L'EMBARRAS DU CHOIX

MONOLOGUE

1885. Tous droits réservés.

par M. LE COMTE W. SOLLOHUB.

PARIS, PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis


Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025

Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2025 à 15:04:58.


PERSONNAGES

UN HOMME.

Extrait "Théâtre de Campagne - Sixième série".


L'EMBARRAS DU CHOIX

MARIE, à la cantonade.

Oui ! Oui !... Maman, soyez tranquille !

Au public.

Ah çà ! Je n'y comprends rien. Que se passe-t-il donc ici ?... Maman a reçu des visites ce matin, puis a été soucieuse toute la journée... Maintenant, elle vient de m'appeler devant le grand portrait de papa, celui qui a été fait un an avant sa mort... Puis elle m'a regardée avec un regard qui m'a effrayée. Il y avait de grosses larmes dans ses yeux... et un sourire sur ses lèvres... Ce sourire m'a fait mal... Il avait l'air d'une marque d'un chagrin poignant !... Et pourtant sa voix était douce, sa parole était affectueuse... Elle m'a même embrassée avec une effusion plus tendre que d'habitude. Pourquoi m'a-t-elle embrassée ainsi ?... On aurait pu croire que je partais pour l'Amérique et qu'elle prenait congé de moi !... J'ai eu peur, et j'ai fondu en larmes... Alors, elle m'a tendu ces deux lettres, et m'a dit : « Va dans ta chambre, mon enfant ! Lis cela, prie Dieu qu'il t'inspire ! Fais tes réflexions, et demain tu me donneras une réponse... Avant demain, je ne veux pas te voir. » Je vais m'enfermer dans ma chambre et me mettre en prières !... Après cela, elle m'a embrassée encore une fois !... et me voilà.

C'est donc bien terrible, ces lettres.

Les regardant.

Elles sont adressées à ma mère !... Voyons...

« Madame ! J'ai prié ma soeur de vous porter ces lignes et d'être mon interprète auprès de vous. J'aime mademoiselle votre fille ! » - Comment, moi ?... - « Depuis le jour où je l'ai vue pour la première fois... Sans elle, il ne saurait y avoir de bonheur pour moi !... » - Ah ! Mon Dieu ! J'ai l'honneur de vous demander respectueusement sa main... » - Une demande en mariage ? « Ma famille est d'ancienne noblesse !... Je suis fils unique... Mes parents m'assurent soixante mille livres de rente à mon mariage, et, à leur mort, j'aurai le triple !... Une place de sous-préfet vient de m'être proposée dans le midi de la France... Ma vie, j'ose le dire, a toujours été intacte de tout reproche !... Je mets aux pieds de mademoiselle votre fille un passé honorable, un avenir brillant, un coeur dévoué !... J'attends votre réponse avec anxiété !... Puis-je espérer qu'elle ne sera pas défavorable ?... J'ai l'honneur d'être, Madame, avec un profond respect... COMTE ALFRED DE CHATEAUREGARD. »

C'est donc cela !... Mais je le connais, ce Monsieur de Chateauregard. Nous le rencontrons toujours au Bois... Il est très bien !... Il a un bien joli cheval !... Voyons l'autre lettre...

« C'est mon oncle, Madame, qui vous portera ces lignes... C'est lui qui plaidera ma cause auprès de vous !... J'aime mademoiselle votre fille depuis le jour où je l'ai vue pour la première fois... » - Celui- là aussi ! « et je sens que, sans elle, il ne saurait y avoir de bonheur pour moi !... J'ai donc l'honneur de vous demander respectueusement sa main !... » - Il paraît que c'est une formule. « Mon nom est connu. Je n'ai plus de parents... Je puis justifier d'un avoir de plus de huit cent mille francs !... J'ai l'espoir d'être nommé secrétaire d 'ambassade à Stockholm !... Je ne disconviens pas que ma jeunesse a été tant soit peu orageuse, mais personne ne dira que j'aie jamais failli aux lois de l'honneur !... Mon amour pour mademoiselle votre fille est d'ailleurs le meilleur garant de son avenir !... J'attends en tremblant votre décision, madame. Puis-je espérer qu'elle sera favorable ?... J'ai l'honneur d'être... MARQUIS JULES DE PRÉMAURY. »

Une autre demande !... Voilà donc pourquoi maman avait une figure si bouleversée et si tendre... Pauvre maman !...

Comment ! Elle aura vécu de ma vie... Elle m'aura couvée de sa sollicitude infatigable, depuis le salut de mon âme jusqu'à ma dernière petite robe d'indienne... pour dire tout à coup à un monsieur bien frisé, avec un lorgnon dans l'oeil : « Monsieur... Voilà ma fille !... Prenez-la, et emmenez-la... Je ne suis plus rien pour elle... une étrangère... une simple connaissance !... Si vous tolérez qu'elle me fasse quelques visites... Je vous en serai bien reconnaissante... ne craignez rien d'ailleurs, je serai discrète... Je sais que les belles-mères sont insupportables... on nous l'a dit assez souvent... Aussi ne pensez pas à moi... J'ai tant donné à cette enfant... que le reste ne compte plus... » Comment ! Et moi je resterais impassible devant ce marché d'ingratitude... Il sera question de moi, et je tournerais le dos à celle à qui je dois tout... pour suivre un monsieur à qui je ne dois rien... sous prétexte qu'il a des rentes, que j'aurai une voiture et qu'on me dira : « Madame !... » Et on me croit capable d'une chose pareille !... Jamais !... Je ne quitterai pas ma mère... Je ne me marierai pas... Et ces lettres... Voilà le cas que j'en fais...

Elle veut déchirer les lettres, et s'arrête.

Oui !... Mais alors ! Il faudra rester vieille fille !... C'est grave... Je suis convaincue que si on ne devenait pas vieille fille... On ne se marierait jamais !... Malheureusement, le seul moyen de ne pas être vieille fille, c'est de se marier !... Que faire, alors ? Peut-on ne pas être ingrate pour sa mère en épousant un mari ?... Toute la question est là !... Je crois que c'est possible !... D'abord, comme de raison, il faut aimer sa mère encore plus qu'auparavant... Oui !... Mais il faut aussi aimer son mari... et puis encore il faut aimer ses... Ma mère n'en sait rien, mais je rêve depuis longtemps à un petit garçon !... Il aura quatre ans, une petite tête blonde, des cheveux ébouriffés, des yeux bleus, des joues roses... Il restera toute la journée sur mes genoux... Il passera autour de ma tête ses petits bras blancs, et il me dira des mots que je serai seule à comprendre !... Oh ! Rien qu'à cette idée... Mon coeur bat !... Mais alors, il n'y a pas à dire... il faut se marier !... Au fait, pourquoi pas ?... Tout le monde se marie... Marguerite s'est mariée !... Juliette s'est mariée !... Suzanne s'est mariée !... Elle n'y comptait plus, la pauvre fille... Elle y est pourtant arrivée !... Ah ! Par exemple ! Je stipulerai d'abord les droits de maman... Sans cela, pas de mariage !... Oui, mais qui choisir ?... Maman m'a laissé l'embarras du choix !... - Elle aurait bien pu le faire pour moi, pourtant... Cela aurait été bien plus commode... Récapitulons... Monsieur de Chateauregard est grand, blond ; il a des moustaches cirées qui pourraient bien crever l'oeil de son fils s'il s'avisait de l'embrasser !... Je n'en veux pas !... Monsieur de Prémaury est brun, de taille moyenne !... Il a eu une jeunesse orageuse... Qu'est-ce que ça peut bien être qu'une jeunesse orageuse ? Je ne sais pas, mais cela me plairait assez !... Seulement, il doit y avoir de ces natures d'orage où le beau temps ne vient jamais !... L'un se nomme Alfred !... C'est gentil, Alfred !... Oui, mais l'autre se nomme Jules !... Jules, ce n'est pas mal non plus !... Comment me trouvez-vous, Alfred ?... Vous m'aimez donc bien, Jules ?... Je suis bien embarrassée. Ni Alfred, ni Jules ne me répondent... Mon coeur n'entend rien !... Avec cela, je vois bien que maman tient beaucoup à me marier !... Quoiqu'elle en soit au désespoir... Si je pouvais avoir une indication, un signe quelconque !

Un grand ballon en caoutchouc tombe sur la scène.

Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que cela signifie ?... C'est ce fou de Paul qui est là, sur la terrasse, à écrire sa dissertation, et qui s'amuse à me lancer des ballons par la fenêtre...

Elle rit.

« Dites donc, Paul !... Si cela continue, je me plaindrai à maman... » Il n'entend pas... Pauvre garçon, cela l'ennuie d'être seul ce soir !... Ah ! Mais j'y pense ! Paul est mon cousin, mon ami, mon camarade... Nous avons été presque élevés ensemble, il n'a que deux ans de plus que moi... Il connaît tous les jeunes gens de Paris... Il me donnera un bon conseil... C'est certain... Je vais lui écrire. Comment n'y avais -je pas pensé ?...

Elle écrit.

« Mon cher Paul, Monsieur de Chateauregard et Monsieur de Prémaury me demandent en mariage !... Lequel choisir ? Réponds-moi vite par le même facteur... » Voilà !

Elle attache la lettre au ballon avec une épingle.

Et maintenant, mettons ma lettre à la poste... « Paul !... Tu es là ?... - Oui. Attrape !... - Ça y est... »

Elle lance le ballon par la fenêtre.

Me voilà plus tranquille, maintenant... J'ai un guide, un conseil... Il n'y a pas de plus grand écervelé que ce Paul pour rire et sauter avec moi... Mais quand il le faut, il a l'esprit d'un homme mûr et la délicatesse d'une femme... Cela me fera de la peine de le quitter... beaucoup de peine. Et lui... Que deviendra-t-il ?... Orphelin... si jeune !... Il n'avait que maman et moi !... Maman lui restera sans doute... mais, sera-ce assez ?...

Le ballon tombe sur la scène.

Ah ! Voilà ma réponse qui arrive !...

Elle détache le billet, et lit :

« Prémaury est un fat et Chateauregard un idiot... Ils me passeront sur le corps avant d'arriver à toi... Comment n'as-tu pas compris, affreuse petite fille, que tu es... que je t'adore à en perdre la raison. » - Comment !... Est-ce possible ?... Je sens un éblouissement !... Comme le coeur me bat... Ah ! Que c'est bon... que c'est beau de vivre ! Je comprends maintenant pourquoi je ne pouvais pas aimer les autres... C'est parce que j'aimais Paul sans m'en rendre compte !... Et quel nom adorable... Paul... c'est le seul nom qu'il puisse y avoir au monde. Tous les autres sont ridicules et affectés... Mon Dieu, que je suis heureuse !... Qu'est-ce qu'il écrit encore ?...

Lisant.

« Comment n'as-tu pas compris, affreuse petite fille que tu es... » Comme il m'aime pour m'écrire cela !... « Te voir à un autre, sera mon arrêt de mort ?... Je n'y survivrai pas. Je me tuerai sous ta fenêtre... Tu me connais ?... - Mais non, je ne veux pas. - « Réponds-moi vite... Veux-tu être ma femme ? Oui ou non !... N'écris pas... si c'est oui !... Jette-moi seulement le ballon, et je cours chez ta mère... Si c'est non, garde le ballon chez toi... et alors... Adieu !... PAUL. »

C'est singulier... Il me semble que j'ai vécu mille ans en une minute... Je ne sais plus ce qui est bien, ce qui est mal... Je ne suis plus sur la terre ; je vis... j'aime !...

Elle jette le ballon par la fenêtre.

- Ah ! J'ai mal fait... Je ne devais pas agir sans permission...

Criant à la fenêtre.

« Écoute, Paul... Ce n'est pas une réponse... Renvoie-moi le ballon... » - Il n'est plus là !... Heureusement qu'il ne verra pas maman !... Elle s'est enfermée... Elle prie Dieu qu'il m'inspire !... Et moi... je l'ai oublié... C'est bien mal... Je viens de commettre un crime... J'en serai punie... Paul voudra voir maman à tout prix... Je le connais !... Quand il se met quelque chose en tête, il faut que cela se fasse... Maman se fâchera... il se fâchera à son tour !... Et alors !... D'ailleurs, ce mariage est impossible... Comment n'y avais-je pas pensé ?... Paul est trop jeune : il n'a que deux ans sept mois et quatorze jours de plus que moi... Ce n'est pas un parti sérieux... Maman parle toujours d'un parti sérieux, d'une position dans le monde !... Je n'ai jamais bien compris ce que cela signifie... Une position dans le monde !... C'est d'être heureux ! Il paraît qu'il y en a encore une autre ?... Il faut bien avoir de quoi vivre !... Ça, c'est autre chose !... Mais quelqu'un de nous doit être riche ?... Je ne sais trop qui, si c'est Paul ou moi !... Et puis, Paul a un titre !... Maman tient à cela... Paul est duc ! Non, il n'est pas duc. Qu'est-ce qu'il est donc ? Connétable ! Amiral !... Non, je dis des folies maintenant !... Ce qui est sûr, c'est que Paul a un titre... Ça m'est bien égal, par exemple !... Il me semble que je ne pourrai plus le revoir... Quand je pense à lui, je suis embarrassée... seulement, je n'ai pas peur !... Je suis confuse... Je ne pourrai jamais le regarder en face !... Comme le temps marche lentement !... Comme cette conversation est longue !... Maman est inflexible... c'est sûr... cela ne peut pas être autrement !... Je me ferai religieuse... Non, je ne puis pas !... Maman resterait seule !... Le temps n'avance pas, aujourd'hui... J'aime depuis cinq minutes... et je suis déjà à la torture... C'est donc là ce qu'on nomme l'amour ?... C'est fini maintenant !... Maman a refusé net... Sans espoir... Que dois-je faire ? Me voilà compromise... Je ne jouerai plus au ballon de ma vie... Mon Dieu ! Ayez pitié de moi !... Je pressens un malheur affreux, irréparable... Je n'y survivrai pas... Paul se tuera... C'est sûr... Il n'a pas deux paroles ; quand il dit une chose, cela doit se faire !... Et j'aurai été la cause !... Non, non, je ne veux pas... Ah ! Je comprends pourquoi cela dure tant... Paul s'est tué !... On n'ose pas me le dire... Il est mort !... Peut-être peut-on le sauver encore... Envoyer chercher un médecin !... Arrêtez-le ! Cherchez-le !... Il est là, là... sous ma fenêtre... Oh ! Je me sens mal !...

Le ballon tombe sur la scène.

Le ballon ! Enfin !...

Elle détache le billet et se met à lire.

« Ta mère était enfermée dans sa chambre !... Je suis entré par la fenêtre !... Je lui ai fait une peur épouvantable... Mais c'est égal, nous nous sommes expliqués... et puis, nous nous sommes mis à pleurer : moi, comme un imbécile... elle, comme une sainte femme qu'elle est... Ta mère ne veut pas influencer ton choix... Elle ne veut que ton bonheur... Elle me préfère à d'autres... parce que tu comprends... que nous, qui sommes ses deux enfants, nous ne la quitterions jamais !... Elle te prie de ne lui donner ta réponse que demain... car elle veut encore que tu réfléchisses. » - Que je réfléchisse, moi, maintenant... quand le bonheur inonde mon âme !... Oh ! Quel bon billet !... Quelle bonne mère j'ai là !...

Elle embrasse le billet.

Je ne puis faire qu'une chose, c'est d'aller me jeter à son cou... et si elle veut toujours rester enfermée... Je ferai comme Paul !... J'entrerai par la fenêtre... tant pis !...

Elle sort.

 



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