LA DILIGENCE DE LYON

EN TROIS ACTES, ET EN PROSE

Se croire un Personnage, est fort commun en France

On y fait l'homme d'importance,

Et l'on n'est souvent qu'un Bourgeois.

C'est proprement le mal Franais,

La sotte vanit nous est particulire. LA FONTAINE.

M. DCC. LXXXVI. Avec Approbation et Privilge du Roi.

Par le Chevalier DE CUBIRES des Acadmies et socits royales de Lyon, Dijon, Marseille, Rouen, Hesse-Cassel, etc., etc.

PARIS, CAILLEAU, BAILLE, BELIN.

Reprsente au Palais-Royal le 19 Janvier, par les Comdiens de S.A.S Monseigneur le Comte de Beaujolais, pour l'ouverture de leur Thtre.


Texte tabli par Paul FIEVRE, dcembre 2015.

Publi par Paul FIEVRE, janvier 2016, revu fvrier 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/04/2024 20:06:17.


PERSONNAGES.

LE PRINCE SALVATOR.

MILADY SEMOURS.

MILORD BRUMTON.

MORON, cuyer du Prince.

UN MATRE D'HOTEL.

UN COIFFEUR.

UN TAILLEUR.

LA PRSIDENTE DE TONANVILLE.

MADEMOISELLE POUF, Marchande de Modes.

L'HOTESSE.

UNE SERVANTE.

PLUSIEURS OFFICIERS DE JUSTICE.

UN NOTAIRE.

La Scne est dans une Auberge de Village.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Le Prince, Moron.

LE PRINCE.

Eh bien ? Moron, que dis-tu de notre aventure ?

MORON.

Je dis, Monseigneur, que j'admire votre sang-froid, votre prsence d'esprit, et surtout votre courages. Vous ne dmentez point la race auguste dont vous descendez.

LE PRINCE.

Laisse l mon courage et ma race auguste, et rponds-moi : ou tals-tu quand je me dfendais contre ces trois hommes ?

MORON.

Ma foi, Monseigneur, comme je n'ai point eu des Hros pour aeux, et que mon mtier n'est point celui des armes, ne pouvant pas tre acteur dans le combat, je me suis cach derrire une haie, d'o j'ai t spectateur tout mon aise.

LE PRINCE.

Me laisser seul contre trois ! Et si j'avais succomb ?...

MORON.

Oh ! Je vous connais ; je savais bien que vous vous en tireriez avec gloire. Dans tout autre cas, vous auriez vu si Moron est un brave homme.

LE PRINCE.

C'est--dire que tu serais venu mon secours, si les voleurs avaient t en plus grand nombre.

MORON.

N'en doutez pas ; j'aurais fait alors des prodiges, mais vous n'aviez pas besoin de moi ; un bras comme le vtre est bien assur du triomphe. Convenez cependant, malgr, l'honneur qui doit vous revenir de cette victoire, convenez Monseigneur, que de pareilles rencontres sont bien dsagrables.

LE PRINCE.

Mais non. Si notre postillon n'avait pas t tu, celle-ci ne m'eut point paru telle. Jamais je n'avais vu de Voleurs, et je ne suis pas absolument fch de savoir comment sont faits ces messieurs.

MORON.

Quoique vous en disiez, Monseigneur, ce sont de vilaines connaissances faire.

LE PRINCE.

Conviens, Moron, que nous en avons fait qui ne le font gure moins, en venant jusqu'ici par cette maudite diligence. Vit-on jamais des personnages plus extravagants, plus tristes, et surtout plus impertinents que nos compagnons de voyage ?

MORON.

Je conviens qu'ils ne font pas aimables. peine nous ont-ils regards, quand nous sommes monts dans la voiture : je crois mme que l'un deux ne m'a pas rendu le salut.

LE PRINCE.

J'ai fait quelques questions mon voisin, qui m'a rpondu d'un air de protection tout--fait risible. Veulent-ils se faire passer pour de grands Seigneurs ? O le sont-il en effet ?

MORON.

Eux de grands Seigneurs ? Ah ! Ne le croyez pas ? Il n'est pas d'usage en France que de grands Seigneurs voyagent ainsi par la diligence de Lyon. Et puis vous vous rappelez bien cet homme court et gros avec une perruque ronde, un vieux habit d'carlate galonn, une canne pomme d'or la main.

LE PRINCE.

Celui qui n'a fait que parler du Comte de Celicouf son ami ?

MORON.

Justement. J'ai servi le Comte il y a plusieurs annes, en qualit de valet de chambre. Je crois me souvenir que l'homme gros et court qui se dit son ami n'tait que son tailleur.

LE PRINCE.

Tu veux rire, Moron.

MORON.

Non vraiment, Monseigneur. Je ne l'ai pas reconnu bien positivement ; les physionomies changent avec l'ge : il me semble bien cependant que cette figure m'a pris mesure d'un habit.

LE PRINCE.

Et les autres ?

MORON.

Ah ! Les autres, ainsi que lui, ne font gure, ce que je crois, que des habitus d'antichambres.

LE PRINCE.

Tu perds l'esprit, Moron. Eh quoi ! Tu veux que ces Messieurs qui ne parlent que des Ducs et des Comtes qu'ils voient tous les jours...

MORON.

Ne soyez pas dup de leur langage. Ces Messieurs fournissent souvent crdit des marchandises aux personnes les plus distingues ; fatigus d'attendre leur paiement, ils arrivent quelquefois chez leur dbiteur, avec une sentence dans leur poche. On les laisse longtemps dans l'antichambre ; mais enfin on les introduit, et ils peuvent dire le soir : j'ai pass la matine avec Monsieur le Duc un tel ; Monsieur le Comte un tel m'a racont telle chose ; Monsieur le Marquis un tel est l'homme du monde le plus aimable ; il m'a combl d'honntets : les marauds n'en imposent point en parlant de la sorte : l'homme le moins poli le devient avec ses cranciers.

LE PRINCE.

La diligence tait compose de quatre hommes et de deux femmes quand nous y sommes monts : tu ne me dis rien de ces dernires ; les crois-tu du mme tat que les hommes ?

MORON.

L'une est la Prsidente de Tonnenville, femme altire et arrogante ; l'autre...

LE PRINCE.

Comment fais-tu que c'est une Prsidente ?

MORON.

Mon ancien matre s'tant trouv quelquefois assis ct d'elle table ; j'ai pu la contempler mon aise.

LE PRINCE.

Et si elle va te reconnatre ?

MORON.

Oh ! Ne l'esprez pas. N'ayant jamais daign jeter les yeux sur moi, comment voulez-vous qu'elle se rappelle mon visage ?

LE PRINCE.

Et celle qui se qualifie de Baronne, et qui toute la voiture donne ce titre ?

MORON.

Celle-l, Monseigneur ? Elle m'a dcoch des oeillades, et mme des soupirs, qui prouvent qu'elle me distingue : ce got qu'elle me tmoigne, pourrait bien annoncer que c'est une grande Dame.

LE PRINCE.

Je n*en crois rien, Moron ; il est bien singulier que tous ces gens-l, n'tant que de plats bourgeois, se donnent les airs de nous protger ! Pour moi, en voyant leurs manires, j'ai cru tre avec autant de Souverains. Candide, comme tu sais, se trouva un soir souper avec six Rois.

MORON.

Le cas o nous sommes, Monseigneur, est un peu diffrent. Quoiqu'Etranger en France, vous tes Souverain dans vos tats, et il y a grande apparence que votre Excellence b souper avec des roturiers.

LE PRINCE.

Ah ! Moron, distingue, je te prie, celui de nos compagnons qui n'a pas dit un mot pendant toute la route, et qui souvent a hauss les paules aux impertinences des autres ; je juge son silence, son maintien, et surtout ses habits, que cet homme est Anglais, et homme de qualit, sans doute.

MORON.

Je n'y ai pas trop pris garde : mais voici cet Anglais lui-mme qui ne tardera pas tre suivi des autres. Voulez-vous que nous parvenions bientt. les connatre ? Retirons-nous au fond de cette salle, et observons-les pendant quelques minutes. Ces sortes de gens l se dclent vite par des manires de parler analogues leur profession. coutons-les donc attentivement, si vous voulez que je la devine.

SCNE II.
Les Prcdenrs, au fond du Thtre, Milord Brumton, Une Servante.

MILORD.

Hola h ! Servante ! Du feu ! Une pipe !

LA SERVANTE.

Une pipe !

MILORD.

Oui, sans doute : est-ce qu'il n'y a point de pipe dans cette Auberge ?

LA SERVANTE.

Monsieur, pardonnez-moi ; mais c'est que...

MILORD.

Quoi ! C'est que....

LA SERVANTE.

C'est que dans ce moment il n'y en a qu'une, dont Monsieur ne pourra point faire usage.

MILORD.

Et pourquoi cela, s'il vous plat ?

LA SERVANTE.

C'est que, Monsieur, nous, n'ayons ici maintenant que celle de Monsieur notre Charretier.

MILORD.

De Monsieur votre Charretier ! Apportez-la toujours, que m'importe ? Un Charretier n'est-il pas un homme ? Et puis en l'essuyant bien ...

SCNE III.

MILORD, seul.

Que le Franais est ridicule quand il voyage ! Depuis que je voyage moi-mme, et il y a bien des annes que j'ai ce got, je ne crois pas avoir jamais rencontr chez aucune Nation du monde, des personnages plus impertinents que nos compagnons, except, les deux hommes qui nous sont venus joindre dans la diligence, et qui paraissent plus raisonnables...

MORON, au fond du Thtre.

Il parle bien de nous, Monseigneur ; vous aviez bien, raison de dire que cet Anglais tait un homme de distinction. Les gens comme nous se devinent, sans se connatre.

SCNE IV.
Milord, La Servane devant le thtre, le Prince, Moron, au fond du thtre.

LA SERVANTE.

Tenez, Monsieur, voila pipe que vous avez demande.

MILORD.

Tenez, votre tour.

Il lui donne une guine sans regarder.

LA SERVANTE.

Qu'est-ce que c'est que vous me donnez-l, Monsieur ?

MILORD, sans regarder.

Je n'en sais rien.

LA SERVANTE.

Je ne connais pas cette chose.

MILORD, regardant.

C'est une guine.

LA SERVANTE.

Une guine ! C'est comme qui dirait une mdaille : je n'ai pas besoin de , je pense.

Elle jette la guine.

Cependant ce Monsieur a l'air brave, et je sens que je l'aime.

Milord tire du tabac de sa poche, allume sa pipe et fume.

SCNE V.
Moron, ramassant la guine, Le Prince, toujours au fond Thtre.

MORON.

Jeter une guine ! Quel sacrilge ! Il est sans faon cet Anglais, il ne ressemble pas nos Olibrius et nos Mijaures ; mais les voici tous point nomm.

SCNE VI.
Les Prcdents au fond du thtre, Mademoiselle Pouf, Un Matre d'Htel, Un Tailleur, Un Coiffeur, Milord, fumant et assis ct d'une table

LE TAILLEUR, la cantonade.

Oui, ma mie, sachez que vous tes une impertinente de me donner une chambre o il n'y a point de robe de chambre. Comment voulez-vous que je fasse demain en me levant ? Faudra-t-il que violant le bel usage, je mette le matin un habit habill, qui doit ne se mettre que l'aprs-din ? ma garde-robe, ou es-tu ? Que n'ai-je pu te porter avec moi ! Je ne serais pas dans l'tat o je me trouve. Sachez que j'ai chez moi deux robes de chambre et deux douzaines de camisoles, trois gilets de molleton, six pantalons de coutil, trois douzaines de fracs d'Espagne ou de Castorine, ou de drap vert de Saxe ; cinquante redingotes la Bostonienne, deux ou trois cents habits habills, soit de drap de Louvier, soit de tricot d'Angleterre, soit de cannel de Lyon, soit de ratine d'Holande, soit de satin de Gnrs, soit de drap de Vigogne, et tous pleins et double broche. Je ne parle point des habits de livre de mes gens, il serait difficile d'en savoir le nombre ; et ici, ici ! Je ne trouve pas seulement une robe de chambre.

MORON, au Prince, au fond du thtre.

Quel talage d'habillements ! C'est le Tailleur dont je vous parlais tout l'heure.

LE COIFFEUR.

Vous avez raison de vous plaindre, Monsieur, mais je l'ai bien plus que vous mille fois. On n'a point mit de robe de chambre dans votre chambre ; et moi, diriez-vous que je n'ai trouv dans la mienne, ni peignoir, ni ncessaire, ni boite poudre, ni poudre grise, ni poudre rousse, ni poudre la Marchale, ni pte d'amandes, ni essences, ni cassolettes, ni toilette enfin, ni toilette ; comme si un joli homme, un homme de distinction, pouvait se passer de toilette en quelque pays qu'il se trouve.

D'un ton de Petit-Matre.

Aussi demain, Mesdames, je vous en demande pardon d'avance, mais je serai faire peur, je vous en avertis. J'aurai le teint plomb, les yeux caves ; et il faudra, oui, il faudra que je me cache, pour ne pas vous faire tomber en syncope.

LE PRINCE, au fond du Thtre.

Et celui-l, Moron ?

MORON.

Celui-l ?... Poudre la Marchale, poudre rousse, poudre grise... Ne voyez-vous pas ces mots, que c'est un coiffeur de Petites Matresses ?

LE MATRE D'HTEL.

Vous vous plaignez, Messieurs, vous, de n'avoir point de peignoir, et vous point de robe de chambre. Cela est fcheux, sans doute, mais ce qui nous arrive, est bien plus fcheux encore. Vous savez que dans, les bonnes maisons on met toujours le menu sur la table, pour instruire les convives de ce qui doit leur tre servi. Diriez-vous qu'il n'y aura point de menu notre table, et qu'avant de manger nous saurons peine...

LE COIFFEUR.

Point de menu ! Qu'entends je ! Cela crie vengeance : point de menu !...

part.

Je ne sais ce que c'est ; mais il faut avoir l'air de le connatre.

LE TAILLEUR.

Je suis trs scandalis qu'il n'y ait point de mena et notre table.

part.

Je veux tre pendu, si j'y comprends la moindre chose.

LA PRSIDENTE.

Eh quoi ! Monsieur, point de menu ! Cela est-il possible ? Feu mon mari en avait toujours un sous sa serviette, dont avant tout il me faisait la lecture.

LE MATRE D'HTEL.

Rien n'est plus vrai cependant, je viens de le demander l'htesse.

MADEMOISELLE POUF.

tes-vous bien sr, Monsieur, qu'il n'y aura point de menu notre souper ? D'honneur ! C'est incroyable.

LE MATRE D'HTEL.

Parbleu, Mesdames, puisqu'il faut vous en convaincre, je m'en vais appeler la fille. Hol he, la fille !

SCNE VII.
Les Prcdents, La Servante.

LE MATRE D'HTEL.

Apportez-moi le menu, je vous en prie

LA SERVANTE, avec surprise.

Le menu !

LE MATRE D'HTEL.

Oui, le menu, vous dis-je.

LA SERVANTE.

Monsieur veut badiner sans doute.

LE MATRE D'HTEL.

Pourquoi donc ? Est-ce que vous ne savez pas ce que c'est que le menu ?

LA SERVANTE.

Je n'en ai jamais vu de ma vie.

Elle sort.

LE MATRE D'HTEL.

Vous le voyez, Mesdames : mais n'avoir point de menu serait un petit malheur ; je viens de faire un tour la cuisine, et croiriez-vous que nous n'aurons souper, ni potages, ni entres fines, ni ptisseries. J'ignore si vous faites grand cas de la grosse viande ; pour moi, je suis un peu friand, je l'avoue : accoutum d'ailleurs faire chez moi la chre la plus exquise, j'aime les morceaux recherchs, les pices dlicates, des bisques, des sarcelles au suc de navet, des saucisses de blanc de perdrix, des faisans, des allebrans, des gelinottes, rale de genest, rale de bruyre, cailletaux, pluviers, longe de chevreuil, grives, bcassines, oie sauvage, poulette d'eau, cul blanc ou thiathias, hron, batteur de pav, alouette, pt la Choisy, gele de corne de cerf, blanc-manger, langue l'carlate de Vierzon, pied la pre douillet, panaches farcis aux truffes et pistaches, palais de boeuf, arbolade, pt a la cardinale, pt de soie de Strasbourg, voil ce dont je me nourris les jours de charnage. Les jours maigres, on me sert d'abord un bon potage, les entres et le rti lui succdent ; le poisson vient ensuite : c'est de la sole, du brochet, de l'esturgeon, du rouget, de la lamproie, du saumon, des truites saumones de la brme, des lottes, du turbot, de l'aloze, du hautmare, de la langouste, du grenaut, de la dorade et plusieurs autres que l'on me sert accommods dans le dernier got ; et suivis presque toujours pour entremets de cervelas d'anguille, de foies de lottes, de ramequins de toute forte, et de tourtes de laitance.

MORON.

cette rudition de cuisine, si cet homme avait un habit noir, ne croiriez-vous pas qu'il est prieur ou chanoine ?

LE PRINCE.

Oui vraiment.

MORON.

Il faut donc croire que c'est, ou un Matre d'Htel de quelque millionnaire ou quelque traiteur renforc.

LE MATRE D'HTEL.

Vous sentez, mesdames, que gt par tant de bons morceaux, il me sera difficile de me bourrer de viandes de boucherie, apprte la bourgeoise. Cependant une chose me console ; nous sommes dans le pays des truffes, et par bonheur nous aurons une dinde qui en fera farcie. Quoique ce ne soit pas un mets bien recherch qu'une dinde aux truffes, je ne mangerai que de ce plat : quant aux autres, je n'ai fait que les voir, et j'en ai jusques-l.

LE TAILLEUR.

Point de potage ! D'entre fine ! De ptisserie ! Point de menu surtout ! Quelle Auberge, bon Dieu ! Convient-elle des gens de notre toffe !

LE MATRE D'HTEL.

Vous lui faites beaucoup d'honneur de l'appeler une auberge, c'est tout au plus une gargotte.

LE COIFFEUR.

Des barbiers de village s'y trouveraient mal, a plus forte raison, un homme a bonnes fortunes comme moi, qui passe sa vir la toilette des jolies femmes.

MORON, dans le fond du thtre.

Qu'il met en papillotes.

LE TAILLEUR.

On n'y reoit sans doute que des garons fripiers.

MORON, au Prince.

Comme ceux qui le servent.

LE MATRE D'HTEL.

Que dirait-on de moi dans le monde, si l'on voyait ici un homme qui rgale tant de grands Seigneurs ?

MORON, au Prince.

Avec l'argent de son matre.

LE COIFFEUR.

Le ministre est mon ami, et je lui en porterai ma plainte.

LE MATRE D'HTEL.

Fort bien : que notre hte apprenne de quel bois se chauffent des gens comme nous.

LE TAILLEUR.

Taillons-lui de la besogne, pour lui et toute sa race.

LE COIFFEUR.

le lui ferai laver la tte d'importance.

LE MATRE D'HTEL.

Je lui ferai donner une graisse dont il se souviendra.

LE TAILLEUR.

Il saura ce qu'en vaut l'aune.

LE COIFFEUR.

C'est une vritable tte perruque

LE MATRE D'HTEL.

Une bte manger du foin.

LE TAILLEUR.

Un second Monsieur Guillaume (*).   [ 1 C'est apparemment celui de l'Avocatt-Patelin, dont on veut parler.]

MADEMOISELLE POUF.

Vos plaintes peuvent tre justes, Messieurs, mais j'ai toujours observ que, ce qui distinguait en route les gens comme il faut, c'tait la patience avec laquelle ils souffraient mille petites incommodits passagres, et la douceur qu'ils montraient en parlant aux htesses. L'appartement qu'on a donn Madame la Prsidente et moi, n'est pas mieux pourvu que les vtres ; il n'y a point de glaces la chemine, point de rideaux de gaze aux fentres, point de noeuds pour les rattacher, point de chiffonnire, point de cabinet de toilette, point de meubles de propret, point de boudoir surtout, point de boudoir pour des femmes de notre ordre, pour des femmes de qualit ; et cependant, voyez si nous nous plaignons. C'est nous manquer essentiellement, que de nous loger ainsi ; mais, que nous importe l'opinion d'une matresse d'Auberge ? Il ferait beau vraiment, qu'une pareille espce pt se glorifier de nous avoir offenses ! Nous sommes trop au-dessus d'elle, pour nous affecter de ses ngligences, n'est-ce pas, Madame la Prsidente ?

LA PRSIDENTE.

Cela est vrai, Madame la Baronne.

LE MATRE D'HTEL.

Madame la Baronne voudrait-elle faire entendre par ce discours que nous ne sommes pas des gens de qualit comme elle ? Elle compterait sans son hte, au moins.

LE TAILLEUR.

On pourrait lui prouver qu'elle prend fort mal ses mesures.

LE COIFFEUR.

Il ne serait pas prudent qu'elle se moqut de nous notre barbe.

MADEMOISELLE POUF.

Ah ! Messieurs, comment pouvez-vous croire que je me trompe sur ce que vous tes ? Il n'y a qu' vous regarder, pour voir vite de quoi il retourne ; vous avez des faons, des airs de tte, et un langage si nobles ! En disant que les gens comme nous ne se plaignaient gure en route, je n'ai pas avanc qu'il n'y et point d'exception a cette rgle : je me plains moi-mme comme un autre quand l'occasion se prsente. Eh ! Tenez, parbexemple, depuis que nous sommes arrivs dans cette salle, est-il concevable, que, tous tant que nous sommes, nous ayons pu supporter, sans nous trouver mal, l'odeur, dont Monsieur nous rgale ?

Elle montre Milord Brumton fumant sa pipe.

LA PRSIDENTE.

Il est vrai qu'on devrait bien ne pas s'accoster d'un certain monde, quand on a des manires de Corps-de-Garde.

MADEMOISELLE POUF.

Pour moi, qui toute ma vie ai respir le parfum des fleurs, et qui vis, pour ainsi dire, au milieu des roses, je vous avoue qu'il m'est bien dur d'tre infecte ; et je ne rponds pas, si cela dure, de ne pas tomber pme les quatre fers en l'air.

LA PRSIDENTE.

Je suis dans le mme cas, Madame, je n'y saurais tenir : il faudrait bien dire cet homme de nous faire grce de sa cassolette.

LE TAILLEUR.

Que voulez-vous, Madame, s'il avait nous en faire grce, ne vous aurait-il pas entendues ? Vous venez de parler assez clairement l'une et l'autre : mais il y a des personnes dont l'ducation est si nglige ! Et puis, dans les voitures publiques, on se trouve avec des gens...

Bas la mme.

Cet homme n'a point la mine trs distingue, et d'aprs son got soldatesque, je crois que c'est, ou un bosseman ou un caporal d'infanterie.   [ 2 Bosseman : Terme de marine. Autrefois sous-officier de marine ayant le grade intermdiaire entre ceux de contre-matre et de quartier-matre. [L]]

LE COIFFEUR, demi-voix.

C'est peut-tre un Charretier dguis.

LE MATRE D'HTEL.

Peut-tre un pilier de taverne.

MADEMOISELLE POUF.

Si vous lui disiez qui vous tes, Messieurs, vos noms lui en imposeraient sans doute.

Au Matre d'Htel.

Vous surtout, Monsieur, qui avez l'air d'un homme de poids.

LE MATRE D'HTEL.

Moi ! Lui dire qui je suis, Madame ! Ah ! Dieu m'en prserve. Si vous saviez ce qui m'est artiv il y a quelques annes dans une Auberge pour m'y tre fait connotrel Ahl Je ne m'exposerai plus pareille aventure.

MADEMOISELLE POUF.

Pourrait-on savoir, Monsieur, ce qui vous est arriv dans cette auberge ?

LE MATRE D'HTEL.

La curiosit est le faible des Baronnes, je le vois, Madame. Eh bien ! coutez ma petite histoire, elle est assez rjouissante. Mais il y a ici des gens sans faon qui ont pris leurs aises d'avance, et je ne fais pourquoi nous avons tant tard les imiter, puisque voil un grand nombre de chaises...

Ils s'asseyent tous sur le thtre en demi cercle. Milord fume toujours la pipe, arrange sa chaise, de manire qu'il leur tourne le dos.

MADEMOISELLE POUF.

Une histoire ! Je les aime la folie. coutons bien, Madame la Prsidente.

LA PRSIDENTE.

coutons, Madame la Baronne, j'aime aussi les histoires.

LE MATRE D'HTEL.

Je voyageais avec Milord Brumton...

MILORD, cessant de fumer et retournant sa chaise.

Milord Brumton ! C'est de moi qu'on parle, coutons.

LE MATRE D'HTEL.

Vous le connaissez peut-tre.

LE TAILLEUR.

N'est-ce pas un petit homme d'assez mauvaise mine ?

LE COIFFEUR.

Dont la figure n'a rien de distingu, et qui n'a pas encore pu se former nos manires, quoiqu'il voyage sans cesse.

MILORD, part.

Me peindre ainsi sans me connatre ! Goddam ! Voil de plaisants originaux !

LE MATRE D'HTEL.

Justement, Messieurs, je vois que vous le connaissez merveilles. Mais la mine et les manires ne font rien mon histoire. Vous n'ignorez pas que Milord Brumton est d'une des plus anciennes maisons d'Ecosse, et...

LE COIFFEUR.

Oui, je connais sa gnalogie, et l'autre jour en parcourant mes titres, je crois m'tre aperu que nous tions allis par les femmes.

LE TAILLEUR.

Je crois me souvenir que nous sommes cousins la mode de Bretagne.

MILORD, part.

Les faquins ! Voyons jusqu'o ira leur impertinence.

LE MATRE D'HTEL.

Je vous disais donc que je voyageais avec Milord Brumton...

Montrant Milord.

Mais voyez-vous notre homme comme il coute ! Il aime aussi les histoires.

MADEMOISELLE POUF, demi voix.

Comme il a quitt sa pipe au nom de Milord Brumton !

LE MATRE D'HTEL, demi voix en ricanant.

C'est que le nom de Milord sonne haut de certaines oreilles. Mais plus de chuchotage, je vous prie, le faible des gens de qualit, est de vouloir qu'on les coute ; c'est le mien, je l'avoue : ainsi donc ne m'interrompez plus. Je voyageais avec Milord Brumton et le Prince Salvator.

MORON, au Prince dans le fond du thtre.

Le Prince Salvator !... vous le d, Monseigneur, vous allez bien couter ; car vous aimez aussi les histoires.

LE PRINCE.

Tais-toi donc, si tu veux que j'coute.

LE MATRE D'HTEL.

Encore du bruit ! Encore des commentaires ? Vous ne voulez donc pas que je continue ?

LE TAILLEUR.

Voil bien les dames : elles aiment les histoires et les coupent.

MADEMOISELLE POUF.

Est-ce que vous avez coup Monsieur, Madame la Prsidente ?

LA PRSIDENTE.

Non assurment, je n'ai pas dit une parole.

LE MATRE D'HTEL.

Qui est-ce donc qui vient de m'interrompre !

LE TAILLEUR, montrant Brumton.

Ce n'est srement pas notre silencieux camarade ; car il ne parle pas plus

demi voix.

qu'il ne pense.

LE COIFFEUR.

C'est peut-tre le vent qui vient de souffler dans les croises.

MADEMOISELLE POUF.

Ce sont les chevaux peut-tre qui se battent dans l'curie, et dont le bruit est mont jusqu'ici. Continuez donc votre histoire; car tout le monde a la plus grande envie de l'entendre. Vous voyagiez, dites-vous, avec Milord Brumton et le Prince Salvator.

LE MATRE D'HTEL.

Eh bien donc ! Je continue. Lorsque ces deux Seigneurs et moi emes fait une cinquantaine de lieues ensemble, nous descendmes dans une auberge, dont la matresse tait jeune, jolie, et d'une humeur gaie et foltre. Charms de Sa figure, nous la primes de souper avec nous : nous tions vtus en voyageurs, peu-prs comme je le suis prsent, sans marque distinctive, sans dorure, sans pe, un habit tout simple, et un chapeau rabattu. L'htesse tait loin de nous prendre pour ce que nous tions, de souponner mme ce que nous pouvions tre ; elle se mit donc table avec nous. La bonne petite femme commenait nous charmer par ses reparties vives, par ses fines plaisanteries, et surtout par fa familiarit nave ; nous tions aux anges, tout le monde riait, tout le monde tait heureux. Voil-t-il pas qu'un de nous appelle par son nom un de ses compagnons de voyage ! ce nom illustre, la petite femme se trouble, son front s'obscurcit, son visage s'allonge ; elle avait eu jusques ce moment le ton de la libert la plus aimable ; celui du respect lui succde, elle devient rserve, crmonieuse, froide, et le souper finit aussi tristement qu'il avait gaiement commenc. Jugez aprs cela si...

MILORD, se levant, passant devant tout le monde sans saluer personne, et marchant sur Le pied de son voisin.

Que de mensonges ! Que de sottises ! Sortons, je n'y peux plus tenir.

LE TAILLEUR.

Ahi ! Ahi ! L'on devrait bien prendre garde o l'on marche, quand on a cette tournure.

LA PRSIDENTE.

Eh quoi ! Monsieur, le Prince Salvator, Milord Brumton et vous, vous ne rougtes pas de souper avec une aubergiste ?

LE MATRE D'HTEL.

Hlas ! Madame, il est bien vrai que nous nous abaissmes un peu, en l'admettant notre table ; mais outre qu'elle tait fort apptissante, le Prince Salvator lui trouva quelque ressemblance avec Milady Semours, femme clbre par ses charmes, et qui dans ce temps-l j'avais l'honneur de faire ma cour.

LE PRINCE, demi voix.

L'impertinent! Quel nom charmant il profane !

LE COIFFEUR.

Milady Semours ! C'est vraiment une jolie femme. J'ai eu aussi l'honneur de la courtiser, et si j'avais voulu pousser ma pointe auprs d'elle, je crois que...

LE MATRE D'HTEL.

Eh bien ! Vous croyez que...

LE COIFFEUR.

Je crois qu'elle se serait coiffe de moi, comme beaucoup d'autres.

LE PRINCE, demi voix en s'approchant.

L'insolent ! Il faut que je l'assomme.

MORON, le retenant.

Laissez, laissez, Monseigneur : il veut dire qu'il l'a coiffe, ne voyez vous pas que c'est une mprise.

LA PRSIDENTE.

Souper avec une aubergiste ! Fi donc, Monsieur ! J'aurais envoy patre tous les Princes du monde plutt que...

LE COIFFEUR.

Vous avez raison, Madame : il y a de certaines gens qui ne devraient jamais manger qu'avec des Rois ou des Grands d'Espagne de la premire classe. J'excepte pourtant les Baronnes et les Prsidentes, quand elles ont cet air de grandeur qui m'a frapp en vous, Mesdames.

LE MATRE D'HTEL.

Ma foi, Monsieur, je n'aime pas droger plus qu'un autre ; mais il y a dans la roture des gens qui dnent a merveille, et ds qu'on a un cuisinier habile, je vous avoue que je m'humanise.

MADEMOISELLE POUF.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, permettez-moi, Messieurs, de vous faire une question bien naturelle, et qui se prsente d'elle-mme. Vous savez que dans les Auberges o s'arrte la Diligence, tous les voyageurs soupent ensemble. Dites-moi donc, je vous prie, souperons-nous ce soir avec les deux hommes qui sont monts dans la voiture quelques lieues de ce Village, et qui maintenant font la route avec nous ?

LE PRINCE, au fond du thtre.

C'est encore de nous qu'on parle. coutons.

LE TAILLEUR.

Ma foi, Madame, s'il faut vous dire ce que j'en pense, je croirais, la coupe mesquine de leurs habits, que ce sont des aventuriers.

LE COIFFEUR.

La coupe de leurs cheveux me donne la mme ide.

LE MATRE D'HTEL.

Pour moi, Messieurs, je crois que ce sont des cornifleurs ou des piqueurs d'assiette.   [ 3 cornifleur : Qui cornifle, Prendre, se faire donner et l de l'argent, un dner, etc. Par extension, celui qui s'empare de quelque chose qui n'est pas lui. [F]]

MADEMOISELLE POUF.

Qu'en pense Madame la Prsidente ?

LA PRSIDENTE.

Puisque vous m'interrogez, Madame, je ne crois pas qu'il soit sr de voyager avec eux.

MADEMOISELLE POUF.

L'un deux cependant a l'air assez distingu.

MORON, dans le fond du thtre.

C'est moi.

LA PRSIDENTE.

Cela est possible : je les ai peu regards ; mais l'autre a bien mauvaise mine.

MORON.

Ce n'est plus moi.

MADEMOISELLE POUF.

L'un a les traits fort nobles.

MORON.

C'est moi.

LA PRSIDENTE.

Soit : mais l'autre a la figure patibulaire.

MORON.

Ce n'est plus moi.

MADEMOISELLE POUF.

L'un s'exprime en termes choisis et lgants.

MORON.

C'est moi.

LA PRSIDENTE.

L'autre n'a que des manires de parler basses et triviales.

MORON.

Ce n'est plus moi.

MADEMOISELLE POUF.

L'un parait tre un gentilhomme.

MORON.

C'est moi.

LA PRSIDENTE.

L'autre a l'air d'un mchant valet.

MORON, avec rflexion.

Morbleu ! C'est peut-tre moi.

LA PRSIDENTE.

Messieurs, il me vient une ide qui vous surprendra peut tre, mais qui n'est pas sans vraisemblance. Ils ont dit qu'ils venaient d'tre arrts par des voleurs, lorsqu'ils ont pris la diligence : ils taient pied, ils avaient l'air tout effar : s'ils taient les voleurs eux-mmes, et s'ils n'avaient gagn notre voiture que pour viter la Marchausse, ou pour nous gorger cette nuit.

LE MATRE D'HTEL.

Morbleu ! Madame la Prsidente, vous me faites trembler ! Quelqu'accoutum que l'on soit au feu, il est dsagrable de se trouver avec ces gens qui...

LE TAILLEUR.

Ils veulent peut-tre nous dpouiller.

LE COIFFEUR.

Et nous couper ensuite la jugulaire. Heureusement que je sais un peu manier le fer, et que...

MADEMOISELLE POUF.

Il se peut bien que l'un des deux soit un voleur ; mais l'autre, Messieurs, quelle apparence qu'avec cet air, ce port, et ces manires....

LA PRSIDENTE.

Madame, il y a quelquefois de ces coquins, qui ont trs bonne mine, et celui-la est peut-tre le Capitaine de la troupe....

LE PRINCE.

Ceci est trop fort pour n'en pas rire, avanons.

la Prsidente.

Tout le monde se lve.

Vous allez un peu vite dans vos jugements, Madame la Prsidente.

LA PRSIDENTE.

Eh quoi ! Vous avez entendu !...

part.

La Baronne avait raison, cet homme a l'air tout--fait noble.

LE PRINCE.

Oui, Madame, et je viens vous remercier de la bonne opinion que vous avez de moi. Je suis donc un capitaine de voleurs votre compte.

MORON.

Nous avons donc la figure patibulaire ?

LA PRSIDENTE.

Quant vous, je ne m'en ddis pas. Oui, vous avez tout--fait l'air, d'un malfaiteur. Quant votre camarade, c'est autre chose : je ne l'avais pas bien regard, et je trouve

part.

qu'il est fait peindre.

LE MATRE D'HTEL.

Eh parbleu ! Messieurs, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron. Voulez-vous nous mettre l'esprit en repos ? Vous n'avez qu' nous dire qui vous tes.

LE TAILLEUR.

Sans doute, quel est votre tat ?

LE COIFFEUR.

De quelle profession tes-vous ?

LE MATRE D'HTEL.

Apprenez-nous quel mtier vous faites.

LE PRINCE.

part.

Amusons-nous de ces gens-ci.

Haut.

Eh bien ! Il faut vous satisfaire. Vous me paraissez, Mesdames, tre d'un sang illustre ; et vous, Messieurs, vous ressemblez sort de grands Seigneurs. Pour moi, je n'ai pas cet avantage ; je suis depuis longtemps chez une Dame, en qualit d'Intendant, et Monsieur que voil.

Montrant Moron.

remplit dans la,cuisine l'office de Marmiton.

LA PRSIDENTE, la Baronne.

Un Intendant et un Marmiton ! Voil la rponse votre quesiion, Madame la Baronne. Je pense bien que ni vous ni moi, n'aurons l'honneur de souper avec ces personnages.

Plusieurs domestiques entrent et sortent pendant cette scne, et mettent le souper sur ta table.

part.

Quel dommage qu'il ne soit qu'un Intendant.

Haut.

Il n'y a pas apparence que ces Messieurs veuillent non plus avoir cet honneur.

LE TAILLEUR et LE COIFFEUR, ensemble.

Oh ! Non certainement, Madame la Prsidente.

LE PRINCE.

Libert entire, Mesdames, libert entire : elle est le charme des voyages.

SCNE VIII.
Milord, Les Prcdents.

MILORD.

Quant moi, Mesdames, vous permettrez que j'y soupe, et tout l'heure mme, je ne viens ici que pour cela.

LE PRINCE.

Eh quoi ! Monsieur, avec un intendant !

MILORD.

Et pourquoi pas, je vous prie ? J'aime bien mieux souper avec un intendant, qu'avec certains grands Seigneurs et certaines Baronnes qui...

LE MATRE D'HTEL.

Il se fche, notre cher camarade ! La moutarde lui monte au nez.

LE COIFFEUR.

II se souvient de tantt, il met sa perruque de travers.

LE PRINCE, Milord.

Je suis charm Monsieur, de l'honneur que vous me faites ; puisqu'on vient de servir, nous allons nous mettre table.

Ils s'asseyent.

Et comme le Marmiton est pour l'ordinaire aux ordres de l'Intendant,

Montrant Moron.

Monsieur nous versera boire.

MORON, prenant une serviette.

Rien de plus juste. Allons, Mesdames les Princesses, ne troublez pas le service.

LE MATRE D'HTEL.

Ces Messieurs ne se gnent point, ce qu'il parat : mais il faut que nous soupions aussi. Hola he, Madame l'Htesse.

SCNE IX.
Les Prcdents, l'Htesse.

L'HOTESSE.

Eh bien ! Messieurs, qu'est-ce qu'il y a ?

LE COIFFEUR.

II faut que dans l'instant, Madame, vous nous fassiez dresser une table dans une autre salle. Nous ne pouvons pas, pour beaucoup de raisons, manger avec ces Messieurs.

L'HTESSE.

Je fuis bien fche, Messieurs, de ne pouvoir pas vous satisfaire ; mais il nous est dfendu d'avoir deux tables pour les personnes de la diligence, et depuis vingt ans peu-prs que nous les recevons, elles ont toujours mang la mme.

LA PRSIDENTE.

Voil, ma mie, une dfense bien singulire. Savez-vous ce qu'il faut faire, Madame la Baronne ? La soire est des plus belles : allons nous promener quelques instants, nous ne tarderons pas revenir : Monsieur l'intendant aura soup sans doute, et nous souperons aprs lui.

Elles sortent.

part en regardant le Prince.

Quel dommage qu'il ne soit qu'un Intendant !

LE MATRE D'HTEL.

part.

Je voudrais bien ne pas souper avec eux ; mais la dinde aux truffes...

Vous allez suivre ces Dames la promenade ? Pour moi, je vous ai dj avou qu' table je me moquais de l'tiquette, et si Monsieur l'Intendant veut bien le permettre...

LE PRINCE.

Qui ? Moi, Monsieur ! Je permettrais qu'un illustre comme vous s'abaisst me tenir compagnie ! Moron, ne souffrez pas que Monsieur se dshonore.

MORON, le repoussant.

Hors d'ici, Monsieur le Grand-d'Espagne, hors d'ici.

LE MATRE D'HTEL, d'un ton menaant.

Doucement, Monsieur le Marmiton, j'ai grand apptit, et je veux...

LE PRINCE, au Coiffeur et au Tailleur.

Et vous, Messieurs, qui avez si bien dit tantt que de certains hommes ne devoient manger qu'avec des Rois, de quel oeil verriez-vous avec des bourgeois comme nous, votre compagnon respectable ?

LE COIFFEUR.

Il a raison, Monsieur l'Intendant. Allons, allons, venez joindre ces Dames la promenade, et ne vous compromettez pas davantage avec l'intendance.

Le Tailleur et le coiffeur entranent le Maitre d'htel.

SCNE X.
Le Prince, Le Milord table, Moron avec une serviette sur le bras et debout.

LE PRINCE.

Enfin, nous en sommes dlivrs. Il faut avouer que voil des Franais bien maussades, et l'on prendrait une bien mauvaise opinion de cette nation charmante, s'il fallait en juger sur de pareils individus. Quelle morgue ! Quelle hauteur burlesque ! Quelle envie, surtout, de se faire passer pour ce qu'on n'est pas ? Un de leurs Potes a dit plaisamment :

Se croire un Personnage est fort commun en France :

On y fait l'homme d'importance,

Et l'on n'est souvent qu'un Bourgeois,

C'est proprement le mal Franais.

Que ce mal est bien nomm ! Le mal Franois ! Les Anglais sont bien plus raisonnables.

MILORD, regardant le Prince avec intrt.

votre sant, Monsieur l'Intendant.

LE PRINCE.

Monsieur, je vous remercie.

MILORD.

part.

Il n'est pas Franais celui-l, quoiqu'il en ait toutes les grces.

Haut.

Mais vous ne mangez pas, ce me semble.

LE PRINCE.

Est-ce qu'on mange quand on est amoureux ?

MILORD, qui a toujours mang.

Vous tes amoureux ! Je vous en flicite : je n'ai jamais pu l'tre moi, et voil, sans doute, pourquoi je mange tant.

LE PRINCE.

Je songe mme que voici l'heure de la poste, j'ai une lettre importante crire. Moron, va vite me qurir du papier et une critoire, va vite...

MORON.

Et votre souper ? Vous le laisserez-donc...

LE PRINCE.

Ma lettre presse bien plus que mon souper. Va, te dis-je, et reviens le plutt possible.

MORON.

Prfrer sa Matresse une dinde aux truffes ! Qu'il est bizarre !

SCNE XI.
Le Prince, Milord, mangeant toujours.

LE PRINCE.

Belle Milady ! Que je vais tre heureux, si je vous trouve encore Pise ! Vous ne m'attendez pas, vous serez surprise de ma visite, il faut vous en prvenir.

SCNE XII.
Les Prcdents, Moron, accourant.

MORON.

Ah ! Monseigneur, je suis d'une joie...

LE PRINCE.

Eh bien ! Qu'est-il arriv ?

MORON.

Une rencontre la plus imprvue, la plus...

LE PRINCE.

Parle enfin clairement, explique-toi.

MORON.

Milady Semours vient de descendre dans cette auberge.

LE PRINCE, se levant.

demi voix.

Milady Semours ! Celle que j'adore !

MILORD, se levant aussi, demi voix.

Milady Semours ! Ma nice !

Ils sortent tous les trois. Moron prend les deux flambeaux qui taient sur la table et le thtre reste dans l'obscurit.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Moron, seul entre par un ct du Thtre ; et aprs qu'il a parl, on voit entrer le Matre d'Htel de l'autre ct.

MORON.

Tandis que mon Matre, Milady et son oncle, sont se complimenter sur l'heureux hasard qui les a runis, voyons si je ne pourrai pas me runir moi-mme avec certain compagnon garni de truffes que j'ai aperu sur cette table. Je ressemble Miiord, moi ; l'amour ne m'empche point de manger.

LE MATRE D'HTEL, entrant.

On a beau vouloir m'empcher de souper avec cet intendant, je sens que je meurs de faim : la table doit tre servie encore. Voyons si en cherchant bien il ne me tombera point sous la main quelque morceau. Ces Messieurs ne pourront point me voir, il n'y a point ici de lumire.

Il cherche ttons et dans l'ombre.

MORON, part et demi voix.

Il n'y a personne qui me puisse dceler. Avanons...

LE MATRE D'HTEL, part.

Qu'entends-je ? Il y a quelqu'un ici n'allons pas faire quelque imprudence : coutons.

MORON, part.

J'ai un bon couteau; je commencerai par lui ouvrir le ventre.

LE MATRE D'HTEL, part.

Ciel ! C'est la voix d'un de ces hommes que nous avons pris pour des voleurs. Je lui ouvrirai le ventre dit-il : nos soupons n'taient que trop justes ; c'est quelqu'un de nous qu'il en veut...

MORON, part.

Je lui arracherai les entrailles, je lui couperai le cou et les cuisses...

LE MATRE D'HTEL.

Il lui coupera le cou et les cuisses ! C'est moi peut-tre qu'il menace. Si je pouvais retrouver la porte... mais je la cherche en vain, je ne fais plus par ou je suis entr.

MORON, part.

Il a t bien empt, bien nourri, aussi est-il gros et gras.

LE MATRE D'HTEL, part.

Ah ! C'est mol qu'il dsigne, je n'en saurais douter, malheureux que je suis ! Funeste voyage ! Il me sautera dessus si je crie ; taisons-nous, peut-tre la faveur du silence, je pourrai...

Il cherche toujours la porte ttons.

MORON.

part.

Il n'est pas loin d'ici.

Saisissant le Matre d'Htel.

Qui va l ?

LE MATRE D'HTEL.

Au Voleur ! l'assassin ! l'aide.

SCNE II.
Les Prcdents, La Prsidente, L'Htesse, apportant des flambeaux.

L'HTESSE.

Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ?

LE MATRE D'HTEL.

Ah ! Madame l'Htesse ! Sauvez-moi, je vous prie, dlivrez-moi des mains de cet homme : il allait m'assassiner,

MORON.

Qu'est-ce que vous voulez dire, Monsieur ? tes-vous fou ? Ou me prenez-vous comme tantt, pour ce que je ne suis pas ?

LE MATRE D'HTEL.

Pour ce que tu n'es pas ? Eh ! Que faisais-tu ici, tratre abominable, que faisais-tu ici dans l'obscurit, et qui en voulais-tu ? Rponds, lorsque tu as dit que tu lui ouvrirais le ventre, que tu lui couperais le cou et les cuisses ?

LA PRSIDENTE, part.

J'avais bien raison de les prendre pour des voleurs. N'importe, achevons le projet que je mdite.

Elle sort.

MORON.

qui j'en voulais ? Eh ! Parbleu, la dinde aux truffes. C'est donc vous qui tes la dinde ?

L'HTESSE.

Oh ! Certainement, il l'est. Mais lui-mme que venait[-il] faire ici sans lumire ? C'est la dinde aussi qui l'attirait. Le gourmand ! Je vais l'emporter, pour terminer la dispute ; et pour mettre le reste du soup couvert, je vais ordonner que l'on desserve.

Les domestiques entrent qui desservent tous les mets, et tent la table.

SCNE III.
Le Prince, Moron, Le Matre d'htel.

LE PRINCE.

Qu'est ce donc ? J'ai entendu crier l'assassin, au voleur. Quelques-uns de ceux qui nous ont attaqus dans la fort, se seraient-ils glisss dans cette Auberge ?

MORON, montrant le Matre d'htel.

Le voil, Monsieur, le voleur qui cause nos alarmes, lui qui tantt nous a souponns d'en vouloir au bien d'autrui, peine avons-nous eu tourn les talons, qu'il est venu ici la faveur de l'ombre, pour drober la dinde aux truffes.

LE PIRNCE, au Matre d'Htel.

Eh quoi ! Monsieur ! Un larcin nocturne ! Un vol domestique ! Sortez d'ici, et gardez-vous d'y reparatre.

LE MATRE D'HTEL, furieux.

Je sors, mais croyez que je reviendrai avec main-forte. Je vais avertir ces Messieurs et ces Dames, et nous verrons si notre tour il ne nous sera pas permis de souper tranquilles.

SCNE IV.
Le Prince, Moron.

LE PRINCE.

Eh bien ! Moron, quelle rencontre ! Tu vois si j'ai eu tort de vouloir toute force traverser cette fort. Nous aurions pris une autre route ; nous aurions soup dans un autre village ; des voleurs, en nous attaquant, ne nous auraient point forcs de prendre la diligence ; elle ne nous aurait point conduit dans cette auberge ; et je n'aurais pas eu le bonheur d'y voir celle que j'adore.

MORON.

Voil bien les amoureux : ils comptent pour rien leur existence, les dangers qu'elle peut courir, leurs peines, leurs travaux, tout cela ne les touche point, quand il s'agit de l'objet de leur flamme.

LE PRINCE.

Ne trouves-tu pas aussi bien extraordinaire la rencontre que nous avons faite de Milord Brumton ? Qui m'eut dit que ce hasard, qui vient d'amener ici Milady Semours, y amnerait aussi son oncle ? Il y a dans tout cela un merveilleux dont je rends grce au sort, mais qu'en vrit je ne saurais comprendre.

MORON.

Si la joie, et surtout l'amour, ne troublaient point vos sens, je vous dirais bien que ces rencontres sont naturelles entre gens qui voyagent : mais, non, je vois que vous aimez le merveilleux, et il faut vous y laisser croire. Ce qui me parait a moi plus merveilleux que ces rencontres, c'est que dans ce moment vous ne soyez pas avec celle que vous aimez. Cette indiffrence...

LE PRINCE.

Ah ! Ne donne pas le nom odieux d'indiffrence mon respect, pour l'entrevue d'un oncle et d'une nice qui loigns depuis longtemps l'un de l'autre, doivent avoir se communiquer des secrets importuns sur leurs intrts respectifs. Tous deux causent maintenant de plusieurs affaires qui leur sont personnelles, et j'ai d ne pas troubler leur tte--tte. Mais pourquoi cette Prsidente vient elle interrompre le ntre ? Elle parait vouloir m'entretenir.

SCNE V.
Les Prcdents, La Prsidente.

LA PRSIDENTE.

Monsieur l'intendant, on aurait vous dire en particulier des choses de consquence : puis-je me flatter que vous ordonnerez cet homme de ne pas nous importuner plus longtemps.

MORON, derrire la Prsidente, mangeant un morceau de viande qu'il a drob.

Ah ! Madame, on n'a que trop tt soustrait ma vue un objet dont les charmes font venir l'eau la bouche, et qui...

LA PRSIDENTE.

Il m'en cote, je crois : retirez-vous, insolent !

LE PRINCE.

Faites ce que dit Madame.

SCNE VI.
La Prsidente, Le Prince.

LE PRINCE.

Il parait, Madame, que vous avez m'entretenir de choses bien importantes, puisque vous renvoyer ce domestique.

LA PRSIDENTE.

Oui, mon cher : j'ai vous dire des choses qui vous intressent, on ne peut davantage.

LE PRINCE.

part.

Mon cher ! Elle a bien chang de ton !

LA PRSIDENTE.

Tantt vous m'avez entendue annoncer ces Messieurs que vous et votre compagnon pourriez bien tre de ces gens qui attendent les passants sur les grandes routes, et qui...

LE PRINCE.

Eh bien ! Madame , ne vous ai-je point dsabuse, en vous apprenant que j'tais l'Intendant d'une dame de qualit ?

LA PRSIDENTE.

Cette fausse confidence aurait pu dsabuser une autre personne : mais moi, qui ai l'exprience du grand monde, mais moi surtout, qui me connais en physionomie, pensez-vous m'avoir donn le change ? Croyez-vous bonnement que je vous prenne pour ce que vous prtendez tre ?

LE PRINCE.

II me semble, Madame, que j'ai eu l'honneur de vous assurer...

LA PRSIDENTE.

Cherchez ailleurs vos dupes ; ce n'est pas moi qui suis faite pour l'tre. Tenez, mon cher ami ! Voulez-vous que je vous dise, moi, ce qu'en effet vous tes ?

LE PRINCE.

part.

Mon cher ami, je ne conois plus rien cette femme.   [ 4 Concevoir : Est parfois utilsier das le sens de comprendre. ]

LA PRSIDENTE.

Voici en peu de mots votre histoire qui l'emportera bien par la vrit sur celle que vous nous avez faite. Vous prtendez tre l'Intendant d'une Dame, et vous donnez le titre de Marmiton l'homme qui vous accompagne : celui-l a bien l'air d'un laveur d'cuelles, je l'avoue ; mais vous, Monsieur l'Intendant, vous n'en tes point un, ne vous en dplaise.

LE PRINCE.

Et comment pouvez-vous savoir ?

LA PRSIDENTE.

Ne m'interrompez point, je vous prie ! Non, Monsieur, non, vous n'tes point un intendant, mais un homme bien n, je vous l'assure, mais un gentilhomme peut tre.

LE PRINCE.

part.

Ciel ! Qu'entends-je ! Moron m'aurait-il trahi ?

LA PRSIDENTE.

La jeunesse est sujette faire des fautes : vous en aurez fait de grandes, d'irrmissibles. Brouill avec vos parents et avec la justice, poursuivi par cette dernire, abandonn par les autres et ne sachant plus enfin o donner de la tte ; vous vous serez engag dans une de ces troupes qui n'ont de combats qu'avec la marchausse ou les malheureux voyageurs qu'elles gorgent. Votre intrpidit, votre bonne mine vous auront fait parvenir aux premiers grades ; et quoique vous en disiez, vous tes, je vous le proteste, un Capitaine de voleurs. L'air d'garement et d'embarras avec lequel vous tes entr dans la diligence ; l'audace que votre compagnon a eue d'arrter, il n'y a qu'un instant, un de nos Messieurs dans cette salle ; le sourire forc mme, qui maintenant vous chappe, et le maintien que vous vous efforcez d'avoir, tout me confirme dans cette ide, qui a t ma premire ; tout me ramne au sentiment que j'ai eu d'abord, tout me dit, enfin, tout m'annonce que vous n'tes point ce que vous prtendez tre, que vous n'tes point un intendant, mais un hros la manire de Cartouche, mais un voleur de distinction, mais un sclrat de qualit.   [ 5 Cartouche : Voleur clbre qui vivait au commencement du XVIIIe sicle, dont le nom est devenu une appellation commune. Cet homme est un Cartouche. [L]]

LE PRINCE.

part.

Rien de plus plaisant que cette mprise renouvele : tchons de la faire durer.

Haut.

Me croire un capitaine de voleurs ; parce que mon compagnon et moi sommes entrs avec un air d'embarras dans la diligence, parce que j'ai souri, parce que je cherche avoir un maintien !... Voil, Madame, comme sur de fausses apparences on se joue de l'honneur des gens ; voil comment on cherche renverser les rputations les mieux tablies ; voil enfin comment agit le monde. Mais pour juger de l'honneur d'un homme, de simples apparences devraient-elles suffire, et ne faudrait-il pas qu'un aveu formel...

LA PRSIDENTE.

J'espre bien aussi que vous allez me faire votre confession gnrale : nous sommes seuls, personne ne nous coute ; je puis d'ailleurs vous tre fort utile dans les circonstances prsentes, ainsi donc avouez moi...

LE PRINCE.

part.

Rsistons-lui pour exciter sa curiosit.

Haut.

Je n'ai rien vous avouer, Madame, sinon que je suis un honnte homme, et que tout ce qu'il vous plat d'imaginer est aussi fabuleux que ridicule.

LA PRSIDENTE.

Tu ne veux donc point me faire la confidence de tous tes crimes !

LE PRINCE.

Non, Madame, non ; je n'ai point de confidence vous faire.

LA PRSIDENTE.

Eh bien ! Perfide ! Tremble ! Je vais [t']envoyer chez le juge, je vais t'y dnoncer moi-mme, je reviens avec les officiers de justice, je te fais arrter sur l'heure ; je te fais conduire en prison, et c'est pour la dernire fois que tu auras vu la lumire.

LE PRINCE, avec un effroi simul.

Eh ! Madame, ne me perdez pas, ne me perdez pas, je vous en conjure. Vous demandez un aveu : eh bien ! Je suis en effet un homme bien n que des circonstances trs singulires, que de certaines personnes qu'il a rencontres, ont forc de dguiser sa naissance, et de se faire passer pour l'intendant d'une Dame.

LA PRSIDENTE.

Vous ne me dites pas tout, mon cher Capitaine ; vous ne me dites pas tout ! Mais dans votre tat ; tout criminel qu'il est, on a une sorte de pudeur, et je ne veux point faire violence la vtre. Apprenez seulement, et cet aveu va coter bien plus cher la mienne ; apprenez que, malgr mon rang, que malgr intervalle immense qui nous spare, car le crime vous ravale au plus bas degr ; apprenez que, malgr l'effroi qu'on doit ressentir l'aspect d'un homme qui vous ressemble ; apprenez... La force me manque, je me meurt.

part.

Jamais je ne pourrai achever.

LE PRINCE.

Eh ! Mon Dieu ! Madame ! Qu'est-ce donc qui vous arrive ! La pleur de la mort est sur votre visage. Auriez-vous mal au coeur ? Seriez-vous malade ?

LA PRESIDENTE.

Tu me demandes si j'ai mal au coeur ! L'oses-tu bien, perfide ! Mes regards, mon trouble, mes soupirs, tout n'a-t-il pas d t'apprendre qu'il n'tait plus moi, ce coeur que je regrette ; que tu l'avais drob ; que tu l'avais perc de mille coups ; que tu es enfin le seul voleur qu'on ne puisse faire pendre, le seul assassin qui l'on pardonne ; et qu'il faut t'aimer, qu'il faut t'adorer mme en te mprisant, mme en frmissant ta vue.

LE PRINCE.

part.

Oh ! Pour le coup elle perd ta tte, tchons de la gurir.

Haut.

Eh quoi ! Madame la Prsidente ! Un homme d'une naissance si infrieure, la vtre, un homme si indigne de vous tous gards, un intendant ! Vous vous dgradez au point de lut dclarer...

LA PRSIDENTE.

Eh ! Que t'importe que je me dgrade ! Que t'importe quand je veux bien descendre jusqu' toi, que ma rputation, que mon honneur me restent ou qu'ils prissent l'un et l'autre confondus avec ta bassesse ? Rien ne t'est enlev par cette alliance honteuse, et c'est moi, moi seule qu'elle fait tout perdre. Crois-tu d'ailleurs, crois-tu que, pour sentir mes torts, j'aie besoin qu'on me les reproche ? Ne vois-tu pas que l'amour seul est coupable de mon crime ? Que c'est ce Dieu seul qui me livre toi, et crois-tu, si j'tais encore matresse de moi-mme, que ma faiblesse t'eut jamais donn le droit de me la rappeler.

LE PRINCE.

De tels sentiments sont bien gnreux, Madame ! Vous ne descendriez, point jusqu' moi en m'pousant, vous m'lveriez jusqu' vous. Mais pensez-vous qu'on n'ait ni dlicatesse, ni grandeur d'me, parce qu'on est d'un tat au-dessous du vtre ? Prsumez-vous qu'un intendant, qu'un simple domestique ne puisse pas quelquefois galer ses matres en nobles procds ? Dtrompez-vous, je vous prie ; l'amour vous fait oublier ce que vous devez votre gloire ; c'est moi m'en souvenir ; c'est moi veiller sur elle ; c'est moi enfin la conserver pure. Souffrez donc que je m'en tienne la reconnaissance et que....

LA PRSIDENTE.

Ce n'est pas de la reconnaissance qu'il me faut, et tu le vois sans doute ; mais puisque l'amour ne peut rien sur toi, il faudra bien que tu cdes la force. coute-moi donc, tratre, coute-moi : c'est pour la dernire fois que je te parle. Je suis veuve, matresse par consquent de ma main et de ma fortune : je mets l'une et l'autre tes pieds, oui, tes pieds que j'abhorre, je m'y jette moi-mme, je m'y couvre volontairement d'une honte qui me ravit, d'un opprobre qui fait mes dlices ; mais il faut qu' l'instant tu me suives Paris. Si tu hsites, tu es mort.

LE PRINCE.

part.

Continuons de feindre, c'est te seul moyen de m'en tirer.

Haut.

Qu'osez-vous me proposer, Madame ? Eh si en vous suivant Parts, j'allais tre reconnu, arrt et puni comme tant d'autres...

LA PRSIDENTE.

Ta physionomie n'annonce pas que tu sois n cruel : tu n'as jamais tu peut-tre, ou tu n'as tu que pour te dfendre.

LE PRINCE.

Il est vrai, Madame, que j'ai toujours respect la vie des autres, tant qu'on n'a point attaqu la mienne.

LA PRSIDENTE.

Eh bien ! Eh bien ! Sois tranquille : tu ne serais pas le premier qui on aurait fait grce, et puisque Dieu pardonne, les hommes peuvent bien pardonner. D'ailleurs, est-ce pour rien que je suis Prsidente ? Je peux te perdre avec un seul mot ; mais aussi mon crdit peut te sauver. Promets-moi donc de me suivre, et sois sr que, grces ma vigilance, on n'attentera ni ta libert ni ta vie. J'allais Lyon, pour y voir une parente, je la verrai une autre fois : promets-moi de te trouver ici dans une heure, il fera nuit close, tous tes voyageurs seront couchs, toute la maison dormira. Nous monterons ensemble dans une chaise de poste que je vais faire prparer : deux jours nous suffiront pour arriver Paris, je te mne l'autel le troisime, et le quatrime tu pourras avouer hautement pour ta femme une Prsidente qui t'adore.

LE PRINCE.

part.

il faut que je m'en dbarrasses.

Haut.

Eh bien ! Madame, je serai ici dans une heure.

LA PRSIDENTE.

Cher et charmant voleur, adieu : adieu le plus aimable, et le plus dangereux de tous les capitaines.

SCNE VII.

LE PRINCE, seul.

Cinquante ans s'amouracher de la sorte ! Et de qui encore ? De l'homme qui brle du feu le plus constant pour la femme la plus adorable, de l'amant de Milady Semours ! La pauvre Prsidente ! Que je la plains ! Mais, ce n'est pas tout que de la plaindre, il faut que l'on m'en dlivre, et voici Moron qui vient fort propos pour cela.

SCNE VIII.
Le Prince, Moron.

MORON.

Eh bien ! Monseigneur ! Ne suis-je pas un confident bien docile ? Vous avez vu comme je me suis promptement retir au signalement fait Madame la Prsidente.

LE PRINCE.

Ma foi, mon cher Moron, et pour elle et pour moi, il aurait bien mieux valu, que tu restasses. Croirais-tu que cette femme est devenue tout  coup amoureuse de moi, la rage, et qu'elle me demandait un entretien particulier pour me conter son tendre martyre ?

MORON.

Elle vous l'a cont sans doute ?

LE PRINCE.

En termes si pathtiques, si passionns, qu'elle m'a touch en me faisant rire.

MORON.

Eh quoi ! Prince ! Vous avez ri ! Vous qui avez toujours t le Chevalier des Dames ! Celle-ci devrait-elle vous trouver insensible ?

LE PRINCE.

Y penses-tu, Moron ? Elle a cinquante ans, et autant de ridicules : et ft-elle Vnus mme, quelle beaut pourrait balancer Milady Semours dans mon coeur ! Tu fais, depuis que je l'aime, combien je lui ai t fidle ! Ce ne fera point Madame la Prsidente qui me fera changer.

MORON.

Vous ne savez pas, Monseigneur, combien les Prsidentes sont obstines ! Celle-ci va peut-tre s'attacher vous, comme une sangsue.

LE PRINCE.

Tu la connais bien, ce qu'il me semble. C'est peu que de m'avoir dclar sa flamme ; figure-toi, Moron, qu'elle m'a pri.... que dis-je ! qu'elle m'a ordonn de me rendre ici dans une heure, qu'elle est aussitt sortie pour faire prparer une chaise de poste ; qu'elle veut m'y jeter dedans, me mener Paris tout de suite, et m'y pouser au bout de trois jours la barbe de tout le monde.

MORON.

Juste Ciel ! Un enlvement ! Ah ! Je ne souffrirai point qu'on vous enlve. Comment se fait-il nanmoins qu'avec sa hauteur et qa morgue, elle ait pu se rsoudre enlever un Intendant.

LE PRINCE.

Oh ! Ce n'est plus un intendant qu'elle voit en moi. Ce qu'il y a de plus plaisant dans tout ceci, c'est que revenue sa premire ide, elle me prend de nouveau pour un Capitaine de voleurs ; que malgr cela elle m'aime, qu'elle veut m'pouser malgr cela ; qu'elle se demande pardon elle-mme de cette faiblesse, qu'elle en rougit, qu'elle en pleure de rage, qu'elle souhaite et redoute ma prsence, qu'elle me craint -la-fois, me dsire, me hait, me mprise et m'adore. Sa situation est tout--fait comique.

MORON.

Et moi, Monseigneur! Me fait-elle toujours l'honneur de me croire un coupeur de bourses, et ne voit-elle plus en moi le digne serviteur de Monsieur l'intendant ?

LE PRINCE.

Elle a en la bont de dmler dans mes traits quelque grandeur ; pour toi, mon cher Moron, elle s'obstine trouver ta figure patibulaire.

MORON.

Elle est bien hardie ! Il faut que je l'en punisse ; et pour cela, Monseigneur, m'accorderez-vous une grand grce.

LE PRINCE.

Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ?

MORON.

Vous ne vous souciez gure, je crois, d'aller ce rendez-vous que vous a donn la Prsidente. Souffrez que j'y prenne votre place ; il fera nuit, je contreferai ma voix, elle me prendra pour le Capitaine qu'elle adore ; l'homme aux traits patibulaires aura le plaisir de lui dire ses vrits en face, et nous verrons...

LE PRINCE.

Que dis-tu l, Moron ? Jouer ainsi cette pauvre Prsidente ! Cela ferait cruel.

MORON.

C'est le seul moyen de la corriger de son fol amour et de sa hauteur, plus folle encore ; et la corriger, n'est-ce pas lui rendre service ?

LE PRINCE.

Ce motif me dtermine. Va donc, vole dans les bras de notre auguste Prsidente ; mais, ne lui dis point d'injures ; fais mieux, si tu veux m'en croire. Cette femme est riche, elle du crdit, une espce de rang dans la robe ; laisse-toi enlever ma place, laisse-toi pouser mme si elle te dsire, et si ce mariage peut faire son bonheur. Il lui importe fort peu, je pense, que ce soit un Prince ou un Marmiton qu'elle pouse : cherche lui plaire, la consoler, la ddommager de ma perte ; tche d'obtenir ses bonnes grces, elle t'achtera une charge, te produira dans le monde, et tu seras un jour, peut-tre, Monsieur le Prsident.

MORON.

Monseigneur plaisante, et avec grce mme : il s'imagine qu'il n'y a que lui au monde qui puisse faire des conqutes, et qu' moins d'avoir sa taille et sa figure, on ne saurait russir auprs des Dames. Que Monseigneur se dtrompe ; sans lui ressembler tout--fait, on peut avoir une certaine tournure qui sduise les Prsidentes, et je ne serais pas le premier valet qu'elles auraient bien trait.

part.

D'ailleurs, je m'y prendrai si adroitement ; qu'il faudra bien qu'elle m'pouse.

LE PRINCE.

Tais-toi : vole ! Milady Semours et son oncle : je brlais de les revoir l'un et l'autre.

SCNE IX.
Les Prcdents, Milady Semours.

MILORD, Milady.

Je suis enchant, ma nice ; de tout ce que je viens d'apprendre, et je pense que le Prince en fera aussi charm que moi. Ne tardez pas davantage lui en faire part ; et comme vous n'avez point soup, et que je n'ai soup qu' moiti, je vais donner des ordres pour qu'on nous serve.

SCNE X.
Milady, Le Prince, Moron.

LE PRINCE.

Est-il possible, belle Milady, que je vous trouve dans ce village au moment oh j'allais vous joindre Pise ; au moment ou l'amour semblait me donner des ailes pour arriver plutt ?

MILADY.

Mais, vous-mme, Prince, comment se fait-il que je vous trouve ici, et que le hasard nous ait fait descendre le mme soir dans la mme auberge.

LE PRINCE.

On dit que l'amour est, aveugle , Madame , il a prouv qu'il avait des yeux.

MILADY.

Laissons ce Dieu, Prince : vous savez que les femmes sont un peu curieuses. Apprenez-moi donc ce qui vous est arriv, car srement il vous est arriv quelque chose. Mon oncle, qui depuis longtemps voyage, et qui va par toutes sortes de voitures, m'a assur que vous aviez pris la diligence quelques lieues de ce village, que Moron avait l'air effray...

MORON.

Effray ! Eh ! Qui ne saurait pas t, Madame, aprs l'algarade la plus imprvue, la plus...   [ 6 Algarade : Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L] ]

MILADY.

Me voil effraye moi-mme : me voil trs-afflige ; si vous ne me dites point la cause de ces alarmes.

LE PRINCE.

C'est un rien, Madame, une misre, qui ne mrite pas que vous y preniez garde. Il y a, a quelques lieues de ce village, une fort que j'ai voulu traverser la nuit, pour arriver plutt dans l'asile que devait embellir votre prsence. Cette fort n'tait pas sre, on n'avait pas marqu de me le dire : Moron lui-mme tait d'avis que je prisse une autre route. Nulle considration, nul conseil, n'a tenu contre mon impatience. J'ai choisi le chemin de la fort, comme le plus court, et j'ai vu bientt qu'il tait le plus dangereux : plusieurs raisons que je vous dirai, m'obligeaient de voyager sans cortge, je n'avais qu'un postillon, et Moron qui courait cheval devant ma chaise. Tout--coup, on tire un coup de pistolet, les chevaux, s'arrtent, le postillon tombe ; et moi, pour venger sa mort, autant que pour dfendre ma vie, je saute soudain sur mes armes, et je suis assez heureux pour vaincre trois hommes qui nous avaient attaqu tous les trois.

MILADY.

Eh quoi, Prince ? Vous, appelez une misre, un accident qui a si fort expos vos jours !

LE PRINCE.

Je devrais sans doute lui donner un autre nom, puisqu'il m'a procur le bonheur de vous rencontrer, et l'appeler le plus heureux de ma vie. Mais, Madame, j'ai satisfait votre curiosit autant qu'il m'a t possible ; ne pourrais-je savoir mon tour, quel vnement singulier vous a fait si tt revenir d'Italie ?

MILADY.

Hlas ! Prince ! Que me demandez-vous ? Le rcit que vous venez de faire, m'a saisie au point que je n'ai plus la force de rien dire. Je crois vous voir au milieu de ces bandits : je les vois lever sur vous une main meurtrire : je vois ruisseler le sang de ce malheureux postillon.

MORON.

Vous ne voyez-pas tout, Madame, le Prince ne vous a dit que la moiti des choses. Ah ! Si vous saviez pu, comme moi, le contempler au moment de la bataille... Quels coups il a ports ! Quelle valeur ! Quel courage ! Comme son front tait calme, et cependant terrible ! Comme il sortait de ses yeux des clairs et des flammes, et comme sa main paraissait brandir le tonnerre !

LE PRINCE.

Tais-toi, et ne t'avise plus d'interrompre Madame ?

Milady.

Je suis touch et reconnaissant de l'intrt que je vous inspire ; mais, Madame, le danger est pass. Calmez vos sens, et permettez que je vous renouvelle ma demande. Comment, et pour quelles raisons ai-je eu le bonheur de vous rencontrer ici ? Vos affaires ont elles pris une face nouvelle ? Milord Bruman, votre pre....

MILADY.

Flicitez-moi, Prince. Il avait t disgraci quoiqu'il et pour lui les deux tiers des membres de la Chambre-Basse : il s'tait dmis de sa charge entre les mains du Roi ; et depuis trois semaines rtabli dans tous ses honneurs , il a t nomm Vice-roi d'Irlande. L'innocence a triomph de l'imposture et de l'envie : il m'a crit Pise, o des raisons de sant m'avaient conduite ; je vais Londres, me jeter dans ses bras, et rpandre dans son sein les larmes de joie que je retiens peine.

LE PRINCE.

Ah ! Madame ! Voyez les miennes : voyez l'enchantement o me jette votre flicit. Vous savez combien j'honore votre digne pre ; combien je vous rvre tous deux ; mais, Madame, vous devez un prix des sentiments plus tendres : que dis-je ! l'ardeur la plus vive, une passion que vous seule avez fait natre.

MILADY.

Ces sentiments me sont connus, ils me sont chers ; mon pre mme les a approuvs ; mais si depuis son changement de fortune, il avait t forc de prendre d'autres arrangements... Les faveurs de l'aveugle Desse ne s'obtiennent quelquefois qu' des conditions bien cruelles. Ce pre est si bon, si gnreux, si tendre ! Quoique veuve, et pouvant disposer de moi, il me serait affreux de lui dplaire.

LE PRINCE.

Quelle raison pouvait-il avoir de vous arracher mes plus doux voeux ! Ni lui, ni vous, n'avez rejet mes hommages dans le temps que je vous les ai offerts. Sans la disgrce mme o il est tomb, dj je serais votre poux, et le plus fortun des mortels. Vous m'avez condamn ne point le devenir, lorsqu'il tait dans la douleur.

MILADY.

Cela est vrai : mais enfin, si les circonstances foraient mon pre retirer sa parole, quel parti prendriez-vous alors ?

LE PRINCE.

Ah ! Madame ! Quelle question vous me faites ?

MILADY.

Rpondez-y, je vous prie.

LE PRINCE.

Vous l'ordonnez ? Eh bien ! Madame, je chercherais partout les brigands que je viens de mettre en fuite ; et si j'avais le bonheur de les dcouvrir, je leur dirais : il faut que je renonce Milady Semours : tuez-moi, mes amis, tuez-moi : je n'ai plus besoin de la vie : et s'ils n'avaient point piti de mon malheur, je saurais prvenir leurs coups, je saurais...

MILADY.

C'en est trop. Cette lettre est de mon pre. Lisez, Prince, lisez.

LE PRINCE.

C'est mon arrt, peut-tre ; mais n'importe, lisons. Apprenez, ma fille, qu'enfin la vrit s'est fait entendre, et que je suis rentr dans tous mes droits ; mais mon bonheur serait imparfait sans le vtre. Vous aimez le Prince Salvator, il vous a offert sa main, je vous invite l'accepter, nous clbrerons ce mariage votre retour Londres ; croyez, ma chre fille, que ma joie sera gale la vtre .

bonheur ! Eh quoi ! Madame ! Vous avez donc voulu m'prouver ?

MILADY.

Oui, Prince, pardonnez-moi ce stratagme : en me faisant lire dans votre me, il tourne votre avantage et au profit de notre amour. Allons trouver mon oncle, il ne savait pas mon projet, il faut l'en instruire. Prions le de nous conduire Londres, et jetons-nous, sous ses auspices, dans les bras d'un pre qui nous attend.

LE PRINCE.

Allons, Madame, je brle de m'y rendre avec vous, et de m'allier avec un homme si estimable.

MILADY, Moron.

Moron, nous reviendrons ici pour souper, car il faut souper en voyage, et je me sens de l'apptit.

SCNE XI.

MORON, seul.

Dieu soit lou ! Voil Milady qui consent pouser mon matre ; il ne me reste plus qu' me faire pouser aussi par ma Prsidente. J'entends du bruit, c'est elle peut-tre, teignons les lumires.

SCNE XII.
La Prsidente, Moron.

LA PRSIDENTE, au fond du thtre.

Il faut que je sois bien malheureuse pour tre de venue tout--coup prise d'un homme si mprisable. Moi, Prsidente ; moi, dont les aeux ont exerc les premires charges de la Magistrature ! Moi... Je frmis d'y songer. Mais, qui ne connat le pouvoir du Dieu qui me matrise ! AMOUR ! CE SONT L DE TES COUPS ! Il y a quelqu'un ici : j'entends marcher et remuer : c'est srement mon cher Capitaine. Mon cher Capitaine, est-ce vous ?

MORON, contrefaisant sa voix.

Oui, ma chre Prsidente, c'est moi-mme.

LA PRSIDENTE.

Tout est prt, mon cher Capitaine, les chevaux sont mis, et la chaise et le postillon sont l-bas qui nous attendent : il n'est plus rien qui nous arrte, partons, mon cher Cap1itaine.   [ 7 Postillon : Homme attach au service de la poste, et qui conduit les voyageurs. Second cocher, qui mne les chevaux de devant, quand on marche quatre ou six chevaux. [L]]

MORON.

Partons, ma chre Prsidente ; avant que de partir nanmoins, permettez que je vous demande...

LA PRSIDENTE.

Dj des demandes ? Mon cher Capitaine ! Ah ! Modrez-vous, je vous prie : cet empressement a droit de me plaire ; mais pensez-vous que je m'oublie au point de vous accorder la moindre chose avant le mariage ?

MORON.

Juste Ciel ! Ma chre Prsidente ! Quelle ide est donc la vtre ? Pensez-vous que moi-mme j'aie assez peu de retenue pour vouloir abuser de votre tendresse ? Dtrompez-vous, je vous prie. Eh ! Qui pourrait ne pas respecter autant que ses aeux, les charmes de ma chre Prsidente ?

part.

Ils sont aussi anciens les uns que les autres.

LA PRSIDENTE.

Finissez, petit badin, sinisiez, je vous en conjure : tout en me parlant de votre retenue, vous me serrez la main d'une force...

MORON.

Je ne l'ai pas touche, ma chre Prsidente, mais vous m'y faites songer, je vous en remercie ; cette main doit tre moi, n'est-ce pas ? Vous me la destinez, vous devez me la cder dans trois jours : donner-la moi, il est juste que je m'empare de mon domaine ?

LA PRSIDENTE.

Vous n'avez-pas encore te droit de possder, mon cher Capitaine ; attendez que le Notaire vous ait donn cette puissance ; et alors, meubles et immeubles, acquts et conqutes, tout vous appartiendra, mon cher Capitaine.   [ 8 Acquts : Terme de jurisprudence. Chose acquise par donation ou testament. Biens acquis pendant le mariage par l'un ou l'autre des poux et qui tombent dans la communaut ; par opposition propres, ceux qui ne tombent pas dans la communaut. [L]]

MORON.

Un baiser est bien peu de chose : ne pourriez-vous me l'accorder comme droit d'hypothque ?

LA PRSIDENTE.

La loi ne s'est point explique l-dessus, mon cher Capitaine : prenez donc un baiser, puisque c'est votre envie ; mais songez, si vous alliez plus loin, que vous seriez condamn des dommages et intrts considrables. Prenez donc un baiser, mais un seul, mon cher Capitaine.

Elle lui tend la main.

MORON.

Je prends, ma chre Prsidente, je prends.

part.

Mais au diable si je restitue.

LA PRSIDENTE.

Que dites-vous, mon cher Capitaine ?

MORON.

Que je sens un feu qui me tue, ma chre Prsidentes.

part.

Ou plutt un dgot qui me tue.

LA PRSIDENTE.

Je le crois, mon cher Capitaine, je sens le mme feu ; je vous jure ; mais faisons-nous violence, et l'hymen, d'accord avec l'amour, rcompensera nos peines.

MORON.

Oui, ma chre Prsidente , faisons-nous violence.

part.

C'est mon rle depuis un quart d 'heure.

Haut.

Mais puisque vous avez satisfait ma premire demande, ma chre Prsidente, permettez-moi de vous en faire une seconde.

LA PRSIDENTE.

Encore une, mon cher Capitaine ! Ah ! Ne m'en faites plus, je vous prie. Savez-vous que l'on va loin de demande en demande ?

MORON, part.

Elle prend toujours le change : quelle femme !

Haut.

Vous ne m'entendez-pas, ma chre Prsidente. La demande que j'ai vous faire, n'a rien dont vous puissiez vous effaroucher. coutez-moi donc sans colre. Vous m'adorez, ma chre Prsidente ?

LA PRSIDENTE.

Belle question, mon cher Capitaine ! Ce que je fais n'en est-il pas la preuve ?

MORON.

Vous m'adorez, et vous avez la plus grande envie de m'pouser, ma chre Prsidente ?

LA PRSIDENTE.

Sachez, mon cher Capitaine que dans la Robe en n'a jamais aim les gens qu'avec des vues honntes : dans l'pe on peut en avoir d'autres.

MORON.

Eh bien ! Ma chre Prsidente, pourquoi ne pas m'pouser tout de fuite ? Pourquoi retarder mon bonheur ? Quelque modr que je sois, quelque violence que je me fasse, si vous me conduisez Paris, sans que l'hymen nous ait joint ; savez-vous bien que vous courez des risques pendant le voyage ?

LA PRSIDENTE.

Des risques, mon cher Capitaine !

MORON.

Oui, ma chre Prsidente, des risques. Je serais au dsespoir de vous manquer de respect : mais l'amour, ma chre Prsidente, l'amour ne s'accorde gure avec la retenue. Vous venez de me dire qu'un notaire seul pouvait me donner le droit de vous possder. J'en ai fait avertir un qui ne tardera pas paratre ; pousons nous donc tout de fuite, c'est le seul moyen de vous mettre couvert des dangers qui vous menacent.

LA PRSIDENTE.

Attendons encore, mon cher Capitaine : trois jours ne font pas bien longs.

MORON.

Pas bien longs ! Ce font trois sicles pour moi, ma chre Prsidente ; et jugez un peu quel malheur ce serait pour vous, si le mariage se consommait avant que le notaire... Je frmis, quand j'y pense, et mes cheveux se dressent dur ma tte.

LA PRSIDENTE.

Mais comment voulez-vous que cette affaire se termine en un jour ? Le contrat...

MORON.

N'en soyez pas en peine, ma chre Prsidente ; meubles et immeubles, acquts et conquts, vous me donnez tout, n'est-ce pas ? Vous me l'aviez dj dit. J'ai instruit le notaire de vos intentions, il s'est mis tout de fuite dresser le contrat, et nous n'avons qu' le signer. Mais j'entends du bruit, c'est lui mme, sans doute.

part.

Il arrive trop vite, cela ne m'arrange pas ; d'ailleurs, il me faut des tmoins.

Il va souffler la lumire que tient le notaire, et l'teint.

SCNE XIII.
Les Prcdents, Le Notaire.

LE NOTAIRE.

Qu'est ce donc ? On m'a demand un contrat que j'apporte ici tout dress avec les noms en blanc : il n'y a plus qu' les crire, et l'on teint la lumire ! On ne peut signer sans voir, cependant... Hem !... Personne ne dit mot !... Serait-ce pour jouer la clmisette que l'on m'a sait venir ici ?... Ce n'est pas d'un homme comme moi que l'on se moque : apprenez que je fuis notaire et avocat de ce village.

MORON.

Eh bien ! Ne vous fchez point, Monsieur le Notaire-Avocat, ne vous fchez point, je vous prie : on n a eu aucun dessein de vous offenser en vous privant de la lumire. Sachez seulement que ma prtendue est si belle, si belle, que j'en suis jaloux en diable, et que je ne puis souffrir qu'un autre que moi la regarde.

PRSIDENTE, part.

Comme il est galant, ce cher Capitaine !

MORON.

Tous nos accords d'ailleurs n'tant pas encore fait entre nous, votre prsence pourrait nous devenir incommode. Retirez-vous donc pour quelques instants, Monsieur le Notaire, et ne manquez pas de revenir dans une demi-heure, vous nous trouverez trs disposs vous bien recevoir.

LE NOTAIRE.

Soit. Je m'en vais l'instant mme.

part.

Mais au diable si je reviens : ceci m'a l'air d'une comdie, et je ne veux pas leur servir de jouet.

SCNE XIV.
La Prsidente, Moron.

LA PRSIDENTE.

Que votre jalousie me charme, mon cher Capitaine ! Pourquoi nanmoins avoir teint le flambeau dans les mains du Notaire ? Il a eu quelques raisons de se plaindre.

MORON.

Eh ! Vouliez-vous, ma chre Prsidente, que devant cet homme je vous confiasse deux secrets de la dernire importance.

LA PRSIDENTE.

Deux secrets ! Mon cher Capitaine ; ah ! Rpandez sans crainte dans mon sein tous ceux qui vous restent encore.

MORON.

Eh bien ! Ma chre Prsidente, m'pouseriez-vous, si du rang de Capitaine, l'aveugle fortune me faisait descendre celui de soldat, par exemple...

LA PRSIDENTE.

De soldat, mon cher Capitaine ? Ah ! Que n'tes-vous un soldat comme on l'est d'ordinaire, plutt que d'tre un Capitaine comme on ne l'est pas ? Vous m'entendez, mon cher Capitaine.

MORON.

Je vous entends ; mais vous ne m'entendez-pas, ma chre Prsidente, vous ne m'entendez pas. Il arrive bien des vnements dans la vie, bien des accidents imprvus ! Aujourd'hui on est riche, demain on est pauvre : on est beau le matin, et le soir on devient horrible ; tantt haut, tantt bas, vous le savez, ainsi va la roue de fortune, et c'est sur elle que tourne le monde ; il pourrait se faire enfin que je fusse d'une condition si peu releve...

LA PRSIDENTE.

Que dites-vous, mon cher Capitaine ? Vous tes un homme bien n : vous me l'avez assur vous-mme, et pourquoi revenir l-dessus ? J'ai dml votre naissance votre bonne mine, votre air majestueux et noble ? Cessez donc de vouloir feindre : allez, ce n'est pas moi qui l'on en fait accroire, ce n'est pas moi que l'on attrape : fussiez-vous d'ailleurs de la condition la plus abjecte, pensez vous qu'une femme sensible compte pour beaucoup l'avantage de la naissance ; et ne savez-vous pas que l'amour se plat rapprocher les distances, confondre les rangs, et qu'il fallait ce Dieu pour me faire oublier ce que je me dois.

MORON.

part.

Me voil rassur sur un point, passons l'autre.

Haut.

Vous croyez, en m'pousant, avoir pour mari un homme dont les traits nobles vous ont ravie, un homme qui vous a paru charmant. La nuit maintenant vous empche de voir ma figure ; mais je suis sujet des convulsions qui la dmontent quelquefois ; et si depuis tantt j'tais enlaidi au point qu'en me revoyant, vous trouvassiez ma beaut moins frappante et mes traits moins intressants...

LA PRSIDENTE.

Ah ! Mon cher Capitaine, que vous me connaissez mal ! Est-ce par la figure qu'on se laisse prendre, quand on a de la dlicatesse ? Et croyez-vous, si je n'avais pas dcouvert en vous un autre mrite...

MORON.

part.

Le mrite d'un Capitaine de voleurs ! Quelle dlicatesse !

Haut.

Il vous serait donc gal que je fusse l'cuyer d'un Prince, ou le Prince lui-mme ; que mes traits fussent beaux ou laids....

LA PRSIDENTE.

Est-il jamais laid, celui qu'on aime ? Et celui qui plat n'est-il pas l'gal des Monarques.

MORON.

Le besoin d'pouser vous fera donc passer par-dessus ma naissance et ma figure ?

LA PRSIDENTE.

Dis : la besoin d'aimer, mon cher Capitaine : oui, viens sur l'heure, viens aux lieux o l'hymen doit nous unir, et n'attendons pas davantage le notaire.

SCNE XV.
Les Prcdents, Le Prince, Milady.

LE PRINCE.

Milady.

Nous n'avons, Madame, qu' attendre votre oncle dans cette salle : il ne tardera srement pas revenir. Mais pourquoi n'y a-t-il point ici de lumire ? Hol, he ! Des flambeaux.

MORON.

part.

ciel ! Je suis perdu, tout va se dcouvrir.

On apporte des flambeaux.

LA PRSIDENTE.

Qu'entens-je ?... Qu'ai-je vu !... Le Capitaine !... Ciel ! Je suis trompe... Le Capitaine m'chappe, et c'est un vil esclave, un marmiton que j'allais pouser, mais je ne serai pas leur dupe. Je vais trouver le juge, et je veux les faire pendre tous : tremblez l'un et l'autre !

Au Prince.

Et toi, surtout, qui venais de m'engager ta foi, et qui devais recevoir la mienne, tremble ! Le gibet ne serait point assez pour punir ton crime : il est des chafauds et des roues pour les sclrats qui abusent des Prsidentes. Tu verras mon retour si l'on se joue impunment de moi.

MILADY.

Prince, qu'ai je entendu ?... Serais-je trahie ? Auriez-vous en effet donn votre foi cette femme ? Auriez-vous reu la sienne ?

LA PRSIDENTE.

Eh ! Quoi ! Madame, vous pourriez croire...

MILADY.

Eh ! Qui ne croyait pas que vous m'avez trompe, aprs les reproches que vous a faits cette Prsidente ?... Prince, laissez-moi fuir, laissez-moi aller trouver mon oncle ; et surtout ne me suivez pas, votre prsence m'est devenue insupportable.

LE PRINCE.

Moi ! Ne pas vous suivre ! Ah ! Ne l'esprez pas. Je mourrais plutt, que de vous laisser dans une erreur qui peut m'tre si funeste.

SCNE XVI.

MORON.

Milady est jalouse, et vraiment il y a bien de quoi. Les apparences ne sont pas en faveur de mon matre : il peut rsulter de tout ceci une assez forte brouillerie. Tchons de la prvenir, et surtout rattrapons, s'il est possible, ma chre Prsidente.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
La Prince, Milady, Milod, Moron.

MILORD.

Prince, vous avez beau dire, il faut que cette femme soit folle, ou que vous soyez un trompeur.

LE PRINCE.

Vous saurez tout Milord, soyez tranquille. Milady n'a point mang encore, voil maintenant ce qui m'occupe : vous avez ordonn le souper.

Moron.

Moron, va dire qu'on l'apporte.

SCNE II.
Milord, Le Prince, Milady.

MILORD.

En attendant qu'il arrive, je vais fumer. Vous permettez, Prince ? Quant ma nice, elle est Anglaise, et nos usages n'ont rien qui l'incommode.

Il arrange sa pipe si met fumer dans un coin, et dit part

Voil ce que c'est que d'tre beau garon et Prince, on fait des conqutes jusques sur les grandes routes.

LE PRINCE, Milady.

Vous allez vous mettre table, Madame : vous m'avez dit tantt que vous aviez de l'apptit.

MILADY.

Tantt cela pouvait tre, mas prsent j'ai le coeur trop serr pour pouvoir manger la moindre chose ; et d'ailleurs, s'il faut tout vous dire, je n'aime point souper avec un infidle.

LE PRINCE.

Ce reproche a droit de me surprendre, Madame.

MILADY.

Et que signifient les reproches de la Prsidente ? Ils doivent me surprendre bien davantage.

LE PRINCE.

Que les discours de cette folle ne suspendent point votre souper plus longtemps : je vous expliquerai tout dans quelques minutes.

MILADY.

Expliquez-le moi sur l'heure : je mourrais de faim, plutt que de l'ignorer.

LE PRINCE.

Eh bien ! Apprenez... Mais les confidences ne doivent pas tre faites devant des importuns, et en voici un qui nous arrive.

SCNE III.
Les Prcdents, Le Coiffeur.

LE COIFFEUR, au fond du Thtre.

Un Valet d'curie m'a dit qu'il venait d'arriver ici une fort jolie femme. Tchons d'en faire, ou ma conqute ou ma pratique.

LE PRINCE.

Milady.

Cet homme vous regarde avec bien de l'attention, Madame.

part.

C'est un de nos originaux : qu'est-ce qu'il peut lui vouloir ?

LE COIFFEUR, Milady.

Est-il bien possible, Madame, qu'une personne aussi belle que vous, se trouve dans un lieu si sauvage ? Je crois voir la lune parmi les toiles, une rose environn de coquelicots, un vase de porphyre au milieu de bouteilles noires, le flambeau du jour ; enfin, le soleil lui-mme ne brillerait pas davantage au sein de la plus sombre nuit.

LE PRINCE.

part.

Il lui parle d'un ton bien familier ! La connatrait-il on effet ?

MILADY.

Voil,Monsieur, un compliment fort bien tourn sans doute, mais je suis bien fche pour vous que tout cet talage soit en pure perte ; car je n'ai pas l'honneur de vous connatre.

LE COIFFEUR.

part.

L'effronterie russit toujours auprs des Dames : feignons de l'avoir dj rencontre.

Haut.

Vous ne me connaissez point, Mignonne ? Eh ! Quoi ! Vous avez dj oubli que nous avons pass une anne ensemble dans ce Chteau si magnifique, situ sur le bord de la Seine ?

MILADY.

J'ai sort bonne mmoire, je vous jure, et je ne me souviens pas de vous avoir rencontr de ma vie.

LE COIFFEUR.

Parbleu ! La Belle, il me semble pourtant...

LE PRINCE.

Il me semble, Monsieur, que vous tes un impertinent. Sortez tout--1'heure, ou craignez de m'chauffer la bile.

LE COIFFEUR.

Doucement, Monsieur l'intendant ! Ce n'est point un homme, de votre tat parler de la sorte un homme de mon ordre.

LE PRINCE.

Je me moque d'un homme de votre ordre. Vous n'tes qu'un fat en trois lettres, et en voici la preuve.

Il lui donne un soufflet.

LE COIFFEUR.

ciel ! O suis-je ?... Un soufflet ! Et de la main d'un intendant ! Tremblez ! Je saurai quel est votre matre : il coutera la plainte d'un Gentilhomme, et je vous ferai casser aux gages.

SCNE IV.
Le Prince, Milady, Milord toujours fumant.

MILADY.

Eh bien ! Prince, nous voil seuls. M'expliquerez, vous ce que c'est que cette foi donne par une Prsidente ...

LE PRINCE.

Oui, Madame : quand vous m'aurez appris, depuis quel temps vous connaissez ce Gentilhomme.

part.

J'ai eu l'air infidle ses yeux, feignons de la croire telle.

MILADY.

Je vous jure, Prince, que je le vois ici pour la premire fois de ma vie : mais il parat que cette Prsidente...

LE PRINCE.

Vous n'tes pas ne pas sentir que c'est une connaissance de voyage : au lieu que ce Gentilhomme...

MILADY.

Je n'ai pas besoin de vous persuader que je n'ai jamais eu la moindre liaison avec lui : mais vous ne me persuaderez pas que cette Prsidente...

LE PRINCE.

Cette Prsidente ne m'a jamais rien t, vous en tes bien sre : mais un homme qui prtend avoir pass un an avec vous dans un Chteau, et qui vous appelle Mignonne, ne vous est srement pas tranger ; et ce Gentilhomme...

MILADY.

Ce Gentilhomme a fait comme la plupart des voyageurs, qui se donnent des liberts qu'on n'excuserait peint dans le sjour des villes. D'ailleurs, il est pris de vin, peut-tre, et...

LE PRINCE.

Oh ! Pour cela non, Madame : car lui et ses autres camarades, n'ont ni bu, ni mang depuis la dne : j'en suis sr, Madame : ainsi donc, sa tte n'tait point trouble quand il a prtendu vous connatre.

MILADY.

Une preuve qu'elle l'tait, Prince, c'est qu'il vous a appell Monsieur l'intendant ; qu'il vous a menac d'aller se plaindre votre matre du soufflet que vous lui avez donn : et moins qu'on n'ait perdu l'esprit, comment peut-on prendre un Prince pour un intendant ?

LE PRINCE.

II a en des raisons de m'appeler Monsieur l'intendant : mais peut-il en avoir de vous appeler Mignonne, si ce n'est celles que peut-tre ?...

MILADY.

Moi ! J'aurais fourni cet homme quelques raisons de m'appeler Mignonne ? Assurment, Prince, voil un reproche auquel je ne me serais gure attendue. Je ne lui ai point donn ma foi du moins : vous brlez de rompre avec moi pour aller joindre cette Prsidente, qui dj est en possession de la vtre : et n'ayant point de prtexte honnte pour me quitter, vous vous en faites un des discours d'un insens, qu'enhardit la libert des voyages. Mais je ne suis point votre dupe : un pige si grossier n'est point fait pour que j'y tombe. Allez, allez trouver votre Prsidente ; et moi, je vais prier mon oncle de me conduire en Angleterre.

LE PRINCE.

part.

Fchons-nous plus qu'elle, afin de l'apaiser...

Haut.

Allez en Angleterre, Madame ; et moi, cependant, je vais chercher votre gentilhomme dans cette auberge ; et si je le rencontre, nous nous verrons de prs.

SCNE V.
Les Prcdents, Moron.

MORON.

Le souper est prt, Monseigneur : on va le servir de nouveau. Ainsi vous pouvez vous remettre table.

LE PRINCE.

Va te promener avec ton souper.

MORON.

Oh, oh ! Voil la seconde fois qu'il refuse de manger. L'amoureuse sera plus raisonnable, peut-tre.

Milady.

Vous devez avoir faim, Madame : on vous apporte une admirable dinde aux truffes : vous plairait-il de...

MILADY.

Laisse-moi tranquille avec ta dinde.

MORON.

Voil qui est singulier ! Tous deux ont l mme manie. Quand j'ai lu dans certains livres que les amants ne mangeaient point, j'ai cru que c'tait une fable. Je vois pour le coup que c'est une vrit. Comme ils soupirent !... C'est, ce qui les nourrit, peut-tre... C'est pourtant une viande creuse, que des soupirs, Milord ne parat point en faire cas, voyons s'il voudra m'entendre.

Milord.

Vous avez dit tantt, Milord, que l'amour ne vous empchait point de manger. Voudriez-vous bien en ce moment, donner un exemple trs-ncessaire Milady et mon matre ?

Milord sans rpondre, exhale au nez de Moron une gorge de fume.

Voil, Milord, une rponse fort obscure. Ne pourriez vous pas m'en faire une o il y ait un peu plus de clart ?

Milord exhale une seconde gorge.

Quels Diables de gens ! Milord m'enfume sans me rien dire ! Milady et le Prince, qui tantt taient si charms de se revoir, maintenant se tournent le dos et gardent un profond silence. Cette bouderie peut les amuser, mais je n'y trouve pas mon compte. N'ayant pu me marier avec la Prsidente, il faut du moins que je marie Milady et le Prince. Dans le premier cas, c'est moi qui aurais fait les prsents de noces. Dans le second, c'est moi qui les recevrai, je ne puis que gagner cette change. Ainsi, tchons de les raccommoder.

Au Prince.

Puisque vous ne voulez pas manger, Prince, me ferez vous au moins la grce de me dire d'o peut natre votre colre ?

LE PRINCE.

Tu te souviens, Moron, de cet homme qui a dit tantt qu'il avait fait longtemps sa cour Miladi, et que, s'il avait voulu pousser sa pointe auprs d'elle...

MORON.

Si je m'en souviens, Monseigneur ? Je crois vous avoir dit que c'tait un coiffeur de petites matresses.

LE PRINCE.

Tu l'as cru, Moron, mais cela n'est pas possible. Figure-toi que cet homme vient de parler Milady du ton le plus familier, qu'il l'a appele Mignonne, et qu'il prtend avoir pass un an avec elle dans un chteau magnifique...

MORON.

N'avez-vous point contre Milady d'autres chefs d'accusation ?

LE PRINCE.

Il me semble que celui-l est assez fort pour mriter qu'on s'en lave.

MORON.

On s'en lavera, Prince, soyez tranquille, et laissez-moi maintenant interroger votre partie adverse.

Milady.

Puisque vous m'avez cach, Madame, les raisons qui vous ont empche de vous mettre table, me sera-t-il permis de savoir celles qui vous ont si fort irrite contre le Prince ?

MILADY.

Tu le sais bien, Moron ; tu tais ici lorsque cette Prsidente...

MORON.

Je me souviens en effet, que tantt j'tais ici avec la Prsidente.

MILADY.

Eh bien ! Quelles paroles a t-elle adresses au Prince ? Et toi, a-t-elle dit, qui venait de m'engager ta foi, et qui devais recevoir la mienne. Aprs cela, Moron, puis-je encore aimer le Prince ?

MORON.

Vous n'avez point d'autre grief contre lui ?

MILADY.

En voil bien assez, je pense.

MORON.

Approchez-vous donc tous les deux, et puisque vous m'avez choisi pour juge, coutez bien : voici mes conclusions. Vous vous plaignez, Madame, qu'une Prsidente a rappelle au Prince la foi qu'il lui avait donne. Sachez, que cette Prsidente, est une vieille folle qui a cinquante ans passs : qu'elle s'est amourache de mon matre, qui me l'a gnreusement cde ; et que je venais, moi, de lui dclarer ma tendre flamme, quand vous m'avez trouv ici tte tte avec elle.

MILADY.

Si elle a cinquante ans et qu'elle soit bien laide, il est difficile que j'en veuille davantage au Prince... Et s'il m'avait prvenue de ces deux choses, un mot nous et pargn bien des chagrins.

MORON.

Eh ! Madame, vous l'avez vue cette Prsidente, et ces deux choses ne sont elles pas graves sur son front en caractres ineffaables ?

MILADY.

Laide et cinquante ans ! La pauvre femme ! Je sens qu'elle m'intresse... Et aprs cet claircissement, il n'est gure possible que...

MORON.

Que vous ne pardonniez point au Prince, n'est ce pas ? merveille, Madame, mais cela ne suffit pas. Il est fch aussi, le Prince, et il faut aussi que je l'apaise. Prince, regardez-moi en face, je vous prie.

Le Prince se tourne, et voyant Milady qui le regarde avec tendresse, il dtourne la vue avec humeur.

Tournez un peu la tte, Madame, le Prince n'est pas en tat encore de soutenir vos regards : le soleil se montrera mieux quand j'aurai dissipe les nuages.

Au Prince.

Regardez-moi en face, Monseigneur : l l, je vous prie, et dites-moi : ai-je l'air d'un imbcile ?

Le Prince hausse les paules.

Il n'est pas question de hausser les paules, mais de rpondre. coutez-moi donc : si j'tais un imbcile, je ne connatrais point les hommes, je ne les observerais point. Ai-je l'air de ne les avoir point observs et de ne les pas connatre ?

LE PRINCE.

O veux-tu en venir avec ce prambule ?

MORON.

Quand je vous ai dit que l'homme de tantt, que l'homme qui vous donne de la jalousie, tait un coiffeur de petites matresses, auriez-vous d ne pas me croire. Tenez, lisez l'adresse de cette lettre qui est tombe de sa poche, et que je viens de ramasser.

LE PRINCE, lisant.

Monsieur Paul Isidore de la Fariniere, Matre Coiffeur, rue des Vieilles-tuves, Paris.

Riant.

Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah!

MORON.

Vous riez, Prince ! C'est bien le parti le plus sage, et celui que d'abord vous auriez d prendre. Cet homme tant un coiffeur, quelle vraisemblance y a-t-il qu'il ait fait sa cour Madame, qu'il ait pass un an avec elle dans un Chteau magnifique.

MILADY.

Et comment se fait-il que le Prince ait pu croire...

LE PRINCE.

Et pensez vous que j'aie rien cru , Milady ? Pensez-vous qu'un objet si mprisable, ait pu m'inspirer de la jalousie ? Je serais bien mprisable moi-mme, et bien indigne de vous. Je n'aurais pu tre vraiment jaloux, que d'un homme qui aurait su vous plaire.

MILADY.

Vous venez de le paratre, cependant...

LE PRINCE.

Pardonnez, belle Milady , pardonnez une ruse innocente, que votre exemple a autorise. Tantt pour m'prouver vous en avez employ une, et j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de vous imiter.

MILADY.

Il est vrai que tantt j'ai voulu prouver votre amour.

LE PRINCE.

Et moi, votre caractre, Je vous ai vue jalouse et fche, et j'ai feint d'tre jaloux et fch, pour m'assurer de l'impression que feraient sur vous mes reproches. Avant que de s'pouser, il est permis de chercher se connatre : au lieu de vous plaindre, Milady, remerciez-moi ; vous n'avez fait que gagner au pige que je vous ai tendu.

MILADY.

Pourquoi ne pas me dire que vous tiez innocent ? Vous vous seriez pargn la peine de m'prouver ; et ni l'un, ni l'autre n'aurions tmoign de la jalousie.

LE PRINCE.

Je vous l'aurais dit vainement, vous ne m'auriez pas cr : fausse ou vraie d'ailleurs, la jalousie n'est point un sentiment qui puisse offenser la beaut. L'on prouve qu'on aime beaucoup, quand on craint de n'tre plus aim.

MILADY.

Il est vrai, Prince, que ce crime, si c'en est un, porte son excuse avec lui, et ne croyez pas que je sois offense : je vous pardonne, tant aussi coupable que vous-mme, et ayant le mme besoin que vous d'tre pardonne. Laissons donc le prtendu Gentilhomme ; ne parlons plus de la Prsidente, mais de vous, Prince, expliquez-moi...

MORON.

Un moment, s'il vous plat, Madame, ne passons point si lgrement sur les formes. Lorsqu'un juge par sa sagesse,a mis d'accord deux ennemis, il les engage s'embrasser.

MILADY.

Je viens de dire que je ne me croyais point offense ; ainsi cette formalit est inutile.

LE PRINCE.

Eh bien ! Milady , donnez-moi un gage que vous ne l'tes point, et permettez-moi de le prendre sur votre main charmante.

MILADY.

J'y consens. Ne croyez pas nanmoins que l'explication soit finie. Pourquoi donc le prtendu Gentilhomme vous a-t-il appelle Monsieur l'Intendant ? Pourquoi vous a-t-il menac d'aller se plaindre votre Matre ? Ces propos m'ont plus tonne encore, que tous ceux qu'il m'a tenus ; et je vous serai oblige de me donner le mot de cette nigme.

LE PRINCE.

Trs-volontiers, Madame. Quoique vraiment risible, notre double mprise l'est moins que celle du prtendu Gentilhomme, et vous allez en juger. Je vous ai dj racont comment Moron et moi, aprs avoir t arrts, par des voleurs, avons pris la diligence : peine tions nous dans cette auberge o cette voiture nous a conduits, que voulant connatre nos compagnons de voyage, nous nous sommes mis en embuscade pour les pier. Il est impostble de vous donner une ide, mme imparfaite, de leur extravagance et de leur ridicule.

MILADY.

Combien taient ils dans cette voiture ?

LE PRINCE.

Deux femmes et trois hommes, car nous exceptons Milord de cette cohue : le silence qu'il garde, soit par habitude, soit par prudence...

MILORD, toujours assis et fumant.

Par habitude et par prudence.

LE PRINCE.

Son silence, marque ordinaire d'un esprit sage, nous a prouv qu'il fallait le distinguer des autres. Vous saurez donc, Milady, que ces messieurs et ces dames nous ont pris d'abord, moi pour un Capitaine de voleurs, et Moron pour un soldat de ma compagnie. Ce n'est pas tout ; les entendant vanter leur naissance, faire parade de leur richesse, et s'attribuer des prrogatives, qui, en France, n'appartiennent qu' la noblesse et aux gens de qualit ; pour me venger de leurs impertinences, j'ai cru devoir me mettre autant au-dessous d'eux, qu'ils se mettaient au-dessus de moi ; en consquence, lorsqu'ils m'ont interrog, je leur ai dit que je servais chez une Dame en qualit d'intendant, et que Moron remplissait chez la mme Dame l'office de Marmiton.

MILADY.

Voil une plaisante ide ! D'aprs cela, ils n'auront pas voulu souper avec vous, je gage ?

LE PRINCE.

Vous devinez, Milady ; on servait en ce moment ; ils avaient presque tous une faim de voyageurs, c'est tout dire ; et pour ne point souper avec un intendant, ils ne se sont point mis table.

MILADY.

Voil, il faut en convenir, des gens de qualit un peu difficiles.

LE PRINCE.

Des gens de qualit ! Ah ! Vous leur faites beaucoup d'honneur, Madame ; leur conversation nous a bientt dcel leur origine, l'un est coiffeur de son mtier ; et celui l, vous venez de le voir l'instant, c'est l'insolent qui vient de vous appeler mignonne, il ne s'est servi que de termes pris de fa profession. L'autre qui n'a parl que de mangeaille, est un Matre-d'Htel ou un traiteur ; et tenez, voil Moron, qui vous dira que le troisime lui a pris mesure d'un habit.

MORON.

Ah ! Mon Dieu ! Milady, rien n'est plus vrai. Je servais alors chez le Comte de Clicour, et mme cet habit tait si troit, le drle avait tellement pargn l'toffe, qu'il fut souponn , avec raison, d'en avoir ard la moiti. Mais, Monseigneur, vous oubliez notre baronne, qui ne vit qu'au milieu des roses.

MILADY.

Eh bien ! Cette Baronne ?

MORON.

Malgr les agaceries qu'elle m'a faites, cette Baronne, ce que je crois, n'est qu'une Marchande de Modes.

MILADY.

Est-ce que parmi tout ce monde il n'y a pas une personne comme il faut ?

LE PRINCE.

Cette folle de Prsidente en est vraiment une : elle a toute la morgue de la Magistrature, et srement elle sera plus punie que moi, quand elle saura...

MILADY.

Il faudrait les avertir de ce que vous tes, pour qu'on vous rendit enfin ce qui vous est d. Ne ferais-je pas bien de vous nommer devant tout ce monde ?

LE PRINCE.

Gardez-vous-en bien, Madame, je ne dsire point d'en tre connu.

MILADY.

Soit. D'ailleurs, il me parait juste de les punir, en ne leur disant pas qui nous sommes.

LE PRINCE.

Les voici tous : il est temps de nous mettre table : Milord ne demande pas mieux, ce qu'il me semble : recevons-les donc en-mangeant, et ne craignez pas qu'ils daignent nous faire l'honneur de souper avec nous.

Milord, Milady, le Prince se mettant table ; Moron les sert, une serviette sous le bras, Milord, selon sa coutume, mange sans rien dire.

SCNE VII.
Mademoiselle Pouf, Le Matre d'Htel, Le Tailleur, Le Coiffeur, Le Prince, Milady, Milord, L'Htesse.

LE MAITRE-D'HOTEL.

Eh ben ! Monsieur l'intendant ! Est-ce que vous n'avez pas encore soup ?

PRINCE, mangeant.

Non, assurment ; je commence peine de manger, et il n'y a pas apparence que j'aie fini si tt.

LE TAILLEUR.

Il est temps nanmoins que vous finissiez : la promenade que nous venoNS de faire a redoubl notre apptit, et nous ne pouvons plus attendre.

LE MATRE D'HTEL

Morbleu ! Je mangerais des pierres.

LE COIFFEUR.

Je sens que je vais dvorer.

MADEMOISELLE POUF.

Je meurs de besoin.

LE PRINCE.

Je suis bien fch, Messieurs et Madame, de voir que la faim vous presse au point que vous le dites ; mais il est certain qu'elle va vous presser bien davantage, car mon habitude, quand je suis en route, est de passer la nuit table.

LE MATRE D'HTEL

Misricorde ! La nuit table ! Ma chre dinde aux truffes ! C'est donc en vain que j'avais jet sur toi un dvolu ?

LE TAILLEUR.

La nuit table ! Et il faudra que durant cet intervalle, nous regardions souper Monsieur l'Intendant.

LE COIFFEUR.

Monsieur l'Intendant se donne des airs de Prince ; il a un grand couvert comme eux.

MORON.

Qu'y a-t-il donc l de si nouveau ? Monsieur l'Intendant se donne des airs ...

part.

de ce qu'il est.

LE MATRE D'HTEL

Il n'est pas jusqu' Monsieur le Marmiton, qui veuille aussi se donner des airs. Il est temps de rabattre ce caquet ; o est l'htesse ?

L'HTESSE.

Me voil, Monsieur : qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

LE MATRE D'HTEL.

Il est indcent, Madame l'htesse, qu'un homme comme Monsieur, reste si longtemps table ; et surtout, qu'il fasse attendre des gens comme nous. Voil, prs d'une heure qu'il mange, ou plutt, c'est pour la deuxime fois qu'il soupe, et nous n'ayons rien pris depuis dner.

LE TAILLEUR.

J'ai fait la folie de ne pas dner, pour souper davantage, et j'en mourrai si je ne mange pas l'heure mme.

L'HTESSE.

Je veux tien croire, Monsieur et Madame, que vous tes des gens de la plus grande distinction, et que votre rang ne vous permet pas de manger avec Monsieur ; mais, ma foi, en route, tout le monde est gal, et...

LE COIFFEUR.

Comment ! Tout le monde est gal ! Vous pensez qu'une Baronne comme Madame, que des gens de qualit comme ces Messieurs, et qu'un gentilhomme comme moi, ne sont pat cent piques au-dessus d'un criquet d'Intendant.

LE PRINCE, Moron.

boire !

Moron lui verse du vin.

votre sant, Madame la Baronne ! votre sant, hauts et puissants Seigneurs ! Mes Seigneurs, mes Compagnons de voyage.

LE MATRE D'HTEL.

Grand bien vous fasse, Monsieur l'Intendant.

part.

Je voudrais que ce ft l son dernier verre.

L'HTESSE, au coiffeur.

Vous faites sonner bien haut ce nom de Baronne ! Parce que Madame est Baronne, vous croyez...

MADEMOISELLE POUF.

Parlezvplus doucement, ma mie ; les Baronnes ont le droit de faire mettre en prison les Aubergistes insolentes, et prenez garde de ne point aller y passer la nuit.

L'HTESSE.

Ma foi, Madame la Baronne, puisque Baronne y a, duss-je y passer ma vie, cela ne m'empchera pas de dire qu'on voit dans le monde des gens bien ridicules ? Madame que voil est une Lady, j'en suis sre, et je l'aurais devin l'air de son visage, quand mme ses domestiques ne me l'auraient pas dit ; une Lady vaut bien une Baronne, je pense ; et cependant, voyez si elle a fait tant de faons que vous autres pour se mettre table ? Tenez, Messieurs, qui faites tant les fiers ; et vous, Madame, qui tes si haut monte, faut-il vous parler avec franchise ? Les Nobles vritables ne sont jamais orgueilleux. II n'y a que les parvenus ou les roturiers, qui soient.... Dieu me pardonne ! J'allais dire une sottise, et il vaut bien mieux que je m'en aille.

Elle sort.

LE COIFFEUR, bas au Matre d'Htel.

Cette Belle, une Lady ! La pauvre Htesse ! Comme elle est dupe !

LE MATRE D'HTEL, bas au coiffeur.

C'est une Lady comme je danse.

SCNE VII.
Les Prcdents, La Prsidente, suivie de plusieurs officiers de justice.

LA PRSIDENTE, aux Officiers de Justice.

Avant de les arrter, faites-leur dcliner leurs noms et qualits sur l'heure, et commencez par le plus coupable.

LA BARONNE.

Eh quoi ! Madame la Prsidente ! Que signifie ce ton de menace ? En quoi avons-nous mrit ?...

LA PRSIDENTE.

Ce n'est point vous, que j'en jeux, Madame la Baronne, ni ces Messieurs, que je considre : c'est au sclrat que voici ;

Montrant le Prince.

Il faut que je le fasse pendre, rouer, carteler, brler vif, et que je purge la socit d'un monstre...

LE PRINCE.

Doucement, Madame la Prsidente ! Ne vous tes-vous point dj assez trompe sur mon compte ? Voulez-vous encore...

LA PRSIDENTE.

Je veux te punir, perfide ! Je veux te faire traiter comme tu le mrites. Quand tu nous a dit tantt que tu tais l'Intendant d'une Dame, penses-tu que j'aie t ta dupe ; et lorsque d'abord j'ai dit qui tu tais en effet, est-ce alors que je me fuis trompe ? S'il est vrai que tu sois un Intendant de Maison, eh bien ! Dis-nous d'abord le nom de ta matresse, le nom de son mari, son nom de famille, sa demeure, son ge, ses qualits ? Voyez-vous comme il se trouble cette demande ! crivez, Monsieur le Greffier.

Le Greffier crit.

crivez qu'il s'est troubl quand on a voulu savoir de lui le nom de sa matresse. Eh bien ! Tu ne peux donc pas le dire, ce nom qu'on attend de toi ?

LE PRINCE, se levant de table.

Le nom de ma matresse ? De celle, qui, rgnant sur mon coeur, a le droit de me tout commander, et d'esprer tout de mon obissance ? De celle enfin, dont je suis le serviteur le plus soumis et le plus fidle ?

LA PRSIDENTE.

Voil bien de grands mots pour peu de chose. De celle que tu sers en qualit d'Intendant, et dont tu es le domestique.

LE PRINCE, montrant Milady.

Eh bien ! La voil, Madame, la voil cette matresse que je sers : cette souveraine dont je suis fier d'tre l'esclave. Regardez-la, et jugez si je pouvais m'attacher quelqu'autre ?

LA PRSIDENTE.

Et tu la nommes cette Dame ? Cette souveraine ?

LE PRINCE.

Milady Semours, Madame.

LA PRSIDENTE.

Oh ! Pour le coup voil encore un bon mensonge ! crivez ce qu'il vient de dire : que Milady Semours tait fa matresse, et que la Belle ici prsente, est Milady Semours.

Au Prince.

toi maintenant ! Auras-tu bien la complaisance, ou plutt l'impudence, de nous dire comment tu te nommes.

LE PRINCE.

Je n'aurai ni l'une ni l'autre, Madame, je ne fais rien par complaisance, et l'impudence n'est pas mon dfaut. Je ne vous dirai point comment je me nomme.

LA PRSIDENTE, Mademoiselle Pouf.

Oh ! Je le crois : quand on est, peut-tre, le parent de Cartouche...

LE PRINCE.

Et puis, que vous importe de savoir comment un pauvre intendant se nomme ?

LA PRSIDENTE.

Voyez-vous comme il revient toujours cette qualit suppose d'Intendant ? Vous seriez trop heureux, Monsieur le Capitaine, d'tre un intendant honnte ; mais c'est en vain que vous voulez nous le faire croire. Excellente tantt, cette plaisanterie est maintenant trs dplace : c'est au nom de la Justice qu'on vous interroge. Rpondez donc avec vrit, fans quoi...

MILADY.

Nommez-vous, Prince, que sert de vous exposer plus longtemps aux nobles sarcasmes de Madame la Prsidente.

LA PRSIDENTE, Mademoiselle Pouf.

Prince ! lui dit-elle : ces gens-l s'entendent comme larron en foire.

MILADY.

Les choses d'ailleurs en sont venues au point qu'il faut vous faire connatre.

LA PRSIDENTE.

Sans doute : mais cependant, ne croyez pas qu'il dise son nom vritable.

LE PRINCE.

Vous vous trompez, Madame ; je le dirai, puisque Milady l'ordonne. crivez : le Prince Salvator.

TOUS LES ACTEURS, except Milady, Milord et Moron.

Le Prince Salvator !

LA PRSIDENTE.

Excellent ! Monsieur le Greffier, excellent ! crivez qu'il prend le nom d'un autre : il ne dit pas un mot qui ne fournisse des preuves contre lui. le bon interrogatoire ! Le bon interrogatoire !

LE PRINCE, sans affiliation.

Oui, Monsieur, crivez que je me nomme le Prince Salvator, et ajoutez que je vous en ai montr la preuve.

Il ouvre son habit, et montre les cordons de son Ordre.

LA PRSIDENTE.

Ajoutez qu'il vous en a montr la preuve.

MORON.

En gros caractres, le Prince Salvator ; et plus bas, en lettres majuscules, Csar-Alexandre Moron, son cuyer.

LA PRSIDENTE, vivement.

Et son complice. Mais il doit en avoir d'autres ; et Monsieur...

Montrant Milord.

Sans doute est du nombre, puisqu'il n'a pas craint de manger avec lui. Madame,

Montrant Milady.

Croit-elle aussi qu'il ne craindra point de faire coucher son nom sur ce registre ?

MILADY.

Et pourquoi mon oncle refuserait-il de dire son nom ? N'est-il pas assez connu et assez noble ?

MILORD.

C'est Broumton que je me nomme.'

LA PRSIDENTE.

Eh quoi ! Broumton tout court ! Monsieur n'est il pas aussi souverain de quelque contre ?

MILORD.

Je le suis de moi-mme, et voil le plus bel Empire. Faites ajouter, si vous voulez, Lord, Duc, et Chevalier de l'Ordre de la Jarretire, dont voici la marque.

Il montre l'Ordre de la Jarretire.

LA PRSIDENTE.

Milord ! Duc ! Milady ! Prince ! Eh bien !

Aux Officiers de Justice.

En est-ce assez pour arrter ces drles ? Vous ne doutez pas, je pense, que ces cordons et ces jarretires, ne soient des vols qu'ils aient faits ; et que les titres de Milord et de Prince, ne soient de faux titres qu'ils se donnent ? Eh quoi ! Vous ne bougez pas ! Vous ne leur mettez pas tout de suite les fers aux pieds et eaux mains ? Et lorsqu'une Prsidente vous commande...

UN OFFICIER DE JUSTICE.

Modrez-vous, Madame la Prsidente, modrez-vous. La Justice, vous ne l'ignorez-pas, doit peser mrement les choses, avant que d'en venir des voies de fait. Pour prouver que ces Messieurs sont des malfaiteurs, il n'y a que votre dlation, et elle n'est pas suffisante ; vous savez la Loi, Madame ; testis unus, testis nullus.   [ 9 Testis unus, testis nullus : locution latine, en droit ancien : un seul tmoignage n'a pas de valeur.]

LA PRSIDENTE.

Fort bien, Monsieur, merveille ! Vous avez raison dans tous les points : mais, interrogez ces Messieurs et Madame la Baronne, et vous verrez si je suis la feule ici qui tmoigne contre cette troupe.

MADEMOISELLE POUF.

Moi ! Madame ; quand vous avez pris le Prince pour un Capitaine de voleurs, ne vous ai-je pas dit qu'il avait un air noble et distingu qui annonait sa haute naissance ?

LA PRSIDENTE.

Oui : mais malgr cet air noble et distingu, vous et ces Messieurs, vous avez refus de vous mettre avec lui table.

LE TAILLEUR, d'un air humble et timide.

Mon apptit n'tait pas encore ouvert, quand j'ai refus de souper avec le Prince.

LE MATRE D'HTEL.

Vous devez vous souvenir. Messieurs, que je brlais de lui tenir compagnie, et que vous seuls vous y tes opposs.

LE COIFFEUR.

Ce n'est pas la figure du Prince qui m'a empch de souper avec lui : c'est, je vous l'avoue, celle de Monsieur Alexandre Moron, son cuyer.

MORON.

part.

Le fat ! Il faut le laisser dire, il fera bientt puni.

MADEMOISELLE POUF.

Pour moi, je me serais estime fort heureuse de souper avec le Prince, mais lorsqu'il nous a dit qu'il tait un Intendant...

L'OFFICIER DE JUSTICE.

Vous voyez, Madame la Prsidente, que personne ne vous seconde. Vous prtendez que ces Messieurs ont usurp ces marques d'une naissance auguste, qu'ils viennent de nous montrer : ces Messieurs, quoique vous en disiez, ne portent point sur leur physionomie les caractres de bassesse et de fausset qui dclent les criminels : et le fussent ils en effet, n'tant point srs que ces marques respectables ne sont point leur bien propre, nous ne pourrions point les arrter sans un ordre du Roi lui-mme. Rassurez-vous donc, noble Milady, rassurez-vous, Prince, et vous aussi, Milord, si notre prsence a pu vous causer quelqu'alarme : et puisque vous avez soup, couchez-vous et dormez tranquilles. D'aprs les plaintes que Madame la Prsidente a portes, le juge m'a ordonn de savoir les noms de toutes les personnes de la Diligence, et il ne me reste donc plus qu' suivre l'ordre du Juge, et qu' faire coucher sur ce registre, le nom de Madame et de ces Messieurs, comme on y a couch les vtres.

LE MATRE D'HTEL.

part.

Fcheuse crmonie !

Haut.

Ne pourriez-vous point repasser pour avoir nos signatures ?

L'OFFICIER DE JUSTICE.

Non, Monsieur : comme voici l'heure o l'on se couche dans ce village...

LE MATRE D'HTEL, furieux.

Eh quoi ! Monsieur, est-ce que dans ce village on se couche sans souper?

L'OFFICIER DE JUSTICE.

Ce n'est pas ma faute, si ce malheur vous arrive. Vous n'avez pas voulu souper avec un Prince et une Milady. vous d'abord, Madame la Baronne.

MADEMOISELLE POUF.

part.

Je sens que j'ai trop fait la bgueule, je vais m'excuter tout de fuite.   [ 10 Bgueule : Femme prude et ddaigneuse d'une faon mal plaisante. [L]]

Haut.

Je ne suis point une Baronne. Je me nomme Mademoiselle Pouf, tout court : je suis Marchande de Modes, vous servir ; et ma demeure est Paris, rue Saint-Honor, l'enseigne du Trait-Galant.

LA PRSIDENTE.

Ciel ! Et voil la crature que je prenais pour une Baronne ! Je vois qu'on m'a bafoue, vilipende, joue. Je voulais faire pendre ce tratre ; j'ai eu le malheur de manquer mon coup ; je vais me pendre moi-mme.

Elle sort.

SCENE VIII.
Le Prince, Milady, Milord, Moron, Mademoiselle Pouf, Le Matre d'Htel, Le Tailleur, Le Coiffeur, Les Officiers de Justice.

MORON.

crivez ! Mademoiselle Pouf. Ce nom est un peu court pour une Baronne.

LE MATRE D'HTEL.

Allons-nous-en, Messieurs, je crois qu'il ne fait pas bon ici pour nous.

LE PRINCE, les arrtant.

Ou allez-vous, Messieurs ? Ne voyez-vous pas que les portes sont gardes ! Arrtez, s'il vous plat, arrtez.

part.

Il faut qu' mon tour je les interroge.

Au Matre d'Htel.

Avant de vous en aller, faites-moi le plaisir de me dire, vous d'abord, en quel temps nous nous sommes trouvs voyager ensemble, en quel lieu vous avez soup avec Milord et moi ?

LE MATRE D'HTEL.

Ne me questionnez pas davantage, Monseigneur ! Je sens combien je vous ai manqu : je mriterais que vous me donnassiez cent coups de pied dans le ventre. J'ai voulu me faire passer pour un homme d'importance, et je me nomme Jacques de la Rmoulade, et ne suis que le Matre-d'Htel d'un Fermier-Gnral.

MORON.

crivez : Jacques de la Rmoulade.

LE PRINCE.

Qui ne vit que de faisanss et de gelinotes.

Au Tailleur.

Et vous, qui vous tes dit le cousin de Milord la mode de Bretagne, peut-on savoir votre original et le nom illustre que vous portez ? Il est aussi noble, je gage, et aussi harmonieux que le sien.

LE TAILLEUR.

Hlas ! Monseigneur, vous avez devin. Je me nomme Nicolas Frippart, et ne fuis qu'un honnte tailleur.

LE PRINCE.

Honnte ! C'est beaucoup dire. Vous faites les habits bien courts, Monsieur Frippart.

l'Officier.

crivez Nicolas Frippart.

MORON.

Nicolas Frippart, Tailleur : qu'il sache son tour ci qu'en vaut l'aune.

LE PRINCE, au Coiffeur.

Et vous, Monsieur, qui vous cachez maintenant, et qui faites si bien, aprs vos impertinences ; me direz vous qui vous a prsent Milady, en quels lieux vous l'avez connue, et dans quels temps surtout elle vous a tmoign les bonts infinies dont vous avez eu l'insolence de vous prvaloir ?

LE COIFFEUR.

Regardez ma joue, Monseigneur : elle a port la peine de mon crime. Ne poussez pas plus loin votre vengeance, et prenez piti du Coiffeur Paul-Isidore de la Farinire.

L'OFFICIER DE JUSTICE.

crivez : Pau-Isidore de la Farinlre... Voil donc les gens qui ont os vous manquer de respect ! Prince, ordonnez de leur fort : si vous dites un mot, nous allons les conduire en prison tout de suite.

LE MATRE D'HTEL, LE TAILLEUR, LE COIFFEUR, aux genoux du Prince.

Pardonnez-nous, Monseigneur : nous n'avions pas l'honneur de vous connatre.

LE PRINCE.

Levez-vous tous, et ne craignez rien de ma colre : vous n'tes dignes que de piti.

L'OFFICIER DE JUSTICE.

Rendez grce la bont du Prince, et allez vous coucher sans bruit : nous, retournons faire notre rapport au Juge.

SCNE IX.
Le Prince, Milady, Milord, Mademoiselle Pouf, Le Matre d'htel, Le Coiffeur, Le Tailleur.

LE PRINCE.

Encore un mot, Messieurs : il est juste que je vous donne mes ordres, aprs avoir essuy vos ddains. Je dois me marier incessamment, et c'est Milady que j'pouse. Vous, Mademoiselle Pouf, vous fournirez les ajustements et modes nouvelles.

MADEMOISELLE POUF.

Je serai trs honore de servir Milady.

LE PRINCE.

Vous, Monsieur Frippart ; vous ferez les habits de mes gens, condition qu'ils ne seront pas trop troits.

LE TAILLEUR.

Soyez sr de ma probit.

LE PRINCE.

Quant vous, Monsieur de la Rmoulade, vous ferez le repas de noces, et n'oubliez pas surtout la dinde aux truffes.

LE MATRE D'HTEL.

Ne doutez point de mon zle.

LE COIFFEUR.

Et moi, Monseigneur, ne me donnez-vous aucun emploi ?

LE PRINCE.

Vous viendrez demain faire la barbe Moron.

MORON.

Qui saura bien le lui rendre.

LE PRINCE.

Les chevaux doivent tre prts, rien ne nous retient plus : partons, Milord partons, Milady, et htons nous d'aller remercier votre pre. Adieu, Madame la Baronne.

MILORD.

Adieu, mes chers cousins.

 



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Notes

[1] C'est apparemment celui de l'Avocatt-Patelin, dont on veut parler.

[2] Bosseman : Terme de marine. Autrefois sous-officier de marine ayant le grade intermdiaire entre ceux de contre-matre et de quartier-matre. [L]

[3] cornifleur : Qui cornifle, Prendre, se faire donner et l de l'argent, un dner, etc. Par extension, celui qui s'empare de quelque chose qui n'est pas lui. [F]

[4] Concevoir : Est parfois utilsier das le sens de comprendre.

[5] Cartouche : Voleur clbre qui vivait au commencement du XVIIIe sicle, dont le nom est devenu une appellation commune. Cet homme est un Cartouche. [L]

[6] Algarade : Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L]

[7] Postillon : Homme attach au service de la poste, et qui conduit les voyageurs. Second cocher, qui mne les chevaux de devant, quand on marche quatre ou six chevaux. [L]

[8] Acquts : Terme de jurisprudence. Chose acquise par donation ou testament. Biens acquis pendant le mariage par l'un ou l'autre des poux et qui tombent dans la communaut ; par opposition propres, ceux qui ne tombent pas dans la communaut. [L]

[9] Testis unus, testis nullus : locution latine, en droit ancien : un seul tmoignage n'a pas de valeur.

[10] Bgueule : Femme prude et ddaigneuse d'une faon mal plaisante. [L]

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