QUARTETTO SENTIMENTAL

Mélopée dramatique en quatre chants.

Musique de M. JULES BOUVAL.

1899-1897

L. ROGER-MILÈS


Texte établi par Paul FIEVRE, févier 2026

Publié par Paul FIEVRE, mars 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2026 à 20:01:38.


À mon ami LÉON JANCEY.


PERSONNAGES

LE POÈTE, personnage réel.

LA MUSE UNE VOIX (mezzo-soprano).

L'ÉVEIL DE L'AMOUR, VIOLON.

L'IDYLLE, HAUTBOIS.

LA TRAHISON, VIOLONCELLE.

L'IDÉAL, HARPE.

Extrait de Roger-Milès, "Cent pièces à dire", Paris : Eugène Fasquelle, éditeur. Bibliothèque-Charpentier, 1897. pp 294-312.


QUARTETTO SENTIMENTAL

La scène, de nos jours. - Un cabinet de travail. Une lampe allumée sur une table chargée do papiers. - Un balcon dont la fenêtre est ouverte. C'est le soir, un soir d'été, radieux d'un rayon de lune, qui pénètre dans la pièce.

Au lever du rideau, le poète est appuyé au balcon. Il le quitte et rentre, relisant une lettre. Il vient lentement s'asseoir à sa table de travail, où il jette la lettre, d'un geste désolé.

PROLOGUE.

LE POÈTE, comme so parlant à lui-même.

À quoi bon te livrer le roman de ma vie !

Te laisser jusqu'au fond lire en mon coeur blessé ?

Et sur l'âpre montée, en d'autres temps gravie,

Évoquer avec toi les larmes du passé ?

LA MUSE, chantant.

5   Parle : tous les chagrins que l'âme humaine porte,

Quand ils sont partagés, s'allègent de moitié.

À se les rappeler, la foi se réconforte :

Ils sont le sol fécond où fleurit la pitié !

Pendant que la voix chante, le Poète, fiévreux, a ressaisi la lettre ; puis, il l'abandonne de nouveau : il prend une plume, et se met en devoir d'écrire. Un chant de violon évoque les troubles de l'âme vierge à qui l'amour va se révéler. Pendant que le violon continue, le Poète laisse tomber sa plume, et parle.

PREMIER CHANT.

LE POÈTE.

J'avais vingt ans ; j'étais seul : j'ignorais le rêve

10   Enchanté

Qui met dans l'âme une clarté ;

Le rêve que Dieu nous donna comme une trêve

Aux soucis,

Qui font nos matins obscurcis !

     

15   Un ennui vague errait sur ma volonté lasse

De toujours

Voir les jours succéder aux jours,

Dans cette solitude où le cerveau se glace,

Sans savoir

20   Ce qu'est le désir ou l'espoir !

     

Pourtant, comme une aurore en cette ombre indécise,

Lentement

Voici qu'un attendrissement

Montait ; et je sentais sa formule précise

S'affirmer

25   Sans pouvoir encore l'exprimer !

     

Tel un oiseau n'ayant jamais ouvert son aile

Hors du nid,

Pour gagner l'azur infini,

J'entendais bien chanter au loin la ritournelle

30   Des baisers

Buvant des sourires grisés !

     

Mais, j'étais seul, tout seul, et j'ignorais le rêve

Enchanté

Qui met dans l'âme une clarté,

35   Le rêve que Dieu nous donna comme une trêve

Aux soucis,

Qui font nos matins obscurcis !

     

Le violon se tait, comme une voix lasse dont le chant s'efface graduellement ; le poète pourtant sent un sourire passer sur ses lèvres.

DEUXIÈME CHANT.

LE POÈTE, tendrement.

Mais, un jour, je l'ai rencontrée,

Celle qui causa mon réveil :

40   Et le hasard me l'a montrée,

Blonde, en un rayon de soleil.

Comme la nymphe aux formes blanches

Dans le clair matin apparaît,

Je la vis parmi des pervenches,

45   Au carrefour d'une forêt.

.Sous la verdure fantastique

Des grands arbres silencieux,

J'ai renoué l'idylle antique

Éternelle comme les cieux.

Un chant de hautbois se fait entendre : le chant se traîne, accrochant ses notes tendres au vent qui passe : la phrase flotte, harmonieuse et douce, et le poète l'écoute avec une joie attendrie.

LE POÈTE, tandis que le hautbois continue.

50   L'entends-tu, la chanson divine

Que nous dit l'âme d'un roseau ?

Quelle harmonie on y devine !

Et combien m'est doux son écho !...

     

J'ai connu l'adorable ivresse

55   Des sources tout bas murmurant :

Elles m'ont appris la caresse

Du coeur attendri qui se rend.

     

Dans l'amour qui nous renouvelle,

Effaçant tous les jours défunts,

60   L'ardente foi qui se révèle

M'a grisé de tous ses parfums.

     

La nature, les mains ouvertes,

Offrit à nos désirs unis,

La fraîcheur des campagnes vertes

65   Douce aux abandons infinis I

     

Oh ! printemps d'amour et de sève !

Printemps fait d'ingénuité !

J'ai vécu l'extase et le rêve,

fin une heure d'Éternité ! !

     

11 retombe, assis, à sa table, écrasé par le chagrin, la tête dans les mains, la gorge secouée de sanglots.

TROISlÈME CHANT.

LE POÈTE.

Il esl abattu, et parle, le regard fixe, par saccades. - La lampe sVteint peu à peu. ? Le violoncelle, évoque les souvenirs des trahisons cruelles, comme un lamento déchirant qui pleure sous l'archet : l'âme du poète pleure au mème unisson.

70   Mais l'heure a fui : de la tendresse folle

Que reste-t-il ?

Un souvenir qui, loin de moi, s'envole :

Presqu'un exil !

     

Un coeur meurtri, dont les tortures vaines

75   M'ont terrassé.

Oh ! Quel frisson tremble encore en mes veines

Pour ce passé !

     

Ses yeux mentaient, quand leur regard sans voile,

Leur regard clair,

80   Me semblait pur comme un regard d'étoile

Au fond de l'air

     

Aveux ! Serments ! Étreinte où l'on se livre,

Frissons voulus.

Je croyais tout, jusqu'au bonheur de vivre !...

85   Je ne crois plus ! !

     

J'ai dit, craignant le froid ennui qui tombe

D'un rêve éteint :

» Pauvre coeur mort, couche-toi dans la tombe,

Dès ton matin.

     

90   « Ferme l'oreille aux ivresses tardives

Des trahisons

Qui fouilleraient tes blessures craintives

De leurs tisons !

     

Quelque regret qui sur toi se balance

95   Inconsolé,

Goûte la paix de l'éternel silence,

Jamais troublé ! »

     

Car l'heure a fui : de la tendresse folle

Que reste-t-il ?

100   Un souvenir qui, loin de moi, s'envole...

Presque un exil !...

     

Il tombe, épuisé, défait, mourant. ? La lampe s'est éteinte, complètement. La lune entre a pleins rayons dans la pièce, et fait papillonner, autour du poète, sa clarté Monde. ? Alors, on entend une voix qui s'élève, grave d'abord, puis chaude d'enthousiasme : c'est la Muse qui vient parler au désespéré, et, tandis que celui-ci l'écoute, son âme désemparée s'ouvre à l'extase. 11 lui semble que la bien-aimée est près de lui, et, par l'évocation idéale, il retrouve l'inspiration perdue, le vol de la pensée vers l'abstraction divine de l'amour, que nulle faiblesse humaine ne peut souiller.

LA MUSE, chantant.

Lorsqu'aveugle dans la vallée,

Le torrent roule, furieux,

Sous son effort mystérieux

105   Laissant la terre désolée,

Il semble qu'éternellement,

La Mort, de sa main implacable,

Ait rendu le sol incapable

De recevoir aucun ferment.

110   Mais voici soudain que la vie,

Sous l'aurore d'un jour nouveau,

Reconquiert la place ravie,

Et du lit mort fait un berceau.

Un souffle de jeunesse immense

115   Passe sur le sol dévasté.

Et tout renaît, tout recommence.

Suivant la loi d'Éternité !

QUATRIÈME CHANT.

LE POÈTE

Dans un enthousiasme affolé, tandis qu'en son coeur chante une symphonie où passent les larmes, et où les évocations précédentes se heurtent.

Violon.

Mais voici qu'en la nuit noire où je me lamente,

Tu jettes un rayon très providentiel :

120   Et tu viens connue l'ange à la lèvre clémente

M'apporter le baiser du ciel.

     

Tes yeux ont des regards de tendresse éperdue,

Où je m'enivre, où je me vois ressusciter,

Puisqu'au fond de ma chair, que ta lèvre a mordue,

125   J'entends mon vieux coeur palpiter !

     

Laisse autour de mon col ton bras blanc, dont l'étreinte

Me réchauffe après la froidure de l'hiver.

Car le passé n'est plus : et l'avenir, sans crainte,

À mon rêve s'est découvert !

     

130   Aimer ! Je puis aimer ! Je veux aimer ! Je t'aime!

Laisse-moi sur mon sein le prendre et te bercer.

La chair a son désir : le coeur a son baptême,

Aimer, c'est vivre et c'est penser !

     

L'ombre de ton corps frêle est l'Éden que j'adore !

135   Sa mesure est petite et c'est l'Immensité !

Et la splendeur du ciel, qu'un soleil couchant dore,

N'est rien auprès de ta beauté.

     

Dieu te vêt à mes yeux d'une grâce éternelle.

Dieu t'a faite en un jour de fol enchantement ;

140   Et je cherche parfois s'il n'a pas mis une aile

À ton épaule, saintement !

     

Car voici qu'en la nuit noire où je me lamente,

Tu jettes un rayon très providentiel :

Et tu viens comme l'ange à la lèvre clémente

145   M'apporter le baiser du ciel !

     

11 roule, expirant, sur le tapis, à l'endroit où la lune l'éclaire.

 



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