble,
Ou nous ferons fortune, ou périrons ensemble ;
Voilà mon sentiment, et pour savoir le tien
Je trouvais à propos, de te cacher le mien
| 65 | Je fais le premier vol, ôtons-nous du passage, |
Tu verras si j'en suis à mon apprentissage.
SCÈNE IV.
La Ramée, Sans-Souci, La Montagne, Jolicoeur.
LA RAMÉE.
Est-ce une illusion, regarde Sans-souci,
Vois-je pas Jolicoeur, et la Montagne aussi.
SANS-SOUCI.
Ils sont en financiers
LA RAMÉE.
Ce font eux.
JOLICOEUR.
C'est nous-mêmes.
LA RAMÉE.
| 70 | Ha ! Le maudit hâbleur qui nous dit ce carême |
Que vous aviez dans Tours été roués tout deux.
JOLICOEUR.
Un semblable destin serait assez fâcheux,
Et qui nous a donc fait cet honneur.
SANS-SOUCI.
Saint-Étienne.
LA MONTAGNE.
Lui-même est près de Blois au soleil.
SANS-SOUCI.
Qu'il s'y tienne
JOLICOEUR.
| 75 | Il est par ma foi sec. |
SANS-SOUCI.
| Vous étiez son appui. |
LA MONTAGNE.
Nous ? Nous n'avons point eu de commerce avec lui,
Il eut la question, et lui plutôt qu'un autre
Eut dit au second pas, et sa vie, et la nôtre.
Ce n'était qu'un coquin, un fripon achevé.
SANS-SOUCI.
| 80 | Si bien qu'en bons bourgeois vous battez le pavé, |
Le commerce va-t-il, le guet fait il la ronde.
LA MONTAGNE.
À Paris, vous venez je crois de l'autre monde,
Vole-t-on dans Paris, depuis un an ou deux.
LA RAMÉE.
Et qu'y faites-vous donc ?
LA MONTAGNE.
Nous y sommes heureux
| 85 | Sous ces déguisements, et si sans repartie |
Vous voulez bien tous deux être de la partie
Pour un enlèvement : ce que l'on donnera
Comme frère après l'on le partagera,
J'ai déjà cent louis qui feront à nous quatre.
SANS-SOUCI.
| 90 | Nous en sommes ma foi ; s'il faut même se battre |
Vous savez si le fer et le feu nous font peur.
JOLICOEUR.
Je sais votre bravoure, et connais votre coeur,
Mais nous n'avons besoin ici que de finesse,
Que de nombre de gens et que d'un peu d'adresse,
| 95 | Ceux qui jadis vivaient de vol, d'assassinats, |
Dans Paris, à présent, sont gueux comme des rats.
SANS-SOUCI.
Quoi ? L'on n'y vole plus.
LA MONTAGNE.
Non, la peste me crève,
Volez ce soir, demain on vous mène à la grève, [ 2 Grève : Place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]]
Paris ne vaut plus rien, le guet est en tous lieux
| 100 | Dedans les grands chemins on s'y sauve bien mieux. |
SANS-SOUCI.
Il faut que vous n'ayez d'un an sorti les portes,
Tout autour de Paris on a mis cent cohortes,
Les archers à la ronde en mille endroits postés,
Vous y battent l'estrade encor de tous côtés,
| 105 | C'est bien pis qu'à Paris. |
LA MONTAGNE.
| Paris est tout de même, |
Il n'y faut plus user que d'une adresse extrême,
Cela seul nous nourrit depuis plus de deux ans ;
Sachez... mais c'est ici le chemin des passants ;
Sortons, car en ce lieu l'on pourrait nous entendre,
| 110 | Allez aux trois Maillets, nous allons nous y rendre |
C'est où chacun s'habille..
SCÈNE V.
La Montagne, Jolicoeur, Lubine.
JOLICOEUR.
Ah ! Lubine.
LUBINE.
Ah ! Messieurs,
Mon mari m'a réduite au dernier des malheurs.
LA MONTAGNE.
Quel[le] bête est-ce donc que ton mari ; hé,le traître,
Plût à Dieu que je fusse encor à le connaître
| 115 | Le méchant. |
JOLICOEUR.
| Quel est-il, nous saurons l'adoucir. |
LUBINE.
Il est crieur .
JOLICOEUR.
De vins.
LUBINE.
Non, de noir à noircir,
Le malheureux qu'il est, je sais ce qu'il me coûte
JOLICOEUR.
C'est quelque ivrogne enfin, je n'en fais point de doute,
Mais ! que veux- tu de nous.
LUBINE.
| 120 | Vous supplier, Monsieur, |
Que je me prostitue aux pieds du grand seigneur
Quand il sera venu ; s'il avait agréable
De me démarier d'avec ce misérable.
LA MONTAGNE.
Mais il faut des raisons.
LUBINE.
| 125 | Eh ! Messieurs, j'en ai cent, |
Pour un mari déjà, ce n'est qu'un innocent,
Jamais au grand jamais... Enfin c'est un infâme ...
Auprès de qui je n'ai que le seul nom de femme.
JOLICOEUR.
C'est ton premier mari, dis.
LUBINE.
Oui pour mon malheur.
LA MONTAGNE.
| 130 | Des enfants, en as-tu ? |
LUBINE.
| Non pas de lui, Monsieur, |
Le moyen.
JOLICOEUR.
Cette affaire est assez d'importance,
Casser un mariage.
LUBINE.
En prouvant l'impuissance
On le casse, Monsieur, il n'est rien plus commun,
Je dis net comme un verre on n'en manque pas un.
LA MONTAGNE.
| 135 | Hé bien, le grand seigneur vous rendra cet office. |
JOLICOEUR.
Nous vous y servirons
LUBINE.
Le bon Dieu vous bénisse.
Je viendrai donc tantôt aux pieds du grand seigneur.
SCÈNE VI.
Gorgibus, La Montagne, Jolicoevr, Lubine.
GORGIBUS.
À Quoi t'amuses-tu, Lubine.
LUBINE.
À rien, Monsieur,
LA MONTAGNE.
Parlons de Gorgibus son âme est mal contente
| 140 | Jolicoeur,je crains bien que le diable le tente, |
Et que pour s'éclaircir de notre fausseté
Il ne nous fasse mettre en lieu de sûreté.
JOLICOEUR.
Cette affaire pour nous aurait d'étranges suites ,
Ayons dés aujourd'hui tous nos faux Moscovites,
| 145 | Les habits sont tous prêts. |
LA MONTAGNE.
| Oui, mais où les trouver, |
Depuis huit jours j'y rêve.
JOLICOEUR.
À quoi bon tant rêver,
Cherchons-les. Notre but est d'enlever la fille,
Nous avons cent louis du Baron de Jonquille,
Pour cet enlèvement il la veut épouser,
| 150 | Mais qu'il l'épouse ou non, gardons-nous de jaser |
Disons que nous voulons faire une Comédie,
Ou quelque mascarade, enfin quelque folie,
Car nous avons besoin de huit ou dix faquins,
Et dire son secret à de pareils coquins,
| 155 | Nous ferions dedans peu d'étranges caprioles |
Gorgibus nous a bien donné trois cents pistoles
Dessus ces blancs signez ..
LA MONTAGNE.
Puis il a répondu
Dedans la rue aux Fers tout le brocard est dû, [ 3 La Rue aux Fers fut une ancienne rue de Paris située dans le 4ème arrondissement et qui a été absorbée en partie par la rue Berger ]
Tout est-il chez Dame Anne au moins ?
JOLICOEUR.
Ah ! La bonne figure.
LA MONTAGNE.
| 160 | Voilà notre vrai fait |
JOLICOEUR.
| Je t'en assure. |
SCÈNE VII.
Jolicoeur, La Montagne, Lubin.
LUBIN, sort en chantant.
En revenant de Canadas,
En revenant de Canadas,
Notre ôte qui avait nom Colas,
Et st' épaule branle branle ,
| 165 | Et stella ne branle pas. |
JOLICOEUR.
Bonjour donc, camarade.
LUBIN.
Ils sont tous au moulin...
LA MONTAGNE.
Nous nous connaissons tant.
LUBIN.
Oui, je te vis demain.
LA MONTAGNE.
C'est lui qui dans Turin se signala de sorte.
LUBIN.
| 170 | Si je connais Turin,que le diable m'emporte , |
Comment est-il vêtu ?
LA MONTAGNE.
Bon ! Je dis à Turin,
Il fut aux ennemis une pique à la main,
Il en tua, je crois, de sa main plus de trente
Dans la tranchée.
LUBIN.
Oh oui, j'ai la main massacrante,
| 175 | Mais j'avais des tranchées comme vous dites là |
Qui me tranchais le ventre ; ah ! Vraiment sans cela
Vous m'eussiez bien vu tous faire un autre carnage.
JOLICOEUR.
C'est donc son élément que la guerre.
LA MONTAGNE.
Il y nage.
LUBIN.
Oui, je nage fort bien.
LA MONTAGNE.
Mais ce fut à Cazal
| 180 | Où ce brave fit voir qu'il n'avait point d'égal. |
LUBIN.
Oui pour dans Cazal.
LA MONTAGNE.
Il fut tête baissée
Et perça l'escadron d'une garde avancée,
À coups de pistolet et l'épée à la main.
Bref il fit à Cazal l'action d'un Romain.
| 185 | Il va tête baissé, enfin il ne s'enquête. |
LUBIN.
Oui toujours en marchant, moi je baisse la tête
Dans Cazal et partout.
LA MONTAGNE.
Mais après tant d'honneur
Le fort le fit tomber dans un petit malheur,
Il vola dans Cazal un vivandier je pense,
| 190 | Cela lui fit donner le fouet sous la potence |
Avec une brûlure ici qui lui fit mal.
LUBIN.
Vous vous trompez, jamais je ne fus à Cazal.
JOLICOEUR.
Non non, c'est pour railler qu'on dit ces fariboles ;
Écoute, es-tu d'humeur à gagner vingt pistoles,
| 195 | Bien vêtu, bien nourri. |
LUBIN.
| Cela n'irait pas mal ; |
Je le veux, mais jamais je ne fus à Cazal,
Au moins.
JOLICOEUR.
Je le sais bien.
LUBIN.
Morbleu c'est que j'enrage.
LA MONTAGNE.
Écoute, c'est pour faire un fort grand personnage
Dans une comédie, et qui ne dira mot.
LUBIN.
| 200 | Je suis votre homme, allez, je ne suis pas un sot |
J'ai dessus le Pont-neuf joué deux ou trois scènes
Dans une comédie au Raviment des Laines,
Nous tirions des manteaux, quatre au cinq furent pris
Et furent tous pendus.
JOLICOEUR.
Et toi ?
LUBIN.
J'eus des amis,
| 205 | Mais de fort bons amis, sans user de prière |
Il me servirent là de la belle manière.
LA MONTAGNE.
Voilà de grands amis, et qui sont-ils, dis-moi.
LUBIN.
Un Président nommé Monsieur de Sauve-toi,
Et Monsieur Gagne au pied, un conseiller encore
| 210 | Monsieur Tire de long, un greffier que j'adore |
L'on me donna va-t-en, un avocat d'honneur,
Je pris Jacques de loge après pour procureur.
JOLICOEUR.
Tu fis fort bien, ceux-là peuvent sauver la vie.
LUBIN.
Voyons donc, que ferai-je.
LA MONTAGNE.
un Grand de Moscovie,
| 215 | Et tu diras hio lors que tu parleras |
Hio veut dire oui, tu baragouineras
Quelque étrange jargon, mais trouve nous encore
Des gens pour t'escorter la grande suite honore,
Tous seront bien vêtus et bien payez de nous.
LUBIN.
| 220 | Allons, s'il en faut vingt je vous les livre tous, |
Serons-nous bien nourris, j'aime à voir des marmites
JOLICOEUR.
Comment, n'as- tu pas vu dîner les Moscovites,
Tu seras tout comme eux,
LUBIN.
Je les ai vus dix fois,
Peste, nous ferons donc traitez comme des Rois,
| 225 | Les cailles, les perdrix, là dedans digérées, |
Faudra-il faire aussi toutes leurs simagrées .
LA MONTAGNE.
Il les contrefera, c'est un vrai singe.
LUBIN.
Oui moi,
Je les contreferai comme eux-mêmes, ma foi,
J'y servais d'officier, je demeurais tout proche.
JOLICOEUR.
| 230 | Quoi, de Maître d 'hôtel ? |
LUBIN.
| Non,j'y tournais la broche. |
LA MONTAGNE.
Le temps nous presse, allons.
LUBIN.
Les habits sont-ils prêts,
Il me faut le plus beau.
JOLICOEUR.
Va, tous sont faits exprès.
LUBIN.
Je veux que tout Paris nous rende des visites ,
Car nous allons passer pour de vrais Moscovites,
| 235 | Étant vêtus comme eux nous serons tous égaux, |
Hors qu'ils seront les vrais et nous serons les faux,
Que l'on mette un balustre autour de notre table
Lorsque nous mangerons, car je me donne au diable
Nous serions accablés dès le premier repas.
LA MONTAGNE.
| 240 | On en fera mettre un. |
LUBIN.
| Peste, ni manquez pas. |
JOLICOEUR.
Allons donc, car il faut pour les bien contrefaire,
Instruite tous nos gens des choses qu'il faut faire.
LUBIN.
Je leur montrerai tout.
LA MONTAGNE.
Cela n'ira pas mal.
LUBIN.
Au moins, Messieurs, jamais je ne fus à Cazal.
JOLICOEUR.
| 245 | Non, va quérir tes gens, le rendez-vous se donne |
Aux Maillets, les sais-tu ?
LUBIN.
Moi bon ; mieux que personne.
SCÈNE VIII.
Gorgibus, Suzon.
SUZON.
Vous devriez mon père attendre encore un peu.
GORGIBUS.
Non, je n'attendrai plus ; pour mieux couvrir mon jeu
Je me suis adouci devant eux, c'est un leurre
| 250 | Lubine amènera les sergents tout à l'heure. |
SUZON.
Quoi donc, vous les allez faire mettre en prison.
GORGIBUS.
Oui.
SUZON.
Si les étrangers arrivaient, que sait-on,
Vous vous feriez fourré dans une étrange affaire,
Peut-être sont ils prêt d'ici.
GORGIBUS.
Mais comment faire,
| 255 | Si ce sont des coquins. |
SUZON.
| Renvoyez vos sergents, |
Mon père, je les crois de fort honnêtes gens.
GORGIBUS.
Les as-tu vus, dis-moi, pour parler de la sorte.
SUZON.
Je les ai regardés par le trou de la porte.
GORGIBUS.
Vous les avez donc vus, malgré tout mon pouvoir.
SUZON.
| 260 | Par un si petit trou, qu'est-ce que l'on peut voir. |
SCÈNE IX.
Lubine, Gorgibus, Suzon.
LUBINE.
Et vite le couvert, du foin et de l'avoine,
Les Moscovites sont au quartier Saint-Antoine,
On dit qu'ils font montez sur de petits bidets, [ 4 Bidet : Cheval ordinairement de petite taille, spécialement destiné à porter un cavalier dans les voyages. [L]]
Pour les voir on s'étouffe à la porte Bauders,
| 265 | Tout le monde déjà s'assomme en notre rue, |
Et dedans leur chemin par ma foi l'on s'y tue,
Vous voilà dans le gain et dedans le bonheur ;
Ah ! Tout le monde dit que c'est un grand seigneur.
SCÈNE X.
La Montagne, Gorgibus, Suzon, Lubine, Jolicoeur.
LA MONTAGNE.
Les voici, savez-vous les choses qu'il faut faire,
| 270 | Pour les saluer tous et les bien recevoir. |
GORGIBUS.
Non, je ne les sais pas.
LA MONTAGNE.
Mais il les faut savoir ?
D'abord le grand seigneur me saluera moi-même ;
Voyez comme je fais, vous ferez tout de même,
Votre fille sera surtout avecque vous,
| 275 | Car après mon salut il vous saluera tous ; |
D'abord qu'ils ont dîné, qu'ils ont fait bonne chère,
Tout ce qu'ils veulent faire il leur faut laisser faire.
GORGIBUS.
Mais si ces choses là vont à mon déshonneur.
LA MONTAGNE.
Ah ! Non,ce n'est pas là le but du grand seigneur,
| 280 | C'est après le repas l'exercice ordinaire, |
Tout sera dans l'honneur, ce que vous devez faire
Et de vous voir d'abord sur un siège un peu haut
Pour les voir ou combattre, ou monter à l'assaut,
Ou comme ils sont d'humeur martiale et civile
| 285 | Ils représenteront le sac de quelque Ville, |
Puis chacun va dormir dans son appartement.
GORGIBUS.
Voilà bien des façons .
LA MONTAGNE.
Cela dure un moment.
GORGIBUS.
Toutes ces façons là ne se font point en France.
LA MONTAGNE.
Mais préparez-vous tous, je l'entends qui s'avance,
| 290 | Là les tambours battent. |
GORGIBUS.
Ça, ça, préparons-nous, il nous faut tous ranger.
LA MONTAGNE.
Que l'on fasse servir, car il voudra manger.
SCÈNE ??.
Lubin, Gorgibus, La Montagne, Jolicoeur, Suzon, Fanchon, Aminte.
LA MONTAGNE.
Vous êtes dispensé de lui faire harangue,
Lubin, ici il baragouine.
GORGIBUS.
Mais que demande-t-il je n'entends pas sa langue.
LA MONTAGNE.
| 295 | Il demande les lieux. |
GORGIBUS.
| Est-ce là ce qu'il dit, |
Le bassin, le bourlet, tout est auprès son lit. [ 5 Bourlet : Coussinet rempli de bourre, qui est fait en rond, avec un vide au milieu. Bourrelet pour porter un fardeau. Bourrelet à bassin. [L]]
LA MONTAGNE.
Il demande les lieux où l'on le prétend mettre.
GORGIBUS.
Ah ! Je vais l'y mener s'il me le veut permettre.
Lubin, ici il baragouine.
GORGIBUS.
Mais s'il voulait dîner auparavant.
LUBIN.
Hyo, hye.
GORGIBUS.
| 300 | Est-ce qu'il veut manger. |
| Hyo, hyo, hyo. |
LA MONTAGNE.
Voilà ce qu'il demande.
GORGIBUS.
J'ai de fort bons perdreaux ; aime-t-il cette viande ?
LUBIN. il jargonne.
Yo, yo, yo.
GORGIBUS.
Dit-il pas qu'il les hait, et qu'ils ne valent rien ?
LUBIN.
| 305 | La peste, non, je dis que je les aime bien. Yo, yo. |
JOLICOEUR.
Hé traître ! Que fais-tu ?
GORGIBUS.
J'entends bien ce langage.
LUBIN.
Faites-lui donc savoir que j'aime tout, j'enrage.
JOLICOEUR.
Ne parle plus Français, ne dis qu'yo, yo.
GORGIBUS.
D'un grand cochon de lait, et d'un gros aloyau.
| 310 | En mangerait-il bien ? |
LUBIN.
| Yo, yo, yo. |
GORGIBUS.
Il ne boit que de l'eau, rien n'est plus pitoyable.
LUBIN.
Je parlerai Français, ou je me donne au diable.
LA MONTAGNE.
L'eau pour le grand seigneur est pire qu'un poison.
LUBIN.
Je bois mon vin tout pur, au moins, yo,yo .
GORGIBUS.
Il a raison :
| 315 | Le vin pur en effet est un jus bien aimable, |
Il en boira de bon, le mien est admirable.
LUBIN, en jargonnant.
Yo, yo, yo.
GORGIBUS.
Là l'on apporte la table toute servie.
Quand il veut Francizer, on l'entend assez bien,
Mais quand il Moscovize on n'y comprend plus rien.
Voila le dîner prêt, il peut se mettre à table ;
| 320 | Des sièges. |
Lubin fait un long jargon en coupant les viandes et les présentant aux autres.
JOLICOEUR.
| Cracq. |
LA MONTAGNE.
| Gricq |
Lubin en avalant il baragouine.
| Crocq. |
JOLICOEUR.
| Le Cochon est, dit-il, admirable, |
Lubin baragozine longtemps le verre à la main.
LA MONTAGNE aux Dames.
Il boit à vos santés.
MONSIEUR AMINTHE.
Que ce langage est sot !
Quoi ! parler si longtemps pour ne dire qu'un mot ?
Il vient de boire à vous , il faut faire de même,
N'hésitez pas, Madame.
MONSIEUR AMINTHE.
Ah, la rigueur extrême !
JOLICOEUR.
| 325 | C'est la marque et le sceau de son affection. |
MONSIEUR AMINTHE.
Parce qu'il m'aime il faut souffrir la question !
Vous croyez que je boive un verre d'eau de vie !
LA MONTAGNE.
C'est l'ordre du pays.
MONSIEUR AMINTHE.
Hé ! Suis-je en Moscovie ?
SUZON.
Allez le supplier de vous en dispenser.
Lubin jargonne.
LA MONTAGNE.
| 330 | Il vous fait signe au moins de ne pas avancer, |
Madame. Il dit qu'il est à sa femme fidèle
Et qu'il ne veut avoir de l'amour que pour elle.
MONSIEUR AMINTHE.
Comment ?...
JOLICOEUR.
Il ne faut point vous en mettre en courroux,
Il en a refusé d'aussi belles que vous.
SCÈNE XIII.
Lubine, Lubin,
Gorgibus, Jolicoeur, La Montagne, Gorgibus, La Ramée, Sans-souci, Suzon, Monsieur Aminte.
LUBINE, à l'Interprete aux pieds de Lubin.
| 335 | Monsieur... Expliquez ce qu'il faut que je die. |
LUBIN.
Ma carogne de femme est de la Comédie ?
LUBINE.
Mon bon seigneur, je viens ici pour vous prier
D'obtenir le pouvoir de me démarier
D'avec un sac à vin, un gueux, un lâche, un traître,
| 340 | Bref d'avec un mari qui ne le saurait être, |
C'est le plus impuissant de tous les impuissants,
Passerais-je sans fruit le plus beau de mes ans ?
LUBIN, bas.
Ah, la carogne là qui s'adresse sa harangue
Dés ce soir je lui veux faire couper la langue.
LUBINE.
| 345 | C'est un sot, Monseigneur, que chacun montre au doigt, |
Il le sait, mais il l'est encor plus qu'il ne croit.
Ce Monseigneur a l'air de mon coquin d'ivrogne.
Lubin, sortant de table et courant après.
LUBINE qui s'enfuit.
dis que trop vrai, c'est moi-même, Carogne. [ 6 Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [F]]
LA MONTAGNE, à Gorgibus.
C'est pour faire exercice , il ne faut craindre rien,
| 350 | Sonnez bien tantarare, allez, tout ira bien. |
Gorgibus monte sur un siège un cor à la main, et tandis qu'il corne, les filous sortent de chez lui, et enlèvent Suzon, et force paquets.
Tantarare, tantarare, tantarare, tantarare.
Sait-il bien le chemin ? Je crains qu'il ne s'égare,
Tantatare, tarare, tarare, Tantarare...
SCÈNE XIV.
Lubine, Gorgibus.
LUBINE.
Tantare, ha vraiment ! Le Marquis de Jonquille
| 355 | s'en va bien autrement tararer votre fille, [ 7 Tararer : Se moquer, avoir du dédain.] |
Il l'a fait enlever, car je le viens de voir,
Tous ces faux étrangers l'ont mise en son pouvoir !
SCÈNE DERNIÈRE.
Gorgibus, sa fille, Lubine, Le Baron de Jonquille.
GORGIBUS.
Ha ! Monsieur le Baron, que venez-vous de faire.
SUZON.
Ne vous emportez pas, il n'a rien fait mon père,
| 360 | Hélas ! C'est un mouton. |
LE BARON DE JONQUILLE.
| Modérez ce courroux, |
Et consentez enfin que je sois son époux ;
Car de force ou de gré, Monsieur, je le veux être,
J'adore votre fille et vous l'ai fait connaître,
Elle n'aimait assez, puisque dans ce moment
| 365 | Je l'ai fait consentir à son enlèvement ; |
Je vous l'ai demandée, et votre résistance
M'a fait user ici de cette violence.
GORGIBUS.
J'y consens, mais mon bien, faut-il qu'il soit perdu.
LE BARON.
Tout vous sera rendu.
LUBINE.
| 370 | Ha! si le grand seigneur pouvait être pendu. |
Madame la Baronne, hélas ! faites en sorte
Qu'il soit banni du moins, s'il revient je suis morte,
Si vous ne l'apaisez, hélas ! Il me tuera .
SUZON.
Viens, viens avec nous, il te pardonnera.
LUBINE.
| 375 | C'est tout au moins, Messieurs, qu'aucun de vous n'en doute, |
Quant une fin languit personne ne l'écoute.
EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.
Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris le 24. jour de Mars 1669. signé d'ALANCÉ ; Il est permis à GABRIEL QUINET, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer , ou faire imprimer une Comédie intitulée Les Moscovites, pendant le temps et espace de sept années : Et défenses sont faites à tous autres de l'imprimer ou faire imprimer pendant ledit temps, à peine de confiscation des exemplaires , et de tous dépens, dommages et intérêts, comme il est plus au long contenu dans lesdites Lettres de Privilège.
Registré sur le Livre de la Communauté, le 26. Mars 1669 suivant l'Arrêt de la Cour de Parlement du 8 Avril 1653.
signé A. SOUBRON, syndic.
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Notes
[1] Roue : Anciennement, genre de supplice dans lequel, après avoir rompu un condamné, on l'attachait sur une roue. [L]
[2] Grève : Place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques. [L]
[3] La Rue aux Fers fut une ancienne rue de Paris située dans le 4ème arrondissement et qui a été absorbée en partie par la rue Berger
[4] Bidet : Cheval ordinairement de petite taille, spécialement destiné à porter un cavalier dans les voyages. [L]
[5] Bourlet : Coussinet rempli de bourre, qui est fait en rond, avec un vide au milieu. Bourrelet pour porter un fardeau. Bourrelet à bassin. [L]
[6] Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [F]
[7] Tararer : Se moquer, avoir du dédain.

