LES MÉTAMORPHOSES.

Livre II.

1806

OVIDE

Traduction nouvelle avec le texte latin, suivie d'une analyse de l'explication des fables, de notes géographiques, historiques, mythologiques et critiques par M. G. T. Villenave ; ornée de gravures d'après les dessins de MM. Lebarbier, Monsiau, et Moreau.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/08/2017 à 00:29:29.



LIVRE II

ARGUMENT. Phaéthon demande à conduire le char du Soleil. Jupiter le foudroie, et le précipite dans l'Éridan. Ses soeurs sont changées en peupliers. Métamorphoses de Cygnus, en cygne ; de Callisto, en ourse ; d'Ocyrhoé, en cavale ; le Corbeau perd la blancheur de son plumage. Esculape élevé par le Centaure Chiron. Battus et Aglauros changés en rochers. Antre de l'Envie. Jupiter prend la forme d'un taureau ; enlèvement d'Europe.

Phaéthon.
(II, 1-332).

Le palais du Soleil est soutenu par de hautes colonnes. Il est resplendissant d'or et brillant du feu des pierreries. L'ivoire couvre ses vastes lambris. Sur ses portes superbes rayonne l'argent ; mais le travail y surpasse la matière. Le dieu de Lemnos y grava l'océan qui environne la terre, la terre elle-même, et les cieux, voûte éclatante de l'univers.

On y voit les dieux des mers s'élever sur les ondes ; on y distingue Triton avec sa conque, l'inconstant Protée, et l'énorme Égéon pressant de son poids les énormes baleines. On y voit Doris et ses filles  : plusieurs d'entre elles semblent fendre les ondes, tandis que d'autres, assises sur des rochers, font sécher leur humide chevelure, et que d'autres encore voguent portées sur le dos des monstres marins. Elles n'ont pas toutes les mêmes traits, et cependant elles se ressemblent ; on reconnaît qu'elles sont soeurs. La terre est couverte de villes avec leurs habitants, de forêts et d'animaux, de fleuves, de nymphes, et de divinités champêtres. La sphère brillante des cieux, ayant à sa droite et à sa gauche les douze signes du Zodiaque, couronne ce merveilleux ouvrage.

[19] À peine le fils de Clymène, incertain de sa naissance, arrive au palais du Soleil, qu'il dirige ses pas vers le dieu de la lumière ; mais, ne pouvant soutenir l'éclat qui l'environne, il s'arrête et le contemple de loin. Couvert d'une robe de pourpre, Phébus est assis sur un trône brillant d'émeraudes. À ses côtés sont les Jours, et les Mois, et les Années, et les Siècles, et les Heures séparées par d'égales distances. Là paraît le Printemps couronné de fleurs nouvelles ; l'Été nu, tenant des épis dans sa main ; l'Automne encore teint des raisins qu'il a foulés ; et l'Hiver glacé, aux cheveux blancs qui se hérissent sur sa tête.

Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet oeil qui voit tout dans le monde, aperçoit Phaéthon que tant de merveilles frappent de crainte et d'étonnement. "Ô Phaéthon, digne fils du Soleil, quel est, dit-il, le motif qui t'amène en ces lieux ?"

[35] "Puissant dispensateur du jour dans le vaste univers, ô Soleil, répond Phaéthon, ô mon père ! si pourtant il m'est permis de te donner ce nom, et si ma mère ne couvre pas sa faute d'un mensonge spécieux, dissipe le doute qui assiège mes esprits, et donne un gage certain de ma noble origine."

Il dit  : et le Soleil détachant les rayons éblouissants qui couronnent sa tête, commande à Phaéthon de s'approcher ; et le pressant sur son sein, il s'écrie  : "Oui, tu es mon fils, et tu me mérites de l'être. Clymène ne t'a point trompé ; et, pour t'en convaincre, je suis prêt à t'accorder le don que tu demanderas. J'en atteste le Styx, à mes rayons inaccessible, mais garant redoutable des promesses des dieux."

[47] À peine il achevait ces mots, que Phaéthon exprime le désir de conduire, un seul jour, le char de son père, et de tenir les rênes de ses coursiers. Le Soleil regretta son serment ; et laissant retomber trois fois sa tête sur son sein  : "Tes voeux indiscrets, dit-il, ont rendu mon serment téméraire. Que ne puis-je le rétracter ! Ô mon fils, le refus de mon char serait, je l'avoue, le seul que je voudrais te faire. Mais les conseils me sont au moins permis. Tu m'as trop demandé, Phaéthon ! trop faible et trop jeune, tu ne pourrais réussir. Tes destins sont d'un mortel, et tes voeux sont d'un dieu. Tu oses même prétendre ce que les dieux ne pourraient exécuter ; et quelle que soit leur puissance, nul d'entre eux ne se tiendrait ainsi que moi sur ce char embrasé ; non, pas même le maître de l'Olympe, Jupiter, qui lance au loin la foudre de sa terrible main. Et cependant qu'avons-nous de plus grand que Jupiter ?

[63] "Ma carrière s'ouvre par une route escarpée qu'ont peine à franchir mes coursiers rafraîchis par le repos de la nuit. Le milieu de ma course est dans les plus hautes régions du ciel ; et alors, quelque accoutumé que je sois à voir au-dessous de moi la terre et l'immensité des mers, l'effroi fait palpiter mon coeur et glace mon courage. La fin de ma carrière est si rapidement inclinée, que, pour retenir mon char, j'ai besoin d'une longue expérience ; et Téthys elle-même, lorsque je descends dans ses ondes, craint toujours que je n'y sois précipité. Mais il est encore d'autres obstacles à surmonter. Le ciel, par un mouvement constant, tourne sur son axe ; les astres sont entraînés dans sa marche rapide, tandis que seul résistant à la force qui les emporte, je suis dans les airs une route opposée.

[74] "Suppose un moment que je t'ai confié mon char, que feras-tu ? pourras-tu, sans être emporté par leur rapidité, résister à l'agitation des pôles et de l'axe des cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer sur ta route des bocages sacrés, des villes et des temples enrichis des dons offerts aux immortels ; mais tu ne trouveras partout que des périls et des monstres effrayants. Si tu suis, sans t'égarer, la véritable voie, tu passeras entre les cornes du Taureau, qui regarde à l'orient ; tu verras te menacer l'arc du Sagittaire, la gueule sanglante du Lion, et l'affreux Scorpion, dont les bras couvrent une grande partie du ciel ; et le Cancer, qui, non loin de lui, mais d'un autre côté, recourbe les siens. Comment d'ailleurs régiras-tu mes coursiers impétueux, qui font jaillir de leurs bouches et de leurs naseaux brûlants les feux qui les animent ? Moi-même, j'ai peine à les gouverner lorsque échauffés dans leur course ils résistent au frein. Ô mon fils, crains d'obtenir de ton père une trop funeste faveur. Révoque des voeux imprudents, tandis qu'il en est temps encore. Tu demandes un témoignage certain qui te fasse connaître l'auteur de tes jours  : ah ! ce témoignage certain est dans le trouble de mes sens. Reconnais-y l'inquiétude d'un père. Regarde ! elle se peint sur mon front attristé. Et que ne peux-tu lire dans mon coeur, et voir de quelles tendres sollicitudes il est agité ! Cherche ce que le monde renferme de plus précieux. Choisis et demande ce qu'ont de plus rare et la terre, et la mer, et les cieux ! je l'offre à tes désirs. Je ne te refuse qu'une seule grâce, parce qu'elle serait pour toi moins un honneur qu'un châtiment. Ô Phaéthon, tu crois requérir un bienfait, et c'est ta perte que tu demandes. Jeune insensé ! pourquoi me presser dans tes bras ? N'en doute point, tu seras satisfait  : je l'ai juré par le fleuve des enfers  : mais, encore une fois, forme des voeux moins indiscrets."

[103] Apollon a cessé de parler ; mais Phaéthon rejette ses conseils. Il persiste dans sa demande, et brûle de monter sur le char de son père. Après avoir inutilement et longtemps différé, Apollon cède enfin, et le conduit aux lieux où est le char, ouvrage et présent de Vulcain. Le timon, l'essieu, les roues étaient d'or, et les rayons d'argent. Partout étincellent les pierres précieuses qui réfléchissent l'ardente lumière du Soleil. Mais tandis que l'audacieux Phaéthon admire la richesse du travail et celle de la matière, la vigilante Aurore ouvre les portes resplendissantes de l'orient ; elle sort de son palais de roses  : et l'Étoile de Vénus rassemblant les astres de la nuit, les chasse devant elle, et quitte enfin les cieux. Dès que le Soleil voit sur l'univers rougir la lumière naissante, et dans elle s'évanouir le croissant de Phébé, il commande aux Heures rapides d'atteler ses coursiers. Soudain ces déesses légères obéissent à sa voix  : elles conduisent les coursiers rassasiés des sucs de l'ambroisie, et qui reçoivent le frein retentissant.

[122] Apollon verse une essence céleste sur le front de Phaéthon, pour qu'il puisse supporter l'ardeur des feux qui l'environneront. De sa couronne rayonnante il ceint la tête de son fils ; et laissant échapper des soupirs, présage de son deuil  : "Si du moins, dit-il, tu daignes écouter et suivre les conseils de ton père, ô mon fils, fais plus souvent usage du mors que de l'aiguillon. D'eux-mêmes mes coursiers sont rapides, mais il est difficile de modérer leur ardeur. Garde-toi de suivre la ligne droite qui coupe les cinq zones  : il est un chemin tracé par une ligne oblique sur les trois zones du milieu ; il s'y termine, et ne s'étend ni vers le pôle Austral, ni vers l'Ourse glacée. C'est là qu'il faut marcher ; là tu verras encore les traces de mes roues. Mais, afin que la terre et le ciel reçoivent une égale chaleur, prends garde de trop descendre, ou de trop t'élever dans les plaines de l'éther ; tu embraserais la voûte céleste, ou la terre serait consumée par les flammes. Le milieu est le chemin le plus sûr. Crains de te laisser entraîner, à droite, dans les noeuds du Serpent ; crains, à gauche, de toucher à l'Autel. Marche à une égale distance de ces constellations. J'abandonne le reste à la fortune. Qu'elle te favorise ; et, mieux que toi, qu'elle veille au salut de tes jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide a touché les bords de l'Hespérie, où s'arrête son cours. Je ne puis tarder plus longtemps ; l'univers attend ma présence. Déjà l'Aurore a chassé les ombres, elle brille  : saisis les rênes ; ou si ta résolution n'est pas invincible, use de mes conseils plutôt que de mon char. Aucun danger ne te presse dans ce palais ; et puisque tu n'es pas encore assis sur mon char, objet d'une ambition trop imprudente, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et contente-toi d'en jouir."

[150] Mais Phaéthon impatient s'élance sur le char ; il s'y place, et joyeux il déploie les rênes confiées à ses mains ; il rend grâces à son père, qui, malgré lui, cédait à ses désirs.

Cependant les rapides coursiers du Soleil, Pyrois, Éoiis, Éthon, et Phlégon font retentir, de leurs hennissements, l'air qu'ils remplissent d'une haleine enflammée, et frappent du pied les barrières du monde. Téthys les ouvre, et ne prévoyant pas le sort de son petit-fils, elle rend libre l'immense carrière des cieux. Les coursiers s'y précipitent ; ils fendent, d'un pied vainqueur, les nuages qui s'opposent à leur passage ; et, secondés par leurs ailes légères, ils devancent les vents qui sont avec eux partis de l'orient. Ils ignorent pourquoi le char devenu plus léger n'a pas son poids accoutumé. Tel qu'un vaisseau dont le lest est trop faible devient le mobile jouet des flots, tel le char du Soleil, comme s'il était vide, roule par bonds et saute dans les airs. Les, coursiers étonnés s'en aperçoivent ; ils abandonnent la route ordonnée ; ils ne courent plus dans l'ordre accoutumé. Phaéthon s'épouvante ; il ne sait de quel côté tourner les rênes ; il ignore le chemin qu'il faut suivre  : et que lui servirait de le savoir ? Ses coursiers sont indociles à sa voix.

[171] Alors, pour la première, fois, les étoiles glacées du septentrion sentirent les rayons du Soleil, et vainement elles cherchèrent à se plonger dans l'océan, qu'elles ne peuvent approcher. Le Serpent placé près du pôle, et jusqu'alors toujours engourdi, et jamais redoutable, s'échauffa, et s'anima de nouvelles fureurs. Et toi, paresseux Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire, et malgré les soins de ton chariot, l'effroi, dit-on, hâta ta marche, et précipita tes pas languissants.

[178] Du haut des airs, l'infortuné Phaéthon voit la terre disparaître dans un profond éloignement. Il pâlit ; ses genoux chancellent, et, dans un océan de lumière, les ténèbres couvrent ses yeux. Oh ! qu'alors il voudrait n'avoir jamais vu les chevaux de son père, n'avoir jamais voulu éclaircir le mystère de sa naissance ! Il désirerait que le Soleil eût rejeté sa demande ; il serait content d'être appelé fils de Mérops. Mais le char l'emporte comme un vaisseau battu de la tempête, et dont le pilote impuissant abandonne le gouvernail à la fortune et aux vents. Que fera- t-il ? Il mesure, dans son effroi, et la route immense qu'il a franchie, et celle plus grande encore qu'il lui faut parcourir. Il regarde déjà loin derrière lui, l'orient, où le destin lui défend de retourner ; il regarde l'occident, où il ne doit point arriver. Incertain de ce qu'il doit faire, il frémit. Il tient encore les rênes, mais il ne les régit plus. Il ignore même le nom de ses coursiers. Il ne voit partout, dans les plaines du ciel, que des prodiges et, des monstres affreux. Ici, le Scorpion prolonge en deux arcs ses bras, recourbe sa queue, et à lui seul remplit l'espace de deux signes. Il voit le monstre, couvert de sueur et d'un venin brûlant, le menacer du dard dont sa queue est armée. À cet aspect horrible, l'effroi glace sa main, et sa main laisse échapper les rênes. Aussitôt que les coursiers les sentent battre et flotter sur leurs flancs, ils s'abandonnent, et s'égarent, sans guide, à travers les airs. Ils volent dans des régions inconnues, tantôt emportant le char jusqu'aux astres de l'éther, tantôt le précipitant dans des routes voisines de la terre. Phébé s'étonne de voir le char de son frère rouler au-dessous du sien ; et déjà s'exhalent en fumée les nuages brûlants.

[210] Les montagnes s'embrasent. La chaleur dessèche la terre, qui se fend, s'entrouvre, et perd ses sucs vivifiants. Les prairies jaunissent ; les arbres sont consumés avec leurs feuillages ; les moissons desséchées fournissent un aliment à la flamme qui les détruit. Mais ce sont là les moins horribles maux. Un vaste incendie dévore les cités, leurs murailles et leurs habitants ; il réduit en poudre les peuples et les nations ; il consume les forêts ; il pénètre les montagnes  : tout brûle, l'Athos, et le Taurus ; le Tmolus, et l'Oeta ; l'Ida, célèbre par ses fontaines, dont la source est maintenant tarie ; et l'Hélicon, chéri des Muses ; et l'Hémus, qu'Orphée n'a pas encore illustré. L'Etna voit redoubler les feux qui s'agitent dans ses flancs ; les deux cimes du Parnasse s'enflamment, ainsi que l'Éryx, le Cynthe et l'Othrys, et le Rhodope, qui voit fondre enfin ses neiges éternelles ; et le Mimas, le Dindyme, le Mycale, et le Cithéron, destiné aux mystères de Bacchus. Les glaces de la Scythie la protègent en vain. Le Caucase est en feu. Les flammes en fureur gagnent l'Ossa, le Pinde, et l'Olympe, plus grand que tous les deux, et les Alpes, qui s'élèvent jusqu'aux cieux ; et l'Apennin, qui supporte les nues.

[227] Phaéthon ne voit dans tout l'univers que des feux ; il n'en peut plus longtemps soutenir la violence. Il ne sort de sa bouche qu'un souffle brûlant, semblable à la vapeur qui s'élève d'une fournaise ardente. Il voit son char qui commence à s'embraser. Il se sent étouffé par les cendres et par les étincelles qui volent et montent jusqu'à lui. Une épaisse et noire fumée l'enveloppe de toutes parts. Il ne distingue ni les lieux où il est, ni la route qu'il tient ; et il se laisse emporter à l'ardeur effrénée de ses coursiers.

[235] Alors, dit-on, le sang des Éthiopiens, attiré, par la chaleur, à la superficie de leur corps, leur donna cette couleur d'ébène qui depuis leur est devenue naturelle. Alors la Libye, perdant à jamais sa féconde humidité, devint un désert de sables brûlants. Alors les Nymphes, les cheveux épars, pleurèrent leurs fontaines taries et leurs lacs desséchés. La Béotie chercha vainement la source de Dircé ; Argos, celle d'Amymone ; Éphyre, celle de Pyrène. L'incendie avait atteint les fleuves au lit le plus vaste et le plus profond, le Tanaïs fumant au milieu de ses flots ; le vieux Pénée ; le Caïque baignant les champs de Teuthranie ; l'impétueux Isménos, l'Érymanthe, qui coule dans la Phocide ; le Xanthe, qui devait s'embraser une seconde fois, le Lycormas, qui roule des sables jaunes dans l'Étolie ; le Méandre, qui se joue dans ses bords sinueux ; le Mélas, qui arrose la Mygdonie ; et l'Eurotas, si voisin du Ténare. L'Euphrate, qui baigne les murs de Babylone ; l'Oronte, qui descend du Liban ; le rapide Thermodon, et le Gange, et le Phase, et le Danube roulent des flots brûlants. L'Alphée est embrasé ; la flamme brille sur les deux rives du Sperchius. L'or qu'entraîne le Tage devient liquide, et coule avec ses eaux. Les cygnes, dont le chant harmonieux réjouit les rives méoniennes, brûlent dans les eaux du Caystre. Le Nil épouvanté remonte aux extrémités de la terre, où depuis il a caché sa source. Les sept bouches de ce fleuve sont des canaux desséchés dans des vallées stériles. Le même embrasement se communique aux fleuves de Thrace, l'Hèbre et le Strymon ; aux fleuves de l'occident, le Rhin, le Rhône, l'Éridan, et le Tibre, auquel les dieux ont promis l'empire du monde.

[260] La terre est entrouverte de toutes parts ; la lumière, pénétrant au séjour des ombres, épouvante le roi des Enfers, et Proserpine son épouse. L'océan resserre au loin ses rivages  : une grande partie de son lit n'est qu'une plaine de sables arides. Les montagnes jusqu'alors cachées au vaste sein des mers élèvent au-dessus des flots leurs cimes, et augmentent le nombre des Cyclades. Les poissons cherchent un asile dans les gouffres de l'onde ; et les dauphins, à la queue recourbée, n'osent plus monter à la surface des eaux. Les monstres marins languissent, étendus sans mouvement, dans les profonds abîmes. On dit même qu'alors Nérée, Doris et ses filles, se cachèrent dans leurs antres brûlants ; que Neptune éleva trois fois ses bras et sa tête courroucée au-dessus des flots, et que trois fois il les y replongea, vaincu par les feux qui embrasaient les airs.

Cependant la Terre voyant diminuer la masse des eaux qui l'environnent, et les fontaines se retirer dans son sein, comme dans celui de leur mère commune, soulève sa tête autrefois si féconde, et maintenant aride et desséchée. Elle couvre son front de sa main ; elle s'émeut, et le monde est ébranlé ; et bientôt retombant au-dessous de sa place ordinaire, d'une voix altérée, elle exhale ces mots  :

[279] "Si tel est mon destin, si je l'ai mérité, puissant maître des dieux ! pourquoi la foudre oisive hésite-t-elle dans tes mains ? Si je dois périr par les feux, que ce soit du moins par les tiens ; et je me consolerai de ma ruine, sachant que tu en es l'auteur. À peine puis-je proférer ces mots. Une vapeur brûlante étouffe ma voix. Regarde sur ma tête cette chevelure que la flamme ravage. Vois l'épaisse fumée qui obscurcit mon front ; vois ces cendres ardentes qui me couvrent. Est-ce donc là le prix de ma fertilité, l'honneur que tu réservais à mes travaux ? ai-je mérité ce traitement barbare, parce que, tous les ans, je souffre que la charrue et la bêche déchirent mon sein ? parce que je fournis des pâturages aux animaux, des aliments et des fruits aux hommes, et l'encens qui sert au culte des dieux. Mais quand j'aurais mérité de périr, que t'ont fait les ondes, et quel est le crime de ton frère ? d'où vient que les mers, dont l'empire fut son partage, décroissent et s'éloignent plus encore des régions de l'éther ? Mais si mon infortune et la sienne ne peuvent te toucher, crains au moins pour les cieux, où tu règnes. Vois les deux pôles fumants ; et si le feu les consume, les palais célestes s'écrouleront. Vois Atlas haletant, soutenir, avec peine, sur ses épaules, l'axe du monde embrasé. Et si les mers, si la terre, si les cieux sont détruits par les flammes, tout rentrera confondu dans l'ancien chaos. Dérobe donc à l'incendie ce qu'il a épargné, et veille enfin au salut de l'univers."

En achevant ces mots, la Terre oppressée, ne pouvant plus soutenir l'air brûlant qu'elle respire, ni continuer ses plaintes, retire sa tête dans son sein, et la cache dans les antres les plus voisins de l'empire des morts.

[304] Cependant Jupiter prend à témoin les dieux et le Soleil lui-même, que l'univers va périr, s'il ne se hâte de prévenir sa ruine. Soudain il s'élève au plus haut des cieux. C'est de là qu'il rassemble les nuages, et qu'il les épanche sur la terre ; c'est de là qu'il fait gronder et qu'il lance au loin ses foudres vengeurs ; mais il ne trouve alors ni nuages à répandre, ni pluies à faire tomber sur la terre embrasée. Il saisit sa foudre, et la lance avec force sur l'imprudent Phaéthon. Du même coup le dieu le chasse de son char et de la vie ; et par le feu même il éteint les feux qui dévorent l'univers. Les coursiers du Soleil s'épouvantent ; ils bondissent en sens contraire, et les freins sont rompus. Là tombent les rênes abandonnées ; là, l'essieu arraché du timon ; ici, les rayons épars des roues fracassées ; et au loin, les débris du char qui volent en éclats. Phaéthon, dont les feux consument la blonde chevelure, roule en se précipitant, et laisse, dans les airs, un long sillon de lumière, semblable à une étoile, qui, dans un temps serein, tombe, ou du moins semble tomber des cieux. Le superbe Éridan, qui coule dans des contrées si éloignées de la patrie de Phaéthon, le reçoit dans ses ondes, et lave son visage fumant.

[325] Les Naïades de l'Hespérie ensevelissent son corps frappé d'un foudre à trois dards, et gravent ces mots sur la pierre qui couvre son tombeau  : "Ici gît Phaéthon, qui voulut conduire le char de son père. S'il échoua dans une si grande entreprise, il périt glorieusement pour avoir beaucoup osé".

Cependant le Soleil, pleurant la perte de son fils, se couvrit d'un voile sombre ; et l'on dit même que le monde, un jour entier privé de sa lumière, ne fut éclairé que par les feux de l'incendie ; ainsi ce grand désastre eut du moins alors son utilité.

Les Héliades.
(II, 333-366).

Dès que Clymène, livrée à sa douleur profonde, eut exhalé, dans les larmes, toutes les plaintes que l'extrême malheur peut inspirer, elle meurtrit son sein ; et courut, les cheveux épars, de contrée en contrée, pour chercher les restes de son fils. Enfin elle les trouve ensevelis sur des bords étrangers. Là, prosternée, à peine a-t-elle lu son nom gravé sur le marbre, elle arrose le marbre de ses pleurs ; elle le presse sur son sein comme pour réchauffer les cendres qu'il renferme.

Le deuil des soeurs de Phaéthon pouvait seul égaler le deuil de leur mère. Gémissantes et frappant leur sein, elles remplissent l'air de cris superflus et de plaintes que leur frère ne peut plus entendre. Nuit et jour elles l'appellent, et restent penchées sur son tombeau.

[344] Déjà Phébé avait quatre fois renouvelé son croissant, elles pleuraient encore (car leur douleur était devenue une longue habitude).Un jour que Phaéthuse, l'aînée des Héliades, venait de se prosterner au pied du tombeau, elle se plaignit que ses pieds se raidissaient. La belle Lampétie, qui s'élançait pour la secourir, se trouve arrêtée par des racines naissantes. La troisième veut s'arracher les cheveux, et ce sont des feuilles qui remplissent ses mains. L'une s'écrie que son corps devient un arbre, l'autre, que ses bras s'étendent en rameaux ; et tandis que ce prodige les étonne, une écorce légère les embrasse, et montant par degrés, emprisonne leurs coeurs, leur sein, leurs épaules, leurs bras. Leur bouche encore libre, appelait, invoquait leur mère. Mais que peut-elle, hélas ! que courir, de l'une à l'autre, et les embrasser dans son désespoir. Vainement essaie-t-elle de les débarrasser de l'écorce qui les couvre. Elle rompt les tendres rameaux qui s'attachaient à leurs bras ; mais des gouttes de sang en sortent comme d'une blessure  : "Ô ma mère, arrêtez, s'écrie chacune de celles qu'elle a touchées, arrêtez ! épargnez-nous ! En blessant ces rameaux, c'est notre corps que vous déchirez. Adieu ! c'en est fait, adieu"... et l'écorce, s'élevant au-dessus de leurs têtes, presse et retient leurs paroles captives.

Mais, sous des formes nouvelles, leurs larmes coulent encore ; durcies par le soleil, elles distillent en ambre de leurs rameaux naissants, et tombent dans l'Éridan rapide, qui les recueille pour en parer les dames du Latium.

Cygnus.
(II, 367-400).

Le fils de Sthénélus, Cygnus, fut témoin de ce prodige nouveau. Quoiqu'il te fût uni par le sang, du côté de ta mère, ô Phaéthon ! il l'était encore davantage par les noeuds de l'amitié. Il avait quitté son empire ; car il régnait sur les villes et sur les peuples de la Ligurie. Les cris de sa douleur retentissaient dans les riantes campagnes que baigne l'Éridan, à travers les arbres qui bordent son rivage, et dont tes soeurs venaient d'accroître le nombre. Soudain sa voix change et s'affaiblit. Des plumes blanches remplacent ses cheveux blancs. Son col, loin de son sein, se prolonge ; des membranes de pourpre unissent ses doigts ; un éclatant duvet couvre ses flancs. Sa bouche devient un bec arrondi ; Cygnus enfin est un oiseau  : mais, timide, il n'ose s'élever dans les airs. Il semble craindre Jupiter, et la foudre injustement lancée sur son ami. Il nage dans les lacs ; il cherche les étangs, et ne se plaît que dans l'élément à la flamme contraire.

[381] Cependant le Soleil pâle et sans éclat, tel qu'il nous paraît quand il est éclipsé, déteste la lumière, et le jour, et lui-même. Tout entier à sa douleur, et dans le courroux qui le transporte, il refuse son ministère au monde  : "Assez longtemps, dit-il, ma vie a été une tâche pénible. Je me lasse de tant de travaux, depuis le commencement des siècles sans cesse renouvelés, et toujours sans récompense. Qu'un autre désormais conduise mon char ; et s'il n'en est point qui le puisse ; si tous les dieux avouent leur impuissance  : eh bien ! que Jupiter lui-même saisisse les rênes ; du moins quand il les régira, ses mains laisseront reposer ses foudres si fatales aux pères. Alors il éprouvera la terrible audace de mes coursiers enflammés. Il verra s'ils méritent la mort ceux qui n'ont pu les gouverner !"

Il dit, et tous les dieux s'assemblent autour de lui. Ils le conjurent de ne pas abandonner l'univers aux ténèbres. Jupiter lui-même excuse son tonnerre ; et bientôt, parlant en maître, il ajoute aux prières ses ordres absolus. Phébus rassemble ses coursiers emportés, dont la terreur agite encore les flancs. Il les dompte, il les frappe, il les presse ; il leur reproche la mort de son fils, et s'en venge sur eux.

Callisto.
(II, 401-496).

Cependant le grand Jupiter parcourt la vaste enceinte des cieux ; il examine si les flammes n'ont point atteint quelques parties de la voûte azurée. Après avoir reconnu qu'elle conserve toute sa force et sa première stabilité, il abaisse ses regards sur la terre ; il considère les désastres que les hommes ont soufferts. Mais c'est l'Arcadie qui devient le premier objet de ses soins. Il lui rend ses fontaines et ses fleuves, qui avaient cessé de couler. Il revêt la terre de nouveaux gazons, les arbres d'un second feuillage, et il ordonne aux forêts dépouillées de reprendre leur parure. Mais tandis qu'il va, revient, occupé de ces soins, une nymphe de Nonacris a fixé ses regards, et soudain l'amour enflamme ses désirs.

Callisto ne filait point, sous ses doigts délicats, la toison des brebis ; elle n'occupait point ses loisirs à varier la forme et les tresses de ses cheveux ; mais dès qu'une agrafe légère avait attaché son léger vêtement ; dès qu'une bandelette blanche avait négligemment relevé ses cheveux, ses mains s'armaient de l'arc ou du javelot ; elle volait à la suite de Diane. Nulle nymphe du Ménale ne fut plus chère à cette déesse. Mais est-il une faveur durable et sans fâcheux retours ?

[417] Le soleil, dans le haut des airs, avait déjà franchi la moitié de sa carrière. La nymphe était entrée dans une forêt que les siècles avaient respectée. Là, elle détend son arc, se couche sur le gazon, et repose, sur son carquois, sa tête languissante. Jupiter la voyant fatiguée, seule et sans défense  : "Du moins, dit-il, Junon ignorera cette infidélité ; ou, si elle en est instruite, que m'importent, à ce prix, ses jalouses fureurs" ? Soudain il prend les traits et les habits de Diane  : "Ô nymphe, la plus chérie de mes compagnes, demande-t-il, sur quelles montagnes avez-vous chassé aujourd'hui ?". Callisto se lève, et s'écrie  : "Je vous salue, ô divinité que je préfère à Jupiter, et qu'en sa présence même, j'oserais mettre au-dessus de lui" ! Le dieu l'écoute, et sourit. Il s'applaudit en secret de se voir préféré à lui-même. Il l'embrasse, et ses baisers brûlants ne sont pas ceux d'une chaste déesse. La nymphe allait raconter dans quels lieux la chasse avait conduit ses pas. De nouveaux embrassements arrêtent sa réponse, et Jupiter enfin se fait connaître par un crime. Callisto se défend autant qu'une femme peut se défendre. Ô Junon ! que ne vis-tu ses efforts ! elle t'aurait paru digne de pardon. Elle combattait encore ; mais quelle nymphe peut résister à Jupiter ? Après sa victoire, le dieu remonte dans les cieux. Callisto déteste les bois témoins de sa honte ; elle s'en éloigne, et peu s'en faut qu'elle n'oublie et son carquois, et ses traits, et son arc qu'elle avait suspendu.

[441] Cependant Diane, suivie du choeur de ses nymphes, et fière du carnage des hôtes des forêts, paraît sur les hauteurs du Ménale ; elle aperçoit la nymphe, l'appelle ; et la nymphe s'enfuit  : elle craint de trouver encore Jupiter sous les traits de Diane. Bientôt voyant s'avancer les nymphes de la déesse, elle cesse de craindre, revient, et se mêle à leur suite. Mais qu'il est difficile que les secrets du coeur ne soient pas trahis par les traits du visage ! À peine Callisto lève-t-elle ses yeux attachés à la terre. Elle n'ose plus, comme autrefois, prendre sa place à côté de la déesse, ou marcher à la tête de ses compagnes. Elle garde le silence ; elle rougit, et sa confusion annonce l'outrage fait à sa pudeur. Diane, si elle n'eût été vierge, eût facilement aperçu sa honte ; mais ses nymphes, dit-on, purent la reconnaître.

Phébé renouvelait, dans les cieux, son neuvième croissant, lorsque la déesse des forêts, fatiguée de la chaleur du jour, entra dans un bocage sombre, où serpentait, avec un doux murmure, un ruisseau roulant ses flots paisibles sur un sable léger. Elle admire la fraîcheur de cette retraite ; et de ses pieds effleurant la surface limpide  : "Puisque, dit-elle, nous sommes loin des profanes regards des mortels, baignons-nous dans cette onde qui semble nous inviter". Callisto rougit ; les nymphes détachent leurs vêtements légers. Callisto hésite ; et comme elle tardait encore, ses compagnes découvrent sa honte en découvrant son sein. Confuse, interdite, elle cherchait à se faire un voile de ses mains  : "Fuis loin d'ici, s'écria la déesse indignée, fuis ! et ne souille point ces ondes sacrées". Alors elle lui commande de s'éloigner des nymphes qui forment sa cour.

[466] Depuis longtemps l'épouse du dieu qui lance la foudre connaissait l'aventure de Callisto ; mais elle avait renvoyé sa vengeance à des temps plus favorables ; maintenant ils étaient arrivés. Arcas était déjà né de la nymphe sa rivale. Elle n'eut pas plutôt jeté ses regards sur cet enfant, que, transportée de colère, elle s'écria  : "Malheureuse adultère, fallait-il donc que ta fécondité rendît plus manifestes et le crime de Jupiter et la honte de sa compagne ! Mais je serai vengée, et je te ravirai cette beauté fatale dont tu es si fière, et qui plut trop à mon époux."

[476] Elle dit, et saisissant la nymphe par les cheveux qui couronnent son front, elle la jette et la renverse à terre. Callisto suppliante lui tendait les bras, et ses bras se couvrent d'un poil noir et hérissé. Ses mains se recourbent, s'arment d'ongles aigus, et lui servent de pieds ; sa bouche, qui reçut les caresses de Jupiter, s'élargit hideuse et menaçante. Et voulant que ses discours et ses prières ne puissent jamais attendrir sur ses malheurs, Junon lui ravit le don de la parole. Il ne sort, en grondant, de son gosier, qu'une voix rauque, colère, et semant la terreur. Callisto devient ourse ; mais, sous cette forme nouvelle, elle conserve sa raison. Des gémissements continuels attestent sa douleur ; et levant, vers le ciel, les deux pieds qui furent ses deux mains, elle sent l'ingratitude de Jupiter, et ne peut l'exprimer. Combien de fois, n'osant demeurer seule dans les forêts, erra-t-elle autour de sa maison et dans les champs qui naguère étaient son héritage ! combien de fois fut-elle poussée, par les cris des chiens, à travers les montagnes ! Celle dont la chasse avait été l'exercice habituel, fuyait épouvantée devant les chasseurs. Souvent l'infortunée, oubliant ce qu'elle était elle-même, se cacha tremblante à la vue des bêtes féroces ; ourse, dans les montagnes, elle craignait les ours ; elle évitait les loups, et Lycaon son père était au milieu d'eux.

Arcas.
(II, 496-530).

Arcas, ignorant le destin de sa mère, avait vu son quinzième printemps. Un jour que, poursuivant les hôtes des forêts, il avait tendu ses toiles dans la forêt d'Érymanthe, il rencontre sa mère, qui s'arrête à sa vue et paraît le reconnaître. Il s'étonne, il recule, il craint les regards immobiles de l'ourse toujours fixés sur lui. Elle le suit ; elle cherche à l'approcher ; et déjà, d'un trait mortel, il allait percer ses flancs, lorsque Jupiter, arrêtant son bras, prévient un parricide ; et commandant aux vents légers d'enlever rapidement, dans le vague des airs, et la mère et le fils, il les place dans le ciel, où ils forment deux astres voisins.

[508] Junon frémit en voyant sa rivale briller à la voûte des cieux. Elle descend dans la mer au palais de Téthys et du vieil Océan, dont les dieux mêmes respectent la majesté  : "Vous me demandez, dit-elle, pourquoi, reine de l'Olympe, j'ai quitté les régions éthérées, et je suis descendue en ces lieux  : une autre règne à ma place, dans le ciel. Accusez-moi d'imposture, si, lorsque la nuit aura répandu ses ombres dans l'univers, vous ne voyez briller, auprès du plus petit et du dernier cercle qui environne le pôle du monde, deux astres, nouvelles divinités des cieux, et de ma honte éternels monuments. Ah ! qui désormais pourrait craindre d'offenser Junon ? Qui voudra redouter ma colère, lorsque, seule des dieux, je sers et je fais triompher ceux à qui j'ai voulu nuire ? Eh ! voilà donc comment j'ai su me venger ! Oh ! combien grande est ma puissance ! Par moi punie, ma rivale cesse d'être femme  : elle devient déesse ! et c'est ainsi que je châtie le crime ! et tel est donc mon suprême pouvoir ! Que Jupiter lui rende encore sa première beauté ! qu'il la dépouille de la forme hideuse dont je l'ai revêtue, et qu'il fasse pour elle ce qu'il a déjà osé pour la soeur de Phoronée ! Et pourquoi, me chassant de son lit, ne la mettrait-il point à ma place ? pourquoi ne deviendrait-il pas le gendre de Lycaon ? Ah ! si vous êtes sensibles à l'outrage fait à une déesse dont l'enfance fut confiée à vos soins, repoussez, du sein des vastes mers, ces deux astres nouveaux qu'un adultère a placés dans les cieux ; et ne souffrez pas que, par eux, soit souillée la pureté des flots soumis à votre empire".

Le corbeau.
(II, 531-541).

Les dieux de la mer exaucent la prière de la fille de Saturne ; elle remonte sur son char rapide, traîné par des paons, dont la queue, depuis la mort récente d'Argus, étalait le nouvel éclat de ses yeux. C'est ainsi que, dans le même temps, Corbeau trop indiscret, tes plumes devinrent noires, de blanches qu'elles étaient auparavant. Ton plumage, brillant comme la neige, égalait la blancheur sans tache des colombes. Il ne cédait en rien à celle de l'oiseau vigilant dont les cris devaient un jour sauver le Capitole, à celle du cygne même qui se plaît dans les eaux. Mais ta langue te perdit ; et, pour n'avoir pu te taire, la couleur de l'ébène couvre maintenant ton plumage argenté.

Coronis.
La corneille (II, 542-632)

Nulle beauté, dans la Thessalie, n'effaça celle de Coronis ; Larisse l'avait vue naître. Dieu de Delphes, tu l'aimas, tant qu'elle fut fidèle, ou du moins sans surveillants indiscrets. Mais l'oiseau qui t'est consacré découvrit son inconstance, et voulut la révéler. Inexorable témoin d'une faute cachée, il se hâtait de voler vers son maître. La Corneille babillarde le suit à tire-d'aile ; elle veut savoir le sujet de son voyage ; et l'ayant appris  : "Ton zèle est indiscret, dit-elle ; il te sera funeste. Écoute  : et ne rejette pas mes présages."

[551] "Tu vois ce que je suis ; je vais t'apprendre ce que je fus. Ma fidélité m'a perdue, et je lui dois tout mon malheur. Minerve voulant dérober aux yeux des mortels Érichthon, cet enfant né sans mère, le renferma dans une corbeille d'osier, qu'elle confia, en leur défendant de l'ouvrir, aux trois filles du double Cécrops. Cachée sous l'épais feuillage d'un ormeau, j'observais les trois princesses. Hersé et Pandrose se conformaient aux ordres de la déesse ; mais Aglauros, les raillant sur leur timide obéissance, défit les liens qui fermaient la corbeille, l'ouvrit, et fit voir à ses soeurs un enfant aux pieds de dragon. J'avais tout vu  : je redis tout à la déesse ; mais quel fut le prix de mon zèle ! je perdis sa protection, et désormais elle me préféra l'oiseau funèbre de la nuit. Oiseaux, apprenez, par mon exemple, à ne pas vous perdre par votre indiscrétion. C'est, sans l'avoir recherchée, que j'avais obtenu la faveur de Minerve ; elle peut elle-même te l'apprendre ; et quelque irritée qu'elle soit contre moi, elle ne refusera pas à la vérité ce témoignage.

[569] "On sait que Coronée, célèbre dans la Phocide, m'a donné le jour. J'étais princesse, et recherchée par des princes puissants ; tu vois que je mérite quelque considération  : mais ma beauté me devint funeste. Un jour que, selon ma coutume, j'errais, sur nos rivages, à pas lents et incertains, le dieu des mers me vit et m'aima ; et comme, pour me rendre sensible, il perdait son temps et ses discours flatteurs, il s'irrite, il s'enflamme et me poursuit. Je fuyais abandonnant, le rivage, et je m'épuisais en vain à courir sur des sables mobiles et glissants. J'appelais à mon secours et les dieux et les hommes. Aucun mortel n'entendit ma voix. Mais j'étais vierge ; une vierge prit ma défense. J'élevais au ciel mes bras suppliants, et mes bras commençaient à se couvrir d'un noir duvet. Je voulais rejeter de mon dos la robe qui m'embarrassait dans ma fuite, et déjà des plumes la remplaçant, prenaient racine sur mon dos. Je voulais, de mes deux mains, frapper mon sein découvert ; mais déjà je n'avais plus de mains, et mon sein cessait d'être nu. Je courais, mais le sable ne fatiguait plus mes pieds délicats  : j'étais portée au-dessus de la terre. Bientôt je m'élevai dans les airs ; et je dus à ma chasteté conservée, de devenir la compagne de la chaste Pallas. Mais que me sert cette faveur de la déesse, si Nyctimène, devenu hibou par un crime, me l'enlève et succède à mes honneurs ?

"Cette aventure, si célèbre dans toute l'île de Lesbos, te serait-elle inconnue? Nyctimène osa souiller la couche de son père ; elle fut changée en oiseau ; mais, toujours épouvantée de son forfait, elle se dérobe aux regards, elle fuit la lumière ; elle cache sa honte dans les ténèbres, et les hôtes de l'air, la poursuivant à coups de bec, la chassent devant eux."

[596] Ainsi parla la Corneille  : "Que les malheurs que tu m'annonces, répondit le Corbeau, n'accablent que toi seule ; pour moi, je méprise ces sinistres présages". Il dit, et précipitant son vol, il va raconter à son maître qu'il a surpris Coronis avec un jeune Thessalien. Au récit de la trahison de son amante, le dieu frémit ; il rejette loin de lui le laurier qui couronne sa tête ; ses mains laissent échapper la lyre. Il pâlit ; l'indignation altère son visage ; le courroux le transporte ; il saisit ses armes ordinaires ; il tend son arc terrible, et d'un trait inévitable il perce ce coeur si souvent pressé contre le sien. Coronis jette un cri, arrache le fer de sa blessure, et le sang baigne ses membres délicats  : "Ô Apollon, dit-elle, tu t'es vengé ; mais tu devais attendre que j'eusse mis au monde l'enfant que je porte dans mon sein. Ah ! la mère et le fils périront donc ensemble frappés du même coup ! À peine elle achevait ces mots, sa vie s'écoule avec son sang, et le froid du trépas s'empare de ce corps dont l'âme vient de s'échapper.

[612] Apollon regrette, mais trop tard, sa vengeance. Il se hait lui-même, rougissant d'avoir écouté un rapport téméraire, d'avoir cédé aux mouvements de sa fureur. Il déteste l'oiseau qui a révélé le crime et forcé le châtiment. Il déteste et son arc, et ses flèches, et la main qui s'en servit. Il embrasse le corps pâle et glacé de son amante. Vainement, par des soins tardifs, cherche-t-il à le réchauffer et à vaincre les destins ; vainement encore emploie-t-il tous les secrets d'un art salutaire dont il fut l'inventeur. Il voit enfin s'élever le bûcher dont les flammes vont consumer le corps de son amante. Alors il frappe l'air de ses cris et de ses longs gémissements ; car il ne convient pas que les larmes baignent le visage des immortels. Telle mugit la compagne du taureau, quand elle voit élever en l'air la massue pesante qui doit, en tombant, briser, d'un coup retentissant, la tête de la jeune victime qu'elle nourrit. Apollon répand des parfums sur le corps de son amante, il le presse de ses derniers embrassements ; et un injuste trépas est suivi par de justes douleurs.

Le dieu ne permit pas que le feu dévorât le tendre fruit de ses amours ; il le retira des flammes et du sein de sa mère ; et après l'avoir porté dans l'antre du Centaure Chiron, il punit le Corbeau, qui attendait le prix de son zèle, en lui faisant perdre à jamais la blancheur de son plumage.

Ocyrhoé, Chiron et Esculape.
(II, 633-675).

Cependant le Centaure s'applaudissait d'être le précepteur d'un rejeton des dieux ; et l'honneur de son emploi semblait en adoucir les peines. Un jour il vit venir sa fille aux cheveux blonds, flottant épars sur ses épaules. La nymphe Chariclo lui donna le jour sur les bords d'un fleuve rapide, et la nomma Ocyrhoé. C'était peu pour elle d'avoir appris les secrets de son père. Elle connaissait aussi l'art de lire dans le livre obscur des Destins. En ce moment, agitée de fureurs prophétiques, et pleine du dieu qui l'inspirait sans doute  : "Crois, merveilleux enfant, s'écria-t-elle en fixant le nourrisson de son père, crois pour le salut du monde. Souvent les mortels te seront redevables de la vie. Ton pouvoir ira même jusqu'à les rendre au jour qu'ils auront perdu. Mais les dieux seront jaloux de te voir opérer ce prodige, et la foudre de ton aïeul t'empêchera de le renouveler. Tout dieu que tu es, tu mourras. Tu ne seras plus qu'un corps inanimé ; mais, dans la suite, reprenant ton immortalité, tu redeviendras dieu ; et tu renouvelleras ainsi deux fois ta destinée. Et vous aussi, mon père, vous que je chéris, et qui, par la loi de votre naissance, devez voir des siècles la succession éternelle, vous regretterez de ne pouvoir mourir, alors que tous les poisons de l'hydre, circulant dans vos veines, vous feront souffrir d'horribles douleurs. Mais les dieux attendris vous soumettront à la loi des mortels, et les triples déités couperont le fil de vos jours."

[655] Il lui restait encore d'autres événements à prédire. De profonds gémissements s'échappent de son sein ; les pleurs inondent son visage ; elle s'écrie  : "Le Destin me prévient et m'arrête ; il m'interdit l'usage de la voix. Étais-je donc assez avancée dans les secrets des dieux, pour exciter leur haine et leur vengeance ? Ah ! qu'il m'eût été plus utile d'ignorer l'art de lire dans l'avenir ! Déjà je sens s'évanouir les traits de ma figure. Déjà l'herbe me plaît pour aliment. Un mouvement inconnu m'entraîne dans les campagnes. En cavale changée, je participe de la nature de mon père ; mais pourquoi la métamorphose est-elle entière ? et pourquoi deviens-je tout à fait ce que mon père n'est qu'à demi ?" Telles sont ses plaintes, dont la fin s'exhale en sons inarticulés et confus. Bientôt ce n'est plus la voix d'une femme ; ce n'est pas encore le cri de la cavale, mais la voix d'un homme qui voudrait imiter ce cri. Un instant après, ce sont de véritables hennissements. Les bras d'Ocyrhoé s'agitent sur l'herbe, ses doigts se resserrent, ses ongles s'unissent sous une corne légère ; sa bouche s'agrandit, son col s'allonge ; l'extrémité de sa robe devient une queue flottante ; ses cheveux épars ne sont qu'une épaisse crinière. Sa forme et sa voix étaient changées, et ce prodige fit aussi changer son nom.

Battus.
(II, 676-707).

Le Centaure pleurait, et vainement, dieu de Delphes, il implorait ton secours. Tu ne pouvais changer l'arrêt des Destins ; et, quand tu l'aurais pu, alors absent, sous l'habit d'un pâtre rustique, portant la houlette et enflant des chalumeaux, tu vivais, dans les campagnes de l'Élide et de Messénie. On dit qu'un jour, occupé de tes amours nouveaux et des tendres sons que tu modulais sur ta flûte champêtre, tu laissas tes boeufs s'égarer dans les plaines de Pylos, et que le fils de Maïa, les ayant aperçus, usa de son adresse ordinaire, et les cacha dans les bois d'alentour.

[687] Un vieux pasteur fut seul témoin de ce larcin. Connu dans les campagnes sous le nom de Battus, il gardait, dans les gras pâturages du riche Nélée, ses coursiers destinés aux jeux Éléens. Mercure craignit ce témoin, et voulant le séduire  : "Ami, qui que tu sois, dit-il, le flattant de la main, si, par hasard, quelqu'un t'interrogeait sur ce troupeau, réponds que tu ne l'as pas vu ; et, pour récompenser ton silence et le service que tu me rendras, cette blanche génisse est à toi ; je t'en fais don" ; et il la lui donna. Battus l'ayant reçue  : "Soyez tranquille, dit-il, cette pierre (et il en montrait une) plutôt que moi, révélerait votre larcin". Alors Mercure feignit de s'éloigner ; et bientôt ayant changé de figure et de voix, il revint, et dit  : "Compagnon, n'as-tu pas vu mes boeufs aller vers ces bois ? Ne favorise point, par ton silence, le vol qu'on m'a fait. Aide-moi dans mes recherches, et je te donnerai ce taureau et sa compagne". Le vieux berger ayant comparé les deux récompenses  : "Ils seront, répondit-il, derrière ces montagnes" ; et ils y étaient effectivement. Le petit-fils d'Atlas sourit  : "Tu me trahis, perfide ! s'écria-t-il, et c'est à moi-même que tu me livres". Aussitôt il changea cet homme parjure en une pierre, qu'on appelle aujourd'hui pierre de touche, et qui conserve la vertu de déceler, dans un riche métal, ce qu'il cache de faux.

Aglauros.
(II, 708-751).

Alors le dieu qui porte le caducée, soutenu sur ses ailes, plane sur l'Attique, et découvre la ville de Minerve et les frais ombrages du Lycée. C'était le jour où, selon une coutume antique, de jeunes vierges portaient sur leurs têtes, dans des corbeilles couronnées de fleurs, de pures offrandes au temple de Pallas. Le dieu les aperçoit à leur retour. Il cesse de fendre l'air en avant ; il vole en cercle autour de ces jeunes beautés. Ainsi que le milan rapide, fixant, du haut des airs, les entrailles des victimes, et redoutant les sacrificateurs dont l'autel est entouré, tournoie au-dessus de leurs têtes, n'osant s'éloigner de la proie qu'il espère, et qu'il dévore des yeux, ainsi l'agile Cyllène, volant sur les murs d'Athènes, décrit des cercles dans les airs. Autant Vesper brille parmi les astres de la nuit, autant l'éclat de Vesper est inférieur à celui de Phébé, autant la jeune Hersé surpassait toutes les vierges en beauté. Elle était l'ornement de cette fête et de ses compagnes. Le fils de Jupiter, ébloui de ses attraits, et suspendu dans les airs, s'enflamme, tel que le plomb qui, lancé par la fronde d'un habitant des îles Baléares, s'embrase dans sa course rapide, et trouve, sous les nues, des feux qu'il ne connaissait pas.

[730] Abandonnant la route des cieux, Mercure descend sur la terre. Se confiant dans sa beauté, il ne prend aucun déguisement ; mais il veut que l'art relève ses grâces naturelles. Il arrange ses cheveux ; il prend soin que sa robe développe, en ondoyant, l'or et sa riche broderie ; il fait briller les ailes attachées à ses pieds ; et sa main légèrement balance la baguette qui fait naître le sommeil.

Dans l'intérieur du palais de Cécrops sont trois appartements où brillent l'ivoire. Pandrose, tu occupais celui de la droite ; ta soeur Aglauros avait celui de la gauche ; au milieu était celui d'Hersé. Aglauros ayant la première aperçu le dieu, osa lui demander son nom, et quel sujet l'amenait en ces lieux. Le petit-fils d'Atlas répondit  : "Je suis le fils de Jupiter, et celui qui porte ses décrets à travers les airs. Je ne dissimulerai pas le motif qui m'amène. Soyez seulement fidèle à votre soeur, et ne refusez pas une alliance qui doit vous honorer. C'est Hersé qui m'attire en ce palais. Favorisez, je vous en conjure, les voeux d'un amant."

[748] Aglauros lève sur lui ces yeux avides qu'elle avait osé porter sur le dépôt que Minerve lui confia ; elle exige beaucoup d'or pour le service que le dieu réclame, et l'oblige à sortir du palais.

L'Envie.
(II, 752-832).

Cependant la guerrière Pallas lance sur Aglauros un farouche regard. Elle soupire, et ce profond soupir soulève fortement son sein robuste et son égide redoutable. Elle se souvient que la main profane d'Aglauros a trahi son secret, lorsque, contre la foi donnée, elle découvrit à ses soeurs cet enfant né sans mère, enfanté par le dieu de Lemnos. Elle ne peut souffrir qu'elle se rende agréable à Mercure, qu'elle serve sa soeur, ni qu'elle s'enrichisse de l'or que son avarice a demandé.

Soudain la déesse porte ses pas vers les profondes vallées, où l'Envie a fixé son séjour. C'est un antre horrible, toujours souillé d'un noir venin, où le soleil craint de laisser entrer ses rayons ; où l'haleine des vents ne pénétra jamais ; où règne, avec la tristesse, un froid éternel, et que couvrent les humides ténèbres, et que remplissent d'épais brouillards.

[765] Dès que la déesse des combats est arrivée au seuil de cet affreux palais, elle s'arrête (car il n'est pas permis aux dieux de le franchir). Du bout de sa lance elle frappe les portes, et les portes retentissantes s'ouvrent à l'instant. Elle aperçoit, au fond de l'antre, le monstre qui se nourrit de vipères, aliment de ses noires fureurs. Elle le voit, et détourne les yeux. Abandonnant alors les restes impurs de ses serpents à demi rongés, l'Envie se lève pesamment de la terre, et s'avance d'un pas incertain. À la vue de la déesse brillante de sa beauté et de l'éclat des armes qui la couvrent, elle frémit et soupire.

La pâleur habite sur son affreux visage ; son corps horrible est décharné ; son regard louche est sombre et égaré. Une rouille livide couvre ses dents ; son coeur s'abreuve de fiel, et sa langue distille des poisons. Le rire s'éloigne de ses lèvres, ou ne s'y montre qu'à l'aspect d'une grande infortune. Sans cesse agitée par les soucis vigilants, le sommeil fuit ses paupières ; elle souffre et s'irrite du bonheur des mortels. Elle tourmente ; elle est tourmentée elle-même  : c'est son supplice. La déesse, surmontant l'horreur qu e le monstre lui inspire fait entendre ces mots  : "Verse tes poisons dans l'âme d'une des filles de Cécrops ; Aglauros est son nom. C'est tout ce que j'exige de toi". Elle dit, et soudain, frappant la terre de sa lance, elle s'élève dans les airs.

[787] L'Envie suivant d'un oeil oblique le vol de la déesse, fait entendre quelques murmures confus, et s'afflige du succès même qu'aura pour un autre le mal qu'elle va faire. Elle prend en main son bâton tortueux, hérissé d'épines ; un nuage noir l'enveloppe ; elle part  : et, sur son chemin, les campagnes fleuries se dépouillent ; les gazons et les arbres sont flétris ; et les peuples, et les villes, et les chaumières sont couverts de vapeurs empestées. Enfin se découvre à ses regards la superbe Athènes, où fleurissent les arts, où règnent l'abondance, la paix, et les plaisirs ; et l'Envie pleure de n'apercevoir dans son enceinte aucun sujet de pleurs.

Cependant elle s'introduit dans le palais de Cécrops ; elle exécute les ordres qu'elle a reçus ; et portant sur le sein d'Aglauros sa main que rouillent d'affreux poisons, elle remplit son coeur d'aiguillons recourbés et déchirants. Elle souffle sur elle de noirs venins ; elle en pénètre ses os et ses entrailles ; et pour étendre leur ravage, et pour l'accélérer, elle représente aux yeux d'Aglauros, et sa soeur, et le flambeau d'hymen qui doit s'allumer pour elle, et la beauté du dieu dont l'éclat va rejaillir sur elle. Irritée par ces images, la princesse se sent tourmentée d'une rage inconnue. Elle gémit la nuit, elle gémit le jour ; un feu lent et secret la dévore. Ainsi la glace fond aux rayons d'un soleil peu ardent ; ainsi jalouse du bonheur d'Hersé Aglauros brûle comme ces herbes épineuses qui, sans jeter aucune flamme, se consument lentement en épaisse fumée. Souvent, pour ne pas voir cet hymen, elle invoque la mort ; souvent elle veut dénoncer comme un crime l'amour de Mercure au sévère Cécrops.

[814] Enfin elle s'assied aux portes du palais pour en interdire l'entrée au dieu qui va se présenter. Celui-ci joint vainement aux discours les plus flatteurs les caresses et les prières  : "Cessez, dit-elle, je ne quitterai cette place qu'après votre départ". - "J'y consens volontiers", répond vivement le dieu ; et de son caducée il touche les portes, qui s'ouvrent à l'instant. Aglauros veut se lever ; mais ces parties du corps que nous faisons fléchir pour nous asseoir, saisies d'une pesanteur invincible, ne peuvent se mouvoir. Elle fait d'inutiles efforts pour se redresser. Ses genoux roidis, refusent de plier. Un froid mortel engourdit ses membres, son sang est tari, et ses veines blanchissent. Tel qu'un ulcère incurable, étendant ses ravages, ajoute insensiblement aux parties malades celles qui ne le sont pas ; tel le froid de la mort, par degrés se glissant, pénètre jusqu'au sein d'Aglauros, arrête sa respiration, et ferme en elle les sources de la vie. Elle ne s'efforça point de faire entendre des cris ; et l'eût-elle voulu, sa voix n'aurait plus trouvé de passage. Déjà son col et son visage étaient durcis en pierre. Statue inanimée, elle était assise ; mais souillée des poisons de l'Envie, elle avait perdu sa blancheur.

Europe.
(II, 833-875).

Après s'être ainsi vengé de la jalousie d'Aglauros, Mercure, porté sur ses ailes rapides, abandonne les campagnes que protège Pallas, et remonte au céleste séjour. Jupiter en secret l'appelle, et, sans lui faire connaître l'objet de son nouvel amour  : "Mon fils, dit-il, fidèle messager de mes décrets, que rien ne t'arrête ! vole avec ta vitesse ordinaire, et descends dans cette contrée de la terre qui voit, à sa gauche, les Pléiades et que les peuples qui l'habitent appellent Sidonie. Regarde les troupeaux du roi qui paissent l'herbe sur ces montagnes ; hâte-toi de les conduire sur les bords de la mer."

Il dit  : et déjà, chassés dans la plaine, ces troupeaux s'avançaient vers le rivage où la fille du puissant Agénor venait tous les jours, avec les vierges de Tyr, ses compagnes, se livrer à des jeux innocents.

[846] Amour et majesté vont difficilement ensemble. Le père et le souverain des dieux renonce à la gravité du sceptre ; et celui dont un triple foudre arme la main, celui qui d'un mouvement de sa tête ébranle l'univers, prend la forme d'un taureau, se mêle aux troupeaux d'Agénor, et promène sur l'herbe fleurie l'orgueil de sa beauté. Sa blancheur égale celle de la neige que n'a point foulée le pied du voyageur, et que n'a point amollie l'humide et pluvieux Auster. Son col est droit et dégagé. Son fanon, à longs plis, pend avec grâce sur son sein. Ses cornes petites et polies imitent l'éclat des perles les plus pures ; et l'on dirait qu'elles sont le riche ouvrage de l'art. Son front n'a rien de menaçant ; ses yeux, rien de farouche ; et son regard est doux et caressant. La fille d'Agénor l'admire. Il est si beau ! Il ne respire point les combats. Mais, malgré sa douceur, elle n'ose d'abord le toucher. Bientôt rassurée, elle s'approche et lui présente des fleurs. Le dieu jouit ; il baise ses mains, et retient avec peine les transports dont il est enflammé.

[864] Tantôt il joue et bondit sur l'émail des prairies ; tantôt il se couche sur un sable doré, qui relève de son corps la blancheur éblouissante. Cependant Europe moins timide, porte sur sa poitrine une main douce et caressante. Elle pare ses cornes de guirlandes de fleurs. Ignorant que c'est un dieu, que c'est un amant qu'elle flatte, elle ose enfin se placer sur son dos.

Alors le dieu s'éloignant doucement de la terre, et se rapprochant des bords de la mer, bat d'un pied lent et trompeur la première onde du rivage ; et bientôt, fendant les flots azurés, il emporte sa proie sur le vaste océan. Europe tremblante regarde le rivage qui fuit ; elle attache une main aux cornes du taureau ; elle appuie l'autre sur son dos ; et sa robe légère flotte abandonnée à l'haleine des vents.

 


À Paris, chez les éditeurs, F. Gay, Ch. Guestard, Quatre tomes, 1806.

 Textes critiques

 Textes antiques