LES MÉTAMORPHOSES

Livre IX.

1806

OVIDE

Traduction nouvelle avec le texte latin, suivie d'une analyse de l'explication des fables, de notes géographiques, historiques, mythologiques et critiques par M. G. T. Villenave ; ornée de gravures d'après les dessins de MM. Lebarbier, Monsiau, et Moreau.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/08/2017 à 23:16:19.



LIVRE IX

ARGUMENT. Achéloüs vaincu par Hercule. Corne d'abondance. Mort du centaure Nessus. Hercule mis au rang des Immortels. Métamorphoses de Galanthis en belette ; de Dryope en arbre ; de Biblis en fontaine. Iolaüs déjà vieux retrouve sa jeunesse. Changement de sexe dans Iphis.

ACHÉLOÜS ET HERCULE.
(IX, 1-97).

Cependant Thésée veut connaître la cause de l'outrage fait au front d'Achéloüs. Le fleuve de Calydon soupire, et relevant ses longs cheveux négligés sur un front couronné de roseaux  : "Que me demandez-vous ? dit-il ; et quel est le vaincu qui ne souffre à parler de sa défaite ? J’en parlerai pourtant, puisqu’il s'agit d'une entreprise où il fut moins honteux de succomber que glorieux d'avoir osé combattre. Le grand nom de mon vainqueur me console de ma disgrâce.

[8] "Peut-être avez-vous entendu parler de Déjanire. Aucune mortelle ne l'égalait en beauté. Elle fut l'objet des voeux d'un grand nombre d'amants. Je parus avec tous mes rivaux dans le palais de son père  : "Accepte-moi pour gendre, m’écriai-je, ô fils de Parthaon " ! Hercule fait la même demande, et tous les prétendants se retirent. Je reste seul avec le héros. il alléguait pour titre le sang de Jupiter, la renommée de ses travaux, tous les dangers dont Junon menaça sa vie, et qu'il eut la gloire de surmonter.

"Un dieu, dis-je à mon tour, pourrait-il sans honte céder à un mortel (car Alcide n'était pas encore assis au rang des dieux) ? Je suis le roi des eaux qui, dans leur cours sinueux, arrosent votre empire. En moi vous n'aurez point un gendre venu vers vous d'un rivage étranger. J'habiterai dans vos états ; j’en fais moi-même partie. Mes voeux seraient-ils donc rejetés parce que Junon ne me hait pas, et qu'elle ne m'impose ni supplices, ni travaux ? Et toi, rival orgueilleux, tu te vantes d'être le fils d'Alcmène ; mais ou Jupiter n'est pas ton père, ou il l'est par un crime. En lui attribuant ta naissance, tu déshonores celle qui te donna le jour. Choisis, ou d'être un imposteur, en soutenant la fable de ton origine, ou de publier toi-même la honte de ta mère."

[27] "Tandis que je parlais, Alcide me regardait d’un oeil enflammé ; et maîtrisant à peine la fureur qui l’anime, il répond  : "Je sais me battre, et non discourir. Tu peux me vaincre par ta langue, je triompherai de toi par mon bras " ; et soudain, il s'apprête au combat. Après mes superbes discours, pouvais-je reculer ? Je rejette ma robe verdoyante ; déjà mes muscles sont tendus, mes poings arrondis ; et, lutteur intrépide, j'attends mon ennemi.

"À pleines mains de poussière il me couvre. Je jette en même temps sur lui un sable léger. Soudain il me presse de toutes parts ; tantôt à la tête, tantôt aux flancs, il me saisit, ou semble me saisir. Défendu par mon poids, je résiste et rends ses efforts inutiles. Je suis comme un rocher qui, battu par les flots en courroux, reste immobile, par sa masse affermi. Nous nous éloignons pour reprendre haleine ; nous nous rapprochons avec une nouvelle ardeur. Résolus de ne plus reculer, nous tenons ferme sur l'arène. Mes pieds touchent ses pieds, mes doigts ses doigts ; mon front heurte son front. Tels j'ai vu deux taureaux fougueux s'entrechoquer dans la plaine, tandis que la génisse, prix du combat, paisible attend son superbe vainqueur. Les troupeaux regardent avec effroi cette lutte terrible, incertains auquel des deux rivaux appartiendra l'empire du bocage.

[50] "Trois fois, mais sans succès, Hercule veut délivrer sa poitrine, que sur la mienne je tiens fortement pressée. Par un quatrième effort, il me repousse, dégage ses bras ; et soudain (puisque je dois tout dire), il me surprend, me retourne, s'élance sur mon dos, et (vous pouvez m'en croire, je ne cherche point dans ce récit une gloire vaine) je crus sentir sur tout mon corps le poids d'une montagne. Inondé de sueur, j'arrache enfin mes bras des noeuds que ses bras nerveux formaient autour de moi. Il me presse sans relâche ; épuisé de lassitude, je ne puis reprendre haleine. Il me saisit à la gorge  : je chancèle, je touche du genou la terre, et je mords la poussière.

J'allais succomber dans cette lutte inégale. J'appelle la ruse à mon secours, et, sous les traits d'un énorme serpent, je veux tromper et vaincre mon rival. En longs anneaux mon corps roule et s'élance. Ma langue brille armée d'un triple dard, et fait entendre d'horribles sifflements.

[66] Le héros sourit, et se moquant de mon artifice  : "Achéloüs, dit-il, ce fut un des jeux de mon berceau d’étouffer des serpents. Quand tu les surpasserais tous en grandeur, pourrais-tu te comparer à l'hydre que je domptai dans les marais de Lerne ? Elle tirait de nouvelles forces des coups que je lui portais. Dragon aux cent têtes, quand j'en abattais une, elle était sur-le-champ remplacée par deux autres plus terribles encore. Je domptai ce monstre, qui, toujours entier, se multipliait sous le fer, devenait plus terrible par ses défaites, et il expira sous l'effort de mon bras. Qu'oses-tu donc prétendre, lorsque te cachant sous la forme vaine d'un serpent, tu veux employer contre moi des armes qui te sont étrangères ?"

"Il dit  : ses doigts saisissent mon cou, le meurtrissent, et je me sens pressé comme par des tenailles. Je fais de vains efforts pour m'échapper. Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m'en restait une troisième à prendre  : c'était celle d'un taureau puissant ; je la revêts, et je recommence le combat. Hercule se porte sur mes flancs, jette autour de mon cou ses bras nerveux  : je l'entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit, saisit de mon front la corne menaçante, me courbe, me renverse à ses pieds, me roule sur l'arène. Ce n'était pas assez  : tandis qu'il me tient par les cornes, il en rompt une, et l'arrache de mon front. Les Naïades l’ayant remplie de fruits et de fleurs, la consacrèrent, et elle devint la corne d’abondance".

[89] "Le dieu finissait le récit de ces combats, lorsque, semblable à Diane, une des Nymphes qui le servent s'avance, la robe retroussée et les cheveux flottants. Elle apporte cette corne féconde, et par elle de tous les trésors de Pomone couronne le banquet.

Cependant la Nuit a replié ses voiles sombres ; et dès que les premiers rayons du Soleil éclairent la cime des coteaux, Thésée et ses compagnons partent, sans attendre que le fleuve débordé roule ses flots tranquilles et soumis. Achéloüs replonge dans l'onde son front désarmé..

NESSUS ET DÉJANIRE.
(IX, 98-133).

Le souvenir de son malheur l'afflige encore ; cependant, sous des couronnes de saule et de roseaux, il peut du moins déguiser son injure.

Mais toi, farouche Nessus, qui aimas aussi la belle Déjanire, tandis que tu fuyais avec elle, Hercule t'atteignit d'une flèche rapide, et tu péris victime de ton amour. Le fils de Jupiter retournait aux murs thébains avec sa nouvelle épouse ; il était arrivé sur les bords de l'impétueux Événus, qui, grossi par les pluies d'hiver, roulant ses flots tournoyants, opposait aux voyageurs sa terrible barrière. Tranquille pour lui-même, le héros tremblait pour Déjanire. Nessus se présente ; fier de sa force, et connaissant tous les gués du fleuve  : "Alcide, dit-il, confiez à mes soins la fille d’Oenée ; je la porterai sur l’autre rive, tandis que, surmontant les flots, vous pourrez nous rejoindre à la nage."

[111] Hercule lui remet son épouse pâle de crainte, redoutant et le fleuve et le Centaure qui la portait. Alors le héros, chargé de son pesant carquois et de la peau du lion de Némée (car sur le bord opposé il avait déjà jeté son arc et sa massue)  : "Si des fleuves, dit-il, m'ont cédé la victoire, osons les vaincre encore."

Il ne balance plus, et, sans chercher l'endroit où l'onde a moins de violence, il lutte contre ses efforts  : il les surmonte ; et déjà il était sur l'autre rive ; il relevait son arc, lorsqu'il en tend les cris de Déjanire. Nessus ravissait le dépôt, qui lui fut confié  : "Arrête, crie Hercule  : où t'entraîne une téméraire confiance dans ta course rapide ? C'est à toi que je parle, centaure Nessus  : arrête, et respecte mon bien ; et si, sans égard pour moi, tu persistes dans ton dessein, que la roue infernale de ton père t'apprenne du moins à éviter des amours criminelles ! En vain tu prétends m'échapper ; en vain tu comptes sur la vitesse de tes pieds  : ce n'est pas avec les miens que je songe à t'atteindre, mais c'est avec mon arc et ce trait qui va te frapper ". Il dit  : l'arc siffle, et le trait a suivi sa parole ; il atteint le Centaure fuyant, perce son dos, et traverse son sein  : Nessus avec effort le retire. Le sang jaillit de sa double blessure, et se mêle aux poisons de l'hydre dont le dard est souillé  : "Ah ! du moins, dit-il en lui-même, ne mourons pas sans vengeance" ! Et il donne à Déjanire sa tunique ensanglantée, comme un don précieux qui peut fixer le coeur de son époux.

MORT D'HERCULE.
(IX, 134-210).

Plusieurs années s'écoulèrent. Les grands travaux d'Alcide avaient rempli la terre de sa gloire et fatigué la haine de Junon. Vainqueur du roi d'Oechalie, le héros préparait un sacrifice à Jupiter, quand la déesse aux cent voix, qui se plaît à mêler la fiction à la vérité, et s'accroît par ses mensonges, messagère indiscrète, vient t'annoncer, ô Déjanire, que ton époux infidèle est retenu auprès d'Iole par un indigne amour.

Déjanire aimait, elle fut crédule. Effrayée du bruit de ces nouvelles amours, elle pleure, et ses larmes nourrissent d'abord sa douleur. Mais bientôt  : "Pourquoi pleurer, dit-elle ? ma rivale triomphera de mes pleurs. Elle approche  : hâtons-nous. Employons, tandis qu'il en est temps, quelque moyen nouveau ; et qu'une autre n'occupe pas encore le lit de mon époux. Dois-je me plaindre ou, me taire, retourner à Calydon, ou rester en ces lieux ? abandonnerai-je ce palais pour n'être pas un obstacle à des feux criminels ? Non, je dois me souvenir, ô Meléagre ! que je suis ta soeur. Peut-être préparé-je un crime ! peut-être, en perçant le sein de ma rivale, ma vengeance y montrera-t-elle ce que peut dans sa fureur une femme outragée !"

[152] Son âme flotte incertaine entre mille projets ; elle s'arrête enfin à celui d'envoyer au héros la robe que le Centaure a teinte de son sang, et qui rallumera des feux peut-être mal éteints. Elle confie ce tissu à Lichas, qui n'en connaît point le danger. Imprudente ! elle ignore elle-même qu'il doit bientôt rouvrir la source de ses pleurs. Infortunée ! elle ordonne à Lichas, elle le prie de porter à son époux ce funeste présent. Il le reçoit sans défiance, et du venin de l'hydre il couvre ses épaules. Il versait sur des feux nouvellement allumés l'encens qui montait, avec sa prière, au trône de Jupiter ; il faisait des libations de vin sur le marbre de l'autel. Soudain les feux sacrés échauffent le venin qui circule dans ses veines, et pénètre tout son corps. Quelque temps la grande âme d'Alcide souffre sans gémir un mal si violent ; mais enfin, vaincu par la douleur, il repousse l'autel, et remplit de ses cris terribles les forêts de l'Oeta.

[166] Il veut soudain rejeter cette robe fatale ; mais partout où il la déchire, il déchire sa chair ; et, sans horreur, peut-on le raconter ! Ce tissu s'attache à son corps, il se colle à sa peau ; Alcide ne peut l'arracher sans dépouiller ses muscles, sans laisser à nu ses grands ossements. Son sang frémit et bouillonne comme l'onde froide où l'on plonge un fer ardent. Un poison brûlant le consume. Toujours agissants, des feux avides dévorent ses entrailles. De tous ses membres coule une sueur livide. On entend pétiller ses nerfs ; la moelle de ses os se fond et s'évapore. Enfin, levant au ciel ses bras  : "Ô Junon, jouis, s'écrie-t-il, jouis de mon malheur. Barbare ! vois du haut de l'Olympe ces horribles tourments, et repais de mes douleurs ton coeur impitoyable. Ou, si je puis être un objet de pitié pour mes ennemis même (car je sais trop que tu me hais), achève ; arrache-moi une vie qui m'est odieuse, qui fut destinée à tant de travaux, et toujours par toi si cruellement poursuivie ! La mort est un bienfait que je te demande ; il sera digne de ta haine pour moi.

[182] "Eh ! quoi, suis-je donc le vainqueur de Busiris, qui, du sang des étrangers, souillait les temples de Jupiter ? Est-ce bien moi qui étouffai dans mes bras le terrible Antée, en lui faisant perdre terre, et l'arrachant ainsi aux secours que lui donnait sa mère ? Eh ! quoi, ni les trois corps du pasteur d'Ibérie, ni la triple gueule du gardien des Enfers, n'ont pu effrayer mon courage ! Sont-ce ces mains qui brisèrent les cornes du taureau des Crétois ? L'Élide a-t-elle vu mes travaux ? les ondes du Stymphale et la forêt de Parthénie en ont- elles été témoins ? Zst-ce moi qui, sur les bords du Thermodon, enlevai le bouclier d'or de l'Amazone et les fruits de l'arbre que gardait le dragon vigilant ? sont-ce là ces bras qui triomphèrent des Centaures, qui terrassèrent l'affreux sanglier dans les champs d'Arcadie, et l'hydre aux têtes renaissantes sous le fer qui les faisait tomber ?

[194] "Ainsi qu'à leur maître farouche, n'ai-je pas donné la mort aux coursiers de la Thrace nourris de sang humain, et dont les entrailles étaient remplies de membres déchirés ? Voici ces bras qui ont étouffé le lion de Némée ! voici cette tête qui du ciel soutint le fardeau ! J'ai lassé la haine de Junon sans me lasser jamais. Mais enfin elle m'envoie un nouvel ennemi que mon courage ne peut dompter, contre lequel mes traits sont impuissants. Un feu dévorant erre dans mon sein, s'allume dans mes veines, et me consume tout entier. Et cependant le cruel Eurysthée est heureux ! et les mortels osent croire qu'il existe des dieux" ! Il dit, et prend sa course dans les bois de l'Oeta, tel qu'un tigre qui porte en ses flancs le javelot qui le déchire, et dans sa furie cherche le chasseur tremblant qui l'a blessé. Tantôt vous l'eussiez vu gémissant de douleur, ou frémissant de rage ; tantôt s'efforçant d'arracher ses funestes vêtements ; tantôt déracinant, brisant les arbres dans sa colère, et s'irritant contre les monts qui retentissent de ses cris ; tantôt enfin, levant des bras suppliants vers le ciel où règne son père.

LICHAS.
(IX, 211-238).

Bientôt il aperçoit Lichas, qui, saisi de frayeur, se cache dans le creux d'un rocher ; et la douleur armant toute sa rage  : "N'est-ce pas toi, s'écria-t-il, toi, Lichas, qui m'apportas ce présent homicide ? n'es-tu pas la cause de ma mort ?" Lichas tremble, pâlit, et d'une voix timide veut s'excuser en vain. Tandis qu'il parle, et qu'aux pieds d'Alcide il veut embrasser ses genoux, Alcide le saisit, et le faisant trois fois tourner en cercle dans les airs, avec plus de force que la baliste n'élance au loin la pierre, il le jette dans l'Eubée.

Suspendu dans l'espace, Lichas s'endurcit. Comme on dit que la pluie, par le froid condensée, en neige s'épaissit, forme des corps sphériques, et tombe en grêle sur la terre  : ainsi lancé par un bras puissant, si l'on en croit l'antiquité, Lichas, que glace la terreur, et dont les membres ont perdu tout principe humide, est changé en rocher. C'est maintenant, dans les flots de l'Eubée, un écueil qui conserve les traits de la figure humaine. Le nocher craint d'y porter ses pas, comme s'il était encore sensible, et l'appelle Lichas. Toi cependant, illustre fils de Jupiter, tu prépares ton bûcher, tu rassembles ces antiques troncs que ton bras a déracinés. Tu remets au fils de Péan ton arc, ton immense carquois, et tes flèches, qui doivent une seconde fois trouver les destins d'Ilion ; et tandis que cet ami fidèle allume par ton ordre les feux qui vont te consumer, tu te places sur ce lit funèbre qu'ils embrasent, où tu étendis la peau du lion de Némée, où ta tête repose sur ta forte massue  : et ton air est serein, comme si, couronné de fleurs, tu venais, heureux convive, prendre la coupe du festin.

APOTHÉOSE D'HERCULE.
(IX, 239-272).

Déjà de toutes parts la flamme pénètre le bûcher. Elle s'anime, éclate, se déploie, attaque le héros insensible à sa fureur. Tous les dieux tremblent pour le vengeur du monde. Jupiter voit leur douleur, et, d'un front sans nuage, leur adresse ce discours  : "Habitants de l'Olympe, je m'applaudis d'être appelé le maître et le père d'un peuple reconnaissant  : j'aime à voir que de mon fils la vertu vous est chère. Et quoiqu'il ne doive cet intérêt qu'à ses travaux, il ne me plaît pas moins. Mais cessez de vous troubler. Ce bûcher qui s'allume sur l'Oeta doit peu vous alarmer. Celui qui triompha de tout saura triompher de ces flammes. Il n'en sentira la puissance que dans ce qu'il tient de sa merci. Ce qu'il a reçu de moi est éternel, impassible, et ne craint point des feux l'ardeur dévorante. Je le recevrai dans le ciel dès qu'il aura quitté sa dépouille terrestre ; et je me flatte que tous les dieux en seront satisfaits. Si cependant quelque déité voyait d'un oeil jaloux ce héros assis au rang des immortels, si elle s'indignait de la récompense que je lui dois, elle reconnaîtra du moins qu'il en est digne, et malgré elle m'approuvent. "

[259] Tous les dieux applaudissent à ce discours. Junon même a paru l'entendre sans déplaisir ; et si le dépit a coloré ses traits, c'est lorsque, dans ses derniers mots, Jupiter, en la désignant, a condamné sa haine.

Cependant les feux du bûcher ont consumé tout ce qu'ils pouvaient détruire. Il ne reste d'Alcide rien qu'on puisse reconnaître, rien de ce qu'il tenait de sa mère ; il ne conserve que ce qu'il a reçu de Jupiter. Tel qu'un serpent semble avec sa peau dépouiller sa vieillesse, et, sous une nouvelle écaille, se ranime et brille d'un éclat nouveau, tel le grand Alcide, de l'humanité déposant la faiblesse, vit dans la meilleure partie de lui-même, devient plus grand, et paraît revêtu de plus de majesté. Jupiter l'emporte dans les nues, sur un char attelé de quatre coursiers, et le place au rang des immortels.

ALCMÈNE ET GALANTHIS.
(IX, 273-323).

Alors Atlas sentit un nouveau poids surcharger ses épaules. Cependant la colère d'Eurysthée n'était point désarmée, et sur le fils du héros sa haine poursuivait encore le père. Accablée sous le poids de l'âge et de l'ennui, Alcmène n'a plus qu'Iole à qui elle puisse confier ses chagrins, et raconter les exploits de son fils, dont le nom a rempli l'univers. Hyllus, qui reçut Iole des mains d'Alcide, lui avait donné son coeur et sa main. Elle portait dans son sein les fruits de sa tendresse, lorsque Alcmène lui tint ce discours  : " Puissent les dieux t'être favorables, et abréger pour toi les douleurs de l'enfantement, lorsqu'au moment d'être mère, tu appelleras Lucine à ton secours, Lucine, que la haine de Junon rendit impitoyable pour moi ! Le temps où le vaillant Alcide devait naître était arrivé. Déjà le Soleil entrait dans le dixième signe. Le poids extraordinaire qui chargeait mon sein annonçait l'oeuvre de Jupiter ; je ne pouvais le supporter plus longtemps. Mes horribles douleurs semblent se réveiller encore en te les racontant ; car c'est en souffrir une seconde fois que de m'en souvenir.

[292] "Pendant sept jours et sept nuits, accablée par un travail horrible, et les bras tendus au ciel, j'appelais à grands cris Lucine et les dieux qui président à la naissance des mortels. Lucine enfin paraît, mais séduite et gagnée par la barbare Junon, à qui elle a promis ma mort. Dès qu'elle entend mes cris, elle vient s'asseoir sur un autel antique, aux portes du palais ; et, sur ses genoux qu'elle croise, pressant ses doigts entrelacés, elle prononce à voix basse, des mots secrets qui prolongent le travail et les douleurs.

"Je m'épuise en efforts. Dans mon désespoir, de vains reproches d'ingratitude accusent Jupiter. J'invoque le trépas. Mes cris auraient pu émouvoir les rochers. Les dames thébaines sont autour de moi ; elles font des voeux, et m'adressent d'inutiles consolations.

[306] "Une de mes esclaves, née dans une condition obscure, la blonde Galanthis, à me servir, à me plaire constamment empressée, soupçonne que l'implacable Junon agissait pour me nuire ; et, tandis qu'elle va, vient, sort, et rentre sans cesse, elle aperçoit la déesse sous le portique assise, entrelaçant toujours ses doigts sur ses genoux croisés  : "Ô qui que vous soyez, dit-elle, félicitez Alcmène  : ses maux sont finis, elle est devenue mère ". Lucine de dépit se lève à ces mots ; elle relâche ses genoux et ses doigts, et soudain je suis soulagée  : Hercule voit le jour.

"On dit que Galanthis ayant trompé Lucine, éclata de rire ; tandis qu'elle riait encore, la déesse irritée saisit ses blonds cheveux, la renverse, et l'empêche de se relever  : soudain ses bras en jambes sont changés ; elle conserve son ancienne agilité ; elle est blonde encore ; mais elle a perdu sa première forme ; et, parce que sa bouche facilita l'enfantement d'Alcmène par un mensonge, belette, elle enfante par la bouche, et fréquente familièrement les toits qu'habitent les mortels.".

DRYOPE ET LOTIS.
(IX, 324-393).

Alcmène se tait et soupire. Elle plaint encore le malheur de cette esclave chérie ; Iole lui répond  : "Si le destin d'une étrangère excite ainsi vos regrets, combien vous gémirez en écoutant la déplorable aventure de ma soeur, si pourtant mes larmes et ma douleur me permettent d'en achever le récit. Dryope fut l'unique fruit de l'hymen de sa mère ; une autre me donna le jour. La beauté de ma soeur était célèbre dans l'Oechalie. Le dieu de Delphes et de Délos, épris de ses charmes, les soumit à sa puissance. Elle prit ensuite pour époux Andrémon, qu'on estimait heureux d'avoir une femme aussi belle.

"Il est dans un vallon un lac aux bords sinueux, que le myrte couronne. Sans prévoir sa triste destinée, Dryope, que sa piété rend plus digne de regrets, était venue offrir aux Nymphes du vallon des guirlandes de fleurs. Elle portait à son cou suspendu, doux fardeau, son fils qui n'avait pas encore accompli sa première année. Elle le nourrissait de son lait. Non loin du lac croît l'aquatique lotos, dont les fleurs imitent la pourpre de Tyr ; Dryope en cueille plusieurs qui, dans les mains de son fils, serviront à ses jeux innocents. J'allais imiter ma soeur, car j'étais avec elle, lorsque je vois tomber de ces fleurs détachées quelques gouttes de sang, et les rameaux de l'arbre s'agiter et frémir. En effet, les bergers de ces contrées nous ont appris, mais trop tard, que, fuyant du dieu des jardins l'infâme poursuite, une nymphe appelée Lotis, avait été changée en cet arbre qui conserve son nom.

[349] Ma soeur ignorait cette aventure. Effrayée du prodige, elle veut fuir et s'éloigner des Nymphes qu'elle vient d'adorer ; mais ses pieds prennent racine dans la terre ; elle travaille à les dégager, elle ne peut mouvoir que le haut de son corps. Une soudaine écorce l'enveloppe, et s'élève lentement jusqu'à son sein. L'infortunée veut de sa main arracher ses cheveux, et sa main se remplit de feuilles qui déjà ombragent son front. Amphyssos (c'est le nom qu'Eurytus, son aïeul, avait donné au fils qu'elle nourrit) sent les mamelles que sa bouche presse se durcir, et leur lait tari se refuse à sa faim.

J'étais témoin de ce spectacle affreux ; et je ne pouvais, ô ma soeur ! te donner aucun secours. Autant que je le pus, j'arrêtai les progrès de l'écorce cruelle. J'embrassais le tronc et ses rameaux ; et, je l'avouerai, je formais le projet de m'y cacher avec toi.

[363] "Andrémon, son époux, et son père infortuné, viennent dans le vallon. Ils cherchent Dryope ; ils la demandent  : je leur montre le lotos. Ils baisent cette tige qui palpite ; et, prosternés, ils embrassent ses racines. Ô chère soeur ! il ne restait plus de toi que ton visage. Tes larmes baignent le feuillage qui couvre ton corps ; et tandis que ta bouche ouvre encore un passage à ta voix, tu exhales dans les airs ces paroles plaintives  :

"Si les malheureux sont dignes de foi, j'en atteste les dieux, innocente victime, je suis punie sans être coupable, et ma vie n'a été souillée d'aucun crime. Si mes serments sont faux, que mon tronc devienne aride, et perde son feuillage ! que je tombe sous la hache, et que je sois par le feu consumée ! Cependant détachez cet enfant de ces rameaux qui furent les bras de sa mère. Qu'une autre prenne soin de son enfance, vienne souvent l'allaiter sous mon ombrage ; qu'il y essaie ses premiers pas, ses premiers jeux ; et lorsqu'il pourra parler, qu'il me salue du nom de mère, et qu'il dise en pleurant  : Ma mère est cachée sous cette écorce. Qu'il apprenne à craindre les lacs ; que des arbres il respecte la fleur ; et qu'il regarde ceux qui portent des fruits comme autant de divinités.

[582] "Cher époux, chère soeur, et vous, mon père ! adieu. Si Dryope vous fut chère, protégez mon feuillage contre le fer et la dent des troupeaux ; et, puisque je ne puis m'incliner vers vous, soulevez-vous afin de m'embrasser ; élevez mon fils jusqu'à ma bouche, et recevez mes derniers baisers. Je ne puis en dire davantage. Je sens l'écorce légère presser mon cou et monter au- dessus de ma tête. Que vos mains ne cherchent point à fermer ma paupière  : déjà, sans votre pieux secours, l'écorce couvre mes yeux mourants."

"Elle cesse en même temps de parler de vivre ; mais l'arbre qu'elle anime conserve longtemps dans ses rameaux un reste de chaleur.".

IOLAÜS.
(IX, 394-417).

Tandis qu'Iole raconte le triste destin de sa soeur ; tandis qu'Alcmène essuie avec son pouce les larmes de la fille d'Eurytus, et qu'elle pleure elle-même en l'écoutant, un prodige nouveau les étonne et dissipe leur tristesse. lolas s'offre à leurs yeux sous les traits qu'il eut dans son jeune âge ; à peine un léger duvet ombrage son menton  : il a retrouvé la fraîcheur et les charmes de ses premiers ans.

C'était un don qu'avait obtenu pour son ami Hercule, nouvel époux d'Hébé ; et tandis que la fille de Junon veut jurer qu'elle n'accordera plus de semblables bienfaits, Thémis l'arrête, et lui dit  : "Déjà dans les murs thébains s'allume une guerre cruelle. L'orgueilleux Capanée ne sera vaincu que par les foudres de Jupiter. Deux frères divisés périront l'un par l'autre égorgés. Amphiaraüs, devin célèbre, descendra vivant dans le séjour des ombres. Son fils, pieusement parricide, vengera sa mort, en plongeant un glaive impie dans les flancs maternels. Épouvanté de son crime, privé de sa raison et de sa patrie, poursuivi par les Furies et par l'ombre de sa mère, il sera errant et vagabond jusqu'à ce que la fille d'Achéloüs, Callirhoé, sa nouvelle compagne, lui demande le collier d'or de sa première épouse  : alors les fils de Phégée laveront dans son sang l'injure de leur soeur ; et, voulant hâter le jour de la vengeance, Callirhoé suppliera le puissant Jupiter d'avancer l'âge de ses enfants. Sensible à ses cris, Jupiter vous ordonnera d'exaucer sa prière, et ses fils deviendront, par vous, hommes avant le temps.".

BYBLIS ET CAUNUS.
(IX, 418-665).

Tandis que Thémis, qui connaît l'avenir, annonce ses oracles, un murmure confus s'élève dans l'assemblée des dieux. Ils demandent pourquoi les dons de la jeunesse ne seraient plus rendus à d'autres mortels déjà vieux, et chers à leur amour. L'Aurore gémit de la vieillesse de Tithon. Cérès se plaint de voir blanchir la tête de Iasion ; Vulcain demande que son fils Érichthon recommence une nouvelle vie. Vénus même s'inquiète dans l'avenir, et voudrait qu'Anchise vieilli revint au printemps de ses jours. Il n'est point de dieu qui ne s'intéresse au sort de quelques mortels. Le trouble augmente, et la sédition allait croissant dans le murmure, quand Jupiter fait entendre sa voix  : "Si vous respectez encore ma puissance, à quels excès vous laissez-vous emporter ! Qui de vous, à son gré, prétendrait asservir le Destin ? C'est par lui seul que d'Iolaüs les ans se renouvellent. C'est à lui seul que les fils de Callirhoé devront de passer soudain de l'enfance à la force de l'âge. Cette double faveur ne peut être obtenue ni par l'ambition, ni par la force des armes. Immortels, le Destin suprême vous soumet à son empire, et ce qui doit étouffer vos murmures, il m'a soumis moi-même à ses décrets absolus. Si je pouvais les changer, la vieillesse pesante cesserait de courber mon fils Éaque. Rhadamante retrouverait son jeune âge ; et Minos, dont la vieillesse affaiblit le pouvoir, verrait refleurir son règne avec sa vie."

[439] Il dit, et le calme renaît dans l'Olympe. Les dieux cessent de se plaindre en voyant Rhadamante, Éaque, et Minos près de succomber sous le fardeau des ans. Minos, qui jadis, dans la force de l'âge, avait rendu son nom redoutable à l'univers, alors accablé de vieillesse, tremblait devant le jeune fils de Déioné, l'audacieux Milet, qui, fier d'avoir Apollon pour père, envahissait les provinces de Crète, sans qu'on osât lui résister.

[447] Ce fut toi-même, Milet, qui renonças à tes conquêtes. Tes rapides vaisseaux fendirent la mer Égée, et tu fondas en Asie une ville qui porte ton nom.

C'est là que tu vis la fille du Méandre, Cyanée, qui suivait en se promenant les détours de son père. Tu aimas cette Nymphe célèbre par sa beauté, et, le même jour, de votre amour naquirent Byblis et Caunus.

[454] Que l'exemple de Byblis apprenne à fuir des feux illégitimes. Byblis aima Caunus comme une amante et non comme une soeur. D'abord elle ne soupçonne point cette ardeur criminelle. Elle croit innocents les baisers que souvent elle donne. Elle presse, sans défiance, son frère dans ses bras. Elle n'attribue qu'à l'amitié trompeuse les tendres transports qu'elle éprouve. Mais insensiblement son amour croît et se révèle. C'est pour Caunus qu'elle se pare ; elle désire trop de paraître belle à ses yeux. Si elle voit à ses côtés une beauté qui puisse l'emporter sur elle, soudain elle éprouve un déplaisir jaloux ; mais la cause de ce déplaisir lui est encore inconnue. Elle ne forme aucun désir, et cependant un feu secret la dévore. Déjà elle aime à nommer Caunus son maître ; elle hait les noms du sang qui les unit ; et Caunus en l'appelant Byblis lui plaît davantage qu'en l'appelant sa soeur. Toutefois, tandis qu'elle veille, elle n'ose souiller son âme de pensers criminels ; mais pendant la nuit, livrée aux illusions du sommeil, elle voit souvent l'objet qu'elle adore ; elle croit unir son sein au sein de son amant. Elle dort, et pourtant, dans l'erreur d'un songe, elle rougit encore. Le sommeil fuit enfin de sa couche  : elle se tait longtemps. Elle cherche à se rappeler l'image qui séduisait ses sens, et dans le trouble qui l'agite, elle laisse éclater en ces mots ses douloureux ennuis  :

[474] "Malheureuse Byblis ! que me présagent ces trompeuses illusions de la nuit ? pourquoi ces rêves que je craindrais de voir réalisés ? Quelle que soit la beauté de Caunus, le désir est un crime. Caunus me plaît pourtant, et, s'il n'était mon frère, je pourrais l'aimer ; il serait digne de moi. Pourquoi suis-je sa soeur ! Ah ! du moins, pourvu que ce dangereux délire, tant que je veille, ne trouble point ma raison, que le sommeil m'offre souvent ces illusions trop chères ! Un songe est sans témoins mais il n'est pas sans volupté.

" Ô Vénus ! ô Amour ! quels doux transports ravissaient tous mes sens ! quel délire agitait mon âme ! dans quel tendre abandon il me semblait cesser de vivre ! Ô souvenir délicieux ! illusions trop rapides ! nuit sitôt écoulée, et jalouse de mon bonheur ! Que ne puis-je, changeant de nom, ô Caunus, unir à toi ma destinée ! Qu'il me serait doux d'être la bru de ton père ! qu'il me serait doux de te voir gendre du mien ! Plût aux dieux que tout nous fût commun, tout, excepté la naissance ! Je te voudrais né d'un sang plus illustre que moi. Je ne sais quelle mortelle te devra le bonheur d'être mère ; mais moi, qu'un sort funeste a fait naître ta soeur, je n'aurai dans toi qu'un frère ; nous n'aurons de commun que ce qui pour jamais nous sépare.

[495] "Que signifient donc ces visions mensongères de la nuit ? quelle confiance dois-je ajouter à des songes ? les songes annoncent-ils quelques présages aux mortels ? Les dieux sont plus heureux. Les dieux du moins peuvent aimer leurs soeurs. Opis partage le lit de Saturne, son frère ; Téthys, soeur de l'Océan, est aussi son épouse ; et le souverain des dieux, le grand Jupiter, frère de Junon, a pu s'unir à elle par des noeuds légitimes. Mais les dieux ont leurs privilèges ; et sur leur exemple les mortels ne peuvent régler leurs penchants. Étouffons donc une ardeur criminelle ; ou bien, ne pouvant la vaincre, mourons avant que d'être plus coupable. Que le tombeau soit mon lit nuptial ; et que mon frère m'y donne son dernier adieu et ses derniers baisers.

[505] "Après tout, notre union exigerait le consentement de tous deux ; et supposons que je la désire, elle paraîtrait peut-être un crime à mon frère. Cependant les fils d'Éole n'ont pas craint d'épouser leurs soeurs. Mais, que dis-je ? devrais-je connaître et citer ces exemples ? où me laissé-je emporter ? Feux impurs, éloignez-vous ! Aimons Caunus, mais comme on aime un frère. Si pourtant, le premier, il eût conçu le désir de me plaire, peut-être aurais-je été sensible à son amour. Pourquoi donc craindrais-je de lui faire un aveu que j'aurais favorablement écouté moi-même ? Mais quoi ! pourras-tu parler ? pourras-tu déclarer ta flamme ? Oui, l'amour m'y contraint ; je parlerai, j'en aurai le courage  : ou si la honte retient ma voix, une lettre dira mon secret."

[517] Byblis s'arrête à cette pensée, qui fixe son esprit incertain ; elle se relève sur son lit, et s'appuyant sur son bras gauche  : "Il le saura, dit-elle ; apprenons-lui mon amour insensé. Hélas ! que vais-je entreprendre ? et quelle flamme brûle dans mon sein ?" Elle saisit un stylet, elle tient des tablettes de cire. Elle commence et trace d'une main tremblante un difficile aveu. Elle hésite, elle écrit, et condamne ce qu'elle vient d'écrire. Elle relit, efface, change, approuve, et désapprouve ; elle prend, rejette, et reprend ses tablettes. Elle ignore ce qu'elle veut ; elle craint ce qu'elle souhaite. Sur son front, les feux d'une passion ardente se mêlent à l'incarnat de la pudeur. Elle avait écrit le nom de soeur ; elle le voit, l'efface, et le billet fatal, ainsi corrigé, est conçu en ces mots  :

[530] "L'amante qui t'adresse des voeux pour ton bonheur ne peut être heureuse que par toi. Je rougis, et je crains de tracer mon nom. Et si tu demandes ce que je désire, je voudrais taire ce nom, et dire mon amour. Je voudrais que mes voeux fussent exaucés avant de te nommer Byblis. Tu n'as que trop pu connaître la blessure de mon coeur. Ma langueur, ma pâleur, ma figure, mes yeux humides de larmes, mes soupirs, mes embrassements si fréquents et si doux, qui dans une soeur trahissaient une amante, tout a dû te parler de mon amour. Cependant, quoique la plaie de mon coeur soit profonde, quoiqu'une flamme secrète le consume, j'en atteste les dieux, j'ai tout fait pour dompter cette flamme. Malheureuse ! j'ai longtemps combattu. J'ai voulu repousser ses traits trop violents. Ah ! crois que ma résistance a surpassé ce qu'on pouvait attendre de la faiblesse de mon sexe. Je suis réduite à m'avouer vaincue. J'implore ton secours ; je t'adresse mes timides voeux. Seul, tu peux perdre ou sauver une amante infortunée. Choisis  : ce n'est point une ennemie qui te prie ; c'est celle qui déjà unie à toi par le sang, désire l'être encore par des noeuds plus chers à son amour.

[551] "Laissons à la vieillesse la science des devoirs  : qu'elle recherche ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l'est pas ; qu'elle observe exactement ce que les lois prescrivent. L'amour et tout ce qu'il peut oser conviennent à notre âge. Nous ignorons encore ce qui est légitime  : croyons que tout l'est pour nous, et suivons l'exemple des dieux.

"Surveillance de nos parents, soin de notre renommée, aucune crainte ne peut nous arrêter. Observons-nous, nous n'aurons rien à craindre. Sous le voile de l'amitié fraternelle nous cacherons les doux larcins de l'amour. J'ai la liberté de te parler en secret. Nous pouvons nous embrasser, nous donner publiquement les baisers les plus tendres, que manque-t-il encore à mon bonheur ? Ah ! prends pitié de celle qui t'aime, qui ose te le dire, et qui aurait retenu cet aveu, si Vénus tout entière ne s'était attachée à vaincre ses sens et sa raison. Prends garde enfin qu'on ne t'accuse d'avoir voulu ma mort."

[564] Telle est sa lettre. Sa main ne s'arrête que lorsque les tablettes sont remplies ; et sur la marge encore elle trace une dernière ligne. Soudain avec son anneau elle scelle son crime ; elle mouille l'empreinte de ses pleurs ; car sa langue est brûlante et desséchée. Elle appelle en rougissant un de ses esclaves, et d'une voix tremblante  : "Viens, esclave fidèle, prends et porte ces tablettes..." Elle hésite, et, après un long silence, elle ajoute, "À mon frère.". En lui donnant cette lettre, elle échappe à sa main ; ce présage l'effraie ; elle envoie cependant cette lettre fatale. L'esclave saisit un moment favorable, et la remet à Caunus.

[574] Il lit, frémit de colère, et, sans l'achever, jette cet écrit. À peine retient-il sa main levée sur l'esclave tremblant  : "Fuis, dit-il, tandis qu'il en est temps, ministre coupable d'un odieux amour. Si ta mort n'entraînait avec elle la honte de ma maison, ta mort eût déjà été le prix de ton audace". L'esclave fuit épouvanté. Il rapporte à Byblis cette réponse cruelle. Byblis pâlit en l'écoutant. Un froid glacé s'empare de son sein. Bientôt en retrouvant l'usage de ses sens, elle a repris ses fureurs, et sa bouche laisse échapper ces mots qu'interrompent ses soupirs et sa douleur  :

"Je l'ai bien mérité. Imprudente ! devais-je faire connaître de mon coeur la fatale blessure ? devais-je me hâter de confier à des tablettes un secret qu'il eût fallu garder ? J'aurais dû, par des mots ambigus, interroger avec art le coeur de Caunus. Il fallait, comme le pilote, consulter les vents, pour voguer sur une mère sans orages. Mais j'ai livré témérairement ma voile à des vents inconnus ; et maintenant emportée à travers les écueils, triste jouet des flots, sur le vaste Océan, mon oeil cherche en vain le rivage ; il n'en est plus pour moi. Mon malheur ne m'était-il pas annoncé par de sinistres présages ? ces tablettes échappées à mes tremblantes mains, quand je les livrais à l'esclave, ne m'apprenaient-elles pas que mes espérances seraient trompées ; que je devais changer de jour, ou plutôt de dessein ? De dessein ! non, mais j'aurais dû choisir un jour plus favorable. Un dieu lui-même m'avertissait ; il me donnait des présages certains ; mais j'étais emportée par un funeste égarement.

[601] "Je devais parler moi-même, et ne pas confier mes sentiments à de froides tablettes. Je devais aller trouver Caunus, et faire en sa présence éclater mon amour. Il eût vu mes larmes, il eût vu les traits de son amante. Ma bouche eût été plus éloquente qu'une lettre, interprète muet. J'aurais pu, malgré lui, l'enlacer dans mes bras, embrasser ses genoux, à ses pieds prosternée lui demander la vie ; et, s'il m'avait repoussée, lui faire craindre de me voir expirer à ses yeux. J'aurais tout fait enfin pour triompher de ce coeur insensible, et s'il eût résisté à quelques uns de mes transports, il eût été vaincu par tous ensemble.

[610] "Peut-être aussi, en me servant l'esclave aura manqué d'adresse. Il n'aura pas su l'aborder à propos ; il aura pris l'instant où Caunus n'avait ni assez de loisir, ni l'esprit assez libre. Voilà sans doute ce qui m'a nui ; car Caunus n'a pas été porté dans les flancs d'une tigresse. Il n'a pas sucé le lait d'une lionne. Il n'a pas un coeur de fer, de roc, de diamant. Je pourrai le toucher, je le crois. Poursuivons mon dessein. Je ne l'abandonnerai qu'avec ma vie. J'aurais dû sans doute ne pas l'entreprendre ; mais puisqu'en vain je voudrais rappeler le passé, je dois maintenant achever ce que j'ai commencé ; et quand même j'y renoncerais, pourrais-je espérer de faire oublier ce que j'osai prétendre ? En abandonnant mon dessein, je paraîtrais n'avoir connu qu'un amour passager. Caunus penserait que j'ai cherché à l'éprouver, que j'ai voulu lui tendre un piège. Il ne croirait jamais que j'ai parlé vaincue par le dieu qui m'a remplie de ses feux, qui m'en pénétré encore. Il ne verrait que le délire de mes sens. Enfin, quoi que je fasse, il ne m'est plus possible de paraître innocente. J'ai écrit, j'ai demandé, j'ai hasardé de téméraires voeux. Quand je n'ajouterais plus rien, je serais toujours coupable. Ce qui me reste à faire est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime."

[630] Elle dit ; et tel est de sa raison le désordre confus, que, même en rougissant d'avoir osé, elle veut oser encore. Insensée ! elle ne connaît plus rien qui la retienne, et elle ne craint pas de s'exposer à de nouveaux refus.

Enfin, ne voyant plus de terme à cette passion funeste, Caunus s'éloigne de sa patrie ; il fuit et sa soeur et le crime, et va bâtir, sur des bords étrangers, une ville nouvelle. Alors la fille de Milet, qu'égare un affreux désespoir, déchire ses vêtements ; et, dans sa rage, frappe et meurtrit son sein. Elle laisse éclater, elle avoue en public son délire et sa honte. Bientôt elle abandonne ses Pénates, qui lui sont odieux. Elle suit les traces d'un frère fugitif. Telle qu'une Bacchante qui, le thyrse en main, célèbre les orgies, elle parcourt les vastes champs de Bubasis et les remplit des cris terribles de sa douleur. Elle erre dans la Carie, dans la Lycie, au milieu des Lélèges guerriers. Elle avait franchi les bois du Cragos ; elle était déjà loin des bords du Xante et de la ville de Lymire, et de ce mont fameux où la Chimère ardente, triple monstre, offre aux yeux effrayés des mortels, le corps d'un bouc, la tête et le sein d'un lion, et la queue d'un serpent. Enfin, lasse de ta poursuite, Byblis, tes forces sont épuisées, tu tombes sur la terre, où flottent tes cheveux ; aucun cri ne sort de ta bouche, et ton front presse un lit de feuilles desséchées.

[652] Souvent les Nymphes du pays des Lélèges ont voulu la soulever dans leurs faibles bras. Souvent elles lui conseillent d'oublier un amour malheureux. La voix de la pitié qui console n'arrive pas jusqu'à son coeur. Muette, attachée à la terre, ses ongles s'enfoncent dans le gazon qu'elle arrose de ses larmes. Touchées de son désespoir, les Nymphes changent ses veines en sources intarissables ; et soudain, comme la gomme distille de l'arbre que le fer a blessé ; comme le bitume gluant sort de la terre ; ou comme les glaçons durcis par les hivers fondent aux rayons du soleil, lorsque le printemps revient sur l'aile des Zéphyrs  : ainsi Byblis, toujours pleurant, se fond, s'écoule, et se change en fontaine. Sa source est au pied d'un vieux chêne ; et dans le vallon où s'épanche son onde, elle conserve le nom qu'elle portait jadis..

IPHIS ET IANTHÉ.
(IX, 666-797).

La Renommée eût peut-être étonné de ce prodige les cent villes de Crète, si, dans cette île même, le destin d'Iphis eût permis d'admirer un prodige étranger. La ville de Phestus, voisine de celle de Gnosse, avait vu naître Ligdus, homme sans nom, d'une condition obscure, mais libre ; dont la fortune fut conforme à sa naissance, mais qui était irréprochable dans sa vie et dans ses actions. Sa femme allait devenir mère, lorsqu'il lui tint ce discours  : "Je n'ai que deux voeux à former  : l'un, que tu me donnes un fils ; l'autre, que Lucine abrège pour toi les douleurs de l'enfantement. La charge d'une fille est trop pesante ; et, dans ma misère, je ne puis la supporter. Si le sort me donne une fille ; je frémis... ô nature ! pardonne... je commande sa mort." Il dit, et ses larmes coulent sur son visage en donnant cet ordre barbare, et sa femme pleure en le recevant.

[682] Elle conjure son époux de ne pas détruire l'espoir de sa grossesse. Ses prières sont vaines, Ligdus inflexible persiste dans son dessein. Cependant Téléthuse touchait au terme où elle doit enfanter, lorsqu'au milieu de la nuit, et tandis que le sommeil répand sur elle ses pavots, elle voit, ou croit voir s'arrêter devant sa couche, Isis, dans tout l'éclat de la pompe qui la suit. Le croissant brille sur son front, des épis dorés le couronnent. Le sceptre des rois est dans sa main. Près d'elle sont l'aboyant Anubis, la divine Bubastis, Apis, marqué de diverses couleurs ; le dieu dont le doigt prescrit le silence, les sistres harmonieux, Osiris, que toujours en vain on cherche sur la terre, et le serpent en Égypte adoré, ailleurs étranger, qui porte un venin assoupissant. Téléthuse croit veiller, voir, et entendre. Isis lui parle ainsi  : "Ô toi qui me fus toujours chère, cesse de t'affliger. N'exécute point l'ordre de ton époux ; et lorsque Lucine t'aura délivrée, quel que soit le sexe de ton enfant, ne crains pas de le conserver. Je suis une divinité secourable ; j'exauce qui me prie. Tu ne te plaindras point d'avoir honoré une déesse ingrate et sourde à tes prières". Elle dit, et disparaît avec sa suite.

[702] Téléthuse s'éveille, et dans sa joie, levant des mains pures au ciel qu'elle implore, elle demande l'effet du songe de la nuit. Le terme arrive où elle va devenir mère. Elle se délivre sans peine de son fardeau. C'est une fille qui lui doit le jour ; Téléthuse déguise son sexe ; Ligdus croit ce qu'il désire. Une nourrice est seule confidente et complice de ce pieux mensonge.

Cependant Ligdus croit ses voeux accomplis ; il rend grâces aux dieux, et donne à sa fille le nom d'Iphis, que portait son aïeul. Ce nom plaît à Téléthuse ; il est commun aux deux sexes, il ne pourra tromper les mortels ; ainsi par un tendre artifice, l'épouse de Ligdus cache le sexe de son fils.

[712] Telle fut la beauté d'Iphis, qu'elle convenait à l'un et à l'autre sexe. Iphis avait atteint sa treizième année, et déjà son père lui destinait pour épouse Ianthé, aux cheveux blonds, fille de Télestès, et la plus belle des vierges de Phestus. Pareil est leur âge, pareil aussi l'éclat de leurs attraits. Ensemble élevées, elles ont reçu des mêmes maîtres les mêmes leçons. Cependant un même trait les a blessées. Leur amour est égal, mais leur espoir est différent.

Ianthé, avec impatience, attend le jour où l'hymen doit l'unir à celle qu'elle croit un amant, et qui n'est qu'une amante. Iphis aime sans espérance ; vierge, elle brûle pour une vierge ; et cet obstacle irritant son amour, et retenant à peine ses larmes  : "Quel succès, dit-elle, puis-je espérer en aimant ? quelle est cette passion étonnante, et bizarre, et nouvelle ? les dieux m'ont-ils été favorables en détournant l'arrêt de mon trépas ? et s'ils voulaient me conserver la vie, devaient-ils me donner des penchants que condamne la nature ? La génisse n'aime point une autre génisse ; la jument ne recherche point une autre jument  : le bélier suit la brebis ; le cerf suit la biche ; et c'est ainsi que s'aiment les oiseaux. Dans toute la nature, l'amour unit des sexes différents.

[735] "Eh ! pourquoi faut-il que je vive ! La Crète ne doit-elle donc produire que des monstres ! La fille du Soleil fut éprise d'un taureau, mais il était d'un autre sexe que le sien ; et, si j'ose l'avouer, ma flamme est plus furieuse et plus désordonnée. Pasiphaé put espérer dans son égarement ; et par l'artifice de Dédale, elle ne fut point trompée dans ses infâmes amours.

" Rentre en toi-même, Iphis ; rappelle ta raison ; étouffe un amour insensé, puisqu'il est sans espoir. Tu sais quel est ton sexe, et tu ne peux toi-même t'abuser. Désire ce qui t'est permis, et, femme, n'aime que ce qu'une femme doit aimer. L'amour vit et se soutient par l'espoir ; mais de quel espoir le tien peut-il être nourri ? Ce ne sont ni les soins d'un surveillant incommode, ni la vigilance d'un mari jaloux, ni la sévérité d'un père, qui s'opposent à tes voeux ; Ianthé même ne te refuse rien, et cependant tu ne peux rien obtenir. Quoi qu'il puisse arriver, quand les hommes et les dieux s'emploieraient pour ton bonheur, tu ne peux être heureuse. Hélas ! tout semblait concourir au succès de mon amour. J'ai trouvé des dieux faciles ; ils m'ont accordé tout ce qui était possible. Mais, en vain, ce que je désire est le voeu de mon père, le voeu d'Ianthé, celui de ses parents  : la nature, plus forte que les hommes et les dieux, s'oppose à mon bonheur, et n'est qu'à moi seule contraire. Le jour que j'ai dû désirer approche ; les flambeaux de l'hymen vont s'allumer. Ianthé doit être et ne peut être à moi. Nous sommes l'un et l'autre condamnées aux tourments de Tantale. Ô Junon, ô Hyménée, pourquoi viendriez-vous à cette triste solennité, où chacune de nous se trouvera l'épouse, et n'aura point d'époux qui la conduise à l'autel ! "

[764] Elle dit, et se tait. Comme elle, Ianthé brûle. Hyménée, c'est toi que, dans ses voeux impatients, elle invoque, elle appelle. Mais ce qu'elle désire, Téléthase le craint ; et pour l'éloigner, elle emploie tour à tour une feinte langueur, et le vain présage d'un songe qui l'effraie. Mais enfin ces délais officieux ne peuvent plus se prolonger  : il ne reste qu'un jour. Téléthuse détache le bandeau qui retient les cheveux d'Iphis et les siens ; et, prosternée avec sa fille dans le temple d'Isis  : "Déesse, s'écrie-t-elle, toi que l'Égypte révère, que les champs de Maréotis, la ville d'Ammon, Pharos, et le Nil aux sept bouches, reconnaissent pour souveraine, sois-moi favorable, dissipe mes alarmes ! Ô Déesse ! c'est toi que j'ai vue dans mon humble demeure, avec tout l'appareil qui t'accompagne en ce lieu révéré. J'ai tout reconnu, ton brillant cortège, tes sistres, tes flambeaux. J'ai reçu tes ordres puissants, je les ai suivis ; et si ma fille voit le jour, c'est à toi qu'elle le doit. Fais que je n'en sois point punie. Prends pitié d'Iphis et d'une mère infortunée. J'implore ton appui, achève ton ouvrage" ! Telle fut la prière de Téléthuse, et ses larmes coulaient. Soudain elle croit voir, et ce n'est point une illusion, l'autel s'agiter, les voûtes du temple s'ébranler. Le croissant de la déesse brille d'un feu plus pur, et le sistre appendu résonne et frémit.

[785] Téléthuse espère ; mais, sans être rassurée par ce présage, elle sort du temple. Iphis, qui la suit, marche d'un pas plus ferme et plus hardi. Son teint perd son éclat ; ses traits sont plus mâles, ses cheveux plus courts. Elle sent une audace nouvelle, étrangère à son sexe ; et déjà son sexe est changé. De fille que tu étais, tu deviens homme, Iphis. Allez, portez au temple vos offrandes, et pleins de confiance, rendez grâces aux dieux. Ils retournent au temple ; ils sacrifient, et laissent cette inscription  : "Iphis, jeune garçon, acquitte le voeu que jeune fille il avait fait".

L'Aurore du lendemain avait ouvert les portes du jour. Junon, Vénus, et l'Hyménée, unissent les deux amants ; et, sous leurs auspices, Iphis devient l'heureux époux d'Ianthé.

 


À Paris, chez les éditeurs, F. Gay, Ch. Guestard, Quatre tomes, 1806.

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