PREMIER AMOUR

MONOLOGUE

1881.

PAR PAUL BILHAUD.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/06/2017 à 22:42:16.


PERSONNAGES

L'AMOUREUX.

Paru dans "Saynètes et monologues", Troisième série, Paris, Tresse Editeur, 1881. pp. 95-105


PREMIER AMOUR

L'AMOUREUX

À Coquelin-Cadet.

J'étais jeune alors et j'aimais !

J'aimais comme on n'aima jamais !

Ou, pour mieux dire,

J'aimais comme on aime à seize ans,

5   Lorsque le coeur, moins que les sens,

Fait qu'on soupire. -

     

Elle avait le nez retroussé !...

Enfin, ce qui m'avait pincé,

Elle était blonde !

10   Blonde, d'un beau blond vaporeux ;

La seule couleur de cheveux

Que j'aime au monde !

     

Je t'adorais ! Oui, mais tout bas.

J'enrageais ! Elle n'avait pas

15   L'air de comprendre.

J'avais de grands élancements ;

Je suivais tous ses mouvements

D'un regard tendre !...

     

Rien n'y faisait ! - Enfin, un jour,

20   Presque affolé par mon amour,

L'âme égarée,

J'allais... lorsque j'appris soudain

Que, chez elle, le lendemain,

Une soirée

     

25   Se donnait. - J'étais invité. -

« Tant pis ! C'est la fatalité,

Dis-je en moi-même.

Auguste, allons, n'hésite pas ;

Il faut parler. Tu lui diras :

30   Oui, je vous aime ! »

     

« Je ne puis vivre loin de vous,

Tenez, je suis à vos genoux...

Plus bas encore !

Répondez-moi, dites un mot !...»

35   Je la tutoierai, s'il le faut :

« Oui, je t'adore ! »

     

Quelquefois ça ne fait pas mal.

J'étais résolu. - Pour le bal,

Alors je pense

40   À me faire beau, séducteur,

Pour que de moi tout sur son coeur

Soit éloquence.

     

Le matin, je me fis raser

Tout frais ; puis je me fis friser.

45   Dans la journée,

C'était tombé par la chaleur.

Je retournai chez le coiffeur.

Dans la soirée.

     

J'eus encor le désagrément

50   De me défriser, en passant

Dans ma chemise ;

Et ma barbe avait repoussé !...

Chez le coiffeur je repassai

Pour qu'il me frise

     

55   Et qu'il me rase de nouveau.

Enfin, bien pomponné, la peau

Un peu brûlante,

Mais cent fois moins que mon ardeur,

Au logis qu'habitait mon coeur

60   Je me présente.

     

J'avais des souliers neufs, vernis ;

Ils étaient bien un peu petits,

Mais la nature,

M'ayant fait le pied un peu grand,

65   Il fallait corriger vraiment

Cette imposture.

     

« Si mon pied lui tape dans l'oeil,

J'en pourrai montrer quelque orgueil,

Dis-je en moi-même;

70   Car déjà c'est un grand bonheur

Que d'avoir un pied dans le coeur

De ce qu'on aime »

     

Et voilà pourquoi j'avais mis,

Ce soir, des souliers trop petits.

75   J'avais encore

Autre chose en entrant au bal.

- On doit avoir un arsenal

Quand on adore. -

     

C'était un mouchoir séducteur,

80   Imprègne. non, trempé d'odeur ;

« Et si ma blonde,

Me disais-je, danse avec moi,

Je tire mon mouchoir, ma foi,

Et je l'inonde »

     

85   « D'un parfum des plus enivrants;

Ayant ainsi troublé ses sens,

Coûte que coûte,

Comme elle n'entendra plus rien,

Alors, tant pis! il faudra bien

90   Qu'elle m'écoute! »

     

J'allai t'inviter à valser.

Elle accepta, sans balancer,

Et je crois même

Qu'en acceptant elle sourit...

95   Seulement elle me promit

Pour la quinzième.

     

C'était bien un peu long, cela !

Je ne dansai pas jusque-là !

Vive, animée,

100   Je la suivais des yeux de loin,

Le coude appuyé sur un coin

De cheminée.

     

Et quand je voyais un danseur

Nouveau serrant avec bonheur

105   Sa taille souple,

D'un regard je le foudroyais !...

Mais, en moi, pourtant, j'enviais

Cet heureux couple. -

     

J'en avais déjà foudroyé

110   Environ près de La moitié

Tout autour d'elle,

Quand je sentis une douleur

Tout à coup m'étreindre le coeur :

Douleur cruelle

     

115   Qui me fit frissonner, hélas §

Et cependant ce n'était pas

La jalousie

Qui me faisait trembler ainsi.

- Messieurs, j'ai grand besoin ici

120   De poésie. -

     

Vous avez aime tous un jour,

Et vous savez ce qu'est l'amour ;

On est très bête

Lorsque l'on aime, c'est un fait,

125   Et la moindre chose vous fait

Perdre la tête.

     

Le moindre rien paraît charmant :

Ainsi, par hasard, qu'un amant

Tombe par terre,

130   Si sur sa gauche est la douleur,

Il s'écrie « Ah ! côté du coeur !

Blessure chère ! »

     

Moi, je ressemble à cet amant

Pour mon histoire, seulement...

135   C'est le contraire.

Au bal, je m'en souviens encor,

Je m'écriai « Coté... du cor ! »

Voilà l'affaire.

     

Vous concevez mon embarras ;

140   Comment me tirer de ce pas

Sans ridicule ?

Je pouvais à peine marcher,

je voyais mon tour approcher

« Si je recule, »

     

145   « Si je refuse de danser,

Mon Dieu, que va-t-elle penser?

Hélas ! sans doute,

Se fâcher, et non sans raison ;

Et mon amour ! Mes projets ! Non,

150   Coûte que coûte, »

     

« Je surmonterai. » Mais, hélas!

Je ne pouvais seulement pas

Bouger de place. -

Que n'a-t-on pu trouver encor

155   Quelque remède qui du cor

Nous débarrasse !

     

Voilà ce qu'un gouvernement

Devrait chercher évidemment

Par une somme,

160   Un prix quelconque, à découvrir :

C'est un moyen sûr pour guérir

Le cor de l'homme !

     

Je vous ai dit que je souffrais

D'aimer ! En vain je soupirais

165   Pour cette femme !

L'amour ignoré, c'est la mort !

Et pourtant je souffrais du cor

Plus que de l'âme !

     

Ce que je fis en cet état,

170   Comme c'est assez délicat,

Je m'en vais prendre

Une simple comparaison.

Vous avez assez de raison

Pour me comprendre.

     

175   Prenons, par exemple, un habit

Qui vous soit un peu trop petit

Et qui vous serre.

Vous cherchez donc quelque moyen

Pour que votre habit aille bien.

180   Mais comment faire ?

     

C'est simple. Otez votre gilet.

Mettez votre habit tel qu'il est,

Et je suppose

Qu'il vous ira parfaitement.

185   Le gilet gênait simplement,

Voilà la chose.

     

Cet exemple doit vous montrer

Comment je pus me délivrer

De ma souffrance.

190   Oui, le coeur plein d'émotion,

Soudain je sortis du salon,

Pâle, en silence,

     

Et, dans un endroit écarté,

Quittant ma bottine, j'ôtai.

195   Dois-je le dire ?

Pensez au moyen du gilet.

Je fis ainsi, j'ôtai l'objet

De mon martyre,

     

Ma... non ! Je n'irai pas plus loin.?

200   Je la mis avec un grand soin

Dans une poche,

Puis, je revins au bal, content,

Éprouvant un soulagement

Dont rien n'approche.

     

205   La quinzième valse, ô bonheur !

Préludait. L'amour dans le coeur,

La joie aux lèvres,

J'allai vers elle, elle sourit,

Je l'enlaçai, mon corps frémit

210   De mille fièvres,

     

Mais je ne pouvais pas parler.

Je commençais à m'essouffler,

Et sur ma joue

Je sentais monter la rougeur.

215   Je m'arrêtai, car j'avais peur,

Je vous t'avoue,

     

De paraître rouge à ses yeux

C'est si laid pour un amoureux !

« L'instant suprême

220   Approche, allons, c'est le destin,

Dis-je ; il faut qu'elle sache enfin

Combien je l'aime ! »

     

Je me souvins de mon mouchoir

Que j'avais, dans le doux espoir

225   D'un tête-à-tête,

Imprégné d'un parfum divin

Qui devait m'assurer enfin

De sa défaite

     

En t'enivrant, « C'est le moment,

230   Me dis-je, allons ! » Et, gravement,

Sans rien lui dire,

Mais ne la quittant pas des yeux

Pour mieux voir l'effet merveilleux,

Alors je tire

     

235   Mon mouchoir. - Mais elle partit

D'un grand éclat de rire, et dit :

« - Monsieur Auguste! ·

Amour, voilà bien de tes coups!

J'avais retiré, savez-vous

240   Quoi ? Ma... tout juste !

     

 


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