UNE MÉPRISE

HISTOIRE EN TRIOLETS

1882. Tous droits réservés.

Par M. Léon SUPERSAC

PARIS, TRESSE Éditeur, 8,9,10,11. GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, PALAIS ROYAL.

Imprimerie générale de Chatillon-sur-Seine. - Jeanne Robert.


Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2025.

Publié par Paul FIEVRE, avril 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2025 à 20:37:28.


PERSONNAGE

LE NARRATEUR.

Tiré de "Théâtre de Campagne. Huitième série". 1882. pp 83-95.


UNE MÉPRISE

À A. Georges.

I.

Ce beau soir-là quand je la vis,

Elle était en toilette sombre,

Et tout charmé je la suivis,

Ce beau soir-là quand je la vis.

5   La voilette aux mignons replis

Noyait ses doux regards dans l'ombre.

Ce beau soir-là quand je la vis,

Elle était en toilette sombre.

II.

Suivre une femme avec respect

10   Ce n'est point une oeuvre immorale,

Et l'on peut sous plus d'un aspect

Suivre une femme avec respect.

Je ne me crus donc pas suspect

En ébauchant ma pastorale.

15   Suivre une femme avec respect,

Ce n'est point une oeuvre immorale.

III

Pourtant son petit pas pressé,

Indice d'une âme ingénue,

Semblait plus vif et cadencé,

20   Son pauvre petit pas pressé.

Me voilà presque embarrassé

Ô pudique et douce inconnue,

Voyant son petit pas pressé,

Indice d'une âme ingénue.

IV

25   Je suis un homme marié

Et ma femme est toute charmante ;

Sans en être contrarié,

Je suis un homme marié.

Éros, cet enfant décrié,

30   N'est-ce pas le dieu qui me tourmente,

Je suis un homme marié

Et ma femme est toute charmante.

V

Par malheur je suis curieux,

C'est là le péché des fils d'Ève,

35   Je ne cherchais que deux grands yeux...

Par malheur je suis curieux.

Était-ce tant pis ou tant mieux ?

Jusqu'au bout je suivais mon rêve,

Par malheur, je suis curieux,

40   C'est là le péché des fils d'Ève.

VI

Plus d'une m'a dit sans façon,

Lorsque j'étais célibataire,

Vous êtes un joli garçon,

Me disaient-elles sans façon.

45   Je ne suis pas un hérisson,

Et je ne les faisais pas taire,

Quand elles,disaient.sans façon

Ah le gentil célibataire.

VII

Or, depuis que l'hymen m'a pris

50   Je songe aux pauvres délaissées,

A leur souvenir je souris,

Même après que l'hymen m'a pris.

Je n'ai, n'en soyez pas surpris,

Que de bonnes et sages pensées,

55   Mais, depuis que l'hymen m'a pris

Je songe aux pauvres délaissées.

VIII

Donc, ce petit museau caché

Ainsi me hantait la mémoire,

N'étais-tu pas un vieux péché.

60   Gentil petit museau caché ?

Alors, je me suis rapproché...

Discrètement, on peut m'en croire,

Mais ce petit museau caché

Ainsi me hantait la mémoire.

IX

65   Son petit pas en vérité

Dans son allure encor discrète

Semblait un peu s'être arrêté,

Son petit pas en vérité.

Je songeai dans ma vanité

70   Qu'il trottinait vers l'amourette,

Ce petit pas en vérité

Dans son allure encor discrète.

X

Vers moi ses yeux se sont tournés

De façon vive et curieuse.

75   Comme avec des airs étonnés

Vers moi ses yeux se sont tournés,

Un gentil petit bout du nez,

Promettait une âme rieuse,

Vers moi ses yeux se sont tournés

80   De façon vive et curieuse.

XI

Je suis myope, - amers regrets

Ce fut la cause de ma peine !

Il me faut regarder de près,

Je suis myope, amers regrets !

85   Le visage en ses fins attraits,

Je pus le distinguer à peine ;

Je suis myope, amers regrets !

Ce fut la cause de ma peine.

XII

Un joli geste seulement,

90   Un petit geste de surprise

Frappa mes yeux en ce moment,

Un joli geste seulement,

Était-ce un encouragement ?

Hélas, c'est ainsi qu'on se grise

95   D'un joli geste seulement,

D'un petit geste de surprise.

XIII

Ce geste-là m'avait frappé,

Puis aussi certains airs de tête,

Comme un souvenir rattrapé

100   Ce geste-là m'avait frappé.

Je pensais, tout préoccupé,

Où t'ai-je vue, ombre coquette ?

Ce geste-là m'avait frappé.

Puis aussi certains airs de tête.

XIV

105   Je parle avec facilité,

Sans être un foudre d'éloquence,

Mais aux dames, en vérité,

Je parle avec facilité.

Bien vite donc je débitai

110   Un compliment sans conséquence,

Je parle avec facilité,

Sans être un foudre d'éloquence.

XV

Je commençai sans embarras,

Comme dans la chanson fameuse,

115   « Voulez-vous accepter mon bras ? »

Commençai-je sans embarras. -

D'un signe à ne s'y tromper pas

Elle fit « non » - ma promeneuse. -

Je poursuivis sans embarras,

120   Comme dans la chanson fameuse.

XVI

Ah ! Le démon mystérieux

Sa voilette était retombée

Profonde nuit, masque odieux

Ah le démon mystérieux

125   À peine si l'éclair des yeux

Étincelait par échappée,

Ah le démon mystérieux !

La voilette était retombée.

XVII

Je dis, pourquoi vous cachez-vous ?

130   Pourrais-je donc vous reconnaître ?

Avec un accent des plus doux

Je dis pourquoi vous cachez-vous ?

Me suis-je mis à vos genoux ?

Une voix dit tout bas « peut-être, »

135   Je dis, pourquoi vous cachez-vous ?

Pourrais-je donc vous reconnaître ?

XVIII

Eh bien, je te reconnaîtrai

M'écriai-je, ô bonheur insigne !

Et d'un beau transport pénétré

140   Eh bien, je te reconnaîtrai. -

Ton nom bientôt je le saurai,

Elle fit « oui » d'un nouveau signe

Eh bien je te reconnaîtrai,

M'écriai-je - ô bonheur insigne !

XVIX

145   Ce petit pied si bien cambré,

Cette jambe à l'attache fine,

Je sais où je l'ai rencontré.

Ce petit pied si bien cambré,

Joli petit pied adoré

150   C'est à toi, Rose, je devine,

Ce petit pied si bien cambré,

Cette jambe à l'attache fine.

XX

Hélas ! Je citai plus d'un nom.

Ah ! La malheureuse mémoire !

155   Toujours sa tête faisait « non. »

Hélas ! Je citai plus d'un nom,

Bien des Ninette et des Ninon,

J'aurais tort de m'en faire gloire,

Hélas je citai plus d'un nom,

160   Ah ! La malheureuse mémoire !

XXI

Toujours comme le Brésilien

Je poursuivais ma course folle,

Sans qu'elle me répondit rien,

Toujours comme le Brésilien,

165   Énervé, comme on pense bien,

Presque sans souffle et sans parole,

Toujours, comme le Brésilien

Je poursuivais ma course folle.

XXII

Mais je me sens pris d'un frisson

170   Et d'une émotion très forte,

Me voilà devant ma maison,

Ah ! je me sens pris d'un frisson.

Mon amoureuse sans façon

En s'arrêtant, sonne à la porte.

175   Ah je me sens pris d'un frisson

Et d'une émotion très forte.

XXIII

Ô catastrophe, affreux réveil !

Sort sans pitié, destin infâme !

Fuit-il jamais un sot pareil !

180   Ô catastrophe, affreux réveil !

La Ninette au museau vermeil !

L'amoureuse, c'était ma femme !!!

Ô catastrophe, affreux réveil

Sort sans pitié, destin infâme !

XXIV

185   Elle dit me connaissez-vous

Rejetant enfin sa voilette.

Le regard chargé de courroux

Elle dit : me connaissez-vous?

Je faisais un piteux époux

190   Quand pâle, en sa sombre toilette

Elle dit me connaissez-vous ?

Rejetant enfin sa voilette.

XXV

Le domicile conjugal

Hélas, me refuse l'entrée

195   Et je regrette, c'est égal,

Le domicile conjugal.

Bien que ce ne soit pas légal,

Je le vois d'une âme navrée,

Le domicile conjugal

200   Hélas ! Me refuse l'entrée.

XXVI

Il me faut gagner mon pardon.

Je demeure à l'hôtel, en face,

C'est triste, mais écoutez donc,

Il me faut gagner mon pardon.

205   La discorde avec son brandon

Du doux hymen a pris la place.

Il me faut gagner mon pardon.

Je demeure à l'hôtel, en face.

XXVII

Donc, ne suivez jamais le soir

210   Une femme... si c'est la vôtre,

Le péril je vous l'ai fait voir,

Ne la suivez jamais le soir.

Je l'avoue avec désespoir,

Il est très mal d'en suivre une autre,

215   Mais ne suivez jamais le soir

Une femme... si c'est la vôtre.

 



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