PANTOMIME SANS GESTES EN MANIÈRE DE PROLOGUE
1896.
Jean RICHEPIN.
PARIS, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, éditeur, 11, ru de Grenelle, 11.
Texte établi par Paul FIEVRE août 2025.
Publié par Paul FIEVRE, juillet 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2025 à 15:04:58.
PERSONNAGES
UN SAPIN
UN POÈTE
À la gare d'une petite ville.
Tiré de "Théâtre chimérique" de Jean Richepin. - Paris : Bibliothèque-Charpentier, 1896. pp 12-18 .
L'ARBRE DE NOËL
Tous les préparatifs de la fête sont terminés. Il ne reste plus qu'à faire entrer les enfants, qui attendent fiévreusement dans la chambre voisine. Cinq minutes encore , avant que sonne l'heure promise ! Cependant, demeurés seuls, le poète et le sapin se contemplent, et voici qu'entre eux sont échangées à la muette les pensées suivantes, tandis qu'au dehors un orgue de Barbarie lointain nasille en sanglotant sa cantilène mélancolique.
LE SAPIN.
Ma foi, sans me montrer trop orgueilleux, il m'est permis, je crois, de proclamer que je suis un bel arbre de Noël !
LE POÈTE.
Certes. Tu pyramides du parquet au plafond. Tes branches ploient de jouets, de bonbons, de cadeaux, et sont hérissées de cierges multicolores. Tu es splendide !
LE SAPIN.
N'est-ce pas ? J'ai l'air de porter des fruits en papillotes et des fleurs de lumière, moi, un simple sapin.
LE POÈTE.
Tu en portes réellement, et tu n'es plus un simple sapin.
LE SAPIN.
En effet, je suis l'arbre de Noël.
LE POÈTE.
Et tu en es fier.
LE SAPIN.
Dame ! Il y a de quoi. Songe donc à la superbe destinée qui m'attend, et combien est misérable, auprès d'elle, le sort de tous mes humbles frères restés obscurs dans les bois !
LE POÈTE.
Le fait est que tu dois t'estimer d'une essence supérieure à la leur.
LE SAPIN.
N'ai-je pas raison ? Ne suis-je pas au-dessus d'eux, comme tu es toi-même au-dessus des autres hommes, toi qui portes aussi des fruits et des fleurs, toi qui t'épanouis ainsi que moi dans les clartés et dans la gloire ?
LE POÈTE.
Voilà qui n'est pas mal raisonné, vraiment, pour un arbre ; et ce n'est pas moi qui te donnerai un démenti.
LE SAPIN.
À la bonne heure ! Mais, dis-moi, puisque nos existences sont si pareilles, peut-être sauras-tu me renseigner sur le cours de la mienne. Je n'en suis encore qu'au commencement, et je voudrais bien apprendre la suite.
LE POÈTE.
À quoi bon ? Ne préfères-tu pas en avoir la surprise ?
LE SAPIN.
Non, j'aimerais mieux connaître d'avance tout ce qui doit m'advenir, afin de m'y préparer et de n'en pas paraître plus étonné qu'il ne faut.
LE POÈTE.
Soit, si tu y tiens. Sache donc que, d'abord, les enfants vont être introduits en ta présence et pousser devant toi des cris de joie et d'admiration.
LE SAPIN.
Sincères, bien entendu.
LE POÈTE.
Absolument sincères. Aussi sincères que les éloges dont on a salué mes débuts. Plus sincères même !
LE SAPIN.
Sans aucune réserve ?
LE POÈTE.
Oh ! Si. Il y aura quelques réserves.
LE SAPIN.
Lesquelles, donc ?
LE POÈTE.
Eh bien ! Certains d'entre les enfants, qui ont déjà vu d'autres arbres de Noël, te compareront à ceux d'antan, et trouveront qu'ils étaient plus beaux.
LE SAPIN.
C'est qu'ils n'auront pas de goût.
LE POÈTE.
Je suis tout à fait de ton avis.
LE SAPIN.
A-t-on vu, ces polissons !
LE POÈTE.
Que veux-tu ? C'est la critique. Il faut en passer par là. Les plus beaux arbres de Noël ne peuvent contenter tout le monde.
LE SAPIN.
Mais, au moins, ces détracteurs seront en nombre infime, j'espère, et n'empêcheront pas les autres de me rendre un juste hommage ?
LE POÈTE.
Oh ! Sois tranquille ! Eux-mêmes, malgré leurs airs dégoûtés, ils prendront part à tes jouets, à tes bonbons, à tes cadeaux, et ils ne seront pas les derniers à dépouiller l'arbre.
LE SAPIN.
Comment ! On me dépouillera ?
LE POÈTE.
Les arbres de Noël sont faits pour être dépouillés.
LE SAPIN.
On me prendra ces belles choses dont je suis chargé, dont je suis fleuri ?
LE POÈTE.
On te les prendra. On mettra tes cadeaux dans les poches. On s'amusera de tes jouets . On mangera tes bonbons.
LE SAPIN.
Mais, est-ce qu'on t'inflige, à toi, un traitement pareil ?
LE POÈTE.
Bien sûr. Les images que j'invente, on les vulgarise. Les histoires que je conte, on en pleure ou l'on en rit, et ainsi l'on s'en amuse. Le meilleur de mon coeur et de mon cerveau, que je mets dans mes oeuvres, on en fait pâture.
LE SAPIN.
Mais c'est affreux .
LE POÈTE.
Que dis-tu là ? C'est exquis, au contraire. C'est notre grandeur et notre noblesse, d'être ainsi féconds en fleurs et en fruits pour les autres qui sont stériles. C'est à cause de cela, c'est parce qu'ils sont réjouis, distraits, élevés, parés, nourris, à nos dépens, c'est uniquement à cause de cela que nous avons le droit de nous dire au-dessus d'eux.
LE SAPIN.
Tu as raison, mon frère.
LE POÈTE.
Et notre joie n'est pas une joie d'orgueil, seulement ; elle est aussi, mon frère, une joie de charité.
LE SAPIN.
Oui, oui, je comprends .
LE POÈTE.
Tu verras ces enfants, tout à l'heure, de quelle extase luiront leurs yeux, de quelle fièvre trembleront leurs mains, de quelles délices déborderont leurs coeurs, quand ils arracheront de tes branches tous tes trésors .
LE SAPIN.
Ah ! Qu'ils viennent, qu'ils viennent vite, et qu'ils me pillent ! Comme je serai heureux de leur bonheur ! Tout, qu'ils prennent tout ! Et que n'ai-je à leur donner plus encore ! Je ne regretterai rien, je te le jure, ni ces jolies poupées souriantes, ni ces trompettes, ni ces mirlitons, ni ces boîtes de soldats, ni ces bergeries, ni ces dragées et ces chocolats, rien, rien de toutes ces belles et bonnes choses qui leur feront tant de plaisir. Qu'importe, pourvu qu'il me reste la gloire de mes petits cierges multicolores, par qui je ressemble à l'arbre même du monde, girandolé d'étoiles !
LE POÈTE.
Hélas ! Ils ne dureront pas seulement jusqu'à la fin de la fête, tes petits cierges en constellations.
LE SAPIN.
Est-il possible ?
LE POÈTE.
Vois comme ils brûlent vite. Avant une heure, ils seront tous éteints.
LE SAPIN.
Et alors ?
LE POÈTE.
Alors... Mais pourquoi cette curiosité ? Ne cherche pas à en savoir davantage ; cela t'attristerait.
LE SAPIN.
Si, si, parle. Je veux tout savoir. Tu m'as dit notre grandeur, notre noblesse. La conscience que j'en ai me rend fort contre quoi que ce soit qui puisse m'arriver ensuite. Dis, mon frère, une fois les petits cierges éteints, une fois la fête finie, que m'adviendra-t-il ?
LE POÈTE.
Ce qui advient au poète quand les cierges de son imagination sont éteints, eux aussi, quand elle est terminée, la fête qu'il donnait aux hommes.
LE SAPIN.
Mais quoi, enfin, quoi ?
LE POÈTE.
Demain, pauvre arbre de Noël, tu ne seras plus qu'une bourrée de branchage inutile ; dans quelques jours, un fagot de bois mort.
LE SAPIN.
Et... et après ?
LE POÈTE.
Après, mon frère ? Ah ! Ne le devines-tu pas ? On te jettera au feu, et tu deviendras une pelletée de cendres et une écharpe de fumée.
LE SAPIN.
Moi, moi ! Je deviendrai cela ! Moi, l'arbre de Noël ! Hélas ! Hélas ! ...
LE POÈTE.
Mais, quand même, tu l'auras été, l'arbre de Noël.
LE SAPIN.
C'est vrai. Merci de cette pensée consolante , mon frère ! Et une autre chose encore me console : c'est de me dire que ces enfants, heureux par moi, garderont mon souvenir, et que leur reconnaissance...
LE POÈTE.
Tu as voulu tout savoir, mon frère. Souffre donc que je t'instruise de tout. Ces enfants, heureux par toi, ne garderont pas ton souvenir, et te paieront de la plus noire ingratitude.
LE SAPIN.
Oh ! Non, cela, je ne peux pas le croire .
LE POÈTE.
C'est la triste vérité, cependant. Vienne l'an prochain, et ils ne penseront qu'au nouvel arbre de Noël. À moins que quelques-uns, pour dénigrer celui-ci, ne se rappellent...
LE SAPIN.
Oui, je sais, les critiques... Horreur !
LE POÈTE.
Tu le vois, mon frère, notre sort a ses splendeurs et ses ténèbres ; et peut-être, à présent que tu en connais les suprêmes amertumes, peut-être préférerais-tu la destinée de tes humbles frères restés obscurs dans les bois ?
LE SAPIN.
Écoute ! Quel est ce bruit ?
LE POÈTE.
C'est l'heure qui a sonné, et c'est la bande des enfants qui accourt en battant des mains.
LE SAPIN.
Tous mes cierges flambent-ils ?
LE POÈTE.
Oui.
LE SAPIN.
Ai-je tous mes cadeaux à offrir ?
LE POÈTE.
Oui.
LE SAPIN.
Ah ! Comme les enfants vont être heureux, et comme il est doux d'être l'arbre de Noël ! Oui.
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