******************************************************** DC.Title = LA TRAHISON PUNIE, COMÉDIE DC.Author = DANCOURT, Florent Carton dit DC.Creator = FIEVRE, Paul DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Subject = Comédie DC.Subject.Classification = 842 DC.Description = Edition du texte cité en titre DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Contributor = DC.Date.Issued content = DC.Date.Created = DC.Date.Modified = Version du texte du 08/05/2020 à 13:00:12. DC.Coverage = Espagne DC.Type = text DC.Format = text/txt DC.Identifier = http://www.theatre-classique.fr/pages/documents/DANCOURT_TRAHISONPUNIE.xml DC.Source = DC.Source.cote = DC.Language scheme = UTF-8 content=fr DC.Rights = Théâtre Classique, (creative commons CC BY-NC-ND) *************************************************************** LA TRAHISON PUNIE COMÉDIE M. DC. VII, AVEC PRIVILÈGE DU ROI. De Mr DANCOURT Représentée pour la première fois, le 28 Novembre 1707. ACTEURS DON FÉLIX, Père de Léonor. DON ANDRÉ. DON GARCIE, Amant de Léonor. DON JUAN. LÉONOR, Fille de Don Félix. ISABELLE. FABRICE, Valet de Don André. JACINTE, Suivante de Léonor. BÉTRIX. IGNEZ, Suivante d'Isabelle. UN LAQUAIS. La Scène est à Valence. ACTE I SCÈNE I. Béatrix, Fabrice. BÉATRIX. Quand ton maître saura de quelle part je viens Lui demander ce soir une heure d'entretien... FABRICE. C'est bien du temps qu'une heure, et nous n'en avons guères, Tant nous sommes chargés de ces sortes d'affaires. BÉATRIX. Il est donc par l'amour occupé vivement ? FABRICE. Par l'amour peu, beaucoup par le dérèglement. BÉATRIX. Il ne se pique pas d'une ardeur bien constante. FABRICE. Non, il prend sans façon tout ce qui se présente. Sans goût, sans choix, sans règle, il se livre au plaisir ; Mais il s'épargne au moins l'embarras de choisir : Ainsi de quelque part, mon enfant que l'on vienne, De prude, de coquette, et fut-ce de la tienne, Je puis t'en assurer par ce que j'en ai vu, Nul message galant ne sera mal reçu. BÉATRIX. À la bonne heure. FABRICE. Bon, c'est bien prendre l'affaire : Si par hasard aussi l'on a de quoi te plaire ? BÉATRIX. Hem. FABRICE. Si tu sens pour moi quelque tentation, Parle, et l'on y fera considération. BÉATRIX. Si cela m'arrivait par grand malheur, je compte De n'en parler qu'à toi, tant j'en aurais de honte. FABRICE. Et si tu me fais part jamais d'un tel secret, Je le dirai partout, moi, tant je suis discret. BÉATRIX. Nous voilà bien d'accord. FABRICE. On ne saurait mieux l'être : Touche là. BÉATRIX. Soit, mais fais que je parle à ton maître, Je ne l'ennuierai point, j'aurai fait en deux mots. FABRICE. Le hasard le conduit ici tout à propos. SCÈNE I.. Béatrix, Fabrice, Don André. DON ANDRÉ. Que veut-on ? FABRICE. Une jeune et gentille Suivante, Qu'on députe vers vous pour affaire importante, Demande avec instance à vous rendre un billet ; Et je me suis chargé, comme premier valet, De ces vétilles-là l'unique secrétaire, Et de vos faits galants intendant ordinaire, De vous la présenter. DON ANDRÉ. Qu'elle approche. FABRICE. Allons, viens, Mon compliment est fait, ma chère, fais le tien. BÉATRIX. Une Dame, Monsieur, qui n'est pas ma maîtresse, Mais que je sers pourtant avec zèle et tendresse, M'a fort recommandé de remettre en vos mains Ce billet par lequel vous saurez ses desseins ; Et pour toute réponse, il ne faut que me dire Si vous viendrez ce soir au lieu qu'elle désire. DON ANDRÉ, lit, et continue. Je ne manquerai pas d'aller au rendez-vous, Et tiendrais à bonheur de n'y trouver que vous. BÉATRIX. Que Moi, Monsieur. FABRICE. Fort bien. DON ANDRÉ. Si bien faite et si belle, Celle que vous servez présume beaucoup d'elle ; Et lorsqu'on vous a vue, il est bien malaisé Qu'à d'autres feux un coeur se trouve disposé, Oui, quiconque se sert de telle messagère, Quelques charmes qu'elle ait, hasarde de moins plaire. BÉATRIX. Oh, Monsieur ! DON ANDRÉ. Dites-lui que vous m'avez manqué, Et trouvez-vous vous-même au lieu qui est marqué, J'irai plus volontiers. BÉATRIX. Nous y serons ensemble, Et vous m'en conterez pour lors si bon vous semble ; Jusqu'à ce soir. DON ANDRÉ. J'irai pour vous uniquement, Et si je suis réduit à feindre... SCÈNE III. Don André, Fabrice. FABRICE. Doucement. [Note : Bonne fortune : faveurs d'une femme. [L]]Depuis que je vous sers dans vos bonnes fortunes ; Au diable, si jamais j'ai profité d'aucunes ;Et ce n'a pas été faute d'occasion. Si j'eusse eu comme vous mauvaise intention, Je suis assez bien fait, et plus d'une Marquise... Il n'a tenu qu'à moi d'en faire la sottise... Cela vous regardait, et je n'en ai dit mot, Mais quand un bon hasard se trouve dans mon lot... Puisqu'en tel cas pour vous j'ai de la conscience, Ayez-en, et vivons en bonne intelligence. DON ANDRÉ. [Note : Bélître : Homme de rien, homme sans valeur. [L]][Note : Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]]Comment, bélître, fat. Belle comparaison ? FABRICE. Je suis votre valet, et vous avez raison ; Mais lorsque le valet est fidèle à son maître, Le maître à son valet a tort de ne pas l'être. DON ANDRÉ. Oh, tais-toi. Sur le ton que ce coquin le prend, Il me croit ou bien sot, ou beaucoup endurant. FABRICE. Oh, pour endurant, non, tous les jours d'ordinaire, Vous me donnez, Monsieur, des preuves du contraire. DON ANDRÉ. Pour t'en donner encor qui te convainquent mieux, Si tu ne veux cesser tes discours ennuyeux, Insolemment encor si ta langue s'exerce, Sors. FABRICE. Il a des moments où le Diable le berce. Monsieur... DON ANDRÉ. Sors d'avec moi, te dis-je. FABRICE. Quoi ! Comment, Vous me mettez dehors, Monsieur ? DON ANDRÉ. Absolument. Tu manques de respect, tu ne saurais te taire, Je suis las de t'entendre. FABRICE. Et moi de vous voir faire. DON ANDRÉ. Encor ! Sortiras-tu ? FABRICE. Mais, que vous ai-je fait ! DON ANDRÉ. Tu deviens familier, je t'ai pris pour valet ; Tu l'es. FABRICE. D'accord, Monsieur. DON ANDRÉ. Comme tel, je te chasse. FABRICE. Vous êtes le maître. DON ANDRÉ. Oui, sans contredit. FABRICE. De grâce, Du droit de maître ici, puisque vous vous servez, Comme tel payez-moi ce que vous me devez. DON ANDRÉ. Que je te paie ? FABRICE. Oui. DON ANDRÉ. Va, parle, tu peux dire Tout ce que tu voudras, je ne fais plus qu'en rire. FABRICE. N'oubliez pas au moins ce que vous permettez, Je lâcherai parfois d'étranges vérités. Si vous vous fâchez... SCÈNE IV. Don André, Fabrice, Un Laquais. DON ANDRÉ. Qu'est-ce ? UN LAQUAIS. Un Cavalier demande À parler à Monsieur. FABRICE. Hé, dis-lui qu'il attende. DON ANDRÉ. Non, qu'on le fasse entrer. FABRICE. Mais y songez-vous bien ? Si c'est quelque ennemi qui vienne... DON ANDRÉ. Ne crains rien. FABRICE. Quelque mari jaloux, quelque amant, quelque frère... DON ANDRÉ. Il vient, demeure ici. FABRICE. Le drôle a l'air colère. SCÈNE V. Don André, Don Garcie, Fabrice. DON GARCIE. Je voudrais, Don André, vous parler en secret. DON ANDRÉ. Vous le pouvez, cet homme est fidèle et discret, Et depuis très longtemps il a ma confidence. FABRICE. Monsieur n'a pas pour moi la même confiance. Ce serait le gêner. DON GARCIE. Ce valet a raison. Le secret me regarde. DON ANDRÉ. Hé bien, qu'il sorte donc. FABRICE, bas. Volontiers. D'écouter, j'ai pourtant grande envie. SCÈNE VI. Don André, Don Garcie, Fabrice au fond du Théâtre. DON GARCIE. Savez-vous qui je suis ? DON ANDRÉ. Vous êtes Don Garcie. DON GARCIE. C'est mon nom, et je suis du sang des Torellas, Noble autant qu'il en soit. DON ANDRÉ. Je ne l'ignore pas. DON GARCIE. Cadet, je suis peu riche, et je me dédommage De ce manque de bien par un autre avantage. J'ai pour moi la vertu, la noblesse de coeur, Qui me font estimer de tous les gens d'honneur. DON ANDRÉ. Mais où tend ce discours ? Il est peu nécessaire Pour moi, qui vous estime autant qu'on puisse faire. DON GARCIE. Vous me le prouvez mal, D. André. DON ANDRÉ. Moi ? DON GARCIE. Oui, vous. Et puisqu'à vous parler, enfin je me résous, Croyez que j'ai gardé toute la patience... DON ANDRÉ. Je ne vous entends point. DON GARCIE. Dès ma plus tendre enfance, J'adore Léonor : m'entendez-vous, enfin ? FABRICE, caché. Hoime. DON GARCIE. De son coeur j'ai trouvé le chemin. DON ANDRÉ. C'est être bienheureux qu'un objet plein de charmes... DON GARCIE. Ce bonheur m'a coûté des soucis, des alarmes, Des soins, du temps, des pleurs ; et peut-être, après tout, De mes peines encor je ne suis pas à bout. DON ANDRÉ. Cela se pourrait bien. DON GARCIE. Je ne crains que son père, Tout autre qui voudra hasarder de m'en faire, Soit caprice, ou raison, dessein prémédité, Passion véritable, ou simple vanité... Avez-vous donc encor quelque peine à m'entendre ? DON ANDRÉ. Beaucoup. DON GARCIE. Ceci sera plus facile à comprendre. Enfin de Léonor, autant aimé qu'amant, J'entre sans lui déplaire en son appartement : Et c'est une faveur où je puis seul prétendre. DON ANDRÉ. C'est donc là le secret que vous vouliez m'apprendre ? DON GARCIE. Oui, je vous le confie, et j'ose défier Quiconque le saura de l'oser publier ; Et quoique mon amour soit su de tout Valence, Sur mon bonheur de vous j'exige le silence. DON ANDRÉ. Ah ! Je vous promets fort de n'en jamais parler. DON GARCIE. Ce n'est pas tout, songez à ne le point troubler : Non que de votre amour j'appréhende les suites ; Car près de Léonor vos efforts, vos poursuites, Les soins qu'on vous a vu jusqu'ici vous donner, N'ont produit d'autre effet que de la chagriner ; Je sens des mouvements bien plus violents qu'elle. Mais après le secret qu'ici je vous révèle... Vous êtes galant homme, et j'ose me flatter Que vous m'empêcherez de les faire éclater. Vous avez peu d'amour, la faveur n'est pas grande, Lèonor vous en prie, et je vous le demande. FABRICE, éloigné. Mais il a raison, et j'en suis fort content. Plût au Ciel que mon maître en pût avoir autant. DON GARCIE. Vous rêvez ? Se peut-il qu'un noble coeur hésite, À prendre un parti juste, à changer de conduite ? Je m'en vais sans réponse ; elle sera, je crois, Telle qu'en pareil cas je vous la ferais, moi. DON ANDRÉ. Arrêtez, Don Garcie. DON GARCIE. Adieu, songez de grâce, Que c'est une prière, et point une menace. SCÈNE VII. Don André, Fabrice. FABRICE. Le Seigneur Torellas parle d'assez bon sens. Qu'en dites-vous, Monsieur ? DON ANDRÉ. Moi ? Je dis que je sens Pour cette Léonor une plus vive flamme, Que lorsque j'ignorais celle qu'elle a dans l'âme. Don Garcie... FABRICE. En entrant il m'a paru fâché. DON ANDRÉ. Je m'en trouve entre nous quitte à très grand marché. FABRICE. Comment ! A-t-il sujet d'être plus en colère ? Et seriez-vous en droit par hasard de lui faire Pareille confidence ? DON ANDRÉ. Oh ! Non ; mais j'avais peur... FABRICE. De quoi donc ? DON ANDRÉ. Qu'il ne vint à me parler de sa soeur. FABRICE. De sa soeur ? DON ANDRÉ. Don Garcie est frère d'Isabelle, Et sans l'aimer, ru sais que je suis aimé d'elle. FABRICE. Oui, tout l'Été dernier je sais que vous fassiez À peu près comme si tous deux vous vous aimiez. DON ANDRÉ. Rien moins ; c'est de ma part amusement, sottise. FABRICE. Peut-être de la sienne aussi. DON ANDRÉ. Non, elle et prise Tout de bon. J'en reçois des billets chaque jour, Dont à d'autres beautés je sais faire ma cour. FABRICE. Que vous êtes, Monsieur, d'un joli caractère ! Mais quel est le plaisir que vous pouvez vous faire, De voltiger sans cesse et sans réflexion, Sans plaisir à coup sûr, si c'est sans passion ; De poursuivre à la fois la belle, et la plus laide, Qui du plus fort amour serait un sûr remède ; [Note : Dondon : Femme ou fille qui a de l'embonpoint et de la fraîcheur.[FC]]Ou jeune, ou vieille, ou grande, ou petite, ou dondon, Ou maigre, ou blonde, ou brune, enfin tout vous est bon ; [Note : Camus : Qui a le nez court et plat. [L]]Les yeux grands, les petits, le long nez, la camuse, Tout vous plaît. DON ANDRÉ. Rien ne plaît, mon enfant, tout amuse. Tout le cours de la vie est un amusement, Et rien n'amuse enfin tant que le changement. Pour se désennuyer d'une stupide belle, On en trouve une alors laide et spirituelle ; Qu'une vieille fatigue avec sa gravité, On prend un jeune objet plein de vivacité ; Si je suis las de voir une taille géante, Je rabaisse mon vol, et la naine me tente ; Et lorsqu'on est outré de l'excès d'embonpoint, Qu'il s'en offre une maigre, on ne la chasse point. Je n'ai jamais le goût délicat ni malade, Et la brune me plaît, quand la blonde est trop fade. FABRICE. Que c'est bien fait à vous ! L'heureux tempérament ! Mais si par cas fortuit, (car tout événement Peut arriver), si donc sur quelque jalousie Père, amant, frère, époux, voulait par fantaisie Se venger d'un affront, ou fait ou prétendu... DON ANDRÉ. On se battrait ? Jamais ne me suis-je battu. FABRICE. Mais vous n'avez jamais été tué... je pense : Si vous l'étiez, Monsieur, quelque jour... patience... DON ANDRÉ. Je cesserais de vivre ; et puisqu'on est mortel, Ne faut-il pas mourir une fois ? FABRICE. Plût au Ciel, Que pour être bien mort, il fallût mourir quatre ! C'est alors qu'on pourrait hasarder de se battre. DON ANDRÉ. Le hasard n'est pas grand. FABRICE. Non, mais pour l'éviter, Don Garcie est brave homme, il faut le contenter. [Note : Alaigre : Agile, dispos à sauter, à danser, à courir. [F]]Défions-nous de lui, Monsieur, il est alaigre, Sa maîtresse est dondon, prenez-en quelque maigre, Pour vous en consoler par opposition. DON ANDRÉ. [Note : Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]]Parbleu, j'écouterais ta proposition, S'il ne m'avait voulu fortement fait entendre, Que mes feux près des siens n'ont plus rien à prétendre. Cette fierté me pique, et je traverserai Son amour, son bonheur, autant que je pourrai : Les traits de Léonor ne me touchaient plus guère, Et je ne lui trouvais que des charmes vulgaires ; J'allais les oublier, on prétend m'y forcer, Un rival se déclare, il faut le traverser. Lui céder, ce serait... FABRICE. Une action fort sage. Vous vous garderez bien de la faire, je gage. DON ANDRÉ. Oh, oui, je t'en réponds... Que me veut-on encor ? Vois donc. FABRICE. C'est Don Félix, père de Léonor. DON ANDRÉ. Laisse-nous. SCÈNE VIII. Don André, Don Félix, Fabrice au fond du Théâtre. DON ANDRÉ, à Don Félix. Vous, chez moi ! Quelle heureuse fortune ! DON FÉLIX. Plaise au ciel que pour vous ma visite en soit une. DON ANDRÉ. Ce m'est, je vous assure, un sensible bonheur, Qui me fait grand plaisir ensemble et grand honneur. Quel sujet me l'attire, et quel soin vous amène ? DON FÉLIX. Je vous en instruirai, n'en soyez point en peine. Vous connaissez mon nom, ma naissance et mon bien ; Don André, là-dessus je ne vous dirai rien. FABRICE, écoutant. Ce début me paraît très fort semblable à l'autre : Un peu moins vif pourtant. DON FÉLIX. Quel objet est le vôtre ? Ignorez-vous combien les personnes de coeur Tel que je suis, sont tous délicats sur l'honneur, Quand cet honneur surtout regarde ma famille ? Pour fruit de mon hymen j'eus une seule fille, Don André, vous avez pour elle des desseins, Vous ne m'en parlez point, et c'est dont je me plains. Sur ses pas en tous lieux vous cherchez à paraître, Vous passez fort souvent la nuit sous sa fenêtre, Près d'elle au cours, au temple, on vous voit tous les jours ; Cela donne sujet à de mauvais discours : Et quoique sa vertu n'en souffre aucune tache, Tout Valence en murmure, et c'est ce qui me fâche, Et m'engage à venir vous dire doucement, Qu'il me faut là-dessus un éclaircissement. Enfin à Léonor quand Don André s'adresse, Il ne se flatte pas d'en faire une maîtresse ; Et si c'est son dessein de lui donner sa foi, Je crois qu'il eût déjà dû s'adresser à moi. Dans cette incertitude il est de ma prudence De savoir là-dessus ce qu'il veut, ce qu'il pense. DON ANDRÉ. Je vous ai, Don Félix, grande obligation, De me choisir ainsi par prédilection. Je rends à Léonor des soins, je l'ai servie, Qu'ai-je fait en cela que n'ait fait Don Garcie ? Et peut-être les siens sont mes moins mal reçus... Ne me faites point trop expliquer là-dessus... DON FÉLIX. Arrêtez, Don André, votre discours m'irrite, Je connais Don Garcie, il n'est pas sans mérite ; Il aime Léonor, il l'a fait demander, J'en conviens. DON ANDRÉ. À ses feux vous pouvez l'accorder. DON FÉLIX. L'accorder à ses feux ! Quelle erreur est la vôtre ? Apprenez qu'elle n'est ni pour l'un ni pour l'autre, Et qu'il faut cesser vos assiduités. DON ANDRÉ. Oui, mon rival cessant les siennes. DON FÉLIX. Écoutez, Don André, de chagrins n'outrez point ma vieillesse. J'aime, vous le savez, ma fille avec tendresse, Et quand je vous demande un éclaircissement, C'est que j'ai pris pour elle un autre engagement. Un de mes bons amis pour son fils la demande, Je l'attends de Madrid. Tout ce que j'appréhende, C'est que ce Cavalier arrivant aujourd'hui, Quelque bruit de vos feux ne vienne jusqu'à lui. Tout le passé n'est rien, mais de fâcheuses suites Naîtraient, si vous faisiez de nouvelles poursuites ; Comme votre dessein n'est pas de l'épouser, Avec tranquillité laissez m'en disposer. DON ANDRÉ. À de telles raisons, Seigneur, il faut souscrire. Vous-même prescrivez comme il faut me conduire. :Je ferai mon devoir après un tel aveu. DON FÉLIX. J'en prends votre parole, et me retire. Adieu. SCÈNE IX. Don André, Fabrice. FABRICE. Pour la première fois vous voilà raisonnable, J'en suis ravi, Monsieur, ou je me donne au diable. Il croyait vous tenir et vous prendre au filet. DON ANDRÉ. Tu nous écoutais donc ? FABRICE. Ne suis-je pas valet ? DON ANDRÉ. Me vouloir marier, moi ? La plaisante idée ? FABRICE. De bien plus doux objets votre âme est possédée ; Le mariage, fi ! C'est un engagement, Et vous ne voulez, vous, que de l'amusement. DON ANDRÉ. Pour Léonor pourtant ma passion s'irrite ; Et plus on met d'obstacles à ce que je médite... FABRICE. Hé, si vous l'aimez tant, pourquoi ne pas oser... DON ANDRÉ. D'accord, je l'aime assez... pour ne pas l'épouser. FABRICE. Mais vous avez promis. DON ANDRÉ. Les promesses de bouche N'engagent point le coeur quand l'affaire le touche. Je n'avais point encor aimé jusqu'à ce jour ; Mais les difficultés me donnent de l'amour : Il faut tromper un père, et deux rivaux ensemble. C'est de quoi m'amuser. FABRICE. Mais, Monsieur, il me semble. DON ANDRÉ. Suis-moi, viens... FABRICE. Quelqu'un monte en cet appartement. DON ANDRÉ. Que pourrait-ce être ? FABRICE. Encor quelque éclaircissement. SCÈNE X. Don André, Don Juan, Fabrice. DON ANDRÉ. Que vois-je, quel bonheur ? Don Juan d'Alvarade ? DON JUAN. Quel plaisir je ressens d'une telle embrassade ! Mon cher ami. DON ANDRÉ. Celui que j'ai en ce moment, Est encor au-dessus du vôtre assurément. FABRICE. Je suis fort aise aussi que le sort réunisse Deux aussi bons amis. DON JUAN. Bonjour, mon cher Fabrice. DON ANDRÉ. Saurai-je quel dessein vous amène en ces lieux ? Est-ce affaire ou plaisir ? Car je suis curieux, Et j'attendais si peu de vous voir à Valence... DON JUAN. Je viens m'y marier. DON ANDRÉ. Vous vous moquez, je pense. DON JUAN. Je ne me moque point, cet hymen résolu Par mon père, en mon coeur est encor mieux conclu. DON ANDRÉ. Je vous plains, cher ami, cet aveu diminue Le plaisir que d'abord m'a donné votre vue. À Fabrice.Il va se marier. FABRICE. Fi, faites comme nous, Ne vous engagez point, Monsieur, amusez-vous. DON ANDRÉ. Peut-on changer ainsi d'humeur, de caractère ? Vous qu'à l'hymen toujours j'ai connu si contraire, Qui juriez tant en Flandre, où je vous ai laissé, Que jamais... DON JUAN. Pour l'hymen ce dégoût m'a passé, Mon étoile le veut, mon père le souhaite. DON ANDRÉ. [Note : Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]]Votre étoile ! Morbleu, dites votre comète : C'est un astre malin qui vous conduit ici. DON JUAN. Astre malin, comète, étoile, m'y voici. DON ANDRÉ. J'en suis fâché. La Dame apparemment est belle ? DON JUAN. Si vous voulez tantôt m'accompagner chez elle, Vous pourrez en juger. Arrivé d'hier au soir, J'ai jusqu'à ce moment différé de la voir : C'est à vous que je rends ma première visite, Les devoirs d'amitié sont ceux dont je m'acquitte Par préférence à tout. DON ANDRÉ. Cette même amitié Me fait craindre pour vous de vous voir marié ; Mais cependant partout je suis prêt à vous suivre, Heureux, d'un mauvais pas si mon soin vous délivre. DON JUAN. Nous verrons. Comme ici je n'ai nul de mes gens, Voudrez-vous me prêter Fabrice pour un temps. DON ANDRÉ. Volontiers. DON JUAN. Un valet qui ne me quitte guère, Est parti ce matin pour aller chez son père. Je n'avais que lui seul, comme je viens de loin, Ainsi... DON ANDRÉ. De ce détail nous n'avons pas besoin. DON JUAN. Jusques à son retour puis-je garder Fabrice ? DON ANDRÉ. Il sera trop heureux de vous rendre service. FABRICE. Et de changer de maître, au moins pour quelques jours. DON JUAN. J'en use librement. Va donc m'attendre à l'Ours, FABRICE. Ne faut-il, Monsieur, que vous attendre ? DON JUAN. Sachez si l'on a point de lettres à me rendre. Je vais chez un Banquier, et je repasserai Quand... DON ANDRÉ. N'allez-vous que là ? DON JUAN. Non. DON ANDRÉ. Je vous y suivrai. ACTE II SCÈNE I. Léonor, Isabelle. LÉONOR. Je suis dans un chagrin qu'aucun autre n'égale ; Sortons de cette chambre, et restons dans la salle : L'air me semble plus frais et plus tranquille ici. ISABELLE. Ma chère Léonor, qui vous agite ainsi ? LÉONOR. Hélas ! ISABELLE. Vous soupirez ? Parlez. LÉONOR. Quand je soupire Isabelle entre nous, c'est assez vous en dire. ISABELLE. Mais vous aimez mon frère ? LÉONOR. Ose-t-il en douter ? ISABELLE. Mon frère vous adore. LÉONOR. Il a su m'en flatter. ISABELLE. À deux coeurs bien unis manque-t-il quelque chose ? LÉONOR. Tout, quand un père injuste à leur bonheur s'oppose ? ISABELLE. Le vôtre se sert-il de ses droits contre vous ? LÉONOR. Sans consulter mon coeur il me donne un époux. ISABELLE. Ah, Ciel ! S'il est ainsi, que deviendra mon frère? LÉONOR. Que deviendrai-je, hélas! Moi-même ? ISABELLE. Comment faire? Et quel est cet époux? LÉONOR. Je ne l'ai jamais vu, Et de mon père même il n'est pas fort connu. Le sien par ses amis a proposé la chose, Et sans me consulter le mien de moi dispose. ISABELLE. Cela parait bizarre. LÉONOR. Il n'est rien plus certain, Et lui-même il me l'a déclaré ce matin, Après un long discours, fatigant, inutile... ISABELLE. Le style d'un vieillard est un ennuyeux style. LÉONOR. Je prétends m'a-t-il dit, prendre un gendre à mon gré. ISABELLE. Qu'avez-vous répondu ? LÉONOR. Rien du tout : j'ai pleuré. ISABELLE. Mais il fallait du moins lui donner à connaître, Des sentiments du coeur qu'on n'est souvent pas maître, Et que quelque projet que le sien eût conçu... LÉONOR. Des mouvements du mien il s'est bien aperçu. ISABELLE. Ah ! Vous deviez saisir ce moment pour lui dire... LÉONOR. Pour me désespérer à la fois tout conspire. Mon père, apparemment pénétré de mes pleurs, Mon coeur est, m'a-t-il dit, sensible à vos douleurs, Je sais que D. André vous rend des soins, ma fille. ISABELLE. Don André ! LÉONOR. Attendez... Je connais sa famille, A-t-il continué ; si son feu vous est doux, Je le préfère à l'autre, et j'en fais votre époux. ISABELLE. Vous aimez Don André? LÉONOR. Qui, moi? Je le déteste. ISABELLE. Et lui vous aime ? LÉONOR. Amour malheureux et funeste ! ISABELLE. Mais enfin, qui vous fait soupçonner cet amour ? LÉONOR. Les importunités qu'il me fait chaque jour : Elles ont éclaté jusqu'aux yeux de mon père. ISABELLE. Il ne voit pas bien clair, vous vous trompez, ma chère : Depuis plus de trois mois, Don André sous ma loi, N'écrit, ne parle, enfin ne rend des soins qu'à moi. LÉONOR. Quelle erreur ! Croyez-moi, l'on vous trompe, Isabelle. ISABELLE. L'erreur n'est que pour vous, Don André m'est fidèle. LÉONOR. En quelque endroit que j'aille, il suit partout mes pas. ISABELLE. Il me cherche. LÉONOR. Il vous cherche ? ISABELLE. Oui. LÉONOR. Où vous n'êtes pas. ISABELLE. Hé, ne suffit-il pas pour lui que j'y puisse être ? LÉONOR. Mais il passe les jours, les nuits sous ma fenêtre. ISABELLE. Oh ! Pour celui-là, bon ! LÉONOR. Il n'est rien de plus vrai, Ses regards sont toujours fixés... ISABELLE. Oui, je le sais, Toujours fixés ici. LÉONOR. Ses démarches, ses mines... ISABELLE. Ma chère Léonor, nos maisons sont voisines, Nos fenêtres aussi ; cela fait, mon enfant, Que vous prenez pour vous tous les soins qu'il me rend. LÉONOR. Plût au Ciel ! ISABELLE. Il lui plaît, et malgré l'apparence, Je sais sur tout cela ce qu'il faut que je pense. LÉONOR. Mais enfin de ses feux il m'a fait un aveu. ISABELLE. Ah ! Le tour est plaisant ! Pour mieux cacher son jeu. LÉONOR. Il le cache fort bien, car rien ne le rebute, Et plus j'ai de froideur, plus il me persécute. ISABELLE. Hé, de ces froideurs-là, vous pouvez bien juger Que l'on est engagée à le dédommager. Le joli Cavalier ! Il a tant de mérite... LÉONOR. Je vous devrai beaucoup, si par vous j'en suis quitte ; Et je regarderai comme un parfait bonheur, Que ce qui m'a paru se trouve être une erreur. ISABELLE. Vous serez par la suite encor mieux éclaircie. Et quand... LÉONOR. Voici Jacinte. As-tu vu Don Garcie ? SCÈNE II. Léonor, Isabelle, Jacinthe. JACINTE. Oui. LÉONOR. Sait-il que je veux lui parler? JACINTE. Oui, vraiment. LÉONOR. Viendra-t-il ? JACINTE. S'il viendra ? N'en doutez nullement ; À de tels rendez-vous manque-t-il d'ordinaire ? LÉONOR. Mais quand il entrera, prends garde que mon père... JACINTE. Ne vous embarrassez en aucune façon, Don Garcie est aimé de toute la maison. De discours obligeants, d'honnêtetés peu chiche, Généreux, libéral, quoiqu'il ne soit pas riche... Céans en sa faveur tout semble être séduit, Et pour lui nos verrous s'ouvrent sans faire bruit. LÉONOR. Oui, tout nous applaudit, nous sert, ou nous excuse. Mon père seul, hélas ! À nos veux se refuse. JACINTE. Ce sont ses droits à lui que de s'y refuser. Vous en avez aussi, vous, dont il faut user. Il veut vous marier à son gré, comme père ; Et comme fille, vous, vous n'en voulez rien faire. C'est n'être pas d'accord ; mais je crois qu'aujourd'hui L'affaire dépendra de vous plus que de lui. ISABELLE. Elle est de fort bon sens, et dit fort vrai, Jacinte. LÉONOR. Mais Don Garcie enfin, sait-il quelle est ma crainte ? Les desseins de mon père... JACINTE. Oui, Madame, il sait tout ; Mais on l'aime, est-il rien dont il ne vienne à bout ? Pour Don André déjà la chose est résolue ; Autant de mort, en cas qu'il passe dans la rue, Si de plus de cent pas il ose en approcher... ISABELLE. Ah ! Fort bien ; de quel droit prétend-il l'empêcher ? Mon frère pense-t-il me tenir en tutelle ? JACINTE. Quoi ! Comment... LÉONOR. Don André est l'amant d'Isabelle, Elle seule est l'objet de ses pas, de ses soins. JACINTE. Sérieusement ? ISABELLE. Oui. JACINTE. Bon ! C'est un mort de moins, Car pour celui qui vient ici dans l'espérance Qu'il sera votre époux, plus il fait diligence, Plus il court à sa perte ; et c'est un fait certain. Lui ce soir arrivé, tué demain matin. Après quoi Don Garcie a des amis à Rome, Vous l'y suivrez, alors votre père bonhomme, Qu'un excès de douleur ou de pitié prendra, Mourra peut-être, et puis tout s'accommodera. Voilà, dans les transports dont son âme est saisie, Les tranquilles projets que forme Don Garcie. LÉONOR. Il a perdu l'esprit. JACINTE. Non, mais il le perdra ; C'est un coup sûr, Madame, ou vous épousera. ISABELLE. Que je reconnais bien l'esprit de la famille ! Voilà comme ils sont tous : moi-même, quoique fille, Je ressens même feu, même vivacité ; Je n'ai qu'un seul amant : s'il m'était disputé... Je crois qu'en pareil cas la fureur qui possède... JACINTE. N'entrez point en fureur, Madame, on vous le cède. ISABELLE. Voici mon frère. SCÈNE III. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Jacinte. DON GARCIE. Hé bien quel sera mon destin ? D'un autre époux, Madame, acceptez-vous la main ? Me sacrifiez-vous au caprice d'un père ? LÉONOR. Vous-même pensez-vous que je le puisse faire ? Quoique l'engagement qui m'attache à vous, N'ait rien qui dut chagriner cet époux, Comptez qu'après la foi que je vous ai donnée, Je suis à votre sort tellement enchaînée, Que je mourrais plutôt que de m'en séparer. DON GARCIE. Ah ! De quel doux transport je me sens pénétrer ! Et contre mon bonheur quoi qu'on puisse entreprendre, Que puis-je craindre après ce que je viens d'entendre ? ISABELLE. Un aveu de la sorte est bien satisfaisant. JACINTE. Vous n'avez plus personne à tuer à présent. DON GARCIE. Nous devrions penser à prendre des mesures. JACINTE. Il n'est pas bien aisé d'en trouver qui soient sûres. DON GARCIE. Ah ! Jacinte, il en est. À vous les proposer, Madame, votre aveu semble m'autoriser. Une affaire d'éclat, un Couvent, une fuite. LÉONOR. Le remède est étrange ! Et si j'y suis réduite, Je ne vous réponds pas de prendre assez sur moi, Pour vous prouver ainsi ma tendresse et ma foi. DON GARCIE. Mais après les refus que m'a faits votre père, Sans un pareil éclat que faut-il que j'espère ? JACINTE. Tout, si vous vous savez conduire prudemment ; Un refus, quoique dur, essuyé sagement, Une plainte modeste, une bonne conduite, Sont des titres souvent pour obtenir ensuite. Cet époux prétendu qui vous met en souci, Ne nous fait pas grand mal tant qu'il n'est point ici. Ne nous chagrinons point d'avance ; s'il arrive, [Note : Qui-vive : Terme de guerre. Cri d'une sentinelle, d'une patrouille, etc. qui entend du bruit, qui aperçoit une personne ou une troupe. La sentinelle a crié qui-vive. [L]]Alors bon pied, don oeil, nous irons au qui-vive. Vous êtes bien d'accord de vos faits ; on fera Suivant l'occasion tout ce qui se conviendra. DON GARCIE. Me le promettez-vous ? LÉONOR. Je promets, D. Garcie, Que je n'aurai jamais d'autre époux de ma vie. JACINTE. Vous voilà mariés. Hé combien en voit-on Qui sans autant d'amour y font moins de façon. Mais qui fait accourir Ignez ainsi ? SCÈNE IV. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Jacinte, Ignez. IGNEZ. Jacinte ? JACINTE. Qu'est-ce ? IGNEZ. Madame ! LÉONOR. Quoi? DON GARCIE. D'où lui naît cette crainte ? IGNEZ. Cette crainte, Seigneur, n'est pas sans fondement. À Léonor.Votre père là-bas vient d'entrer brusquement, Agité, l'oeil ardent de joie ou de colère ; C'est de l'une ou de l'autre, à coup sûr. LÉONOR. Comment faire ? Si mon père le voit. ISABELLE. Tu n'es vraiment pas sage, JACINTE. S'il le voit, c'est un premier orage Que nous essuierons. DON GARCIE. Mais... JACINTE. Hé bien ! il vous verra : Et peut-être à vous voir il s'accoutumera. C'est une belle chose au moins que l'habitude. Courage, allons... LÉONOR. Je suis dans une inquiétude... JACINTE. Ne vous ébranlez point, pour ne pas avoir tort: Rien n'est tel que de prendre un bon parti d'abord. Il va jurer, pester, une fois, deux, trois, quatre, Il blâmera vos feux ; puis las de les combattre, Et de voir chaque jour ses ordres mal suivis, Il approuvera tout dans la crainte de pis. Pour faire ce qu'on veut, la maxime infaillible ; Madame, croyez-moi, c'est d'être incorrigible. ISABELLE. La maxime est fort bonne? JACINTE. Est fort d'usage aussi. LÉONOR. S'il pouvait sans monter ressortir. JACINTE. Le voici. SCÈNE V. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Don Félix, Jacinte. DON FÉLIX. Je viens pour t'avertir, ma fille... Don Garcie ! Vous chez moi ! JACINTE. Vous voyez, nous avons compagnie. DON FÉLIX. Qu'est-ce à dire... avez-vous dessein de m'offenser ? Don Garcie ? DON GARCIE. Hé, Seigneur, pouvez-vous le penser ? Une affaire qui presse, et qui m'est importante, M'a fait chercher ma soeur ; et j'ai su par sa suivante, Qu'elle l'avait laissée auprès de Léonor, Et j'ai cru sans déplaire et sans faire aucun tort, Qu'entrer dans cette salle, à tout moment ouverte, Est une liberté qui peut m'être soufferte ; Que loin de me blâmer cette liberté, Seigneur... DON FÉLIX. Oui, si vos feux n'avaient point éclaté ; Mais tout le monde en parle, et pour le faire taire, À ce que je me dois je saurai satisfaire. DON GARCIE. Vous, Seigneur, comment donc ? DON FÉLIX. Il faut qu'incessamment Un bon hymen finisse un tel empressement. JACINTE. Le Ciel en soit loué. LÉONOR. Jacinte ? JACINTE. Patience. DON GARCIE. Don Félix rend justice à ma persévérance. SCÈNE VI. Léonor, Isabelle, Don Garcie, Don Félix, Jacinte, Ignez. IGNEZ. Don Juan d'Alvarade. DON FÉLIX. Hé bien il peut entrer. LÉONOR. Ciel ! Est-ce à cet hymen qu'il me faut préparer ? DON GARCIE. Serait-ce mon rival, et que viens-je d'entendre ? Quel est ce Don Juan d'Alvarade ? DON FÉLIX. Mon gendre. JACINTE. La pilule est fâcheuse à digérer. LÉONOR. Je meurs, JACINTE. Bonne mine, et renfermez vos pleurs. DON GARCIE. Juste Ciel ! ISABELLE. Paix, mon frère. DON GARCIE. Ah ! Ma soeur, quelle épreuve ! Suis-je ici pour cela ? ISABELLE. J'avouerai qu'elle est neuve. SCÈNE VII. Léonor, Isabelle, D. Félix, Don Garcie, Don Juan, Jacinte, Don André, au fond du Théâtre, Ignez. DON FÉLIX. Que ce m'est un plaisir sensible de vous voir : Don Juan ? DON JUAN. Prévenu du plus flatteur espoir, Et pressé par l'amour de me rendre à Valence, Seigneur, je n'ai pu faire une autre diligence, Et n'ai pas eu le temps de voir mon père encor. DON FÉLIX. Nous l'irons voir ensemble. Approchez, Léonor. LÉONOR. Hélas ! DON FÉLIX. Voilà l'époux que mon choix vous destine, Donne-lui votre main. LÉONOR. Ô coup qui m'assassine, Ciel ! DON JUAN. Ne regardez point ici comme un époux Un amant qui prétend ne vous devoir qu'à vous. Madame, je le sais, l'autorité d'un père Ne donne point de droit sur un coeur ; mais j'espère Que par mille respects, par le plus tendre amour, Je pourrai mériter vos bontés quelque jour. Heureux dans ce moment, si l'ardeur qui m'anime, Dans votre coeur pour moi fait naître quelque estime, Et que le temps ensuite y produise l'effet, Que sur le mien d'abord fit votre seul portrait ! JACINTE. Votre époux prétendu n'est point un fat, Madame. LÉONOR, interdite. Pardonnez mon silence au trouble de mon âme... L'époux, l'amant... l'hymen dont je me sens presser...Seigneur, en ce moment j'ai peine à m'énoncer... Le trouble de mes sens... voudrez-vous bien permettre ? J'ai besoin d'être seule afin de me remettre. DON FÉLIX. Cela ne sera rien, qu'on ne la quitte pas. [Note : Diantre : Mot qu'on emploie par euphémisme pour diable. [L]]Ces diantres de vapeurs... LÉONOR, en s'en allant. Ah ! Que je souffre, hélas. DON GARCIE. Je n'en puis plus, sortons, ma soeur, ô sort funeste ! Quel parti dois-je prendre, et quel espoir me reste ? DON FÉLIX, rongeant ses doigts. Madame Léonor... DON JUAN, étonné. Qu'est-ce que tout ceci ? Ce Cavalier, je pense, a des vapeurs aussi. ISABELLE, en sortant, trouve Don André. Vous ici, Don André, qu'y venez-vous donc faire ? DON ANDRÉ, bas. Je vous cherchais. ISABELLE, sortant. Fort bien. Mais paix, voilà mon frère. DON FÉLIX. Ô fille impertinente ! Ô contretemps fâcheux ! DON JUAN. Léonor aime ailleurs ; et si j'ai de bons yeux, Ce trouble faux ou vrai, ces vapeurs de commande... DON FÉLIX, voyant Don André. Ciel ! Qu'aperçois-je encor, et que ma peine est grande ! Chez moi Don André ! Quand vous m'avez promis... Qui vous amène ? DON JUAN. Moi ? C'est un de mes amis... DON FÉLIX. Un de vos amis ? DON JUAN. Oui. DON FÉLIX. Vous êtes bon et sage ; Mais Don André. DON JUAN. N'est pas fort pour le mariage. Ses conseils... DON FÉLIX. Sachez donc... DON JUAN. Tenez-vous assuré Que ce ne seront pas les siens que je prendrai. DON FÉLIX. C'est de vous seul je crois que vous en devez prendre. Et dans l'état où sont les affaires, mon gendre, Vous êtes maître ici, commandez, ordonnez, Tout vous obéira, mes ordres sont donnés. SCÈNE VIII. Don Juan, Don André. DON JUAN. Du choix qu'ont fait pour moi les amis de mon père, Que dites-vous, ami ? DON ANDRÉ. Je dis qu'on ne peut guère Quoiqu'on prenne de soins, mieux choisir qu'ils ont fait. DON JUAN. J'ai pensé comme vous en voyant son portrait ; Dès le premier coup d'oeil je la trouvai charmante. DON ANDRÉ. Près de l'original votre tendresse augmente, Sans doute ? DON JUAN. Oui, je veux bien l'avouer entre nous; J'en suis bien amoureux, puisque j'en suis jaloux. DON ANDRÉ. Déjà ! C'est être prompt à prendre de l'ombrage, Ai-je tort de crier contre le mariage ? DON JUAN. Je ne suis point jaloux en mari. DON ANDRÉ. Non ! Comment L'êtes-vous ? DON JUAN. Cent fois plus : je le suis en amant : Et c'est une fureur que cette jalousie. Quel Cavalier était en ce lieu ? DON ANDRÉ. Don Garcie. DON JUAN. Hé bien, ce Don Garcie est un amant aimé, Léonor, lui, leurs yeux, tout me l'a confirmé. DON ANDRÉ. Mais ce n'est qu'un soupçon. DON JUAN. Qu'il faut que j'éclaircisse. SCÈNE IX. Don Juan, Don André, Fabrice. FABRICE. Seigneur, votre valet... [Note : Demi vers absent du Tome neuvième de l'édition de 1760, page 288.] DON JUAN, attendant un peu Fabrice. J'ai besoin pour cela de vos soins, s'il vous plaît. Don André. DON ANDRÉ. Soyez sûr que j'y prends intérêt. DON JUAN. Après, d'un mauvais pas je sais comme on se tire : En se vengeant, s'entend. FABRICE. J'accourais pour vous dire, Seigneur... DON JUAN. Hé, laissez-moi respire un moment, De grâce. FABRICE. Pardonnez à mon empressement: Mais la nouvelle enfin que je viens vous apprendre, Me paraît importante, et permet peu d'attendre. DON JUAN. Qu'est-ce? FABRICE. Votre valet et sa mule, tous deux À cent pas de la Ville, au fond d'un chemin creux, Sont tombés lourdement : la pauvre mule expire. Avec un pied rompu, le valet qui s'en tire, Et qui ne peut courir, faute de ce pied-là, Vient d'envoyer à l'Ours la lettre que voilà. Et moi, je vous l'apporte en grande diligence : Lisez. DON JUAN. Cette lettre est de mon père, je pense. Il lit. DON ANDRÉ. Hé bien? DON JUAN. Que de chagrins m'accablent à la fois ! DON ANDRÉ. Quoi ? DON JUAN. Mon père est malade au lit depuis un mois, Et dans ce triste état il me demande en grâce, Qu'avant de mourir il me voie et m'embrasse. FABRICE. Vous voyez bien, Monsieur, que le fait est pressant. DON ANDRÉ. J'entre dans la douleur que votre coeur ressent, Mais ne pouvant, ami, détourner cet orage Il le faut essuyer du moins avec courage. FABRICE. Oui, oui, faites, Monsieur, comme mon maître a fait, Quand son père mourut, sa douleur en effet, De toutes les douleurs eut été la plus forte, Si quelques jours après sa mère ne fut morte ; Mais cette douleur-là, dès qu'il fut orphelin, [Note : Période : Le plus haut point où une chose, une personne puisse arriver. [L]]Étant au période, elle finit soudain, Ainsi par leur excès les douleurs désarmées... Les plus grandes, monsieur, sont les plutôt calmées. DON JUAN. Je suis de ce coup-là sensiblement touché. FABRICE. Vous avez bien raison d'en être bien fâché. DON JUAN. Je le suis d'autant plus, que j'aurais dû me rendre Auprès de lui plutôt qu'à Valence. DON ANDRÉ. À tout prendre Vous eussiez fort bien fait. DON JUAN. Pour réparer ce tort, Je pars dans le moment et quitte Léonor. DON ANDRÉ. Et cet éloignement vous cause de la peine? DON JUAN. Un noir pressentiment, je l'avouerai, me gêne. Mon coeur ne fut jamais dans un état pareil... Ami, dans cet état, j'ai besoin de conseil... Que ferait Don André s'il était en ma place ? DON ANDRÉ. Qui, moi, je ne vois pas ce qui vous embarrasse ; Sur les soins d'un ami je me reposerais, Et partirais tranquille autant que je pourrais. DON JUAN. Oh ! Pour tranquille, non, la chose est impossible. DON ANDRÉ. Vous croyez Léonor à d'autres feux sensible ? DON JUAN. Ce funeste soupçon m'alarme malgré moi, Je voudrais l'éclaircir. DON ANDRÉ. Donnez-moi cet emploi, Je saurai m'y conduire avec le même zèle, Mêmes soins, comme si j'étais amoureux d'elle ; Enfin. FABRICE, bas. Le traître ! DON JUAN. Ami, que ne vous dois-je point. DON ANDRÉ. Fabrice nous peut même être utile en ce point. Avant votre départ, vous instruirez, je pense, Don Félix des raisons d'une si prompte absence. DON JUAN. À de pareils devoirs je ne sais point manquer. DON ANDRÉ. Hé bien, en le quittant il lui faut expliquer, Que laissant ce valet avec votre équipage... Lui-même là-dessus vous préviendra, je gage, Et Fabrice introduit ainsi dans la maison... FABRICE. Me voilà bien. DON ANDRÉ. De tout il nous rendra raison, Et moi j'observerai Léonor, Don Garcie. De si près, avec tant de soins, que je parie, S'ils ont pris l'un pour l'autre un mutuel amour, D'en savoir le détail avant votre retour. DON JUAN. Ah ! Ce n'est point assez que cette connaissance, Et quand vous serez sûr de cette intelligence, Puisque vous voulez bien prendre cet emploi, Il faut être jaloux, furieux comme moi, Pour perdre mon rival mettre tout en usage. FABRICE. Il ferait pis encor, s'il le pouvait, je gage. DON ANDRÉ. Pour servir un ami... DON JUAN. Je compte là-dessus. DON ANDRÉ. Vous-même, Don Juan, vous n'en feriez pas plus. Croyez-en l'amitié, ma parole, mon zèle, Mon coeur. DON JUAN. Je n'en veux point de garant plus fidèle. DON ANDRÉ. Adieu donc. DON JUAN. Des raisons qui causent mon départ, Je vais à Don Félix à l'instant faire-part. SCÈNE X. Don André, Fabrice. FABRICE. Il me paraît, Monsieur... DON ANDRÉ. Va, suis ton nouveau maître. Il faut pour son valet qu'il te fasse connaître. [Note : Pied : Sur le pied où sont les choses, et, absolument, sur ce pied, sur ce pied-là, c'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions. [L]]Sur ce pied-là de toi je puis avoir besoin. FABRICE. Vous formez des projets qui vous mèneront loin. DON ANDRÉ. Comment donc ? FABRICE. Je devine, et vois le train des choses. DON ANDRÉ. Hé bien ! À ces projets, est-ce que tu t'opposes ? FABRICE. Mon, mais... DON ANDRÉ. Suis Don Juan, fais ce que je te dis, Et viens me retrouver quand il sera parti. SCÈNE XI. FABRICE, seul. On va m'embarquer là dans une étrange affaire ; Car je connais mon homme, et sais ce qu'il peut faire. Si j'en disais deux mots à Don Juan ? Mais, non,Je sûr en parlant de cent coups de bâton ; Et d'un autre côté ne disant rien, la peine Qui put m'en arriver du moins n'est pas certaine. ACTE III SCÈNE I. Léonor, Jacinte. LÉONOR. Oui, tes conseils sont bons, et je m'y soumettrai, Mais pour les suivre, hélas ! Quels efforts je ferai ! JACINTE. [Note : Da : particule qui se joint à l'adverbe oui, à l'adverbe non, et à l'expression négative nenni, et donne plus de force à l'affirmation ou à la négation. [L]]Oui da. LÉONOR. Je porte un coeur incapable de feindre. JACINTE. Mais pour un temps du moins tâchez de vous contraindre ; Le devoir, la raison, l'honneur vous le prescrit LÉONOR. Hé bien, va, je ferai tout ce que tu m'as dit. JACINTE. Le Ciel en soit loué. Mais voici votre père. Don Juan l'accompagne. SCÈNE II. Léonor, Jacinte, au fond du Théâtre, DomFélix, Don Juan. DON JUAN. Une importante affaire M'oblige de partir dans ce même moment. DON FÉLIX. Mais vous me surprenez par cet éloignement. JACINTE, bas. Il part, Madame. LÉONOR, bas. Ah, Ciel ! JACINTE, bas. Vous en voilà défaite... DON FÉLIX. À qui dois-je imputer cette prompte retraite ? De ma fille, de moi, seriez-vous mécontent ? Expliquez-vous, parlez ; car enfin je prétends... DON JUAN. Jusques ici du moins, je n'ai rien vu paraître Qui me puisse donner aucun sujet de l'être ; Et je ne prévois pas... DON FÉLIX. Un départ si soudain... DON JUAN. De mon père, Seigneur, vous connaissez la main. Lisez, et vous verrez l'affaire d'importance Qui m'arrache au plaisir de rester à Valence. DON FÉLIX, lit. Je suis au lit depuis un mois ; Avec la fièvre continue ; Par vos lettres que je reçois, La violence en paraît suspendue ; Mais quoique le mal diminue, Je ne crois pas aller loin, toutefois. Hâtez-vous, mon cher fils, partez, venez vous-même Auprès d'un père qui vous aime, Recevoir ses derniers adieux, Et lui rendre la vie, ou lui fermer les yeux. Don Bertrand d'Alvarade. DON JUAN. Hé bien, dois-je partir ? DON FÉLIX. Je croirais faire un crime De blâmer un devoir si saint, si légitime. Allez donc, et surtout hâtez votre retour. DON JUAN. J'en suis assez pressé, Seigneur, par mon amour. DON FÉLIX. Léonor vous plaît donc? DON JUAN. Rien ne me plaît tant qu'elle. Permettez en partant que je vous renouvelle Le tendre engagement que l'on a pris pour moi, De venir lui donner et mon coeur et ma foi. JACINTE, bas. Il part pour revenir ; peste soit du voyage. LÉONOR. Hélas ! DON FÉLIX. Vous laisserez ici votre équipage ? DON JUAN. Pour équipage ici je n'ai qu'un de mes gens. DON FÉLIX. Il vous suit. DON JUAN. Non. DON FÉLIX. Hé bien, il restera céans. DON JUAN. Mais c'est un embarras... DON FÉLIX. Point de vaines défaites. DON JUAN. J'accepte sans façon l'offre que vous me faites. DON FÉLIX. C'est m'obliger ; ainsi lorsque vous reviendrez, De même sans façon ici vous descendrez, Nous vous regardons tous comme de la famille. JACINTE, bas. Pas tout à fait encor. DON FÉLIX, apercevant Léonor. Ah ! Vous voilà, ma fille. Je suis ravi que vous vous portiez mieux. Votre époux pour un temps s'éloigne de ces lieux. À Don Juan.Adieu, si vous m'aimez vous ferez diligence, J'attends votre retour avec impatience. SCÈNE III. Don Juan, Léonor, Jacinte. DON JUAN. Cet ordre du retour ne me peut sembler doux, Si je n'en reçois pas un semblable de vous. LÉONOR. Seigneur, je n'ai point d'ordre à vous donner. DON JUAN. Madame, Je pars, et je crois voir dans le fond de votre âme... LÉONOR. On pénètre aisément les sentiments d'un coeur, Qui n'a jamais appris l'art de feindre, Seigneur. DON JUAN. Ces sentiments pour moi sont fâcheux à connaître. LÉONOR. Avec prévention vous en jugez peut-être ? DON JUAN. Vos troubles, vos chagrins peuvent-ils m'abuser. LÉONOR. Votre éloignement seul ne peut-il les causer ? DON JUAN. Mon éloignement ! Non. Mes feux en vain s'en flattent. Ces troubles, ces chagrins depuis tantôt éclatent, Et le plus sûr moyen de les faire finir, Serait de m'éloigner pour ne plus revenir. JACINTE, bas. Il est au fait. LÉONOR. Seigneur, finissons-là, de grâce, Ce reproche est fâcheux, il m'aigrit, m'embarrasse ; Mais des troubles d'un coeur on doit peu s'alarmer, Quand l'honneur nous conduit et sait les réprimer. DON JUAN. Hé, Ce n'est point aussi l'honneur qui s'en alarme ? C'est le coeur qui gémit, plus la beauté le charme. Hé, me croirais-je heureux d'obtenir votre foi, Si l'amour vous engage à quelque autre qu'à moi. LÉONOR. Comptez si jusques-là l'amour m'avait séduite, Que toujours la vertu réglerait ma conduite ; Et songez... JACINTE. Ah ! Changez de conversation. Vous vous perdrez tous deux dans la réflexion, La morale, Seigneur, est peu divertissante. Et par l'ennui, le trouble et le chagrin s'augmente. Partez donc ; au retour, si c'est votre plaisir, Vous moraliserez tour à tour à loisir : Et je vous promets, moi, d'appuyer la morale. DON JUAN. Adieu, Madame. LÉONOR. Hélas ! SCÈNE IV. Léonor, Jacinte. JACINTE. [Note : Régale : Terme de musique. Un des jeux de l'orgue, dont les tuyaux ont des anches, qui est dit aussi voix humaine, et qui est à l'unisson de la trompette. [L]]Adieu. Le beau régale ! Qu'un amant qui déplaît, et qui par argument, Prétend prouver qu'il faut qu'on l'aime absolument. LÉONOR. Il n'est pas sans mérite ; et je trouve, Jacinte, Que son sort et le mien sont bien dignes de plainte. JACINTE. Vous êtes, j'en conviens, dans un grand embarras, Ce que le père veut, vous ne le voulez pas ; Ce que vous voulez, vous, n'est pas au gré du père ; L'un des deux doit céder. LÉONOR. Que résoudre, que faire ? JACINTE. Comment, vous balancez, je pense ? LÉONOR. Nullement. JACINTE. Mais vous aimez toujours Don Garcie. LÉONOR. Oui, vraiment. JACINTE. Et pour cet autre amant vous avez de la haine ? LÉONOR. De la haine : au contraire, il me fait de la peine, Je le plains. JACINTE. En cela nous sommes de moitié : Plaignons-le, d'accord, mais n'en ayons pas pitié. LÉONOR. Ne crains pas qu'à ce point je pousse la faiblesse. JACINTE. Il faut faire une fin pourtant, tout vous en presse, Le temps de cette absence est autant de gagné ; Mais des deux prétendants quand l'un est éloigné, De cet éloignement si l'autre ne profite, Et si rien au retour n'est fait, gare la suite. LÉONOR. Quoi donc ! À ce retour que veux-tu qui soit fait ? Explique-toi, Jacinte. JACINTE. Un bon hymen secret ; Faute de quoi, Madame, il ne faut pas s'attendre... LÉONOR. Oh ! C'est ce que sur moi je ne puis jamais prendre. JACINTE. Oh bien ! Moi, qui suis moins scrupuleuse que vous, Je me charge de tout, à tout je me résous ; Laissez-moi faire, allez. LÉONOR. Tu n'es vraiment pas sage. JACINTE. Tout le risque est pour moi, pour vous tout l'avantage, Et je ne me plains pas. Il faut que cette nuit Dans votre appartement, D. Garcie introduit... LÉONOR. Dans mon appartement, voir la nuit D. Garcie. JACINTE. Vous ne le verrez pas, j'éteindrai la bougie. LÉONOR. Ah ! Jacinte. JACINTE. Hé bien, quoi ? Quand on a de l'amour, Qu'importe, s'il vous plaît, de la nuit ou du jour ? LÉONOR. Il est vrai, mais... JACINTE. Hé bien ? LÉONOR. Je n'y saurais souscrire. Il fallait... JACINTE. Quoi ? LÉONOR. Le faire et ne le pas dire. Si tu prends tout sur toi... JACINTE. C'est avoir de l'esprit. Tâchez donc d'oublier tout ce que j'en ai dit. LÉONOR. Tu sais qu'il faut garder certaine bienséance. JACINTE. Oui, vous avez raison, c'est la grande science. LÉONOR. Mais dans la nuit, comment le faire entrer ici ? JACINTE. C'est ce qu'il ne faut pas que vous sachiez aussi. LÉONOR. Mais je crains si tu vas mal prendre tes mesures. JACINTE. Non, n'appréhendez rien, comptez qu'elles sont sûres. LÉONOR. Mais encor... JACINTE. Le logis du jardin touche au sien... LÉONOR. Hé bien? JACINTE. Vous voulez tout savoir sans savoir rien. Entrez dans votre chambre et soyez-y tranquille. LÉONOR. Ne va pas faire au moins d'entreprise inutile. JACINTE. Hé, non ? LÉONOR. Je suis tremblante, et je ne sais pourquoi. JACINTE. Allez, rassurez-vous, et vous fiez à moi. LÉONOR. Je n'entre en tout ceci pour rien. JACINTE. Vous n'avez garde. Rentrez. SCÈNE V. JACINTE, seule. Puisque c'est moi que l'affaire regarde, Afin de la conduire à sa perfection, Il faut se ménager avec discrétion, Quoique de son rival il ignore l'absence, Le pauvre Don Garcie outré d'impatience, M'a déjà par trois fois fait dire qu'au jardin, Il attend de son sort quelle sera la fin : Mais pour l'en informer, quelque ennui qu'il endure, Attendons que la nuit devienne plus obscure. SCÈNE VI. Jacinte, Fabrice. FABRICE. Don Juan est parti, moi dans cette maison, Comme à lui, je deviens par son ordre espion. (Métier scabreux) qu'il faut cependant que je fasse, [Note : Baste : Interj. Elle indique qu'on se contente, qu'on ne se fâche pas. Elle marque [aussi] le dédain ; il n'importe. [L] ]Allons, baste, à peu près je sais ce qui s'y passe. JACINTE. Que vois-je? FABRICE. Et ce qui doit le plus m'embarrasser, C'est ce qui par mes soins doit bientôt s'y passer, Hoime. JACINTE. C'est le valet de Don André, je pense. FABRICE. C'est la suivante. JACINTE. Ah, ah ! Quelle est votre insolence, [Note : Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]]Maraud ? FABRICE. Tout doux, ma mie. JACINTE. Oser venir ici ? Que faire ? FABRICE. Doucement, n'en sois point en souci, Suffit, que m'y voilà. JACINTE. [Note : Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]]Comment, faquin, bélitre, Nous y voilà ? FABRICE. Tu vois. JACINTE. De quel droit ! À quel titre ? Quand, comment, et par où le traître est-il entré ? FABRICE. Par la porte. JACINTE. Es-tu pas valet de D. André ? FABRICE. De Don André, fi donc, Que le Ciel m'en préserve. Don André désormais peut chercher qui le serve : Nous sommes séparés pour longtemps, que je crois. Je suis à Don Juan à présent. JACINTE. Toi ? FABRICE. Oui, moi. C'est sur ce titre-là que j'ose ici paraître, Et j'y suis de l'aveu, de l'ordre de ton maître. Compte qu'en ce logis dussé-je t'en fâcher, Quand j'aurai bien soupé, je puis m'aller coucher. JACINTE. Le fusses-tu déjà. FABRICE. Comment ? JACINTE. Je suis perdue ? Ceci de nos amants peut troubler l'entrevue. FABRICE. Plaît-il ? JACINTE. [Note : Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]]De ce maroufle, il faudrait m'assurer, Après... FABRICE. Je crois tout bas t'entendre murmurer ; Me trompais-je dis ? JACINTE. Non, c'est que je me propose... FABRICE. Je me propose aussi comme toi quelque chose. JACINTE. Que te proposes-tu ? Parle. FABRICE. L'occasion... Sait le larron souvent... La proposition... Comme on n'a point encor céans réglé mon gîte, Si tu veux cette nuit recevoir ma visite, Pour causer seulement ; car... JACINTE. Es-tu grand causeur ? FABRICE. Je te défierais bien d'en trouver un meilleur. JACINTE. Tant mieux, de mon côté, moi qui suis babillarde. FABRICE. La conversation, je crois, sera gaillarde. JACINTE. Tu seras sage, au moins ? FABRICE. Plus qu'on ne peut penser. JACINTE. Ne m'en conte pas... FABRICE. Songe à ne point m'agacer. JACINTE. Non, non, je t'en réponds, ne crains rien. FABRICE. Où me rendre ? Dis. JACINTE. Dans ma chambre même il faut m'aller attendre. FABRICE. Ta chambre est ? JACINTE. Toute ouverte au deuxième palier, Tu tourneras à gauche en quittant l'escalier. FABRICE. Bon. JACINTE. Prends bien garde au bruit, pour peu qu'on en entende, Dans ce logis, surtout, la rumeur devient grande. FABRICE. Ne t'embarrasse point, si tôt que j'y serai, Motus. JACINTE, bas. Qu'avec plaisir je t'y enfermerai ? FABRICE. Quoi ? JACINTE. Rien. En m'attendant, tu peux sur quelque chaise, Si le sommeil te prend, dormir fort à mon aise. FABRICE. Ne me fais point languir, au moins, ma chère. JACINTE. Non. Je ne ferai qu'un tour ou deux dans la maison, Et puis je te rejoins. SCÈNE VII. FABRICE, seul. J'y vais de ce pas même. La rencontre est plaisante, et la friponne m'aime : Il est de certaines gens qui vont au coeur d'abord. Si Don André plaisait de même à Léonor, Il serait peu besoin qu'à présent dans la rue, [Note : Pie de grue : fig. et familièrement. Faire le pied de grue, attendre longtemps sur ses pieds. [L]]Pour tâche de la voir, il fit le pied de grue. Pour se cacher ici, je dois le faire entrer, Quand cela sera fait, où diantre le fourrer ? Il m'attend là-dehors cependant : qu'il s'y tienne, Si sa bonne fortune allait troubler la mienne. Il vient voir Léonor sans ordre, sans aveu. Ou dedans, ou dehors, aura-t-il plus beau jeu ? Et peu doit m'importer qu'il lui plaise, ou déplaise, Si j'ai bonne nuit, moi, qu'il la passe mauvaise. S'il reste-là pourtant, j'aurai, j'en suis certain, Pour une bonne nuit un fâcheux lendemain. Qu'il entre, tout coup vaille, allons ouvrir la porte. Sans bruit et sans hasard, Dieu veuille qu'il ressorte ! SCÈNE VIII. JACINTE, seule. [Note : St : Terme indeclinable, dont on se sert pour commander le silence. [F]][Note : Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde [F]]St, st. Il est parti ! Ce benêt va penser Qu'avec moi pour en prendre on n'a qu'à se baisser. L'affection que j'ai pour Léonor m'engage À jouer, je l'avoue, un joli personnage, Le drôle dans ma chambre est déjà. Jusqu'au jour Allons fermer sur lui la porte à double tour. SCÈNE IX. Don André, Fabrice. FABRICE. Entrez sans faire bruit. DON ANDRÉ. Laisse la porte ouverte. FABRICE. Elle n'est que poussée; et vous soyez alerte À décamper bientôt au moindre petit bruit ; Car si l'on vous trouvait ici caché de nuit, Comptez que ce serait une cruelle affaire. De bonne foi, Monsieur, ça qu'y venez-vous faire ? DON ANDRÉ. Parler à Léonor, et de force, ou de gré, Tâcher à mes rivaux que je sois préféré. FABRICE. Mais quoi ? Lorsqu'à vos soins Don Juan se confie... DON ANDRÉ. Tout ici m'est égal, Don Juan, Don Garcie. Dans l'état violent où mon amour m'a mis, Tous deux sont mes rivaux, tous deux mes ennemis. FABRICE. Il entre moins d'amour ici que de caprice. Examinez-vous bien, là rendez-vous justice. DON ANDRÉ. Hé bien, caprice, amour, quoi que ce soit enfin, J'ai cette affaire en tête, et j'en veux voir la fin. FABRICE. La fin n'en vaudra rien, Monsieur, prenez-y garde. DON ANDRÉ. Dans tout ceci, dis-moi, qu'est-ce que je hasarde ? FABRICE. De nous faire assommer seulement. DON ANDRÉ. Paix, tais-toi. FABRICE. Écoutez, je n'y prends intérêt que pour moi, Car pour vous... DON ANDRÉ. Oh ! Fini, tout est tranquille. Sais-tu si Don Félix... FABRICE. Il est encore en ville. Et je sais en tout cas quand il serait ici, Que son appartement est loin de celui-ci. DON ANDRÉ. Léonor ? FABRICE. Dans le sien Léonor est rentrée. DON ANDRÉ. Attendons qu'au sommeil elle se soit livrée. Au fond de cette salle est son appartement, Et j'ai de quoi forcer la serrure aisément. FABRICE. Forcer une serrure ! Ah, Monsieur ! DON ANDRÉ. Misérable ! Te tairas-tu ? FABRICE. [Note : Pendable : Qui mérite d'être pendu. Qui entraîne la peine du gibet. [L]]Songez que c'est un cas pendable. DON ANDRÉ. Finis donc ? Où cas-tu ? FABRICE. Je gagne l'escalier, Et vais tourner à gauche au deuxième palier. DON ANDRÉ. Demeure ici. FABRICE. Monsieur. DON ANDRÉ. Sur les yeux de ta tête, Reste. FABRICE. Il me fait manquer une belle conquête. SCÈNE X. Don André, Fabrice, Don Garcie, Jacinte. JACINTE, à Don Garcie. On ne peut souhaiter une plus sombre nuit, Attendez un moment ici sans faire de bruit, Je vais voir si quelqu'un, valet ou demoiselle, Ou même Don Félix, ne sont point avec elle. SCÈNE XI. Don André, Fabrice, Don Garcie. DON ANDRÉ. Quelqu'un parle, entends-tu dis ? FABRICE. Nous sommes perdus. Chut, taisons-nous, Monsieur, de peur d'être entendus. DON GARCIE. Je suis épié, Ciel ! DON ANDRÉ. On ouvre quelque porte. FABRICE. Tant pis. DON ANDRÉ. Approchons-nous, et nous plaçons de sorte... Viens donc. FABRICE. Oui, viens. Tout seul vous pouvez approcher, Je n'ai pas seulement la force de marcher. SCÈNE XII. Jacinte, Don Garcie, Don André, Fabrice. Elle rentre et ferme la porte. JACINTE. St, st, st, on vous attend. Allons. DON GARCIE. Jacinte, arrête : Tu te méprends. JACINTE. Pour nous quel orage s'apprête ? SCÈNE XIII. Don Garcie, Don André, Fabrice. DON GARCIE. De quel trouble soudain je me sens confondu ! DON ANDRÉ. Je viens sans qu'on me mande, un autre est attendu. DON GARCIE. Est-ce vous, Don Juan ? DON ANDRÉ. Est-ce vous, Don Garcie ? DON GARCIE. Oui, c'est votre rival, défendez votre vie. DON ANDRÉ. Défends plutôt la tienne, infâme suborneur. DON GARCIE. Ta mort, ta seule mort peut faire mon bonheur. FABRICE. Don Garcie, attendez, quelle erreur est la vôtre ? Vous allez égorger Don André pour un autre. DON GARCIE. Don André ! DON ANDRÉ. Oui, c'est moi. DON GARCIE. Ah ! Ce nom odieux Ajoute à mes transports, me rend plus furieux ; Malgré l'obscurité, la rage qui me guide, Doit conduire mes coups dans le coeur du perfide. FABRICE. Alphonse, Ignez, quelqu'un, Fernandez, au secours. SCÈNE XIV. Don André, Don Garcie, Léonor, Jacinte, Fabrice. LÉONOR, avec une bougie. De mon amant, Jacinte, on attaque les jours, Courons sauver sa vie aux dépens de la mienne : Que vois-je ? Don André ! Je meurs. Qu'on me soutienne. JACINTE. Ce maraud que je crois enfermé, le voilà. C'est lui de qui nous vient tout ce désordre-là. DON GARCIE. Instruits des noirs projets qu'un perfide a pu faire, Je viens jusques chez vous punir le téméraire. DON ANDRÉ. Et je suis venu, moi, sûr d'avoir en effet, À venger Don Juan de l'affront qu'on lui fait. LÉONOR. Que dis-tu, malheureux ! DON ANDRÉ. Que je perdrai la vie Ou que je l'ôterai, Madame, à Don Garcie. DON GARCIE. Quoi, traître... LÉONOR. Songez-vous, que cet éclat me perd, Don Garcie ? SCÈNE XV. Don André, Don Garcie, Léonor, Jacinte, Fabrice, Don Juan. DON JUAN. À mes yeux quel spectacle est offert? Fermons d'abord la porte. LÉONOR. Ô nuit vraiment funeste ! DON GARCIE. Don Juan ! DON ANDRÉ. De tour déjà ! FABRICE. La male-peste Nous allons voir beau jeu. DON JUAN. Don André ! Léonor ! Mon rival ? Tout se tait. Quel est mon triste sort ? J'apprends la mort d'un père en sortant de Valence, Et lorsque j'y reviens flatté de l'espérance, D'y trouver du remède à mes vives douleurs, Je trouve en arrivant le comble des malheurs. Ah, que mon coeur pâtit ! Don André ! Don Garcie ! De l'ami, du rival, de tout je me défie, Tout m'est suspect. La nuit ! À quel dessein ! Comment Vous trouvez-vous tous deux dans cet appartement ? DON ANDRÉ, à part. Qu'imaginer ? DON GARCIE, à part. Que dire ? FABRICE. Aucun n'ose répondre. DON JUAN. Tous deux également vous semblez vous confondre. DON ANDRÉ, à part. Il faut du mieux qu'on peut sortir d'un mauvais pas. DON GARCIE, à part. Ménageons Léonor, ne la trahissons pas. DON JUAN. Vous tairez-vous toujours, Don André ? DON ANDRÉ. Mon silence Ne vous apprend-il pas tout ce qu'il faut que l'on pense. DON JUAN. Ce silence me fait connaître mon malheur ; Mais ce n'est point assez, si je n'en sais l'auteur. DON ANDRÉ. En pouvez-vous douter ? DON JUAN. L'un de vous deux doit l'être, Et vous l'êtes tous deux également peut-être. DON ANDRÉ. Vous souvient-il des soins dont vous m'avez chargé ? DON JUAN. Oui. DON ANDRÉ. Pour m'en acquitter je n'ai rien négligé. Vous trouvez en ce lieu Léonor éperdue, Don Garcie interdit, votre ami l'âme émue... On vous trahissait... DON JUAN. Ciel ! Mais qu'en juger encor, L'un est mon ami, l'autre amant de Léonor : Qui des deux me trahit ? LÉONOR. Ce n'est point Don Garcie. DON JUAN. C'est celui qu'en secret votre coeur justifie ; Et quand à cet excès on ose m'outrager, C'est celui qui vous plaît dont je me dois venger. JACINTE. On frappe. FABRICE. Et rudement. DON FÉLIX, derrière le Théâtre. Ouvrez donc. LÉONOR. C'est mon père ! DON JUAN. Sauvons-lui les chagrins que ceci peut lui faire. Sortez d'ici tandis que je l'entretiendrai, Don Garcie, et chez vous demain je vous verrai. DON GARCIE. Je vous attends... DON JUAN, à Don André. Restez avec moi... À Léonor.Vous, Madame, Rentrez, et suspendez les troubles de votre âme. Qu'on ouvre. SCÈNE XVI. Don Juan, Don André, Don Félix, Fabrice. DON FÉLIX. Ah ! Don Juan, vous n'êtes point parti ? DON JUAN. En montant à cheval, je viens d'être averti Que j'allais entreprendre un voyage inutile. Mon père est mort. DON FÉLIX. Ah, Ciel ! En revenant de Ville, Un de mes gens là-bas, fort effrayé, m'a dit Qu'en cet appartement il entendait du bruit, Qu'on s'y battait. DON JUAN. Ici, comment ? Quelle apparence ? Vous nous trouvez tous deux en bonne intelligence. DON FÉLIX. Quoi, Don André partout accompagne vos pas. DON JUAN. Nous nous aimons assez pour ne nous quitter pas. DON FÉLIX. Et ma fille ? Chez elle entend-on quelque chose ? DON JUAN. Rien du tout. Léonor apparemment reposeEt pour ne pas troubler cette tranquillité, Ou sortons, ou passons de quelque autre côté. DON FÉLIX. Volontiers. DON ANDRÉ. Trouvez bon qu'ensemble je vous laisse. Une certaine affaire... DON JUAN. Est-ce affaire qui presse ? DON ANDRÉ. Je n'en fais point mystère, un rendez-vous que j'ai, Que jusqu'à ce moment pour vous j'ai négligé... DON FÉLIX. Rendez-vous de Dame ? DON ANDRÉ. Oui. DON JUAN. L'heure est-elle passée ? DON ANDRÉ. Pas tout à fait encor, mais beaucoup avancée. DON JUAN. Vous ferait-on chagrin de vous accompagner ? Dites. DON ANDRÉ. Rien en cela ne doit me répugner, D'un ami tel que vous plus sûr que de tout autre. DON JUAN. Si vous êtes le mien comme je suis le vôtre... DON ANDRÉ. Vous en doutez ? Venez, ce que vous allez voir Détruira les soupçons que vous pourriez avoir. DON JUAN. Permettez, Don Félix... DON FÉLIX. Ah ! Dans l'âge où vous êtes, Il faut bien se prêter aux choses que vous faites. L'ai ouï du bruit, ce bruit tout-à-coup a cessé ; Qu'en juger ? Et chez moi qu'est-ce qui s'est passé ? ACTE IV SCÈNE I. LÉONOR, seule. Non, je ne conçois pas de supplice plus rude Que l'état où je suis : de mon inquiétude Jacinte est avertie, et me sait seule ici. Qu'elle tarde ! À la fin, grâce au Ciel, la voici. Hé bien, Jacinte. SCÈNE II. Léonor, Jacinte. JACINTE. Hé bien... un moment, je vous prie. Je suis toute essoufflée. LÉONOR. As-tu vu Don Garcie ? JACINTE. Je viens de le quitter chagrin, fou, préparé À se couper la gorge avecque Don André. LÉONOR. Ah... Jacinte, c'est ce qui me désespère... JACINTE. J'ai dit de votre part qu'il n'en fallait rien faire, Que de quelque façon que la chose tournât, Cela serait pour vous un très fâcheux éclat. Enfin, à mes raisons il a paru se rendre. LÉONOR. Le Ciel en soit loué. JACINTE. Mais il m'a fait entendre Que si Don Juan vient le trouver aujourd'hui, Il ne peut éviter de se battre avec lui. Mais, quoi qu'il arrive, entre nous, il me semble Qu'à coup sûr deux des trois auront du bruir ensemble. LÉONOR. Hé, c'est ce que je crains, et qu'il faut empêcher. JACINTE. Il en est un moyen, qu'à force de chercher J'ai trouvé dans ma tête en cette conjoncture, Et pour lequel déjà j'ai pris quelque mesure. LÉONOR. Jacinte, que je t'ai grande obligation. JACINTE. Il faut avoir un peu de résolution. LÉONOR. J'en ai pour cela, tu n'as qu'à me prescrire, Dis. JACINTE. J'ai de votre part été chez Donne Elvire. LÉONOR. Elvire est mon intime. JACINTE. Oui, je sais bien cela, Et je l'ai choisie exprès pour cette raison-là. À votre amant je viens en ce moment de dire Que sans perdre un instant, il fût chez Donne Elvire ? Que c'est le seul endroit où vous pourrez le voir, Qu'il vous attendît là du matin jusqu'au soir, Et jusqu'à demain même, attendu que sans peine Vous n'y pouvez aller, et n'êtes pas certaine De l'instant qui sera commode pour cela. Il est au rendez-vous dès à présent. Voilà, Comme en gagnant du temps à tout on remédie, Ce que pour en avoir m'a fourni mon génie C'est à vous maintenant, si vous le trouvez bon, De voir, d'examiner si vous irez, ou non, Pour mieux le retenir par une longue attente... LÉONOR. Jacinte, que je crains qu'il ne s'impatiente ! JACINTE. Non, non, rassurez-vous, j'ai pris soin d'avertir, Qu'on le reçût en lieu dont il ne pût sortir. LÉONOR. Mais n'étant point chez lui, si Don Juan, Jacinte, Va penser qu'il y soit. JACINTE. Le beau sujet de crainte ! Ma foi que Don Juan pense ce qu'il voudra, Pourvu qu'il aille au diable, on s'en consolera. Mais, voici Don Félix ; qu'il est sombre, Madame ! Tenons-nous bien. SCÈNE III. Léonor, Jacinte, Don Félix. DON FÉLIX. Que j'ai d'inquiétude en l'âme ! JACINTE, à part. Pas plus que nous, je gage. DON FÉLIX. Ou je suis fort trompé, Ou d'un chagrin fort vif, Don Juan occupé. Qu'est-ce ? Vous me semblez interdite, inquiète. JACINTE. Elle n'a pas sujet d'être satisfaite. DON FÉLIX. Hé, pourquoi donc ? JACINTE. Pourquoi, nous le demandez-vous ? Vous lui faites, Monsieur, espérer un époux, L'époux vient, et d'abord à la première vue, On tombe en pâmoison, tant on a l'âme émue, Pour vous mieux obéir, on se livre à l'amour, Et l'on en prend, Dieu sait... Puis dès le même jour Cet époux trop aimé, que la grêle accompagne, Presque sans dire mot, part, se met en campagne ; Croyez-vous que cela soit fort divertissant ? LÉONOR. Si vous saviez l'ennui que mon âme ressent, Mon père ! DON FÉLIX. Mais, ma fille, en est-ce là la cause ? Car je crains très fort, moi, que ce soit autre chose. JACINTE. Autre chose, Monsieur ? En conscience, non. DON FÉLIX. Si ce n'est que cela tranquillisez-vous donc. JACINTE. Hé, le moyen, de grâce ? Il est bien difficile, Quand on attend surtout, Monsieur, d'être tranquille. Ne nous condamnez point. DON FÉLIX. Don Juan ne part pas. Son père est mort. JACINTE. Comment son père est mort, Hélas ? Ayez égard, Monsieur, à ce fatal présage ; Quel temps, quel triste temps pour faire un mariage ! Rompez. Que Don Juan, madame, désormais Aille pleurer son père, et qu'il nous laisse en paix. DON FÉLIX. Écoute, mon enfant, j'entends la raillerie, Et m'accommode peu de ta plaisanterie. Çà, ma fille, parlons plus sérieusement, Quel bruit se passa hier dans votre appartement ? Don Juan, je ne sais pourquoi, m'en fait mystère ; Mais enfin les valets qui parlent d'ordinaire... LÉONOR. Quoi, Don Juan ! JACINTE. Céans, est-ce qu'il est venu ? Hier au soir ! DON FÉLIX. Paix, tais-toi. JACINTE. Vous ne l'avez point vu, Madame, assurément c'est une médisance... DON FÉLIX. Finis donc. JACINTE. Toutes deux dans un profond silence, Sans avoir entendu le moindre petit bruit, Nous avons en repos passé toute la nuit. Ai-je menti, Madame ? DON FÉLIX. Ah, ma fille ! LÉONOR. Mon père ? DON FÉLIX. Vous ne me dites rien ? LÉONOR. Qu'ai-je de mieux à faire ? Jacinte dit vrai. DON FÉLIX. Non, ce qui vous confond, C'est vous à qui je parle, et Jacinte répond. JACINTE. Si je me mêle, moi, d'être son interprète, C'est que comme aux vapeurs elle est parfois sujette... DON FÉLIX. Paix! Je ne puis savoir ce secret-là de vous. Rentrez. SCÈNE IV. DON FÉLIX, seul. Quelque mystère est caché là-dessous ? Je l'approfondirai pourtant, quoi qu'il en coûte, Et Don Juan qui vient m'en instruira, sans doute. SCÈNE V. Don Félix, Don Juan. DON JUAN, sans voir Don Félix. Mon rival est un lâche, à m'attendre chez lui. Il sait quelles raisons l'engageaient aujourd'hui. Il ne s'y trouve point : ah, traître Don Garcie ! DON FÉLIX. Don Juan, de quel trouble est votre âme saisie ? DON JUAN. D'aucun, Seigneur. DON FÉLIX. Parlons avec sincérité, Des chagrins les plus vifs je vous crois agité. (Je ne vous parle point de ceux que d'ordinaire, Au coeur d'un fils bien né cause la mort d'un père) Vous en avez encore de plus piquant. DON JUAN. Qui, moi ? DON FÉLIX. Je vous l'ai déjà dit, parlons de bonne foi. Je ne voulus hier faire aucune instance, De m'éclaircir un fait que je crois d'importance. Je craignis, Don Juan, de vous embarrasser... J'eus mes raisons, enfin, pour ne vous pas presser, Mais aujourd'hui cessez de m'en faire mystère. Nous sommes seuls, je dois être votre beau-père, Et je suis votre ami... DON JUAN. Vous me faites honneur. DON FÉLIX. Comme ami, comme fils, ouvrez-moi votre coeur, Quand on a des chagrins, est-il rien qui soulage Tant que de rencontrer quelqu'un qui les partage. DON JUAN. L'espoir de me venger, Seigneur, peut seulement, Donner à mes chagrins quelque soulagement. DON FÉLIX. Hé bien, dites-les moi. Don Félix par avance S'associe avec vous pour en prendre vengeance. Que vous est-il céans arrivé cette nuit ? DON JUAN. Vous le voulez savoir ? DON FÉLIX. Je meurs d'en être instruit. DON JUAN. Sachez donc... DON FÉLIX. Juste ciel ! Que me va-t-il apprendre ? DON JUAN. Je tremble en lui parlant. DON FÉLIX. Que je crains de l'entendre ! DON JUAN. Arrivant hier ici, tout plein de la douleur Que la mort de mon père avait mise en mon coeur, L'objet, qui le premier se présente à ma vue, C'est votre fille en pleurs, interdite, éperdue, Don Garcie auprès d'elle, et Don André, tous deux L'épée à la main. DON FÉLIX. Comment ! Quoi, ma fille avec eux ? Qui les avait chez moi fait entrer ? DON JUAN. Je l'ignore. DON FÉLIX. Ô fille impertinente ! Et qui me déshonore ! DON JUAN. Elle n'est point coupable. DON FÉLIX. Hé, qui l'est donc ? DON JUAN. C'est moi, Qui fis sauver moi-même un rival sur sa foi. Don Garcie. DON FÉLIX. Hé, pourquoi souffrir que Don Garcie À vos justes transports ait dérobé sa vie ? DON JUAN. Pour éviter l'éclat ; dans l'espoir qu'aujourd'hui, Comme il me l'a promis, il m'attendrait chez lui ? J'en viens, il est sorti. DON FÉLIX. Mais Don André mérite Qu'à la même intention vous lui rendiez visite DON JUAN. Non. La première fois que je parus chez vous, J'y vis ce Don Garcie, et j'en devins jaloux. Je priai Don André que pendant mon absence Il observât ses pas avecque diligence : Il l'a fait, il vit hier qu'aussitôt qu'il fut nuit, Mon perfide rival ici fut introduit. Il entra, le suivit, plein d'ardeur et de zèle ; Il le joignit enfin, et cet ami fidèle, De Léonor qu'un traître allait perdre d'honneur, Heureusement pour moi fut le libérateur. Voilà la vérité. DON FÉLIX. Du moins le vraisemblable : Mais ma fille en cela serait-elle coupable ? DON JUAN. Je n'ose le penser, Seigneur. DON FÉLIX. Et Don André, Pour votre compte seul y serait entré ? Songez bien Don Juan, qu'en une telle affaire, Il n'est pas question d'agir à la légère. Pour moi je crois devoir vous parler net ici : Cet ami si fidèle est un rival aussi. Je n'en saurais douter. DON JUAN. Votre erreur est extrême. DON FÉLIX. J'en parle savamment, je le sais par moi-même. DON JUAN. Non, non, une autre dame est l'objet de ses soins, Et mes yeux, cette nuit en ont été témoins. J'avais avant cela des soupçons, je l'avoue, Mais... DON FÉLIX. Croyez, Don Juan, que Don André vous joue, Que pour la fourberie il a de grands talents, Et que bien mieux que vous je me connais en gens, Comptez enfin qu'il faut en pareille occurrence, Bien choisir l'offenseur pour bien punir l'offense. DON JUAN. Mais s'ils vous sont suspects tous deux également, Qui pourra nous donner quelque éclaircissement ? DON FÉLIX. Les valets, qui toujours ou curieux ou traîtres, Épient avecque soin les actions des maîtres. DON JUAN. Comment les obliger à faire leur rapport ? DON FÉLIX. Par l'espoir du salaire, ou la peur de la mort, Jacinte : interroger celle-ci la première, Tirez-en le secret qui vous est nécessaire. SCÈNE VI. Don Félix, Don Juan, Jacinte. JACINTE. Voulez-vous quelque chose de moi, Monsieur ? DON FÉLIX. Don Juan veut s'éclaircir avec toi. JACINTE, à part. La peste ! DON FÉLIX. Je vous quitte, et vous laisse avec elle : Comptez si Léonor se trouve criminelle, Qu'aux dépens de son sang, vous verrez de quel prix Est l'honneur d'une fille aux yeux de D. Félix. SCÈNE VII. Don Juan, Jacinte. DON JUAN, à part. Que de cet entretien j'appréhende la suite ! JACINTE, à part. Si pour quelques soufflets j'en pouvais être quitte ? DON JUAN, à part. Jacinte? JACINTE, à part. Quoi ? Monsieur ? DON JUAN. Pourquoi te troubles-tu ? JACINTE. Je crains que l'on ne tende un piège à ma vertu. Dès qu'un homme me parle, ou me regarde en face, Il me monte au visage un feu que rien n'efface. (Car voyez-vous, Monsieur, j'ai beaucoup de pudeur). DON JUAN. Oui, je le crois, Jacinte, une fille d'honneur. Tu trembles ? JACINTE. En ce temps il me prend d'ordinaire Certain léger frisson qui ne me quitte guère. DON JUAN, bas. Le trouble où je la vois, augmente encore le mien. Haut.Je veux savoir de toi... JACINTE. De moi ? Je ne sais rien, Monsieur. DON JUAN. Tu ne sais rien ? Jacinte, en conscience, Si tu ne savais rien, répondrais-tu d'avance ? JACINTE. Mais je sais seulement, Monsieur, qu'en bonne foi, Ce que vous demandez est un secret pour moi. DON JUAN. Un secret ? JACINTE. Oui, Monsieur. DON JUAN. Non, non, parlons sans feinte ; Léonor n'eût jamais de secret pour Jacinte. JACINTE. Léonor ! C'est l'esprit le plus dissimulé ; Jamais d'aucune chose elle ne m'a parlé. DON JUAN. Je le crois, mais Jacinte est pénétrante et fine, Et dans de certains cas quelquefois on devine, N'es-tu rien pénétré qui me regardât ? JACINTE. Non. DON JUAN. Il te faut, je le vois, parler d'un autre ton. Prends cette bourse, prends. JACINTE. Monsieur... DON JUAN. Prends-là, te dis-je. JACINTE. Oh! Monsieur, je sais trop ce qu'un présent exige, Et si je l'acceptais... DON JUAN. Il faudrait seulement Que Jacinte avec moi parlât confidemment. JACINTE. Je ne parlerai point, rien ne peut me corrompre. J'en ai fait bon serment. DON JUAN. Pour te le faire rompre, Et te réduire au point de me parler sans fard, Si l'argent ne peut rien, compte que ce poignard... JACINTE. Miséricorde, Héla ! Monsieur, je suis perdue. DON JUAN. Tais-toi. JACINTE. Je me tairai. DON JUAN. Non, parle, ou je te tue. JACINTE. Tais-toi, parle : Monsieur, comment vous contenter ? DON JUAN. Parle, il n'est pas ici raison de plaisanter. Et ma juste fureur, lasse de se contraindre... JACINTE. Mais si je parle aussi, n'aurai-je rien à craindre ? DON JUAN. Non, mais je veux savoir tout ce qui s'est passé. JACINTE. Puisqu'il faut vous le dire, et sauter le fossé, Donnez-moi donc la bourse. DON JUAN. Elle est à toi. JACINTE. Que dire ? Car en payant si bien, vous n'avez qu'à prescrire. DON JUAN. La vérité, c'est tout ce que j'exigerai. JACINTE. La croirez-vous de moi, quand je vous la dirai ? DON JUAN. Je démêlerai bien ce que j'en devrai croire. JACINTE. Soyez dons attentif, voici toute l'histoire. Don Garcie est épris de Léonor. DON JUAN. Hélas ! JACINTE. De cette vérité, Monsieur, ne doutez pas. DON JUAN. Ce n'est pas celle-là que je crains. JACINTE. Patience. Depuis plus de six mois qu'il l'adore, je pense, Ils se sont vus au cours, aux spectacles, au bal. DON JUAN. Passons. JACINTE. Oui, tout cela ne fait ni bien ni mal. DON JUAN. Comment répondit-elle à l'ardeur qui l'enflamme ? JACINTE. Comme elle répondit, Monsieur ? En brave Dame, Très mal d'abord, moins mal dans la suite, encor moins Après : au bout du compte, elle agréa ses soins. DON JUAN. Ah ! Que me dis-tu là ? JACINTE. Si l'aveu vous fait peine, Vous pouvez en douter ; mais moi, j'en suis certaine. DON JUAN. Se sont-ils vus souvent ? JACINTE. Moins qu'ils ne l'ont voulu. DON JUAN. Et se sont-ils parlé ? JACINTE. Tout autant qu'ils ont pu. DON JUAN. Mais hier au soir ici, dis, que venait-il faire ? JACINTE. Oh ! Cet article-là va vous mettre en colère, Et contre moi, Monsieur, terriblement. DON JUAN. Non, non. Va, je sais me servir de toute ma raison. JACINTE. C'est bien fait. DON JUAN. Poursuis donc. JACINTE. Comptant sur votre absence, Et par-là voyant luire un rayon d'espérance, C'est moi qui leur avais fait prendre un rendez-vous, Pour chercher les moyens d'être défaits de vous. DON JUAN. À tes conseils ainsi Léonor complaisante... Malheureuse ! JACINTE. Hé, Monsieur, voulez-vous que je mente? DON JUAN. Don Garcie... JACINTE. Il allait s'en retourner soudain Comme il était venu, par le mur du jardin. DON JUAN. Tu n'ouvris pas pour lui la porte de la rue ? JACINTE. Non. DON JUAN. Non ? JACINTE. Si je l'ouvris je veux être pendue. DON JUAN. De quelle trahison te voilà convaincu, Perfide ami ! C'est là que tu dis l'avoir vu ! JACINTE. Ah ! C'est de Don André que vous parlez peut-être ! Ne vous y trompez point, Monsieur, c'est un grand traître. Le malheureux, hélas ! Sans lui nous étions bien, Et s'il ne fût venu, tout cela n'était rien. DON JUAN. Ah ! Tais-toi, mon malheur vient de plus d'une source. JACINTE, bas. Voilà le curieux bien payé de sa bourse. DON JUAN. Ah, que je souffre ! Hélas ! Et dans quel désespoir... JACINTE. N'est-il plus rien, Monsieur, que vous vouliez savoir ? DON JUAN. Ôte-toi... SCÈNE VIII. Don Juan, Jacinte, Léonor. LÉONOR. Que fais-tu ? Que te voulait mon père ? Dis, Jacinte. JACINTE, en montrant Don Juan. Hé ! Que diantre en avez-vous affaire. LÉONOR, voulant entrer. Ciel ! DON JUAN. Arrêtez, Madame, et souffrez qu'un moment Comme ami je vous parle, et non plus comme amant. LÉONOR. Seigneur... DON JUAN. De votre coeur vous n'êtes plus maîtresse, Et sans le coeur la foi n'a rien qui m'intéresse. Vous me voyez outré du plus ardent courroux. LÉONOR. Seigneur... DON JUAN. N'en craignez rien, ce n'est pas contre vous. Je me plains de mon sort, sans vous blâmer, Madame. L'amour selon nos voeux n'entre point dans une âme. Je crois, si votre coeur était moins prévenu, Que par mes tendres soins je l'aurais obtenu ; Sans même interposer l'autorité d'un père. Le Ciel ne permet pas qu'à présent je l'espère, Plus que je ne voudrais de mon malheur instruit... LÉONOR. Quoi ? Comment ? Quel discours, Jacinte ! JACINTE. J'ai tout dit, Madame. LÉONOR. Ainsi mon coeur ennemi de la feinte, Se peut donc à présent expliquer sans contrainte ? J'aime, vous le savez, ce coeur a fait un choix, Et ne se peut, Seigneur, engager qu'une fois. Je vous offre amitié sincère, égards, estime ; Vous promettre le coeur, ce serait faire un crime. JACINTE. C'est parler net. DON JUAN. Au point que je suis outragé, Pourriez-vous m'estimer si je n'étais vengé ? LÉONOR. Quoi donc vengé ! De qui ? DON JUAN. D'un rival, d'un perfide. LÉONOR. Ne vous livrez point trop au transport qui vous guide ; Songez qu'à Don Garcie un tel nom n'est point dû. SCÈNE IX. Don Juan, Léonor, Jacinte, Fabrice. FABRICE. Ah, Madame ! Ah, Seigneur ! JACINTE. Qu'est-ce ? FABRICE. Tout est perdu. DON JUAN. Quoi ? FABRICE. Vous avez quitté Don André fort tranquille. Il lui vient au cerveau de monter une bile... Je n'ai pas cru d'abord que ce fut tout de bon, Mais j'en suis convaincu par vingt coups de bâton, Coups de pieds ou soufflets qu'en sa fureur extrême, Il vient de me donner en parlant à moi-même. JACINTE. Je ne vois pas grand mal à tout cela. FABRICE. Fort bien. DON JUAN. Pourquoi te maltraiter ainsi ? FABRICE. Je n'en sais rien. Chez Don Garcie il m'a fait porter une lettre, Que ne le trouvant point, j'ai cru pouvoir remettre À Madame Isabelle, et quand de son billet Je lui suis revenu dire ce que j'ai fait, [Note : Diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre (locution qui provient d'une représentation scénique du moyen âge qu'on appelait la grande diablerie à quatre personnages ; celle où il n'y en avait que deux se disait la petite diablerie) [L]]Enragé, furieux, faisant le diable à quatre, Il a pris une canne, et s'est mis à me battre. Moi qui ne comprend point ni comment, ni par où J'ai mérité cela, je conclus qu'il est fou. JACINTE. Belle conclusion ! SCÈNE X. Don Juan, Léonor, Fabrice, Jacinte, Isabelle. ISABELLE. Ah ! Léonor, de grâce, Détournez, s'il se peut, le coup qui me menace. LÉONOR. Quelque accident fâcheux vous est-il arrive? ISABELLE. C'est un bonheur pour moi de vous avoir trouvé, Don Juan. DON JUAN. Vous puis-je être utile en quelque affaire ? ISABELLE. Je m'en flatte, Seigneur, Don Garcie est mon frère. DON JUAN. Don Garcie ! ISABELLE. Oui, Seigneur, j'ignore quand, comment, Il peut avoir eu prise avec que mon amant, Don André. DON JUAN. Don André est votre amant, Madame ? ISABELLE. Depuis longtemps, Seigneur, même ardeur nous enflamme, Et celle qu'il ressent est égale à mes deux. DON JUAN. Ce Don André, Madame, est un grand malheureux. ISABELLE. Ah, Seigneur ! FABRICE. Il est vrai. DON JUAN. Poursuivez, je vous prie. ISABELLE. Il propose un duel, Seigneur, à Don Garcie, Je l'ai su par hasard en ouvrant ce billet, Qu'inconsidérément m'a laissé son valet. FABRICE. Et voilà le sujet qui brouille sa cervelle. DON JUAN. Ah, que pour me venger l'occasion est belle ! Allons... Apprenez-moi le lieu qu'il a marqué, Et l'heure. ISABELLE. En ce billet tout est bien expliqué. Vous verrez... DON JUAN. J'y cours. ISABELLE. Où, Seigneur ? DON JUAN. Vous satisfaire, Et sauver un duel, Madame, à votre frère. SCÈNE XI. Léonor, Isabelle, Jacinte, Fabrice. JACINTE. Quel transport ! Sur quelle herbe est-ce qu'il a marché ? Suis-le, Fabrice. FABRICE. Moi ! Non, il est trop fâché. SCÈNE XII. Isabelle, Léonor, Jacinte. ISABELLE. Léonor ? LÉONOR. Isabelle ? ISABELLE. Ah, que je suis à plaindre ! JACINTE. Trêve aux douleurs, que diantre avez-vous donc à craindre ? ISABELLE. D'un frère ou d'un amant la fuite ou le trépas. JACINTE. Tout ira bien, allez, ne nous chagrinons pas. ACTE V SCÈNE I. Léonor, Isabelle, Jacinte. LÉONOR. Par vos réflexions, n'augmentez point ma peine, La vôtre finira, sans doute, où l'on vous mène. J'aurais laissé durer vos troubles moins longtemps, Et Jacinte à mon gré vous tient trop en suspens. ISABELLE. Partout où vous allez, je me laisse conduire: Enfin nous allons... où, dites ? JACINTE. Chez Donna Elvire. ISABELLE. En quoi mes sens par-là seront-ils rassurés ? JACINTE. Que sait-on ? Par quelqu'un que vous y trouverez. ISABELLE. Quoi, Don André chez elle aurait-il habitude. JACINTE. Don André ! ISABELLE. Tire-moi de cette incertitude, Jacinte, elle commence à m'impatienter, Suis-je dans un état à pouvoir plaisanter ? JACINTE. Puisque vous répugnez à la plaisanterie, Sachez que nous venons voir ici Don Garcie. ISABELLE. Quoi, mon frère ? JACINTE. C'est peu qu'un frère, assurément, Il vaudrait mieux, sans doute, y trouver un amant : Mais c'est le nôtre à nous, et pour la bienséance, Il est bon que la soeur soit de la confidence. ISABELLE. C'est cela... JACINTE. Justement, qui fait qu'au rendez-vous Nous vous avons, Madame, amenée avec nous. ISABELLE. Ma crainte se dissipe, et mon coeur se rassure, Et c'est un grand plaisir pour moi, je vous le jure, Quand mon frère a querellé avec mon amant, D'en voir un à couvert du premier mouvement. JACINTE. C'est une invention que mon petit génie, Pour prévenir l'éclat ce matin m'a fournieMais quelqu'un vient à nous, je pense, non, si fait. ISABELLE. Oui, j'aperçois quelqu'un qui s'approche en effet. JACINTE. C'est Fabrice, c'est lui, le hasard me l'envoie, Entrez vite, il n'est pas à propos qu'il vous voie. SCÈNE II. Jacinte, Fabrice. FABRICE. Je me sais où je vais promener mon chagrin, Mon enragé de maître... JACINTE. Ah! Te voilà, faquin, Je n'ai pu depuis hier te parler à mon aise... FABRICE. Parle ; mais ne dis rien surtout qui me déplaise : Car je n'ai pas l'humeur endurante aujourd'hui. JACINTE. Ce maraud croit qu'on a de grands égards pour lui. FABRICE. Maraud... Il me paraît que vous n'en avez guère, Et vous pourriez pourtant, soit dit sans vous déplaire, Être un peu moins brutale, à moins que d'oublier Le rendez-vous d'hier au deuxième palier. JACINTE. Tu fus témoin des soins que je pris pour m'y rendre. FABRICE. Et tu vis bien aussi comme j'allai t'attendre. JACINTE. Va, va, mon pauvre ami, je me moquais de toi. FABRICE. Et de qui, s'il te plaît, me moquais-je donc, moi ? JACINTE. Ma raison eût été vraiment bien endormie. FABRICE. Et la mienne eût été fort en défaut, ma mie. JACINTE. [Note : Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]]Oh, le plaisant magot ! FABRICE. [Note : Guenon : On appelle aussi guenon, une femme vieille, ou laide, quand on lui veut dire quelque injure. Il est bas. [F]]La drôle de guenon ? JACINTE. Tu le prends-là vraiment sur un fort joli ton. FABRICE. Et sur quel ton, dis-moi, le prends-tu donc toi-même ? JACINTE. Mais moi, je crois assez mériter que l'on m'aime. FABRICE. Parbleu, crois-tu de moi que je pense autrement ? Va, va, Monsieur vaut bien Madame, assurément. Si pourtant tu veux être aujourd'hui sans rancune, Je te regarderai comme bonne fortune. JACINTE. Sans rancune avec toi ! Cela ne se peut pas, Tu nous causas hier un trop grand embarras. FABRICE. Bon, bon, je menais l'un, et toi tu menais l'autre, Hé bien, nous avions fait entrer chacun le nôtre. Nous n'avons là-dessus rien à nous reprocher, Est-ce nous, après tout, qui devons nous fâcher ? Que nos maîtres entre eux songent à la vengeance, Mais nous, vivons gaillards en bonne intelligence. JACINTE. C'est assez bien penser. FABRICE. Vivent les gens d'esprit, N'est-ce pas ? Touche donc, sans rancune. JACINTE. Il suffit. Je te pardonne, va. FABRICE. Par quelque bon office Pourrais-je mériter ce pardon ? JACINTE. Oui, Fabrice. FABRICE. Oh ! Tu n'as qu'à parler, Jacinte. JACINTE. Assurément. FABRICE. Oui, par ma foi, tu peux m'en croire à mon serment. JACINTE. Hé bien, promets-moi donc au péril de ta vie, En toute occasion de servir Don Garcie. FABRICE. De ma vie ! Oh ! Parbleu le serment est trop gros. Mais je te le promets au péril de mon dos. JACINTE. Contre Don André même. FABRICE. Oh ! Oui, par préférence, Déjà pour le trahir il m'a payé d'avance. SCÈNE III. Jacinte, Béatrix, Fabrice. BÉATRIX. Ah ! Je t'y prends, Jacinte ! JACINTE. Hé, c'est toi, Béatrix. BÉATRIX. Je trouble l'entretien ; mais quel est ce beau fils ? Oui, non, si fait... Fabrice ! FABRICE. [Note : Pouponne : Mot bas et comique dont on se sert pour caresser les femmes qu'on aime, et qui veut dire, Mignone, jolie, aimable. [T]]Oui, c'est moi, ma pouponne, JACINTE. Comment, tu connais donc Béatrix ? FABRICE. Oui, mignonne. BÉATRIX. Quoi, t'en conterait-il ? JACINTE. Le beau doute ! Oui, vraiment. BÉATRIX. Parle donc, hé, maroufle ? FABRICE. Oh ! Point d'emportement. BÉATRIX. Tu m'offres cette nuit tes voeux et ta tendresse, Je les accepte, et vois qu'une autre est ta maîtresse ? FABRICE. Les éclaircissements ne valent jamais rien. Laissons cela. JACINTE. Non, non, je veux savoir... FABRICE. Hé bien ? Savoir quoi ? JACINTE. Cette nuit tu l'as entretenue ? FABRICE. Cette nuit ! Tu sais bien que c'est toi que j'ai vue. BÉATRIX. Quoi, ton maître avec toi n'est pas venu chez nous, Hier au soir ? FABRICE. Hé bien, oui. C'était À Jacinte.Un rendez-vous, Qu'avait dès le matin retenu sa maîtresse ; À tout cela, vois-tu, je n'entends point finesse. JACINTE. Ton maître avait ici rendez-vous cette nuit ? FABRICE. Oui, mais beaucoup meilleur que chez vous ; point de bruit, Point de rival jaloux, d'amant pris pour un autre : Oh ! Cette maison-là vaut bien mieux que la vôtre ! On est bien plus tranquille. JACINTE. Hé, voilà donc pourquoi Tu choisis Béatrix par préférence à moi ? FABRICE. Pas préférence ! Non. JACINTE. Je suis sans jalousie, Va. BÉATRIX. Dieu me garde aussi de telle frénésie. JACINTE. Mais lorsqu'à t'écouter on veut bien s'abaisser, Il ne faut pas qu'ailleurs tu t'ailles adresser. BÉATRIX. Quand une fois on m'a fait offre de service, Je t'avertis qu'il faut s'en tenir-là, Fabrice. JACINTE. Nous étions tous deux, ma chère, en bonne main. FABRICE. Sans courroux. BÉATRIX. Oui, pour toi ! On n'a que du dédain. Rentrons. SCÈNE IV. FABRICE, seul. Je suis facile et de trop bonne pâte. Mon maître est un maroufle, et m'exemple me gâte. Ma foi, du contretemps, je suis pourtant fâché ; De ces deux guenons-là j'aurais eu bon marché. Je leur avais parbleu donné dans la visière ; Foin ; je m'en devais bien tenir à la première ? Je ferais bien de fuir tout commerce avec lui. .......................................... [Note : Il manque un vers ici pour rimer avec "lui".] SCÈNE V. Don Juan, Fabrice. DON JUAN. Fabrice, écoute un mot. FABRICE. Puis-je vous être utile ? DON JUAN. Pour joindre Don André, je cours toute la ville, Et c'est ici le lieu marqué dans son billet. Ne l'attendrais-tu point ? FABRICE. Moi, je suis son valet; Mais du ton qu'il l'a pris, il; ne doit pas prétendre Que je sois de ma vie assez sot pour l'attendre. DON JUAN. Comment ? FABRICE. Quoi donc, l'avez-vous oublié ? Le bourreau sans raison m'a presque estropié. DON JUAN. Sans raison ? Il faut bien qu'il en ait eu quelqu'une. FABRICE. Point d'autre assurément, que le cours de la lune, C'est elle qui lui met la cervelle à l'envers. Je l'ai tant éprouvé depuis que je le sers, Monsieur. DON JUAN, à part. Par Don André, mon amitié trahie, M'engage à le punir de cette perfidie. Je le cherche, et je tremble en ce moment, De m'abandonner trop au premier mouvement. Je ne veux point avoir de reproche à me faire. FABRICE. Hem... DON JUAN, à part. Ce valet doit être informé de l'affaire. FABRICE. Plaît-il... Il parle seul, gare la lune aussi. DON JUAN, à part. Il faut à fonds par lui que j'en sois éclairci. Tirons la vérité par menace et par feinte, Et fixons les soupçons dont mon âme est atteinte. FABRICE. Je vous suis inutile en cette occasion, Monsieur, pour soutenir la conversation. Les gens d'esprit jamais ne sont seuls d'ordinaire... DON JUAN. [Note : Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]]Attends, pendard. FABRICE. Pendard. Fort bien, la lune opère. DON JUAN. Don André t'a donné quelques coups de bâton. C'est bien fait. FABRICE. Il fallait qu'il eût quelque raison, Dans le fonds... En effet, Monsieur, comme vous dites... Ceci commence mal, défions-nous des suites. DON JUAN. Malheureux, sous ses coups tu devais expirer ! Mais ce qu'il a manqué je vais le réparer. FABRICE. Je serai bienheureux si le Ciel m'en délivre. DON JUAN. Un coquin comme toi mérite-t-il de vivre ? FABRICE, à genoux. Oui, je suis un coquin, et dans votre courroux, Je ne vaux pas l'honneur d'être tué par vous. DON JUAN. Comment ! Chez Léonor, qu'à ta garde on confie, Traître, tu vas ouvrir la porte à Don Garcie ? FABRICE. La porte à Don Garcie ? Hé, Monsieur ? DON JUAN. Oui, pendard ; C'est une vérité qui vient de bonne part. FABRICE. Il n'en est rien, Monsieur, ou je me donne au diable, C'est une vérité qui n'est pas véritable. DON JUAN. En vain tu t'en défends. Je te saurais bon gré, Pour moi, si tu l'avais ouverte à Don André. C'est mon meilleur ami. FABRICE. Lui, votre ami ? DON JUAN. Sans doute. FABRICE. Ah ! J'en prends à témoin le Ciel qui nous écoute, Je veux être pendu, Monsieur, dès aujourd'hui, Si je n'ouvris hier la porte exprès pour lui. DON JUAN. Exprès pour lui ? C'est lui qui m'a dit le contraire. FABRICE. Le bourreau ! Je vous vais compter toute l'affaire... DON JUAN. Tu me feras plaisir ; car je n'aime pas, moi, Qu'il cherche à me donner des soupçons contre toi. FABRICE. Et vous l'en croiriez, lui, c'est bien le plus grand traître, Le plus grand chien qui soit dans Valence, peut-être. Il paraît votre ami ? DON JUAN. Oui. FABRICE. C'est votre rival. DON JUAN. Quels contes ! FABRICE. Je le sais, Monsieur, d'original. Il a depuis un temps, pour vexer Don Garcie, Moins peut-être par goût, que par bizarrerie, À Léonor rendu des assiduités ; Mais depuis hier ses feux paraissent augmentés. Et s'il faut franchement dire ce qu'il m'en semble, Tout cela pour vous faire enrager deux ensemble. DON JUAN. Je vois peu d'apparence à ce que tu me dis ? Et d'une autre beauté je sais qu'il est épris, Nous l'avons vu. FABRICE. Monsieur, c'est une méchante âme. DON JUAN. Il nous a cette nuit menés chez une Dame. FABRICE. Vous donnez là-dedans ? DON JUAN. J'y donne ? Pourquoi non ? FABRICE. À peine seulement en savons-nous le nom, Ce n'est que d'hier matin qu'il promit l'entrevue, Et jamais lui ni moi nous ne l'avons connue. DON JUAN. Mais quoi ? FABRICE. C'est Léonor à qui seule il en veut. Il cherche à vous donner le change autant qu'il peut. DON JUAN. La soeur de Don Garcie aussi compte qu'il aime. FABRICE. De vingt autres comme elle il se moque de même. Mais vous serez, je crois, (soit dit sans vous choquer) Celui dont il aura le plus à se moquer... DON JUAN. Tais-toi, je ne veux pas en savoir davantage. Que me faut-il encor après ce témoignage ? Allons, à nous venger employons tous nos soins. FABRICE. N'allez pas là-dedans m'embarrasser, au moins, Ce que je vous dis là n'est qu'un avis sincère. DON JUAN. Va, ne crains rien. FABRICE. Voici le prétendu beau-père. SCÈNE VI. Don Juan, D. Félix, Fabrice. DON FÉLIX. Je vous cherche partout avec empressement, Et voudrais en secret vous parler un moment, DON JUAN. Volontiers, Seigneur. FABRICE. Je me retire. DON FÉLIX. Demeure. Éloignons-nous. DON JUAN, à part. Qu'aura-t-il à me dire ? SCÈNE VII. FABRICE, seul. Quoique simple valet, et pas content, je vois Qu'il est encor des gens bien moins contents que moi. Don Juan, Don Félix, Don Garcie et mon maître, Léonor... Tout cela n'a pas sujet de l'être. Je ne sais pas comment l'intrigue finira. Tout coup vaille, et maudit qui s'en chagrinera ; Vive la joie, allons, le Ciel me soit en aide ; J'aperçois mon brutal que la fureur possède. SCÈNE VIII. Don André, Fabrice. DON ANDRÉ. Tu le vois, mon billet n'a point été rendu ; Et par moi vainement Don Garcie attendu, Au lieu que j'ai marqué n'a garde de se rendre. FABRICE. Hé bien, j'aurai, Monsieur, la peine de l'attendre. Entrez chez Donna Elvire, et moi qui resterai, Dès qu'il sera venu je vous avertirai. Allez, c'est ici près que la belle demeure ; Vous la devez revoir, et voici quasi l'heure. Qu'elle est belle ! Ah ! Monsieur, c'est un friand morceau. ! DON ANDRÉ. En l'état où je suis, rien ne me paraît beau. Je ne sais quel transport, quelle rage m'agite ! FABRICE. Ma foi, ni moi non plus. DON ANDRÉ. Tout me nuit, tout m'irrite, Tout me déplaît, me fâche, excepté Léonor. FABRICE. Léonor... Quoi, Monsieur, vous y songez encor ? DON ANDRÉ. Si j'y songe ! FABRICE. Ah, Monsieur ! DON ANDRÉ. Hem ! Je crois que tu penses Être en droit de me faire à moi des remontrances. FABRICE. [Note : Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]]Moi ! Fi donc, pouvez-vous rien faire qui soit mal, Si ce n'est avec moi d'être un peu trop brutal, Parfois. Au demeurant, Monsieur, on a beau dire. Moi qui vous vois de près, en tout je vous admire. [Note : Accort : Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]]Un esprit doux... accort... plein de docilité... La droiture de coeur... l'exacte probité... Des moeurs... une conduite... enfin de la sagesse... [Note : Sept sages : Les sept Sages de la Grèce sont, Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pittacus, Périandre et Cléobule. [Ac 1762]]Comme n'en avaient point les sept sages de la Grèce. Maître de vous, surtout... C'est là le beau. DON ANDRÉ. Je crois Que ce faquin plaisante et se moque de moi. FABRICE. Ah, le beau naturel ! De l'humeur dont vous êtes, On ne peut qu'applaudir à tout ce que vous faites. DON ANDRÉ. Je m'embarrasse peu qu'on applaudisse ou non : Suffit que selon moi je crois avoir raison. FABRICE. Vous l'avez en effet. DON ANDRÉ. Ne ris point, je m'en flatte. FABRICE. Il est vrai. DON ANDRÉ. Mon amour est le premier en date ; Et malgré mes rivaux, et malgré D. Félix, Léonor de mes voeux sera bientôt le prix.Je ne souffrirai point qu'on la donne à d'autres ; Je soutiendrai mes droits. FABRICE. Les meilleurs sont les vôtres, Sans contredit. DON ANDRÉ. Va, va, je les ferai valoir. J'en sais de sûrs moyens, et je n'ai qu'à vouloir. FABRICE. Vous voudrez ? DON ANDRÉ. J'ai voulu : mes mesures sont prises,Et je n'aurai pas fait de vaines entreprises. Que Don Garcie arrive au rendez-vous donné ; J'en suis défait, Fabrice, il est assassiné. FABRICE. Ah, Monsieur ! DON ANDRÉ. Plaît-il ? FABRICE. Rien, C'est la bonne manière : DON ANDRÉ. Tu peux compter qu'après l'autre ne tiendra guère. FABRICE, à part. Je le crois bien vraiment... Ah, le grand scélérat ! DON ANDRÉ. Je craindrais peu vraiment le succès d'un combat. FABRICE. Fi donc. Courir hasard de mort ou de blessure ? Comme vous la prenez, la chose est bien plus sûre. DON ANDRÉ. Sans doute. FABRICE, bas. Oui, vous avez bon esprit en effet. Le lâche... Il n'est hardi que pour battre un valet. Mais les suites, Monsieur... DON ANDRÉ. Bon ! Que craindre des suites ? FABRICE. Il est par tout pays certaines lois prescrites... DON ANDRÉ. C'est ce qui ne doit pas m'embarrasser beaucoup, Je ne suis point connu ; ceux qui feront le coup Ont tous été gagnés par un seul émissaire, Dont je me déferai moi-même après l'affaire. FABRICE. Fort bien ! DON ANDRÉ. Toi-même, à qui j'en parle imprudemment ; Songe à me bien garder le secret... Autre ment... FABRICE. Je vous le garderai... mais point de défiance. Qu'avais-je affaire, moi, de cette confidence ? SCÈNE IX. Don André, Don Juan, Fabrice. DON JUAN, à Don Félix. Demeurez. DON ANDRÉ. Qu'à propos je vous retrouve ici ? DON JUAN. De nous y rencontrer je suis bien aise aussi. DON ANDRÉ. La Dame d'ici près? DON JUAN. Elle m'a paru belle. DON ANDRÉ. Vous ne blâmez donc point l'ardeur que j'ai pour elle ? DON JUAN. Ce n'est pas ce qu'en toi je trouve à condamner, Perfide ! DON ANDRÉ. Ce discours a de quoi m'étonner. FABRICE. [Note : Haie : Exprime la douleur physique. Elle exprime aussi le chagrin. [L]]Haie, haie. DON JUAN. À me trahir quand ton coeur s'abandonne, C'est le remords, et non le discours qui t'étonne. DON ANDRÉ. Moi, je vous ai trahi ! DON JUAN. De ton indigne coeur Je connais la bassesse, et toute la noirceur. DON ANDRÉ. Don Juan ! FABRICE. Qu'il est sot ! DON JUAN. Quand de ta perfidie J'étais moins assuré, j'en voulais à ta vie. Je te sais à présent sans honneur et sans foi, Et te méprise trop pour me venger de toi. DON ANDRÉ. D'un semblable mépris je sais comme on se venge ; Et mon coeur croyez-moi, vous rend fort bien le change ; Mais de quel droit encor me parlez-vous ainsi ? DON JUAN. Va, de tes procédés je suis trop éclairci. DON ANDRÉ. À juger mal de moi votre âme est un peu prompte ; Restez dans votre erreur. ? DON JUAN. Demeure dans ta honte. DON ANDRÉ. Adieu, quand un peu moins nous nous mépriserons, Si le coeur vous en dit, nous nous éclaircirons. Suis-moi, Fabrice, viens. SCÈNE X. Don Juan, Don Félix. DON JUAN. Est-il un coeur plus lâche ? Vaut-il qu'un galant homme et s'emporte et se fâche ? Je dois ma retenue à vos sages avis, Et je me tiens heureux de les avoir suivis, Son sang versé n'eût point apaisé ma colère, Tant que le traitement que je viens de lui faire. Si jamais à mes yeux il ose se montrer... DON FÉLIX. Il n'y paraîtra pas, je puis vous l'assurer. Hé ! Comment se peut-il que la nature cache, Sous un tel front une âme et si basse et si lâche, Pour mon gendre sans vous je l'aurais accepté. Je vous avouerai plus, que je l'ai souhaité : Des dehors apparents, ses biens et sa famille, Tout cela paraissait convenir à ma fille. DON JUAN. Non, Léonor mérite un destin plus heureux ; Et pour le rendre tel, accordons-nous tous deux. SCÈNE XI. Don Juan, Don Félix, Fabrice. PLUSIEURS VOIX derrière le Théâtre. Au meurtre, à l'assassin. DON JUAN. Qu'est-ce, où cours-tu, Fabrice ? FABRICE. Le Ciel à Don André vient de rendre justice ; Il n'en reviendra pas. DON FÉLIX. Quoi donc ? DON JUAN. Explique-toi ; Parle. FABRICE. Je ne saurais, je suis tout hors de moi. SCÈNE XII. Tous les Acteurs excepté Don André. ISABELLE. Quel désordre ? Quel bruit ? LÉONOR. Don Juan et mon père ! DON FÉLIX. Ma fille en ce quartier ! Qu'est-ce qu'elle y vient faire ? DON JUAN. Don Garcie et sa soeur sont avec elle aussi. DON GARCIE. Mon rival ! DON JUAN. Par quel sort nous trouver tous ici ? FABRICE. Pour être tous témoins, comme je viens de l'être, Du juste châtiment qui tombe sur mon maître. Il se meurt, et je puis dire ses vérités Cinq ou six grands coquins par son ordre apostés, Pour tuer Don Garcie, et Don Juan ensuite... DON FÉLIX. Ah, quel monstre ! FABRICE. Tous gens de courage et d'élite, Qui ne le connaissaient point du tout, ou fort peu, Selon que tout à l'heure, il m'en a fait l'aveu, Ardents à le servir, poussés d'un zèle extrême, L'ont pour l'un de vous deux assassiné lui-même. ISABELLE, en sortant. Juste Ciel! LÉONOR. Quel malheur ! DON JUAN. Son sort, en vérité, Me touche, Don Félix, quoi qu'il l'ait mérité ; Allons le rappeler s'il se peut à la vie, Et cédons Léonor aux veux de Don Garcie. DON GARCIE. Ah, Seigneur ! LÉONOR. Ah, mon père ! DON FÉLIX. Admirez quel époux, Et quel coeur généreux j'avais choisi pour vous. Sans prendre mes avis vous faites choix d'un autre, Je suis bon, et veux bien que mon choix cède au vôtre. DON JUAN. De l'effort que je fais, vos yeux sont les témoins ; Vous n'avez pu m'aimer, estimez-moi du moins. ==================================================