SOPHIE ET DERVILLE

COMDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

Reprsente, pour la premire fois par les Comdiens Italiens, ordinaires du Roi, le 8 janvier 1788.

1788.

Reprsente pour la premire fois, par les Comdiens Italiens, ordinaires du Roi, le 8 Janvier 1788.


publi par Paul FIEVRE, novembre 2011, revu fvrier 2017

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:01:55.


PERSONNAGES ACTEURS

MADAME DORSAN. Mde. Verteuil.

SOPHIE. Mlle. S. Aubin.

DERVILLE. M. Granger.

LISETTE. Mde. Julien.

DUBOIS. M. Valeroi.

La Scne est dans le salon de Madame Dorsan. Sur une table crire, on voit une sphre et des Livres.


SCNE PREMIRE.

MADAME DORSAN, seule, devant la table, une lettre la main.

Dans mon incertitude, je ne sais que rpondre. Quel plus grand intrt ! Je traite du bonheur de ma fille ! Lisons encore une fois la lettre que m'crit le Chevalier de Valbelle.

Elle lit.

Madame, je n'attends que vos ordres pour partir.

Elle se lve.

Ah ! Qu'il ne parte point encore ! J'ai promis la main de ma fille, mais cette condition, que son coeur se donnerait en mme temps et le coeur de Sophie se tait, que dis-je ? Il rpugne peut-tre cette union.... Hlas ! Une mre pntre plutt le secret de sa fille qu'elle ne l'obtient. Il faut consulter Derville. En m'aidant des conseils d'un homme sage, et mon plus ancien ami, j'agirai sans doute avec plus de prudence.

SCNE II.
Lisette, Madame Dorsan.

LISETTE.

Je n'ai point oubli que Madame m'a demand des instructions sur le compte de Mademoiselle.

MADAME DORSAN.

Oui, eh bien ! Quoi ? Que sais-tu ?

LISETTE.

Ah ! Ces distractions, ces rveries, cette tristesse qui nous alarmait est bien loin.

MADAME DORSAN.

Comment ?

LISETTE.

Un petit ouvrage sur l'amiti, que Mademoiselle lit, et dont il m'a fallu entendre quelque chose, a opr ce grand changement.

MADAME DORSAN.

Et dis-moi, quand vous tes ensemble, le Chevalier de Valbelle n'a point de part vos entretiens ?

LISETTE.

Valbelle !... Nous ne respirons que depuis qu'il est absent. C'est prcisment, je pense, parce qu'il est le plus joli cavalier du monde, qu'il lui dplat davantage. Dans sa figure, elle ne voit que des traits, elle y cherche une me ; dans ses grces, elle croit apercevoir les prtentions dont elle est l'ennemie ; son ge c'est celui de l'inexprience et de la lgret ; son caractre, n'est point assez franc...

MADAME DORSAN.

Accoutume ds son enfance la sincrit de Derville...

LISETTE, riant.

Oh ! Pour lui, c'est autre chose... Cette amiti-l est bien sans consquence en vrit. Mais pourtant, cela n'empche pas que je ne sois trs assure qu'elle le prfre tous ; car, c'est assez qu'il paraisse s'apercevoir des dfauts de Mademoiselle, pour qu'elle mette toute son attention les corriger. Et ces dfauts, quels sont-ils ?... Mais elle a tant de confiance en lui !...

MADAME DORSAN.

En lui ?

LISETTE, cherchant ce qu'elle dit.

Mais, oui, je dis bien : elle a tant de confiance en lui... que les conseils qu'il lui donne, les sciences qu'il lui enseigne ; c'est tout cela, dis-je, qui attache Mademoiselle Sophie lui.

MADAME DORSAN.

Sans doute.

LISETTE.

Car, trs certainement, elle n'est point prise d'un homme de cet ge, fort srieux, quelquefois mme assez triste. Et pour Monsieur Derville...

MADAME DORSAN.

Aprs.

LISETTE.

S'il tait amoureux ici... Ce ne serait assurment point de Mademoiselle Sophie, qui n'a que quinze ans... Madame est bien convaincue...

MADAME DORSAN.

De quoi ? Et qui vous parle d'amour ?

part.

Quelle mre est assez heureuse, pour que le coeur de sa fille parle au gr de ses voeux ?

LISETTE, part.

Qu'ai-je dit ? On n'apprend pas quelqu'un son propre secret.

MADAME DORSAN, s'en allant.

Vous aurez soin de ne laisser entrer personne dans mon cabinet, l'exception de Derville.

LISETTE.

Ah ! Monsieur Derville pourra entrer, lui ?

MADAME DORSAN.

Oui.

LISETTE.

Chez Madame ?

MADAME DORSAN.

Sans doute.

LISETTE.

Je le crois. Elle ne sait pas qu'il part ce soir.

SCNE III.

LISETTE, seule.

Ce Monsieur Derville, s'aviser de vouloir nous quitter ? Lui, depuis dix ans dans cette maison, lui parent et ami de ma matresse, chri de Sophie comme un pre !

Elle appelle.

Dubois ! Je le questionnerai tant, qu'il faudra bien qu'il parle. Dubois ! Mais arrive donc.

SCNE IV.
Lisette, Dubois.

DUBOIS.

Le voil Dubois, on ne l'appelle que pour le faire jaser ; mais vous ne voulez pas croire ce que je vous ai dit, je ne saurais qu'y faire, moi.

LISETTE.

Derville quitter ces lieux ?

DUBOIS.

Ces lieux, cette maison. Plus de lectures, plus de leons Mademoiselle Sophie ; mon matre part ce soir, c'est comme cela.

LISETTE.

Mais encore, comment ? Pourquoi ? On s'explique...

DUBOIS.

Il est inexplicable lui-mme. Enfonc dans ses rveries, il vous regarde, et ne vous aperoit pas ; il est tel, qu'il en donne envie de rire.

LISETTE.

Que t'a-t-il dit ?

DUBOIS.

Trois choses. Je pars, je le dois, que tout soit prt.

LISETTE.

Je pars, je le dois.

DUBOIS.

Que voulez-vous ? Le matre commande, le valet obit ; ainsi le veut la loi, qui fit des matres et des serviteurs. Adieu, Mademoiselle. Gardez-moi le secret.

LISETTE.

Un moment. Ce voyage prcipit...

Frappant du pied.

Tu n'en diras pas davantage.

DUBOIS.

L, l, parce que vous tes fille, et curieuse, il faut que je me trouve, point nomm, babillard et instruit. Je n'ai rien dire, moi ; tout ce que je dis, c'est qu'on sait bien que Monsieur Derville n'est pas comme un autre, qu'il n'agit, lui, que quand il a bien rflchi.

LISETTE.

Belle rflexion, qui lui fait faire une sottise, qui...

DUBOIS.

Trve l'entretien. Monsieur Derville m'attend. Sur pied depuis cinq heures du matin, il a mis le nez, je crois, dans tous les volumes de sa bibliothque, sans avoir jamais pu trouver ce qui lui convenait.

Montrant son front.

Voyez-vous, c'est le cerveau qui est malade. Du mystre, Mademoiselle Lisette, du mystre.

SCNE V.

LISETTE, seule.

J'en entrevois beaucoup, et je l'ai pntr. Ma matresse, dont le coeur est tout sa fille, ne veut pas entendre un second hymen ; et Derville rebut, prend son parti dans la fuite ; c'est clair.

SCNE VI.
Derville, un livre la main, Lisette.

DERVILLE, sans voir Lisette.

Ce livre est dtestable. Malheureux pdant ! Sois touch de nos misres, au lieu de les fronder. Le moraliste qui me console, c'est celui qui sait me plaindre. Ah ! Te voil.

LISETTE.

Devant vos yeux.

part.

Si je pouvais le faire parler.

DERVILLE, sa lecture.

L'homme est faible, trs faible. Depuis quarante ans que j'existe, vingt annes d'exprience ne me servent encore qu'a me prouver cette vrit.

LISETTE, feignant de parler seule.

Heureux celui qui s'entretient avec soi-mme. A-t-il tort, a-t-il raison, personne ne le contredit.

DERVILLE.

Que fais-tu donc l ?

LISETTE.

J'ai l'air de perdre mon temps, Monsieur ; je vous admire.

DERVILLE.

Je n'ai rien d'admirable en vrit.

LISETTE.

Oh ! Que pardonnez-moi, l'esprit de rflexion, l'amour de l'tude, de la philosophie. Ah ! Monsieur, que c'est, dit-on, une belle chose que la philosophie ! Apprenez-moi donc au juste ce que c'est, en quoi elle consiste. Ma jeune matresse fait un si grand cas de vos leons, et Madame elle-mme...

DERVILLE.

Sophie !... Oui, elle m'coutait. Tant de simplicit, l'amour du vrai.

LISETTE.

L'loquence du matre.

DERVILLE.

Moi, chercher la sduire, moi !

LISETTE.

Mon Dieu, quelle chaleur ! Qui vous dit cela ? Votre honntet, la confiance de Madame... Vous tes aujourd'hui bien pensif, Monsieur, on dirait que vous mditez secrtement quelque projet bien difficile, et que...

DERVILLE, distrait.

Tu disais... Tu demandais quelque chose, je crois.

LISETTE.

Ah ! Je m'en souviens, je vous demandais quoi la philosophie est bonne, et en quoi vous la faites consister.

DERVILLE.

Dans les sacrifices.

LISETTE.

Le secret chappe.

Haut.

De quel air vous dites cela ! Quoi ! Ce sont des sacrifices bien coteux, bien pnibles, qu'elle veut de nous ?

DERVILLE.

Elle voudrait peut-tre notre tranquillit... Mais qu'obtient-elle ? Nos regrets.

LISETTE.

Il faut qu'elle ait bien peu de crdit, bien peu d'empire.

DERVILLE.

Les passions, sans contredit, en ont davantage.

LISETTE.

L'amour, par exemple ?

DERVILLE.

Ah ! Laisse-moi, j'ai besoin de repos.

LISETTE, part.

J'en sais suffisamment, Monsieur Derville. Vous aimez Madame Dorsan, en perdre l'esprit, vous voudriez obtenir sa main ; j'en suis certaine. Ne craignez plus mes questions importunes.

Haut.

Adieu, Monsieur, je vais dire Madame que vous tes ici.

DERVILLE, distrait.

Oui, j'ai des choses essentielles lui communiquer.

LISETTE, s'en allant.

Il est fou. Ah ! La philosophie ne sera pas mon tude ; le sens commun vaut encore mieux.

SCNE VII.

DERVILLE, seul.

Ce dpart m'occupe tout entier. Ne plus la voir !... Je ne suis point moi, non. Quelqu'effort que je fasse. Ou la moins connatre, ou l'aimer. Le charme de nos entretiens, ses vertus, sa confiance, l'intrt exprim dans ses regards ; oui, l'intrt qu'elle prend moi. Insens ! Non, je partirai. Il faut en instruire Madame Dorsan. La voici.

SCNE VIII.
Derville, Madame Dorsan.

MADAME DORSAN.

Je vous cherchais, Derville...

DERVILLE.

J'tais aussi dans le dessein...

MADAME DORSAN.

Je viens rellement pour m'entretenir avec vous, et mme pour vous prier de me donner des avis. Asseyons-nous ; vous fixerez mes ides.

DERVILLE, marchant.

J'aurais besoin sans doute... Mais les vtres, Madame, ne portant que sur des projets senss, d'une excution facile, ne doivent point vous trouver irrsolue.

MADAME DORSAN.

Si je n'avais craindre de m'abuser que sur ma propre flicit, ce serait peu sans doute ; mais risquer de me mprendre l'gard du bonheur de ma fille, exposer son repos !... Ah ! Vous le savez, elle m'est bien chre ! C'est son sujet, Derville, que je veux vous demander des conseils.

DERVILLE.

Des conseils, moi, son sujet ?

MADAME DORSAN.

Sophie est bien jeune, il est vrai ; mais elle est plus forme du ct de la raison, qu'on ne l'est son ge ; et moi, ayant cru trouver dans le chevalier de Valbelle, celui qui peut assurer son bonheur, je mdite cette union. Je pse sur l'obstacle que ma fille semble y mettre par son indiffrence pour lui. Il m'crit ; il arrive de son rgiment : me trouvera-t-il encore indcise ? Craindre de forcer l'inclination de Sophie ; elle ignore son propre coeur. La contraindre, je n'ai pas ce courage. Sa mlancolie accrot chaque jour ; je me trompe peut-tre ; mais une mre s'alarme de si peu !... Derville, conseillez-moi ; je le rpte, ma tendresse peut m'aveugler ; au lieu que vous, plus dsintress...

DERVILLE, avec chaleur.

Dsintress !... Et o trouvez-vous, Madame, qu'on le fut jamais ? En tes-vous encore vous en fier aux apparences, fonder sur elles ? Et parce que vous verrez un front calme, croirez-vous qu'on ne puisse tre agit ? Vous me croyez votre ami, je suis peut-tre un ingrat. Ce soir, je puis vous paratre un ingrat, un insens !... quand je ne serai que prudent, et votre ami. Trop de vhmence m'emporte ; mais croyez-moi, Madame, contenir, renfermer ses passions, ce n'est pas en tre exempt. L'homme soumis aux passions n'est point indiffrent, il n'est point dsintress !... Mais l'on dcide, l'on juge, l'on croit, o l'on devrait douter, o l'on devrait...

MADAME DORSAN.

Douter, de quoi, Derville ? De l'intrt que vous devez prendre Sophie, qui vous chrit, et vous doit beaucoup. Douter de votre raison...

DERVILLE.

La raison faiblit proportion des forces qu'on en exige. Souvent, le prtendu sage n'est qu'un fou comme un autre.

part.

Et sensible, mon ge... Je ne puis soutenir cet entretien. Un autre instant me verra, peut-tre, plus calme.

Haut.

Vous me connatrez... vous connatrez mon coeur... et s'il sait remplir les devoirs de l'amiti, se soumettre aux sacrifices qu'elle impose.

SCNE IX.

MADAME DORSAN, seule.

Ma surprise est extrme, il me laisse. Quel discours, quel trouble ! D'autant mieux aperu qu'il s'efforce de le cacher, et que je ne suis pas reconnatre que quelque chose l'occupe, et l'afflige. Derville est courageux, mais Derville est sensible. Il renferme une peine secrte au fond de son coeur, il en est dvor peut-tre...

SCNE X.
Sophie, Madame Dorsan.

SOPHIE, arrive, et baise la main de sa mre.

ma chre maman ! Je viens de lire un trait sur l'amiti... Quel ouvrage, oh, dieux ! Et quel sentiment ! L'auteur dit que, quand on l'prouve, on est vertueux.

MADAME DORSAN.

Qui vous a prt ce livre ?

SOPHIE.

C'est mon bon ami, c'est Derville.

MADAME DORSAN.

Votre bon ami ? Vous entrez dans un ge, ma fille, o la pudeur avertie ne veut plus cette expression trop familire. Songez...

SOPHIE.

Vous parlez de Derville, ma chre maman ; vous trouvez redire que je l'appelle encore mon ami. Eh ! Ne l'est-il pas ? Quel autre, envers moi, peut avoir autant de sincrit ? Quel autre... Jugez-en vous-mme. Comparez, et sentez la diffrence.

MADAME DORSAN.

Voyons.

SOPHIE.

Quand je me trouvais avec le Chevalier, il ne m'entretenait que des agrments, des charmes qu'il me suppose ou me prte. Quel homme insupportable ! Il me dira que je suis belle ; prtend-il me sduire, qu'il veuille m'abuser ? Doute-t-il de ma conception, de mon entendement, pour ne me dire que des mots ? Doute-t-il enfin, que j'aie une me... pour ne s'adresser qu' ma vanit ? Ah Derville, Derville ! Sur mes traits, juge de ma sant : mon enjouement, il connat la paix de mon me : dans mes raisonnements, il veut de la justesse ; dans mon caractre, du naturel ; mon coeur, de la droiture.

MADAME DORSAN.

Vous pensez avec sagesse, Sophie ; et pour moi quelle satisfaction ! Je vous vois assez forme maintenant pour tre marie. Valbelle m'crit, me sollicite...

SOPHIE.

Valbelle !

MADAME DORSAN.

C'est lui dont je fais choix. Son ge vous parat-il celui de l'tourderie, c'est aussi celui du bonheur, des qualits aimables... L'exprience attriste l'homme. Il vous trouve jolie, et cela vous dplat ; mais s'il vous juge avec un coeur touch, c'est un tort lger ce me semble, et que vous devez pardonner au tendre intrt qu'il prend vous.

SOPHIE.

De l'intrt, moi, il me flatte !

MADAME DORSAN.

Point du tout ; il vous voit telle qu'il vous peint.

SOPHIE.

On ne voit point en beau, on n'a point de ces yeux prvenus, pour ceux qui nous inspirent un rel attachement ; on les voit tels qu'ils sont, et la perfection qu'on leur trouve, n'est pas encore celle qu'on leur souhaite.

MADAME DORSAN.

Derville, par exemple ; l'amiti voit comme cela, mais l'amour...

SOPHIE.

Qu'il est froid ce sentiment si vant ! Que j'ai peine concevoir comment les coeurs tendres en sont si vivement touchs !... J'aurai de l'amour pour Valbelle, j'en aurai, si vous le voulez, maman ;... mais quelque soit mon obissance, ma soumission vos moindres volonts, non !...

MADAME DORSAN.

Quelle motion ! Achevez.

SOPHIE.

Je ne saurais avoir de l'amiti pour lui.

MADAME DORSAN, part.

Que dit-elle ? Son innocence lui fait-elle prendre le change ?

SOPHIE.

Pourquoi nous sparer ?

MADAME DORSAN, part.

Et le sentiment qu'elle prend pour l'amiti, ne serait-il en effet que l'amour ?

SOPHIE.

Sophie ne vous est-elle plus aussi chre ? Oh ! Maman ! Vous ne m'coutez pas ?

MADAME DORSAN, Sophie.

Mais que me voulez-vous donc ?... Vous allez prendre votre leon d'Italien, et vous n'tudiez pas ?...

part.

De l'un et de l'autre ct, je vois des rapports qui me frappent. Derville souffre, et ma fille aussi.

SOPHIE.

Je vois... Je ferai tout ce que vous ordonnerez maman.

Elle se met la table crire.

MADAME DORSAN, part.

Derville aime sans doute, et son caractre me rpond de sa constance ; mais, qui me rpond de ma fille ? Dans un ge aussi tendre... Dois-je m'en rapporter entirement au trouble de Sophie ? Ces premiers mouvements de la nature en elle, sont-ils bien ceux du coeur ? Et moi, pntrant dans l'avenir, envisageant des suites qui peuvent tre cruelles !...

SOPHIE, part.

Je ne saurais travailler.

MADAME DORSAN, part.

J'ai lu dans le coeur de Sophie ; il faut l'prouver. Il faut commencer par les observer davantage, en leur laissant plus de libert ; sre de Derville comme de moi-mme !...

SOPHIE, se lve.

Vous parlez de lui, maman !

MADAME DORSAN.

Et vous, ma fille, songez Valbelle ; songez, que si je l'ai prfr... choisi, cause de sa jeunesse, c'est un effet de ma prudence, et de toute ma tendresse pour vous.

SCNE XI.

SOPHIE, seule.

J'aurai donc de l'amour pour Valbelle, il faut en avoir pour lui, ma mre me l'ordonne. Comme la joie disparat promptement ! J'tais trop heureuse, en lisant ce trait sur l'amiti, et me voil retombe dans ma tristesse habituelle. Ah ! C'est depuis que Derville, devenu plus srieux, parat contraint avec moi, que je ne connais plus aucun plaisir qui puisse m'attacher. Comme chaque jour il devient plus rveur !... Et moi-mme, qu'est-ce que j'prouve ? Hier, pendant la leon, quand ma mre s'absenta pour un instant, et que, seule avec Derville, j'aperus qu'il avait les yeux fixs sur moi... Et que mon papier tomba de mes mains... Qu'est-ce donc que je sentis ?... L'ide seule... Le souvenir pntre encore mon me...

SCNE XII.
Sophie, Derville.

DERVILLE, une lettre la main.

Faisons remettre cette lettre Madame Dorsan.

Il voit Sophie.

Que vois-je ? Sophie est sans sa mre. Ah ! Fuyons.

SOPHIE, se retourne et l'aperoit.

Lui !

Elle court au devant.

mon bon ami, vous voil, enfin, vous voil !... Je ne sais plus... Tout mon coeur en mouvement... Et chaque jour, cela augmente. Bientt, je crois... Je ne pourrai plus parler, ds que je vous apercevrai.

DERVILLE.

La surprise sans doute, a produit cette motion passagre.

part.

Qui n'en serait troubl ?

SOPHIE.

Oh, non ! Je n'ai point eu peur, c'est l'amiti qui fait cela ; et comme elle augmente sans cesse... que toute mon me ne saurait la contenir, elle s'chappe... et... enfin, je ne sais pas, moi ; mais, Derville, j'ai bien de l'amiti pour vous.

DERVILLE.

Sophie !

SOPHIE.

Vous n'en sauriez douter, n'est-ce pas ?

DERVILLE.

Non.

SOPHIE.

Si vous saviez comme j'tais triste avant de vous voir !... Mais ce livre, ce livre ! Malgr cela, ces deux amis ne sont pas attachs l'un l'autre au point o nous le sommes : je sais encore les dfier ; ils peuvent se passer de se voir, le pourriez vous, Derville ?

DERVILLE.

Quoi ? Que pourrais-je ?

SOPHIE.

Ne plus me voir.

DERVILLE.

S'il tait ncessaire... Je crois...

SOPHIE.

Vous croyez ?

DERVILLE.

Que j'en aurais le courage.

SOPHIE.

tre spar de Sophie !

Riant.

Vous dites cela pour m'prouver. Qu'avez-vous donc ?

DERVILLE.

Ah !

SOPHIE.

N'ai-je pas le droit de sentir vos peines ? Vous ne pouvez m'abuser, vous avez quelque chose qui vous afflige.

DERVILLE.

J'ai... J'ai de la discrtion... de la piti... Je ne questionne point... Je ne tourmente point (les malheureux); on ne connat pas la faiblesse humaine, on se livre avec innocence la bont du coeur, on allume le feu des passions qu'on ignore ; ce feu circule... Il pntre... dvore !...

SOPHIE.

Eh bien, c'est dit : j'ai tort, sans le vouloir, sans m'en douter. Faisons la paix.

Elle lui tend la main.

DERVILLE, s'loignant d'elle.

Cruelle ! En est-ce assez ?

SOPHIE.

Vous me fuyez ! Est-ce vous ?

DERVILLE.

Sais-je en cet instant, ce que je suis ?

part.

Je suis trop faible. Oui, je l'aime trop uniquement.

SOPHIE, part.

Je suis bien malheureuse... On dirait qu'il me hait.

DERVILLE, se rapprochant d'elle.

Voulez-vous lire quelque chose ?

SOPHIE, avec chaleur.

Me montrer cette aversion... cette indiffrence !

DERVILLE.

Prfrez vous de traduire ?

SOPHIE.

Parler tout seul, tre agit, je ne sais de quoi ! Ne pas me rpondre, ne pas m'couter, ne pas m'entendre.

DERVILLE.

Je vous ai entendue... Si j'ai craint de ne pas me dcouvrir davantage...

SOPHIE, vivement.

Non, non, vous ne m'entendez point. Non, ce que je dis, tant de froideur ne peut rpondre ; ce que je dis n'est rien, mais ce que je sens, ce qui ne s'exprime pas... ciel ! Et je croyais qu'il lisait comme moi-mme dans mon coeur, qu'un mme esprit nous animait ! Dans un ouvrage, pendant une lecture, un trait touchant, nous le sentions ensemble ; tait-il mu, je pleurais, la terreur ou la piti, les alarmes, ses peines, oh ! Ses peines, comme je les prouvais, quand auprs de moi, je le voyais rveur, et poser sa main sur son front ! Tout, tout de son coeur passait dans le mien ; et quand son air est de glace, qu'un poids m'oppresse, qu'il me fuit, me repousse !... Il me dira qu'il m'entend.

DERVILLE.

Sophie, Sophie !... Non, c'est vous, qui ne pouvez me comprendre, qui ne sentirez jamais quel point vous m'tes chre. Mon exprience... Mon ge... Le vtre ! Une sparation ternelle. Au moins dans ma douleur, j'aurai ce tmoignage me rendre, que je n'aurai point profit des premiers sentiments qui naissent dans votre me, et ne pourront s'y fixer, qui naissent de l'innocence de votre coeur, de sa sensibilit, sans doute, oh ! Je le crois !... Mais cette sensibilit qui vous abuse, qui peut m'abuser, moi-mme ; non, elle n'est encore en vous qu'un besoin trompeur.

SOPHIE.

Et l'effet ? Et ce que je sens ? Cette amiti toujours plus vive et plus forte, mesure que je prends plus d'ge et de raison, qu'est-ce que c'est donc ? L, vous qui savez dfinir le coeur, expliquer ses mouvements, vous ne sauriez rpondre. On se croit bien fort en parlant d'aprs la raison ; le sentiment a toujours l'avantage.

DERVILLE.

Le sentiment, dites-vous ? Et de quel sentiment parlez vous, Sophie ?

SOPHIE.

Mais, du ntre, du mien.

DERVILLE.

Du ntre, vous le connaissez... Vous l'expliqueriez ?

SOPHIE.

Je l'prouve, c'est tout !

DERVILLE.

Un sentiment ?...

SOPHIE.

Bien vif !

DERVILLE.

Et rflchi ?

SOPHIE.

Bien tendre !

DERVILLE.

Et profond, et durable jamais, remplit toute votre me ? Vous croyez qu'il existe en vous, qu'il peut durer ! Et... c'est votre coeur, qui prend soin chaque jour de vous le confirmer ?

SOPHIE.

Oh bien ! Comme vous m'entendez actuellement !

DERVILLE.

Et... L'objet d'une telle affection ?

SOPHIE.

Il me le demande, lui ?

DERVILLE.

J'entends.

SOPHIE.

Vous entendez, mon bon ami ?

DERVILLE.

Je le crois du moins (et je crains de le croire); prsent, quels dsirs, quels voeux formez-vous ? Un attachement ne peut, ne doit point tre inutile et sans fin.

SOPHIE.

Il ne finira jamais, pourtant.

DERVILLE.

Rptez encore.

SOPHIE.

Oh ! Jamais.

DERVILLE.

Cependant, au bout de quelques annes, si l'ge de celui qui vous entend, trop peu assorti, trop peu convenable au vtre...

SOPHIE.

Est-ce qu'on aime pour l'ge ? C'est lui qu'on aime.

DERVILLE, avec passion.

Et vous aimeriez toujours Sophie ? Et vous mnageriez ce coeur qui vous appartient, ce coeur jaloux peut-tre, trop sensible, trop dlicat pour ne l'tre pas...

SOPHIE.

Dieux !

DERVILLE.

Sophie, le puis-je croire ? Craignez de me jeter dans une erreur qui me promet tout ce qu'on peut avoir de bonheur sur la terre. Vous ne connaissez pas mes voeux, mes tourments, le trouble o je suis. Dites, Sophie, dites que ces soins dlicats, d'un coeur vraiment touch, suffiront votre me sensible et vertueuse ; dites qu'ils pourront remplacer auprs de vous les charmes de l'ge et ceux de la figure.

SOPHIE.

Il y revient encore, et rien ne pourra le rassurer !

DERVILLE.

Oui, chre Sophie, oui je le suis.

SOPHIE.

Mais voyez Valbelle.

DERVILLE.

Je ne doute plus.

SOPHIE.

Valbelle peut servir ici de preuve ; il est assez jeune, est-il vrai ?

DERVILLE.

Sans doute.

SOPHIE.

Il est beau comme un ange.

DERVILLE.

L'expression...

SOPHIE.

On ne peut en disconvenir.

DERVILLE.

Que sert de nous occuper...

SOPHIE.

Mais c'est que je n'aurai que de l'amour pour lui.

DERVILLE.

De l'amour ?

SOPHIE.

Pas davantage.

DERVILLE.

Pour Valbelle ?

SOPHIE.

Malgr sa jeunesse et ses traits.

DERVILLE.

Pour Valbelle ?

SOPHIE.

Quand au contraire, j'aurai toujours de l'amiti pour vous ; et il ne sera que mon amant ou mon poux...

DERVILLE.

Qu'entends-je ?

SOPHIE.

Quand vous serez toujours mon unique ami !

DERVILLE.

Moi... Ah !... Je serai votre ami... Moi.

SOPHIE.

Quel regard !

DERVILLE.

Elle n'avait pas d'expressions assez touchantes pour me convaincre, perfide !

SOPHIE.

Moi, Sophie ! Perfide ! Qu'ai-je dit, hlas ! Que je n'aie pas pens dans toute la vrit de mon coeur ?

DERVILLE.

Vous l'avez dit... Vous l'aimez donc ?

SOPHIE.

Si je vous aime ?

DERVILLE.

Sa bouche encore... C'est Valbelle.

SOPHIE.

Pour qui j'aurai de l'amour... Ma mre le veut.

DERVILLE.

Il suffit, soyez heureuse... Pour moi, dont les transports jaloux ont besoin d'clater... Je vais...

SOPHIE.

Derville !

DERVILLE.

Laissez-moi.

SOPHIE.

O courez vous ?...

DERVILLE.

Vous fuir jamais.

SCNE XIII.

SOPHIE, seule.

Derville, Derville !... Mes cris ne l'arrtent pas... Le cruel fuit et m'abandonne. Quel est donc mon crime, ce crime que j'ignore ? ciel ! Apprends-le moi, qu'ai-je fait ? Je suis punie. Je l'interroge en vain ; nul regret, nul reproche, ne s'lvent de ma conscience... Et... Derville m'accuse... Et Derville ne peut tre injuste ?... Mais, avec mon coeur, est-on coupable ?

Elle marche perdue.

ma mre ! ma mre !

SCNE XIV.
Madame Dorsan, Sophie.

MADAME DORSAN.

Qu'entends-je, Sophie ?

SOPHIE.

maman ! J'en mourrai.

MADAME DORSAN.

Quelles alarmes !

SOPHIE.

Mon me est innocente, il se plat la noircir.

MADAME DORSAN.

Qui donc ?

SOPHIE.

Derville. Ah ! J'ai connu la peine.

MADAME DORSAN, part.

Je respire.

Haut.

Confie mon coeur...

SOPHIE.

Que sais-je moi-mme ? Quand il m'accuse, moi je le plains. Derville souffre, Derville est malheureux, oui, mon coeur me le dit, plus de repos pour moi.

MADAME DORSAN.

Et c'est l le sujet de ton affliction profonde ?

SOPHIE.

Il m'a nomme perfide.

MADAME DORSAN.

Perfide !

SOPHIE.

cause de mon mariage avec Valbelle.

MADAME DORSAN, part.

La jalousie a surmont le courage.

Haut.

Tu lui as fait part de ton mariage avec le Chevalier ?

SOPHIE.

Je lui dis tout.

SCNE XV.
Un Laquais, Madame Dorsan, Sophie.

LE LAQUAIS, Madame Dorsan.

Il m'est ordonn de remettre cette lettre, en secret, Madame.

MADAME DORSAN, s'avance sur le bord de la scne.

Que vois-je ? C'est de Derville.

Elle lit.

Je trahirais la confiance, si je ne m'imposais un sacrifice ; j'ai cet empire encore sur moi-mme, je sais prendre un parti, je vous quitte ce soir. Daignez m'accorder une dernire grce, pargnez un dplaisir Sophie, cachez-lui mon dpart. Sophie pourrait me regretter, oui, je crois, oui, je ne puis m'empcher de croire que Sophie regrettera l'ami de sa jeunesse. Je vous verrai aujourd'hui, pour la dernire fois. Il est donc mutuel, ce penchant qui met le comble mes voeux !

LE LAQUAIS.

Y a-t-il rponse ?

MADAME DORSAN.

Oui, et vous direz que je vais... Qu'on ne dcide rien avant de l'avoir reue.

Le Laquais sort.

Ah ! Tout me rassure. C'est la vertu que le coeur de Sophie cde ; elle estime son amant au point de l'aimer ; que faut-il de plus dans une union pour le bonheur ? Et qu'ai-je craindre de la disproportion des ges ? Dissimulons.

Haut.

SCNE XVI.
Madame Dorsan, Sophie.

MADAME DORSAN.

En vrit, je ne le reconnais plus, Derville.

SOPHIE.

Oh ! Maman ! Il est bien chang !

MADAME DORSAN.

Je croyais ses vertus.

SOPHIE, vivement.

Eh ! Cesse-t-on d'en avoir ? Croyez, croyez-y toujours.

MADAME DORSAN.

Blesser ainsi les droits de l'amiti, ces droits si chers, si consolants ! Tu sais qu'il y a plus de dix ans que Derville demeure avec nous. la mort de mon poux, voyant que Derville, sage, instruit, pouvait de concert avec moi concourir ton ducation, nous continumes demeurer ensemble ; je lui donnai sur toi les droits de l'ge, et ceux d'une confiance bien place.

SOPHIE.

Je sais tout cela, maman.

MADAME DORSAN.

Mais tu ne sais pas que, lass de ce commerce heureux, o tout devait l'intresser, il se retire tout seul la campagne, sans doute ; qu'il nous livre au regret de l'avoir connu, de l'avoir chri, qu'enfin, il nous quitte ce soir.

SOPHIE.

Quitter ?

MADAME DORSAN.

Oui.

SOPHIE.

Comment quitter ?

MADAME DORSAN.

Je l'ai dit, il se spare de nous.

SOPHIE.

Mais, maman... Mais donnez... Mais donnez vos ordres... Mais allons la campagne aussi nous. La vie champtre, quoi de plus doux ? Il faut bien que nous allions avec Derville, il faut bien que nous soyons toujours avec lui.

MADAME DORSAN.

Oui, s'il le voulait. Mais ds que par ce choix, n'ayant pour nous que de l'indiffrence, il se retire ; nous ne pouvons le contraindre, et suivre qui nous fuit. Je suis certaine... qu'il y a plus de trois mois qu'il mdite ce voyage.

SOPHIE.

Oui... Trois mois... Depuis qu'il est triste... Quelle noirceur ! Je ne m'tonne plus de cette physionomie qu'il avait... de cet air contraint, de cet air de dissimuler le crime... ciel !... Enfin, voil donc l'exprience... Les peines, le dsespoir, la voil... tre comme une folle... gare... ne savoir plus...

MADAME DORSAN.

Tes regrets sont aussi vifs.

SOPHIE.

Est-ce que je pleure, moi ?

MADAME DORSAN.

Non.

Elle suffoque.

Et de mme que ta faiblesse et entran la mienne, ta force m'inspire du courage. Je sens actuellement que ma peine est adoucie.

SOPHIE.

Vous avez des peines qui s'adoucissent, maman ?

MADAME DORSAN.

Il n'en est pas de mme...

SOPHIE.

Et puisqu'il s'en va... Se cache jamais, s'enfuit au bout de l'univers, et qu'on ne se verra plus de la vie, et que de ce soir, c'est fini pour toujours, n'est-ce pas ?

MADAME DORSAN.

Sans doute.

SOPHIE.

Je lui rendrai tout, ses livres, ses extraits. Je n'ai que faire de continuer ma traduction, moi ; comme il s'en va, ignorer ou savoir, tout cela devient indiffrent ; et mme comme il s'en va, si de notre ct nous faisions une retraite aussi, maman ? L, pour tre bien loigns, mieux spars, plus dsunis ?

MADAME DORSAN, mue.

Pauvre Sophie !

SOPHIE.

Que ce soupir de ma mre est consolant pour mon coeur ! Vous qui chrissez votre enfant, qui, mieux qu'elle-mme, savez lire dans son me !... Je suis bien plaindre, n'est-ce pas ? N'est-ce pas, maman, que je souffre beaucoup ?

Lisette entre.

MADAME DORSAN.

Calme-toi, ma chre Sophie, ton amie est aussi ta mre.

SCNE XVII.
Sophie, Lisette.

SOPHIE.

Ah !...

LISETTE.

Qu'y a-t-il donc ?

SOPHIE.

Tu ne sais pas.

LISETTE.

Quoi, ma belle matresse ?

SOPHIE, avec ingnuit.

Exister... C'est souffrir.

LISETTE.

Une telle tristesse...

SOPHIE.

Et quel autre sentiment sera donc la douleur ?

LISETTE.

La vtre en effet me surprend.

SOPHIE.

coute. Je t'aime ! Quand tu seras l'instant de croire la flicit, de la croire durable jamais...

LISETTE.

Eh bien ?

SOPHIE.

Tu diras : point de bonheur pour moi... Est ce qu'on est heureux ?

LISETTE.

Je dirai cela, moi ?

SOPHIE.

Quand un homme sage, clair, t'enseignera la vrit, te donnera de l'amour pour elle, quand tu croiras reconnatre aux actions de cet homme qu'il est vraiment vertueux ; tu frmiras, et tu diras : Cet homme !... Il est faux, il est cruel, le mensonge est dans son coeur !

LISETTE.

ciel ! Et vous pleurez presque en disant cela. Ce discours, assez nigmatique, n'aurait-il point de rapport au dpart de Derville ?

SOPHIE, vivement.

Tu sais aussi qu'il s'en va ! Ah ! Dis moi, dis moi bien tout.

LISETTE.

Si j'tais trs sre du secret, je vous apprendrais bien, moi, la vritable cause du dpart de Derville. Il ne faut pas moins que cet amour extrme, que Madame a pour vous, pour qu'elle se refuse un engagement aussi convenable ; il faut qu'elle ait un coeur comme le sien... Paix. Voici Derville lui-mme ; dans un autre moment je viendrai vous retrouver.

SOPHIE.

Laisse-moi. Qu'il n'ait rougir qu' mes yeux.

Elle sort.

Il approche, et sa vue...

SCNE XVIII.
Sophie, Derville.

DERVILLE, avec tendresse.

Eh quoi ! Lisette vous laisse... Qu'avez-vous donc, chre Sophie ?

SOPHIE, part.

Ce ton adouci, cet intrt feint ; que d'artifice dans ce coeur !

DERVILLE.

Votre mre s'adressant moi, me conjurant de ne point partir, comme si ma prsence tait encore chre Sophie... Hlas ! Un autre a des droits sur son coeur, Sophie dtourne ses regards, elle craint de rencontrer les miens...

SOPHIE.

Homme assez faible pour tromper ! Il ne pouvait pas me dire : Sophie, je suis ingrat et non perfide. Sophie, je pars, je dtruis en un jour tout ce que vous avez acquis de flicit depuis votre enfance ; mais ce bonheur que je vous donnais ne peut plus me suffire... Ne mourez point Sophie, je pourrai vous revoir, et vous serez encore heureuse. Il ne pouvait pas me dire cela. Alors il aurait vu couler mes larmes, j'aurais eu la douceur de pouvoir en rpandre, d'en rpandre pour lui...

DERVILLE.

Dieux !... Elle m'aime, ce n'est point une erreur.

SOPHIE.

Tous mes voeux l'eussent suivi dans sa retraite...

DERVILLE.

Arrte, Sophie... arrte. Trop de joie enivre mon coeur... Moi, te quitter et vivre ?... Fallait-il donc te le dire ? Quoi ? Tu n'as pas senti que je t'adore ?... Ah ! Connais l'amour... Connais ton amant, l'excs...

SOPHIE, avec exclamation.

C'est encore lui ! Je le retrouve, oui, c'est encore Derville ; il m'aime.

DERVILLE.

Laisse-moi cette puissance, sur moi-mme, de ne point tomber tes pieds, de ne point t'exprimer mon amour et sa force... Laisse-moi... ton ge, ces aveux rpts, d'une tendresse ternelle, je les dois une mre, la tienne, Sophie !... Je vais Madame Dorsan, je vais l'instant mme...

Il s'loigne et revient.

Ne crains point cette exprience de l'ge, cette svrit de caractre que l'amour adoucira pour toi. T'aimer, t'adorer ! Abuse de ton empire, tu le peux, je suis le plus faible, j'aime davantage... Mais prends piti de ma faiblesse. Sophie ! Ou mourir... ou possder ton coeur jamais.

SCNE XIX.

SOPHIE, seule.

Ou mourir, ou possder ton coeur jamais ! Cher Derville, et j'ai pu le souponner ! Connais l'amour, connais ton amant. Ces mots plus chers encore, qu'il ne m'avait jamais adresss, ces mots gravs dans mon me, y portent, je ne sais quel sentiment inexprimable ; un nouveau jour me luit. Oh ! Que l'amour pour Derville est diffrent de celui qu'on a pour Valbelle !

SCNE XX.
Lisette, Sophie.

SOPHIE.

Oh ! Ma chre Lisette !

LISETTE.

Quel changement heureux !

SOPHIE.

Connais l'amour, connais ton amant, le bonheur...

LISETTE.

Quels transports ! Que d'expression ! Vous voil donc enfin plus raisonnable. Car cet amant, c'est Valbelle, je pense ; cet amour, c'est le sentiment que vous avez pour lui, et le bonheur, c'est de l'pouser, est-il vrai ?

SOPHIE.

Derville ne partira point, il restera toujours !

LISETTE.

Il restera toujours ! Comment, j'ai devin juste ? Et quand je viens de voir Derville aux pieds de Madame Dorsan, c'est donc bien vrai qu'il l'aime et qu'il l'pouse ?

SOPHIE.

Derville aux pieds de Madame Dorsan, Derville pouser maman ? Mais que dites-vous donc ?

LISETTE.

Mais oui, ce me semble.

SOPHIE.

Oui. Elle dira, oui ; elle dira que Derville pouse maman.

LISETTE.

Encore une fois, les entendre parler d'union, aux transports qu'ils font paratre tous deux...

SOPHIE.

En vrit, vous tes barbare... extraordinaire. Vous ne sentez pas la force des choses, et l'on fait mourir les gens comme cela... Dites donc aussi que Derville trompe, qu'il est parjure, et qu'il dit maman les mmes choses qu'il disait Sophie. Connais l'amour, connais ton amant.

LISETTE.

Je ne savais pas, moi...

SOPHIE, avec dsespoir.

Mais c'est donc vrai ?... Mais je ne respire pas... Je suffoque... Je meurs, Mademoiselle... Mais dans ce moment, je ne chris plus autant ma mre peut-tre... Et vous voyez Sophie coupable.

SCNE XXI.
Lisette, Sophie, Madame Dorsan.

MADAME DORSAN, part.

Elle ignore que tout s'apprte pour son union.

Haut.

Quoi donc ? Quelles nouvelles alarmes ?

LISETTE.

Ayant vu Monsieur Derville aux pieds de Madame... qui lui parlait de mariage...

MADAME DORSAN.

Eh bien ?

LISETTE.

J'ai dit Mademoiselle...

SOPHIE.

Elle dit !... Elle dit que vous allez pouser Derville, maman.

MADAME DORSAN, Lisette.

Retirez-vous.

Elle sort.

Profitons de l'erreur.

Sophie.

Nous dsirons toutes deux de fixer Derville auprs de nous ; il fallait l'attacher par des noeuds qu'il pt chrir. Lui donner ta main ? Mais as-tu song son ge, aux devoirs qu'il t'impose ? Tu ne connais pas les obligations d'une femme, ma chre Sophie, c'est nous de donner le bonheur un poux, il ne peut que nous le rendre. Derville est trop sensible pour n'tre pas jaloux ; il lui faut donc un coeur dont il dispose, un coeur soumis, confiant, et surtout fidle.

SOPHIE, part.

Ah ! C'est l mon coeur.

MADAME DORSAN.

Et moi, je dciderais, sans rflexion, de ton sort et de celui de Derville ? J'irais me promettre inconsidrment que tu ne seras point coquette, point lgre, toujours tendre, ton ge, quinze ans ? En agissant, comme je le fais, tu n'auras point me dire un jour dans l'amertume de ton coeur : maman ! Sans considrer mon extrme jeunesse et l'tendue des devoirs que vous m'imposiez, vous avez fait mon malheur en m'unissant Derville.

SOPHIE.

Malheureuse avec Derville ! Malheureuse ? Vous ne le croyez pas, maman, qu'on puisse tre malheureuse avec lui.

MADAME DORSAN.

Tu pleures... Sophie !... Tu pleures.

SOPHIE.

Ce mariage tait si loin de ma pense... Si loin de mon coeur... (C'est donc bien vrai.) ma mre ! vous qui m'avez tout donn, soins, tendresse, exemple... Non je ne pleurerai point du bonheur de ma mre... Qu'elle soit heureuse sans qu'il en cote un coupable regret Sophie... Et lui, lui !... Qui me promit le bonheur... Eh bien, je serai sa fille, sa fille tendre et soumise... Il ne vivra point pour Sophie... Mais Sophie !...

Elle se jette dans les bras de sa mre.

maman ! Mon me est bien change !

Derville entre.

Derville !

SCNE DERNIRE.
Derville, Madame Dorsan, Sophie.

MADAME DORSAN.

Chre Sophie ! Pardonne une mre les pleurs qu'elle t'a cots. Il fallait se convaincre de ton amour, affermir tes sentiments, s'assurer de ta constance. C'est lui, c'est Derville, c'est ton amant que je te donne pour poux.

DERVILLE, tombant ses genoux.

C'est ton poux que tu vois tes pieds.

SOPHIE.

Lui... maman ! Quel est votre bienfait ! J'avais de l'amour pour Derville.

MADAME DORSAN.

Il devient ton poux... Qu'il soit toujours ton ami.

 


APPROBATION

Lu et approuv pour la reprsentation et pour l'impression, le 29 Septembre 1787. Sign, SUARD. Vu l'Approbation, permis de reprsenter et d'imprimer. Paris, ce 30 Septembre 1787. DE CROSNE. De l'Imprimerie de la Veuve VALADE, rue des Noyers.


Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 603

 [PDF]  [TXT]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons