LA BOURGEOISE OU LA PROMENADE DE SAINT-CLOUD

TRAGI-COMÉDIE

M. DC. XXXIII.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par le sieur de RAYSSIGUIER


Édition critique établie par Erwan MORIO Mémoire de Master I sous la direction de M. le Professeur Georges FORESTIER Sorbonne Université ? Faculté des Lettres (2019-2020)

Publié par Paul FIEVRE, septembre 2025 pour Théâtre Classique

© Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2025 à 21:53:48.


À MONSIEUR BRIOYS CONSEILLER, Secrétaire du Roi, Maison et Couronne de France, Seigneur de Bagnolet.

MONSIEUR,

Dans les habitudes et les conversations que j'ai eu à la Cour depuis que j'y suis, et dans la lecture des livres, qui nous ont laissé la vie des plus grands hommes des siècles passez ; j'ai remarqué que les vertus éminentes comme celles qui sont en vous, ont d'ordinaire donné de l'admiration aux honnêtes gens, et de l'envie aux autres. Cette considération m'a fait étudier toutes les actions de votre vie, non pas avec le dessein de ces mauvais esprits qui ne peuvent manier les belles choses sans les gâter : mais avec dessein de faire voir que la Fortune n'est pas toujours injuste, et qu'elle sait quelquefois assembler les biens avec le mérite. Après la particulière connaissance que j'ai eu de tout ce que vous avez fait, j'ai cru que je serais coupable des fautes que l'ignorance fait faire à la plus part de ceux qui parlent de vous sans vous connaître, et qui donnent à vos actions le premier nom que leur passion ou leur intérêt leur met à la bouche, si je ne faisais voir qu'elles ont pour fondement des vertus si solides, et des liaisons si nécessaires pour le bien public, qu'il est impossible d'y trouver à redire sans passer pour le plus stupide ou le plus malicieux homme de la terre. Et je m'étonne que l'on puisse trouver des hommes si déraisonnables que de les désapprouver, vu que notre Prince, qui est le plus Juste et le plus Judicieux Roi de la terre, les a trouvées si avantageuses pour son service, et pour le bien6 de ses sujets, qu'il ne les a pas seulement approuvées, mais vous en a loué de la propre bouche. Et ce grand homme, à qui la France doit le repos qu'elle avait si longtemps perdu, et dont elle jouit aujourd'hui pas son moyen, a témoigné cent fois que jamais homme n'avait conduit les actions avec plus de prudence que vous, qui dans les moindres choses avez fait voir que l'esprit et le jugement étaient en vous des qualités beaucoup plus excellentes qu'elles ne sont aux autres hommes. Mais sans m'amuser à parler particulièrement de cette judicieuse conduite avec laquelle vous maniez la plus chatouilleuse et la plus importante nécessité de toute la police : que pourront [VII] dire les plus envieux, quand ils verront que vous ne faites point état des biens dont la Fortune vous a fait part, que comme s'ils vous avaient été baillez en dépôt, et pour exercer votre libéralité sans autre dessein que de satisfaire à cette généreuse inclination que vous avez de faire du bien. Et ceux qui d'ordinaire sans considération, et sans jugement blâment ou louent toutes choses, auront-ils plus de voix que pour vous louer, ni de mouvements que pour vous bénir, s'ils considèrent le grand nombre d'honnêtes gens, qui sous votre aveu et dans vos emplois, trouvent de quoi passer une vie lé, et de quoi se tirer des incommodités qu'ils ont eu, ou de leur naissance ou de leur mauvaise fortune. Si cela ne les touche qu'ils aillent à vos maisons : et ils verront qu'un nombre infini de pauvres y trouve tous les jours un revenu assuré et capable de les nourrir : sans toucher aux secrètes et grandes libéralités qui obligent la plus part des bons religieux à prier Dieu pour la longueur de votre vie et de votre prospérité. Je suis fâché que le ressentiment que j'ai eu contre l'ingratitude de quelques hommes en votre endroit, m'ait obligé à particulariser des choses que votre discrétion voudrait pouvoir tenir secrètes.

Mais la crainte que j'ai eu de n'attirer sur moi le blâme que ces gens là méritent, et le désir que j'avais de faire voir à tout le monde les excellentes qualités qui sont en vous, m'ont fait carter du principal dessein de cette épître, qui ne tend qu'à vous supplier, d'avoir agréable que sous votre nom je fasse voir au public, ma Bourgeoise, ou, ma Promenade de Saint-Cloud, qui est une pièce de théâtre assez divertissante, comme vous le jugerez si vous daignez lui donner demi-heure, et vous délasser en sa lecture du travail que vous donnent continuellement vos occupations les plus importantes. Vous avez le naturel trop bon, et l'esprit trop doux, pour n'agréer pas le présent que je vous fais de ce poème et de son auteur, qui est entièrement

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur, DE RAYSSIGUIER.


AU LECTEUR.

Je t'aurais laissé voir cette dernière pièce de moi sans t'en donner l'argument : mais parce que le titre que je lui donne de la Bourgeoise ou de la Promenade de Saint-Cloud, pourrait arrêter ton imagination à des choses vaines, je te le donne assez ample, et te prie de croire que je ne lui ai point donné ce titre sans sujet. Contente toi donc en sa lecture si elle te plait, sinon laisse la comme une chose qui n'a jamais été, et tu ne feras que ce que je fais tous les jours en pareille rencontre.

Adieu.


ARGUMENT.

Fabrice Gentilhomme Florentin, durant les divisions de l'Italie, eut une fille nommée Sylvie, d'une beauté si excellente, que dès l'âge de huit à dix ans elle était l'admiration de tout le monde, et particulièrement d'un jeune Gentilhomme, son voisin appelé Camille, à qui le voisinage, et l'égalité de l'âge donnaient la liberté de l'entretenir, quoi que fils de Periandre, ennemi de Fabrice et de parti contraire. Cet innocent entretien en deux ans fit naître en leurs jeunes coeurs une amour réciproque et si grande, que le père de Sylvie s'en aperçut : et craignant que cette affection croissant avec l'âge ne fut un sujet pour renouveler leurs vieilles dissensions, se résolut d'emmener Sylvie aux champs, et de là, la faire conduire secrètement en France chez son ami Clerandre, avec une lettre qui lui faisait savoir la raison pour laquelle il la lui envoyait, et le dessein qu'il avait de passer lui-même les monts, et de renouveler leur ancienne amitié, par le mariage d'Atis fils unique de Clerandre, et de Sylvie la fille, qu'il désirait être désormais appelée Cloris.

Cependant il fait courir le bruit que sa fille est malade, et quatre ou cinq jours après qu'elle était morte : et pour mieux faire passer sa feinte21, il fait porter à Florence un fantôme dans une bière, et le fait enterrer avec tant de cérémonies et de témoignages d'un vrai déplaisir, que chacun crut la mort de sa fille. Camille qui véritablement aimait Sylvie, et qui la croyait morte, en fût tellement affligé, qu'après avoir mouillé de ses larmes le funeste tombeau où il la croyait enfermée, quitta Florence, au déçu même de son père, et fut longtemps en Hollande, où sous le nom d'Acrise, il acquit par sa valeur l'amitié des plus honnêtes gens, et particulièrement celle d'un jeune seigneur François qui était allé en Hollande pour trouver les occasions d'y laisser les marques de son courage. Mais son père l'ayant mande, il fut contraint de songer à son départ, et ne pouvant quitter son ami, fit tant envers lui, qu'il l'emmena en France, où Clerandre père d'Atis le reçut avec autant de témoignages d'affection que son fils propre.

Dans le même logis vivait Cloris, qui était destinée femme d'Atis. En leur voisinage y avait une jeune Damoiselle nommée Florise qui était fort belle, et une jeune bourgeoise qui n'avait pas moins d'appas que l'une et l'autre, elle vivait si familièrement avec Florise, qu'elle l'appelait sa maîtresse et l'autre son serviteur : les visites qu'elles faisaient souvent chez Cloris, firent qu'Atis jeta les yeux sur Florise, et l'aima si fort qu'il ne se souciait plus de Cloris, ni du dessein que son père avait de le marier avec elle, mais il en était reçu fort froidement.

Acrise qui voyait tous les jours Cloris avec les mêmes traits qu'il avait autrefois adorez en SYlvie, sans considérer ni ce qu'il devait à son ami, ni les serments qu'il avait faits de n'aimer jamais que Silvie, l'adorait en se taisant. Cloris pour les mêmes raisons, sentait en soi des mouvements puissants à l'aimer, ne se pouvait pourtant imaginer qu'Acrise fut son Camille tant pour la distance des lieux que pour le longtemps qu'elle avait été sans le voir. Ces deux Amants tenaient leur passion si secrète, qu'ils n'osaient pas même la découvrir l'un à l'autre : Mais La Bourgeoise qui aimait passionnément Acrise, y prit bientôt garde, et se résolut d'y mettre tel empêchement qu'elle pût seule posséder Acrise, comme sa vanité le lui faisait espérer : elle commença donc de presser Clerandre d'achever le mariage de son fils avec Cloris pour des raisons pressantes qu'elle lui dit. À quoi le père se résolut : et à cet effet emmena Cloris, Acrise et son fils, en une belle maison qu'il avait à Saint-Cloud, pour mettre la dernière main à leur mariage.

La Bourgeoise qui ne pouvait vivre loin de son cher objet, les y suivit bientôt avec Florise, qu'elle avait résolu de perdre, ayant appris de Climant que Clerandre la voulait marier avec Acrise, et pour venir about de son dessein, fit avertir un certain fanfaron qui aimait Florise, et le fit résoudre à l'enlever lors qu'elles passeraient par le bois de Boulogne. Ce qui eut été fait si Atis qui avait su la venue de Florise, ne lui fut allé au devant, et ne fut arrivé dans le bois, sur le point que le fanfaron l'enlevait sans résistance. La présence et le danger de sa dame lui firent mettre l'épée à la main contre le ravisseur qu'il mit à mort, et emmena à Saint-Cloud sa maîtresse : Et La Bourgeoise, qui fâchée d'avoir failli son coup, cherche d'autres moyens pour venir à bout de son dessein. Elle presse derechef le père, et fait qu'il commande absolument à son fils de n'aimer que Cloris.

Cependant elle met une telle aversion pour Acrise dans l'esprit de Florise, et tant d'amour pour Atis, qu'elle la fait résoudre de se rendre religieuse si elle n'épousait point Atis, qu'elle aimait véritablement, quoi qu'il ne le crut pas, parce que La Bourgeoise qui s'était chargée de le lui faire savoir, au lieu de lui dire cette vérité, faisait son possible à lui persuader d'épouser Cloris, lui représentant l'ingratitude de Florise, qui sans considérer les obligations qu'elle lui avait, avait agréée la proposition que Cleradre lui avait faite de se marier avec Acrise. Atis touché de ses discours, crut que son ami était coupable du mauvais traitement qu'il recevait de Florise, et sur cette opinion le fit avertir qu'il le voulait voir l'épée à la main : Acrise fâché de se voir contraint de se battre contre son ami s'y résout pourtant, jugeant qu'Atis avait raison de se vouloir venger de lui, puis qu'il avait été si ingrat en son endroit et si mauvais ami, que d'aimer Cloris qui devait être la femme.

À peine furent-ils sur le lieu, que commençants à se mesurer ils furent séparés par deux étrangers, qui se firent bientôt connaître par leurs exclamations de joie, l'un pour le père d'Acrise, et l'autre pour un sien ami qui avait accompagné le père. Atis étonné de cette rencontre le fut davantage quand il sut qu'Acrise était Camille, et qu'il aimait Clorise, et les emmène tous chez lui. Où d'abord il fait savoir à son père qu'Acrise est Camille et fils de Periandre. A ces mots, son père se resouvenant de la lettre de Fabrice, pour contenter tout à fait Camille la lui donne à lire. Ainsi Camille reconnaît sa Sylvie, et Sylvie son Camille. Et Florise fait voir à son Atis que ses rigueurs passées lui feront des aiguillons pour les douceurs qu'elle lui prépare. Et la Bourgeoise qui voit toutes ses espérances ruinées, se résout à chérir l'affection de Climant secrétaire de Clerandre qui l'aimait avec passion, s'estimant encore trop heureuse de voir que ses malices n'étaient connues que d'elle.


STANCES

A Monsieur Le Marquis d'Ambres, Chevalier des Ordres du Roi, et son Lieutenant au gouvernement du haut Languedoc

Grand Marquis, qui portez la gloire,

Partout où le soleil reluit,

De qui les faits ont plus de bruit

Que les exploits de ceux qui vivent dans l'histoire :

Pour satisfaire à mon devoir,

J'ai voulu souvent faire voir,

Les effets de votre courage,

Mais le nombre m'ayant surpris,

J'ai laissé mon ouvrage,

Et blâmé le dessein que j'avais déjà pris.

Non pas que mon ingratitude

M'ait fait taire si longuement :

C'est que pour parler dignement

De vos hautes vertus il faut un long étude :

Et les esprits les plus puissants,

Après le travail de dix ans,

Confesseront que vos louanges

Sont beaucoup pardessus l'humain

Et qu'il faut que les Anges

Pour bien parler de vous prennent la plume en main 20

Et dans les vers que je vous donne

J'aurais trop de témérité,

Si je prenais la vanité

D'avoir l'art de vous faire une digne couronne.

Non non, ce n'est pas mon dessein, 25

Le feu qui m'echauffe le sein,

À des visées moins hautaines.

Je veux faire voir seulement,

Que nos monts, et nos plaines,

Ont de votre valeur leur embellissement.

Sans vous notre belle Province,

Eut été le cruel butin,

Des efforts d'un demon mutin

Qui rendait les sujets rebelles à leur Prince30.

Tout allait être déserté,

Quand vos armes ont arrêté

Cette excessive violence :

Et fait porter le repentir ;

De leur folle insolence,

Et des maux qu'ils tachaient de nous faire sentir.

Votre bras qui portait la foudre,

Où les rebelles persistaient,

Fit de ceux qui lui résistaient,

Et de leurs bastions, une masse de poudre.

Tout fit place à votre vertu,

Leur courage fut abattu ;

Et lors qu'ils vous rendaient les armes,

Pleins de joie, et d'étonnement

Ils montraient en leurs larmes

Que par votre douceur, vous vainquiez doublement.

Parmi les grâces qu'ils vous rendent

Sans crainte ils recueillent leurs fruits,

Et dans l'oubli de leurs ennuis,

Le Ciel leur donne plus cent fois qu'ils ne demandent.

Les prés y sont de fleurs couverts

Et les ombrages toujours verts,

Dans notre AGOUST se glorifie,

Attirent nymphes, et bergers,

Dont le repos défie,

Vous ayant pour support, la guerre, et ses dangers.

Chacun sans haine, et sans envie,

Vous met au rang des demi-dieux

Et fait aller jusques aux Cieux

Les voeux avantageux qu'on fait pour votre vie.

Les uns souhaitent que vos jours,

Sans que rien en trouble le cours

Soient toujours glorieux, et calmes ;

Les autres que sa Majesté

Vous couronne de palmes,

Et donne à vos hauts faits ce qu'ils ont mérité.

Pour moI dans ces souhaits publiques,

Satisfait de vous admirer,

Je ne saIS que vous désirer,

Car mes voeux ne sauraient être assez magnifiques.

Le Ciel qui peut tant seulement

Récompenser parfaitement,

Prendra le soin de reconnaître,

Ce que vous avez fait pour nous,

Puis qu'il vous a fait naître

Avecques des vertus qu'on ne trouve qu'en vous,

Cependant que toute la terre,

Admire vos exploits guerriers,

Qu'on vous couronne de lauriers,

Que l'on doit justement aux foudres de la guerre.

Je me croirai trop satisfait,

Lors que vous direz que j'ai fait,

Quelque chose qui vous contente,

C'est là mon souverain bonheur

Et toute mon attente,

Si le Ciel m'aime encore est d'avoir cet honneur.

Agréez donc que je publie,

Dans les vers que je vous écris,

Que le travail de mes esprits

À votre seul service entièrement se lie

Et que si vous me recevez

Les qualités que vous avez

Élèveront si haut ma plume,

Que sans orgueil je me promets

De tracer un volume,

Où vos faits glorieux se liront à jamais.

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

DE RAYSSIGUIER.


ACTEURS.

LA BOURGEOISE.

LA SOEUR de la Bourgeoise.

FLORISE.

LE BÂTELIER.

LE COMPERE du Batelier.

CLIMANT, secrétaire de Clerandre.

PERIANDRE, père d'Acrise.

ARDILLAN, gentilhomme de Periandre.

LE VAILLANT FANFARON.

LA MONTAGNE, compagnon du fanfaron.

ATIS, fils de Clerandre.

ACRISE, fils de Periandre.

CLORIS.

CLERANDRE.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
La Bourgeoise, La Soeur.

LA BOURGEOISE.

Non, non quand je devrais en être mal voulue

En parle qui voudra j'en suis là résolue

Tout ce que tu me dis ne servira de rien,

Il aime bien Cloris, qui n'a pas plus de bien.

LA SOEUR.

5   Mais elle est Damoiselle, et de bonne famille.

LA BOURGEOISE.

Ce sont contes ma soeur, elle est fille et moi fille,

Et si la glace est bonne, où je me viens de voir,

Je n'ai pas moins d'appas qu'elle en pourrait avoir,

La gloire des aïeuls, n'est qu'un titre inutile,

10   Qui n'a pas grand éclat dans une bonne ville,

Étant riche on se fait, Damoiselle toujours,

Il ne nous faut ôter, que deux doigts de velours,

La noblesse à Paris, est tellement confuse,

Que pour la discerner, le plus sage s'abuse,

15   Et puis je saurai bien, éviter finement,

Ce qui sera contraire, à mon contentement,

Quoi qu'il aime Cloris, je suis bien assurée,

Que son amour n'est pas, pour être de durée,

Atis de qui Cloris, doit être femme un jour,

20   Éteindra dans son sein, ces petits feux d'amour.

LA SOEUR.

Je veux que cela soit, et pour plaire à son père,

Qu'Atis prenne Cloris, comme chacun l'espère,

Clerandre qui chérit, à l'égal de son fils,

Acrise qui pour eux, a fait plusieurs défis,

25   Qui le veut obliger, et l'arrêter en France

De Florise et de lui, conclura l'alliance.

Il est proche parent, et son autorité,

Y fera consentir cette jeune beauté,

Ainsi vous ne sauriez, y trouver votre compte,

30   Et votre amour jamais ne finira sans honte.

LA BOURGEOISE.

Ta dernière raison, me fait craindre beaucoup,

Et je sais le moyen, d'en éviter le coup,

Je ne suis pas encore à bout de ma finesse,

Mais de la concevoir, surpasse ta jeunesse.

LA SOEUR.

35   Les plus fins bien souvent, se trouvent abusés,

L'innocence à la fin, trompe les plus rusés,

Et quoi que vous fassiez, je crains quelque infortune.

LA BOURGEOISE.

Sais-tu bien qu'en un mot, ta crainte m'importune,

Et devant que je sois, de retour à Paris,

40   Acrise m'aimera, plus qu'il n'aime Cloris,

Encor que le dépit, de se voir négligée,

Avec le brave Acrise, ait son âme engagée

Et que sans le respect, qu'elle porte au vieillard,

Acrise dans son coeur, eut la meilleure part,

45   Je n'ai peu toutefois en être bien certaine,

Tant ils prennent de soin, de me cacher leur peine,

Et pourtant bien souvent, leurs yeux et leurs soupirs

Contre leur volonté, me font voir leurs désirs,

Mais je ferai si bien, aujourd'hui que j'espère,

50   D'être de leur amour, la seule secrétaire,

Alors j'empêcherai, quand Cloris le voudrait,

Qu'Acrise en ait jamais, ce qu'il en prétendrait,

LA SOEUR.

Vous les allez donc voir à Saint-Cloud, prenez garde

Que dans ces actions, votre honneur se hasarde.

LA BOURGEOISE.

55   Tu ne fais que causer, je sais bien comme il faut,

Suppléer prudemment à ce qui me défaut,

Et toutes deux bientôt verront que j'ai dans l'âme,

Beaucoup plus qu'elles n'ont de ruses, et de flamme,

Il est temps de partir, va-t'en prendre le soin

60   De ne rien oublier, de ce dont j'ai besoin.

LA SOEUR.

L'amour est un enfant qui fuit la tromperie[.]

LA BOURGEOISE.

Au contraire l'amour, n'est que supercherie

Et pour te le montrer, ce superbe vainqueur,

N'a visé qu'à mes yeux, et m'a frappé le coeur,

65   Va-t-en et viens par eau, car nous allons par terre,

Il faut vivre en amour, comme on fait à la guerre,

La Bourgeoise demeure seule.

Ou la ruse s'exerce au défaut du pouvoir,

Pourvu que le vaillant, y fasse son devoir,

Et que la hardiesse, à son amour s'égale,

70   Il me délivrera, d'une fortune rivale,

C'est pourtant un grand crime, et je sens dans le sein,

Un sensible remords d'un si lâche dessein,

La voudrais-tu trahir, sans en être offensée,

Devrais-tu seulement en avoir la pensée,

75   Songe à ce que tu fais, rappelle ta raison,

Non, non, l'amour, permet d'user de trahison,

Et je crois qu'en amour lorsqu'on nous incommode

Si l'on s'en peut défaire, est aimer à la mode,

En ce cas on met tout, au rang des ennemis,

80   Il n'est crime en aimant, qui ne nous soit permis,

Pour obtenir le bien, où notre flamme aspire,

Pourvu que nous rions n'importe qui soupire,

Allons donc la trouver, mais la voici sortir.

SCÈNE II.
Florise, La Bourgeoise.

FLORISE.

Et bien mon serviteur, es-tu prêt à partir,

85   Je t'allais accuser de ta longue paresse,

LA BOURGEOISE.

Je viens pour recevoir les lois de [ma] maîtresse

Heureuse d'obéir à ses commandements[.]

FLORISE.

Voilà mon serviteur, dans les grands compliments[.]

LA BOURGEOISE.

Plutôt dans le devoir où ce bel oeil m'engage

90   Qui d'en seul mouvement, me blesse et me soulage,

Qui me contraint d'aimer, sans pouvoir espérer,

Puis que je n'oserais seulement désirer.

FLORISE.

Tu dis ce que tu dis, avecque tant de grâce,

Que dans ton entretien tout autre soin je passe

95   Et pour te faire voir que Florise aime bien

Confirmons d'un baiser, ton amour et le mien.

LA BOURGEOISE.

Ce stérile baiser, est sans âme, et sans force,

Se baiser fille à fille, est baiser une écorce,

Acrise les pourrait rendre plus vigoureux

100   S'il changeait son humeur, et qu'il fut amoureux.

FLORISE.

Laissons à part Acrise, avec les autres hommes

Vivons heureusement, en l'état où nous sommes,

Leur discours m'importune, et leur amour aussi,

L'amour entre nous deux, est sans aucun souci,

105   Sans user de ces noms, de cruelle ou d'ingrate,

Tu me baises sans honte, et sans peur je te flatte,

Ainsi nos plus beaux jours coulent tout doucement

Florise est ta maîtresse, et toi mon seul amant.

LA BOURGEOISE.

Ces divertissements, sont froids en toute sorte,

110   Vivre toujours ainsi, c'est être à moitié morte,

Non non vous changerez, de discours quelque jour

Un homme a plus de grâce, à nous parler d'amour,

À parler franchement, qu'il faut que je confesse,

Qu'un serviteur pour moi, vaut mieux qu'une maîtresse.

FLORISE.

115   Si quelque homme bien fait t'aimait donc aujourd'hui,

Tu me voudrais quitter, pour te donner à lui.

LA BOURGEOISE.

Non pas pour me donner, mais pour suivre la vie.

Que ma mère et la vôtre, ont autrefois suivie,

Que sert-il d'en mentir, ce n'est plus jeu d'enfant,

120   Ce qu'un âge permet un autre le défend,

Vos discours étaient bons du temps que les poupées,

A les accommoder, nous tenaient occupées,

Mais puisque nous voila dans un âge plus mûr

Cherchons d'autres plaisirs et changeons notre humeur,

125   Ma Maîtresse sachez qu'amour est à notre âge

Ce qu'au printemps les fleurs, aux oiseaux le plumage.

FLORISE.

Vraiment si je doutais, de ton affection,

Je craindrais te voyant parler de passion,

Mais il est temps d'aller[.]

LA BOURGEOISE.

Si je ne suis trompée,

130   Tu seras dans mes lacs, bientôt enveloppée.  [ 1 Lacs : Noeud coulant qui sert à prendre des oiseaux, des lièvres et autre gibier. Fig. Piège, embarras dont on a de la peine à se tirer. ]

SCÈNE III.
Le Batellier, le Compere.

LE BATELLIER.

Compère que dis-tu, je crois que ce matin,

Nous sommes mal placés pour faire grand butin,

Nous voila demeurés, tous seuls dessus la rive,

Les autres sont partis, et personne n'arrive,

135   Le bourgeois aujourd'hui demeure en sa maison

Sans vouloir prendre part à la belle saison.

LE COMPERE.

Il est vrai qu'autrefois nous avions plus de presse,

Chacun se promenait avecque sa maîtresse,

Sur tous les étrangers, du faubourg Saint Germain,

140   Mais nous aurons peut-être autre chance demain.

LE BATELLIER.

Je n'espère pas mieux au malheur où nous sommes[.]

LE COMPERE.

Voici venir du monde, à Chaillot aux bonshommes.  [ 2 Chaillot : ancienne commune hors les murs de Paris qui lui fut rattachée dans le 16ème arrondissement. Il se situe au nord-ouest de la Seine jusqu'à la Parte maillot et la Place de l'Étoile.]

SCÈNE IV.
Climant, le Batellier, le compère, la Soeur.

CLIMANT.

Nous allons à Saint-Cloud,

LE BATELLIER.

Nous vous y conduirons

Nous avons de bons bras, et de bons avirons,

145   Le bateau bien couvert, et de sièges à l'aise[.]

LE COMPERE.

N'êtes-vous que vous deux, mais qu'il ne vous déplaise,

CLIMANT.

Non[.]

LE BATELLIER.

Entrés pour le prix, nous tomberons d'accord[.]

LE COMPERE.

Voulez-vous être seuls[.]

CLIMANT.

Tous seuls[.]

LE BATELLIER.

Quittons le bord

Cet amoureux transi payera notre attente.

CLIMANT.

150   Et bien que dit ta soeur[.]

LA SOEUR.

  Je suis si mécontente,

Que je ne sais que dire, et mon esprit confus,

Craint pour votre sujet, un rigoureux refus[.]

CLIMANT.

À ce conte ta soeur, en aime donc un autre.

LA SOEUR.

Et pour ce feu naissant, on méprise le vôtre.

CLIMANT.

155   Mais quel est ce beau fils, cet Adonis nouveau,

Qui donne tant d'amour, à ce jeune cerveau,

Je me doute que c'est, le chaperon lui pèse,

Elle croit sous la coiffe, être plus à son aise,

Quelqu'un des fanfarons qui la vont cajoler,

160   Enfin là prise au piège, il n'en faut plus parler,

L'éclat de ses habits, et quelques flatteries,

L'auront faite céder, à ses cajoleries,

Elle a pour l'avoir fait, assez de vanité

Sans me faire languir dis m'en la vérité.

LA SOEUR.

165   Vous en êtes bien loin la personne qu'elle aime,

Est de condition inégale à l'extrême,

Et qui n'a pas encore, à son amour songé.

CLIMANT.

Je ne puis souhaiter d'en être mieux vengé,

Son nom[.]

LA SOEUR.

Vous le saurez l'occasion venue,

170   Mais il vous faut avoir un peu de retenue,

Je vous ai ce matin fait exprès avertir,

Qu'elle emmenait Florise, à Saint-Cloud divertir,

Pour un soupçon secret, qui me reste dans l'âme,

Elle entreprendra tout pour éteindre sa flamme,

175   Mais en votre présence elle se contraindra.

CLIMANT.

Nous verrons à loisir, ce qu'il en adviendra.

LA SOEUR.

En sans faire semblant d'être venus ensemble.

CLIMANT.

Ne t'en mets pas en peine, à ton discours je tremble,

Car ta soeur a l'esprit, fin et malicieux.

180   Son coeur dément souvent et sa bouche et ses yeux

Et pour mieux confirmer ce que tu m'en rapportes,

J'ai depuis l'autre jour des preuves assez fortes

Que je veux éclaircir, si je puis aujourd'hui,

Son amour ne lui put que donner de l'ennui.

SCÈNE V.
Periandre, Ardillan.

PERIANDRE.

185   Ardillan c'est en vain, il vous est impossible,

De rendre là-dessus ma douleur moins sensible,

Depuis que j'ai perdu mon fils, tous vos discours,

Au lieu de m'alléger, m'affligent tous les jours,

ARDILLAN.

Donnez-vous patience un moment nous apporte,

190   Les biens dont en nos seins, l'espérance était morte.

PERIANDRE.

Ah quelle patience, et quoi sept ans passés,

Sans en apprendre rien ne seront pas assez,

Vous même qui voulez par des raisons puissantes,

Soulager le fardeau de mes peines présentes,

195   Vous qui pour le chercher m'avez accompagné,

Dites-moi qu'avons-nous, l'un et l'autre gagné,

Nous avons déjà vu, l'Italie et l'Espagne,

La cour de l'Empereur, et toute l'Allemagne,

La Hollande où l'honneur, des armes est si grand

200   Que de tous les côtés, la noblesse s'y rend.

Dont le peuple guerrier nourri dans les alarmes,

Reçoit courtoisement ceux qui font cas des armes,

Sans pouvoir découvrir s'il est mort ou vivant,

Et vous voulez encor, me repaître de vent.

ARDILLAN.

205   Non non depuis le temps que nous sommes en France,

J'ai conçu justement une heureuse espérance,

Ces Français sont courtois, et leur Prince aujourd'hui,

Ne trouve point de Roi, qui se compare à lui.

Tout cède à sa puissance, et ses vertus connues,

210   Sont pour un vrai miracle en ce siècle tenues,

Le bruit de sa valeur, et des exploits divers,

Qui le font admirer, et craindre à l'univers,

Attire auprès de lui, des deux bouts de la terre,

Ceux qui veulent connaître, et la paix, et la guerre

215   Pour ne démentir point, ceux dont il est sorti,

Votre fils dans sa cour, aura pris un parti :

Et n'aura pas voulu, se mettre en connaissance,

Que par quelque action digne de sa naissance.

PERIANDRE.

Hélas ce faux espoir, en me voulant flatter,

220   Fait encore plus fort, ma douleur éclater,

Mon fils n'est plus vivant, voulez-vous que j'espère

ôtes-moi quand et quand, l'être ou le nom du père,

Au moins si j'avais peu, par la faveur des cieux,

Le voir devant mourir, et lui fermer les yeux,

225   Je porterais mon mal, avec moins d'aventure,

ARDILLAN.

Êtes vous donc de ceux, qui fuient la coutume !

Qu'un autre ou qu'un parent, leur ait les yeux fermés,

Cela ne touche point les corps désanimés,  [ 3 Vers 229, On lit "désaminés", nous remplaçons par "désanimés".]

Et quand il serait mort, c'est une loi commune,

230   Qui des Rois et de nous, égale la fortune.

Mourir loin de son père, ou mourir en ses bras

Rendre un dernier soupir en terre, ou dans des draps,

Parmi les pleurs des siens ou le sang d'un armée,

Ce n'est toujours qu'éteindre une lampe allumée.

PERIANDRE.

235   Ces raisons Ardillan seraient fortes assez,

Pour ceux qui comme vous sont désintéressés

Mais autrement sachez que ces grandes merveilles,

Ne font que des discours qui touchent les oreilles.

La nature malgré, nos sages sentiments,

240   Nous a mis dans le sein de plus forts mouvements,

Notre philosophie, a dix mille visages,

Que chacun comme il veut, applique à ses usages,

Tout se peut soutenir, et parmi mes douleurs,

J'aurais mille raisons, pour défendre mes pleurs.

ARDILLAN.

245   Alors que vous serez assuré de la perte,

Que votre bouche soit, à cent plaintes ouverte,

Cependant retenez votre deuil en suspens,

Et ne vous plaignez point, au moins devant le temps.

PERIANDRE.

Tout ce que tu me dis me semble raisonnable,

250   Mais la douleur d'un père, est toujours pardonnable.

ARDILLAN.

Il est vrai toutefois, cependant que la cour,

Est près de Saint-Germain, où le Roi fait séjour,

Nous y devons aller, et voir si la fortune,

Nous y présentera sa rencontre opportune.

255   Je connais quelques-uns entre les courtisans,

Qui nous éclairciront de nos doutes présents,

Et de qui le support nous sera favorable,

PERIANDRE.

Allons veuille le ciel, nous être secourable.

SCÈNE VI.
Le Vaillant, La Montagne.

LE VAILLANT.

Compagnon ne crains rien je porte à mon côté,

260   L'effroi des ennemis, et notre sûreté,

Dans cette occasion, tout ce qui plus m'offense,

Et que nous ne verrons personne de défense :

Au moins si neuf ou dix, quinze ou vint m'attaquaient,

Et l'épée à la main, mon courroux provoquaient,

265   Pour plaire à la beauté qui m'a l'âme séduite,

Tu verras aussitôt, ou leur mort ou leur fuite,

C'est parmi les dangers que je pris mes ébats

Le poisson vis dans l'eau, je vis dans les combats :

Il est vrai que depuis, que mon amour extrême,

270   Me soumit à Florise, en m'ôtant à moi-même,

Que depuis que ses yeux, m'ont fait son prisonnier,

Dans les occasions je parais le dernier,

Que j'ai laissé passer, mille sujets de gloire,

Tandis que ses beaux yeux, méprisent leur victoire.

LA MONTAGNE.

275   J'avais cru toutefois qu'un homme généreux

Se pouvait empêcher d'être fort amoureux.

LE VAILLANT.

La Montagne, l'amour est un petit vipère,

Qui déchire en naissant le ventre de sa mère,

Et qui dessous des fleurs cache secrètement,

280   Lorsqu'on les veut cueillir blesse mortellement,

Tout cède à sa puissance, et fait parler des fables,

Il rend d'un seul clin d 'oeil les plus rudes affables.

Moi qui me suis nourri, dans le bruit des canons,

Alors que par leur bouche, ici bas nous tonnons,

285   Qui dans tous les endroits, où j'ai porté mes armes,

Ai fait grossir les eaux, et de sang, et de larmes,

Qui suis accoutumé, dès qu'on m'a vu marcher,

D'aller sur des remparts les drapeaux arracher.

De rompre un bataillon, de forcer une armée,

290   Parmi les fers, les plombs, les feux, et la fumée.

Qui me suis élevé, parmi la cruauté,

Je n'eus pas plus tôt vu, cette rare beauté,

Que mon coeur ressentit une atteinte cruelle,

Qui sans un prompt secours, ne put qu'être mortelle.

LA MONTAGNE.

295   Vous deviez donc tâcher d'en être bienvenu,

LE VAILLANT.

Je l'ai fait mais en vain, t'eus bientôt reconnu,

Qu'elle me dédaignait, que son humeur hautaine,

Ne pouvait pas souffrir, le nom de Capitaine.

Et toutefois ses yeux avec nous ses mépris,

300   Avaient quelque douceur qui me retenait pris,

Je vivais sans repos, et ma gloire étouffée,

Servait à sa beauté, d'un orgueilleux trophée.

LA MONTAGNE.

Vous deviez retourner, dans les occasions,

Et perdre en la perdant vos folles passions,

305   L'amour est fainéant, l'exercice le tue,

Il faut que contre lui, notre âme s'évertue,

Et que par la raison, conduisant nos desseins,

Nous étouffions ce monstre, au milieu de nos seins.

LE VAILLANT.

J'étais tout prêt d'aller, comme tu sais mon brave,

310   Dans le sang ennemi, perdre ce nom d'esclave,

Quant la belle bourgeoise, à qui sans te mentir,

On a du justement, ce titre départir,

Et qui sait les secrets, de ma belle maîtresse,

M'appelle à son logis, me tance fort, me presse[.]

LA MONTAGNE.

315   Et de quoi, de l'aimer ?

LE VAILLANT.

  Non, non, mais de n'avoir,

Où l'amour était faible usé de mon pouvoir,

Disant qu'il me fallait d'une douce contrainte,

Ravir ce qu'une fille accorde avecque crainte,

Et que pour me montrer qu'elle avait eu pitié,

320   De voir si mal traiter, ma fidèle amitié,

Elle en avait cent fois, mon ingrate tancée,

Et qu'enfin elle avait reconnu sa pensée.

Qui n'était pas si loin, comme il semblait de moi,

Qu'elle avait des parents qui lui donnait la loi,

325   Que leur mauvaise humeur me la rendait cruelle,

Et que mon plus grand mal ne me venait pas d'elle,

En un mot qu'il fallait songer à la ravir,

Et qu'elle m'y voulait fidèlement servir.

Ensuite elle m'a dit, le lieu, le jour, et l'heure,

330   Et que soit qu'elle crie, ou que Florise pleure,

Sans rien considérer, je l'emmène soudain

En des lieux où sans crainte, elle soit sans dédain,

Et c'est ce que je viens attendre à ce passage.

LA MONTAGNE.

Pour un homme vaillant nous n'êtes guère sage.

335   Vous laissiez vous surprendre à cet appas trompeur,

On vous veut attraper.

LE VAILLANT.

Tu me le dis de peur,

Quand l'embûche serait de cent hommes n'importe,

Pour en venir à bout, cette main est trop forte :

Je ne t'emmène ici, que pour avoir le soin,

340   De conserver Florise, et de nous voir de loin,

Tandis que ma valeur fera perdre la vie,

À tous ceux qui voudraient traverser mon envie.

LA MONTAGNE.

Je n'y manquerai pas, ou mes pieds manqueront.

Je sais bien qu'après eux, d'autres demeureront.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Atis, Climant.

ATIS.

345   Dis moi le vrai, vient-elle [?]

CLIMANT.

  Oui je vous en assure[.]

ATIS.

Ne me pourrais-tu pas, à peu près dire l'heure ?

CLIMANT.

Monsieur il ne faut pas là-dessus deviner,

Sans doute ce sera sur l'heure du dîner,

ATIS.

Il ne faudra donc pas, que d'ici je m'éloigne,

350   Sais-tu par quel chemin ?

CLIMANT.

  Par le bois de Boulogne,

ATIS.

Et la belle bourgeoise, accompagne ses pas[.]

CLIMANT.

Les deux sans accident ne se séparent pas.

ATIS.

Je ne sais si je dois aller à la rencontre,

Car aussi bien faut-il que ma flamme se montre,

355   Mon père veut forcer mon inclination,

Et pour le supporter j'ai trop de passion,

Tu sais bien que depuis que je brûle pour elle,

Malgré tous ses mépris je suis toujours fidèle,

Et ta belle bourgeoise, a vu cent fois mes pleurs,

360   Témoigner à ses yeux mes injustes douleurs,

La cruelle pourtant toujours inexorable,

Ne s'est jamais montrée à mes voeux favorable

Au contraire elle croit que me voyant mourir,

Ce serait un péché, que de me secourir.

CLIMANT.

365   Je vous ai vu pour elle en une ardeur bien forte

Mais je croyais qu'enfin cette flamme fut morte

Tant pour ses longs dédains que nous avons vus tous,

Que pour l'accord passé de Cloris et de vous :

Dans tout notre faubourg, on croit l'affaire faite,

370   Sachant que votre père ardemment la souhaite[.]

ATIS.

Plutôt que l'on me voie accomplir son dessein

Il faut avec Florise, ôter mon coeur du sein,

Allons leur au devant,

CLIMANT.

Monsieur je vous supplie,

De me laisser ici[.]

ATIS.

Quelle mélancolie.

375   Quelque petit débat entre vous survenu,

En cette occasion te fait si retenu,

Je sais bien que l'amour ne fut jamais sans noise

Je te mettrai d'accord avecque ta bourgeoise.

CLIMANT.

Il n'en est pas besoin et votre père attend,

380   Que sur autre sujet, je le rende content.

ATIS.

Va donc et garde toi de parler de Florise,

De peur qu'il ne jugeât qu'elle est mon entreprise.

SCÈNE II.

ACRISE, seul.

Depuis que les cieux font leur tour,

Qu'on voit naître, et mourir le jour,

385   Que les astres sur nous versent leur influence,

A t'on vu de tourments,

Entre tous les amants,

Qui soient comme les miens sans aucune espérance,

     

J'adore un objet qui n'est plus,

390   Et qui dans le tombeau reclus,

N'est qu'un peu d'ossements, et qu'un peu de poussière,

Injustes lois du sort,

Devais-je après sa mort,

Jouir comme je fais, du bien de la lumière.

     

395   Nous commencions encor tous deux,

De goûter la douceur des feux,

Qu'un amour innocent, allumait dans nos vaines,

Lorsque le Ciel jaloux,

D'un entretien si doux,

400   Mit fin à ses beaux jours ; et commença mes peines.

     

Depuis j'ai tâché vainement,

De trouver quelque allègement,

Aux douleurs dont mon âme est sans cesse pressée

Je cours de tous côtés,

405   Mais toujours ses beautés

En quel lieu que je sois occupent ma pensée.

     

Ah traître oses tu bien garder le souvenir

De ses divins appas, et t'en entretenir ?

Ne te souvient il plus âme ingrate et parjure

410   Qu'en adorant Cloris tu lui fais une injure,

Que tu trahis sa flamme, et troubles chez les morts

Le repos innocent d'un âme hors de son corps,

Qui te put reprocher qu'à faute de courage

Tu ne l'as pas suivie en ce commun passage,

415   Que tu devais mourir quand son père t'apprit

Que Sylvie en ses bras avait rendu l'esprit ?

Ah que c'est jugement, je devais tout à l'heure

Dire en l'exécutant il faut donc que je meure,

Où dessus le tombeau vaincu de mes douleurs,

420   Faire couler mon sang, et l'âme avec mes pleurs,

Au lieu d'abandonner ma patrie et mon père

Conservant dans mon sein ce qui me désespère,

Mais je ne l'ai pas fait, et me suis seulement

Conservé pour mourir cent fois en un moment,

425   Et pour avoir le temps de me rendre coupable

D'un crime dont l'enfer ne serait pas capable :

Infidèle à Silvie, et traître à mon ami ?

Ô Dieu ! Pour me punir ton bras est endormi ?

Ah Cloris ! Que l'amour m'a mis dans la pensée

430   Sans que jamais Silvie en puisse être effacée,

Pardonne à mon erreur si je suis combattu

D'un furieux désir contraire à ta vertu ?

C'est Atis seulement qui doit toucher ton âme,

C'est à lui seulement de brûler de ta flamme :

435   Hélas ! Gentil Atis que j'offense si fort,

Je pense à te trahir, et je ne suis pas mort,

Silvie à qui ma faute est sans doute visible,

Puisqu'au Divinités toute chose est possible.

Il est vrai, je devais même dans le tombeau

440   Conserver mon amour pour un objet si beau :

Je te devais garder mon affection pure,

Mais je crois de t'aimer si j'aime ta figure.

Cloris a des attraits si semblables aux tiens

Que lorsque je la vois je crois que je te tiens.

445   Hélas ! Je veux encor excuser mon offense,

Pour un crime si noir je cherche de défense :

Non, non, il faut mourir pour venger mes forfaits,

Acrise pense bien au calme que tu fais,

En voilà trois en un, Cloris, Atis, Silvie,

450   Sont tous trois offensez de ta fâcheuse vie :

C'est ce nouvel amour, et ton aveuglement

Qui jettent ton esprit en ce dérèglement.

Ah ! Que mon coeur presse parmi ces aventures

Souffre dans cet instant de cruelles tortures.

455   Le ciel dans mon malheur favorable à mes voeux

Et me privant du jour fait tout ce que je veux.

SCÈNE III.
Cloris, Acrise évanoui.

CLORIS.

Acrise ne dit mot, mais dans ce grand silence

On voit bien que son coeur sent de la violence

Ces soupirs qu'on lui voit si fréquemment tirer

460   Alors qu'il fait semblant de vouloir respirer,

Encor qu'ils soient coupés font voir que s'il respire

C'est pour montrer qu'il aime, et que son coeur soupire,

Il a beau le cacher, son teint pâle et défait,

Sans dessein sans discours faire tout ce qu'il fait,

465   Être si fort tombé dans la mélancolie

Qu'à peine on le croirait sans un peu de folie,

Rechercher d'être seul, et ne se plaire à rien

Fuir de ses amis et de leur entretien,

Sont des marques d'amour que l'on ne peut dédire,

470   Acrise aime sans doute, et cache son martyre,

Je l'en informerai s'il me vient à propos,

Mais le voilà couché dans un profond repos :

Il a mal pris son temps, l'herbe est mouillée encore

Et l'on y voit partout des larmes de l'aurore,

475   Il le faut essuyer, Acrise, hélas il dort,

Mais c'est du long sommeil que nous cause la mort,

Ses yeux déjà fermés, sa bouche toute ouverte

Et ses bras étendus m'assurent de sa perte,

Acrise, c'est en vain, il est déjà passé,

480   Son corps sans mouvement semble un marbre glacé,

Acrise, s'en est fait, sa vigueur est éteinte

Et l'on voit sur son front la pâle mort dépeinte,

Hélas Acrise, hélas qui t'a privé du jour,

Je vois bien ce que c'est, c'est un effet d'amour.

485   L'Amour seul a privé ce beau corps de son âme

Que l'on peut renfermer malaisément la flamme

Il faut ou qu'elle agisse en toute liberté,

Ou qu'elle rompe tout pour montrer sa clarté,

Nos coeurs sont trop étroits pour tenir enfermée

490   Une flamme d'amour étant bien allumée,

Il faut ou qu'elle éclate, ou que par son effort

En rompant sa prison elle donne la mort,

Acrise en est témoin, de qui l'humeur discrète,

Veut tenir en mourant sa passion secrète,

495   Atis, que direz-vous, apprenant ce malheur,

Mais il semble qu'il ait encor quelque chaleur

Et que ses yeux ouvrants leur pesante paupière

Veulent encor un coup regarder la lumière.

ACRISE.

Hélas !

CLORIS.

Courage Acrise, il referme les yeux

500   Comme s'il avait peur de la clarté des Cieux.

ACRISE.

Hélas !

CLORIS.

Tous ces hélas, sont des marques de vie.

ACRISE.

Quel ennemi cruel traverse mon envie[.]

CLORIS.

Acrise, c'est Cloris, non pas un ennemi,

Il me tourne ses yeux qu'il n'ouvre qu'à demi.

ACRISE.

505   Cloris[.]

CLORIS.

C'est elle même.

ACRISE.

  Ô merveille adorable

Retirez vous d'ici, laissez ce misérable,

Que son crime vous rend indigne de pitié.

CLORIS.

Qu'a-t-il fait [?]

ACRISE.

Violé les droits de l'amitié,

Faussé sa foi, trahi, que faut-il davantage.

CLORIS.

510   Se réjouir, Acrise, et reprendre courage,

Aimer n'est pas un crime,

ACRISE.

Aimer insolemment,

Et trahir son ami pour devenir amant,

Sont des crimes si grands qu'on ne les peut absoudre

Vous-même qui tachez ici de me résoudre,

515   Quand vous saurez qui j'aime avec ce propre fer

Vos mains même voudront m'envoyer dans l'Enfer.

CLORIS.

Au contraire sachant le nom de cette belle,

Je ferai pour vos feux mon possible envers elle,

Levez vous seulement et ne m'en cachez rien[.]

ACRISE.

520   Vous y pouvez beaucoup, perfide oses tu bien

Ouvrir encor ta bouche, et confesser des crimes

Que la terre devrait cacher dans ses abîmes.

CLORIS.

Remettez votre esprit, les fautes de l'amour

Pour grandes qu'elles soient ne craignent point le jour.

ACRISE.

525   Je vous la nommerai c'est Cloris, mais je jure,

Qu'après ce mot, ce fer vengera votre injure.

CLORIS.

Que faites-vous Acrise, arrêtes, arrêtes,

Et si j'ai du pouvoir dessus vos volontés

Donnez moi votre épée et perdez cette envie

530   Où vous donnant la mort vous m'ôterez la vie[.]

ACRISE.

Pitoyable Cloris, et cruelle pourtant,

Qui me donnez la vie et l'ôtez à l'instant,

Ah ! Que votre pitié me sera dommageable,

En avoir pour Acrise, est être impitoyable,

535   Un seul moment de vie a pour moi mille morts,

Mon âme avec regret fait agir tout ce corps,

Laissez moi donc mourir et faire la vengeance

De celui que ma flamme avecque vous offense.

CLORIS.

Sans plus parler de mort jurez moi désormais

540   Que vos mains contre vous ne s'armeront jamais.

ACRISE.

Et bien je vous le jure, et c'est avec justice

La mort eut tout d'un coup mis fin à mon supplice,

C'est pourquoi vous voulez m'empêcher de mourir,

C'est se venger, Cloris, non pas me secourir ?

CLORIS.

545   Prenez que cela soit ; vivez[.]

ACRISE.

  Et bien n'importe

Cent moyens sans mes mains m'en ouvriront la porte,

Adieu, veuille le Ciel qu'Atis et vous contents

Ne ressentiez jamais les injures du temps.

CLORIS.

Il s'en va, toutefois, quoi que son mal me touche

550   Pour son allègement je n'ose ouvrir la bouche,

Hélas si tu pouvais regarder là dedans

Tu me verrais le coeur plein de désirs ardents.

SCÈNE IV.
Clerandre, Climant.

CLERANDRE.

Et bien qu'a-t-elle dit, est-elle résolue,

Je veux que dans le jour l'affaire soit conclue,

555   L'âge déjà me presse, il ne faut qu'un moment

Pour m'envoyer dormir dedans le monument :

Les vieillards comme moi n'ont point de jour ni d'heure,

C'est pourquoi je voudrais voir devant que je meure

Mon fils par un Hymen avec elle assemblé,

560   Tu ne me réponds rien, tu me sembles troublé.

CLIMANT.

Que voulez-vous savoir, mon âme est étonnée

De voir que tous les deux fuient cet hyménée,

Que de leur en parler les afflige plus fort

Que si l'on leur parlait d'aller souffrir la mort.

CLERANDRE.

565   Sais tu ce qui la rend à cet hymen contraire,

N'as-tu point reconnu ce qui l'en peut distraire,

Mon fils lui déplaît-il, a-t-il quelque défaut,

Ou son ambition prétend-elle plus haut ?

Son père avant sa mort pressait ce mariage

570   Qu'on avait retardé qu'à cause du bas âge :

Car à peine avait-elle encor dix ans entiers

Qu'elle fut envoyée exprès en ces quartiers.

Depuis continuant après la mort du père,

Elle m'a dit cent fois qu'elle me voulait plaire,

575   Cependant aujourd'hui sans aucune raison,

Elle me veut remettre en une autre saison,

Non, non, Climant je crains qu'elle ne soit touchée

De quelque folle ardeur qu'elle nous tient cachée.

CLIMANT.

Je ne le pense pas, et crois que son désir

580   Est de vivre toujours sous votre bon plaisir,

Non pas qu'avec raison son âme ne l'afflige,

Qu'il lui faille épouser Atis qui la néglige,

Qui n'aime que Florise, et qui la suit par tout

Faisant tous ses efforts, pour en venir à bout.

585   Quoi qu'elle le méprise et rejette sa flamme,

CLERANDRE.

Vraiment mon fils a tort et mérite du blâme

De s'aller engager dans ce nouvel amour

Que je ferai mourir devant la fin du jour,

Acrise à qui mon fils et moi devons la vie,

590   Les mettra tous d'accord en suivant mon envie

Sans le porter plus loin je vais y travailler,

Ne laisse pas pourtant toujours de les veiller.

CLIMANT.

Voila qui va fort bien la bourgeoise trompée

Sera dans ses filets elle même attrapée,

595   Et moi par ce moyen bien justement vengé

De ce nouvel amour où son coeur s'est rangé.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Climant, La Soeur.

CLIMANT.

Que tantôt je vais voir ta soeur bien en cervelle

On lui ravit l'objet de son amour nouvelle,

Clerandre ayant appris la passion d'Atis

600   Pour y remédier a conclu deux partis,

L'un d'Atis à Cloris, l'autre du brave Acrise

Qu'il veut même aujourd'hui marier à Florise.

LA SOEUR.

Voila ce que j'avais bien justement connu[.]

CLIMANT.

Qui de nous deux en fin sera le plus déçu,

605   Ta soeur a fait la folle, et par son imprudence

A mis par cet amour son honneur en balance :

Mais mon amour plus fort que sa légèreté

M'oblige d'excuser son imbécillité.

La femme est un roseau que le moindre vent plie,

610   Et de qui la sagesse est presque une folie :

Elle croit pour avoir des appas obligeants

De pouvoir enflammer toute sorte de gens,

On se doit mesurer, et selon sa portée,

Tenir par la raison son amour arrêtée.

615   Que peut-elle espérer, Acrise est un Seigneur,

Encore qu'inconnu, plein de gloire et d'honneur,

Qui se cache de nous pour des raisons peut-être,

Que nous ne pouvons pas encore reconnaître :

Mais laissant ce discours n'aurais tu rien appris,

620   De ce que le vaillant a tantôt entrepris.

Et d'où pouvait venir en lui cette imprudence,

Ta soeur est le motif de son outrecuidance.

LA SOEUR.

Je n'en puis rien juger, mais devant que partir

Elle a fait en secret le vaillant avertir,

625   Me cachant finement la dessus sa pensée,

CLIMANT.

Dis moi pourtant comment l'affaire s'est passée.

LA SOEUR.

Ma soeur m'a raconté qu'étant dedans le bois

Ce vaillant a paru qui d'une forte voix,

Menaçant le cocher a mis bas la portière,

630   Et que sans écouter, ni plainte, ni prière,

Il a saisi Florise, et dit tout hautement

Que les autres pouvaient s'en aller librement,

Qu'il avait fait sa proie, et que cette rebelle

Payerait ses dédains, et son humeur cruelle,

635   Qu'elle ne pouvait plus échapper de ses mains,

Qu'en vain elle espérait du secours des humains.

Et l'enlevait ainsi sans autre résistance

Quand Atis est venu sur cette violence,

Qui d'un coeur généreux après un long combat

640   Par la mort du vaillant a fini le débat,

Et délivre Florise heureusement pour elle[.]

CLIMANT.

Je suis cause aujourd'hui d'une action si belle,

Ah qu'il a justement puni ce ravisseur.

LA SOEUR.

Climant allons nous en, voici venir ma soeur.

SCÈNE II.

LA BOURGEOISE, seule.

645   Il est vrai ce qu'on dit que la prudence humaine

Sans un peu de fortune est une chose vaine,

Sans elle la vertu languit sous des lambeaux,

Et meurent en naissant tous les actes plus beaux,

On a beau ménager sagement une affaire,

650   Prendre bien à propos temps et lieu de la faire,

Mêler dans ses desseins de gens intéressés,

Si la fortune veut ce n'est encore assez,

Il faut que cette aveugle et légère Déesse

Dedans tous nos projets se fasse voir maîtresse

655   Il faut qu'elle s'y mêle, et suivant son humeur

Fasse tomber des mains le fruit déjà tout meurt :

J'avais conduit ma ruse avec tant d'artifice

Qu'on n'y saurait encor soupçonner de malice,

Florise était dedans, le vaillant l'enlevait,

660   Et sans empêchement avec lui la sauvait,

Lorsque par un malheur que je ne puis comprendre,

Atis s'est rencontré pour venir la défendre :

Et pour la retirer des mains du ravisseur,

Pour en faire peut-être Acrise possesseur.

665   Devant que cela soit je perdrai toute chose,

Il faut tenter encor ce que je me propose,

Acrise aime Cloris, et cet amant discret

De peur de l'offenser tient son amour secret,

Avecque l'un et l'autre entrant en confidence,

670   Le bonheur pourrait bien se joindre à ma prudence :

Prenons l'occasion, comme on dit, aux cheveux,

Voici venir Cloris tout droit où je la veux,

Devant que l'aborder voyons sa contenance.

SCÈNE III.
Cloris, La Bourgeoise.

CLORIS, seule.

Ô sensible regret, cruelle souvenance,

675   Trois puissants ennemis viennent de m'affaiblir

Et m'attaquent tous trois pour me faire faillir :

L'amour sous la pitié, le devoir, et la crainte,

D'être d'ingratitude, et de parjure atteinte,

Sont maîtres de mon coeur, et contestent chez moi,

680   Qui seul de tous les trois me donnera la loi :

L'amour sous la pitié veut garder son empire,

Et me fait voir Acrise amoureux qui soupire,

Qui sur l'herbe étendu, de ses douleurs pressé,

Et noyé dans ses pleurs semble être trépassé.

685   Qui jugeant que ses feux ne pouvait pas me plaire,

A voulu de sa main, à mes yeux se défaire,

Le devoir d'autre part fondé sur la raison

Soutient que cet amour paraît hors de saison,

Qu'en épousant Atis, j'obéis à mon père,

690   Que Clerandre le veut, et que chacun l'espère.

Et qu'en fin je ne puis sans me faire blâmer,

N'épouser point Atis que je ne puis aimer :

Mais toutes ces raisons n'ébranlent point mon âme,

Tout ce qui plus me touche est ma première flamme.

695   Camille qui me crois n'avoir plus part au jour,

Je ne ferai point tort à ton fidèle amour,

Quelque part où tu sois, où vivant, où sans vie

Tu te peux assurer d'être aimé de Silvie.

LA BOURGEOISE.

Il n'est pas malaisé de pouvoir deviner

700   Ce qui la fait ici seule se promener :

Je la surprendrai trop, si d'abord je me montre,

Par ce petit détour, allons à sa rencontre.

CLORIS.

Pour Acrise pourtant je penche à la pitié,

Et mon coeur maintenant se rompt par la moitié,

705   Acrise a l'une part, et Camille tient l'autre.

LA BOURGEOISE.

Que faites vous, Cloris, quelle humeur est la vôtre,

Quel sujet avez-vous d'être ainsi dans l'ennui,

N'appréhendez vous point d'être femme aujourd'hui,

Croyez-vous que l'hymen soit une chose amère,

710   Et que ce soit un mal que de devenir mère.

CLORIS.

Ma chère amie, hélas ! Mon mal vient de plus loin,

Et ce que tu me dis n'est pas mon plus grand soin.

LA BOURGEOISE.

Dites moi donc que c'est, mon amitié discrète

Sait tenir quand il faut une affaire secrète :

715   Les maux que nous souffrons ne sont maux qu'à demi,

Alors qu'on s'en décharge au sein de son ami.

CLORIS.

Devant qu'aller mourir, il est bien raisonnable

De dire le sujet qui me rend misérable,

Ton amitié m'oblige à te dire un secret

720   Qui m'a fait vivre ici toujours dans le regret,

Et qu'il faut toutefois qu'aujourd'hui je découvre.

LA BOURGEOISE.

Que votre âme à la mienne avec franchise s'ouvre,

CLORIS.

Écoute seulement, et tu le vas savoir,

Pourvu que ma douleur m'en laisse le pouvoir :

725   Alors que la discorde avait ému la guerre,

Que les divisions régnaient dessus la terre,

Que toute l'Italie était en deux partis,

Que les hommes étaient contre eux-même abrutis,

Je naquis à Florence, et la même journée

730   On devait voir ma vie, en naissant terminée :

Mais ma mère eut un soin si grand de m'effleurer

Que parmi ce désordre elle me put sauver.

J'avais déjà sept ans quand une paix commune

Remit chacun chez soi pour suivre sa fortune.

735   Près de notre logis Camille se tenait,

Que jeune comme moi souvent m'entretenait,

Et quoi que son parti fut ennemi du nôtre,

Nos coeurs s'étaient unis doucement l'un à l'autre,

L'innocence de l'âge où nous vivions contents,

740   Nous permit sans soupçon deux ans ces passe-temps,

Que je puis bien nommer tout le temps de ma vie,

Camille puis qu'alors l'âme me fut ravie,

Que mon père voulant étouffer notre amour

Feignit que j'étais morte, et te priva du jour,

745   Car tu mourus sans doute oyant cette nouvelle.

LA BOURGEOISE.

Et pourquoi trouva-t-il cette feinte cruelle[.]

CLORIS.

De peur que notre amour avec l'âge croissant

Ne fut cru le sujet du malheur renaissant,

Car le feu qu'on avait couvert d'un peu de cendre

750   Par toute l'Italie était prêt de s'étendre ;

Mon père après cela me tira de chez lui,

Et m'ordonna de vivre en éternel ennui,

M'envoyant en ces lieux, chez son ami Clerandre,

Qui m'aime encore plus qu'il n'eut osé prétendre,

755   Et qui depuis toujours me l'a bien témoigné :

Mais son dessein, du mien est beaucoup éloigné.

LA BOURGEOISE.

Son dessein est de voir Cloris dans sa famille,

Porter le nom de femme, et non le nom de fille.

CLORIS.

Et le mien est de voir Cloris au monument

760   Devant que cela soit de mon consentement.

LA BOURGEOISE.

Vous en avez donné toutefois la parole,

CLORIS.

Ce n'est qu'un air frappé, qui tout soudain s'envole :

Mais le coeur a toujours démenti mon discours,

En un mot, la mort seule est mon certain secours.

LA BOURGEOISE.

765   Consolez-vous Cloris, lors que vous serez femme

Vous ne penserez plus à la première flamme,

Atis n'est pas un homme à devoir refuser,

C'est aujourd'hui le jour qu'on vous doit épouser.

CLORIS.

Dis moi plutôt le jour que l'on me doit voir morte,

LA BOURGEOISE.

770   Quelqu'autre affection en votre âme est plus forte.

CLORIS.

C'est l'amour de Camille,

LA BOURGEOISE.

Ouvrez-moi vos secrets,

L'objet de votre amour est maintenant plus près.

CLORIS.

Il le faut avouer, il est certain qu'Acrise,

Et Camille ont ensemble aujourd'hui ma franchise,

775   Sous l'un où l'autre nom je les aime tous deux.

LA BOURGEOISE.

On n'avait point encor parlé de mêmes feux,

Acrise là-dessus vous a-t-il point pressée ?

Où par quelque parole explique sa pensée.

CLORIS.

Au contraire je vois que cet amant discret

780   Veut mourir pour tenir son amour plus secret :

Mais je l'ai découvert,

LA BOURGEOISE.

Et comment ?

CLORIS.

Il me semble

De voir venir Florise[.]

LA BOURGEOISE.

Et votre Atis ensemble.

CLORIS.

Retirons-nous soudain, je ne veux pas les voir,

Sous cet ombre ici près tu pourras tout savoir.

SCÈNE IV.
Florise, Atis.

FLORISE.

785   Tous ces discours d'amour sont pour moi des mensonges,

Je leur ajoute foi tout de même qu'aux songes ;

Appelez-moi cruelle, un rocher sans pitié,

Je suis plus insensible encore de moitié

ATIS.

Hélas ! Je le sais bien, il n'est roche si dure

790   Qui ne se montre émue aux peines que j'endure,

Qui pour m'en assurer ne redise après moi

Le beau nom de Florise, et parle de ma foi.

Ces arbres ébranlés par de douces haleines,

Avecque les Zéphirs soupirent de mes peines.

795   L'Aurore le matin ne pleure sur les fleurs

Que pour venir mêler ses larmes à mes pleurs.

Les soupirs si fréquents qui sortent de ma bouche

Pressent mes ennemis, et ma douleur les touche,

Vous seule me voyez languir en vous aimant,

800   Sans me vouloir donner aucun allègement.

Vous fuyez de me voir, et de m'ouïr, de crainte

Que votre coeur de fer s'amollisse à ma plainte.

Et bien, puisque mes pleurs, et que ma passion

Ne vous peuvent ranger à la compassion.

805   En me faisant du bien, obligez-vous vous-même,

Arrachez-moi ce coeur, cruelle, qui vous aime,

De mon sang répandu, saoulez vos cruautés,

Et finissez ainsi mes importunités,

Car quoi que vous passiez, vous êtes assurée

810   Que ma flamme sera d'éternelle durée.

FLORISE.

Après tout, savez-vous que c'est trop me presser,

Vous avez pris à tâche, Atis, de m'offenser,

Si vous considériez le point où vous en êtes,

Vous ne me tiendriez pas ces discours déshonnêtes :

815   Allez trouver Cloris, qui vous doit posséder,

C'est elle qui vous peut des faveurs accorder,

Et ne me parlez plus d'amour, ou je vous jure

Qu'enfin je m'en plaindrai comme on fait d'une injure.

Que Clerandre saura tous vos déportements,

820   Et me fera raison de ces faux mouvements.

ATIS.

Cruelle tu t'en vas, et laisses dans mon âme

Deux puissants ennemis, le dépit, et la flamme,

L'un veut que je te quitte, et l'autre va croissant

Au milieu des froideurs qui la vont menaçant.

825   Si faut-il qu'aujourd'hui l'un de ces deux éclate,

Cet esprit orgueilleux s'aigrit quand on le flatte,

Les femmes n'aiment pas un homme qui les suit,

Et suivent bien souvent un autre qui les fuit.

SCÈNE V.
La Bourgeoise, Acrise.

LA BOURGEOISE, seule.

C'est un fardeau pesant en l'esprit d'une femme,

830   De n'oser franchement se plaindre de sa flamme,

De n'oser découvrir quelle est sa passion,

A l'agréable objet de son affection,

Et principalement lorsqu'elle n'a personne

Qui ne lui soit contraire ou qu'elle ne soupçonne,

835   Je l'ai bien éprouvé depuis deux ou trois mois,

Que l'amour, ce tyran m'a soumise à ses lois.

Voici bénir l'objet dont mon âme est éprise,

Il est tout seul, Amour aide mon entreprise,

Cloris m'a raconté toute sa passion,

840   Il le faut divertir de cette affection,

Après selon le temps je prendrai mes mesures,

Et sans dire mon nom je dirai mes blessures,

Il le faut aborder. Ce n'est pas sans dessein

Que vous venez ici décharger votre sein,

845   Je sais que vous aimez, hors de toute espérance :

Mais vous pourrez trouver d'autres Cloris en France.

Ne vous étonnez point, je sais tous vos secrets,

Je sais jusqu'à quel point sont allez vos regrets.

ACRISE.

Il semble à vous ouïr que vous soyez savante,

850   Et si je vous croyais, je prendrais l'épouvante,

Non, non, vous vous trompez, je n'aime encore rien,

Où si j'aime, ce n'est que mon seul entretien,

Étant mélacolique au point que je trouve ;

Le plaisir d'être seul, est le bien que j'éprouve :

855   Le dessein qui m'a fait dans le jardin venir,

Est pour me promener, et pour m'entretenir,

Sur plusieurs accidents de ma vie [là] passée,

Qui ne peuvent tomber qu'en ma seule pensée.

LA BOURGEOISE.

Ne faites pas le fin, je sais que votre amour

860   A failli ce matin à vous priver du jour,

Il ne s'est rien passé la dessus que j'ignore,

Et je vous dirais bien d'autres secrets encore :

Si vous vouliez aimer, qui vous veut secourir,

ACRISE.

Tout mon secours dépend seulement de mourir.

LA BOURGEOISE.

865   Ce dessein imprudent offense un honnête homme,

Cherchez d'autre remède au mal qui vous consomme.

Un amour par un autre aisément se détruit,

Recevez mon conseil, vous en aurez le fruit.

ACRISE.

Votre conseil est bon à qui le pourrait suivre.

870   Mais pour moi qui ne puis changer d'amour ni vivre,

C'est me parler en vain, que de me conseiller,

C'est par des coups mortels ma douleur réveiller.

LA BOURGEOISE.

Vous savez toutefois, quel feu que soit le vôtre,

Que vous la devez voir entre les bras d'un autre,

875   Que c'est le seul Atis qui la doit posséder,

Vous êtes trop amis pour ne la lui céder,

Il est premier en date, et dans cette journée

On les verra tous deux sous le joug d'hyménée,

Croyez-moi donc, Acrise, éteignez votre ardeur,

880   Je sais qu'une beauté que retient la pudeur,

Amoureuse de vous se serait présentée,

Mais elle craint de voir sa flamme rejetée,

Elle ne cède point à Cloris en beauté,

Où vous manquez d'espoir, manquez de fermeté,

885   Et vous serez content le reste de votre âge.

ACRISE.

Adieu, je ne saurais souffrir votre langage,

J'aime Cloris de vrai, mais j'aime Atis aussi,

C'est sur quoi je venais rêver tout seul ici.

Nous parlerons ailleurs des beautés que vous dites,

890   Sur votre seul rapport, j'estime ses mérites.

ACRISE, seule.

Ô Dieu, que j'ai souffert avec cette importune,

Et que ce qu'elle a dit accroît mon infortune :

Je me doute que c'est, je lis dedans son sein,

Et tout ce qu'elle fait, se fait avec dessein,

895   Ennemi conjuré du repos de mon âme,

Amour éteins en moi la vie, ou bien ma flamme :

Je trompe mon ami sous ma feinte froideur,

Je cache pour Cloris une secrète ardeur.

Atis que diras-tu quand tu sauras mon crime,

900   Plut à Dieu que la terre ouvrit un large abîme,

Qui dut, pour te venger, à tes yeux m'engloutir,

Ou que tu pusses voir quel est mon repentir.

Je le puis venger seul d'une action si lâche,

Et mon sang seulement en peut laver la tâche.

SCÈNE VI.
Acrise, Atis.

ACRISE.

905   Le voici.

ATIS.

  Cher ami, tout seul en ce lieu ci,

C'est être bien pressé de quelque grand souci.

ACRISE.

Le souci qui me ronge est chose passagère,

Qui ne me peut donner qu'une peine légère,

Mais vous que l'on doit voir bientôt sous les liens,

910   Dont la coutume assemble, et le corps, et les biens,

Comment gouvernez-vous, et Cloris, et Florise ?

ATIS.

Je n'aime point Cloris, et l'autre me méprise.

ACRISE.

Vous l'avez toutefois obligée en un point,

Qu'un peu d'ingratitude à ses mépris se joint,

915   Quoi qu'à dire le vrai, j'estime sa prudence,

Qui veut par ses rigueurs vous ôter l'espérance,

Sachant que Cloris seule est pour vous posséder,

Elle méprise ainsi ce qu'elle doit céder.

ATIS.

Tu devines ami, ce qui me désespère :

920   Je suis outre cela tourmenté de mon père,

Qui veut même aujourd'hui conclure avec Cloris

Ce que j'ai différé si souvent à Paris.

Toutefois si Florise avait reçu ma flamme,

Si quelque trait d'amour avait touché son âme,

925   Ni père, ni respect d'alliance, ou de bien

Ne saurait empêcher que je ne fusse sien.

Quand elle me devrait être toujours cruelle,

J'aimerais mieux mourir que de vivre sans elle :

Mon père qui se sert du pouvoir paternel

930   Ne se contente pas d'un acte solennel.

Il veut même aujourd'hui passer au mariage,

Et croit qu'avec Cloris est tout mon avantage :

Mais je mourrai plutôt, j'ai trop d'affection

Pour en venir jamais à l'exécution,

935   Non pas que je ne sois extrêmement blâmable

De n'aimer point Cloris que chacun trouve aimable,

ACRISE, dit ce vers tout bas.

Dis plutôt que chacun adore sa beauté :

ATIS.

Qui pourrait aux plus grands ôter la liberté,

Et des coeurs les plus forts faire rendre les armes.

940   Cependant pour moi seul elle n'a point de charmes,

Mon inclination est engagée ailleurs,

Elle n'a pas pour moi de mouvements meilleurs :

Elle fuit comme moi ce que mon père presse,

Je l'aime comme soeur, non pas comme maîtresse,

945   Et je ne sais que c'est, depuis le premier jour

Qu'on m'a voulu contraindre, on m'a privé d'amour :

Depuis j'ai vu Cloris dans des désavantages

Que je ne trouve point sur les autres visages.

ACRISE.

Et Florise vous plaît ?

ATIS.

Plus que tous les humains.

ACRISE, dit ces trois premiers vers tout bas.

950   On mésestime ainsi ce qu'on a dans les mains,

Il n'aime point Cloris, et si l'y veut contraindre :

De ceci je ne sais qu'espérer, ni que craindre.

Pressons le là-dessus, mais Florise vous fuit :

Laissez qui vous méprise, et dont l'amour vous nuit,

955   Votre père qui veut que Cloris vous possède,

Vous ôte absolument tout espoir de remède.

ATIS.

La mort est un remède assuré pour tous ceux

Qui dans leur passion sont forcez ou déçus.

ACRISE, tout bas.

Hélas ! C'est pour moi seul que ce discours s'éclate.

ATIS.

960   Et sans un peu d'espoir dont mon âme se flatte,

Je serais déjà mort au milieu des ennuis

Que je souffre à toute heure en l'état où je suis,

Cher ami jusqu'ici j'ai fait tout mon possible,

D'aimer autant Cloris comme cette insensible :

965   Mais je n'ai jamais peu, Florise a des appas

Que les autres beautés en mon endroit n'ont pas.

ACRISE.

L'amour est un démon régnant dans l'insolence,

La Raison doit pourtant régler sa violence.

ATIS.

La Raison en amour est un Dieu sans autel,

970   Aimer comme tu dis, n'est pas être mortel.

Toi qui sans passion vois les choses plus belles,

Tu pus fuir, Acrise, ou bien approcher d'elles,

Et pour moi, dont l'amour est sans comparaison

Par-dessus les efforts de toute la raison :

975   Je souffrirai la mort plutôt que de m'en taire.

ACRISE.

Mais qu'en espérez-vous, vous étant si contraire ?

ATIS.

J'en espère bientôt, ou l'amour, ou la mort,

Et j'y veux seulement faire un dernier effort,

Si Florise s'obstine à m'être inexorable,

980   Je m'empêcherai bien d'être plus misérable,

Il vaut bien mieux mourir que de languir toujours.

ACRISE.

Dieu veuille que l'effet soit contraire au discours,

Nous mourons bien souvent auprès d'une maîtresse,

Mais éloignant l'objet, cette fougue nous laisse.

ATIS.

985   Tu me donnes sujet, ami, de te blâmer,

Tu fais bien l'ignorant dans les façons d'aimer.

Je t'ai vu toutefois en des passions fortes

Pour ces grandes beautés que tu dis être mortes.

ACRISE.

Ne me remettez point dans mes ennuis passés,

990   J'en ai souffert beaucoup, et souffre encore assez.

ATIS.

N'en parlons doncques plus, et t'assure que j'aime

Cette ingrate beauté cent fois plus que moi-même,

Et que rien que la mort ne m'en peut dégager.

ACRISE.

Je voudrais toutefois vous pouvoir obliger,

ATIS.

995   Tu le peux, en m'aidant, à conduire ma feinte,

Où mon âme pourtant sera dans la contrainte,

Car je veux essayer de piquer ses esprits,

Avecque des froideurs qui montrent du mépris.

Et quoi que mon désir soit contraire à ma bouche.

1000   Je pourrai découvrir si ma feinte la touche.

ACRISE.

C'est véritablement le prendre comme il faut,

C'est naturellement qu'elles ont ce défaut,

Témoignez de l'amour, elles sont rigoureuses,

Si vous les méprisez, elles sont amoureuses.

ATIS.

1005   Par ce moyen encor mon père satisfait,

Ne me pressera plus, peut-être, comme il fait.

ACRISE, tout bas.

Plût à Dieu qu'à ton gré tes desseins s'accomplissent :

Mais je n'espère pas que les miens réussissent,

Je suis trop malheureux, et le Ciel justement

1010   À ce perfide coeur donne le châtiment.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Florise, Atis.

FLORISE.

Toujours le même Atis, et les mêmes paroles,

Toujours dans le discours de vos passions folles :

Je vous l'ai dit cent fois, vous travaillez en vain [.]

ATIS.

Je serai donc toujours votre objet de dédain,

1015   Et mon ardente amour toujours infortunée,

Verra votre rigueur à ma perte obstinée,

FLORISE.

C'est à recommencer, nous n'aurions jamais fait,

Adieu, parlez tout seul, ce discours me déplaît.

ATIS.

Tu méprises ainsi l'amour que je te porte,

Il dit ce demi-vers tout bas.

1020   La voilà qui s'arrête, orgueilleuse n'importe,

Va t'en, ingrate, va, je te ferai sentir

Tes mépris tôt ou tard, avec le repentir,

Il ne te souvient plus que mon bras t'ait sauvée

Des mains du Fanfaron qui t'avait enlevée,

1025   Et que sans mon secours, cette rare beauté

Eut été mise en proie à sa brutalité.

Pour ces gens seulement tu conserves tes grâces,

C'est pour eux seulement que tu fondras tes glaces.

Je jure par le jour, dont je vois la clarté

1030   Que je romps tous les fers dont j'étais arrêté,

Ce portrait où je vois paraître ton visage,

De honte, et de dépit me grossit le courage.

Mais ôtons cet objet, indigne de nos yeux,

Et qu'en mille morceaux il demeure en ces lieux.

Atis s'en va.

FLORISE, seule se montrant.

1035   Ah ! Qu'est-ce que je sens, d'où vient cette faiblesse,

C'est tout de bon qu'Atis à cette heure me laisse.

Où vas-tu, brave Atis, pourquoi fuis tu de moi ?

Reviens, Atis, reviens, je veux parler à toi,

Je t'appelle, reviens, c'est Florise, elle-même,

1040   Qui t'ayant méprisé, te jure qu'elle t'aime,

S'il revenait, pourtant je ne lui dirais mot :

Ah ! Que ma passion éclatera bientôt.

Reviens, et tu verras ton orgueilleuse amante,

Qu'une nouvelle ardeur à ton sujet tourmente.

1045   Toutefois ces discours ne sentent pas leur bien,

Atis est à Cloris, il ne peut être mien :

N'importe pas, reviens, Atis, je t'en supplie,

Ô Dieu ! Jusqu'à quel point est venu ma folie.

Je l'aime sans savoir d'où me vient ce désir,

1050   Ah ! Que s'il revenait il me ferait plaisir.

Mon âme maintenant diversement portée

Est de mille transports tout d'un coup agitée,

Ce qui le plus me presse est un secret soupçon,

Que sa flamme pour moi ne devienne un glaçon,

1055   Reviens, Atis, reviens, et Florise t'assure

Que de tout le passé tu recevras l'usure.

Je crains que son courroux trop justement épris

Ne pardonne jamais mon injuste mépris.

Tu m'as juré cent fois d'aimer plus que ta vie

1060   Celle dont les rigueurs traversaient ton envie,

Et toutefois, cruel, tu viens de déchirer

Son portrait qu'on t'a vu mille fois adorer.

Hélas ! Le déchirant tu m'as arraché l'âme,

Et d'un coeur tout glacé, fait un coeur tout de flamme.

1065   Reviens doncques, reviens, et tu seras content,

Mais je l'appelle en vain, personne ne m'entend :

Voici pourtant quelqu'un, couvrons notre tristesse.

SCÈNE II.
La Bourgeoise, Florise.

LA BOURGEOISE.

À quoi se divertit en ce lieu ma maîtresse,

Seule, et mélancolique à la fin je vois bien

1070   Que votre coeur ressent autre feu que le mien,

On a beau résister, une persévérance

Nous amollit le coeur lors que moins on y pense,

Les services d'Atis, et ces fortes ardeurs,

Dont il a combattu si longtemps vos froideurs,

1075   Vous ont en fin vaincue, et fait rendre les armes,

Vous changez de couleur, vous essuyez vos larmes,

C'en est fait, confessez, qu'amour en fin vainqueur

Pour les beautés d'Atis vous a blessé le coeur.

Vous pouvez franchement dire votre pensée,

1080   L'honnêteté n'est [pas] en aimant offensée,

Ce n'est rien qu'une erreur, et nous pouvons aimer,

Sans donner le sujet de nous faire blâmer.

FLORISE.

Hélas ! J'aime, il est vrai, mais mon amour soudaine,

S'est formée en mon sein par un effet de haine,

1085   Atis ne m'aime plus, il s'est avec raison,

Par un juste dépit tiré de sa prison,

Il vient de m'en donner un signe manifeste,

Regarde ce portrait, et juge après du reste.

LA BOURGEOISE.

Atis l'aurait-il mis en morceaux comme il est ?

FLORISE.

1090   Lui-même, et pense après si Florise lui plaît,

Si ce n'est pas montrer une haine bien forte,

Puisque jusqu'à ce point la colère l'emporte.

LA BOURGEOISE.

Quoi que cette action témoigne du mépris,

On lui verra bientôt rappeler ses esprits.

1095   Il n'est pas si mauvais comme il le vous fait croire

L'on n'efface jamais l'amour de sa mémoire,

Et ce n'est pas le mal qui doit le plus fâcher,

Votre esprit se devrait autre part attacher,

Clerandre veut qu'Atis, et Cloris se marient,

1100   Et qu'aujourd'hui les lois ensemble les allient,

Il passe bien plus outre, assuré dessus vous,

Puisqu'il vous veut donner Acrise pour époux.

Voyez donc là-dessus ce que vous devez faire,

Acrise est obligeant, et capable de plaire.

FLORISE.

1105   Acrise a du mérite, il le faut confesser,

Mais lorsque là-dessus on me voudrait presser,

Clerandre se verrait éloigné de son compte.

LA BOURGEOISE.

Ce refus, toutefois, viendrait à votre honte,

En vous donnant Acrise, il veut vous obliger,

1110   Vous aurez bien du mal de vous en dégager,

Et la nouvelle ardeur dont votre âme est éprise,

N'espérant plus, Atis brûlera pour Florise.

FLORISE.

Quoi qu'il puisse arriver, je sais bien toutefois

Que c'est du seul Atis que je suivrai les lois.

1115   S'il épouse Cloris, tiens toi pour assurée

Que ma vie n'ét[ait] pas pour être de durée.

Hélas ! Si je pouvais parler encor à lui,

Et qu'il vit là dedans l'effort de mon ennui,

Je serais satisfaite en ma passion vaine[.]

LA BOURGEOISE.

1120   Je ferai mes efforts pour vous tirer de peine.

Je vais tout de ce pas prendre l'occasion

De vous pouvoir servir dans votre passion :

Cependant résistez au dessein de Clerandre,

Et ne vous laissez pas en ce sujet surprendre.

1125   Je le veux ramener à quel prix que ce soit,

Elle dit ce vers tout bas.

Si tu le crois pourtant ton désir te déçoit.

FLORISE.

Que tu m'obligeras par un si bon office,

LA BOURGEOISE.

Je vous veux en cela signaler mon service.

Adieu, voici venir cet importun Amant

1130   Qui me trouble l'esprit de son fâcheux tourment.

SCÈNE III.
Climant, La Bourgeoise.

CLIMANT.

Je crains que mon abord ne vous soit incommode.

LA BOURGEOISE.

Voila des compliments qui sont bien à la mode,

Et vous avez raison, si je ris à quelqu'un

Vous croyez que le voir, et l'aimer ne soit qu'un.

1135   Je suis d'une humeur libre, et nullement méchante :

Je parle avecque l'un, avec l'autre je chante,

Voulez-vous en m'aimant régler mes volontés,

Et me faire souffrir vos importunités,

J'aimerais mieux cent fois en naissant être morte,

1140   Il n'est pas temps encor de vivre de la sorte :

Obligez-moi Climant, vivons d'autre façon,

Je ne suis plus au temps de recevoir leçon.

Si vous m'aimez, aimez tout ce que je désire,

Et dans mes actions ne trouvez rien à dire.

1145   Chacun vous fait ombrage, et l'on croit à vous voir

Que vous ayez acquis sur moi quelque pouvoir.

CLIMANT.

Au contraire je veux par mon obéissance

Montrer que vous avez sur moi toute puissance :

Je vous aime à tel point, que si vous le voulez

1150   Nous verrons nos plaisirs à ceux d'Atis mêlez.

Il doit avoir Cloris, et son ami, Florise,

Et Clerandre en doit seul accomplir l'entreprise.

LA BOURGEOISE.

Vous pariez bien vite, Acrise y consent-il :

Savez-vous si Florise accepte ce parti.

CLIMANT.

1155   Mon maître qui peut tout sur ces quatre personnes

Leur fera bien trouver ces alliances bonnes.

LA BOURGEOISE.

Êtes vous assuré que ce soit son désir,

Et quand il le voudrait, qu'il en eut du plaisir.

CLIMANT.

Que ce soit son désir, il me l'a dit lui-même,

1160   Et son contentement n'en peut être qu'extrême.

LA BOURGEOISE.

Quand cela sera fait, assurez-vous Climant

Que je travaillerai pour votre allégement.

Adieu, vivez content après cette promesse,

CLIMANT.

Adieu, tu seras prise avecque ta finesse.

LA BOURGEOISE, seule.

1165   De ton maître, et de toi les desseins traversez,

Par mes inventions se verront renversez :

J'avais déjà de loin prévu cette menée :

Mais ils ne sont pas près de voir cet hyménée,

Florise m'a déjà là-dessus témoigné

1170   Que son désir en est tout à fait éloigné.

Et de peur qu'elle soit de Clerandre pressée

Je lui vais confirmer encor cette pensée.

SCÈNE IV.

ATIS, seul.

À quel point me vois-je réduit,

Tout m'est contraire, tout me nuit,

1175   Monstre d'Amour, et de Fortune :

Acrise, tes discours sont vains,

Tu n'oserais tendre les mains

À la mort qui nous est commune,

Et toutefois la vie agréable aux humains

1180   Est le seul mal qui t'importune.

Mais l'on a beau m'en divertir,

Je suis résolu de partir,

La mort nous ouvre mille portes,

Et quoi que fasse mon malheur

1185   Par un effort de ma valeur

Il faut mon âme que tu sortes,

Ou qu'à la fin cédant aux coups de la douleur

Tu laisses le corps que tu portes.

Dans les déplaisirs que je sens,

1190   Celui qui presse plus mes sens

Est d'avoir osé dire, j'aime

Silvie, Atis, Cloris, Amour,

Que j'offense par mon séjour :

Excusez mon erreur extrême,

1195   Car devant que la nuit ait fait mourir le jour,

Je vous vengerai de moi-même.

Cloris qui règnes dans mon sein,

Qui m'as empêché le dessein

Que j'avais de m'ôter la vie :

1200   Hélas ! Tu n'as rien avancé,

C'est un ouvrage commencé

Du temps que je perdis Sylvie :

Et je crois justement que je suis trépassé

Depuis qu'elle me fut ravie.

1205   Mais ce sont des discours en l'air,

Il faut faire, et ne point parler,

C'est trop longuement la survivre,

Quelque raison qu'on peut chercher

Ne me saurait plus empêcher :

1210   Il faut qu'en fin je me délivre,

Ou que dans quelque bois, ou sur quelque rocher

Je trouve un chemin pour la suivre.

Allons donc, et quittons ces lieux,

Ou je n'ose lever les yeux :

1215   Plein d'une honte légitime,

Qui par de violents efforts

Cause en mon âme de remords,

Dont la violence m'opprime

Et me fait désirer d'être au nombre des morts

1220   Pour mieux pouvoir cacher mon crime.

La mort est le repos où je dois m'arrêter

Et toutefois Cloris me le veut contester :

Non, non, il faut mourir, mes espérances vaines

Ne feraient qu'augmenter à toute heure mes peines.

1225   C'est m'amuser en vain, Cloris dépend d'autrui

Atis ne l'aime point, mais il n'est pas à lui

Quoi que sa passion me puisse ici promettre,

Le pouvoir paternel le peut bientôt remettre,

C'est pourquoi sans chercher ailleurs quelque conseil,

1230   Allons en autre Ciel voir luire le soleil,

Attendant que le temps use ma triste vie,

En adorant Cloris, et la morte Sylvie.

SCÈNE V.
Clerandre, Atis.

CLERANDRE.

Ne me contestez rien, suivez ma volonté,

Vous avez abusé longtemps de ma bonté :

1235   Mais je veux aujourd'hui que mon fils m'obéisse,

Et que sa répugnance en mon endroit finisse.

Ai-je nourri Cloris pour autre que pour vous,

Et ne devez vous pas être un jour son époux,

Qu'on ne me parle plus de l'amour de Florise,

1240   C'est pour récompenser le mérite d'Acrise,

Vos folles passions ne me contentent pas,

Cloris ne manque point ni de bien, ni d'appas.

ATIS.

Excusez s'il vous plaît ma désobéissance,

Ce que vous désirez n'est pas en ma puissance,

1245   L'impérieux Démon qui règne dans mon sein

Voulant vous obéir détourne mon dessein,

Comme je fuis Cloris, elle me fuit de même,

Monsieur désirez-vous que de force je l'aime :

Quel plaisir aurez-vous, nous contraignant tous deux,

1250   C'est désarmer l'amour et de traits, et de feux,

Vous nous verrez mourir vivants dans le divorce

Que met dans les maisons un hymen fait de force.

CLERANDRE.

Vraiment je suis ravi de vos instructions,

Et de votre prudence en vos affections :

1255   Votre âge le permet, et votre expérience

En pareils accidents a fait votre science,

Vous n'aimez point Cloris, son accueil n'est pas doux,

Ma foi je suis d'avis qu'elle coure après vous,

Qu'elle se passionne, et qu'elle vous caresse,

1260   Tandis que vous aurez Florise pour maîtresse,

Qui vous fuit, vous méprise, et se plaint hautement

Que vous la poursuivez trop importunément.

J'ai voulu quelque temps, encor que je le visse,

Croyant de vous lasser, excuser votre vice,

1265   Mais voyant aujourd'hui qu'il était dans l'excès

Que je n'en pouvais plus attendre un bon succès :

Je vous veux faire voir que je suis votre père,

Et que ma volonté vous doit seulement plaire :

C'est pourquoi sans user de réplique je veux

1270   Que vous aimiez Cloris, qu'elle seule ait vos voeux.

ATIS, seul.

Père dénaturé qui veut forcer ma flamme,

Qui veux à ta façon disposer de mon âme,

Et qui pour augmenter davantage mon mal

D'Acrise mon ami veux faire mon rival,

1275   Non, non, auparavant que tes voeux s'accomplissent,

Que contre mon amour tes desseins réussissent,

Le sang dont la vigueur anime tout ce corps

Avec mes propres mains en sera mis dehors :

Après donne à ton fils une femme à ta mode,

1280   Et fais que mon amour à ton sens s'accommode,

Hélas ! En quel état me vois-je ici réduit

Celui qui m'a fait naître à cette heure me nuit

Ô Dieu que la raison, et la prudence humaine

Aux affaires d'amour est une chose vaine,

1285   Mon père croit de faire un coup bien important,

Mais il se trompera dans l'hymen qu'il attend,

Voulant faire mon bien, à ma perte il s'obstine,

Et me donnant Cloris, il cherche ma ruine.

Il croit que la rigueur qu'il vient de témoigner

1290   Me peut absolument de Florise éloigner.

Qu'il sache que l'amour dans son âme glacée

Est contraire à celui que j'ai dans la pensée,

Que la jeunesse seule approche des autels

De ce puissant Démon qui maintient les mortels.

1295   C'est lui qui fait nos choix, et dispose nos âmes

À suivre les objets qui font naître nos flammes.

Lorsque sa passion a gagné nos esprits,

Hormis l'objet aimé, tout nous est à mépris,

Qu'elle soit orgueilleuse, ou qu'elle me méprise,

1300   L'objet de mon amour sera toujours Florise.

Quoi qu'elle ait négligé mon ardente amitié,

Qu'elle ait vu mes tourments sans en avoir pitié

Que sa cruelle humeur à ma perte obstinée

Ne m'ai jamais fait voir une bonne journée.

1305   Je l'aime toutefois avec un tel transport,

Que de vivre sans elle, est être déjà mort.

Mourons doncques, mourons, puis qu'il est impossible

De la rendre jamais à ma douleur sensible :

J'ai blasphémé contre elle, et ma témérité

1310   A rompu le portrait de sa rare beauté.

Acrise, tu devais détourner mes folies,

Et non pas me pousser à ces folles saillies.

Dieu qui vois clairement dans le coeur des humains,

S'il m'a voulu tromper, le foudre est en tes mains,

1315   Les discours qu'il m'a fait me donnent de l'ombrage,

Et font naître en mon sein une jalouse rage.

Il a tâché cent fois d'amortir mes ardeurs,

Me faisant voir Florise avec mille froideurs,

Et me pressant toujours d'obéir à mon père,

1320   Dans ce nouveau soupçon que faut il que j'espère,

[Car] Mon père avec lui ne sont tombez d'accord,

Que pour m'ôter Florise, et me donner la mort :

Acrise aime Florise, et quoi qu'il veuille feindre,

Il peut malaisément devant moi se contraindre,

1325   C'est de lui que me vient tout le mal que je sens.

La jalousie, Atis, te pervertit les sens.

Pense à ce que tu dis, n'accuse point Acrise,

Les auteurs de ton mal sont ton père, et Florise,

Il est trop ton ami, ne vois-je pas venir

1330   Devers moi La Bourgeoise, il faut l'entretenir,

C'est elle qui me peut résoudre sur ce doute,

C'est elle seulement que ma Florise écoute.

Sachons ce qu'elle a dit, et si mes feints mépris

Auront eu le pouvoir de toucher ses esprits.

SCÈNE VI.
La Bourgeoise, Atis.

LA BOURGEOISE.

1335   Atis est seul ici comme je le désire,

Il faut lui bien mentir en ce que je vais dire,

Nous pouvons en amour mentir même aux Dieux,

ATIS.

Et bien quel bon Démon te conduit en ces lieux :

Florise en son orgueil est elle satisfaite,

1340   D'avoir vu qu'à la fin ma chaîne s'est défaite,

Que j'ai rompu les fers dont j'étais arrêté,

Et qu'enfin la raison m'a mis en liberté.

LA BOURGEOISE.

J'en suis au désespoir, il faut que je le di[s]e,

Et je me doute ici de quelque perfidie.

1345   Elle s'en est émue aussi peu qu'un rocher

Est ému par les flots qui le viennent toucher :

Au contraire elle croit de vivre plus heureuse.

ATIS.

Croirais-tu qu'elle fut de quelque autre amoureuse :

Tu sais tous les secrets, parle m'en franchement,

1350   Et ne me cache point quel est ton sentiment.

LA BOURGEOISE.

Je ne sais qu'en juger, mais depuis que Clerandre

A dit que sur Acrise elle pouvait prétendre :

Elle vit plus contente, et montre à découvert

Qu'à ce nouveau parti son coeur est tout ouvert.

1355   Ainsi si vous croyez celle qui vous conseille,

À l'amour de Cloris prêtez aussi l'oreille.

Laissez-là cette ingrate, et n'y pensez jamais.

ATIS.

C'est à quoi mon esprit se résout désormais.

LA BOURGEOISE.

Cloris a des appas pour le moins autant qu'elle,

1360   Et ne vous sera pas comme l'autre cruelle,

Aussi bien votre père avecque passion

Tache de vous porter à cette affection.

ATIS.

Je le sais, mais dis moi, espères tu qu'Acrise

Se porte avec ardeur à l'amour de Florise.

LA BOURGEOISE.

1365   Il n'en faut point douter, il en est si content.

Qu'avec mille plaisirs cet hymen il attend,

Et Florise de même attend cette alliance,

À ce que je puis voir avec impatience,

ATIS.

Adieu, tu me verras la dessus satisfait.

Il dit ce vers tout bas.

1370   Mais sa mort ou la mienne en préviendra l'effet.

LA BOURGEOISE, seule.

Le voila bien surpris, ce n'est pas tout encore,

Il ne faut pas qu'il parle à l'objet qu'il adore.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

LA BOURGEOISE, seule.

C'en est fait, ni Cloris, ni Florise aujourd'hui

Ne me peuvent donner aucun sujet d'ennui,

1375   Clorise est mariée autant vaut à cette heure,

Et Florise obstinée en son dessein demeure,

Encor qu'elle ait perdu tout espoir pour Atis

On lui propose en vain tous les autres partis

Résolue à souffrir toute sorte de chose,

1380   Devant que son esprit, autrement se dispose.

Ou qu'en faveur d'Acrise elle engage sa foi

L'aimable Acrise ainsi ne peut être qu'à moi.

Voyons le derechef et sondons sa pensée

Faisant pour son sujet la désintéressée

1385   Une fille d'esprit en cachant son dessein

A la glace à la bouche et le feu dans le sein.

Mais je crois que voici notre nouvelle amante,

Qui pour l'amour d'Atis seule ici se lamente,

Il la faut consoler le mieux que nous pourrons

1390   Sans parler toutefois du mal que nous souffrons.

Qu'est ceci ma maîtresse avez-vous donc envie

De passer en soupirs le reste de la vie ?

Elle aborde Florise qui soupire.

Reprenez cette humeur que j'ai vue autrefois

Se moquer de l'amour et rire de ses lois.

1395   J'ai honte de vous voir si lâchement rendue,

Vous vous étiez si bien contre lui défendue.

Atis quand il voudrait ne vous peut secourir.

SCÈNE II.
Florise, La Bourgeoise.

FLORISE.

N'espérant rien en lui je veux aussi mourir,

Tu m'y vois résolue et je mourrai contente,

1400   Si je savais qu'encor sa flamme fut constante

Et qu'il sut que mon coeur est touché vivement

Du regret de l'avoir traité si rudement.

Mais il sait que toujours je me suis opposée

Aux desseins amoureux de son âme embrasée,

1405   Et que par mes rigueurs, j'ai toujours combattu

Les efforts de sa flamme et ceux de sa vertu.

C'est le seul déplaisir qui tourmente mon âme

Dans les grands mouvements de ma nouvelle flamme

Dis moi donc si je puis me promettre le bien

1410   D'avoir encore un coup son aimable entretien.

LA BOURGEOISE.

Je ne puis lui parler quelque soin que j'en prenne,

Son père avecque lui maintenant se promène,

Vous m'étonnez pourtant, de voir qu'un seul moment,

Cause après vos mépris un si grand changement

1415   Vous n'y penserez plus étant femme d'un autre

Et vous n'y perdez rien Acrise sera vôtre,

Clerandre mariant son fils avec Cloris

Vous donne avec Acrise un grand bien à Paris.

FLORISE.

Acrise et tous les biens sont loin de ma pensée,

1420   Y songeant seulement ma flamme est offensée.

LA BOURGEOISE.

Et l'aimez vous si fort ?

FLORISE.

Oui je l'aime à tel point

Que la perte d'Atis à la mienne se joint.

LA BOURGEOISE.

À vous ouïr parler je suis hors de mesure

Où je manque de foi, votre discours m'assure,

1425   Atis vous aime encor ?

FLORISE.

  Ah mes dédains passés

Pour mes désirs ardents rendront les siens glacés[.]

LA BOURGEOISE.

Croyez moi seulement quoi que son père fasse

Il vaincra tout trouvant des feux pour de la glace,

Voici venir Cloris sachez couvertement  [ 4 Courvertement : D'une manière couverte, cachée. [L]]

1430   Touchant l'Amour d'Atis, quel est son sentiment,

Cependant je m'en vais travailler en amie

Elle dit ce vers tout bas.

Qu'au besoin la prudence est en elle endormie

Elle se fie en moi, mais elle en a raison

Comme d'aimer Atis si fort hors de saison.

FLORISE, voyant Cloris qui fait semblant de se retirer.

1435   À quel sujet Cloris, fuyez vous ma rencontre

Craignez vous qu'à mes yeux votre flamme se monstre ?

Non non, vous me pouvez découvrir franchement

D'où vient à l'impourvue ce mécontentement,

Je suis trop votre amie et quoi que l'on en croie,

1440   J'aimerais mieux mourir que troubler votre joie.

Il est bien vrai qu'Atis a fait voir aujourd'hui

Qu'il voulait m'obliger, mais je n'ai rien de lui,

Et vous ne devez pas croire que je l'oblige

A toutes les froideurs dont votre âme s'afflige :

1445   Au contraire l'on sait que j'ai fait mon pouvoir

De le tenir toujours dans un juste devoir ;

Il vous est accordé pour mari de Clerandre,

Et je ne voudrais pas sur vos droits entreprendre.

CLORIS.

Hélas c'est le sujet de tous mes déplaisirs

1450   Que vous ne vouliez pas contenter ses désirs,

Je voudrais que pour vous Atis fut tout de flamme,

Que vous eussiez pour lui la même ardeur dans l'âme

Et que Clerandre en fut avecque vous d'accord,

La douleur dessus moi, ne ferait plus d'effort.

FLORISE.

1455   Vous m'étonnez ma soeur, et suis toute confuse.

CLORIS.

Une fausse apparence en ceci vous abuse,

Allons dedans ma chambre, et là tout à loisir

Vous saurez le sujet de tout mon déplaisir.

SCÈNE III.

ATIS, seul.

Étranges mouvements où ma fureur me porte,

1460   Faut-il qu'avecque lui je vive de la sorte ?

Acrise à qui je dois le bien de la clarté,

Qui m'a tant obligé, que j'ai tant respecté,

Pour un simple soupçon dont j'ai l'âme saisie

Doit bientôt en ce lieu suivre ma frénésie

1465   Je l'ai fait avertir qu'un désir inhumain

M'obligeait de le voir son espèce à la main,

Qu'il m'avait offensé, que toute mon envie

Était que l'un des deux rendit bientôt la vie.

Il a le coeur trop bon pour manquer au duel

1470   Grand Démon de l'amour, toi qui fais cet appel

Qui forces ma raison, et qui pour te complaire,

Fais rompre avec Acrise une amitié de frère

Fallait-il pour avoir été trop amoureux

Que je fusse à ce point aujourd'hui malheureux ?

1475   N'était-ce pas assez que la beauté que j'aime,

Méprisât mon ardeur et mon amour extrême,

Et que pour ennemis j'eusse dans cet amour

Florise avec celui qui m'a fait voir le jour

Sans m'engager encore pour accroître mes peines

1480   De perdre mon ami pour des chimères vaines.

Je puis rompre pourtant le cours à ces malheurs,

Mon épée et ma main finiront mes douleurs.

Quoi je manque de coeur à pousser cette épée,

Qui devrait dans mon sang être déjà trempée :

1485   Non non il faut mourir plutôt qu'être engagé,

A perdre cet ami qui m'a tant obligé.

Atis où penses-tu ? Florise a trop de charmes

Pour la pouvoir céder que par le droit des armes,

Au moins de quel côté que se porte le sort

1490   Mon amour paraîtra dans ce dernier effort

Si je meurs contestant une beauté si grande

Malgré tout mon malheur j'ai ce que je demande

Peut-être quand la mort m'aura fermé les yeux

Si quelque bon démon la conduit en ces lieux

1495   Voyant dedans mon sang nager encor mon âme

Elle me donnera des soupirs pour ma flamme ;

Et mêlant à mon sang quelque goutte de pleurs,

La perle et les rubis, se verront sur les fleurs,

Que si j'ai l'avantage elle pourra connaître

1500   La force de l'amour qu'elle a peu faire naître,

Et que sans nul respect de parents n'y d'amis

J'aurai pour son sujet tous les crimes commis.

Soyons donc résolu de suivre l'entreprise

De mourir vaillamment ou d'avoir seul Florise.

ACRISE, sans voir Atis qui l'attend.

1505   Nous voici près du lieu qu'Atis nous a prescrit,

Hélas que de malheurs, que de troubles d'esprit

Faut-il pour aggraver encore mon offense,

Que pour la soutenir, je me mette en défense,

Après avoir commis une méchanceté

1510   De la vouloir défendre est double lâcheté.

ATIS, voyant Acrise.

Voici venir Acrise avec mine ce semble,

D'être mal satisfait de quereller ensemble.

Mais il y faut périr : Acrise c'est le lieu

Où nous devons vider la querelle d'un Dieu,

1515   Et que sans nul respect de l'amitié passée,

Tu dois faire raison à mon âme offensée.

ACRISE.

Cher ami si le Ciel ne m'en eut empêché

Ma main t'aurait déjà vengé de ce péché,

Mais il a réservé pour ton bras cet ouvrage,

1520   Atis je t'ai trahi que veux-tu davantage,

Ouvre, ouvre moi ce sein, arrache moi le coeur,

Et monstre des effets de ta juste rigueur.

ATIS.

C'est une lâcheté de parler de la sorte,

Défendez vous, l'honneur des armes vous y porte :

1525   Vous m'avez offensé par vos soumissions,

Plus fort que par l'aveu de vos affections :

Je n'eusse cru jamais votre âme si traîtresse,

Et sans tant de discours contentons la maîtresse.

ACRISE.

Puis que vous m'y forcés je veux vous contenter,

1530   Il est vrai j'ai voulu sur vos droits attenter,

Et si le Ciel est juste il faut que votre lame

En des ruisseaux de sang me face vomir l'âme.

SCÈNE IV.
Ardillan, Periandre, Atis, Acrise.

ARDILLAN.

Pour rentrer au chemin plus droit de Saint Germain

Il nous faut que je crois tourner à cette main,

ATIS.

1535   Acrise ce mépris davantage m'irrite,

Je crois de vous valoir de race et de mérite,

Ne vous négligez point vous vous méconterez.

ARDILLAN.

Voila deux cavaliers qui se sont mesurés

Et qui l'épée au poing s'efforcent de se nuire.

PERIANDRE.

1540   Allons les empêcher tous deux de se détruire

Généreux Cavaliers, qu'un sauvage dessein

A conduits en ce lieu pour s'entrouvrir le sein,

Réservez votre sang pour une autre entreprise,

ACRISE.

Vous de qui le secours ici me favorise

1545   Laissez le justement se venger dessus moi

Du crime que j'ai fait en lui manquant de foi,

J'ai trahi mon ami désirant ce qu'il aime

Dans cet amour encor je me trahis moi-même,

PERIANDRE.

Ô Dieu par quel chemin m'as tu conduit ici,

1550   C'est Camille lui-même, ah mon fils te voici !

ARDILLAN.

Bien heureuse rencontre,

ACRISE.

Ah mon père.

ATIS.

Je songe

Dedans l'étonnement où tout ceci me plonge[.]

ACRISE, désormais Camille.

Excusez mon erreur et ce qui s'est passé :

Et toi mon cher ami que j'ai tant offensé,

1555   Pardonne moi de même une secrète injure,

Qu'a commis contre toi mon amitié parjure.

ATIS.

Il est vrai que tu m'as offensé grandement,

Mais je pardonne tout à cet événement,

ARDILLAN.

Quelque Démon ami des uns comme des autres

1560   A conduit en ces lieux et vos pas et les nôtres.

CAMILLE.

Je ne sais qu'en juger mais je crois qu'aujourd'hui

Le Ciel par ce moyen finira notre ennui,

De ce commencement je tire un bon augure

D'un succès favorable après cette aventure.

ATIS.

1565   Bon pour toi cher ami d'espérer des plaisirs,

Toi qui trouves un père ami de tes désirs ;

Mais moi qui vois le mien si contraire à ma flamme,

Qu'il veut assujettir contre mon gré mon âme,

Je ne puis espérer que dans le désespoir,

1570   S'il persiste d'user un absolu pouvoir.

PERIANDRE.

Nous verrons de le rendre à vos voeux favorable.

ATIS.

Vous me serez alors plus que lui secourable,

Mais hélas votre fils s'y trouve intéressé,

Et c'est le seul motif de ce qui s'est passé.

PERIANDRE.

1575   Il n'a point d'intérêt dont il ne se défasse,

Assez heureux encor s'il est en votre grâce[.]

ATIS.

Dedans son intérêt mon père absolument

Est l'ennemi mortel de mon contentement,

Il veut donner Florise à votre fils, et j'aime

1580   Cette jeune beauté dans une ardeur extrême.

CAMILLE.

Et moi j'aime Cloris, et votre seul respect,

Et la peur que j'avais de me rendre suspect

M'a toujours fait tenir ma passion secrète[.]

ATIS.

Que je dois blâmer de ton humeur discrète,

1585   Hélas si tu m'avais parlé plus franchement

Je n'aurais point reçu du mécontentement,

Et t'estime heureux tu recouvres ton père,

Et le mien me sera peut-être moins sévère.

Allons le voir Messieurs vous lui ferez faveur

1590   Et recevrez de lui toute sorte d'honneur.

PERIANDRE.

Allons sur le chemin vous nous ferez entendre

Ce qu'à peine je puis confusément comprendre.

SCÈNE V.
Clerandre, La Bourgeoise, Cloris, Florise.

CLERANDRE, seul.

Je ne sais que juger de cet affaire ici,

Mille nouveaux pensers augmentent mon souci,

1595   Mon fils de quel côté que mon pouvoir le presse

Aime toujours Florise et sa beauté le blesse,

Cloris même répugne à suivre mon désir,

Et retient dans le sein un secret déplaisir,

On dit qu'elle aime Acrise et que mon fils la fâche,

1600   Qu'Acrise aime Cloris quoi que son feu se cache :

Le Ciel qui conduit tout pour le bien des humains,

Dans ces amours ici fait un coup de ses mains.

La prudence de l'homme aux Dieux n'est que sottise,

Pourquoi veux-je empêcher qu'Atis n'aime Florise ?

1605   Sa passion l'y porte et je veux toutefois

Lui faire aimer Cloris qui fait un autre chois,

La Bourgeoise à qui seule elles se communiquent,

M'a dit que toutes deux dans ces amours se piquent,

Je veux sur ce sujet voir Florise et Cloris,

1610   Et sonder en passant doucement leurs esprits,

Une fille aisément découvre sa pensée,

Lors que dans le discours elle est intéressée,

Les voici toutes trois : vos secrets importants,

Sont à bien deviner des affaires du temps,

Il parle à La Bourgeoise, à Florise et à Cloris.

LA BOURGEOISE.

1615   Nos secrets sont communs, et laissons les affaires

À ceux qui dans l'état se trouvent nécessaires.

CLIMANT, survenant.

Je vous viens avertir qu'Acrise et votre fils,

Depuis une heure ou deux ont quitté le logis,

Sans en savoir la cause, et je crains que leur fuite,

1620   Pour beaucoup de raisons soit de mauvaise suite.

CLERANDRE.

Ils ne se perdront point et s'aiment trop tout deux

Pour soupçonner jamais aucun débat entre eux,

Ils ne contestent pas une même maîtresse,

CLORIS.

Voila le seul sujet de toute ma tristesse,

1625   Je l'avais toujours cru qu'il ferait quelque effort,

Pour être en liberté de se donner la mort.

CLERANDRE.

Achevez ma Cloris il n'est plus de temps de feindre,

Ouvrez moi vos secrets vous n'avez rien à craindre.

CLORIS.

Ah Monsieur laissez moi je ne crains rien aussi,

1630   Acrise étant parti la mort est mon souci.

CLERANDRE.

Vous avez bien tenu votre flamme secrète.

CLORIS.

Secrète ou non, Acrise est ce que je regrette,

Pardonnez, s'il vous plaît à mes feux violents,

Puis qu'ils me laissent vivre ils ne sont que trop lents.

1635   Hélas que de malheurs s'attachent à ma vie,

Je t'avais à matin détourné cette envie,

Acrise que tes feux sont mal récompensés,

Amour n'avais-je point souffert encore assez ?

CLERANDRE.

Ne vous affligés plus et vous serez contente,

1640   Si Dieu veut aujourd'hui répondre à mon attente,

Acrise reviendra, mais quelles gens voici.

CLIMANT.

Ce sont des étrangers qu'Atis conduit ici,

Acrise est avec eux.

CLORIS.

Ô l'heureuse nouvelle !

Qui des bras de la mort tout d'un coup me rappelle.

SCÈNE VI.
Atis, Clerandre, Periandre, Cloris, Camille, Florise, Adrillan, La Bourgeoise, Climant.

ATIS.

1645   Avançons : nous voici venus heu[reu]sement,

Voila les deux objets de notre embrasement,

Et mon père qui vient devers nous avec elles,

Mon espoir déjà mort reprend ici des ailes,

Monsieur si le désir d'apprendre un accident,

1650   Ou le Ciel a montré son pouvoir évident,

Il parle à Clerandre.

Vous touche, obligez moi de me prêter l'oreille.

CLERANDRE.

Oyons donc en un mot cette grande merveille.

ATIS.

Celui que vous avez eu chez vous si longtemps,

Pour qui vous réservez le seul bien que j'attends,

1655   Que vous nommés Acrise, est Camille, dont l'âme

A brûlé pour Cloris d'une secrète flamme,

Son père est ce Seigneur qui pressé de l'ennui,

Qu'il a souffert sept ans sans l'avoir près de lui,

Et sans en avoir eu de nouvelle certaine

1660   A quitté l'Italie avec beaucoup de peine,

Pour chercher ce qu'il a trouvé dessus le point,

Qu'il fallait, ou qu'Acrise ou moi ne fussions point,

Tant ma jalouse humeur avait eu de puissance.

CLERANDRE.

Ne parlons désormais que de réjouissance,

1665   Vous soyez bienvenus en ces événements,

Je prévois des sujets de grands contentements,

CLORIS.

Ah Camille Camille.

CAMILLE.

Excusez moi Madame,

Si découvrant mon nom j'ai découvert ma flamme,

Sans tous ces accidents qui troublent mes esprits,

1670   Je ne me fusse pas si lourdement mépris.

CLORIS.

Je me plaindrais plutôt de votre long silence.

FLORISE.

Que l'amour dans mon sein souffre de violence.

CLERANDRE.

Devant que d'achever ce que j'ai projeté,

Il importe Messieurs que je sois écouté,

1675   Afin de débrouiller une étrange fusée,

Où la prudence humaine est pourtant abusée,

Et peut-être d'abord vous étonnerez vous,

Que sans vous avoir veux je vous connaisse tous,

Camille par son nom me donne connaissance

1680   Des lieux et des parents dont il a pris naissance,

Florence ma patrie est la vôtre, et le nom

Du brave Periandre est d'illustre renom,

Vous connaissiez Fabrice, à qui dans sa famille

Dieu n'a donné d'enfant qu'une petite fille,

1685   Son nom était Sylvie.

CAMILLE.

  Ha c'est renouveler

La source d'où mes pleurs apprennent à couler,  [ 5 Vers 1686, on lit "apprindrent" nou remplaçons pas apprennent.]

Sa mort est le sujet de toute ma souffrance,

Sa mort me fit quitter et mon père et Florence,

Me fit changer de nom, courir divers pays,

1690   J'adorais ses appas, mais je les ai trahis.

Sylvie, hélas pardonne à cette faute extrême,

Car si j'aime Cloris j'aime une autre toi-même.

CLERANDRE.

Camille aime Cloris et Sylvie pourtant

Le pourrait accuser d'un amour inconstant.

CAMILLE.

1695   C'est pourquoi j'ai voulu pour venger cette injure,

M'arracher hors du sein cent fois ce coeur parjure,

Qui ne devait jamais aimer autre beauté,

Que celle qui l'avait la première arrêté.

CLERANDRE.

Vous vous trompez, Sylvie est encore vivante,

1700   Et de ce que je dis Cloris est très savante.

CAMILLE.

Hélas j'ai vu son père accablé sous le deuil,

Pleurer dessus la fille enfermée au cercueil.

CLERANDRE.

Et moi je viens de voir votre Sylvie en France.

CAMILLE.

Vous me voulez donner une fausse espérance.

CLERANDRE.

1705   Non, non, lisez cela.

LA BOURGEOISE.

  Tout se va renverser,

Sylvie a son Camille, il n'y faut plus penser,

En tout cas je sais bien qu'ils ignorent mes ruses,

Et que mon amoureux recevra mes excuses.

CAMILLE LISANT LA LETTRE DE FABRICE À CLERANDRE.

Fabrice à son ami Clerandre.

Cher ami quoi que la distance de notre demeure soit grande, je croIS que notre amitié se maintient aussi forte qu'elle était lors que nous nous voyons tous les jours : et pour vous témoigner que je n'en doute point, je vous envoie ce que j'ai de plus cher : elle est encore fort jeune, et son age ne permet pas de passer si tôt à l'exécution de mon dessein, que je vous prie d'avoir agréable, puisqu'il ne tend qu'à reconfirmer notre amitié par le mariage de votre fils avec elle. Vous vous étonnerez d'abord de cette procédure, mais quand vous saurez qu'en l'âge même qu'elle est, elle a conçu une violente affection pour Camille fils de Periande mon ennemi mortel, et que Camille a conçu pour elle une pareille passion dans les entretiens que le voisinage et l'innocence de leur âge leur a permis : vous approuverez la cruelle feinte dont je me suis servi pour ruiner leur amour. Je vous ai secrètement envoyé Sylvie, que désormais je vous prie de nommer Cloris, sous prétexte de l'emmener aux champs ; et quatre ou cinq jours après j'ai fait courir le bruit de sa mort et fait porter à Florence dans une bière un fantôme enfermé, au lieu de son corps que l'on a enterré en présence de Camille, qui a accompagné mes feintes larmes de pleurs, et de soupirs si véritables qu'il m'a ému à pitié. Mais ne voulant point faire alliance avec le sang de mon ennemi j'ai mieux aimé me priver de la présence de ma fille que de voir à son sujet renouveler nos dissensions. Prenez en donc le même soin que si elle était votre, attendant que mes affaires me permettent de passer moi-même les monts pour aller passer le reste de mes jours avec mon cher Clerandre.

FABRICE.

PERIANDRE.

Ah bon Dieu que depuis j'ai souffert de douleurs !

1710   Ah que j'ai soupiré, que j'ai versé de pleurs,

Car Camille depuis touché de cette feinte,

N'abandonna jamais sa bouche qu'à la plainte

Et lors que je voulus savoir son déplaisir,

En partant sans me voir il trompa mon désir,

1715   Mais le Ciel soit loué qu'à la fin toute chose

Pour notre seul repos aujourd'hui se dispose.

CLERANDRE.

Oui pourvu que Florise ait dessein d'accorder

Ce qu'en faveur d'Atis je lui veut demander.

FLORISE.

Dans ces grands changements je me trouve surprise,

1720   Cloris eut nom Sylvie, et ce n'est plus Acrise.

CLERANDRE.

Perdez l'étonnement qui trouble vos esprits,

Et cherchez des faveurs au lieu de vos mépris.

ARDILLAN.

L'on a beau travailler, toute notre prudence,

Dépend toujours des Dieux et de leur providence.

LA BOURGEOISE, dit ce vers tout bas.

1725   Ces rencontres ne sont qu'à ma confusion.

CAMILLE.

Sylvie est il bien vrai que dans ma passion,

J'aie été si longtemps sans vous pouvoir connaître ?

ATIS.

Monsieur c'est maintenant que vous me faites naître,

Puisque vous permettez à ma fidèles ardeur

1730   De chercher les moyens de vaincre sa froideur.

LA BOURGEOISE.

Dit ces quatre premiers vers tout bas.

Voulant tromper autrui je me suis bien trompée,

Il faut ici pourtant faire mon coup d'épée :

En tout cas j'ai toujours mon fidèle amoureux,

Qui de me posséder se croira trop heureux,

1735   Florise ne dit mot et demeure confuse,

Ne sachant plus comment vous faire quelque excuse.

Je sais bien toutefois sans la faire parler,

Qu'elle a bien de la peine à se dissimuler,

Honteuse d'avouer à mes yeux que son âme,

1740   Pour autre que pour moi ressente quelque flamme :

Je sais que sans Clerandre elle eut depuis longtemps

Sans user de mépris rendus vos voeux contents.

Voila que c'est d'aimer une ingrate maîtresse,

Ayant trouvé son mieux cette ingrate me laisse,

1745   Mais je m'en vengerai.

CLERANDRE.

  C'est donc contre Climant,

Qui sera votre époux comme il est votre amant,

Mais sans perdre le temps en ces paroles vaines,

Que perdront ces amants à parler de leurs peines ?

Allons les contenter pour la dernière fois,

1750   Et les assujettir à ces dernières lois.

Le mystère sacré confirmera la grâce

Que nous avons reçue en tout ce qui se passe.

PERIANDRE.

Allons après le bien qui vient de m'arriver,

Le remettre un moment serait nous en priver.

CAMILLE.

1755   Lorsque mon espérance était du tout perdue

Ma chère âme à la fin tu me seras rendue.

CLORIS, OU SILVIE.

Camille, est-il possible après tant de tourments,

De pouvoir exprimer tous mes contentements ?

ATIS.

Florise je verrai, cette humeur si cruelle

1760   Se laisser vaincre en fin à mon amour fidèle,

J'aurai donc le bonheur que ton affection

Après tant de mépris suivra ma passion.

FLORISE.

Le vouloir de Clerandre est ma volonté même,

Assurez vous après que Florise vous aime.

CLIMANT.

1765   Nous voilà tous d'accord.

LA BOURGEOISE.

  Oui Climant si je veux

Vous n'êtes pas encor où prétendent vos voeux,

Vous êtes d'une humeur à la mienne contraire,

Je veux qu'on m'obéisse et qu'on tâche à me plaire.

CLIMANT.

Et je vous ferai voir que mon contentement

1770   Est de vous obéir.

LA BOURGEOISE.

  J'aimerais bien Climant

S'il faisait ce qu'il dit, mais pourtant j'appréhende

Qu'en voulant m'obéir enfin il ne commande.

CLIMANT.

Je me crois plus heureux en vous obéissant

Que si je commandais un empire puissant

1775   Et ce que je vous dit est loin de l'imposture[.]

LA BOURGEOISE.

Je crains que ces discours ne changent de nature,

Vous êtes soupçonneux, toute chose vous nuit

Et moi j'aime de vivre avecque peu de bruit.

CLIMANT.

Tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je vous plaise

1780   En vous obéissant, je ne vivrai qu'a l'aise.

LA BOURGEOISE.

Allons en vains discours ne perdons plus le temps,

Sous ces conditions, nous vivrons trop contents

Qu'un homme est complaisant lorsqu'il est dans ces termes

Elle dit ces vers tout bas en s'en allant.

Mais ces discours toujours ne seront pas si fermes,

1785   N'importe il faut goûter ce que c'est d'un mari

Sans renoncer aux droits d'un prudent favori.

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, scellé le dix-septième d'août 1633, il est permis à Pierre Billaine Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer une Tragi-comédie intitulée La Bourgeoise ou, la Promenade de Saint Cloud, composé par le Sieur de Rayssiguier, pendant le temps de dix ans, et défenses sont faites à tous autres Imprimeurs et Libraires, d'imprimer ladite Tragi-comédie ni d'en vendre d'autre impression que celle dudit Billaine, sur peine de confiscation desdits exemplaires, et de mil livres d'amande, comme plus au long est contenu audit Privilège.

Signé, BORACE.


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Notes

[1] Lacs : Noeud coulant qui sert à prendre des oiseaux, des lièvres et autre gibier. Fig. Piège, embarras dont on a de la peine à se tirer.

[2] Chaillot : ancienne commune hors les murs de Paris qui lui fut rattachée dans le 16ème arrondissement. Il se situe au nord-ouest de la Seine jusqu'à la Parte maillot et la Place de l'Étoile.

[3] Vers 229, On lit "désaminés", nous remplaçons par "désanimés".

[4] Courvertement : D'une manière couverte, cachée. [L]

[5] Vers 1686, on lit "apprindrent" nou remplaçons pas apprennent.

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