L'AGNÈS MODERNE

À-PROPOS EN VERS

Dit par Mademoiselle LE BARDY, au THÉÂTRE D'APPLICATION le 16 janvier 1889

pour l'anniversaire de la naissance de Molière

Prix : 50 centimes.

1889

L. ROGER-MILÈS

PARIS, PAUL OLLENDORF, libraire-éditeur, 28 bis, rue Richelieu, 28 bis

Paris -. Imp. A. LANIER et ses fils, 14, rue Séguier.


Texte établi par Paul FIEVRE, févier 2026

Publié par Paul FIEVRE, mars 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2026 à 20:01:38.


PERSONNAGE

UNE SOUBRETTE.


L'AGNÈS MODERNE

À mon ami Bodinier.

UNE SOUBRETTE.

Entrant, une gerbe de roses à la main.

Seule !... Je puis enfin te parler, ô Molière,

Ô Maître ! Veux-tu pas entendre l'écolière ?

Oui !... C'est que j'en ai gros sur le coeur, à conter.

Mais je tremble qu'ici l'on me vienne écouter.

     

5   Non ! Personnelle !
  Hier soir, pour ton anniversaire,

Nos aînés t'ont dit le compliment nécessaire

Et traditionnel : le Théâtre-Français

Et l'Odéon, tous deux, dans un commun accès

De piété filiale, ont devant ton image

10   Incliné le laurier vert, en guise d'hommage,

Et ciselé le solennel alexandrin,

Pour fêter ton nom, plus durable que l'airain.

Nous arrivons trop tard : l'heure semble passée

Pour la Muse apportant sa chanson cadencée,

15   Mais tu l'accueilleras de nous, ce souvenir

Du lendemain, de nous qui sommes l'avenir !

     

Or voici : l'on m'a fait une injustice grave

Où tout l'aveuglement de leur âme se grave.

J'espérais, ô mon doux poète, me sachant

20   La plus jeune, et de plus d'un visage attachant

- Oh ! Mon miroir m'en a dès longtemps avertie,

Et l'on peut le parler à loi sans modestie -

Bref, j'espérais avoir l'honneur très disputé

De saluer pour tous ton immortalité.

     

25   Mais une autre que moi, sans en être plus digne

L'emporta : c'est le choix mauvais dont je m'indigne,

Et depuis ce matin je ne sais qu'enrager.

D'ailleurs tu la verras et la pourras juger.

Elle est grande, elle est maigre, elle est laide, elle est sotte ;

30   Elle a des cheveux... ou l'appelle La Roussotte.

Elle affecte devant les gens l'air sérieux,

Et les gens ne voient pas que c'est fourberie, eux !

Ils s'en vont répétant qu'elle est l'Agnès rêvée,

Ton Agnès, que pas mari m'a retrouvée !

     

35   Ah ! Si tu revenais, combien d'étonnement

Pour toi ! Toi philosophe inflexible et clément,

Moraliste, qui dis le blâme avec tendresse,

Et donne à la satire un semblant de caresse.

Le monde est devenu très fade et très vilain ;

40   On ne fait plus d'Agnès, mon pauvre Poquelin,

Et le portrait que tu traças, d'après nature,

A du prix aujourd'hui... comme littérature.

     

Fi donc ! L'esprit docile aux ordres d'un tuteur,

L'esprit voit toute chose avec plus de hauteur.

45   Schopenhauer commande, et les Agnès nouvelles,

Ont dans son pessimisme enfoncé leurs cervelles.

Tes filles de quinze ans, frêles comme un roseau,

Pleuraient tout un jour sur la fuite d'un oiseau.

Aujourd'hui, dès quinze ans, l'on songe, l'on médite,

50   La science a chassé l'ignorance maudite ;

Vers la psychologie on a tendu la main ;

Avec Bourget on va souder le coeur humain !

     

Dans sa robe modeste, avec sa collerette,

Tout Agnès avait l'air ingénu, la pauvrette !

55   Elle était le rayon béni pour la maison,

Et le printemps joyeux chantait dans sa raison.

La vie était pour elle un spectacle de choses,

Que le hasard conduit à des métempsychoses,

Et sur sa lèvre ton génie a pris au vol,

60   Des vers qui sont de gais trilles de rossignol !

     

L'Agnès moderne a vu plus loin : sous son corsage,

Elle entend palpiter - très las - le coeur d'un sage.

Le problème infini ni qu'elle a trop tôt creusé

A mis trop de lumière en son cerveau blasé.

65   Elle est mûre pour tout ; sur tout elle disserte ;

Même elle a tout prévu : rien ne la déconcerte.

Elle rêve un roman en dehors du devoir.

Et répond à qui la blâme : « C'est pour savoir ! »

Son front s'est abîmé sur toutes les névroses :

70   Jamais on ne l'a vue interroger des roses !...

     

Pourtant ce n'est pas un péché,

De lire un doux aveu caché

Au fond d'une rose vermeille.

Si le bon Dieu pare les fleurs

75   Des plus radieuses couleurs,

C'est pour que l'Amour y sommeille.

     

L'Amour, un mot qui s'est flétri,

L'Amour, un Dieu qui s'est meurtri,

Sitôt qu'il tomba dans nos fanges ;

80   L'Amour, que tu veux triomphant,

Et plus ingénu que l'enfant

Qui gazouille parmi ses langes !

     

Ton Agnès a le trouble au coeur

Et traite Horace de vainqueur

85   Pour un ruban qu'il lui dérobe ;

Cela lui semble un gros larcin,

Qui fait battre son jeune sein

Sous le fin tissu de sa robe.

     

Elle tend sa main à baiser :

90   Une lèvre vient s'y poser

Très respectueuse et très tendre ;

Et dans ce silence, on dirait

Que l'Amour trahit son secret,

Et sans parler, se fait entendre.

     

95   Et c'est tout ! Le tuteur jaloux

Qui garde sa brebis des loups,

Se retire, l'âme calmée.

Et plein de bonheur et d'azur,

Le coeur d'Agnès est-il moins pur

100   Depuis qu'elle se sent aimée ?

     

Ô Molière, génie éternellement vrai,

Lorsque l'humanité pour toi se découvrait,

Esprit vaste, en ton admirable comédie,

Tu peignais la nature et non la maladie.

105   Chez toi, l'amour est sain, comme l'herbe des prés ;

On n'y voit pas de fronts par la honte empourprés.

Jamais tu n'as flatté notre vice hypocrite,

Et la belle oeuvre vit, comme tu l'as écrite.

Tu restes le penseur superbe et respecté,

110   Autour de qui la gloire allume une clarté,

Et je mets, faible hommage à de si grandes choses,

Sur ta joue un baiser, et sur ton coeur des roses !

     

 



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