1886. Droits de reproduction et de traduction réservés .
OCTAVE PRADELS
PARIS, PAUL OLLENDORFF, 28, RUE DE RICHELIEU, 26
La Fère. - Imp. BAYEN, Rue de la République, 32.
Publié par Paul FIEVRE, octobre 2024
Texte établi par Paul FIEVRE, septembre 2024
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2025 à 20:37:28.
À COQUELIN-AÎNÉ
PERSONNAGES.
UN HOMME
Texte extrait de "CHANSONS : Monologues, Chansons à dire, fantaisies", Paris : Ollendorf, 1886. pp. 23-26
Ce Monologue a paru à la LIBRAIRIE THÉATRALE, 14, Rue de Grammont,
BARBASSON
Je n'ai jamais eu peur qu'une fois dans ma vie,
Encor ce n'était pas pour moi... car le péril
Té ! digo-li qué vingue ! Au Caire, sur le Nil,
Je me trouvais un jour. Il me prend une envie
| 5 | De tuer un lion avant mon déjeuner, |
Et je dis à Rémi, mon copain de voyage :
« Allons ! Prends ton fusil, tu vas m'accompagner. »
Rémi, certes, n'est pas un homme sans courage :
Il est grand, bien bâti, c'est un très bon garçon,
| 10 | Mais, d'abord, il se fit tirer un peu l'oreille ; |
Ça se comprend, d'ailleurs... il n'est pas de Marseille,
C'est un homme du Nord... il est de Tarascon !
Il se décide, enfin. Nous partons côte à côte ;
Tranquilles nous marchons, quand, dans l'éloignement,
| 15 | Nous entendons, soudain, un grand rugissement ! |
Rémi s'arrête... pâle... Eh ! Ce n'est pas sa faute,
Le povre ! Je lui dis : « Reste, si ça te plaît. »
Je vais seul. J'aperçois, derrière un monticule,
Un énorme lion ! Haut comme un grand mulet.
| 20 | Il me voit... il rugit !.. Je m'avance... il recule. |
Je vise à peine... Paf !.. Il tombe raide mort !
« Rémi ! tu peux venir ! » Rémi quitte sa place,
Accourt et - ça c'est vrai! - me complimente fort,
Mais je vis qu'il était un peu jaloux ; bagasse !
| 25 | Un ami, c'est un frère, et je lui dis : « Mon bon, |
Tu voudrais, comme moi, remporter ton lion ?
Que ne le disais-tu ? Dans ce buisson, demeure,
Je vais te le tuer... patiente un quart d'heure. »
Je recharge mon arme et je pars en chantant.
| 30 | Je fais dans le désert près d'une demi-lieue, |
Quand je vois mon lion... un lion épatant !
Cinq mètres, pour le moins, de la tête à la queue !
Il me voit... m'examine... et grimpe sur un roc.
Moi, j'arme mon fusil... Le lion se ramasse,
| 35 | Il va pour s'élancer. - ( Hé ! je me ris d'un choc, |
Mais ça peut vous salir) et, sans quitter ma place,
Paf !.. Je le tire au vol... comme çà... dédaigneux...
Et ma balle, en sifflant, lui crève les deux yeux !
Jugez si Rémi fut stupéfait et joyeux !
| 40 | Mais il ne fixait pas les lions morts, sans crainte : |
(Aux lions, comme à tout, il faut s'habituer)
Il me dit, le naïf : « Hé ! tu vas en tuer
Encor beaucoup? » - « Que non ! c'est l'heure de l'absinthe,
Pourquoi veux-tu que je dépeuple le désert ?
| 45 | J'en laisse quelques-uns... Allons-nous en, mon cer ! » |
Nous regagnons le Nil et suivons le rivage ;
Je marchais, regardant le joli paysage,
Le fusil sur l'épaule, et Rémi devant moi.
Pour allumer ma pipe, un instant je m'arrête.
| 50 | J'allume... Tout à coup ! je pousse un cri d'effroi! |
Et je sens mes cheveux se dresser sur ma tête !
J'avais connu la peur !.. Oui, Messieurs... j'ai frémi,
Moi, Barbasson !... J'eus peur ! Pas pour moi, pour Rémi.
Du milieu des roseaux, au bord de la rivière,
| 55 | Déroulant au soleil tout son corps ondulé, |
Un crocrodile, long comme la Cannebière,
Vers le povre Rémi, droit, s'en était allé
Et, hap ! D'un coup de gueule, il l'avait avalé !
L'effroi - je vous l'ai dit - me clouait à ma place,
| 60 | Bouche ouverte - c'était tellement imprévu ! - |
Bientôt, vous le pensez, je repris mon audace.
(Personne heureusement ne pouvait m'avoir vu.)
Le monstre s'apprêtait à regagner son antre,
Avec l'orgueil au front et Rémi dans le ventre,
| 65 | Mais, soudain, m'élançant au travers du chemin |
Qu'il suivait, aussi prompt que la foudre elle-même,
Je lui saisis la gueule., et puis, de chaque main,
L'écartant... comme çà, dans un effort suprême,
Je la mis grande ouverte.. Alors gonflant ma voix,
| 70 | Je m'écriai : « Rémi !... Rémi !... vite!... Dépêche !... |
Sors ! » Et Rémi sortit !... Il était temps ! Je crois
Que je ne pourrais plus refaire une autre fois
Un effort aussi grand... J'avais la gorge sèche.
Rémi sauvé, j'allais, dans ma juste fureur,
| 75 | Tuer le crocodile affreux... mais j'ai grand coeur... |
Puisqu'en fait de victime, il n'en était aucune,
Je me dis : « C'est petit d'avoir de la rancune,
Et puis la povre bête avait peut-être faim !
Je lui fais grâce. » Alors, la prenant par la queue,
| 80 | Vlan ! je la rejetai dans le fleuve sans fin, |
Qui venait à mes pieds rouler son onde bleue.
Mais savez-vous l'effet que ce moment d'effroi
Avait produit sur nous ? - C'est presque invraisemblable,
Tant c'est étourdissant ! - Et, si ce n'était moi
| 85 | Qui vous le racontais, ce serait incroyable ! |
Eh bien ! Lorsque Rémi, du gosier, émergea
Et que j'eus rejeté le monstre en la rivière,
Nous fîmes, tous les deux, quatre pas en arrière
En poussant un grand cri que l'écho prolongea.
| 90 | Ô stupéfaction intense et sans pareille ! |
Nous en étions restés, ainsi, les bras ballants...
De Rémi les cheveux étaient devenus blancs,
Et moi... j'avais perdu mon assent de Marseille.
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