LE DÉJEUNER CHEZ LE MARÉCHAL DE LA NOBLESSE

COMÉDIE EN UN ACTE

1865.

IVAN TOURGUENIEV


Texte établi par Paul FIEVRE novembre 2025

Publié par Paul FIEVRE décembre 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:31.


PERSONNAGES

PEKHTÉRIÉV IVÂNOVITCH BALAGALÂÉV, maréchal de la noblesse, 45 ans.

PIÔTRE PÉTRÔVITCH PEKHTÉRIÉV, ancien maréchal de la noblesse, 60 ans.

EVGUÉNII TIKHONOVITCH SOÛSLOV, juge.

ANTONE SÉMIONOVITCH ALOÜPKINE, propriétaire voisin.

MIRVÔLINE, pauvre propriétaire voisin.

FÉRAPONTE ILYTCH BEZPÂNNDINE, propriétaire.

ANNA ILYNICHNA KAOÜROV, sa soeur, veuve, 45 ans.

PORFÎRII IGNÂTIÉVITCH NAGLANÔVITCH, commissaire rural.

VELVÎTSKI, secrétaire du maréchal.

GUÉRÂSSIME, valet de chambre du maréchal de la noblesse.

KARP, cocher de Madame Kaoûrov.

La scène se passe dans la propriété de Balagalâév.

Extrait de "IVAN TOURGUENIEV, Théâtre 1", Traduit du russe par Denis Roche, Paris : Editions Bossard. 1922. pp. 23-70

Cette traduction a paru dans la Revue des Deux-Mondes, le 15 décembre 1921.


LE DEJEUNER CHEZ LE ...

Le théâtre représente une salle à manger. Au centre, la porte. À droite, cabinet de travail. Fenêtres au fond de la scène. Dans un coin, table chargée de hors-d'oeuvre. Guérâssime arrange les couverts. Entendant le bruit d'une voiture, il s'approche d'une des fenêtres.

SCÈNE PREMIÈRE.
GUÉRÂSSIME ET MIRVOLINE.

MIRVÔLINE.

Bonjour, Guérâssime. Ça va ?... Ton maître n'est pas encore levé ?

GUÉRÂSSIME.

Bonjour. Où vous êtes-vous donc procuré un cheval ?

MIRVÔLINE.

Pas mauvais, hein, mon petit cheval ? Hier, on m'en a offert deux cents roubles.

GUÉRÂSSIME.

Qui donc ?

MIRVÔLINE.

Un marchand de Karâtchév.

GUÉRÂSSIME.

Pourquoi ne le lui avez-vous pas laissé ?

MIRVÔLINE.

Pourquoi le vendre ? J'en ai besoin. Ah ! L'ami, passe-moi donc un verre de quelque chose. Je ne sais pas ce que j'ai dans la gorge. Il fait une chaleur...

Il boit et mange.

C'est pour le déjeuner que tu mets le couvert ?

GUÉRÂSSIME.

Croyez-vous que ce soit pour le dîner ?

MIRVÔLINE.

Que de couverts ! Est-ce qu'on attend du monde ?

GUÉRÂSSIME.

Bien sûr qu'on en attend !

MIRVÔLINE.

Tu ne sais pas qui ?

GUÉRÂSSIME.

Je ne le sais pas. On dit qu'on veut tâcher de réconcilier aujourd'hui Bezpânndine et sa soeur. C'est probablement pour cela qu'il y a un déjeuner.

MIRVÔLINE.

Ah ! Vraiment ! Ce ne serait pas mal de les réconcilier. Il faut qu'ils en finissent. C'est une honte à la fin. Est-ce vrai, comme on le dit, que le maréchal achètera la forêt, si elle est à Bezpânndine ?

GUÉRÂSSIME.

Qui sait ?

MIRVÔLINE, à part.

Eh ! Ce serait l'occasion de lui demander un peu de bois.

BALAGALÂÉV, dans la coulisse.

Faites appeler Velvîtski.

MIRVÔLINE.

Tiens ! La porte du cabinet de travail était ouverte... Passe-moi un autre verre, mon petit Guérâssime.

GUÉRÂSSIME.

Ça vous tient toujours dans la gorge ?

MIRVÔLINE.

Oui, mon brave. Ça me gratte.

Il boit et avale à la hâte. Guérâssime sort.

SCÈNE II.
Mirvôline, Balagalâév et Velvîtski.

BALAGALÂÉV.

Oui. Donne les ordres en conséquence, tu m'entends ?

Se tournant vers Mirvôline.

Toi, bonjour !

MIRVÔLINE.

Mes plus profonds respects, Nicolâï Ivânytch !   [ 1 Forme plus familière pour Ivanovitch. (N. d. T.)]

BALAGALÂÉV, à Velvitski.

Fais comme je te l'ai dit ; tu comprends ?... Entendu, n'est-ce pas ?

VELVÎTSKI.

Certainement, Monsieur, certainement.

BALAGALÂÉV.

Alors, ça marchera. Tu peux t'en aller. Je te ferai appeler... Tu peux partir...

VELVÎTSKI.

Bien, monsieur. Par conséquent, il faut préparer le dossier de la veuve Kaoûrov ?

BALAGALÂÉV.

Mais, assurément, il faut le préparer. Tu m'étonnes ! Tu devrais déjà avoir compris, mon brave.

VELVÎTSKI.

Mais vous n'avez rien daigné m'expl...

BALAGALÂÉV.

Que te faut-il encore ? Je dois tout t'expliquer à la fin.

VELVÎTSKI.

Entendu, Monsieur.

Il sort.

BALAGALÂÉV.

Ce jeune homme n'a pas la compréhension facile. Et toi, comment ça va ?

Il s'assied.

MIRVÔLINE.

Grâce à Dieu, ça se maintient, Nicolâï Ivânytch ! Et vous, votre santé ?

BALAGALÂÉV.

Pas mal ? Tu es allé en ville ?

MIRVÔLINE.

Mais oui. Au reste, rien de nouveau. Avant-hier, le marchand Seliôdkine a eu une attaque d 'apoplexie, ce qui n'est pas étonnant. On dit que, hier, l'avoué a encore un peu dressé son épouse...

BALAGALÂÉV.

Vraiment ? Il est infatigable !

MIRVÔLINE.

J'ai vu le docteur Jouravliév. Il m'a chargé de vous saluer... J'ai rencontré l'ancien maréchal dans une calèche toute neuve. Je pense qu'il allait en visite. Son valet de chambre était avec lui et le valet avait un chapeau neuf.

BALAGALÂÉV.

Il vient ici aujourd'hui... Dis-moi, sa calèche est-elle belle ?

MIRVÔLINE.

Comment dire ?... Non, à parler franchement, elle ne l'est pas. Au premier abord, elle le semble ; mais, au fond, je ne sais pourquoi, elle ne me plaît pas. Peut-elle être comparée à votre charmante voiture !

BALAGALÂÉV.

Tu crois ?... A-t-elle des doubles ressorts ?

MIRVÔLINE.

Oui, elle en a. Mais qu'est-ce que ça fait ? Les ressorts sont surtout pour la montre. Il aime l'étalage. On dit qu'il a l'intention de se présenter à nouveau aux élections.

BALAGALÂÉV.

Pour être maréchal ?

MIRVÔLINE.

Oui. Mais qu'il essaye ! Il aura encore l'avantage de remporter une veste.

BALAGALÂÉV.

Tu crois ? D'ailleurs, je dois le dire, Piôtre Pétrôvitch est, à tous les égards, un homme respectable ; il mérite pleinement... Sans doute, d'un autre côté, la flatteuse attention de la noblesse... Bois un peu de vodka !

MIRVÔLINE.

Je vous remercie infiniment.

BALAGALÂÉV.

Tu en as déjà bu ?

MIRVÔLINE.

Pas du tout. Ce n'est pas que j'en aie bu, mais, voyez-vous, j'ai quelque chose là.

Il tousse.

BALAGALÂÉV.

Blague ! Bois !

MIRVÔLINE, buvant,

à votre santé. Savez-vous une chose, Nicolâï Ivânytch ? Le véritable nom de Piôtre Pétrôvitch n'est pas Pekhtériév, mais Pekhtériov.

BALAGALÂÉV.

Pourquoi penses-tu cela ?

MIRVÔLINE.

Comment ne pas le savoir, voyons ! C'est ainsi que nous appelions son père et tous ses anciens. Tous les Pekhtériov s'appellent Pekhtériov et non Pekhtériév. Il n'y a jamais eu de Pekhtériév chez nous. Qu'est-ce que c'est que ça, Pekhtériév?

BALAGALÂÉV.

Ah ! Vraiment ? Au reste, qu'importe le nom, pourvu qu'on soit honnête !...

MIRVÔLINE.

Vous avez parfaitement raison : pourvu qu'on soit honnête.

Regardant par la fenêtre.

Quel qu'un arrive.

BALAGALÂÉV.

Et moi qui suis encore en robe de chambre ! C'est toi qui m'as fait bavarder.

ALOÛPKINE, dans la coulisse.

Annonce : A-loûp-kine, gentilhomme.

GUÉRÂSSIME, entrant.

Un monsieur Aloûpkine vous demande.

BALAGALÂÉV.

Aloûpkine ! Qui ça peut-il être ? Fais-le entrer. Mirvôline, occupe-le en attendant, je te prie ; je reviens à l'instant.

Il sort.

SCÈNE III.
Mirvôline et Aloûpkine.

MIRVÔLINE.

Nicolâï Ivânovitch ne va pas tarder à venir. Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir ?

ALOÛPKINE.

Grand merci ; restons debout, Monsieur. Permettez-moi de savoir à qui j'ai l'honneur ?...

MIRVÔLINE.

Mirvôline ; propriétaire ; originaire de ce pays... Peut-être avez-vous entendu prononcer mon nom ?

ALOÛPKINE.

Non, monsieur, je ne l'ai pas entendu. Au reste, je suis très heureux de l'occasion. Permettez-moi de vous demander si Madame Baldachov, Tatiâna Sémiônovna, vous est parente ?

MIRVÔLINE.

Non, monsieur. Qui est cette Madame Baldachov ?

ALOÛPKINE.

Une propriétaire du gouvernement de Tambov, une veuve.

MIRVÔLINE.

Ah ! de Tambov ?

ALOÛPKINE.

Oui, une veuve de Tambov. Et permettez-moi de m'informer encore si vous connaissez le commissaire rural d'ici ?

MIRVÔLINE.

Porfîrii Ignâtych ! Comment donc ! Un vieil ami.

ALOÛPKINE.

C'est le plus grand animal qu'il y ait au monde. Excusez-moi ; je suis un homme franc, un soldat. J'ai l'habitude de parler librement, sans ambages. Il faut vous dire...

MIRVÔLINE.

Ne désirez-vous pas prendre quelque chose après avoir voyagé ?

ALOÛPKINE.

Je vous remercie bien sincèrement. Il faut vous dire que je me suis tout récemment établi ans ce pays-ci. Avant j'habitais surtout le gouvernement de Tambov. Mais ayant hérité de ma pauvre femme 52 âmes dans votre district...

MIRVÔLINE.

À quel endroit exactement ? Souffrez que je le demande.

ALOÛPKINE.

Au village de Trioûkhino, à cinq verstes de la grand'route de Voronège.

MIRVÔLINE.

Ah ! Je connais ; une bonne petite propriété !

ALOÛPKINE.

Une véritable horreur. Rien que du sable...? Ayant, donc, hérité de ma pauvre femme, j'ai regardé comme utile de m'installer ici, d'autant plus que ma maison de Tambov s'était, on peut le dire, entièrement écroulée. J'ai donc changé de résidence. Or, imaginez-vous cela, votre commissaire a déjà eu le temps de me faire tort de la façon la plus indécente !

MIRVÔLINE.

Oh ! Que c'est fâcheux !

ALOÛPKINE.

Écoutez-moi. Pour un autre ce ne serait rien, mais, moi, j'ai une fille, ma Catherine. Voilà ce que je vous prie de prendre en considération. J'ai confiance, heureusement, en Nicolâï Ivânovitch. Je n'ai eu le plaisir de le voir que deux fois ; mais j'ai beaucoup entendu parler de son équité.

MIRVÔLINE.

Le voici.

SCÈNE IV.
Les mêmes et Balagalâév.

Balagalâév est en frac. Aloûpkine salue.

BALAGALÂÉV.

Il m'est très agréable... Voulez-vous bien vous asseoir ?... Je... Je crois avoir eu le plaisir de vous rencontrer chez l'honorable Afanâssi Matviéitch.

ALOÛPKINE.

Parfaitement.

BALAGALÂÉV.

Il n'y a pas longtemps, n'est-ce pas, que vous êtes des nôtres ?... Je veux dire que vous vous êtes tout récemment installé dans notre district...

ALOÛPKINE.

C'est exact.

BALAGALÂÉV.

J'espère que vous ne le regretterez pas.

Un silence.

Quelle chaude journée nous avons !...

ALOÛPKINE.

Nicolâï Ivânovitch, permettez à un vieux soldat de s'expliquer avec vous franchement.

BALAGALÂÉV.

Je vous en prie. Qu'y a-t-il ?

ALOÛPKINE.

Nicolâï Ivânovitch, vous êtes notre maréchal, autrement dit notre second père. Je suis père, moi aussi, Nicolâï Ivânovitch !

BALAGALÂÉV.

Croyez-moi, je le sais, je le sens bien... C'est mon devoir... Au reste, la flatteuse attention que m'a accordée la noblesse. Voyons ! De quoi s'agit-il ?

ALOÛPKINE.

Votre commissaire rural, Nicolâï Ivânovitch, est le premier des fripons.

BALAGALÂÉV.

Hein ? Vous avez des façons énergiques de vous exprimer...

ALOÛPKINE.

Non, je vous en prie, je vous en prie. Veuillez m'écouter. Il paraît que mon paysan a volé un bouc à un de ses voisins, le paysan Philippe. Or, permettez-moi de vous demander quel besoin un paysan a d'un bouc ? Vous me le direz vous-même : quel besoin un moujik peut-il avoir d'un bouc ? Et pourquoi serait-ce mon paysan qui a volé ce bouc, et non pas un autre ? Quelles preuves y a-t-il ? Mais admettons même que mon moujik soit le coupable ; en quoi cela me regarderait-il ? Pourquoi dois-je être tenu pour responsable ? Pourquoi est-ce moi que l'on dérange ? Devrai-je, après cela, répondre de chaque bouc ? Et le commissaire aura-t-il le droit d'être grossier avec moi ? Ah ! Merci bien. Il dit que le bouc a été retrouvé dans ma cour... qu'il aille se faire pendre avec son bouc ! Il ne s'agit d'ailleurs pas de bouc ici : il s'agit de convenances !

BALAGALÂÉV.

Pardonnez-moi ; j'avoue que je ne saisis pas très bien... Vous dites que votre paysan a volé un bouc ?

ALOÛPKINE.

Non, je ne dis pas cela. C'est le commissaire qui le dit.

BALAGALÂÉV.

Il me semble que, pour des cas semblables, il y a une procédure régulière. Je ne sais vraiment pas pourquoi vous avez bien voulu vous adresser à moi.

ALOÛPKINE.

Mais, à qui donc m'adresserais-je, Nicolâï Ivânytch ? Daignez trancher la question. J'ai reçu une offense, et mon honneur en souffre. Le commissaire m'a dit, et d'une manière des plus blessantes : je vous en ferai voir... Rendez-moi justice.

GUÉRÂSSIME.

Il entre.

Evguénii Tîkhonovytch vient d'arriver.

BALAGALÂÉV, se levant.

Pardon, je vous prie... Evguénii Tîkhonovytch, veuillez entrer... Votre santé est bonne ?   [ 2 Même remarque que précédemment ; forme plus familière. (N. d. T.).]

SCÈNE V.
Les mêmes et Soûslov.

SOÛSLOV.

Bonne, merci... Messieurs, j'ai l'honneur.

MIRVÔLINE.

Mes respects, Evguénii Tîkhonovytch.

SOÛSLOV.

Ah ! Bonjour toi I

BALAGALÂÉV.

Votre épouse va bien?

SOÛSLOV.

Elle vit... Quelle chaleur ! Si ce n'était pas pour venir chez vous, Nicolâï Ivânytch, Dieu m'en est témoin, jamais je n'aurais bougé de place.

BALAGALÂÉV.

Merci, merci. Ne désirez-vous pas ?...

Il montre la table.

À Aloûpkine.

Pardon, veuillez bien me rappeler vos petits noms.

ALOÛPKINE.

Antone Sémiônytch.

BALAGALÂÉV.

Mon cher Antone Sémiônytch, vous me raconterez plus tard votre ennui. Pour l'instant, vous le voyez vous-même... Croyez qu'en ce qui me concerne, j'y prêterai une attention particulière ; soyez sans crainte... Connaissez-vous Evguénii Tîkhonovytch ?

ALOÛPKINE.

Non, Monsieur.

BALAGALÂÉV.

Alors, permettez-moi de vous présenter. Notre juge, un homme aux sentiments, à tous les égards, les plus nobles, une âme ouverte, une personne des plus dignes...

À Soûslov.

Evguénii Tîkhonovytch ?...

SOÛSLOV, très absorbé à déguster des hors-d'oeuvre.

Quoi ?

BALAGALÂÉV.

Permettez-moi de vous faire, faire connaissance d'un nouvel habitant de notre district, Monsieur Aloûpkine, Antone Sémiônytch, nouveau propriétaire d'ici.

SOÛSLOV, continuant à manger.

Il m'est extrêmement agréable... De quelles régions nous arrivez-vous ?

ALOÛPKINE.

Du gouvernement de Tambov.

SOÛSLOV.

Ah ! J'ai justement un parent à Tambov. Un homme, au reste, des plus insignifiants. Mais la ville n'est pas mal ; une bonne ville.

ALOÛPKINE.

La ville, en effet, n'est pas mal.

SOÛSLOV.

Eh bien ! Et nos tourtereaux ?... Peut-être ne viendront-ils pas du tout ?

BALAGALÂÉV.

Ça, je ne le pense pas ! Mais je suis également étonné qu'ils ne soient pas encore ici. Ils devaient arriver les premiers.

SOÛSLOV.

Et croyez-vous que nous les réconcilierons?

BALAGALÂÉV.

Il faut l'espérer... J'ai même invité l'ancien maréchal... À propos, Antone Sémiônytch ; permettez-moi de vos adresser une prière. Vous pouvez nous aider dans une affaire qui intéresse, pour ainsi dire au même titre, toute la noblesse du district.

ALOÛPKINE.

Bien, j'écoute.

BALAGALÂÉV.

Nous avons ici un propriétaire nommé Bezpânndine, un homme bien, mais un peu original. Ce n'est pas qu'il soit timbré, mais il a quelque chose. Bezpânndine a une soeur, la veuve Kaoûrov, qui est, en vérité, une femme des plus insensées, des plus têtues... Du reste, vous la verrez.

MIRVÔLINE.

Chez eux, Nicolâï Ivânytch, c'est de famille. Leur maman, feue Pelaguéia Arséniévna, était bien pire. On dit qu'en son jeune temps une brique lui tomba sur la tête... C'est peut-être pour cette raison-là...

BALAGALÂÉV.

Possible. Ces choses arrivent. Reprenons. Entre ce Bezpânndine et sa soeur, la veuve Kaoûrov, il existe, depuis trois années, un différend au sujet d'un partage. Leur tante leur a légué une propriété, ? un acquêt, notez cela... ? Eh bien ! que le diable les emporte ! Ils ne peuvent pas s'entendre pour se la partager. La soeur, surtout, ne consent à rien. L'affaire a été devant les tribunaux ; on a présenté des requêtes aux plus hautes autorités ; ça finirait par tourner mal. Aussi ai-je résolu de couper d'une main ferme le mal dans la racine, de les arrêter dans leur folie, de leur faire entendre raison... Je leur ai fixé aujourd'hui une entre vue chez moi, mais c'est bien la dernière fois. Ensuite je laisserai faire. Pourquoi, après tout, me tracasserais-je ? Les tribunaux prononceront. J'ai invité, en qualité de conciliateurs et de témoins, l'honorable Evguénii Tîkhonovytch ainsi que l'ex-maréchal. Ne vous serait-il pas agréable de nous aider, vous aussi, dans cette affaire ?

ALOÛPKINE.

Je le ferais avec plaisir... Mais il me semble que, ne connaissant pas...

BALAGALÂÉV.

La belle raison ! Ça ne fait rien... Vous êtes un propriétaire du district, un homme posé. Au contraire, ce sera pour le mieux. Ils ne pourront pas mettre en doute votre impartialité.

ALOÛPKINE.

Soit ; je suis prêt.

GUÉRÂSSIME, entrant.

Madame Kaoûrov est arrivée.

BALAGALÂÉV.

Quand on parle des grâces...

Il va au-devant de Madame Kaoûrov.

SCÈNE VI.
Les mêmes et Madame Kaoûrov.

Elle est en chapeau ; réticule à la main.

BALAGALÂÉV.

Ah ! Enfin ! Prenez la peine d'entrer, Anna Ilynichna. Soyez la bienvenue.

Il la dirige vers la table.

Ne voulez-vous pas?...

MADAME KAOÛROV.

Férapont Ilytch n'est pas encore arrivé ?

BALAGALÂÉV.

Non, mais il ne saurait tarder... Ne voulez-vous pas prendre quelque chose ?

MADAME KAOÛROV.

Je vous remercie bien. Je fais maigre.

BALAGALÂÉV.

Eh bien ! Il y a du raifort, des concombres... Voulez-vous que je fasse servir du thé...

MADAME KAOÛROV.

Non, grand merci, j'ai déjà déjeuné. Excusez-moi d'être en retard.

Elle s'assied.

Je dois encore remercier Dieu, Nicolâï Ivânytch, d'être arrivée vivante. Mon cocher a failli me verser.

BALAGALÂÉV.

Est-ce possible ! Je crois pourtant que la route est bonne...

MADAME KAOÛROV.

Il ne s'agit pas de la route, Nicolâï Ivânytch ; oh ! Ça, pas le moins du monde !... Vous le voyez, Nicolâï Ivânytch ; je suis venue, mais je n'attends de ce voyage aucun résultat. Le caractère de Férapont Ilytch m'est trop connu... Oh ! Grand Dieu, trop connu !

BALAGALÂÉV.

Nous verrons ça, Anna Ilynichna. Moi, je suis d'un avis contraire. J'espère terminer votre affaire aujourd'hui. Il en est grand temps.

MADAME KAOÛROV.

Dieu le veuille, Dieu le veuille ! Moi, vous le savez, Nicolâï Ivânytch, je consens à tout. Je suis un être paisible. Je ne contredis pas. D'ailleurs, le pourrais-je ? Je suis une veuve sans défense. C'est uniquement sur vous que je compte. Quant à Férapont Ilytch, il veut ma mort. Qu'y puis-je ? Dieu lui pardonne ! Mais qu'il ne s'acharne pas, du moins, à perdre mes petits ! Moi, je suis résignée.

BALAGALÂÉV.

Voyons, voyons, Anna Ilynichna, quels propos est-ce là ? Laissez-moi plutôt vous présenter un nouveau propriétaire de notre district : Aloûpkine, Antone Sémiônytch.

MADAME KAOÛROV.

Fort heureuse, Monsieur, fort heureuse.

BALAGALÂÉV.

Si vous le permettez, il prendra part lui aussi à notre délibération.

MADAME KAOÛROV.

J'y consens, Nicolâï Ivânytch ; je consens à tout. Vous pouvez convoquer tout le district, tout le gouvernement : j'ai la conscience tranquille. Je sais que tous me défendront, ne permettront pas qu'on me lèse. Et vous, Evguénii Tîkhonovytch, comment est votre santé ?

SOÛSLOV.

Bonne. Que peut-il m'arriver ? Je vous remercie bien.

MIRVÔLINE, baisant la main de Madame Kaoûrov,

Vos petits vont bien, Anna Ilynichna ?

MADAME KAOÛROV.

Ils sont encore vivants, grâce à Dieu. Mais ont-ils longtemps à vivre ? Bientôt, bientôt, ils seront orphelins, les pauvres chéris !

SOÛSLOV.

Que dites-vous là, et à quel propos, Anna Ilynichna ? Vous nous survivrez tous, ma bonne dame.

MADAME KAOÛROV.

Pourquoi je le dis, mon bon monsieur ? Il doit y avoir des raisons, si même moi, je ne puis, pas me taire. C'est absolument comme je le dis. Attrapez ça, monsieur le juge ! Parlerais-je sans preuves?

SOÛSLOV.

Quelles preuves avez-vous ?

MADAME KAOÛROV.

Soyez satisfait... Nicolâï Ivânytch, veuillez bien faire appeler mon cocher.

BALAGALÂÉV.

Qui ?

MADAME KAOÛROV.

Le cocher, mon cocher, Karpoûchka ; (on le nomme Karpoûchka.)

BALAGALÂÉV.

Pour quoi faire?

MADAME KAOÛROV.

Faites-le appeler... Vous le voyez, evguénii tîkhonovytch exige des preuves !

BALAGALÂÉV.

Voyons, Anna Ilynichna...

MADAME KAOÛROV.

Non, faites-moi cette amabilité, je vous en prie.

BALAGALÂÉV.

Soit !

À Mirvôline.

Cours le chercher, mon bon.

MIRVÔLINE.

À l'instant.

Il sort.

MADAME KAOÛROV.

Vous ne voulez jamais me croire, evguénii tîkhonovytch. Ce n'est pas la première fois que je le remarque ! Dieu vous pardonne !

ALOÛPKINE.

Quoi qu'il en soit, je ne puis toujours pas comprendre, moi non plus, ? permettez-moi de le dire, ? pourquoi vous voulez faire venir ici votre cocher. Qu'est-ce qu'un cocher a à faire là-dedans ?... Je ne comprends pas.

MADAME KAOÛROV.

Vous verrez.

ALOÛPKINE.

Je ne comprends pas.

SCÈNE VII.
Les mêmes, Karp et Mirvôline.

MIRVÔLINE.

Voici le cocher.

MADAME KAOÛROV.

Karpoûchka, écoute... Regarde-moi. Ce monsieur, que voici, ne veut pas croire que Férapont Ilytch a voulu te corrompre à diverses reprises. Tu entends ce que je dis?

SOÛSLOV.

Eh bien ! L'ami, pourquoi ne réponds-tu pas ? Le frère de madame voulait-il te corrompre ?

KARP.

Comment ça, me corrompre ?

SOÛSLOV.

Je ne sais pas ; c'est Anna Ilynichna qui le dit.

MADAME KAOÛROV.

Karpoûchka, écoute, regarde-moi. Tu te souviens, n'est-ce pas, qu'aujourd'hui tu as failli me verser ?... Tu t'en souviens ?

KARP.

Quand ça, Madame ?

MADAME KAOÛROV.

Quand ça ? Ah ! Qu'il est bête ! Au tournant, avant d'arriver à la digue. Une roue a failli sortir de l'essieu.

KARP.

Bien, Madame.

MADAME KAOÛROV.

Et tu te souviens de ce que je t'ai dit ? Je t'ai dit : Avoue, t'ai-je dit, que Férapont Ilytch t'a corrompu ; Karpoûchka, cher ami, a-t-il dit, arrange ta maîtresse de façon à ce qu'elle n'en revienne pas, et je ne t'oublierai jamais. Et te souviens-tu de ce que tu m'as répondu ?.... Tu m'as répondu : Je vous fais excuse, Madame, c'est de ma faute.

SOÛSLOV.

Pardon, Anna Ilynichna, dire : « Je vous fais excuse, c'est de ma faute », ça ne prouve rien. Que voulait-il dire par là ? Voulait-il avouer qu'il s'était laissé corrompre, qu'il voulait vous supprimer ?... Voilà ce qu'il faut savoir. As-tu avoué cela, hein ?... L'as-tu avoué ?

KARP.

Qu'ai-je avoué ?

MADAME KAOÛROV.

Karpoûchka, écoute, regarde-moi !... N'est-ce pas que Férapont Ilytch voulait te corrompre ?... Évidemment tu n'y as pas consenti... Mais dis-je bien la vérité ?

KARP.

C'est comme madame vient de le dire.

MADAME KAOÛROV.

Eh bien, vous voyez !

SOÛSLOV.

Mais permettez, permettez !... Toi, l'ami, réponds-moi ; fais attention... Réponds clairement.

MADAME KAOÛROV.

Mais permettez, à votre tour, evguénii tîkhonovytch ! Je ne puis consentir à cela. Vous voulez l'intimider. Je ne le permettrai pas. Retire-toi, Karpoûchka, retire-toi. Va faire un bon somme; tu dors debout.

Karp sort.

J'avoue, evguénii tîkhonovytch, que je n'aurais jamais attendu cela de vous. En quoi l'ai-je mérité, grand Dieu ?

SOÛSLOV.

Mais aussi, pourquoi voulez-vous nous leurrer ?

BALAGALÂÉV.

Allons, il suffit, Anna Ilynichna. Asseyez-vous. Calmez-vous. Nous examinerons tout cela.

GUÉRÂSSIME.

Monsieur Bezpânndine vient d'arriver.

BALAGALÂÉV.

Enfin !... Fais-le entrer.

SCÈNE VIII.
Les mêmes et Bezpânndine.

BALAGALÂÉV.

Ah ! Bonjour !... Mais comme vous vous êtes fait attendre !

BEZPÂNNDINE.

Pardonnez-moi, Nicolâï Ivânytch. Il m'est arrivé un contre-temps. Bonjour, Evguénii Tîkhonovytch, juge intègre. Comment allez-vous ?

SOÛSLOV.

Bonjour.

BEZPÂNNDINE.

Figurez-vous...

Il salue sa soeur.

On m'a volé ma selle. Impossible de savoir qui. Que faire ? J'ai pris la selle du palefrenier.

Il boit.

Comme vous le savez, je fais toutes mes courses à cheval. La selle est horrible. Une selle de postillon. Il m'a été absolument impossible de trotter.

BALAGALÂÉV.

Férapont Ilytch, permettez-moi de vous présenter Monsieur Aloûpkine, Antone Sémiônytch.

BEZPÂNNDINE, à Aloûpkine.

Très heureux... Êtes-vous amateur?

ALOÛPKINE.

Amateur de quoi ? Comment l'entendez-vous ?

BEZPÂNNDINE.

De quoi ? Mais, naturellement, amateur de chiens de chasse.

ALOÛPKINE.

Non, je n'aime pas les chiens, et je ne sais tirer que les oiseaux posés.

BEZPÂNNDINE, riant.

Des oiseaux posés !...

BALAGALÂÉV.

Pardonnez-moi, messieurs, d'interrompre votre intéressante conversation... En d'autres moments, nous pourrions parler chiens et oiseaux ; mais maintenant, je propose que, sans perdre de temps, nous abordions l'affaire pour laquelle nous sommes réunis. Nous pour rions, à la rigueur, commencer même sans l'ancien maréchal. Qu'en pensez-vous?

SOÛSLOV.

Mais oui.

BALAGALÂÉV.

Alors, Férapont Ilytch, je vous prie de vous asseoir et vous aussi, Antone Sémiônytch.

Ils s'asseyent.

BEZPÂNNDINE.

J'ai toujours eu et ai pour vous, Nicolâï Ivânytch, la plus profonde considération, et, vous le voyez, je suis venu selon votre désir. Mais, permettez-moi de vous le dire d'avance : Si vous croyez aboutir à quelque chose avec ma très estimable soeur, je vous préviens que...

MADAME KAOÛROV.

Vous voyez, Nicolâï Ivânytch ! Vous voyez !

BALAGALÂÉV.

Permettez, Férapont Ilytch, et vous aussi, Anna Ilynichna. Je dois vous prier tout d'abord de m'écouter. J'ai eu l'honneur de vous convoquer tous les deux pour mettre fin à vos différends. Songez un peu à l'exemple désastreux que vous donnez ; un frère et une soeur sortis pour ainsi dire du même sein.

BEZPÂNNDINE.

Pardon, Nicolâï Ivânytch...

ALOÛPKINE.

Monsieur Bezpânndine, je vous prie de ne pas interrompre...

BEZPÂNNDINE.

Et quel droit avez-vous de me donner des leçons ?...

ALOÛPKINE.

Je ne vous donne pas de leçons, mais convié par Nicolâï Ivânytch...

BALAGALÂÉV.

Oui, Férapont Ilytch, j'ai convié monsieur, ainsi que l'honorable Evguénii Tîkhonovytch, en qualité de médiateurs... Férapont Ilytch, Anna Ilynichna, c'est à vous que je m'adresse. Comment se fait-il qu'un frère et une soeur, issus pour ainsi dire d'un même sein, ne puissent pas s'entendre, vivre en paix, en bonne intelligence ?... Férapont Ilytch, Anna Ilynichna, revenez à la raison, je vous le dis. Et pourquoi le fais-je ? Uniquement pour votre bien. Réfléchissez : en quoi est-ce que ça me touche ? Je ne parle que pour votre bien.

BEZPÂNNDINE.

Mais, Nicolâï Ivânytch, ne savez-vous pas quelle femme c'est là ? Écoutez-la ! On ne sait ce que c'est, Dieu me pardonne !

MADAME KAOÛROV.

Et vous, qu'êtes-vous donc ? Vous corrompez mon cocher, vous m'envoyez du poison par mes femmes de chambre, vous voulez ma mort Je suis même étonnée d'être encore en vie.

BEZPÂNNDINE.

Quel cocher ai-je corrompu ? Que dites-vous ? Qu'est-ce qui vous prend ?

MADAME KAOÛROV.

Oui, mon bon monsieur, le cocher est prêt à en témoigner sous serment ; ces messieurs sont témoins.

BEZPÂNNDINE, s'adressant à tous.

Quelle ineptie nous sort-elle là ?

ALOÛPKINE, à Madame Kaoûrov.

Pardon, Madame, pardon. Vous en appelez à moi bien à tort. Je n'ai positivement rien compris à ce que disait votre cocher. C'est encore là une histoire du genre de mon bouc.

MADAME KAOÛROV.

De votre bouc ? En quoi mon cocher ressemble-t-il à un bouc ? Ce serait plutôt vous...

BALAGALÂÉV.

Laissez cela, messieurs, au nom du ciel !... Anna Ilynichna ! Férapont Ilytch, quel plaisir trouvez-vous à vous injurier l'un l'autre ? Vraiment, écoutez-moi ; faites la paix. Jetez-vous dans les bras l'un de l'autre. Vous ne répondez pas ?...

BEZPÂNNDINE.

Quoi ? Est-ce possible ! Si j'avais su, jamais je ne serais venu.

MADAME KAOÛROV.

Moi non plus, je ne serais pas venue !

BALAGALÂÉV.

Comment cela ? Vous me disiez, il y a un instant, que vous consentiez à tout !

MADAME KAOÛROV.

À tout, mais pas à ça.

SOÛSLOV.

Ah ! Nicolâï Ivânytch, laissez-moi vous dire que vous n'avez pas engagé l'affaire comme il fallait. Vous prêchez la concorde. Ne voyez vous pas quelles gens...

BALAGALÂÉV.

Comment, selon vous, devrions-nous procéder, Evguénii Tîkhonovytch?

SOÛSLOV.

Voyons, pourquoi les avez-vous convoqués ? Pour un partage. C'est à cause de cela qu'ils se disputent. Tant qu'on ne les aura pas départagés, ni vous, ni moi, ni personne, n'aura de repos, et, au lieu de rester chez nous, nous devrons, par des chaleurs comme celle d'aujourd'hui, nous trimballer sur les routes. Donc, procédons au partage, si, toutefois, vous espérez leur faire entendre raison. Où sont les plans ?

BALAGALÂÉV.

Soit, mettons-nous à l'oeuvre.

Il appelle.

Guérâssime !

GUÉRÂSSIME, entrant.

Que désirez-vous ?

BALAGALÂÉV.

Fais-moi appeler Velvîtski.

BEZPÂNNDINE.

Je vous le déclare d'avance ; je consens à tout. J'en passerai parce que Nicolâï Ivânytch dira.

MADAME KAOÛROV.

Moi aussi.

SOÛSLOV.

On va voir cela.

MIRVÔLINE.

Voilà de louables intentions.

SCÈNE IX.
Les mêmes et Velvîtski.

Il apporte les plans.

BALAGALÂÉV.

Ah ! Arrive ici !

Il déploie les plans.

Approche-moi cette petite table. Tenez, veuillez regarder... Voici...

Il lit.

« Le village de Kokoûchkino, autrement dit Râkovo, contient, d'après le huitième recensement, quatre-vingt-quatorze âmes du sexe masculin... » Voyez comme tout est tracé et retracé au crayon ; c'est que ce n'est pas la première fois que nous peinons là-dessus. « Contenance totale en terre, 712 arpents ; terres incultes, 81 arpents ; terres bâties et prairies, 9... Il y a quelques enclaves, mais pas nombreuses. » Notre problème est de partager exactement cette propriété entre le registrateur de collège en retraite Féraponte Bezpânndine et sa soeur, la veuve de sous-lieutenant, Anna Kaoûrov. Notez qu'il faut un partage égal, comme le stipule le testament de leur défunte tante, la veuve de l'architecte Philokalôssov.

BEZPÂNNDINE.

La vieille dame avait perdu la tête sur ses vieux jours. Que ne m'a-t-elle tout légué ! Il n'y aurait pas eu de difficulté...

MADAME KAOÛROV.

Vous êtes bien bon !

BEZPÂNNDINE.

Elle aurait pu ne vous léguer, du moins, que votre part légale. Mais se peut-il attendre d'une femme un acte sensé ? Il est vrai que vous laviez et peigniez chaque matin, dit-on, son toutou chéri...

MADAME KAOÛROV.

Là-dessus, vous mentez ! M'abaisser jusqu'à peigner un chien ! À d'autres ! Je ne suis pas femme à faire cela. Vous, ce serait différent ! Vous êtes un fameux amateur de chiens. On dit, Dieu me pardonne, que vous embrassez le vôtre sur le nez.

BALAGALÂÉV.

Monsieur et madame, je dois vous prier tous les deux de faire un peu de silence. Je reprends. Voilà plus de trois ans que la tante est morte, et, figurez-vous, aucune solution, jusqu'à présent, n'est intervenue. J'ai finalement consenti à jouer auprès d'eux le rôle de médiateur parce que, vous le comprenez, c'est mon devoir. Malheureusement, jusqu'ici, je n'ai abouti à rien. Voici quel est le grand obstacle : ni Monsieur Bezpânndine ni sa soeur ne veulent habiter la même maison. Il faut, par suite, diviser la propriété, et ce partage apparaît impossible.

BEZPÂNNDINE, après un silence.

Eh bien... Je renonce à la maison de ma tante ; qu'elle aille au diable !

BALAGALÂÉV.

Vous y renoncez ?

BEZPÂNNDINE.

Oui. Mais je compte sur un dédommagement.

BALAGALÂÉV.

Naturellement. Cette demande est juste.

MADAME KAOÛROV.

Nicolâï Ivânytch, c'est une ruse ! C'est un piège ! Il compte avoir de cette façon-là la terre la meilleure, les chènevières, et coetera. Il n'a pas besoin de maison ; il a la sienne. De plus, la maison de notre tante est dans Le plus mauvais état !...

BEZPÂNNDINE.

Si la maison est en si mauvais état...

MADAME KAOÛROV, sans entendre.

Et je ne céderai pas non plus les chènevières ! Oh, non, songez-y ! Je suis veuve, j'ai des enfants... Jugez vous-même ce que je deviendrais sans les chènevières...

BEZPÂNNDINE.

Si la maison est en mauvais état...

MADAME KAOÛROV.

Non, jamais !...

ALOÛPKINE.

Laissez-le donc parler !

BEZPÂNNDINE.

Si la maison est en si piètre état, cédez-la moi et on vous dédommagera.

MADAME KAOÛROV.

Je les connais, vos dédommagements ! Vous m'ajouteriez quelque mauvais petit arpent, tout en pierres, ou encore quelque marais où ne pousse que du jonc, dont les vaches même des paysans ne veulent pas.

BEZPÂNNDINE.

Il n'y a pas de marais de ce genre-là dans la propriété.

MADAME KAOÛROV.

Bon, si ce n'est pas un marais, ce sera autre chose. Mille grâces pour vos dédommagements. Je sais ce qu'ils valent.

ALOÛPKINE, à Mirvôline.

Est-ce que, dans votre district, toutes les femmes sont ainsi ?

MIRVÔLINE.

Il y en a de pires.

BALAGALÂÉV.

Messieurs, messieurs, permettez... Je dois encore une fois vous prier de vous taire un peu. Voici ce que je propose. Nous allons, tous réunis, diviser la propriété en deux lots. Le premier lot comprendra la maison et la réserve ; nous ajouterons au second lot un peu de terre ; et les parties choisiront.

BEZPÂNNDINE.

J'y consens.

MADAME KAOÛROV.

Et moi, pas.

BALAGALÂÉV.

Pourquoi ne consentez-vous pas ?

MADAME KAOÛROV.

Qui choisira le premier ?

BALAGALÂÉV.

Nous tirerons au sort.

MADAME KAOÛROV.

Dieu nous en préserve et nous garde ! Y pensez-vous ? Jamais de la vie ! Sommes-nous des païens pour tirer au sort !

BEZPÂNNDINE.

Bon ; alors, c'est vous qui choisirez.

MADAME KAOÛROV.

Malgré cela je n'y consens pas !

ALOÛPKINE.

Pourquoi ça ?

MADAME KAOÛROV.

Comment voulez-vous que je choisisse ? Et si je me trompais...

BALAGALÂÉV.

Permettez ! Pourquoi vous tromperiez-vous ? Les lots seront égaux, et si l'un d'eux surpassait l'autre, Férapont Ilytch vous laisse le droit de choisir la première.

MADAME KAOÛROV.

Et qui me dira quel est le meilleur lot ?... Non, Nicolâï Ivânytch ; ceci vous regarde ! Veuillez, mon père, prendre soin de faire vous-même les attributions. Le lot que vous m'assignerez, je le prendrai, et m'en déclarerai satisfaite.

BALAGALÂÉV.

Bien, soit ! Donc, la maison, avec les communs et la réserve, reviennent à Madame Kaoûrov.

BEZPÂNNDINE.

Et le jardin aussi ?

MADAME KAOÛROV.

Bien entendu ; le jardin aussi ! Comment laisser une maison sans jardin ? Et de plus, ce jardin est une misère ; en tout, cinq ou six pommiers ; et les pommes qu'ils donnent sont acides, acides... À vrai dire, toute la réserve ne vaut pas un sou.

BEZPÂNNDINE.

Alors, mon Dieu, cédez-la moi !

BALAGALÂÉV.

Je le répète : la maison, avec les communs, et toute la réserve, reviennent à Madame Kaoûrov. En ce cas, voulez-vous bien regarder ?... Velvîtski, mon brave, lis-nous comment j'avais entendu le partage.

VELVÎTSKI, il lit dans un cahier.

« Projet de partage entre le propriétaire Féraponte Bezpânndine et sa soeur, veuve Kaoûrov, femme de gentilhomme... »

BALAGALÂÉV.

Commence à la « Direction des lignes. »

VELVÎTSKI.

« Direction de la ligne partant du point A... »

BALAGALÂÉV.

Veuillez regarder le point A.

VELVÎTSKI.

« Du point A, qui se trouve à la limite de la propriété Voloûkhine et allant au point B, placé au coin de la digue... »

BALAGALÂÉV.

Au point B, au coin de la digue... Evguénii Tîkhonovytch, suivez-nous.

SOÛSLOV, de loin.

Je vois.

VELVÎTSKI.

« Du point B... »

MADAME KAOÛROV.

Permettez-moi de demander à qui sera l'étang.

BALAGALÂÉV.

Bien certainement, il sera indivis. Autrement dit, la rive droite appartiendra à l'un et la rive gauche à l'autre.

MADAME KAOÛROV.

Ah ! Bien.

BALAGALÂÉV.

Continue, Velvîtski.

VELVÎTSKI.

« Les terrains en friche seront divisés en deux lots ; un lot aura 48 arpents et le second 77. »

BALAGALÂÉV.

Voici ce que je propose. Celui qui n'aura pas la réserve recevra le premier lot de friches, c'est-à-dire qu'il bénéficiera de 24 arpents. Voici le premier lot de friches et voici le second.

VELVÎTSKI.

« Le propriétaire du premier lot s'engage à transférer à ses frais deux familles de paysans sur les terres du second lot. Les paysans ainsi transférés auront pendant deux ans le droit de jouir des chènevières... »

MADAME KAOÛROV.

Je ne suis disposée ni à transférer des paysans, ni à céder les chènevières.

BALAGALÂÉV.

Attendez donc.

MADAME KAOÛROV.

Pour rien au monde, Nicolâï Ivânytch ; pour rien au monde !

ALOÛPKINE.

Veuillez ne pas interrompre, Madame.

MADAME KAOÛROV, se signant.

Qu'est-ce là ? Est-ce que je rêve ? Après cela, je ne sais plus que dire, en vérité !... Les chènevières cédées pour deux ans, l'étang indivis... Mais, en ce cas-là, je préfère renoncer à la maison !

BALAGALÂÉV.

Pourtant, permettez-moi de vous faire remarquer que Férapont Ilytch...

MADAME KAOÛROV.

Non, père, ne vous occupez plus de rien. Il faut croire que je vous ai offensé en quelque façon...

BALAGALÂÉV, parlant en même temps que Madame Kaoûrov.

À la fin, écoutez-moi, Anna Ilynichna ! Vous parlez de paysans, de chènevières, et votre frère ajouterait à l'autre lot 24 arpents...

MADAME KAOÛROV, parlant en même temps que lui.

Ne dites pas cela, Nicolâï Ivânytch, de grâce ! Croyez-vous que je sois une sotte pour céder pour rien les chènevières ? Vous devriez vous rappeler, Nicolâï Ivânytch, que je suis veuve, que je n'ai personne pour me défendre. Mes enfants sont mineurs. Vous devriez, au moins, avoir pitié d'eux.

BALAGALÂÉV.

C'est trop fort, ma parole, c'est trop fort !

BEZPÂNNDINE.

Alors vous trouvez que mon lot vaut mieux que le vôtre ?

MADAME KAOÛROV.

Vingt-quatre arpents...

BEZPÂNNDINE.

Non, dites-moi, est-il meilleur ?

MADAME KAOÛROV.

Dame ! Vingt-quatre arpents...

ALOÛPKINE.

Répondez donc : est-il meilleur, hein ? Meilleur ? Meilleur ?

MADAME KAOÛROV.

Que te prend-il, le père, de te jeter ainsi sur moi ? Est-ce vos façons de faire à Tambov ? D'où diable est-il sorti tout d'un coup, ni vu ni connu ? Dieu sait quel est cet homme, et voyez comme il se dresse sur ses ergots !

ALOÛPKINE.

Je vous prie, au moins, Madame, de ne pas vous oublier. Je ne tiens pas compte en vain que vous êtes, autant que je le sache, une femme. Mais, je suis un vieux soldat, que diable !

BALAGALÂÉV.

De grâce, messieurs, de grâce ! Antone Sémiônytch, calmez-vous, je vous prie ; ces cris ne mènent à rien...

ALOÛPKINE.

Mais voyons, permettez...

MADAME KAOÛROV.

Vous êtes fou ! C'est un aliéné !

BEZPÂNNDINE.

Quoi qu'il se soit produit, je continue à vous demander, Anna Ilynichna, si selon vous, mon lot est meilleur que le vôtre ?

MADAME KAOÛROV.

Mais oui, il est meilleur ; ou, si vous voulez, il a plus de terre.

BEZPÂNNDINE.

En ce cas, changeons.

Madame Kaoûrov se tait.

BALAGALÂÉV.

Pourquoi ne répondez-vous pas?

MADAME KAOÛROV.

Que ferai-je sans maison ? À quoi me servira alors la propriété ?

BEZPÂNNDINE.

Si mon lot est le meilleur, laissez-moi la maison et prenez les 24 arpents ajoutés.

Tous deux se taisent.

BALAGALÂÉV.

Voyons, Anna Ilynichna ; soyez raisonnable, à la fin. Suivez l'exemple de votre frère... Je ne puis assez admirer sa conduite aujourd'hui. Vous voyez qu'on vous fait toutes les concessions ! Il ne vous reste qu'à faire connaître votre désir en choisissant.

MADAME KAOÛROV.

J'ai déjà dit que je n'ai pas l'intention de choisir.

BALAGALÂÉV.

Vous ne voulez pas choisir et vous ne consentez à rien... Soyez raisonnable ! Je dois vous faire remarquer que je suis à bout de forces... Si aujourd'hui encore nous ne terminons pas l'affaire, je suis résolu à ne plus accepter le rôle d'arbitre. Le tribunal fera votre partage. Dites-nous, du moins, ce que vous désirez.

MADAME KAOÛROV.

Je ne désire rien, Nicolâï Ivânytch ; je m'en rapporte à vous.

BALAGALÂÉV.

Cependant vous n'avez pas confiance en moi !... Il faut en finir, Anna Ilynichna. C'en est assez. Voilà déjà trois ans que ça dure ! Allons ! Dites-nous ce que vous décidez ?

MADAME KAOÛROV.

Que dire, Nicolâï Ivânytch ? Je vois que vous êtes tous contre moi et je suis seule. Je suis femme. Il vous est facile de m'intimider. Sauf Dieu, je n'ai pas de défenseur. Je suis à votre merci. Faites de moi ce que vous voudrez.

BALAGALÂÉV.

Mais c'est impardonnable ! Dieu sait, à la fin, ce que vous dites ! Nous sommes cinq et vous êtes seule... Vous contraignons-nous en quelque chose ?

MADAME KAOÛROV.

Est-ce que vous ne me contraignez pas ?

BALAGALÂÉV.

C'est effrayant !

ALOÛPKINE, à Balagalâév,

Laissez-la donc tranquille !

BALAGALÂÉV.

Patience, Antone Sémiônytch !... Chère Anna Ilynichna, écoutez-moi bien. Dites-nous ce que vous désirez : garder la maison ou réduire la compensation accordée à votre frère, et de combien ? Bref, quelles sont vos conditions ?

MADAME KAOÛROV.

Que vous dire, Nicolâï Ivânytch ? Suis-je de force à lutter contre vous ? Mais le Seigneur vous jugera, Nicolâï Ivânytch !

BALAGALÂÉV.

Tenez, écoutez ! Je vois que vous n'êtes pas satisfaite de mon projet de partage...

ALOÛPKINE.

Répondez donc !

SOÛSLOV, à Aloûpkine.

Laissez-la. Vous voyez que c'est une femme butée.

MADAME KAOÛROV.

Oui, je ne suis pas contente.

BALAGALÂÉV.

Bien ! Dites-nous alors d'où provient votre mécontentement ?

MADAME KAOÛROV.

Cela, je ne puis pas vous le dire.

BALAGALÂÉV.

Pourquoi donc ?

MADAME KAOÛROV.

Je ne puis, monsieur.

BALAGALÂÉV.

Peut-être ne me comprenez-vous pas ?

MADAME KAOÛROV.

Je vous comprends trop bien, Nicolâï Ivânytch.

BALAGALÂÉV.

Alors, une dernière fois, à la fin, dites-nous comment on peut vous satisfaire ? À quel projet donneriez-vous votre consentement ?

MADAME KAOÛROV.

Oh ! Non, pardon ! Par la force vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez ; je suis une femme. Quant à mon consentement, excusez-moi : je mourrai plutôt que de vous le donner.

ALOÛPKINE.

Vous, une femme ?... Non, un diable ! Voilà ce que vous êtes ! Vous êtes une chicaneuse !

BALAGALÂÉV, avec reproche.

Antone Sémiônytch !

MADAME KAOÛROV, en même temps que Balagalâév.

Ah ! Seigneur, Seigneur !

SOÛSLOV et MIRVÔLINE, aussi en même temps.

Assez ! Assez !

ALOÛPKINE, à Madame Kaoûrov.

Écoute : je suis un vieux soldat ; je ne te menacerai pas en vain. Mais prends garde : ne fais pas la sotte ! Reviens à toi ; sinon gare !... Je ne plaisante pas ; tu m'entends ?... Si encore tu discutais raisonnablement, je ne dirais rien. Mais tu t'arc-boutes comme un boeuf... Femme, prends garde, je te le dis ; prends garde...

BALAGALÂÉV.

J'avoue, Antone Sémiônytch...

BEZPÂNNDINE.

Nicolâï Ivânytch, ceci me regarde...

À Aloûpkine.

Permettez-moi de savoir de quel droit, monsieur ?...

ALOÛPKINE.

Vous prenez la défense de votre soeur !

BEZPÂNNDINE.

Non, monsieur, pas de ma soeur. Ma soeur est pour moi... Voilà ce qu'elle est... pfuh !

Il crache à terre.

Je prends la défense de mon nom !

ALOÛPKINE.

De votre nom ? En quoi ai-je insulté votre nom ?

BEZPÂNNDINE.

En quoi ? Cela me plaît ! Vous considérez donc que n'importe quel huluberlu de passage...

ALOÛPKINE.

Quoi, Monsieur ?...

BEZPÂNNDINE.

Monsieur !

ALOÛPKINE.

Écoutez ; il est malséant de s'injurier chez autrui ; vous êtes gentilhomme ; moi aussi ; alors voulez-vous, demain ?...

BEZPÂNNDINE.

N'importe quelle arme ! Même au couteau !

BALAGALÂÉV.

Messieurs, messieurs, que vous prend-il ? Comment n'avez-vous pas honte ! Songez que vous êtes chez moi !...

BEZPÂNNDINE, à Aloûpkine.

Vous ne me ferez point peur, Monsieur !

ALOÛPKINE.

Je ne vous crains pas, Monsieur ! Quant à votre soeur, il est même malsonnant de dire ce qu'elle est.

MADAME KAOÛROV.

Je consens à tout, Seigneur ! À tout : Donnez : je vais signer tout ce qu'on voudra.

SOÛSLOV, à Mirvôline.

Où est mon chapeau ? Tu ne l'as pas vu, mon ami?

BALAGALÂÉV.

Messieurs, messieurs !

GUÉRÂSSIME, il entre et annonce :

Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév.

SCÈNE X.
Les mêmes et Pekhtériév.

PEKHTÉRIÉV, entrant.

Bonjour, mon aimable Nicolâï Ivânytch !

BALAGALÂÉV.

Mes hommages, Piôtre Pétrôvitch ! Votre épouse va bien ?

PEKHTÉRIÉV, saluant tout le monde.

Messieurs... Ma femme va bien, grâce à Dieu... Cher Balagalâév, je m'excuse ; je suis en retard. Je vois que vous avez commencé sans moi et vous avez bien fait... Comment allez-vous, Evguénii Tîkhonovytch ? Férapont Ilytch ? Anna Ilynichna ?...

À Mirvôline.

Ah ! Te voilà aussi, le déshérité !... Eh bien ! L'affaire avance ?

BALAGALÂÉV.

On ne peut pas le dire absolument...

PEKHTÉRIÉV.

Est-ce possible ! Moi qui croyais... Messieurs, messieurs, c'est mal... Permettez à un homme âgé de vous sermonner. Il faut terminer ; il faut en finir...

BALAGALÂÉV.

Ne prendrez-vous pas quelque chose ?

PEKHTÉRIÉV.

Non, merci.

Il tire à part JBalagalâév, et, montrant Aloûpkine :

Qui est ça ?   [ 3 Qui est-ça : En français dans le texte (N. d. T.).]

BALAGALÂÉV.

Un nouveau propriétaire, un certain Aloûpkine. Je vais vous le présenter... Antone Sémiônytch, permettez-moi de vous faire faire la connaissance de notre très estimé Piôtre Pétrôvitch... - Aloûpkine, Antone Sémiônytch, de Tambov.

ALOÛPKINE.

Très heureux.

PEKHTÉRIÉV.

Soyez le bienvenu dans notre région... Mais permettez... Aloûpkine ? J'ai connu un Aloûpkine à Pétersbourg. Un homme de grande taille, qui avait une tache sur l'oeil. Il jouait gros jeu et bâtissait sans cesse... N'est-ce pas un de vos parents ?

ALOÛPKINE.

Non, Monsieur, je n'ai pas de parents.

PEKHTÉRIÉV.

Pas de parents ! Est-ce possible !... Et vos moutards, Anna Ilynichna?

MADAME KAOÛROV.

Grand merci, Piôtre Pétrôvitch. Grâce à Dieu, ils vont bien.

PEKHTÉRIÉV.

Allons, messieurs, mettons-nous à l'oeuvre ; commençons. Nous bavarderons après. Où en étiez-vous quand je vous ai interrompus ?

BALAGALÂÉV.

Vous ne nous avez nullement interrompus, Piôtre Pétrôvitch. On peut dire que vous arrivez fort à propos. Voici l'affaire.

PEKHTÉRIÉV.

Qu'est-ce là ? Des plans ?

Il s'assied près de la petite table.

BALAGALÂÉV.

Oui, des plans. Voyez, Piôtre Pétrôvitch, nous ne pouvons pas arriver à une solution, ou, du moins, nous ne parvenons pas à mettre d'accord Monsieur Bezpânndine et sa soeur. Je commence, même, je l'avoue, à douter du succès et suis prêt à y renoncer.

PEKHTÉRIÉV.

Vous auriez tort, Nicolâï Ivânytch ; un peu de patience... Un maréchal de la noblesse, mais ce doit être la patience personnifiée !

BALAGALÂÉV.

Voyez-vous, Piôtre Pétrôvitch, messieurs les propriétaires se sont mis d'accord pour ne pas partager la réserve qui doit entrer, tout entière, dans un des lots. Voici donc où réside la difficulté : Quelle compensation fixer pour la réserve? Je propose de donner tout ce terrain en friche.

PEKHTÉRIÉV.

Ce terrain en friche ? Mais oui, parfaitement... Parfaitement !

BALAGALÂÉV.

C'est précisément sur ce point-là que nous nous épuisons. Monsieur consent, mais sa soeur non seulement ne consent à rien : elle ne veut même pas nous faire connaître ses désirs.

ALOÛPKINE.

Comme on dit : elle n'entend ni à hue ni à dia.

PEKHTÉRIÉV.

Ah ! Ah ! Eh bien ! Savez-vous, Nicolâï Ivânytch, bien que vous connaissiez tout cela mieux que moi, il me semble qu'à votre place j'aurais partagé la propriété autrement ?

BALAGALÂÉV.

Comment cela ?

PEKHTÉRIÉV.

Peut-être vais-je dire une absurdité, mais excusez un homme âgé... Savez-vous, cher ami ? Il me semble qu'à votre place, j'aurais divisé la propriété ainsi... Veuillez me passer un crayon.   [ 4 Cher ami : En français dans le texte (N. d. T.)]

MIRVÔLINE.

Voici un crayon, Monsieur...

PEKHTÉRIÉV.

Merci... Voici, Nicolâï Ivânytch, comment je procéderais... Regardez : d'ici là et de là ici... D'ici là, et enfin de là, ici.

BALAGALÂÉV.

Mais, pardon, Piôtre Pétrôvitch, d'abord les lots ne seront plus égaux.

PEKHTÉRIÉV.

Qu'est-ce que ça fait ?

BALAGALÂÉV.

En second lieu, dans ce lot, il n'y aura pas du tout de fourrage.

PEKHTÉRIÉV.

Ça ne fait rien. L'herbe peut pousser partout.

BALAGALÂÉV.

De plus, vous attribuez toute la forêt à un seul propriétaire.

MADAME KAOÛROV.

Ah voilà ! Ce lot, je le prendrai avec plaisir !

BALAGALÂÉV.

Et enfin, considérez l'immense chemin qu'auront à parcourir les paysans pour aller d'ici à ce point-là.

PEKHTÉRIÉV.

Il serait facile de répondre à toutes vos objections, mais, naturellement, vous devez connaître la question mieux que moi ; vous m'excuserez...

MADAME KAOÛROV.

Moi, ce projet me plaît beaucoup.

ALOÛPKINE.

Lequel ?

MADAME KAOÛROV.

Le partage de Piôtre Pétrôvitch.

BEZPÂNNDINE.

Permettez-moi d'y jeter un coup d'oeil...

MADAME KAOÛROV.

Qu'on dise ce qu'on voudra, mais je suis de l'avis de Piôtre Pétrôvitch.

ALOÛPKINE.

Effarant ! Elle n'a encore rien vu et elle décide déjà.

MADAME KAOÛROV.

Et toi, comment sais-tu, le père, si j'ai vu ou pas vu ?

ALOÛPKINE.

Bon ! Si vous avez vu, dites-nous quel lot vous choisissez ?

MADAME KAOÛROV.

Lequel ? Mais celui avec la forêt et les prés, et qui contient le plus de terre.

ALOÛPKINE.

Alors il faut tout vous donner !

SOÛSLOV, à Aloûpkine.

Laissez-la.

PEKHTÉRIÉV, à Bezpânndine.

Eh bien ! Qu'en pensez-vous ?

BEZPÂNNDINE.

Je pense, en vérité, que le partage ne serait pas des mieux venus. Pourtant, je suis prêt à y consentir, si l'on me donne ce lot.

MADAME KAOÛROV.

Moi aussi, je suis prête à consentir, si on me le donne.

ALOÛPKINE.

Quel lot ?

MADAME KAOÛROV.

Mais celui que mon frère demande.

SOÛSLOV.

Allez dire, après cela, qu'elle ne consent à rien !

PEKHTÉRIÉV.

Mais permettez, on ne peut pas attribuer le même lot à deux personnes. Il faut que l'un de vous se sacrifie, fasse preuve de générosité en prenant le lot le moins bon.

BEZPÂNNDINE.

J'oserai vous demander en faveur de quel diable j'irais faire preuve de générosité ?

PEKHTÉRIÉV.

En faveur de quel ?... Vous employez des mots étranges ! Mais envers votre soeur.

BEZPÂNNDINE.

Ah ! Celle-là est bonne !

PEKHTÉRIÉV.

Votre soeur, ne l'oubliez pas, appartient au sexe faible. Elle est femme ; vous êtes un homme. C'est une femme, entendez-vous, Férapont Ilytch !...

BEZPÂNNDINE.

Voilà que la philosophie s'en mêle !

PEKHTÉRIÉV.

Quelle philosophie voyez-vous là ?

BEZPÂNNDINE.

De la pure philosophie.

PEKHTÉRIÉV.

Je m'étonne, voyons... Vous n'êtes pas étonnés, messieurs ?

ALOÛPKINE.

Moi, Monsieur, rien ne m'étonne aujourd'hui. Vous me diriez que vous venez de manger votre père, je ne m'en étonnerais pas : je le croirais.

BALAGALÂÉV.

Messieurs, permettez-moi de dire un mot. Leur obstination, qui vient, pour ainsi dire, de s'accroître, prouve, mon cher Piôtre Pétrôvitch, que votre partage n'est pas des plus heureux.

PEKHTÉRIÉV.

Pas heureux !... Pardon ! En quoi n'est-il pas heureux ? C'est ce qu'il faut prouver. Je ne dis conviens pas que votre projet ne soit excellent, mais, on ne peut juger le mien de prime abord. J'ai pour ainsi dire tracé la ligne grosso modo. Assurément, j'ai pu me tromper dans les détails. Il va de soi qu'il faut égaliser les lots, examiner, peser en détail ; mais pourquoi donc mon partage ne serait-il pas heureux ?

ALOÛPKINE, à Soûslov.

Comment a-t-il tracé la ligne ?

SOÛSLOV.

Grosso modo.

ALOÛPKINE.

Qu'est-ce que ça veut dire grosso modo ?

SOÛSLOV.

Dieu sait ! Ce doit être un mot allemand.

BALAGALÂÉV.

Admettons que votre projet soit excellent, qu'il soit parfait ; mais il faut partager la propriété de façon égale ; c'est là le problème.

PEKHTÉRIÉV.

Ah ! Voilà. Du reste, naturellement, vous devez connaître la question mieux qu'un autre. En l'espèce, je ne puis évidemment pas entrer en concours avec vous. Vous dites que mon projet est malheureux...

BALAGALÂÉV.

Mais non, Piôtre Pétrôvitch, je ne dis pas cela...

MADAME KAOÛROV.

Je comprends pourquoi Nicolâï Ivânytch tient si fort à son projet.

BALAGALÂÉV.

Que voulez-vous dire, Madame ? Expliquez-vous !...

MADAME KAOÛROV.

Oh ! Je le sais bien !

BALAGALÂÉV.

Je vous prie de vous expliquer.

MADAME KAOÛROV.

Nicolâï Ivânytch se propose d'acheter à Férapont Ilytch la forêt pour une bouchée de pain. Voilà pourquoi il fait tant en sorte que la forêt soit dans le lot de mon frère.

BALAGALÂÉV.

Permettez-moi de vous faire observer, Anna Ilynichna, que vous vous oubliez ! Férapont Ilytch est-il un enfant ? Ne recevez-vous pas la moitié de la forêt ? Qui vous dit que je veuille acheter cette forêt ? Et quel droit avez-vous, après tout, d'interdire à votre frère de vendre ce qui lui appartiendra ?

MADAME KAOÛROV.

Je ne puis le lui interdire, et là n'est pas la question. La question est que vous ne faites pas le partage en conscience et équité, mais de la façon qui vous est la plus avantageuse.

BALAGALÂÉV.

Ah ! C'en est trop !

ALOÛPKINE.

Ah ! Vous commencez à le trouver, vous aussi !

PEKHTÉRIÉV.

Tout cela est bien embrouillé, bien obscur;

BALAGALÂÉV.

Cela est, certes, pour faire perdre patience à n'importe qui ; mais qu'y a-t-il là d'embrouillé, d'obscur ? Oui : j'ai dessein d'acheter la forêt de Férapont Ilytch. Peut-être ai-je même le dessein d'acheter tout son lot. Qu'en résulte-t-il ? Je vous le demande ? Que je ne fais pas le partage en conscience ?... La langue a dû vous fourcher pour dire une chose pareille ! Anna Ilynichna est femme ; je l'excuse. Mais vous, Piôtre Pétrôvitch ?... Vous dites que l'affaire est embrouillée, obscure. Vous auriez dû examiner avant si la propriété est équitablement partagée. Elle doit l'être, si on laisse le choix à madame.

PEKHTÉRIÉV.

Vous avez tort de vous irriter ainsi, Nicolâï Ivânytch.

BALAGALÂÉV.

J'en ai le droit, quand on me soupçonne d'on ne sait quelles machinations, moi, le maréchal, honoré de l'attention flatteuse de la noblesse ! Comment ne pas m'irriter quand on attaque mon honneur ?

PEKHTÉRIÉV.

Personne n'attaque votre honneur. Et, au fond, quand on peut, sans léser personne, concilier, pour ainsi dire, son intérêt personnel avec celui d'autrui, pourquoi ne le ferait-on pas ? Quant à votre maréchalat, croyez-moi, Nicolâï Ivânytch, on ne choisit pas toujours les plus qualifiés et si l'on met quelqu'un de côté, cela ne veut pas dire que l'homme écarté soit indigne. Au reste, je ne dis certainement pas cela pour vous...

BALAGALÂÉV.

Je comprends, Piôtre Pétrôvitch ; je comprends bien que vous avez jugé bon de le dire pour vous, et, en même temps, pour moi. Eh bien ! Prenez la peine d'essayer ! Les élections sont proches. Peut-être, cette fois-ci, la noblesse y verra-t-elle clair. Peut-être appréciera-t-elle enfin vos véritables mérites.

PEKHTÉRIÉV.

Si messieurs les nobles me font l'honneur de m'accorder leur confiance, soyez sûr que je ne la refuserai pas.

MADAME KAOÛROV.

C'est alors que nous aurons un véritable maréchal !

BALAGALÂÉV.

Oh ! Je n'en doute pas ! Mais vous comprendrez qu'après toutes ces insinuations blessantes, il me serait tout à fait inconvenant de m'occuper de vos affaires. Aussi...

BEZPÂNNDINE.

Mais pourquoi donc, Nicolâï Ivânytch?...

PEKHTÉRIÉV.

Nicolâï Ivânytch, vraiment, je ne voulais pas...

BALAGALÂÉV.

Oh ! Non, pardon !... Velvîtski, passe-moi tous leurs papiers. Tenez, voici vos lettres, vos plans. Faites votre partage comme bon vous semblera et adressez-vous, si vous le voulez, à Piôtre Pétrôvitch.

MADAME KAOÛROV.

Avec grand plaisir !

BALAGALÂÉV.

Pour moi, je m'y refuse absolument; je ne suis pas du tout disposé... Ah ! Merci bien !

BEZPÂNNDINE.

Nicolâï Ivânytch, je vous en prie, rendez-nous ce service. Excusez-nous ; je veux dire, excusez cette femme stupide... C'est elle qui est cause de tout...

BALAGALÂÉV.

Je ne veux rien entendre. Je le répète, partagez-vous comme bon vous semblera ; ça m'est parfaitement égal ! Je suis à bout de forces...

BEZPÂNNDINE.

Tout est de ta faute, femme sans cervelle. Tu as tout embrouillé. Parbleu oui, j'irais te céder la forêt, les prés, la maison !... Attends ça !

ALOÛPKINE.

Bien, bien, bien ! Allez-y ! Elle le mérite !

MADAME KAOÛROV.

Piôtre Pétrôvitch, défendez-moi, mon père. Vous ne le connaissez pas ! Il est capable de m'égorger. C'est un monstre, mon père ; un assassin !... Il m'a déjà fait empoisonner à plusieurs reprises...

BEZPÂNNDINE.

Tais-toi, folle !... Nicolâï Ivânytch, rendez-nous ce service...

MADAME KAOÛROV.

Seigneur, Seigneur !...

PEKHTÉRIÉV.

De grâce, de grâce ! Qu'est-ce que tout cela à la fin ?

SCÈNE XI.
Les mêmes et Naglanôvitch.

NAGLANÔVITCH.

Nicolâï Ivânytch, je viens à vous... Son Excellence a daigné...

ALOÛPKINE.

Ah ! Vous voilà encore ! C'est encore à moi que vous en avez ?... Encore à propos du bouc ?

NAGLANÔVITCH.

Qui êtes-vous ? Que vous prend-il ? Qui est cet homme ?...

ALOÛPKINE.

Comme si vous ne me reconnaissiez pas ?... Je suis Aloûpkine, Aloûpkine, propriétaire.

NAGLANÔVITCH.

Laissez-moi en paix. Votre bouc viendra devant le tribunal. Ce n'est pas pour vous que je suis ici ; je viens chez Nicolâï Ivânytch.

PEKHTÉRIÉV.

Voyons, madame, lâchez-moi, je vous prie !

MADAME KAOÛROV.

Mon père, prends-moi sous ta garde et fais notre partage !

ALOÛPKINE, à Naglanôvilch.

Mon bon monsieur, je ne reculerai devant rien. Vous m'avez offensé, mon bon monsieur ! Et, le diable m'emporte, vous ne me traiterez pas comme un bouc !

NAGLANÔVITCH.

Ce doit être un fou !

BEZPÂNNDINE.

Nicolâï Ivânytch, reprenez nos papiers.

BALAGALÂÉV.

Du calme, messieurs ; écoutez !... Je crois que je perds la tête... Ce partage, ce bouc, cette femme obstinée, ce propriétaire de Tambov, ce commissaire rural surgissant tout à coup, un duel demain, ma conscience suspectée, cette forêt que je veux avoir pour rien, mon déjeuner, ce bruit, ce méli-mélo... C'en est trop ! Excusez-moi, messieurs ; je n'en puis plus... Je ne comprends rien à ce que vous me dites ; je n'ai plus de forces ; je n'en puis plus ; je n'en puis plus !

Il sort.

PEKHTÉRIÉV.

Nicolâï Ivânytch, Nicolâï Ivânytch !... Par ma foi, elle est bonne ! Le maître de la maison qui file. Que nous reste-t-il à faire ?

NAGLANÔVITCH.

Quel tohu-bohu !

À Velvitski.

Allez informer Nicolâï Ivânytch que j'ai à lui parler pour affaires de service.

Velvîtski sort.

MADAME KAOÛROV.

On a bien besoin de lui !

À Pekhtériév.

Toi, mon père, quand feras-tu notre partage ?

PEKHTÉRIÉV.

Moi ! Comptez-y ! Merci ! Pour qui me prenez-vous ?

BEZPÂNNDINE.

Nous voilà dans de beaux draps ! Et c'est toi qui... Maudites soyez-vous toutes les femmes dorénavant, et dans tous les siècles !

Il sort.

MADAME KAOÛROV.

Moi, du moins, je puis dire que ce n'est ma faute en rien.

VELVÎTSKI, entrant.

Nicolâï Ivânytch m'a ordonné de dire qu'il ne pourra recevoir personne aujourd'hui. Il se met au lit.

NAGLANÔVITCH.

Eh bien ! Ses invités ont dû joliment lui en donner ! Rien à faire ; je vais lui laisser un mot. Mes hommages à toute la compagnie.

Il sort.

ALOÛPKINE, lui criant.

Nous nous reverrons, mon bon monsieur ! Vous m'entendez ?... Messieurs, j'ai bien l'honneur...

Il sort.

PEKHTÉRIÉV.

Attendez... Où allez-vous ? Nous vous suivons tous. J'avoue que je n'ai jamais rien vu de pareil.

Il sort.

MADAME KAOÛROV.

Piôtre Pétrôvitch, mon père !... Tranchez notre différend...

Elle suit Pekhlériév.

MIRVÔLINE.

Eh bien ! Et vous evguénii tîkhonovytch ? Nous n'allons pas rester seuls ici. Partons !

SOÛSLOV.

Attends ; patiente un peu ! Le maréchal va se remettre ; on fera une bonne petite préférence.

MIRVÔLINE.

C'est une idée. Et, dans des circonstances pareilles, il n'est pas mauvais de boire un peu.

SOÛSLOV.

C'est ça, Mirvôline ; buvons. Mais quelle mégère, dis-moi ! Elle damerait le pion à ma Glatira Andréiévna... Et voilà ce qui s'appelle un partage à l'amiable.

1849-1855

 



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Notes

[1] Forme plus familière pour Ivanovitch. (N. d. T.)

[2] Même remarque que précédemment ; forme plus familière. (N. d. T.).

[3] Qui est-ça : En français dans le texte (N. d. T.).

[4] Cher ami : En français dans le texte (N. d. T.)

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