MONOLOGUE
1886. Droits de traduction et de reproduction réservés.
Pierre TRIMOUILLAT
PARIS. TRESSE et STOCK, éditeurs Galerie du Théâtre-Français, 8 à 11, Palais-Royal.
Imprimerie Générale de Chatillon-sur-Seine. - A. Pichat.
Texte établi par Paul FIEVRE, février 2025
Publié par Paul FIEVRE, mars 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2025 à 20:37:28.
Rabelais, Regnard, Poquelin,
Vous traitâtes même matière.
Votre oeuvre à tous trois en est plein,
Rabelais, Regnard, Poquelin !
Or, sur papier simple ou vélin,
Chacun vous lit sa vie entière.
Rabelais, Regnard, Poquelin,
Vous traitâtes même matière...
P. T.
PERSONNAGES
UN NARRATEUR.
LE FAUX-NEZ.
À M. Armand Silvestre.
J'ai passé de tristes moments
L'an dernier à la Mi-Carême.
Des suprêmes amusements
C'est cependant le jour suprême.
| 5 | Nous étions cinq ou six. Le plus |
Riche offrit des faux nez énormes,
Épouvantablement difformes. -
Je voulais le plus long, je l'eus.
Je triomphais. Mais quand je pense
| 10 | Que je jurai de le garder |
Tout le jour, sinon de solder
À moi seul toute la dépense !
À ce faux-nez que retenait
Mon serment mieux que la ficelle,
| 15 | Je dois l'affront que me fit celle |
A qui mon âme se donnait.
Donc, voulant, comme de coutume,
Terminer notre carnaval
Par un tapage sans rival,
| 20 | On alla fouler le bitume. |
Être tout le jour enfermé
De tous les maux est bien le pire ;
Aussi, dès qu'on sort, on respire
À pleins poumons l'air embaumé...
| 25 | Hélas ! Quelle déconvenue ! |
Amis, dis-je à mes compagnons :
Je vous en conjure, gagnons
Une rue un peu mieux tenue...
Le fait est qu'il n'y sent pas bon,
| 30 | Me répond l'un d'eux. Je préfère |
Ma brasserie et l'atmosphère
De la choucroute et du jambon.
Arrivés là, choucroute, bière,
Jambon, tout rappelait l'égout...
| 35 | Pour moi, du moins. Si le dégoût |
Tuait, je serais dans la bière.
Triste, penaud, le coeur navré,
Je jeûnai. Mon faux nez grotesque,
Pourtant énorme, gigantesque,
| 40 | N'était pas plus long que mon vrai... |
Pour chasser l'odeur inouïe,
J'osai - moi si timide - au sein
D'une brune à l'oeil assassin,
Prendre une rose épanouie.
| 45 | Je la respirai, plein d'ardeur. |
- Drôle de fleur, fis-je , morose.
Cela sent plus fort que la rose,
Mais ce n'est pas la même odeur...
Sentez plutôt, les camarades.
| 50 | - Elle embaume, répondent-ils . |
Mais un esprit des plus subtils,
Fameux devineur de charades,
Nous dit : Ne soyez pas surpris.
La cause de ce phénomène
| 55 | Est le nez que monsieur promène |
Depuis ce matin dans Paris .
Pour l'odorat cet appendice
Doit être ce qu'est pour les yeux
Un microscope sérieux :
| 60 | Pas de parfum qu'il ne grandisse., |
Quelle découverte ! Combien
En peut profiter la science !
Souffrez de grâce en patience
Un petit mal pour un grand bien !
| 65 | J'allais l'ôter, cet appendice |
Qui changeait le parfum des fleurs :
J'étais joué par des farceurs,
Leur fou rire en était l'indice...
Alors, me dirent-ils en choeur,
| 70 | Tu payeras seul la dépense ? |
Brr... ! - Je me soumis, comme on pense,
Bravant d'horribles maux de coeur.
Donc, jusqu'à la fin de la fête
Il fallait souffrir ce tourment :
| 75 | En prêtant ce maudit serment |
Quelle imprudence j'avais faite !
Mais écoutez. Ceci n'est rien.
J'aimais (et j'aime encore, peut-être)
Le plus doux, le plus charmant être
| 80 | Qu'on puisse voir. Tout allait bien. |
Seul, sans trop déplaire à Camille,
Parmi vingt autres prétendants,
Malgré mes défauts évidents,
Je convenais à la famille.
| 85 | La belle-mère - ici chacun |
D'un doute va me faire injure -
La belle-mère, je le jure,
N'avait aucun défaut. Aucun !
Elle était morte... Étais-je à plaindre ?
| 90 | - Hélas ! cet être au mal enclin, |
À l instar du grand Du Guesclin,
Jusqu'après sa mort se fait craindre.
Je vous le prouve en quelques mots.
- Je passai chez ma dulcinée
| 95 | Le reste de cette journée |
Et je mis le comble à mes maux.
D'abord au dîner je refuse
D'un air dédaigneux tous les mets ;
Et puis au dessert je me mets
| 100 | À dire d'une voix confuse : |
Je suis malade... S'il vous plaît,
Une goutte d'eau de Mélisse !...
Tout bas le père, avec malice,
Me dit : Hum ! Vous êtes complet...
| 105 | Pour moi ma défunte chérie |
A fait cette liqueur. Prenez.
- Je porte le verre à mon nez
Et le rejette avec furie.
Le bonhomme (un ancien sergent)
| 110 | Me traite de brute, d'ivrogne, |
Lui qu'une large et rouge trogne
Devrait rendre plus indulgent...
Disant que j'insultais sa femme,
Ce brutal qui, de son vivant,
| 115 | La respectait si peu souvent, |
Me mit à la porte ! - L'infâme !
Depuis, un autre prétendu
M'a remplacé près de Camille.
Dans le coeur de la belle fille
| 120 | Ce contre-temps m'avait perdu. |
Rentré chez moi, sombre et la mine
Assez longue, à minuit sonnant
J'arrache mon nez étonnant.
Puis avec soin je l'examine.
| 125 | Je recule... Est-ce un rêve ? Non. |
Le bout est plein de ... Je frissonne !
Plein de... la chose dont Cambronne
A seul osé dire le nom !
De cette farce d'un des nôtres
| 130 | Depuis j'ai ri de tout mon coeur... |
Faites-la sans scrupule à d'autres :
On dit que ça porte bonheur.
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