LE VALET RUSÉ

ou ARLEQUIN MUET.

COMÉDIE PARAGE, EN UN ACTE ET EN PROSE.

Le prix est de 1 livre, 4 sols.

M DCC LXXXVI.

Par M, V.L.G.

À PARIS, Chez CAILLEAU, imprimeur Libraire, rue Galande, n°64


Texte établi par Paul FIÈVRE, janvier 2026

Publié par Paul FIEVRE, février 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:23.


ACTEUR.

CASSANDRE, Monsieur Duval.

ISABELLE, Mademoiselle Tabraise.

COLOMBINE, Mademoiselle Fiat.

LÉANDRE, Monsieur Beaulieu.

ARLEQUIN, Monsieur Volange.

La scène est dans une place publique, la mer est au fond.


ARLEQUIN MUET

Avant le lever de la toile on entend le tonnerre, et l'on joue la Tempête du Sorcier, et ma barque légère, au lever de la toile.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARLEQUIN, seul, en chemise et en parasol, se sauve à la nage.

À la fin me voilà débarqué, ce n'est pas sans peine. Ah ! le vilain chemin que cette mer ; pas un seul cabaret sur la route, pas le plus petit bouchon où l'on puisse se rafraîchir : avec cela une humidité qui vous tombe sur les épaules, et qui est capable de vous faire mal. Sans mon parasol, j'aurais été joliment mouillé ! Mais heureusement je suis arrivé où je voulais venir, car c'est Venise ceci ; oh ! Oui, c'est sûrement Venise ; il ne s'agit plus que de trouver à Léandre, et d'exécuter les ordres de Monsieur son père. Comme je suis fait ! Les voyages dans la mer dérangent furieusement une toilette. Tenez, les soles n'ont elles pas mangé ma chemise ! Ah ! Petites friandes, on vous en donnera, revenez-y. Mais que diable ! Je sens quelque choSe qui me trotte dans la tête ; voyez , c'est un poisson qui est resté dans mon bonnet. Je suis sûr qu'en me déshabillant je vais trouver quelque turbot.   [ 1 Parasol : Espèce de petit pavillon portatif, soutenu sur une baguette, qu'on porte au-dessus de sa tête pour se garantir de l'ardeur du soleil. [L]]

Il èternue.

Je suis enrhumé par dessus le marché ; cette diable de mer, cela ne vaut rien pour la poitrine.

Il éternue.

Je suis enrhumé,c'est clair. Allons, allons vite au cabaret me sécher un peu, et puis....

SCÈNE II.
Arlequin, Léandre.

LÉANDRE.

Eh ! Mais, c'est Arlequin ; mon pauvre ami. Comme te voilà fait. Par quel hasard dans ce pays-ci ?

ARLEQUIN.

Par le hasard d'un naufrage, d'une tempête terrible. Monsieur votre père, le diable, enfin me voilà. Mais vous, est-ce que vous êtes ici aussi ?

LÉANDRE.

Tu le vois bien, mon cher ami. Mon père m'a contraint de fuir sa maison par le ridicule mariage auquel il voulait me forcer ; tu sus le témoin de ma résistance. Mais dis-moi comment je te trouve à Venise, toi que mon père aimait tant, toi...

ARLEQUIN.

C'est donc Venise ceci ?

LÉANDRE.

Oui.

ARLEQUIN.

Oh ! Je m'en doutais bien, et je l'ai reconnu tout de suite.

LÉANDRE.

Comment ! Étais-tu déjà venu ici ?

ARLEQUIN.

Non ; mais j'ai eu un frère qui avait envie d'y venir.

LÉANDRE.

Dis-moi donc le sujet qui t'amène ?

ARLEQUIN.

C'est Monsieur votre père qui m'envoie vous dire qu'il vous pardonne toutes vos extravagances à condition que vous allez me suivre et retournera la maison paternelle.

LÉANDRE.

Cela m'est impossible.

ARLEQUIN.

Mais écoutez donc ; savez-vous que je suis ambassadeur de votre père. C'est moi qui l'ai apaisé. lorsque vous décampâtes au moment d'épouser Mademoiselle Angélique, et cela n'était pas aisé. Comment, disait-il, la veille de ses noces s'en aller sans rien dire, abandonner une Demoiselle de condition qui compte sur lui, qui lui fait honneur ; et cela, pour aller suivre une Mademoiselle Isabelle, une guenon qui n'a...

LÉANDRE.

Monsieur Arlequin.....

ARLEQUIN.

C'est Monsieur votre père qui parle, ce n'est pas moi, il faut qu'un historien soit fidèle.

LÉANDRE.

Eh bien ?

ARLEQUIN.

Pour aller suivre une guenon qui n'a ni fortune ni naissance : je suis bien malheureux d'avoir pour fils un coquin, un garnement... C'est toujours Monsieur votre père qui parle: je le laissai dire, ensuite, petit à petit je lui rappelai son ancienne tendresse pour vous, les bonnes qualités que je vous connais ; j'exagérai même de beaucoup cet article là, mais l'on peut mentir pour servir les amis. Enfin dans un bon moment, il me dit, mon cher Arlequin, voilà de l'argent, cours à Venise, tu y trouveras sûrement mon fils, puisque son Isabelle y demeure, dis-lui de revenir près de moi, dis-lui que j'oublie tout, et que si la main d'Isabelle est absolument nécessaire à son bonheur, je consens même qu'il l'épouse. Voilà, Monsieur, ce que j'ai fait pour vous.

LÉANDRE.

Hélas ! Mon ami, je te remercie; mais Isabelle dépend de son tuteur Monsieur Cassandre, et ce malheureux vieillard ne voudra jamais me la donner pour femme : il en est lui-même amoureux.

ARLEQUIN.

Raison de plus pour que vous soyez aimé.

LÉANDRE.

Ce n'est pas là ce qui m'inquiète, je suis sûr du coeur d'Isabelle ; mais Monsieur Cassandre est un tIgre de jalousie ;, à force d'argent j'avais mis son valet dans nos intérêts ; hier matin le cruel vieillard a surpris une de mes lettres, et a chassé le porteur avec une volée de coups de bâton pour ses gages.

ARLEQUIN.

Il se fait servir à bon marché, Monsieur Cassandre. Mais savez-vous ce qu'il faut faire, enlevons Mademoiselle Isabelle et sauvons-nous chez Monsieur votre père.

LÉANDRE.

Eh ! Mon ami, le moyen ? Dix cadenas s'opposent à mon bonheur.

ARLEQUIN.

Oh ! Dix cadenas, il n'y en a pas dix ; voyons ; comptons les : le cadenas de la rue, un ; le cadenas de l'antichambre, deux ; le cadenas de la chambre, trois ; mettons en quatre ; j'en ouvrirai trois moi, vous en ouvrirez peut-être bien un vous ?

LÉANDRE.

Ah ! Mon ami, je te devrai la vie.

ARLEQUIN.

Écoutez moi, je ne suis pas connu dans ce pays-ci, vous dites que Monsieur Cassandre à renvoyé son valet ; je vais me présenter à lui pour le servir ; je gagnerai sa confiance, et je trouverai peut-être les moyens d'enlever Mademoiselle Isabelle. A-t-elle une femme de chambre qui soit un peu dans vos intérêts ?

LÉANDRE.

Oui, oui, Colombine fera tout ce que tu voudras.

ARLEQUIN.

C'est bon ; est-elle jolie Mademoiselle Colombine ?

LÉANDRE.

Charmante.

ARLEQUIN.

Votre affaire me devient personnel. Où demeure Monsieur Cassandre ?

LÉANDRE.

Voilà sa maison... Je le vois qui vient ; il ne faut pas qu'il nous aperçoive ensemble, adieu ; je remets mon sort dans tes mains.

ARLEQUIN.

Non, je ne vous quitte pas, il faut que j'aille faire une toilette, vous conviendrez que je suis trop en négligé pour faire une première visite à Monsieur Cassandre.

LÉANDRE.

Viens donc vite avec moi.

Ils sortent d'un côté, et Cassandre entre de l'autre.

SCÈNE III.

CASSANDRE, seul.

Il me semble avoir vu quelqu'un s'échapper ; tout le monde conspire contre moi, tout le monde me trahit. Ah ! Mes clefs, mes clefs vous êtes les seules fidèles, vous êtes tout mon espoir. J'ai chassé de chez moi un fourbe qui était d'intelligence avec mes ennemis, je réponds bien que celui qui le remplacera sera examiné de près, et s'il parvient à me tromper il faudra...

Il aperçoit Arlequin.

Quelle est cette figure grotesque ?V Il rode autour de chez moi, il me regarde. C'est sans doute quelque émissaire ; voyons un peu.

SCÈNE IV.
Cassandre, Arlequin.

CASSANDRE.

Que faites-vous là, mon ami ? Est-ce moi que vous demandez ?

ARLEQUIN.

Monsieur, je demande tout le monde, je suis un pauvre diable échappé de l'esclavage, j'avais l'honneur d'être le chef des Eunuques noirs du Pacha d 'Antioche ; je gardais si exactement les femmes de mon maître, qu'elles me détestaient de tout leur coeur; surtout une petite Française que le Pacha n'avait pas encore regardée : ma toi, il est venu un moment où le Pacha l'a regardée, elle a profité de ce moment pour obtenir l'ordre que je fus mis aux galères. Je me suis heureusement échappé ; mais je meurs de faim et demande la charité en passant, et toutes les femmes me la refusent sur ma mine.

CASSANDRE.

Cet homme-la est un trésor. Écoute, mon ami, si tu veux j'aurai soin de toi, tu deviendras mon premier domestique ; mais à condition que tu recommenceras ton ancien métier, et que tu veilleras sur une jeune personne dont je compte faire ma femme.

ARLEQUIN.

Je le veux bien, Monsieur ; vous comptez donc n'en épouser qu'une.

CASSANDRE.

Et combien veux-tu que j'en épouse ?

ARLEQUIN.

C'est que le Pacha mon maître en avait trente. Il est vrai que c'étAit un très grand seigneur, un Pacha à trois queues.

CASSANDRE.

Oh ! Je ne suis point un Pacha, et j'ai bien assez d'une femme.

ARLEQUIN.

Cela étant je n'aurai pas grand peine à vous répondre d'elle.

CASSANDRE.

Toute ma frayeur c'est qu'elle ne se défie d'un domestique donné de ma main, et j'imagine un moyen qui te gagnerait sa confiance, mais tu ne voudras peut-être pas t'y soumettre.

ARLEQUIN.

Monsieur, j'ai déjà fait tant de sacrifices pour ces dames, qu'un de plus ne me coûtera rien. De quoi s'agit-il ?

CASSANDRE.

Il faudrait contrefaire le muet ; ma femme qui te croirait tel, ne se gênerait pas devant toi, et tu serais plus à même de me rapporter toutes ses actions et toutes ses paroles. Tu m'entends bien.

ARLEQUIN.

Oui, Monsieur, rien n'est si aisé ; en arrivant chez vous je leur dirai que je suis muet.

CASSANDRE,

Tu ne m'entends point ; un muet ne dit rien ; il faudra que tu n'ouvres jamais la bouche devant Isabelle, quelque question que l'on te fasse.

ARLEQUIN.

Oh, cela suffit.

CASSANDRE,

Et comment seras-tu pour répondre ?

ARLEQUIN.

Pour répondre ? Oh ! Voilà l'embarrassant.

CASSANDRE,

Point du tout, on répond par signe. Tiens, je m'en vais te montrer cela ; suppose que je sois Isabelle ; comment t'appelles-tu ? Dis-moi ton nom. Eh bien !

ARLEQUIN.

Comment voulez-vous que je vous dise mon nom par lignes ?

CASSANDRE,

Mais c'est moi qui te demande ton nom, ce n'est pas Isabelle. Qu'il est bête ?

ARLEQUIN.

Ah ! C'est vous : je m'appelle Arlequin.

CASSANDRE,

Eh bien ! Écoute-moi et suppose actuellement que je suis Isabelle. Je te dis, Arlequin avez-vous fait la commission que je vous ai donné ? Tu réponds avec la tête hou, hou, hou.

ARLEQUIN.

Hou, hou, hou, c'est clair.

CASSANDRE,

Voyons encore. Arlequin, mon ami, voulez-vous m'aider à tromper mon mari ?

ARLEQUIN.

Hou, hou. C'est cela n'est-ce pas ?

CASSANDRE,

Oui excepté qu'il fallait faire ce signe là.

Signe qui dit non.

mais c'est ma faute, j'aurais dû te l'avoir appris. Voyons encore, Arlequin est-il bien vrai que vous êtes muet ?

ARLEQUIN.

Signe de non.

Hou, hou. Voyez-vous bien qu'il ne faut pas me dire les choses deux fois.

CASSANDRE,

Ce n'est point cela ; tu te trompes toujours, et tu vois bien que tu te mets à parler tout de suite ; non, mon ami, tu ne pourras jamais contrefaire le muet. Ainsi je ne te prendrai point.

ARLEQUIN.

Ah ! Monsieur, je vous promets, je vous jure que voilà qui est fini, je serai plus attentif, et je n'ouvrirai pas la bouche. Essayez encore une fois et si vous n'êtes pas content vous me laisserez.

CASSANDRE,

Je le veux bien, nous allons voir. Arlequin, mon mari est-il sorti ?

ARLEQUIN, faisant signe que non.

Hou, hou.

CASSANDRE,

Fort bien. Avez-vous dînez, Arlequin ?

ARLEQUIN, faisant signe que non.

Hou, hou.

CASSANDRE,

À merveille. Et que voulez-vous manger à votre diner ?

ARLEQUIN.

Du macaroni.

CASSANDRE,

Va-t'en au diable, tu es incorrigible.

ARLEQUIN.

Ah! Monsieur, je vous demande mille fois pardon ; ayez la bonté...

CASSANDRE,

Non, non, tu n'es bon a rien ; laisse moi en repos.

Il veut s'en aller, Arlequin l'arrête.

ARLEQUIN.

Eh bien, Monsieur, pour avoir le bonheur d'être à vous, il n'est rien que je ne fasse. Et vous allez juger vous-même si je mérite votre confiance.

Il tire une aiguille et du fil.

CASSANDRE.

Que vas-tu faire ?

ARLEQUIN.

Ah ! Monsieur, j'ai tant d'envie de vous servir, que je vais me coudre la bouche, afin de ne plus parler, et de vous contenter.

Il se coud la bouche.

CASSANDRE.

Ce pauvre malheureux ! Allons, je vais te présenter tout de suite à Isabelle, et de ce moment tu ne la quitteras plus.

Il entre un instant et revient avec Isabelle et Colombine.

SCÈNE V.
Cassandre, Isabelle.
Colombine, Arlequin.

CASSANDRE.

Ma chère Isabelle, voici le nouveau domestique dont j'ai fait choix pour remplacer Scapin. J'espère...

COLOMBINE.

Ah! L'épouvantable figure !

CASSANDRE.

Taisez-vous, Colombine, c'est un fort honnête garçon, à qui je suis bien aise de faire du bien, il est doux, fidèle et n'étourdit pas de son babil. Car il est muet.

COLOMBINE, surprise.

Muet ! Monsieur.

CASSANDRE.

Oui muet ; vous ne comprenez pas cette infirmité-la vous ; mais songez à avoir pour lui tous les égards possibles, sans quoi....

COLOMBINE.

Oh ! Par ma foi, Monsieur, ceci devient trop fort. Vous vous croyez apparemment tout à fait le Grand Turc, car vous nous donnez des muets noirs pour nous servir. En conscience, vous est-il permis d'être jaloux à ce point là ? Vous qui seriez encore trop heureux d'être trompé, car la peine que nous prendrions pour cela aurait encore quelque chose de flatteur que vous ne méritez pas : allez, je vous déclare que jamais...

CASSANDRE.

Et moi je vous ordonne de vous taire, entendez-vous, babillarde ; imitez votre maîtresse, elle ne se plaint pas , elle ne dit rien.

ISABELLE.

Ce n'est pas faute d'avoir à dire, Monsieur ? Pensez-vous, que je ne sois pas fatiguée de la contrainte où vous me retenez ? Croyez-vous que je ne sois pas lasse de votre ridicule amour, et de votre plus ridicule jalousie, vous aurez beau faire, Monsieur ; vous aurez beau redoubler vos grilles, vos soins, vos soupirs, vos verrous, jamais je ne ferai votre femme et à la première occasion qui s'offrira, je vous promets de ne rien épargner pour me soustraire à un tyran aussi odieux que vous.

CASSANDRE.

Peste ! Comme vous caquetez, Mademoiselle Isabelle, rentrez, si vous voulez bien, dans votre appartement, de longtemps vous n'en sortirez ; c'est moi qui vous en répond.

Il rentre avec Isabelle, Arlequin retient Colombine.

SCÈNE VI.
Arlequin, Colombine.

COLOMBINE.

Eh bien que voulez-vous.

ARLEQUIN, coupe ses fils.

Ouf, vous êtes charmante, j'étoufferais si je ne vous le disais pas.

COLOMBINE.

Comment donc, vous parlez ; vous n'êtes donc pas muet ?

ARLEQUIN.

Si fait, je suis muet ; mais vous êtes si jolie que tous les muets du monde parleraient pour vous le dire.

COLOMBINE.

Mais tout à l'heure vous aviez l'air d'être muet, ou imbécile ; est-ce nous, ou Monsieur Cassandre que vous trompez.

ARLEQUIN.

Je vous conterai tout cela, la parole ne fait que me revenir, et je veux l'employer à vous dire je que vous aime.

COLOMBINE.

La déclaration est brusque.

ARLEQUIN.

Oh ! Je vous raconte mon amour aussi vive comme je l'ai senti.

COLOMBINE.

En vérité, vous êtes plaisant.

ARLEQUIN.

Il y a apparence que vous l'êtes aussi, car vous me plaisez beaucoup, aimable Colombine.

COLOMBINE.

Mais il faut se connAître avant de s'aimer.

ARLEQUIN.

Moi, je veux finir par vous connaître ; mais vous avez là une bien jolie main.

Lazzis.

Est-elle à vous ?

COLOMBINE.

À qui donc ?

ARLEQUIN.

Tant mieux, et ces jolis cheveux, ce joli visage, c'est à vous aussi ?

COLOMBINE.

Je m'en flatte.

ARLEQUIN.

Je vous en fais mon compliment, et tout cela est donc à vous ?

COLOMBINE.

Hélas ! Oui.

ARLEQUIN.

Si vous voulez vous en défaire, je m'en accommoderais moi.

COLOMBINE.

Vous m'amuseriez presque, si vous n'étiez pas si laid.

ARLEQUIN.

Moi, je suis laid ! C'est comme il vous plaira mais ; voyons ce que j'ai de si laid ; mes yeux, par exemple, il est vrai qu'ils ne sont pas si beaux que les vôtres, mais ils ont cela de commun avec tous les yeux de ce monde ? Mon teint n'est pas aussi blanc que votre visage, mais où en trouverez-vous : ma bouche à la vérité est un peu grande ; avec mon aiguille et mon fil, je la rends aussi petite que je veux, je la ferme même tout à fait ; et si vous y réfléchirez, cela est très - commode dans un amoureux, car je vous vois crac, crac, je brise mes fils pour vous dire que je vous aime ; vous venez à m'aimer crac, crac, je remets mes fils pour ne le dire à personne.

COLOMBINE.

J'oublie, en vous écoutant, mes résolutions et mes affaires, mais...

ARLEQUIN.

J'entends Monsieur Cassandre, vite cachez-vous au coin de la rue, car il se douterait que vous faites parler les muets.

SCÈNE VII.
Arlequin, Cassandre.

CASSANDRE, ferme soigneusement la porte.

Tu t'es conduit à merveille, mon, ami, mais voici le moment où tu vas me devenir plus nécessaire que jamais.

ARLEQUIN.

Hou, hou, hou.

CASSANDRE.

Ah ! Découds ta bouche, je t'en prie, je viens ici pour parler avec toi.

ARLEQUIN, défait ses fils.

Ouf, ma langue est toute engourdie.

Il éternue.

CASSANDRE.

Mon cher Arlequin, je vais te confier un grand secret ; j'ai le projet d'épouser Isabelle dès ce soir même, et je m'en vais dans ce dessein faire dresser mon contrat de mariage, ensuite je reviendrai prendre Isabelle, et je la conduirai chez mon Notaire sous un prétexte. D'ici là , mon ami, je te recommande de faire sentinelle à ma porte de peur que quelque galant....

ARLEQUIN.

Ah diable ! Fiez vous à moi ; s'il en entre quelqu'un, je consens à retourner aux galères.

CASSANDRE.

Sitôt après mon mariage, je veux laisser un peu de liberté à ma femme les deux ou trois premiers jours, et c'est surtout alors qu'il faudra me rapporter toutes ses paroles, tous ses gestes, toutes ses actions.

ARLEQUIN.

Soyez tranquille, je ne laisserai rien passer que je ne prenne au vol ; dès qu'elle ouvrira la bouche ma main sera là, et crac la parole dans mon chapeau ; elle se mettra en colère, la colère dans mon chapeau, elle me donnera un soufflet, un coup de pied, crac le soufflet et le coup de pied dans le cul de mon chapeau, et quand le chapeau sera plein, je vous le porterai, vous choisirez là dedans paroles, soufflets, coup de pied ; je vous donnerai tout moi.

CASSANDRE.

Je compte sur ta fidélité, et elle ne ne sera pas sans récompense, songes à ce que je t'ai dit.

Il sort.

SCÈNE VIII.
Arlequin, Colombine.

ARLEQUIN, appelant.

Mademoiselle Colombine, Mademoiselle Colombine...

COLOMBINE.

Eh bien ! Me voilà.

ARLEQUIN.

Vous venez d'entendre notre conversation, et vous jugez bien que je ne suis ici que pour servir Léandre.

COLOMBINE.

Comment ?

ARLEQUIN.

Sans doute ; mais avant de parler des affaires de mon maître, parlons des miennes ; croyez-vous que vous pourrez m'aimer ?

COLOMBINE.

Que sait-on ? Avec du temps et de la patience on vient à bout de tout.

ARLEQUIN.

Non pas de l'amour. Au contraire le temps et la patience le font en aller ; mais écoutez, j'appartiens au père de Monsieur Léandre, je suis son premier domestique, son majordome, j'ai une petite fortune assez honnête. mon âge n'est pas mal non plus, je n'ai pas encore trente ans. Du côté de l'esprit vous en pouvez juger. Avec cela et les avantages que j'ai reçu de la nature, plusieurs partis sont venus me sauter à la tête, moi, j'ai toujours refusé, parce que je croyais trouver mieux ; à présent que je vous ai trouvé je n'espère plus rien.

COLOMBINE.

Moi je n'ai pas encore vingt-quatre ans, je n'ai pas de fortune, je n'ai point d'amoureux, vous voyez que je suis bien moins riche que vous.

ARLEQUIN.

J'ai peur que vous n'exagériez votre pauvreté ; mais sans calculer notre mérite réciproque, si vous voulez n'en faire qu'un seul et même mérite, il en vaudrait beaucoup mieux ; qu'en dites-vous ?

COLOMBINE.

C'est une règle d'arithmétique que vous me proposez ?

ARLEQUIN.

À peu près : Eh bien ?

COLOMBINE.

Eh bien nous compterons nous deux.

ARLEQUIN.

Ah ! Voilà parler cela.

Il lui baise la main.

SCÈNE IX.
Colombine, Arlequin, Léandre.

LÉANDRE.

C'est donc ainsi, Monsieur Arlequin , que vous vous occupez de mes affaires.

ARLEQUIN.

Ah ! Monsieur, j'y pensais, demandez plutôt à Colombine.

COLOMBINE.

Ma foi, Monsieur, elles ne vont pas bien, Monsieur Cassandre, veut épouser Mademoiselle Isabelle dès ce soir.

LÉANDRE.

Dès ce soir ?

ARLEQUIN.

Oh ! Mon dieu oui, le contrat se fait à présent.

LÉANDRE.

Eh ! Que faire, mes chers amis, que devenir?

ARLEQUIN.

Ma foi, je n'en sais rien.

COLOMBINE.

Ni moi non plus, à moins que Mademoiselle Isabelle ne fit semblant d'être malade, nous gagnerions peut-être du temps.

LÉANDRE.

Qu'en dis-tu, Arlequin ?

Ici la nuit.

ARLEQUIN.

Tout cela ne vaut rien : vous êtes bêtes vous autres. Écoutez-moi; mais prenons garde que Monsieur Cassandre ne vienne nous surprendre.

COLOMBINE.

J'y veillerai, parle toujours.

ARLEQUIN.

Monsieur Cassandre m'a conté lui-même ses projets, il est allé chez le Notaire faire arranger le contrat de manière qu'il n'y eut plus que les noms à mettre ; or.... Qu'est-ce qui me touche donc ?

COLOMBINE.

C'est moi, c'est moi.

ARLEQUIN.

Ah ! C'est vous ; touchez, touchez... Dès que Monsieur Cassandre aura tout arrangé, il va venir prendre Mademoiselle Isabelle pour la mener signer ; alors... Qu'est ce qui me gratte donc ?

COLOMBINE.

Eh c'est moi.

ARLEQUIN.

Ah ! C'est vous ; grattez, grattez... Monsieur Cassandre ne doit pas tarder à revenir ; je l'amuserai un peu pour que la nuit soit encore plus avancée, et dès qu'il aura pris Mademoiselle Isabelle sous son bras, je tâcherai de l'éloigner d'elle un moment ; vous qui serez caché par ici, vous en profiterez pour enlever Mademoiselle Isabelle. Mais il faut qu'elle le veuille au moins.

COLOMBINE.

Ah ! Elle le voudra, j'en réponds;

ARLEQUIN.

À la bonne heure, qui répond paye. Soyez tranquille, j'entends Monsieur Cassandre, cachez-vous là bas, et surtout taisez-vous.

SCÈNE X.
Cassandre, Arlequin, Léandre COLOGNE.

CASSANDRE.

Tout est fini, mon cher Arlequin, il n'y a plus qu'à signer. Je viens prendre Isabelle. N'est il venu personne ?

ARLEQUIN.

Non ; mais j'ai eu une terrible frayeur.

CASSANDRE.

Comment ?

ARLEQUIN.

À peine avez-vous été parti que j'ai voulu voir à quoi s'occupait Mademoiselle Isabelle dans son appartement, j'ai été regarder par le trou de la serrure, vous n'imagineriez pas ce que j'ai vu.

CASSANDRE.

Et qu'as tu donc vu, parles vite ?

ARLEQUIN.

Monsieur, j'ai vu Mademoiselle Isabelle qui se promenait dans sa chambre ; mais elle ne s'y promenait pas seule, et à côte d'elle il y avait un petit Monsieur qui se promenait avec elle.

CASSANDRE.

Cela n'est pas possible, j'ai la clef dans ma poche.

ARLEQUIN.

Voilà ce qui m'étonnait aussi ; mais cependant ce petit Monsieur était avec elle.

CASSANDRE.

Le connais-tu ce petit Monsieur ? Quel habit avait-il ?

ARLEQUIN.

Je ne le connais point ; il avait un habit grisâtre avec une veste blanche. C'était sûrement un Officier d 'Hussards, car il avait des crocs et un petit sabre qui allait toujours comme ça.

CASSANDRE.

Un Officier d 'Hussards ! Tu me fais trembler. Mon ami, les as-tu bien examinés ?

ARLEQUIN.

Oh ! Je ne les ai pas perdu de vue un moment. Le petit Monsieur ne disait rien, il se promenait à côté d'elle et toujours le petit sabre qui allait ; ils ont fait comme çà une douzaine de tours.

CASSANDRE.

Sans rien dire du tout ?

ARLEQUIN.

Sans parler une seule parole ; mais toujours le petit sabre.

CASSANDRE.

Ensuite ?

ARLEQUIN.

Ensuite, j'ai vu Mademoiselle Isabelle qui a été se mettre sur le canapé.

CASSANDRE.

Sur le canapé ! Et ce Monsieur ?

ARLEQUIN.

Le petit chien, Monsieur, l'a suivie et toujours le petit sabre, il s'est mis à ses pieds bien doucement, et puis...

CASSANDRE.

Ah ! Grands Dieux ! Et puis...

ARLEQUIN.

Et puis elle lui a fait SIgne de venir sur le canapé, et zeste il a sauté sur le canapé.

CASSANDRE.

Eh bien ?

ARLEQUIN.

Eh bien, heureusement le petit Monsieur s'est mis à faire miau, miau ; alors je me suis douté que c'était le petit chat, et effectivement c'était le chat.

CASSANDRE.

Le diable t'emporte ; tu m'as donné-là une terrible alerte. Attends-moi là, je vais chercher Isabelle.

SCÈNE XI.
Arlequin, Léandre, Colombine.

ARLEQUIN.

Il fait nuit à présent, ne bougez pas et attendez le moment favorable.

SCÈNE XII et dernière.
Les précédents, Cassandre, Isabelle.

CASSANDRE.

Ma chère Isabelle, une de vos parentes vient d'arriver, elle est impatiente de vous voir et je vais vous conduire chez elle.

ISABELLE.

Non, Monsieur ; par la nuit qu'il fait, je ne mettrai pas les pieds dans la rue, seule avec vous.

CASSANDRE.

Eh bien, ma chère amie, si vous avez peur, il n'y a qu'à appeler Colombine. Colombine, Colombine ?

ISABELLE.

Elle est dans sa chambre, Monsieur, elle ne vous entend pas.

CASSANDRE.

Arlequin, vas lui dire de descendre.

ARLEQUIN.

Hou, hou, hou.

ISABELLE.

Vous oubliez déjà qu'il est muet.

CASSANDRE.

Je suis un sot. Arlequin, prenez le bras de Mademoiselle, et attendez-moi là je ne fais que monter et descendre.

Il entre dans la maison, Arlequin l'y enferme.

ARLEQUIN.

Sangodemi, le hasard vaut mieux que l'adresse.

LÉANDRE, accourant.

Belle Isabelle, voici le seul moment peut-être que la fortune et l'amour nous offriront, daignez en profiter, et. venir signer notre bonheur.

ISABELLE.

Ah ! Léandre, l'amour est ma moindre excuse, mais lui seul me ferait tout faire.

CASSANDRE, à la fenêtre.

La porte est fermée ! Au secours, Arlequin, je suis trahi. Isabelle, Arlequin.

LÉANDRE.

Monsieur, je me nomme Léandre, permettez-moi de vous remercier du contrat de mariage que vous avez pris soin de faire dresser, Mademoiselle Isabelle et moi, nous allons en profiter ; et ce bienfait de votre part ajoute à la reconnaissance laquelle j'ai avec l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

CASSANDRE.

Je ne vous connais pas, allez-vous en au diable, Arlequin, Isabelle ; où êtes-vous donc ?

ISABELLE.

Ne criez pas si fort, Monsieur,je vous entends ; je suis avec Monsieur Léandre, et je n'en partirai point sans vous remercier de toutes vos bontés, soyez bien sûr que je ne les oublierai de ma vie et que j'aurai toujours l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

CASSANDRE.

Ah ! Scélérate, si je puis jamais te rattraper... mais Arlequin mon ami, Arlequin, réponds-moi donc.

ARLEQUIN.

Je n'ose pas, Monsieur, parce qu'ils verraient bien que je ne suis pas muet, et adieu nos projets.

CASSANDRE.

Malheureux ! Viens m'ouvrir tout à l heure.

ARLEQUIN.

Je ne peux pas, Monsieur, ils me tiennent.... Laissez-moi donc lui ouvrir la porte, Mademoiselle Colombine ; elle ne veut pas, Monsieur ; parlez-lui donc.

CASSANDRE.

Colombine... Ah ! Traîtresse ! Si je pouvais descendre.....

COLOMBINE.

Ne vous donnez pas cette peine, Monsieur ; et soyez persuadé que personne n'est plus que moi votre très humble et très obéissante servante...

CASSANDRE.

Je suis désespéré !..... Maudit Arlequin !... Que devenir ? Je n'ai d'autre parti à prendre que de me jeter dans la mer.

ARLEQUIN, à Léandre.

J'ai peur qu'il ne s'y jette pas, ainsi croyez-moi, allons nous embarquer, et retournons à Naples, finir la noce chez Monsieur votre père. Quant à nous, ma chère Colombine, vous m'avez fait retrouver la parole pour vous dire que je vous aimais, je vous fait le serment d'être muet toute ma vie avec toute autre que vous.

 



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Notes

[1] Parasol : Espèce de petit pavillon portatif, soutenu sur une baguette, qu'on porte au-dessus de sa tête pour se garantir de l'ardeur du soleil. [L]

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