******************************************************** DC.Title = MOLIÈRE EN BONNE FORTUNE, COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS DC.Author = BLÉMOND, Émile DC.Creator = FIEVRE, Paul DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Subject = Prologue DC.Subject.Classification = 842 DC.Description = Edition du texte cité en titre DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Contributor = DC.Date.Issued content = DC.Date.Created = DC.Date.Modified = Version du texte du 13/07/2023 à 14:12:46. DC.Coverage = France DC.Type = text DC.Format = text/txt DC.Identifier = http://www.theatre-classique.fr/pages/documents/BLEMONT_MOLIEREENBONNEFORTUNE.xml DC.Source = https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9736782g?rk=1072966;4 DC.Source.cote = DC.Language scheme = UTF-8 content=fr DC.Rights = Théâtre Classique, (creative commons CC BY-NC-ND) *************************************************************** MOLIÈRE EN BONNE FORTUNE COMÉDIE EN UN ACTE EN VERS Publiée par la Revue de France pour l'inauguration du Monument de Molière à Pézenas. M DCCC XCVIII EN COLLABORATION AVEC LÉON VALADE. PARIS, ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR, 23-31 PASSAGE CHOISEUL, 23-31. PERSONNAGES ACTEURS qui ont créé les rôles. MOLIÈRE. DASSOUCY. PIERROTIN. LE BARON. LE DOCTEUR. LA MARQUISELA MARQUISE. LA PRÉSIDENTE. LANGOUMOIS, valet de la marquise. La scène est à Lavagnac, dans le parc, devant le château de la Marquise. Mai 1656. MOLIÈRE EN BONNE FORTUNE SCÈNE PREMIÈRE. Dassoucy, Pierrotin. Dassoucy, poursuivant Pierrotin, descend du château dans le parc ; il court, embarrasse par son luth qu'il tient de la main gauche. DASSOUCY. [Note : Coypeau d'Assoucy, Charles dit Dassoucy, (1605-1677) : poète burlesque et ami de Molière, de Scarron, de Cyrano de Bergerac.]Le vaurien, le pendard ! Vous me paierez ceci,Brigand de Pierrotin. PIERROTIN. Mais, monsieur Dassoucy,Je l'ai fait sans mauvais dessein, je vous l'atteste. DASSOUCY. Le beau « venez-y voir ! » PIERROTIN. D'ailleurs... DASSOUCY. Petite peste ! PIERROTIN. Pourquoi perdre après moi votre temps et vos pas ? Je suis plus prompt que vous et vous ne m'aurez pas. DASSOUCY. Je vous attraperai, monstre ! PIERROTIN. Mon digne maître,Vous allez, j'en ai peur, vous casser le nez. DASSOUCY, tombant et laissant rouler son luth. Traître !Il me fera mourir. PIERROTIN. Je vous l'avais bien dit;C'était fatal. DASSOUCY. Au moins, relève-moi, bandit ! PIERROTIN, l'aidant à se relever. Souffrez-vous quelque part ? DASSOUCY, saisissant Pierrotin. Je me porte à merveille ;Et je crois cette fois vous tenir par l'oreille,Monsieur le galopin. PIERROTIN. Aïe ! À l'aide ! Au secours! DASSOUCY. Vous tairez-vous ? PIERROTIN. Au meurtre ! On attente à mes jours. Aux cris de Pierrotin, sortent du château la Marquise, la Présidente, le Baron, le Docteur et Langoumois. SCÈNE II. Les mêmes, La Marquise, La Présidente Le Baron, Le Docteur, Langoumois, puis Molière. LA MARQUISE, à Dassoucy. Pardonnez-lui. DASSOUCY. Non pas ! Tant pis pour lui s'il bouge, Madame la Marquise ! PIERROTIN, se débattant. À moi ! LA PRÉSIDENTE. Comme il est rouge ! PIERROTIN. Monsieur, vos procédés sont... DASSOUCY. Quoi ? PIERROTIN. ... Décourageants !On ne me prendra plus à relever les gens. LE DOCTEUR, à Dassoucy. Voyons ! Il est à tout péché miséricorde. DASSOUCY. Non, non ! mon cher docteur, il mérite la corde. LE BARON, à Dassoucy. Quel crime a-t-il commis ? DASSOUCY. Le damné moucheron !Ah ! vous me demandez ce qu'il a fait, baron !Nous étions tous les deux sans gîte et sans ressource,Sans un sou, sans un liard vaillant dans notre bourse,Le jeu très proprement nous ayant nettoyés ; Molière alors nous a nourris, logés, choyés,Et nous a, par amour de la bonne musique,Relevé le moral, remonté le physique,Sans rien vouloir, après un accueil si touchant,Du maître que son luth, du page que son chant. Depuis six mois, avec Thalie et Melpomène,Dans ce beau Languedoc qu'il charme, il nous promène.Pour notre dernier jour, en vrais enfants gâtés,Par la Marquise, ici, nous sommes invitésDe façon très flatteuse ; à sa table, nous sommes Bellement festoyés, servis en gentilshommes ;Et quand, tant de bons plats avalés, au dessertOn daigne nous prier de donner le concert,Ce noir petit démon n'ouvre sa sotte boucheQue pour chanter un air qui cloche, grince, louche, Comme si, dans sa gorge ou son nez, le goujatRecélait un canard poursuivi par un chat.Laissez, laissez-le-moi châtier d'importance ! PIERROTIN. L'ai-je donc fait exprès ? DASSOUCY. Oui, gibier de potence ! LA PRÉSIDENTE. Il a l'air si gentil ! DASSOUCY. Il voulait me narguer, Parce qu'hier au soir j'ai dû lui confisquerUn flacon de muscat qu'il sifflait, le beau merle.Il était gris, mais gris !... PIERROTIN. Tout au plus gris de perle. DASSOUCY. Monsieur n'a pas vingt ans et boit comme un soudard. PIERROTIN. Vieux, je regretterais d'avoir commencé tard. DASSOUCY. L'autre jour, je l'enferme un peu, pour qu'il travaille.Que vois-je en revenant? Au moyen d'une paille,Il humait, par le trou de la serrure, un potQu'au dehors lui tenait un valet de tripot. Sur ces derniers vers, Molière est sorti du château ; et du haut du perron, il écoute la suite de la scène, sans être vu des personnages qu'il domine. PIERROTIN. J'avais soif, voilà tout. D'ailleurs, suis-je un esclave Pour qu'ainsi l'on m'enferme ? Allez, faites le brave !J'en pourrais raconter de belles, moi, sur vous. DASSOUCY. Est-ce qu'on croit jamais ce que disent les fous ? PIERROTIN. Qui donc, l'autre matin, se plaignant à son pageDe l'étiquette absurde et du vain équipage Des valets en livrée et des maîtres d'hôtel,Affirmait qu'un dîner chez les grands est mortel ;Qu'à leur table on ne peut s'asseoir que d'une jambe ;Que les marauds narquois dont le galon d'or flambe,Sous prétexte de vous débarrasser des os, Ne vous laissent jamais finir les bons morceaux,Et n'offrent guère à boire, entre temps, qu'aux convivesDont les verres sont pleins ou les lèvres craintives ? DASSOUCY. Je proteste... PIERROTIN. Oh ! Ce n'est pas vous, assurément. DASSOUCY. Vous dénaturez tout. PIERROTIN. Qui donc, quel fin gourmand, Déplorait qu'on ne pût commander des grillades,Redemander les plats qu'on suit de ses oeillades,S'accouder en causant, porter une santé,Faire rubis sur l'ongle et rire en liberté ? DASSOUCY, à la Marquise. Il invente à plaisir ; je ne suis point capable De tenir ce langage. PIERROTIN. On le sait ! MOLIÈRE, s'approchant. Le coupable,C'est donc moi ! DASSOUCY. Vous, Molière ? MOLIÈRE. Oui, ces mots ronds et francsMe plaisent. Ils n'ont pas de père, je les prends.Et pour faire la paix, que votre virtuose,Dassoucy, veuille bien nous chanter quelque chose ! PIERROTIN. J'ai le gosier fort sec. MOLIÈRE. Le tour est délicat ! LA MARQUISE. Langoumois, débouchez notre meilleur muscatPour ces deux ennemis, que le Docteur, à table,Va réconcilier de façon charitable.Ensuite, ils nous diront leurs airs les plus vantés. Le Docteur s'incline. DASSOUCY. J'accepte de grand coeur. LE BARON. À table ! LA PRÉSIDENTE, au Baron. Non, restez !Vous m'accompagnerez au parc. Dassoucy, Pierrotin, le Docteur et Langoumois rentrent au château. SCÈNE III. La Marquise, La Présidente, Molière, Le Baron. MOLIÈRE, au Baron, tandis que la Présidente prend la Marquise à part. La PrésidenteVous tyrannise. LE BARON. Hélas ! MOLIÈRE. Elle paraît ardente. LE BARON. Hélas ! MOLIÈRE. Et vous semblez, en revanche, un glaçon. LE BARON. Moi ? Je brûle d'amour ! MOLIÈRE. À donner le frisson ! LE BARON. Je l'aime éperdument. MOLIÈRE, désignant la Présidente. Elle ? LE BARON. Non, la Marquise.Oh ! vous le savez bien. Est-ce qu'on vous déguisePareille chose, à vous ? Toujours je me prometsDe lui tout avouer ; et je ne puis jamaisLui dire un mot. Mais vous, qui lisez dans mon âme, Ne pourriez-vous pour moi lui parler de ma flamme ? MOLIÈRE, voyant revenir la Marquise et la Présidente. Chut ! LA PRÉSIDENTE, bas, à la Marquise, en lui montrant le Baron. Il m'adore. LA MARQUISE. Lui ! LA PRÉSIDENTE. Qui pourrait en douter ?Il me cherche en faisant semblant de m'éviter,Me répond de travers, trébuche sur ma robe,Et, quand je crois enfin le tenir, se dérobe. LA MARQUISE. C'est très particulier. LA PRÉSIDENTE. Mais non ! Je n'y vois rienQue de tout naturel et de tout simple. LA MARQUISE. Bien ! LA PRÉSIDENTE. C'est dit. Laissez-nous seuls. Il faut qu'il se décide,Cette fois, à m'ouvrir son pauvre coeur timide. Elle s'éloigne avec le Baron. SCÈNE IV. Molière, La Marquise. MOLIÈRE. Vous n'avez pas pitié de cet amant transi ? La Présidente va l'attaquer sans merci. LA MARQUISE. Tant pis ! Qu'il se débrouille ! Ainsi, monsieur Molière,Vous partez ? MOLIÈRE. Il le faut. LA MARQUISE. De quelle singulièreEt plaisante façon nous nous sommes connus !Puis, que de gais instants ! MOLIÈRE. Que sont-ils devenus ? LA MARQUISE. C'est votre admirateur, le Baron en personne,Qui vous introduisit dans nos murs ; je soupçonneL'histoire qu'il me fit d'être un conte. MOLIÈRE. Non pas ! LA MARQUISE. C'était vrai ? MOLIÈRE. Je me vois encore en plan là-bas. LA MARQUISE. [Note : Thespis : Auteur grec, réputé inventeur de la tragédie.]Quoi ! Le char de Thespis avait cet attelage ? MOLIÈRE. Oui, ce méchant petit voiturier de villageAvait à notre char attelé trois chevaux,Dont un borgne, avec deux aveugles. Et par vauxEt par monts, celui-là guidant ceux-ci, ma troupeRoulait cahin-caha, formant un morne groupe. Tout à coup, l'on s'arrête, on regarde, on descend.Le cheval borgne était frappé d'un coup de sang,Ce qui paralysait le seul oeil des trois bêtes.Consternation. Rien pour abriter nos têtes.La nuit allait venir ; et nous aurions couché Dans une ornière ou dans un fossé desséché,Si ce cher baron, qui, par amour pour Thalie,De nous accompagner avait fait la folie,Ne nous avait conduits chez vous, à travers champs. LA MARQUISE. Et sans retour, peut-être, après si peu de temps, Vous quittez aujourd'hui notre pauvre contrée ! MOLIÈRE. Cinq grands mois ont déjà suivi cette soirée. LA MARQUISE. Vous nous oublierez vite en de nouveaux séjours. MOLIÈRE. Vous savez bien qu'à vous je penserai toujours ! LA MARQUISE. L'ironique mensonge, hélas ! MOLIÈRE. Non, sur mon âme ! LA MARQUISE. Vous voilà pénétré d'une si belle flamme,Que vous parlez avec les intonationsDes soupirants qui font des déclarations. MOLIÈRE. Oh ! L'on n'en fait jamais que dans les tragédies. LA MARQUISE. Les coeurs faibles sont pris par les âmes hardies ; On se plaît à savoir qu'on inspire l'amour. MOLIÈRE. Quelle femme pourrait s'y méprendre un seul jour ? LA MARQUISE. Et les hommes, ont-ils cette finesse extrême ? MOLIÈRE. Les uns pensent toujours et partout qu'on les aime ;Et les autres, toujours par leurs craintes trahis, Pensent être partout dédaignés ou haïs. LA MARQUISE. Et quand ceux-ci, prudents en dépit de Minerve,N'osent se départir de leur humble réserve,Que faire en face d'eux ? MOLIÈRE. On leur tend simplementLa main, quand il le faut, comme il le faut. LA MARQUISE, lui tendant la main. Comment ? Est-ce comme cela ? MOLIÈRE, couvrant de baisers la main de la Marquise. Quel rêve, quel délire !J'avais peur, je n'osais rien espérer, rien dire,Et ne vous parlant pas, je sentais chaque jourMon pauvre coeur muet plus dévoré d'amour.Ne saviez-vous pas tout? Car, dès l'heure première, Vous fûtes mon recours, ma joie et ma lumière ! LA MARQUISE. J'ai l'esprit si novice ! Au sortir du couvent,Mon grand-père me dit tout net : « Ma belle enfant, \Vous allez épouser le marquis ; c'est un homme *Que j'estime, que j'aime, et qui doit faire, en somme, ^ Votre parfait bonheur. » J'épousai le marquis.Contrat, messe, festin, bal, souper, vins exquis, 1Chère abondante. On mange, on boitpendant des heures.Puis, tandis que les gens regagnent leurs demeures,Mes femmes me faisant escorte, je me rends Dans nos chambres. Grand bruit. On accourt ; et j'apprendsQue le Marquis n'est plus. MOLIÈRE. Quoi ! Mort ? Qu'un mari meure,Cela se comprend ; mais, qu'il meure à pareille heure,Cela se comprend moins. Terrible émotion,Madame ! LA MARQUISE. Il était mort d'une indigestion Foudroyante. MOLIÈRE. Il n'avait que ce moyen, peut-être,De donner le bonheur promis par votre ancêtre. LA MARQUISE. Je jurai de rester veuve éternellement.Et d'abord, rien de mieux ; mais comme, en un moment,Tout change ! MOLIÈRE. Sommes-nous en plein conte de fées ! Une ivresse au cerveau me monte par bouffées.M'épouser !... Est-ce vrai?... Vous dérogeriez ! LA MARQUISE. Non !Je puis vous anoblir sous mon titre et mon nom. MOLIÈRE, à part, plaisamment. Marquis, moi ! LA MARQUISE. C'est avec un sot que l'on déroge.Avais-je donc besoin d'entendre votre éloge Fait à tout bout de champ par le baron, pour voirQue vous valez autant qu'un homme peut valoir ?Vous n'allez plus, d'ailleurs, jouer la comédie. MOLIÈRE. Ah ! LA MARQUISE. Sur la scène, est-il besoin qu'on vous le die,Vous ne paraîtrez plus en personne. MOLIÈRE. Pourtant... LA MARQUISE. Vous vivrez sans tracas, libre, calme, content,Travaillant à loisir... MOLIÈRE, avec un sourire. Si cela vous amuse ! LA MARQUISE. Je prétends, tout de bon, devenir votre muse ;Vous verrez. Mais quelle ombre obscurcit votre front ? MOLIÈRE. Mes vieux amis, je songe à ce qu'ils deviendront. LA MARQUISE. Vos vieux amis ! Je vois. C'est quelque fille d'Ève... MOLIÈRE, lui prenant la main. Non ! le passé me semble, auprès de vous, un rêve ;Et, le coeur éperdu, j'oublie à vos genouxL'univers tout entier. Aimons-nous, aimons-nous,Comme les dieux et les déesses ! LA MARQUISE. Pas encore ! Voyant Dassoucy, le Docteur et Pierrothi apparaître sur le seuil du château, elle dégage vivement sa main que Molière veut reprendre.On vient. J'ai la rougeur au front. MOLIÈRE. Comme l'Aurore ! LA MARQUISE. Chut ! Ici, ce n'est point l'Olympe. Elle s'enfuit. SCÈNE V. MOLIÈRE, seul. Esprit, beauté,La marquise est divine... avec humanité !C'est un petit coeur d'or, sans ombre d'alliage,Et qui me veut grand bien. Oui, mais le mariage !... Tandis que Molière reste pensif, Dassoucy, Pierrotin et le Docteur sortent bruyamment du château ; Pierrotin porte un flacon et un gobelet, boit à petits coups, fait claquer sa langue et se caresse l'estomac avec béatitude. SCÈNE VI. Molière, Dassoucy, Pierrotin, La Docteur. PIERROTIN, chantant. [Note : Ce distique est attribué à Dassoucy.] Que Saint-Amand a de raison D'aimer le jus de la vendange !... LE DOCTEUR. Que faites-vous, Monsieur ! PIERROTIN. J'admire votre nez ;Ses joyeux ailerons, tout enchérubinés,Semblent vibrer au son d'éclatantes fanfares Et brillent, tels qu'au bout d'un cap puissant deux phares. DASSOUCY, au Docteur. Vous roulez là-dessous comme une barque en mer. LE DOCTEUR. Vous faites des zigzags comme un crabe, mon cher. DASSOUCY. Ne jurerait-on pas, Molière, qu'il navigue ?Croiriez-vous que, depuis une heure, il me prodigue Des traits non moins légers qu'un troupeau d'éléphants,Parce que... LE DOCTEUR. L'insensé ! DASSOUCY. ... Parce que je défendsLe burlesque, ce genre admirable, sublime,Où, mariant gaîment le délire à la rime,J'ai créé tant de vers qu'on aime à la fureur. Vous me faites pitié. LE DOCTEUR. Vous me faites horreur. DASSOUCY. Écoutez, je voudrais vous convertir. LE DOCTEUR. Arrière ! DASSOUCY, à Molière, toujours songeur. Mais, par le diable ! À quoi pensez-vous donc, Molière ! MOLIÈRE, gêné d'abord, puis avec décision. Un conseil, mes amis ! Si je me mariais ? Dassoucy, le Docteur et Pierrotin éclatent de rire. LE DOCTEUR. Vous ? Par saint Rigomé, relisez Rabelais ! MOLIÈRE. C'est pour l'avoir relu que je vous en réfère. LE DOCTEUR. Puisque vous n'avez pas la foi, mauvaise affaire ! MOLIÈRE. Mais... LE DOCTEUR. Je n'en tiendrais pas le fer chaud. PIERROTIN. C'est charmant ;Il faut cependant bien qu'on s'épouse. Autrement,Le monde finirait tout de suite. DASSOUCY. Au contraire ! LE DOCTEUR, à Dassoucy. Prenez garde, Monsieur ; le mot est téméraire. MOLIÈRE. Que me conseillez-vous, docteur? LE DOCTEUR. Moi que voici,Me suis-je marié ? MOLIÈRE. C'est juste. Et Dassoucy ! DASSOUCY. Est-ce vraiment de vous qu'il s'agit ? MOLIÈRE. De moi-même. DASSOUCY. On vous fit avaler quelque drogue ? MOLIÈRE. Non, j'aime. DASSOUCY. Vous aimez, vous songez au mariage ! MOLIÈRE. Eh bien ? DASSOUCY. Faites-vous Turc ! LE DOCTEUR. Pourquoi ne pas rester chrétien ? DASSOUCY. Faites-vous Turc, avec un turban sur la nuque !Quand on n'a pas à son service un seul eunuquePour veiller, sabre au clair, sur un sérail bien clos ; Quand on doit laisser voir partout, à tout propos,Sa propre femme, à soi, demi-nue et sans grille,Ô Molière, il vaut mieux la laisser vieillir fille.Mais qui voulez-vous donc épouser à la fin ?Cette femme doit être un petit séraphin. MOLIÈRE. Elle est belle... DASSOUCY, avec un sourire d'assentiment. Eh ! MOLIÈRE. Riche... DASSOUCY, étonné. Ah ! MOLIÈRE. Noble. DASSOUCY, stupéfait. Oh !... C'est quelque folle. MOLIÈRE. Mais non ! DASSOUCY, secouant la tête. Prêtez l'oreille à cette parabole.Quand je quittai Paris pour aller à Turin,J'avais un âne, un âne appelé Mathurin,Sobre, doux, jovial comme un magot de Chine, Qui, sans jamais broncher, portait sur son échineMon téorbe, mon luth, mes coffres à chansons,Et moi-même au besoin. Et vers les horizons,Mon page me suivant, j'allais à l'aventure,Libre, gai, tout entier à la belle nature, Humant à pleins poumons l'air pur et généreux,Léger comme un oiseau, parfaitement heureux.On goûtait sous un hêtre, au bruit d'une cascade ;Puis, cueillant au buisson une rose muscade,On repartait, lesté, sur un vieil air français. A l'auberge, au déclin du jour, je ravissaisToute la maisonnée en chantant sous la treille.L'hôte prenait pour moi quelque fine bouteilleDerrière les fagots. Lors, Claudine ou Marton,Fossette à chaque joue et fossette au menton, Me menait à mon lit où, ne vous en déplaise,Entre deux beaux draps blancs bien étendu, plein d'aise,.Aux notes de cristal d'un rossignol lointainJe m'endormais, parmi la lavande et le thym. MOLIÈRE. Fort bien ! mais... DASSOUCY. Un marquis, rencontré sur la route, Ayant du premier coup vu qui j'étais sans doute,Me fit venir, dîner, coucher à son château,Et, par grande amitié pour moi, me fit cadeau,Quand je fus pour partir, d'un cheval magnifique.J'aurais du m'en tenir au roussin pacifique Et décliner tout droit le cadeau du seigneur ;J'acceptai, je ne sais par quel sot point d'honneur.De l'équitation j'ai peu fait mon étude.Certes, j'eus vaguement un brin d'inquiétude ;Mais sans trop réfléchir ni me faire prier, Je mis étourdiment le pied dans l'étrier.Je n'étais pas plutôt en selle que la bêtePartit au grand galop vers le guichet. Ma têteEût net été tranchée au niveau du mur basDe ce guichet maudit, si je ne m'étais pas Accroché des deux poings crispés à la crinièreEt, blême comme un homme à son heure dernière,Aplati tout entier d'un mouvement très prompt.Rien qu'à m'en souvenir, j'ai la sueur au front.Molière, gardez-vous d'un coursier trop lyrique ! La meilleure monture, ami, c'est ma bourrique. MOLIÈRE. Et vous, page ? PIERROTIN. Épousez ! MOLIÈRE. Vos raisons ? PIERROTIN. Les voici.Vous aurez, au bas mot, quelques mois sans souci.Qui sait? un an, deux ans, peut-être. Votre femme,Répondant à vos feux par une égale flamme, Vous comblera de tout ce qu'il est bon d'avoir.Vous boirez, mangerez, aimerez par devoir,Sans bourse délier, pour de très fortes sommes.Peut-être ferez-vous souche de gentilshommes.Puis, lorsque vous viendra la nostalgie enfin, Vous partirez, monsieur, bien garni de vieux vin ;Et tel qu'un papillon qu'attirent les lumières,Vous reviendrez gaîment à vos amours premières,A l'ancien idéal plein de frais renouveau,Au théâtre ! Je tiens cela dans mon cerveau Pour certain, pour fatal et pour inéluctable.Vous aurez toujours eu bon gîte, bonne table,Et le reste, pendant plus de temps que, jadis,Ève et son pauvre époux n'eurent le paradis. Rires du Docteur et de Dassoucy. MOLIÈRE. Tel homme, tel conseil. SCÈNE VII. Les mêmes, La Marquise, La Présidente, Le Baron. LA MARQUISE. Est-ce qu'on nous oublie ? Quels rires ! DASSOUCY. Pierrotin disait une folie. LA PRÉSIDENTE, bas, à la Marquise. Vous nous avez troublés, Marquise. LA MARQUISE. Il fuyait. LA PRÉSIDENTE. Lui !C'est pour mieux revenir, Madame, s'il a fui. LE BARON, bas, à Molière. Avez-vous parlé ? MOLIÈRE. Non ; impossible à cette heure ! LE BARON. Hélas ! MOLIÈRE. C'est délicat. LE BARON. Vous voulez que je meure. MOLIÈRE. Faites que je sois seul avec elle un moment ;Peut-être alors... LE BARON. Comment les éloigner? MOLIÈRE. Comment !Inventez quelque chose. LE BARON. Oh ! J'y suis. Présidente,Ne m'avez-vous point dit que vous seriez contenteSi monsieur Pierrotin voulait bien nous chanter L'air qu'aimait entre tous le feu roi ? PIERROTIN, à la Présidente. Souhaiter,C'est ordonner, Madame. LE BARON, à Dassoucy. Et son maître sans douteL'accompagnera. DASSOUCY. Certes ! LE BARON. Allons, docteur, en route ! Le Baron emmène Dassoucy, Pierrotin et le Docteur vers le château, puis revient offrir la main à la Présidente. LA MARQUISE. Monsieur Molière et moi, nous restons ; PierrotinA répété pour nous cet air l'autre matin. Et puis, je crains d'avoir un soupçon de migraine. LE BARON, à la Présidente. Je vous offre la main. Venez, ma noble reine. SCÈNE VIII. Molière, La Marquise. MOLIÈRE, embarrassé. Je suis vraiment honteux... LA MARQUISE. Quel souffle a refroidiCe coeur qui se montrait, si vite, si hardi ? MOLIÈRE. Ce faible coeur n'a pas la force opiniâtre, Hélas ! d'abandonner sans retour le théâtre. LA MARQUISE. À deux, on est plus fort. Pour un danger lointain,Laisse-t-on le bonheur, vrai, présent et certain ? MOLIÈRE. Mais... LA MARQUISE. Vous ne m'aimez pas ; on peut tout, quand on aime. MOLIÈRE. L'obstacle est grave. LA MARQUISE. Est-il invincible ? MOLIÈRE. Vous-même, Vous devez bien sentir qu'à le trop mépriser,Je ferais ce dont rien ne saurait m'excuser. LA MARQUISE. Quand on a si grand'peur d'un mal qu'on exagère,La prudence me semble à l'amour étrangère ;Et d'ailleurs, vous, si fier en votre libre instinct, Pourquoi rester, sans rien qui vous y force, astreintÀ cette servitude incessante, suprême,De divertir les gens pour vivre, quand bien mêmeVous n'avez point sujet de rire et qu'ils sont sots ? MOLIÈRE. Des sots l'on rit toujours ; presque tous les morceaux En sont bons. LA MARQUISE. Mais cent fois dire les mêmes choses,Avec des mots, des tons, des gestes et des posesIdentiques, c'est là que je vous comprends peu !Lorsqu'il faut tous les soirs ressasser l'ancien jeu,On doit faire assez vite un métier d'automate ! MOLIÈRE. Et que pensez-vous donc que fasse un diplomate,En dépit de sa morgue et de son air profond ?Et qu'est-ce, en vérité, que tous les hommes font?Et qu'est-ce que, vous-même, ingénument vous faites?Chaque jour, sauf parfois les dimanches et fêtes, N'est-il pas, à tout prendre, et pour chaque être humain,Invariablement semblable au lendemain?Homme on femme, marquis ou valet, vieux ou jeune,Chaque jour on se lève, on s'habille, on déjeune,On agit comme on a l'habitude d'agir, On dîne, on soupe, on bâille, et puis, sans réfléchirAu grand nombre de fois qu'on fit la même chose,On va se dévêtir, on se couche, on repose.Et puis, sans changements bien fréquents de décor,Sans varier beaucoup le thème, c'est encor Même ordre et même marche ; et le nombre est immenseDes matins et des soirs que ce jeu recommence.Et l'on ne paraît pas s'en douter. Le cerveauSemble prendre toujours le vieux pour du nouveau,Encore que les gens, sans cesse, aient sur la face Le sourire connu, l'éternelle grimace,Et vous disent, sans rien de changé dans la voix,Les mots accoutumés qu'ils vous ont dits cent fois. LA MARQUISE. C'est étrange. MOLIÈRE. La vie est une comédie,Moins franche seulement que l'autre, moins hardie, Et déroulant, avec infiniment moins d'art,Des rôles mal tracés par l'aveugle hasard. LA MARQUISE. Peut-être ! Mais malheur au fou qui s'évertueÀ réchauffer le marbre où dort une statue? MOLIÈRE. Le marbre quelquefois s'anime. LA MARQUISE. En vérité, Vous n'aimez rien que vous, n'étant que vanité ;Et la chimère au loin vous emporte sans trêve. MOLIÈRE. Vous l'avez dit, c'est vrai. J'appartiens à mon rêve ;Et ne s'y point laisser entraîner à son tour,Ce n'est ni bien m'aimer ni vouloir mon amour. Me faut-il une belle idole, accoutuméeÀ voir l'encens monter autour d'elle en fumée,Et qui, pleine d'orgueil et pleine de péril,Trône dans son dédain étroit et puéril?Il me faut une franche et vaillante compagne, Ne craignant pas de faire auprès de moi campagne,Et qui sache tenir haut le miroir vermeilQu'emplit la Vérité d'un lever de soleil,Le miroir sous lequel le faux, l'ombre, la ruse,Tombent, comme devant la tête de Méduse. LA MARQUISE. J'admire et j'applaudis votre élan généreux.Bravo ! Mais pour apprendre aux gens à vivre heureux,Ne vaudrait-il pas mieux, soi-même, être l'exemple,Et dans sa propre vie édifier un templeAu bon goût, au bon sens, aux modestes vertus, Sur les débris épars des faux dieux abattus?Les faits prouvent bien plus que les mots. MOLIÈRE. C'est logique.Mais il faut éclairer sa lanterne magique,Et ne pas maintenir, pour que l'on puisse y voir,Ce qu'on a de clarté sous un boisseau bien noir. LA MARQUISE. Tous vos discours, hélas ! ne prouvent qu'une chose,C'est que vous m'aimez peu. MOLIÈRE. Tenez, je vous proposeUn moyen qui doit tout arranger, si vraiment,Madame, et je n'en puis douter un seul moment,Vous aimez aussi bien que vous voulez qu'on aime. LA MARQUISE. Quel moyen ? MOLIÈRE. Il résout nettement le problème ;Mais il vous faudra faire un sacrifice, un grand. LA MARQUISE. Parlez ! Me croyez-vous le coeur indifférent ? MOLIÈRE. Vous m'avez dit, si ma mémoire ne m'abuse :« Je prétends, tout de bon, devenir votre muse. » LA MARQUISE. Certes ! MOLIÈRE. Tout de bon ? LA MARQUISE. Oui, tout de bon ! MOLIÈRE. Soyez-la !Mais sérieusement ! LA MARQUISE. Qu'entendez-vous par là ? MOLIÈRE. Dévouez-vous ; et sans regarder en arrière,Si vous m'aimez vraiment, adoptez ma carrière ! LA MARQUISE. Quoi ? MOLIÈRE. Rien ne vous défend d'accepter ce moyen ; Vous êtes libre. LA MARQUISE. Et vous, vous êtes un païen. MOLIÈRE. Vous ne m'aimez donc plus ? LA MARQUISE. Vous voulez que, moi-même,Je... MOLIÈRE. Ne disiez-vous pas qu'on peut tout, quand on aime ? LA MARQUISE. Mais si l'amour peut tout, il doit de ce pouvoirUser pour s'élever et non pas pour déchoir. MOLIÈRE. Quand on a si grand'peur d'un mal qu'on exagère,La prudence me semble à l'amour étrangère. LA MARQUISE. Quelle dérision étrange !... MOLIÈRE. En vérité,Vous n'aimez rien que vous, n'étant que vanité. LA MARQUISE. Oh !... MOLIÈRE. N'est-ce pas ainsi, madame, qu'il faut dire ? LA MARQUISE. J'ai le coeur gros de pleurs et vous me faites rire. MOLIÈRE. Hélas ! Je gagne ainsi mon pain quotidien. LA MARQUISE. Vous ne serez jamais qu'un franc comédien. MOLIÈRE. Si vous ne m'aviez vu jouer la comédie,Penseriez-vous à moi ? LA MARQUISE. Je suis une étourdie ; Mais ce que j'aime en vous, est-ce le masque? non,C'est le visage. MOLIÈRE. Bien ! mais sauriez-vous mon nom,M'auriez-vous distingué de la foule servile,Si vous ne m'aviez vu qu'en costume de ville? LA MARQUISE. Mon Dieu !... MOLIÈRE. Si j'acceptais, pour être votre époux, De quitter à jamais la scène, savez-vousCe qui m'arriverait ? Dès la première année,Malgré tout mon amour, vous seriez étonnée,Madame, de sentir le vôtre chaque jourDécroître, pour bientôt s'éteindre sans retour. LA MARQUISE. D'où le concluez-vous, modestephilosophe? ? MOLIÈRE. Je ne me sens pas fait, marquise, de l'étoffeDont sont faits les marquis... Mon rire plébéien,Mes bizarres façons et mon esprit païen,Vous déconcerteraient trop vite. Mon prestige, Fleur d'un jour, sécherait tristement sur sa tige ;Je serais l'instrument dont nul ne sait jouer,Le vaisseau qu'aucun flot ne vient plus renflouer ;Partout, à chaque pas, je romprais l'harmonieDes choses et des gens. « Il se croit du génie, Dirait-on en riant ; le pauvre homme, il s'en croit ! »Et votre coeur, pour moi de jour en jour plus froid,Serait, peut-être bien, de jour en jour plus tendrePour le baron. LA MARQUISE. Pour qui ? MOLIÈRE. Pour le baron Clitandre !Oh ! que vous avez tort, et grand tort, de ne pas Vous laisser convertir un peu par les appasDe l'art qui m'est si cher ! Du premier coup, marquise,Vous seriez, j'en suis sûr, comédienne exquise ;Et moi, tout en faisant des efforts compliqués,Je ne jouerais jamais que les marquis manqués. Le baron est mieux fait pour vous, sur ma parole ! LA MARQUISE. Par exemple, voilà la chose la plus folleQue vous m'ayez contée encore ! MOLIÈRE. Le baronVous aime ; et de nous deux c'est lui le bon larron.Comme il me suppliait, madame, de vous dire Ce qui, lorsqu'il vous voit, sur ses lèvres expire !Ce n'est pas Amadis ni le Prince Charmant ;Mais s'il n'est pas tourné comme un parfait amant,Attentif, élégant, doux, discret et fidèle,Il a tout ce qu'il faut pour un mari modèle. C'est à ces choses-là qu'il convient de viser,Quand ce n'est point pour rire et qu'on doit épouser. LA MARQUISE. C'est trop fort. MOLIÈRE. Est-ce vrai ? LA MARQUISE. Mais c'est une gageure. MOLIÈRE. Je suis respectueux et grave, je vous jure. LA MARQUISE. Ce n'est pas le respect qui vous gêne beaucoup. MOLIÈRE, souriant. Mais si ! LA MARQUISE, souriant également. L'impertinent ! MOLIÈRE. Une femme de goûtNe prend guère l'hymen pour une apothéose.Vous régnerez chez vous, au moins ; c'est quelque chose. LA MARQUISE. Ô sagesse ! MOLIÈRE. Ô folie ! LA MARQUISE. Il faut donc oublier ! MOLIÈRE. Votre royal dédain ne saurait donc plier ! LA MARQUISE. Pourquoi tenir si fort à vos marionnettes? MOLIÈRE. Pourquoi les accabler de vos grands airs honnêtes? LA MARQUISE. Pourquoi si rarement le désir suborneurPar ses sentiers fleuris mène-t-il au bonheur? MOLIÈRE. Pourquoi le ciel fait-il d'une façon si rare Jaillir le feu sacré du marbre de Carrare ? LA MARQUISE. Que vous êtes cruel ! MOLIÈRE. Fallait-il vous tromper? LA MARQUISE. Il fallait fuir, au lieu de vous émanciper.Adieu mon rêve ! MOLIÈRE. Adieu ma trop brève démence !Le songe va finir, quand à peine il commence. LA MARQUISE. Je devrais vous haïr ; pourquoi donc près de vousN'ai-je senti jamais un abandon si doux?Je ne le comprends pas, et mon coeur me l'atteste. MOLIÈRE. C'est que, si le mari disparaît, l'amant reste ;Mais bientôt, à son tour, l'amant devra partir. LA MARQUISE. Vous raillerez, je crois, jusqu'au dernier soupir. SCÈNE IX. Les mêmes, Dassoucy, Pierrotin, Le Baron, Le Docteur, La Présidente, puis Langoumois. LE DOCTEUR, montrant Pierrotin. Il est incorrigible. DASSOUCY. Il est indécrottable. LE DOCTEUR. Près de la Présidente, il s'est remis à tableAprès avoir chanté son air ; puis le serpent,D'un petit ton câlin, hypocrite et rampant, A dit à sa voisine... MOLIÈRE. Eh ! Qu'a-t-il pu lui dire? DASSOUCY. Il a dit doucement, avec un pur sourire,Qu'il professait pour elle une admirationSans borne ; que c'était presque une passion ;Qu'il serait bien heureux d'entrer à son service Comme page, et ferait alors le sacrificeDe m'abandonner, moi, Dassoucy ; qu'il fallaitNe pas s'imaginer que le baron voulaitL'épouser, le baron adorant la marquise... LA MARQUISE. Mais, baron, pour qu'ainsi tout le monde le dise, Il faut que le propos soit vrai. LE BARON. Je meurs d'amour. LA MARQUISE. Vous auriez dû parler et faire votre cour ;Qui vous en détournait ? LE BARON. Hélas ! Mon amour même.J'avais le coeur empli d'une angoisse suprême,Et... LA MARQUISE. Vous mériteriez une punition Sévère, avant d'avoir mon absolution.Je vous fais grâce. LE BARON. Alors ?... LA MARQUISE. Nous verrons. PIERROTIN, à la Présidente, à l'écart. J'ai dans l'âmeDes trésors inconnus. LA PRÉSIDENTE, à part. Cher enfant ! Quelle flamme,Quel beau regard limpide et quel front radieux ! MOLIÈRE, à la Marquise, après avoir écouté Langoumois qui est venu lui parler bas. Madame, nous devons vous faire nos adieux. Nous n'avons que le temps de regagner la ville,Pour ne point retarder de façon incivileLa dernière de nos représentations. LA MARQUISE. Ne partez pas si vite. Il faut que nous causions.L'heure ne presse pas. MOLIÈRE. Pardonnez, l'heure presse. Préparez-vous, messieurs. Baron, point de paresse !Vous nous accompagnez, n'est-ce pas? Bas, à Dassoucy, en lui montrant la Marquise.Laissez-nous ! Puis, bas à la Marquise, tandis que Dassoucy manoeuvre de façon à écarter tous les autres personnages.Que ne puis-je rester encore à vos genoux,Pour que mon pauvre coeur amoureux vous désarme,Et pour que cette main, si quelque folle larme Vient à mes yeux, l'essuie, hélas ! tout doucement ! LA MARQUISE, vite et bas. Nous ne pouvons plus rien nous dire en ce moment ;Partez. Mais revenez ce soir. Oui, c'est facile ;Le château, par bonheur, n'est pas loin de la ville.Voici la clef du parc. MOLIÈRE. Marquise !... LA MARQUISE, lui glissant la clef dans la main. Chut ! Tenez, Et prenez garde aux yeux qui vers nous sont tournés.Nous nous retrouverons au bout de la terrasse,À minuit. Elle rentre dans le château. LE BARON, allant à Molière. Permettez qu'enfin je vous embrasse !Vous me sauvez la vie. Il veut l'embrasser. MOLIÈRE, se refusant à cette embrassade. Excusez-moi ! LE BARON, revenant à la charge. CommentVous prouver mon entier, mon parfait dévoument? MOLIÈRE, se dégageant. En ne m'étouffant pas. LA MARQUISE, reparaissant an seuil du château. Adieu ! LE BARON. Je la devine ;Elle couronnera ma flamme. MOLIÈRE, à part, regardant tour à tour la Marquise et la petite clef du parc. Elle est divine !Ô petite clef d'or du paradis vermeil,Que vous me tentez !... Bah ! la nuit porte conseil. ==================================================