FRAGMENT D'UNE COMÉDIE INTITULÉE CHAPELAIN DÉCOIFFÉ [2]

1666

À LA HAYE, chez PIERRE DU BOIS, au Palais.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:29:00.


PERSONNAGES

LA SERRE

CHAPELAIN.

La Scène est dans la rue Plastriene au retour de l'Académie.


PARODIE

SCENE I.
LA SERRE, CHAPELAIN.

LA SERRE.

Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi

Vous accable de dons, qui n'étaient dus qu'à moi

On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.

CHAPELAIN.

Les trois fois mille francs, qu'il met dans ma famille,

5   Témoignent mon mérite, et font connaître assez.

Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.

LA SERRE.

Vous présumez toujours, dans le temps ou nous sommes :

On se trompe en auteurs ainsi qu'en d'autres hommes :

Mais la Pucelle montre à tous les bons esprits,  [ 1 "La Pucelle, ou la France délivrée" est un poème héroïque de 1656 écrit par Jean Chapelain.]

10   Qu'un ouvrage ennuyeux le met à trop haut prix.

CHAPELAIN.

Ne parlons point d'un vers dont votre esprit s'irrite,

En galimatias vous avez du mérite,

Parmi les Ignorants vous avez fait du bruit

Et ce bruit sert parfois, quand il est bien conduit.

15   À l'honneur qu'on m'a fait ajoutez en un autre,

Unissons pour jamais ma Cabale à la vôtre  [ 2 Cabale : Fig. Les menées secrètes de gens qui s'entendent pour un même dessein. [L]]

J'ai mes prôneurs aussi, quoi qu'un peu moins fréquents,

Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens.

Si vous me célébrez, je dirai que La Serre

20   Volume fur volume incessamment desserre,

Je parlerai de vous avec Monsieur Colbert,  [ 3 Colbert, Jean-Baptiste (1619-1683) : Contrôleur général des Finances de 1665 à sa mort.]

Et vous éprouverez, si mon amitié sert :

Ma Nièce même en vous peut me donner un gendre.

LA SERRE.

À de meilleurs partis ta nièce doit prétendre,

25   Et le nouvel éclat de ces trois cents Louis

De cent jeunes auteurs a les yeux éblouis.

Efforce toi rimeur, et vantant le Monarque

De ton rare savoir donne nous quelque marque,

En chante comme moi mille peuples divers

30   Par de méchante prose, et de plus méchants vers,

Ajoute à ces vertus celles d'un parasite,

Dîne comme je fais sans obole ni pite.

Va jusques sous le Nord assassiner un grand

De Maroquin doré, qui pipe l'Allemand.

35   S'il est avare et dur, en dépit du libraire

Rechange hardiment l'épître liminaire.

Mon galimatias a trouvé des rébus.  [ 4 Galimatias : Discours embrouillé, confus, obscur. [L]]

Mais j'en ai distillé pour trente mille écus.

Tu crois servir d'exemple, et penses tu pauvre haze  [ 5 Haze : probablement Hase femelle du lièvre, Populairement et fig. Vieille femme qui a fait beaucoup d'enfants. Donc ici, dans le sens auteur prolifique. ]

40   Que mon effronterie en doive à ton emphase.

CHAPELAIN.

Exemple des auteurs en dépit de l'envie

À jamais ils liront l'histoire de ma vie.

Là dans un long tissu de métiers différents

On verra comme il faut attraper l'or des grands,

45   Duper d'un grave ton gens de robe et d'armée

Et sur l'erreur des sots bâtir la renommée.

Vous en trouvez aussi, mais vous êtes moins fin

On se défend de vous comme d'un assassin,

Vous allez débiter vos ouvrages vous même,

50   Et la berne souvent vous rendit le teint blême.  [ 6 Berne : Tour que l'on joue à quelqu'un en le faisant sauter en l'air sur une couverture. [L]]

Mol par mêmes détours j'arrive à même but,

Je cache un fier orgueil sous un humble salut,

Parleur devant les lots, discret devant les sages,

À toute heure, en tous lieux j'ai pris mes avantages,

55   Ma phrase altitonante, et mon vers éclatant  [ 7 Altitonant : bruyant. (de l'espagnol)]

Ne te sont découverts, qu'en se manifestant.

Je cache donc mes vers ; mais je ne vante guère

Voiture ni Scarron, Corneille ni Molière  [ 8 Vincent Voiture (1597-1648), Paul Scarron (1610-1660), Pierre Corneille (1606-1684), Molière (1622-1673).]

Ces esprits naturels, m'ont toujours fait horreur,

60   Et souvent leur renom excita ma fureur.

Jusques au firmament j'élève mes novices,

J'attire leur encens par de petits services:

Mais si quelqu'un d'entre eux devient trop renommé,

Je rabaisse, ou je dis, c'est moi qui l'ai formé.

65   Ces pauvres éblouis entassent pour ma gloire

Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.

D'un Poème caché qu'ils vantaient à l'envi

Un malheureux fragment plus d'un m'en a ravi,

Habile ostentateur par ma sourde pratique   [ 9 Ostentateur : Celui, celle qui fait parade de...[L]]

70   Je me vois le tyran de notre République.  [ 10 République : Il s'agit de la "République des Lettres".]

LA SERRE.

Vous me parlez en vain de ce que je connais,

Je t'ai vu rimailler et traduire sous moi,

Tu débutas d'abord pat Gusman d'Alfarache,

Oeuvre dont aujourd'hui la mémoire te fâche :

75   Tu n'étais pas alors un grand clerc en Latin,

Et tu ne l'entends guère encor quand il est fin.

Ton Gusman fut vendu vingt écus au Libraire ;

Depuis tu te formas, et tu sais la Grammaire.

Enfin, pour épargner ces discours superflus,

80   D'Archer tu te rendis un rimeur, et rien plus.

CHAPELAIN.

Tout beau, j'étais archer la chose n'est pas feinte,

Mais j'étais un archer à la casaque peinte.

Mon juste-au-corps de pourpre, et mon bonnet fourré

Sont encor les atours, dont je me suis paré ?

85   Hocqueton diapré de mon maître La Trousse,  [ 11 Hoqueton : Casaque brodée que portaient les archers du grand prévôt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]]

Je le suivais à pied, quand il allait en housse.

LA SERRE.

Recors impitoyable et recors éternel  [ 12 Recors : En général, agent armé qui exécute les ordres de la justice. [L]]

Tu traînais aux cachots le pâle criminel.

CHAPELAIN.

Vous voyez cependant, que dans cette occurrence

90   Le mérite entre nous met de la différence.

LA SERRE.

Tu m'usurpes mon bien avec trop de fierté.

CHAPELAIN.

Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.

LA SERRE.

Qui peut mieux composer en est bien le plus digne.

CHAPELAIN.

En être refusé n'en est pas un bon signe.

LA SERRE.

95   Vous l'avez eu par brigue étant vieux courtisan.

CHAPELAIN.

L'éclat de mes hauts vers fut mon seul partisan.

LA SERRE.

Parlons mieux, peu de gens ont lu vos longs ouvrages.

CHAPELAIN.

Tant mieux, il me suffit qu'on en compte les pages.

LA SERRE.

Et par là tu n'as fait que marcher sur mes pas.

CHAPELAIN.

100   Qui n'obtient point les dons ne les mérite pas.

LA SERRE.

Ne les mérite pas, moi ?

CHAPELAIN.

Vous.

LA SERRE.

Il lui arrache sa perruque.

Ton arrogance

Téméraire rimeur aura sa récompense.

CHAPELAIN.

Arrache aussi ma tête après un tel affront ;

Le seul dont ma pelade ait fait blêmir mon front.  [ 13 Pelade : Maladie qui fait tomber le poil et les cheveux. [L]]

LA SERRE.

105   Et que penses tu faire !

CHAPELAIN.

  Ô dieux ! Ma carabine

Manque bien au besoin à ma fureur divine.

LA SERRE.

Ta perruque est à moi, mais tu serais trop vain,

Si ce sale trophée avait souillé ma main.

Adieu, nos beaux esprits en dépit de l'envie

110   Pour s'instruire liront l'histoire de ta vie.

CHAPELAIN.

Épargne tu mon sang ?  [ 14 Voir le vers 231 du Cid de Pierre Corneille, édition 1637. Acte I scène 4, Don Diègue. Ici, le vers 111 est incomplet.]

LA SERRE.

Ma victoire est complète, Si j'en vais triompher.

SCÈNE II.

Cette pièce a été faite peu après les présents faits aux auteurs par le Roi, desquels La Serre n'eut point sa part. 1664.

CHAPELAIN, seul.

Ô rage! Ô désespoir ! Ô ma chère perruque !  [ 15 Parodie du début de la scène 5 de l'Acte I du Cid de Pierre Corneille.]

Qui couvrant seulement le sommet de ma nuque,

115   Après avoir traîné chez divers perruquiers

Sur ma tête fumeuse usas mille Lauriers.

Perruque, dont la France admirait la durée,

Faut-il, que de mon chef un fat t'ait séparée,

Et l'emphatique voix dont je louais le Roi,

120   Ait trahi ma querelle ; et m'ait manque d'effroi ?

Après que sans peigner vingt ans je t'ai portée

Faut-il t'abandonner, ou te mettre crottée ?

Ô cruel souvenir de tes honneurs passés !

Services de vingt ans en un jour effacés !

125   Faut-il de mon toupet voir triompher La Serre !

Et que ce flagorneur sur notre Parnasse erre !

 


Notes

[1] "La Pucelle, ou la France délivrée" est un poème héroïque de 1656 écrit par Jean Chapelain.

[2] Cabale : Fig. Les menées secrètes de gens qui s'entendent pour un même dessein. [L]

[3] Colbert, Jean-Baptiste (1619-1683) : Contrôleur général des Finances de 1665 à sa mort.

[4] Galimatias : Discours embrouillé, confus, obscur. [L]

[5] Haze : probablement Hase femelle du lièvre, Populairement et fig. Vieille femme qui a fait beaucoup d'enfants. Donc ici, dans le sens auteur prolifique.

[6] Berne : Tour que l'on joue à quelqu'un en le faisant sauter en l'air sur une couverture. [L]

[7] Altitonant : bruyant. (de l'espagnol)

[8] Vincent Voiture (1597-1648), Paul Scarron (1610-1660), Pierre Corneille (1606-1684), Molière (1622-1673).

[9] Ostentateur : Celui, celle qui fait parade de...[L]

[10] République : Il s'agit de la "République des Lettres".

[11] Hoqueton : Casaque brodée que portaient les archers du grand prévôt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]

[12] Recors : En général, agent armé qui exécute les ordres de la justice. [L]

[13] Pelade : Maladie qui fait tomber le poil et les cheveux. [L]

[14] Voir le vers 231 du Cid de Pierre Corneille, édition 1637. Acte I scène 4, Don Diègue. Ici, le vers 111 est incomplet.

[15] Parodie du début de la scène 5 de l'Acte I du Cid de Pierre Corneille.

 Version PDF 

 Version TXT 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies