MÉLITE

COMÉDIE

1630

Pierre Corneille

Représenté pour la première fois en 1642 au Théâtre du Marais

Version du texte du 07/02/2009 à 12:12:48.

A Monsieur de Liancour;

ACTEURS

ERASTE, amoureux de Mélite.

TIRCIS, ami d'Eraste et son rival.

PHILANDRE, amant de Chloris.

MÉLITE, maîtresse d'Eraste et de Tircis.

CHLORIS, soeur de Tircis.

LISIS, ami de Tircis.

CLITON, voisin de Mélite.

La Nourrice de Mélite.

La scène est à Paris.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Eraste, Tircis.

ERASTE

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable ;

Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable :

Le change serait juste, après tant de rigueur ;

Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur ;

5  Elle a sur tous mes sens une entière puissance ;

Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,

Et je ménage en vain dans un éloignement

Un peu de liberté pour mon ressentiment ;

D'un seul de ses regards l'adorable contrainte

10  Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,

Et par un si doux charme aveugle ma raison,

Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.

Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,

Qu'il ranime soudain mon espérance morte,

15  Combat les déplaisirs de mon coeur irrité,

Et soutient mon amour contre sa cruauté ;

Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme

N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme,

Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,

20  Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir.

TIRCIS

Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable !

Pour paraître éloquent tu te feins misérable :

Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs

Je saurais adoucir les traits de tes malheurs ?

25  Ne t'imagine pas qu'ainsi, sur ta parole,

D'une fausse douleur un ami te console ;

Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris

Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.

ERASTE

Son gracieux accueil et ma persévérance

30  Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence :

Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir ;

Et n'étant point connus, on n'y peut compatir.

TIRCIS

En étant bien reçu, du reste que t'importe ?

C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.

ERASTE

35  Cet accès favorable, ouvert et libre à tous,

Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux :

Elle souffre aisément mes soins et mon service ;

Mais loin de se résoudre à leur rendre justice,

Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher,

40  C'est l'unique moyen de n'en plus approcher.

TIRCIS

Ne dissimulons point ; tu règles mieux ta flamme,

Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

ERASTE

Quoi ! tu sembles douter de mes intentions ?

TIRCIS

Je crois malaisément que tes affections,

45  Sur l'éclat d'un beau teint qu'on voit si périssable,

Règlent d'une moitié le choix invariable.

Tu serais incivil, de la voir chaque jour

Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour ;

Mais d'un vain compliment ta passion bornée

50  Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée.

Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons,

Que les meilleurs partis...

ERASTE

Trêve de ces raisons ;

Mon amour s'en offense, et tiendrait pour supplice

De recevoir des lois d'une sale avarice :

55  Il me rend insensible aux faux attraits de l'or,

Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

TIRCIS

Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre,

Tu ne sais guère encore ce que c'est que de vivre.

Ces visages d'éclat sont bons à cajoler,

60  C'est là qu'un apprenti doit s'instruire à parler ;

J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence ;

La mode nous oblige à cette complaisance ;

Tous ces discours de livre alors sont de raison :

Il faut feindre des maux, demander guérison,

65  Donner sur le Phébus, promettre des miracles,

Jurer qu'on brisera toutes sortes d'obstacles ;

Mais du vent et cela doivent être tout un.

ERASTE

Passe pour des beautés qui sont dans le commun ;

C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Chrysolithe :

70  Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite.

Malgré tes sentiments, il me faut accorder

Que le souverain bien n'est qu'à la posséder.

Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,

Pensa mourir de honte en la voyant si belle ;

75  Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux

Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux ;

Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage,

Voulut obstinément loger sur son visage.

TIRCIS

Tu le prends d'un h ut ton, et je crois qu'au besoin

80  Ce discours emphatique irait encore bien loin.

Pauvre amant, je te plains qui ne sais pas encore

Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore,

Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser.

Un bien qui nous est dû se fait si peu priser,

85  Qu'une femme, fût-elle entre toutes choisie,

On en voit en six mois passer la fantaisie.

Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté

Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité ;

Au premier qui lui parle, ou jette l'oeil sur elle,

90  Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle ;

Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori,

Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

ERASTE

Ces caprices honteux et ces chimères vaines

Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines ;

95  Et quiconque a su prendre une fille d'honneur

N'a point à redouter l'appât d'un suborneur.

TIRCIS

Peut-être dis-tu vrai, mais ce choix difficile

Assez et trop souvent trompe le plus habile ;

Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau,

100  Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau.

S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme !

Perdre pour des enfants le repos de son âme !

Voir leur nombre importun remplir une maison !

Ah ! qu'on aime ce joug avec peu de raison !

ERASTE

105  Mais il y faut venir ; c'est en vain qu'on recule,

C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle ;

Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé :

Toi-même, qui fais tant le cheval échappé,

Nous te verrons un jour songer au mariage.

TIRCIS

110  Alors ne pense pas que j'épouse un visage :

Je règle mes désirs suivant mon intérêt.

Si Doris me voulait, toute laide qu'elle est,

Je l'estimerais plus qu'Aminte et qu'Hippolyte ;

Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite :

115  C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens

Pour l'amour conjugal a de puissants liens :

La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine,

Échauffent bien le coeur, mais non pas la cuisine ;

Et l'hymen qui succède à ces folles amours,

120  Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours.

Une amitié si longue est fort mal assurée

Dessus des fondements de si peu de durée.

L'argent dans le ménage a certaine splendeur

Qui donne un teint d'éclat à la même laideur ;

125  Et tu ne peux trouver de si douces caresses

Dont le goût dure autant que celui des richesses.

ERASTE

Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis,

A peine pourrais-tu conserver ton avis.

TIRCIS

La raison en tous lieux est également forte.

ERASTE

130  L'essai n'en coûte rien ; Mélite est à sa porte ;

Allons, et tu verras dans ses aimables traits

Tant de charmants appas, tant de brillants attraits,

Que tu seras forcé toi-même à reconnaître

Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être.

TIRCIS

135  Allons, et tu verras que toute sa beauté

Ne saura me tourner contre la vérité.

SCÈNE II.
Eraste, Mélite, Tircis.

ERASTE

De deux amis, madame, apaisez la querelle.

Un esclave d'amour le défend d'un rebelle,

Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé,

140  Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé.

Comme, dès le moment que je vous ai servie,

J'ai cru qu'il était seul la véritable vie,

Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport

Entre nos deux esprits sème quelque discord.

145  Je me suis donc piqué contre sa médisance

Avec tant de malheur, ou tant d'insuffisance,

Que des droits si sacrés et si pleins d'équité

N'ont pu se garantir de sa subtilité,

Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre,

150  Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre.

MÉLITE

Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouverait,

En ce mépris d'amour, qui le seconderait.

TIRCIS

Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime,

Et ne fait de l'amour une plus haute estime,

155  Je plains les malheureux à qui vous en donnez,

Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.

MÉLITE

Ce reproche sans cause avec raison m'étonne :

Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne.

Les moyens de donner ce que je n'eus jamais ?

ERASTE

160  Ils vous sont trop aisés ; et par vous désormais

La nature pour moi montre son injustice

À pervertir son cours pour me faire un supplice.

MÉLITE

Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

ERASTE

Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.

MÉLITE

165  Il est rare qu'on porte avec si bon visage

L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage.

ERASTE

Votre charmant aspect suspendant mes douleurs,

Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

MÉLITE

Faites mieux ; pour finir vos maux et votre flamme,

170  Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme.

ERASTE

Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir ;

Et vous n'en conservez que faute de vous voir.

MÉLITE

Eh quoi ! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces ?

ERASTE

Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces ?

175  De si frêles sujets ne sauraient exprimer

Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer ;

Et quand vous en voudrez croire leurs impuissances,

Cette légère idée et faible connaissance

Que vous aurez par eux de tant de raretés

180  Vous mettra hors de pair de toutes les beautés.

MÉLITE

Voilà trop vous tenir dans une complaisance

Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence,

Et ne démentir pas le rapport de vos yeux,

Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.

ERASTE

185  Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes,

Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

TIRCIS

Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part

Reconnaître les dons que le ciel vous départ.

ERASTE

Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

MÉLITE

190  Voyez que son secours montre qu'il s'en défie.

TIRCIS

Je me range toujours d'avec la vérité.

MÉLITE

Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.

TIRCIS

Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.

Mais cessez de chercher ces refuites frivoles ;

195  Et prenant désormais des sentiments plus doux,

Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.

MÉLITE

Un ennemi d'amour me tenir ce langage !

Accordez votre bouche avec votre courage ;

Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

TIRCIS

200  J'ai connu mon erreur auprès de vos appas.

Il vous l'avait bien dit.

ERASTE

Ainsi donc, par l'issue

Mon âme sur ce point n'a point été déçue ?

TIRCIS

Si tes feux en son coeur produisaient même effet,

Crois-moi, que ton bonheur serait bientôt parfait.

MÉLITE

205  Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire,

Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire ;

Mais je pourrais bientôt à m'entendre flatter

Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter.

Excusez ma retraite.

ERASTE

Adieu, belle inhumaine,

210  De qui seule dépend, et ma joie, et ma peine.

MÉLITE

Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos,

Et laissez votre esprit et le mien en repos.

SCÈNE III.
Eraste, Tircis.

ERASTE

Maintenant suis-je un fou ? mérité-je du blâme ?

Que dis-tu de l'objet ? que dis-tu de ma flamme ?

TIRCIS

215  Que veux-tu que j'en die ? Elle a je ne sais quoi

Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi.

Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible,

Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible ;

Tout autre que Tircis mourrait pour la servir.

ERASTE

220  Confesse franchement qu'elle a su te ravir,

Et que tu ne veux pas prendre pour cette belle

Avec le nom d'amant le titre d'infidèle.

Rien que notre amitié ne t'en peut détourner ;

Mais ta muse du moins, facile à suborner,

225  Avec plaisir déjà prépare quelques veilles

A de puissants efforts pour de telles merveilles.

TIRCIS

En effet, ayant vu tant et de tels appas,

Que je ne rime point, je ne le promets pas.

ERASTE

Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime ?

TIRCIS

230  Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime.

ERASTE

Mais si sans y penser tu te trouvais surpris ?

TIRCIS

Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits.

J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes,

De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes ;

235  C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson,

Mais j'en connais, sans plus, la cadence et le son.

Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre

Cet agréable feu que tu ne peux éteindre :

Tu le pourras donner comme venant de toi.

ERASTE

240  Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi,

Verra ma passion pour le moins en peinture.

Je doute néanmoins qu'en cette portraiture

Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.

TIRCIS

Me prépare le ciel de nouveaux châtiments,

245  Si jamais un tel crime entre dans mon courage !

ERASTE

Adieu. Je suis content, j'ai ta parole en gage,

Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.

TIRCIS, seul.

En matière d'amour rien n'oblige à tenir ;

Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse,

250  Font bientôt vanité d'oublier leur promesse.

SCÈNE IV.
Philandre, Chloris.

PHILANDRE

Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr ;

Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir.

CHLORIS

Ne m'épouvante point ; à ta mine, je pense

Que le pardon suivra de fort près cette offense,

255  Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour.

PHILANDRE

Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.

CHLORIS

J'eusse osé le gager, qu'ainsi par quelque ruse

Ton crime officieux porterait son excuse.

PHILANDRE

Ton adorable objet, mon unique vainqueur,

260  Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur,

Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire

J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire :

J'examine ton teint dont l'éclat me surprit,

Les traits de ton visage et ceux de ton esprit ;

265  Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme.

CHLORIS

Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme,

Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger

A chérir ta Chloris, et jamais ne changer.

PHILANDRE

Ta beauté te répond de ma persévérance,

270  Et ma foi qui t'en donne une entière assurance...

CHLORIS

Voilà fort doucement dire que, sans ta foi,

Ma beauté ne pourrait te conserver à moi.

PHILANDRE

Je traiterais trop mal une telle maîtresse

De l'aimer seulement pour tenir ma promesse :

275  Ma passion en est la cause et non l'effet ;

Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait,

Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage

De quoi rendre constant l'esprit le plus volage.

CHLORIS

Ne m'en conte point tant de ma perfection :

280  Tu dois être assuré de mon affection ;

Et tu perds tout l'effort de ta galanterie,

Si tu crois l'augmenter par une flatterie.

Une fausse louange est un blâme secret :

Je suis belle à tes yeux, il suffit, sois discret ;

285  C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire.

PHILANDRE

Tu sais adroitement adoucir mon martyre.

Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens,

A peine mon esprit ose croire mes sens,

Toujours entre la crainte et l'espoir en balance ;

290  Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance,

Mes imperfections nous éloignant si fort,

Qu'oserais-je prétendre en ce peu de rapport ?

CHLORIS

Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue,

Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue,

295  Me mette sur la langue un babil affété,

Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté :

Au contraire, je veux que tout le monde sache

Que je connais en toi des défauts que je cache.

Quiconque avec raison peut être négligé

300  A qui le veut aimer est bien plus obligé.

PHILANDRE

Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable ?

CHLORIS

Sans doute ; et qu'aurais-tu qui me fût comparable ?

PHILANDRE

Regarde dans mes yeux, et reconnais qu'en moi

On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.

CHLORIS

305  C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée.

PHILANDRE

Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée.

Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait,

Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait,

Et qui, tout aussitôt que tu t'es fait paraître,

310  Afin de te mieux voir, s'est mis à la fenêtre.

CHLORIS

Le trait n'est pas mauvais ; mais puisqu'il te plaît tant,

Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant ;

Et nos feux tout pareils ont mêmes étincelles.

PHILANDRE

Ainsi, chère Chloris, nos ardeurs mutuelles,

315  Dedans cette union prenant un même cours,

Nous préparent un heur qui durera toujours.

Cependant, en faveur de ma longue souffrance...

CHLORIS

Tais-toi, mon frère vient.

SCÈNE V.
Tircis, Philandre, Chloris.

TIRCIS

Si j'en crois l'apparence,

Mon arrivée ici fait quelque contretemps.

PHILANDRE

320  Que t'en semble, Tircis ?

TIRCIS

Je vous vois si contents,

Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble

Du divertissement que vous preniez ensemble,

De moins sorciers que moi pourraient bien deviner

Qu'un troisième ne fait que vous importuner.

CHLORIS

325  Dis ce que tu voudras ; nos feux n'ont point de crimes,

Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes,

Puisqu'un hymen sacré promis ces jours passés,

Sous ton consentement, les autorise assez.

TIRCIS

Ou je te connais mal, ou son heure tardive

330  Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.

CHLORIS

Ta belle humeur te tient, mon frère.

TIRCIS

Assurément.

CHLORIS

Le sujet ?

TIRCIS

J'en ai trop dans ton contentement.

CHLORIS

Le coeur t'en dit d'ailleurs.

TIRCIS

Il est vrai, je te jure ;

J'ai vu je ne sais quoi...

CHLORIS

Dis tout, je t'en conjure.

TIRCIS

335  Ma foi, si ton Philandre avait vu de mes yeux,

Tes affaires, ma soeur, n'en iraient guère mieux.

CHLORIS

J'ai trop de vanité pour croire que Philandre

Trouve encore après moi qui puisse le surprendre.

TIRCIS

Tes vanités à part, repose-t'en sur moi

340  Que celle que j'ai vue est bien autre que toi.

PHILANDRE

Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie ;

Ce blasphème à tout autre aurait coûté la vie.

TIRCIS

Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint.

CHLORIS

Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point ?

TIRCIS

345  Non, pas si tôt. Adieu : ma présence importune

Te laisse à la merci d'Amour et de la brune.

Continuez les jeux que vous avez quittés.

CHLORIS

Ne crois pas éviter mes importunités :

Ou tu diras le nom de cette incomparable,

350  Ou je vais de tes pas me rendre inséparable.

TIRCIS

Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret.

Adieu : ne perds point temps.

CHLORIS

Ô l'amoureux discret !

Eh bien ? nous allons voir si tu sauras te taire.

PHILANDRE

Il retient Chloris, qui suit son frère.

C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère ?

CHLORIS

355  Philandre, avoir un peu de curiosité,

Ce n'est pas envers toi grande infidélité :

Souffre que je dérobe un moment à ma flamme,

Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme.

Nous en rirons après ensemble, si tu veux.

PHILANDRE

360  Quoi ! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux ?

CHLORIS

Je ne t'aime pas moins, pour être curieuse,

Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse.

Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.

PHILANDRE

Ah, folle ! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

ERASTE, seul.

365  Je l'avais bien prévu que ce coeur infidèle

Ne se défendrait point des yeux de ma cruelle,

Qui traite mille amants avec mille mépris,

Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris.

Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage

370  De sa déloyauté l'infaillible présage ;

Un inconnu frisson dans mon corps épandu

Me donna les avis de ce que j'ai perdu.

Depuis, cette volage évite ma rencontre,

Ou, si malgré ses soins le hasard me la montre,

375  Si je puis l'aborder, son discours se confond,

Son esprit en désordre à peine me répond ;

Une réflexion vers le traître qu'elle aime

Presque à tous moments le ramène en lui-même ;

Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis

380  Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis.

Lors, par le prompt effet d'un changement étrange,

Son silence rompu se déborde en louange.

Elle remarque en lui tant de perfections,

Que les moins éclairés verraient ses passions ;

385  Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie,

Et tout autre propos lui rend sa rêverie.

Cependant, chaque jour aux discours attachés,

Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés ;

Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble ;

390  Encor hier sur le soir je les surpris ensemble ;

Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend.

Que cet oeil assuré marque un esprit content !

Perds tout respect, Eraste, et tout soin de lui plaire :

Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire ;

395  Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort

Lui montrer en raillant combien elle a de tort.

SCÈNE II.
Eraste, Mélite.

ERASTE

Quoi ! seule et sans Tircis ! vraiment c'est un prodige ;

Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige,

Laissant ainsi couler la belle occasion

400  De vous conter l'excès de son affection.

MÉLITE

Vous savez que son âme en est fort dépourvue.

ERASTE

Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,

Il en porte dans l'âme un si doux souvenir,

Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.

MÉLITE

405  Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice.

L'amour ainsi qu'à lui me paraît un supplice ;

Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien,

Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.

ERASTE

Dites : à n'aimer rien que la belle Mélite.

MÉLITE

410  Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite.

ERASTE

En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu ?

MÉLITE

Un peu plus que pour vous.

ERASTE

De vrai, j'ai reconnu,

Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,

Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.

MÉLITE

415  Encor si peu que c'est vous étant refusé,

Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

ERASTE

Vos mépris ne sont pas de grande conséquence,

Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense ;

Sachant qu'il vous voyait, je m'étais bien douté

420  Que je ne serais plus que fort mal écouté.

MÉLITE

Sans que mes actions de plus près j'examine,

A la meilleure humeur je fais meilleure mine ;

Et s'il m'osait tenir de semblables discours,

Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.

ERASTE

425  Si chaque objet nouveau de même vous engage,

Il changera bientôt d'humeur et de langage.

Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu

Qu'aurait-il à se plaindre, étant si bien reçu ?

MÉLITE

Eraste, voyez-vous, trêve de jalousie ;

430  Purgez votre cerveau de cette frénésie :

Laissez en liberté mes inclinations.

Qui vous a fait censeur de mes affections ?

Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte ?

ERASTE

Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte,

435  De ce qu'on dit partout du trop de privauté

Que déjà vous souffrez à sa témérité.

MÉLITE

Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

ERASTE

Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche

Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur,

440  Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur ?

MÉLITE

Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence

Lâcher les traits jaloux de votre médisance.

Adieu. Souvenez-vous que ces mots insensés

L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.

SCÈNE III.

ERASTE, seul.

445  C'est là donc ce qu'enfin me gardait ton caprice ?

C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service ?

C'est ainsi que mon feu, s'étant trop abaissé,

D'un outrageux mépris se voit récompensé ?

Tu m'oses préférer un traître qui te flatte ;

450  Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate,

Et que par la grandeur de mes ressentiments

Je laisse aller au jour celle de mes tourments.

Un aveu si public qu'en ferait ma colère

Enflerait trop l'orgueil de ton âme légère,

455  Et me convaincrait trop de ce désir abject

Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet.

Je saurai me venger, mais avec l'apparence

De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence.

Il fut toujours permis de tirer sa raison

460  D'une infidélité par une trahison.

Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée

Que ton heur surprenant aura peu de durée,

Et que, par une adresse égale à tes forfaits,

Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.

465  L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite

Donnera prompte issue à ce que je médite.

A servir qui l'achète il est toujours tout prêt,

Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt.

Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,

470  Et la pistole en main presser sa diligence.

SCÈNE IV.
Tircis, Chloris.

TIRCIS

Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet

Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.

CHLORIS

C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse ?

TIRCIS

En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse.

475  Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui,

J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.

Sonnet

Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable...

CHLORIS

Ah ! frère, il n'en faut plus.

TIRCIS

Tu n'es pas supportable

De me rompre sitôt.

CHLORIS

C'était sans y penser ;

480  Achève.

TIRCIS

Tais-toi donc, je vais recommencer.

Sonnet

Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable ;

Il n'est rien de solide après ma loyauté.

Mon feu, comme son teint, se rend incomparable ;

Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté.

485  Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,

Mon coeur à ses traits demeure invulnérable ;

Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté,

Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

C'est donc avec raison que mon extrême ardeur

490  Trouve chez cette belle une extrême froideur,

Et que sans être aimé je brûle pour Mélite :

Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,

Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite,

Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

CHLORIS

495  Tu l'as fait pour Eraste ?

TIRCIS

Oui, j'ai dépeint sa flamme.

CHLORIS

Comme tu la ressens peut-être dans ton âme ?

TIRCIS

Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur

N'a de part en mes vers que celle de rimeur.

CHLORIS

Pauvre frère ! vois-tu, ton silence t'abuse ;

500  De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse :

Les tiens m'avaient bien dit, malgré toi, que ton coeur

Soupirait sous les lois de quelque objet vainqueur ;

Mais j'ignorais encore qui tenait ta franchise,

Et le nom de Mélite a causé ma surprise

505  Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir

Ce que depuis huit jours je brûlais de savoir.

TIRCIS

Tu crois donc que j'en tiens ?

CHLORIS

Fort avant.

TIRCIS

Pour Mélite ?

CHLORIS

Pour Mélite ; et, de plus, que ta flamme n'excite

Au coeur de cette belle aucun embrasement.

TIRCIS

510  Qui t'en a tant appris ? mon sonnet ?

CHLORIS

Justement.

TIRCIS

Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures,

Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.

Un visage jamais ne m'aurait arrêté,

S'il fallait que l'amour fût tout de mon côté.

515  Ma rime seulement est un portrait fidèle

De ce qu'Eraste souffre en servant cette belle ;

Mais quand je l'entretiens de mon affection,

J'en ai toujours assez de satisfaction.

CHLORIS

Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie ;

520  Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie.

TIRCIS

Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter ;

Car sitôt que je viens à me représenter

Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite,

Qu'Eraste s'en offense, et s'oppose à Mélite,

525  Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival ;

Et, toujours balancé d'un contrepoids égal,

J'ai honte de me voir insensible, ou perfide.

Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide.

Entre ces mouvements mon esprit partagé

530  Ne sait duquel des deux il doit prendre congé.

CHLORIS

Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte,

Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte.

Tu présumes par là me le persuader ;

Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder.

535  A la mode du temps, quand nous servons quelque autre,

C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre.

Chacun en son affaire est son meilleur ami,

Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.

TIRCIS

Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie,

540  Si rien que ce rival cause ma rêverie !

CHLORIS

C'est donc assurément son bien qui t'est suspect ;

Son bien te fait rêver, et non pas son respect ;

Et, toute amitié bas, tu crains que sa richesse

En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse.

TIRCIS

545  Tu devines, ma soeur ; cela me fait mourir.

CHLORIS

Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir.

Depuis quand ton Eraste en tient-il pour Mélite ?

TIRCIS

Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.

CHLORIS

Mais dit-il les grands mots ? parle-t-il d'épouser ?

TIRCIS

550  Presque à chaque moment.

CHLORIS

Laisse-le donc jaser.

Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne ;

Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne :

Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection,

Tu ne dois plus douter de son aversion ;

555  Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte.

On prend soudain au mot les hommes de sa sorte,

Et sans rien hasarder à la moindre longueur,

On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur.

TIRCIS

Sa mère peut agir de puissance absolue.

CHLORIS

560  Crois que déjà l'affaire en serait résolue,

Et qu'il aurait déjà de quoi se contenter

Si sa mère était femme à la violenter.

TIRCIS

Ma crainte diminue, et ma douleur s'apaise ;

Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise.

565  Avec cette lumière et ma dextérité,

J'en veux aller savoir toute la vérité.

Adieu.

CHLORIS

Moi, je m'en vais paisiblement attendre

Le retour désiré du paresseux Philandre.

Un moment de froideur lui fera souvenir

570  Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir.

SCÈNE V.
Eraste, Cliton.

ERASTE, lui donnant une lettre.

Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite

A dedans ce billet sa passion décrite ;

Dis-lui que sa pudeur ne saurait plus cacher

Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher :

575  Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle ;

Remarque sa couleur, son maintien, sa parole ;

Vois si dans la lecture un peu d'émotion

Ne te montrera rien de son intention.

CLITON

Cela vaut fait, monsieur.

ERASTE

Mais, après ce message,

580  Sache avec tant d'adresse ébranler son courage,

Que tu viennes à bout de sa fidélité.

CLITON

Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité ;

Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piège ;

Ma tête sur ce point vous servira de pleige ;

585  Mais aussi vous savez...

ERASTE

Oui, va, sois diligent.

Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent ;

Et je n'ai que trop vu par mon expérience...

Mais tu reviens bientôt ?

CLITON

Donnez-vous patience,

Monsieur ; il ne nous faut qu'un moment de loisir,

590  Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir.

ERASTE

Comment ?

CLITON

De ce carrefour j'ai vu venir Philandre.

Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre

L'occasion commode à seconder mes coups.

Par là nous le tenons. Le voici ; sauvez-vous.

SCÈNE VI.
Philandre, Eraste, Cliton.

PHILANDRE

Eraste est caché et les écoute.

595  Quelle réception me fera ma maîtresse ?

Le moyen d'excuser une telle paresse ?

CLITON

Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici,

Expressément chargé de vous rendre ceci.

PHILANDRE

Qu'est-ce ?

CLITON

Vous allez voir, en lisant cette lettre,

600  Ce qu'un homme jamais n'oserait se promettre.

Ouvrez-la seulement.

PHILANDRE

Va, tu n'es qu'un conteur.

CLITON

Je veux mourir, au cas qu'on me trouve menteur.

Lettre supposée de Mélite à Philandre. Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusqu'à ce qu'elle ait ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement.

ERASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.

C'est donc la vérité que la belle Mélite

Fait du brave Philandre une louable élite,

605  Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu

Ce qu'Eraste et Tircis ont en vain débattu ?

Vraiment dans un tel choix mon regret diminue ;

Outre qu'une froideur depuis peu survenue,

De tant de voeux perdus ayant su me lasser,

610  N'attendait qu'un prétexte à m'en débarrasser.

PHILANDRE

Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle ?

ERASTE

Il en meurt.

PHILANDRE

Ce courage à l'amour si rebelle ?

ERASTE

Lui-même.

PHILANDRE

Si ton coeur ne tient plus qu'à demi,

Tu peux le retirer en faveur d'un ami ;

615  Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre :

Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.

Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant,

C'est de m'en revancher par un zèle impuissant ;

Et ma Chloris la prie, afin de s'en distraire,

620  De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère.

ERASTE

Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Chloris ?

PHILANDRE

Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

ERASTE

Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable ;

Mais enfin à Mélite est-elle comparable ?

PHILANDRE

625  Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas

Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.

J'aime l'une ; et mon coeur pour toute autre insensible...

ERASTE

Avise toutefois, le prétexte est plausible.

PHILANDRE

J'en serais mal voulu des hommes et des dieux.

ERASTE

630  On pardonne aisément à qui troue son mieux.

PHILANDRE

Mais en quoi gît ce mieux ?

ERASTE

En esprit, en richesse.

PHILANDRE

Ô le honteux motif à changer de maîtresse !

ERASTE

En amour.

PHILANDRE

Chloris m'aime, et si je m'y connais,

Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.

ERASTE

635  Tu te détromperas, si tu veux prendre garde

A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde.

L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris :

L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris ;

L'une t'aime engagé vers une autre moins belle :

640  L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle,

L'une au-dessus des siens te montre son ardeur ;

Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur :

L'une...

PHILANDRE

Adieu : des raisons de si peu d'importance

Ne pourraient en un siècle ébranler ma constance.

Il dit ce vers à Cliton tout bas.

645  Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir.

CLITON

Disposez librement de mon petit pouvoir.

ERASTE, seul.

Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce ;

Chloris déjà sur lui n'a presque plus de force :

Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur,

650  Ruinant tout ensemble, et le frère, et la soeur.

SCÈNE VII.
Tircis, Eraste, Mélite.

TIRCIS

Eraste, arrête un peu.

ERASTE

Que me veux-tu ?

TIRCIS

Te rendre

Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre.

MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Eraste lit le sonnet.

Que font-ils là tous deux ? qu'ont-ils à démêler ?

Ce jaloux à la fin le pourra quereller ;

655  Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent,

Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.

TIRCIS

J'y donne une raison de ton sort inhumain.

Allons, je le veux voir présenter de ta main

A ce charmant objet dont ton âme est blessée.

ERASTE, lui rendant son sonnet.

660  Une autre fois, Tircis ; quelque affaire pressée

Fait que je ne saurais pour l'heure m'en charger.

Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.

TIRCIS, seul.

La belle humeur de l'homme ! O dieux, quel personnage !

Quel ami j'avais fait de ce plaisant visage !

665  Une mine froncée, un regard de travers,

C'est le remerciement, que j'aurai de mes vers.

Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse,

Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse,

Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté

670  L'empire que ses yeux ont sur ma liberté.

Je pense l'entrevoir par cette jalousie :

Oui, mon âme de joie en est toute saisie.

Hélas ! et le moyen de pouvoir lui parler,

Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller ?

675  Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue !

Toutefois tout va bien, la voilà descendue.

Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi ;

Que dis-je ? en s'avançant elle m'appelle à soi.

SCÈNE VIII.
Mélite, Tircis.

MÉLITE

Eh bien ! qu'avez-vous fait de votre compagnie ?

TIRCIS

680  Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie :

A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots.

Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos,

S'est échappé de moi.

MÉLITE

Sans doute il m'aura vue,

Et c'est de là que vient cette fuite imprévue.

TIRCIS

685  Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé ?

MÉLITE

Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé ?

TIRCIS

J'aimerais beaucoup mieux savoir ce qui se passe,

Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.

MÉLITE

Meilleur aucunement qu'Eraste ne voudrait.

690  Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit ;

Il ne saurait souffrir qu'autre que lui m'approche.

Dieux ! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche !

Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.

TIRCIS

Et de tous mes soucis c'est là le plus léger.

695  Toute une légion de rivaux de sa sorte

Ne divertirait pas l'amour que je vous porte,

Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.

MÉLITE

Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.

TIRCIS

Et vous ?

MÉLITE

Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose,

700  Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose.

TIRCIS

Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,

Il faudrait que nos coeurs n'eussent plus qu'un désir,

Et quitter ces discours de volontés sujettes,

Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.

705  Vous-même consultez un moment vos appas ;

Songez à leurs effets, et ne présumez pas

Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême,

Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.

Un si digne sujet ne reçoit point de loi,

710  De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi.

MÉLITE

Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse,

Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.

Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant

Je voudrais tout remettre à son commandement ;

715  Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance,

Sans te rien témoigner que par obéissance,

Tircis, ce serait trop ; tes rares qualités

Dispensent mon devoir de ces formalités.

TIRCIS

Que d'amour et de joie un tel aveu me donne !

MÉLITE

720  C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne ;

Mais par là tu peux voir que mon affection

Prend confiance entière en ta discrétion.

TIRCIS

Vous la verrez toujours dans un respect sincère

Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,

725  N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit ;

Et si vous en voulez un serment par écrit,

Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme,

Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.

MÉLITE

Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui

730  Mélite veut te croire autant et plus que lui.

Je le prends toutefois comme un précieux gage

Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.

Adieu : sois-moi fidèle en dépit du jaloux.

TIRCIS

O ciel ! jamais amant eut-il un sort plus doux !

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

PHILANDRE, seul.

735  Tu l'as gagné, Mélite ; il ne m'est pas possible

D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible.

Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit,

Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit,

Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses.

740  Leur attente vaut mieux, Chloris, que tes caresses.

Ah ! Mélite, pardon ! je t'offense à nommer

Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer.

Souvenirs importuns d'une amante laissée,

Qui venez malgré moi remettre en ma pensée

745  Un portrait que j'en veux tellement effacer

Que le sommeil ait peine à me le retracer,

Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie ;

Et retournant trouver celle qui vous envoie,

Dites-lui de ma part pour la dernière fois

750  Qu'elle est en liberté de faire un autre choix ;

Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme,

Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme,

Je souhaite, en faveur de ce reste de foi,

Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.

755  Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une déesse,

Est de tous nos désirs souveraine maîtresse,

Dispose de nos coeurs, force nos volontés,

Et que par son pouvoir nos destins surmontés

Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle ;

760  Enfin que tous mes voeux...

SCÈNE II.
Tircis, Philandre.

TIRCIS

Philandre !

PHILANDRE

Qui m'appelle ?

TIRCIS

Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté

Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.

PHILANDRE

Tu me fais trop d'honneur par cette confidence.

TIRCIS

J'userais envers toi d'une sotte prudence,

765  Si je faisais dessein de te dissimuler

Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauraient te celer.

PHILANDRE

En effet, si l'on peut te juger au visage,

Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,

Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend,

770  Que je n'en puis trouver de sujet assez grand ;

Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.

TIRCIS

Que fera le sujet, si les signes t'étonnent ?

Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner.

C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.

PHILANDRE

775  Je ne le saurai pas sans marque plus expresse.

TIRCIS

Possesseur, autant vaut...

PHILANDRE

De quoi ?

TIRCIS

D'une maîtresse

Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant

De son seul entretien peut ravir un amant ;

En un mot, de Mélite.

PHILANDRE

Il est vrai qu'elle est belle :

780  Tu n'as pas mal choisi ; mais...

TIRCIS

Quoi, mais ?

PHILANDRE

T'aime-t-elle ?

TIRCIS

Cela n'est plus en doute.

PHILANDRE

Et de coeur ?

TIRCIS

Et de coeur,

Je t'en réponds.

PHILANDRE

Souvent un visage moqueur

N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.

TIRCIS

Je ne crains rien de tel du côté de Mélite.

PHILANDRE

785  Ecoute, j'en ai vu de toutes les façons ;

J'en ai vu qui semblaient n'être que des glaçons,

Dont le feu retenu par une adroite feinte

S'allumait d'autant plus qu'il souffrait de contrainte ;

J'en ai vu, mais beaucoup, qui, sous le faux appas

790  Des preuves d'un amour qui ne les touchait pas,

Prenaient du passe-temps d'une folle jeunesse

Qui se laisse affiner à ces traits de souplesse,

Et pratiquaient sous main d'autres affections :

Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions

795  Fussent d'intelligence avec tout le visage.

TIRCIS

Et de ce petit nombre est celle qui m'engage ;

De sa passion je me tiens aussi seur

Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.

PHILANDRE

Donc si ton espérance à la fin n'est déçue,

800  Ces deux amours auront une pareille issue ?

TIRCIS

Si cela n'arrivait, je me tromperais fort.

PHILANDRE

Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord.

Cependant apprends-moi comment elle te traite,

Et qui te fait juger son ardeur si parfaite.

TIRCIS

805  Une parfaite ardeur a trop de truchements

Par qui se faire entendre aux esprits des amants ;

Un coup d'oeil, un soupir...

PHILANDRE

Ces faveurs ridicules

Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules.

N'as-tu rien que cela ?

TIRCIS

Sa parole et sa foi.

PHILANDRE

810  Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi

Les petites douceurs, les aimables tendresses

Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses.

Quelques lettres du moins te daignent confirmer

Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer ?

TIRCIS

815  Recherche qui voudra ces menus badinages,

Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages ;

Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.

PHILANDRE

Je connais donc quelqu'un plus avancé que toi.

TIRCIS

J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,

820  Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre.

Eraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux...

PHILANDRE

Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.

TIRCIS

Je ne connais que lui qui soupire pour elle.

PHILANDRE

Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle :

825  Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours,

Un rival inconnu possède ses amours ;

Et la dissimulée, au mépris de ta flamme,

Par lettres, chaque jour, lui fait don de son âme.

TIRCIS

De telles trahisons lui sont trop en horreur.

PHILANDRE

830  Je te veux, par pitié, tirer de cette erreur.

Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre ;

Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.

Lettre supposée de Mélite à Philandre. Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais ; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur, ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces que le ciel lui a refusées.

PHILANDRE

Maintenant qu'en dis-tu ? n'est-ce pas t'affronter ?

TIRCIS

Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.

PHILANDRE

835  La raison ?

TIRCIS

Le porteur a su combien je t'aime,

Et par galanterie il t'a pris pour moi-même,

Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.

PHILANDRE

Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,

Et pour ton intérêt aimer à te méprendre.

TIRCIS

840  On t'en aura donné quelque autre pour me rendre,

Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.

PHILANDRE

Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu ;

Et puisqu'il est pour toi...

TIRCIS

Que ta longueur me tue !

Dépêche.

PHILANDRE

Le voilà que je te restitue.

Autre lettre supposée de Mélite à Philandre. Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis ; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la soeur ont repu leurs espérances.

PHILANDRE

845  Te voilà tout rêveur, cher ami ; par ta foi,

Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi ?

TIRCIS

Traître ! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée

Sert à ton changement d'un sujet de risée ?

C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer,

850  D'un parjure si noir ne fait que se moquer ?

C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes

Un amour qui pour moi devait être sans bornes ?

Suis-moi tout de ce pas ; que l'épée à la main

Un si cruel affront se répare soudain :

855  Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.

PHILANDRE

Si, pour te voir trompé, tu te déplais au monde,

Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher.

Quant à moi, ton trépas me coûterait trop cher.

TIRCIS

Quoi ! tu crains le duel ?

PHILANDRE

Non ; mais j'en crains la suite,

860  Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite ;

Et du plus beau succès le dangereux éclat

Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.

TIRCIS

Tant de raisonnement et si peu de courage

Sont de tes lâchetés le digne témoignage.

865  Viens, ou dis que ton sang n'oserait s'exposer.

PHILANDRE

Mon sang n'est plus à moi ; je n'en puis disposer,

Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,

J'en prendrai, dès ce soir, le congé de Mélite.

Adieu.

SCÈNE III.

TIRCIS, seul.

Tu fuis, perfide, et ta légèreté

870  T'ayant fait criminel, te met en sûreté !

Reviens, reviens défendre une place usurpée :

Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée.

Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi,

A fait choix d'un amant qui valait mieux que moi,

875  Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme

Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme.

Crois-tu qu'on la mérite à force de courir ?

Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir ?

O lettres, ô faveurs, indignement placées,

880  A ma discrétion honteusement laissées !

O gages qu'il néglige ainsi que superflus !

Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus ;

Je ne sais qui des trois doit rougir davantage :

Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,

885  Son amant un parjure, et moi sans jugement,

De n'avoir rien prévu de leur déguisement :

Mais il le fallait bien que cette âme infidèle,

Changeant d'affection, prît un traître comme elle ;

Et que le digne amant qu'elle a su rechercher

890  A sa déloyauté n'eût rien à reprocher.

Cependant j'en croyais cette fausse apparence

Dont elle repaissait ma frivole espérance ;

J'en croyais ses regards, qui, tout remplis d'amour,

Etaient de la partie en un si lâche tour.

895  Ô ciel ! vit-on jamais tant de supercherie,

Que tout l'extérieur ne fût que tromperie ?

Non, non, il n'en est rien ; une telle beauté

Ne fut jamais sujette à la déloyauté.

Faibles et seuls témoins du malheur qui me touche,

900  Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche.

Mélite me chérit, elle me l'a juré ;

Son oracle reçu, je m'en tiens assuré.

Que dites-vous là contre ? êtes-vous plus croyables ?

Caractères trompeurs, vous me contez des fables,

905  Vous voulez me trahir ; mais vos efforts sont vains :

Sa parole a laissé son coeur entre mes mains.

A ce doux souvenir ma flamme se rallume :

Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume :

L'une et l'autre en effet n'ont rien que de léger ;

910  Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger.

Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère ;

Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère ;

La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air,

Et ces traits de sa plume osent encor parler,

915  Et laissent en mes mains une honteuse image

Où son coeur, peint au vif, remplit le mien de rage.

Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés

D'un excès de douleur se trouvent accablés ;

Un si cruel tourment me gêne et me déchire,

920  Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre.

Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins

Ce faux soulagement, en mourant sans témoins.

Que mon trépas secret empêche l'infidèle

D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.

SCÈNE IV.
Chloris, Tircis.

CHLORIS

925  Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas.

Dis-moi la vérité ; tu ne me cherchais pas ?

Eh quoi ! tu fais semblant de ne me pas connaître ?

O dieux ! en quel état te vois-je ici paraître !

Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards

930  S'élancent incertains presque de toutes parts !

Tu manques à la fois de couleur et d'haleine !

Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine !

Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens ?

TIRCIS

Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,

935  Avant que d'assouvir l'inexorable envie

De mon sort rigoureux qui demande ma vie,

Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,

Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.

En nos chastes amours de tous deux on se moque ;

940  Philandre... Ah ! la douleur m'étouffe et me suffoque.

Adieu, ma soeur, adieu ; je ne puis plus parler ;

Lis, et, si tu le peux, tâche à te consoler.

CHLORIS

Ne m'échappe donc pas.

TIRCIS

Ma soeur, je te supplie...

CHLORIS

Quoi ! que je t'abandonne à ta mélancolie ?

945  Voyons auparavant ce qui te fait mourir,

Et nous aviserons à te laisser courir.

TIRCIS

Hélas ! quelle injustice !

CHLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données.

Est-ce là tout, fantasque ?

Quoi ! si la déloyale enfin lève le masque,

Oses-tu te fâcher d'être désabusé ?

950  Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé ;

Apprends que les discours des filles bien sensées

Découvrent rarement le fond de leurs pensées

Et que, les yeux aidant à ce déguisement,

Notre sexe a le don de tromper finement.

955  Apprends aussi de moi que ta raison s'égare,

Que Mélite n'est pas une pièce si rare,

Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir ;

Assez d'autres objets y sauront te ravir.

Ne t'inquiète point pour une écervelée

960  Qui n'a d'ambition que d'être cajolée,

Et rend à plaindre ceux qui, flattant ses beautés,

Ont assez de malheur pour en être écoutés.

Damon lui plut jadis, Aristandre et Géronte ;

Eraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte.

965  Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours,

Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours ;

Et peut-être déjà (tant elle aime le change)

Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge.

Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits ;

970  Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais.

Les infidélités sont ses jeux ordinaires ;

Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,

Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien

Que le sujet pourquoi tu lui voulais du bien.

TIRCIS

975  Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures ?

Que ce soient vérités, que ce soient impostures,

Tu redoubles mes maux au lieu de les guérir.

Adieu : rien que la mort ne peut me secourir.

SCÈNE V.

CHLORIS, seule.

Mon frère... Il s'est sauvé ; son désespoir l'emporte :

980  Me préserve le ciel d'en user de la sorte !

Un volage me quitte, et je le quitte aussi ;

Je l'obligerais trop de m'en mettre en souci.

Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent

Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent :

985  Il n'est lors que la joie ; elle nous venge mieux ;

Et la fit-on à faux éclater par les yeux,

C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance

Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.

Que Philandre à son gré rende ses voeux contents ;

990  S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps.

Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose ;

Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose ;

Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement

M'avait fait bonne part de son aveuglement.

995  On enchérit pourtant sur ma faute passée ;

Dans la même folie une autre embarrassée

Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi,

Pour se donner l'honneur de faillir après moi.

Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde

1000  Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde !

A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,

La pauvre fille a cru qu'il valait bien l'aimer,

Et sur cette croyance elle en a pris envie :

Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie !

1005  Si Mélite a failli me l'ayant débauché,

Dieux, par là seulement punissez son péché !

Elle verra bientôt que sa digne conquête

N'est pas une aventure à me rompre la tête :

Un si plaisant malheur m'en console à l'instant.

1010  Ah ! si mon fou de frère en pouvait faire autant,

Que j'en aurais de joie, et que j'en ferais gloire !

Si je puis le rejoindre, et qu'il me veuille croire,

Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret

Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.

1015  Je me veux toutefois en venger par malice,

Me divertir une heure à m'en faire justice ;

Ces lettres fourniront assez d'occasion

D'un peu de défiance et de division.

Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière

1020  A les jouer tous deux d'une belle manière.

En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.

SCÈNE VI.
Philandre, Chloris.

CHLORIS

Quoi ! tu passes, Philandre, et sans me regarder ?

PHILANDRE

Pardonne-moi, de grâce ; une affaire importune

M'empêche de jouir de ma bonne fortune ;

1025  Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas,

Me remplissait l'esprit jusqu'à ne te voir pas.

CHLORIS

J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime ;

Je ne pense qu'à toi, j'en parlais en moi-même.

PHILANDRE

Me veux-tu quelque chose ?

CHLORIS

Il t'ennuie avec moi ;

1030  Mais, comme de tes feux, j'ai pour garant ta foi,

Je ne m'alarme point. N'était ce qui te presse,

Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse,

Et je t'aurais fait voir quelques vers de Tircis

Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.

1035  Je viens de les surprendre, et j'y pourrais encore

Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore ;

Mais tu n'a pas le temps : toutefois, si tu veux

Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux...

PHILANDRE

Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure ;

1040  Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure

S'osera dispenser.

CHLORIS

Aussi tu me promets,

Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais ?

Autrement, ne crois pas...

PHILANDRE, reconnaissant les lettres.

Cela s'en va sans dire :

Donne, donne-les-moi, tu ne les saurais lire ;

1045  Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.

CHLORIS, les resserrant.

Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends ;

Quelque hautes faveurs que ton mérite obtienne,

Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne ;

Je les garderai mieux, tu peux en assurer

1050  La belle qui pour toi daigne se parjurer.

PHILANDRE

Un homme doit souffrir d'une fille en colère ;

Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère ;

Tout exprès je le cherche, et son sang ou le mien...

CHLORIS

Quoi ! Philandre est vaillant, et je n'en savais rien !

1055  Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre,

Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre ;

Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir,

Quand tu l'aurais tué, pourrait n'en pas mourir.

PHILANDRE

L'effet en fera foi, s'il en a le courage.

1060  Adieu. J'en perds le temps à parler davantage.

Tremble.

CHLORIS

J'en ai grand lieu, connaissant ta vertu,

Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Mélite, la Nourrice.

La NOURRICE

Cette obstination à faire la secrète

M'accuse injustement d'être trop peu discrète.

MÉLITE

1065  Ton importunité n'est pas à supporter :

Ce que je ne sais point, te le puis-je conter ?

La NOURRICE

Les visites d'Eraste un peu moins assidues

Témoignent quelque ennui de ses peines perdues,

Et ce qu'on voit par là de refroidissement

1070  Ne fait que trop juger son mécontentement.

Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère.

Mais je pourrais enfin en croire ma colère,

Et pour punition te priver des avis

Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.

MÉLITE

1075  C'est à moi de trembler après cette menace,

Et toute autre du moins tremblerait à ma place.

La NOURRICE

Ne raillons point. Le fruit qui t'en est demeuré

(Je parle sans reproche, et tout considéré)

Vaut bien... Mais revenons à notre humeur chagrine ;

1080  Apprends-moi ce que c'est.

MÉLITE

Veux-tu que je devine ?

Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien,

Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.

La NOURRICE

Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie

D'une chose deux ans ardemment poursuivie ;

1085  D'assurance un mépris l'oblige à se piquer ;

Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer.

Une fille qui voit, et que voit la jeunesse,

Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse ;

Le dédain lui messied, ou, quand elle s'en sert,

1090  Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd.

Une heure de froideur, à propos ménagée,

Peut rembraser une âme à demi dégagée,

Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris

D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix.

1095  Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde,

Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde,

Et sans embarrasser son coeur de leurs amours,

Leur faire bonne mine et souffrir leurs discours ;

Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence,

1100  Et paraissent ensemble entrer en concurrence ;

Que tout l'extérieur de son visage égal

Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival ;

Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre,

Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre ;

1105  Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari,

Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri,

Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède,

A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède :

Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon,

1110  Ton Eraste avec toi vivrait d'autre façon.

MÉLITE

Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage ;

Il croit que mes regards soient son propre héritage,

Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui

Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.

La NOURRICE

1115  J'entends à demi-mot ; achève, et m'expédie

Promptement le motif de cette maladie.

MÉLITE

Si tu m'avais, nourrice, entendue à demi,

Tu saurais que Tircis...

La NOURRICE

Quoi ! son meilleur ami !

N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connaître ?

MÉLITE

1120  Il voudrait que le jour en fût encore à naître ;

Et si d'auprès de moi je l'avais écarté,

Tu verrais tout à l'heure Eraste à mon côté.

La NOURRICE

J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde :

Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde,

1125  Eraste n'est pas homme à laisser échapper ;

Un semblable pigeon ne se peut rattraper :

Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

MÉLITE

Le bien ne touche point un généreux courage.

La NOURRICE

Tout le monde l'adore et tâche d'en jouir.

MÉLITE

1130  Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir.

La NOURRICE

Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite.

MÉLITE

Tu le places au rang qui n'est dû qu'au mérite.

La NOURRICE

On a trop de mérite étant riche à ce point.

MÉLITE

Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point ?

La NOURRICE

1135  Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable.

MÉLITE

Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable.

Un homme dont les biens font toutes les vertus

Ne peut être estimé que des coeurs abattus.

La NOURRICE

Est-il quelques défauts que les biens ne réparent ?

MÉLITE

1140  Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent ?

Etant riche, on méprise assez communément

Des belles qualités le solide ornement ;

Et d'un luxe honteux la richesse suivie

Souvent par l'abondance aux vices nous convie.

La NOURRICE

1145  Enfin je reconnais...

MÉLITE

Qu'avec tout ce grand bien

Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.

La NOURRICE

Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête

T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête ;

Si ta mère le sait...

MÉLITE

Laisse-moi ces soucis,

1150  Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis.

La NOURRICE

Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.

MÉLITE

Ta curiosité te met trop en cervelle.

Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend ;

Un meilleur entretien avec elle m'attend.

SCÈNE II.
Chloris, Mélite.

CHLORIS

1155  Je chéris tellement celles de votre sorte,

Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe,

Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir,

Ni même en rien savoir sans les avertir.

Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue,

1160  Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue,

Je viens vous faire voir que votre affection

N'a pas été fort juste en son élection.

MÉLITE

Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office,

Mettre quelque autre en peine avec cet artifice ;

1165  Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix ;

Je renonce à choisir une seconde fois ;

Et mon affection ne s'est point arrêtée

Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.

CHLORIS

Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins ;

1170  C'est l'homme qui de tous la mérite le moins.

MÉLITE

Si je n'avais de lui qu'une faible assurance,

Vous me feriez entrer en quelque défiance ;

Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer,

Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.

CHLORIS

1175  Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime

Plus que je ne faisais auparavant son crime.

Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir,

Et vous pouvez juger si je le puis haïr,

Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage

1180  Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage.

MÉLITE

Le pousser à me faire une infidélité,

C'est assez mal user de cette autorité.

CHLORIS

Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige ?

C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.

MÉLITE

1185  Quoi ! le devoir chez vous oblige aux trahisons !

CHLORIS

Quand il n'en aurait point de plus justes raisons,

La parole donnée, il faut que l'on la tienne.

MÉLITE

Cela fait contre vous ; il m'a donné la sienne.

CHLORIS

Oui, mais ayant déjà reçu mon amitié,

1190  Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié,

Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre ?

MÉLITE

De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre,

Et c'était à Chloris que je croyais parler.

CHLORIS

Vous ne vous trompez pas.

MÉLITE

Donc, pour mieux me railler,

1195  La soeur de mon amant contrefait ma rivale ?

CHLORIS

Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale

Contrefait la fidèle ? Ah ! Mélite, sachez

Que je ne sais que trop ce que vous me cachez.

Philandre m'a tout dit : vous pensez qu'il vous aime :

1200  Mais, sortant d'avec vous, il me conte lui-même

Jusqu'aux moindres discours dont votre passion

Tâche de suborner son inclination.

MÉLITE

Moi, suborner Philandre ! ah ! que m'osez-vous dire ?

CHLORIS

La pure vérité.

MÉLITE

Vraiment, en voulant rire,

1205  Vous passez trop avant ; brisons là, s'il vous plaît.

Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.

CHLORIS

Vous en croirez du moins votre propre écriture.

Tenez, voyez, lisez.

MÉLITE

Ah, dieux, quelle imposture !

Jamais un de ces traits ne partit de ma main.

CHLORIS

1210  Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain,

Que vous persisteriez dans la méconnaissance :

Je les vous laisse. Adieu.

MÉLITE

Tout beau ! mon innocence

Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur,

Pour faire retomber l'affront sur son auteur.

CHLORIS

1215  Vous pensez me duper, et perdez votre peine.

Que sert le désaveu, quand la preuve est certaine ?

A quoi bon démentir ? à quoi bon dénier... ?

MÉLITE

Ne vous obstinez point à me calomnier ;

Je veux que si jamais j'ai dit mot à Philandre...

CHLORIS

1220  Remettons ce discours : quelqu'un vient nous surprendre ;

C'est le brave Lisis, qui semble sur le front

Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.

SCÈNE III.
Lisis, Mélite, Chloris.

Lisis, à Chloris.

Préparez vos soupirs à la triste nouvelle

Du malheur où nous plonge un esprit infidèle ;

1225  Quittez son entretien, et venez avec moi

Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.

MÉLITE

Quoi ! son frère au cercueil !

Lisis

Oui, Tircis, plein de rage

De voir que votre change indignement l'outrage,

Maudissant mille fois le détestable jour

1230  Que votre bon accueil lui donna de l'amour,

Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme ;

Et mes yeux désolés...

MÉLITE

Je n'en puis plus ; je pâme.

CHLORIS

Au secours ! au secours !

SCÈNE IV.
Cliton, la Nourrice, Mélite, Lisis, Chloris.

CLITON

D'où provient cette voix ?

La NOURRICE

Qu'avez-vous, mes enfants ?

CHLORIS

Mélite, que tu vois...

La NOURRICE

1235  Hélas ! elle se meurt ; son teint vermeil s'efface,

Sa chaleur se dissipe ; elle n'est plus que glace.

Lisis, à Cliton.

Va querir un peu d'eau ; mais il faut te hâter.

CLITON, à Lisis.

Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter.

CHLORIS

Aidez mes faibles pas ; les forces me défaillent,

1240  Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent.

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