Poésie dit par Mme Daniele Davyle de la Comédie-Française
1886.
Jules RENARD.
PARIS, PAUL SÉVIN, ÉDITEUR, 8 Boulevard des Italiens, 8.
PARIS, IMPRIMERIE E. BARNARD et Cie, rue Lacondamine, 71
Texte établi par Paul FIEVRE, janvier 2026.
Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:23.
PERSONNAGES
NARRATRICE
Tiré de "Les Roses, Les bulles de sang, poésies dites par Mme Danièle Davyle", Jules Renard, Paris : Paul Sévin éditeur. 1886
LES BULLES DE SANG
J'ai fait un rêve qui me trouble ;
Le souvenir en est si doux
Que je voudrais le mettre en double,
Une page en moi, l'autre en vous.
| 5 | Je me creusais dans vos caresses |
Un nid fragile et réchauffant ;
Je redevenais un enfant
Tout enveloppé dans vos tresses ;
Doucement, avec un cheveu,
| 10 | Vous me garrottiez, et, badine, |
Votre main se faisait un jeu
De me déchirer la poitrine.
Vous l'avez toute ouverte ainsi,
Souriante et sans rien me dire ;
| 15 | Et moi, qui me taisais aussi, |
Je riais en vous voyant rire.
Mon rouge coeur fut mis à jour,
Rouge et pailleté de veinules,
Et nous nous mîmes tour à tour
| 20 | À faire avec mon sang des bulles ! |
Elles gonflaient, montaient dans l'air,
Et par milliers, sans cesse écloses,
Comme s'il fût né de ma chair
Tout un essaim d'insectes roses.
| 25 | Au ciel avec agilité |
Elles voltigent, continues
Comme un cortège. Est-ce l'été
Qui jette ses fleurs dans les nues ?
Les unes, dans l'éther vermeil,
| 30 | Se pulvérisent, confondues, |
Comme la poudre d'un soleil
Couchant qu'on briserait, perdues !
Et d'autres vont moins loin couvrir
Nonchalamment un pli de feuille ;
| 35 | Chacune à l'arbre qui l'accueille |
Se pose comme pour mourir.
Un nuage a passé, sans douté,
Gros d'orage, et pendu sans bruit
Un collier de grêle qui luit
| 40 | À chaque branche de la route. |
Comme vous étiez belle ! En vain
Vous m'éparpilliez de la sorte,
Votre gaieté fut la plus forte
Et j'y mis aussi de l'entrain.
| 45 | Plus fort qu'en un amour farouche, |
L'amante se mêle à l'amant,
Nos deux bouches en une bouche
M'apparaissaient confusément.
Humides, rouges, boursouflées,
| 50 | Et pareilles, en grossissant, |
À deux belles bulles gonflées
Des fines bulles de mon sang,
Et nous les regardions, Madame,
Vous, lasse un peu de votre effort,
| 55 | Moi, comme un enfant qui réclame |
Quelques pleurs pour son jouet mort.
Quand je tombai, pâle, sans arme,
À vous, les sens anéantis,
| 50 | J'espérais au moins une larme |
| 60 | Pour nous être tant divertis. |
Mais vous disiez, fouillant encore ;
Vous a-t-on mis comme un bandeau
Aux yeux ? Ce sont des gouttes d'eau,
Et c'est le soleil qui les dore !
| 65 | La vie, avec mon sang diffus - |
Partit, comme un flot se retire ;
Dans mon rêve il ne resta plus
Que l'éclair de votre sourire.
Quelque jour vous aurez assez
| 70 | De mon amour qui vous repose, |
Et vous me tuerez, je le sais.
Pour qu'il en reste quelque chose,
Peut-être, sans savoir pourquoi,
J'ai mis mon rêve en page double,
| 75 | Une pour vous, l'autre pour moi, |
Mon triste rêve qui me trouble !
J. RENARD. P.
Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

