L'ORAISON FUNÈBRE DE MADAME BOURGEOIS
1881. Tous droits réservés.
PAR M. GUSTAVE NADAUD
PARIS, TRESSE ÉDITEUR, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS, PALAIS-ROYAL.
F. Aureau. - Imprimerie de Lagny.
publié par Paul FIEVRE, août 2017.
© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2023 à 20:01:20.
PERSONNAGE
MONSIEUR BOURGEOIS.
L'ORAISON FUNÈBRE DE...
À C. Coquelin.
L'ORATEUR.
Un jour, monsieur Bourgeois, bonhomme, forte tête,
Heureux pour un mari, pour un marchand, honnête,
Digérait son journal après le déjeuner,
Comme doit toujours faire un prudent abonné.
| 5 | Il savourait gaiement les nouvelles diverses, |
Rixes, assassinats, vols, coups de vent, averses,
Quand soudain ses cheveux se dressent ; il pâlit,
Se frotte les deux yeux, lit encore et relit
Cet article : « On écrit du Havre, hier dimanche
| 10 | Le vapeur le Félix a sombré dans la Manche. |
Le navire est perdu ; sauf quatre matelots,
Marins et passagers ont péri dans les flots ! »
Jugez de sa douleur ! J'oubliais de vous dire
Que madame Bourgeois était sur ce navire.
| 15 | Que fait notre homme alors ? Il court tout effaré |
Prévenir ses parents, le maire, le curé ;
Puis il rentre chez lui, tombe sur une chaise,
Et se plaint, et gémit, et pleure tout à l'aise.
« Morte elle est morte ! Ô Dieu ! Que vais-je devenir ?
| 20 | Charlotte, ma moitié ! Quel deuil, quel avenir ! |
Elle seule savait m'attacher à la terre,
Et je vis, j'ose vivre oisif et solitaire.
Quel désert ! Sur ce siège elle venait s'asseoir.
Quel silence ! C'est là que nous causions le soir.
| 25 | Adieu nos doux projets, nos rêves de famille ! |
Nous voulions un garçon, nous voulions une fille.
Ô parfait assemblage inconnu jusqu'alors
De toutes les beautés de l'esprit et du corps !
Coulez, mes pleurs ; mes yeux, changez-vous en fontaines,
| 30 | Et que mon sang jaillisse en larmes de mes veines ! |
Mais aussi quel oubli, quel remords ! Et pourquoi
La laissai-je partir et voyager sans moi ?
Nous serions morts tous ensemble, ou je l'aurais sauvée.
Et son corps roule au fond de la mer soulevée.
| 35 | Mais on le trouvera, ce corps pudique et beau, |
Qui doit m'appartenir jusque dans le tombeau.
Va, je veux t'élever un riche mausolée
Où ton ombre attendra mon ombre inconsolée.
Je veux voir le porphyre et le bronze soudés
| 40 | Avec des larmes d'or et des vers commandés. |
Le travail sera long et la dépense forte
Du porphyre, de l'or et des vers.... Il n'importe !
On évaluera mieux, en supputant les frais,
À quel taux insensé j'élève mes regrets.
| 45 | Elle est morte... Mon Dieu, pourquoi faut-il qu'on meure ? |
Votre arrêt nous surprend en tous lieux, à toute heure.
Que votre volonté soit faite ! En bon chrétien,
Je bénis tout de vous, le mal comme le bien.
Je ne me plaindrai plus. Adieu, ma pauvre femme
| 50 | Dieu te rappelle à lui : Dieu veuille avoir ton âme ! |
Et cependant je vais rester seul tous les jours ;
Mon oreille est fermée à ses tendres discours.
Je ne l'entendrai plus, avec philosophie,
Me dire de ces riens qui font toute la vie.
| 55 | Elle me grondait bien, il est vrai, quelquefois... |
Elle avait à gronder une si douce voix !
Son caractère était... Il fallait le connaître.
Pauvre femme ! Elle est morte... et j'avais tort peut-être.
Je veux avoir eu tort. Mon Dieu, pardonnez-lui !
| 60 | Des défauts dont elle est innocente aujourd'hui. |
Rassemblons nos esprits : Il faut que je m'apprête
Pour assister bientôt à la lugubre fête.
Oui, je saurai remplir ce suprême devoir.
J'avais précisément besoin d'un habit noir.
| 65 | Ô ma chère moitié, quel vide tu me laisses ! |
Je vais te commander un habit et des messes.
Point de luxe : je hais dès longtemps cet orgueil
Qui se plaît à chercher le faste dans le deuil.
Il suffit d'une croix de marbre... Non, de pierre ;
| 70 | Quelques plantes feront un très joli parterre. |
Voilà comme j'entends te rendre un digne honneur,
Et la simplicité convient à la douleur.
Que ferai-je à présent ? - Je pleurerai sans doute.
- Mais dans un mois, deux mois ?... Je vais memettre en route.
| 75 | Les voyages, dit-on, forment le jugement. |
Ma femme me tenait près d'elle à tout moment.
Chevauchant, naviguant sur la terre et sur l'onde,
Je verrai du pays, j'étudierai le monde ;
Je vivrai. Nous voici sur la fin de l'été ;
| 80 | La chasse est un plaisir fort bon pour la santé ; |
Elle raffermit l'âme ; elle sèche les larmes ;
Elle fait bien au corps... Je vais prendre un port d'armes.
Charlotte m'a toujours défendu de chasser ;
J'ai quarante ans bientôt et je puis commencer.
| 85 | Je n'ai qu'un vieux fusil, une arquebuse à pierre ; |
J'en veux acheter un qu'on charge par derrière.
J'aurai deux chiens d'arrêt et quatre chiens courants.
Tout cela pourra bien me coûter mille francs.
Baste qu'est-ce, après tout ? Une dépense faite.
| 90 | Elle me ruinait en chiffons de toilette. |
Mon Dieu, pardonnez-lui. Chacun tire vers soi :
Vous savez qu'elle était économe pour moi.
J'étais fort mal vêtu ; mon ménage était chiche ;
Mais de pauvre mari je deviens garçon riche.
| 95 | Je vivrai désormais, avec mon petit bien, |
Comme un prince... j'entends un prince qui vit bien.
Je place mon argent ; je quitte ma boutique ;
Il ne me convient plus de servir la pratique.
Me voilà sans tracas, exempt d'ambition,
| 100 | Rentier, célibataire, oncle à succession. |
Dieu ! Que la liberté semble douce à l'esclave !
J'aurai bon feu, bon lit, bon logis, bonne cave ;
Je donne des raouts et des soupers chantants ;
Je respire, je vis, je suis fou, j'ai vingt ans ;
| 105 | Je veux faire mon droit !... Et ma cousine Adèle ?... |
C'est qu'elle est bonne, et douce, et jeune, et jolie, elle !
C'est qu'elle m'adorait, elle !... Oh ! oh ! Mon gaillard,
Vous vous occuperez des Adèles plus tard.
À peine êtes-vous libre... Hélas ! Ma pauvre femme !
| 110 | Je ne l'en blâme pas. Dieu veuille avoir son âme ! |
Mais elle n'était pas commode tous les jours.
M'a-t-elle en quatorze ans joué de mauvais tours !
Et sans plainte pourtant je l'aurais conservée ;
Le pouvant, je crois bien que je l'eusse sauvée.
| 115 | Je ne le pouvais pas. Est-ce ma faute, à moi, |
Si le Félix a fait naufrage ? Non, ma foi,
le suis homme et je dois avoir l'âme assez forte
Pour souffrir... si pourtant elle n'était pas morte ?...
Non, le vapeur Félix... Le nom s'y trouve bien ;
| 120 | Que diable ! Les journaux n'inventent jamais rien. |
Elle est morte, bien morte, et je n'ai rien à dire,
Et quand je veux pleurer je sens que je vais rire.
Et si l'on me disait : « Vous avez le pouvoir
De la ressusciter voulez-vous la revoir ? »
| 125 | Personne ne m'entend ? Je dirais : « Pas si bête |
Dieu fait bien ce qu'il fait ; sa volonté soit faite ! »
Et quand on m'offrirait par-dessus le marché
Mille francs, je dirais : « Messieurs, j'en suis fàché,
Mais vous m'en donneriezdeux, trois, quatre. Impossible !
| 130 | L'argent n'est rien pour moi je suis incorruptible. |
- Si l'on vous en offrait dix mille ? Non, vraiment.
- Quinze mille ? - Nenni. - Vingt mille ?...
À ce moment,
Un coup bien appliqué retentit à la porte.
« Ciel ! Ma femme ! Toi ? - Moi. Que le diable l'emporte ! »
| 135 | Ces quatre derniers mots furent commis si bas, |
Que madame Bourgeois ne les entendit pas.
Un matelot l'avait dans ses bras enlevée.
Où ? Comment ? Je ne sais ; bref, il l'avait sauvée.
Charlotte avait promis au brave marinier
| 140 | Vingt mille francs tout juste. Il fallut les payer. |
Ainsi Monsieur Bourgeois, pour racheter sa femme,
Compta vingt mille francs. Dieu veuille avoir son âme.
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