ALCIMEDON

TRAGI-COMÉDIE

M. DC. XXXVI AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par P. DU RYER, Secrétaire de Monseigneur le Duc de Vendôme.

Représenté pour la première fois en 1635.

Version du texte du 30/03/2014 à 21:50:46.

À TRÈS HAUT, ET TRÈS PUISSANT PRINCE, CÉSAR, DUC DE VENDÔME. DE MERCOEUR, DE PENTHIÈVRE, de Beaufort et d'Étampes, Prince d'Anet et de Martigues, etc. Pair de France.

MONSEIGNEUR,

Je n'avais jamais fait voir de mes ouvrages qu'en tremblant, et le peu d'opinion que j'ai de moi-même, ne m'avait jamais pu permettre de faire des jugements avantageux de ce que je produis. Alors qu'Alcimédon recevait de si favorables applaudissements, je ne me considérais que comme un mauvais Artisan, qui trouve quelquefois par hasard, ce que les plus grands Maîtres ne peuvent bien souvent rencontrer après une longue expérience. Mais depuis que j'ai l'honneur d'être en quelque considération auprès de votre Grandeur, je me trouve obligé de relever mes opinions en ma faveur ; je crois que la vanité qui est accusable en tout le monde serait excusable en moi seul ; et j'ai même de la peine à confesser que je ne tiens que de ma bonne fortune une réputation que je suis honteux de ne pas devoir à ma vertu. Aussi serais-je sans raison si je n'étais glorieux de l'approbation que mes ouvrages reçoivent de votre Grandeur. C'est un bien qui pourrait servir de récompense aux plus nobles productions d'esprit, et qui n'est pas moindre que le Soleil qui ne saurait reluire sans donner du lustre à tout ce qu'il éclaire. Ainsi, MONSEIGNEUR, Alcimédon va voir le monde, sans dessein de lui demander de l'estime et de la réputation ; il en est assez riche puisqu'il a plu à votre Grandeur, et je le trouve assez fort contre toutes sortes d'atteintes, puisque vous n'avez pas dédaigné de le prendre en votre protection. S'il n'est pas considérable pour son mérite, il sera sans doute recommandable à cause de son Protecteur : et comme on respectait autrefois les moindres victimes aussitôt qu'elles étaient consacrées aux Dieux, je veux croire qu'on estimera cet ouvrage comme une offrande dédiée à la Vertu. Ne trouvez pas étrange ce discours, MONSEIGNEUR, je vous considère comme elle-même, puisque je n'ai jamais pu mettre de différence entre elle, et un Prince parfait. Mais, bien que le jugement que votre Grandeur a fait d'Alcimédon me fasse croire qu'il vaut quelque chose, il ne paraîtrait pas toutefois, si ce n'était pour satisfaire à vos commandements. La place qu'il possède dans votre Cabinet me semble bien glorieuse pour lui, que les applaudissements de tout un monde. Et s'il en sort aujourd'hui, ce n'est pas pour se donner aux autres, mais seulement pour faire savoir partout qu'il a l'honneur d'être à vous. C'est là son bien, c'est là son ambition ; et si les Pères se doivent réjouir de voir leurs enfants bien placés, j'ai toutes sortes de sujets de me louer de la fortune du mien. Elle est beaucoup plus éclatante qu'il ne m'était permis de l'espérer, et me doit être d'autant plus précieuse, qu'elle est cause que je puis me publier,

MONSEIGNEUR, de votre Grandeur. le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur.

DU RYER.

POUR SON AMI DU RYER

STANCES.

D. D. DU RYER, AMICO OBSERVANDISSIMO, ET ALCIMEDONTI SACRUM.

LES ACTEURS.

DAPHNÉ, amoureuse d'Alcimédon.

NÉRINE, confidente de Scamandre.

SCAMANDRE, amoureux de Daphné.

PHILANTE, ami d'Alcimédon.

RODOPE, grande dame, veuve amoureuse de Scamandre.

TIRÈNE, gentilhomme de Rodope.

TRACINE, domestique de Rodope.

GÉRON, assassin.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Nérine, Daphné.

NÉRINE.

Quitte, Chère Daphné, le titre de cruelle,

Pour te faire adorer il suffit d'être belle,

Et si tu ne me crois en fin tes cruautés

Détruiront les autels qu'on dresse à tes beautés.

5   Reçois donc mes conseils en faveur de toi-même.

Et pour ton intérêt aime celui qui t'aime.

DAPHNÉ.

Termine ce discours que j'entends chaque jour,

Tu perds contre un rocher les flèches de l'amour,

Appelle-moi cruelle, appelle-moi sauvage,

10   J'endurerai ces noms plutôt que son servage ;

Souffre enfin que mon cour hors de captivité

Ne reçoive des lois que de ma volonté.

NÉRINE.

Crois-moi, belle Daphné, sers-toi de ta jeunesse,

Et n'attends pas enfin que ta grâce te laisse,

15   Les beautés sont des biens qui ne se gardent pas,

Et le temps, qui les fait, efface leurs appas ;

Si l'on peut condamner l'avare qui possède

Autant d'or qu'il en veut, et jamais ne s'en aide,

Ne te pourra-t-on pas justement accuser

20   D'avoir cette jeunesse, et de n'en pas user ?

Durant l'aimable temps que la jeunesse dure

C'est un rare dépôt qu'on a de la Nature,

C'est un rare trésor dont il se faut servir

Devant qu'un nombre d'ans nous le vienne ravir.

25   Lors qu'on n'a pas joui d'un bien si délectable

Le mal de la vieillesse en est moins supportable,

Mais alors qu'en aimant l'âge nous l'a ravi,

Le plaisir reste encor de s'en être servi.

Reçois donc mes conseils en faveur de toi-même,

30   Et pour ton intérêt aime celui qui t'aime.

DAPHNÉ.

Si la beauté du corps est un bien si léger

Penses-tu que l'amour l'empêche de changer ?

Au contraire l'amour l'a détruit devant l'âge,

Les soins qu'il met au cour ternissent le visage,

35   Et lorsque de ses traits un esprit est atteint

Son feu sèche les lis, et les roses du teint,

Ainsi je fuis l'amour, cette source de larmes,

Pour garder plus longtemps si peu que j'ai de charmes

Souffre donc que mon cour hors de captivité

40   Ne reçoive des lois que de ma volonté.

NÉRINE.

Tu t'abuses, Daphné, l'amour est une flamme

Qui ne fait qu'échauffer, et ne brûle pas l'âme,

Son ardeur est semblable à ces douces chaleurs

Qui font germer la terre, et la couvrent de fleurs.

45   Puisque de la beauté l'amour tire son être

Voudrait-il outrager celle qui le fait naître ?

Au contraire, Daphné, tu sais bien qu'aux amants

On remarque toujours de nouveaux ornements.

Quand l'amour est au cour, l'oil en a plus de grâce,

50   Le visage en reçoit une agréable audace,

Et l'on dirait enfin qu'en nous jetant ses traits

Il verse dessus nous mille nouveaux attraits,

Si bien que c'est de lui d'où procède la grâce,

Et lorsqu'elle se perd, c'est le temps qui l'efface :

55   Mais puisque l'on doit perdre un trésor si charmant

Qu'on le perde du moins avec contentement,

Et que l'on puisse dire en sa froide vieillesse,

J'ai plutôt employé que perdu ma jeunesse.

Qui perd avec plaisir ce qui le doit quitter

60   Semble en quelque façon en perdant profiter.

Poursuis donc tes plaisirs, et n'attends pas que l'âge

Ennemi des beautés t'en dérobe l'usage.

Souffre qu'on te recherche, et te laisse toucher

Devant qu'un front ridé t'oblige à rechercher.

65   Alors que ton visage aura perdu sa gloire

Tu te repentiras de ne m'avoir pu croire,

Et lorsqu'en cet état un jour je te verrai,

Tu pleureras ta perte, et moi je m'en rirai,

Reçois donc mes conseils en faveur de toi-même,

70   Et pour ton intérêt aime celui qui t'aime.

DAPHNÉ.

Invente des discours, recherche des raisons,

Qui prouvent que l'amour a de belles prisons,

Dis-moi que ton conseil me peut faire revivre,

Je suis prêt à t'ouïr et non pas à te suivre.

75   Souffre donc que mon cour hors de captivité

Ne reçoive des lois que de ma volonté.

NÉRINE.

Nos propres volontés bien souvent nous abusent,

Et nous profiterions de ce qu'elles refusent.

Pense donc à toi-même et change dès ce jour.

80   Toute fille superbe est indigne d'amour,

Et le Ciel la punit de cet orgueil infâme

En la laissant vieillir devant que d'être femme.

Combien en voyons-nous toutes pâles d'ennui    [1]

Qu'on suivait autrefois, et qu'on fuit aujourd'hui ?

85   Combien en voyons-nous en beaucoup de familles

Qui meurent seulement du regret d'être filles ?

Daphné, c'est un effet de cet injuste orgueil

Qui chassa leurs Amants et les mit au cercueil,

Prends garde à ce discours, et sans faire la vaine

90   Tandis que tu le peux évite cette peine,

Rends ton âme à l'amour, ce glorieux vainqueur,

Comme il est dans tes yeux qu'il soit dedans ton cour,

Et que le changement de ton humeur sauvage

Précède pour ton bien celui de ton visage,

95   Scamandre que tu fuis a des perfections

Dignes à mon avis de tes affections !

DAPHNÉ.

Ha ! Nérine.

NÉRINE.

Aimes-tu ? Parle sans artifice.

Découvre-moi ton cour, l'amour n'est pas un vice,

Aimes-tu ?

DAPHNÉ.

Mes soupirs te le disent assez.

NÉRINE.

100   Scamandre verra donc ses voux récompensés ?

DAPHNÉ.

Je ne puis plus me feindre, il me faut faire entendre,

Mais si j'ai de l'amour, ce n'est pas pour Scamandre.

NÉRINE.

Ce n'est pas pour Scamandre ! Achève librement,

Nous ayant dit l'amour, tu peux dire l'amant.

DAPHNÉ.

105   Sache pour contenter notre commune envie,

Que je ressent l'amour aussitôt que la vie.

Et que j'ignore enfin par l'injure du sort

Si je plains un vivant, ou si je pleure un mort.

NÉRINE.

Explique-toi.

DAPHNÉ.

Tu sais que je suis de Candie.

NÉRINE.

110   Je sais bien ton pays, dis-moi ta maladie.

DAPHNÉ.

L'on dit que cet amour, qui donne tant d'ennui,

Ne blesse point les cours des enfants comme lui.

Mais selon sa coutume orgueilleux et sauvage

Étant encor enfant il me mit en servage.

115   J'aimai donc à douze ans, et celui que j'aimais    [2]

De sept ans plus âgé suivait les mêmes lois.

NÉRINE.

Je faisais des leçons à qui m'en pourrait faire ;

Mais achève de dire et de me satisfaire.

DAPHNÉ.

Nous brûlions en secret dedans un feu si doux,

120   Et nos yeux n'en parlaient à personne qu'à nous :

Nos âmes recevaient de semblables atteintes,

Alcimédon et moi poussions de mêmes plaintes,

Hélas ! Voilà le nom de mon premier vainqueur,

Comme j'étais son âme, il était tout mon cour.

125   Mais je connus bientôt par mes peines diverses

Que le plus doux amour ne va point sans traverses,

Un des grands du pays, ha ! Cruelles amours.

Nérine c'est assez.

NÉRINE.

Achève ton discours.

DAPHNÉ.

Un des grands du pays me trouvant assez belle

130   Conçut à mon sujet une amour criminelle,

Et l'on apprit bientôt que ses sales désirs

S'attachaient moins à moi qu'à ses propres plaisirs.

Il voulut m'enlever, et sa force couverte

Avait mis mon honneur au moment de sa perte.

NÉRINE.

135   Hé Dieux je crains pour toi !

DAPHNÉ.

  Mais écoute comment.

On rompit le dessein de ce ravissement ;

Mon Père en eut avis, il s'étonne, il se trouble,

Au moindre bruit qui court sa frayeur se redouble.

NÉRINE.

Mais pour rompre ce coup dis-moi ce qu'il fit.

DAPHNÉ.

140   Il feignit qu'un grand mal me retenait au lit,

Et peu de temps après, il fit en telle sorte

Que par toute la ville on crût que j'étais morte,

La crainte de ce rapt l'avait troublé si fort

Que ce trouble assura le faux bruit de ma mort,

145   Et la même pâleur qui venait de sa crainte

Servit en ce dessein à colorer sa feinte :

Il fit donc en ma place enterrer un cercueil

Que l'on accompagna de larmes et de deuil.

Mais il fallut quitter le lieu de ma naissance

150   De peur que de la ruse on n'eût la connaissance,

Si bien qu'au même soir, que l'aspect d'un tombeau

Me fit croire sous terre, il me mit dessus l'eau,

Aimant mieux que les eaux me livrassent la guerre

Que de voir mon honneur hasardé sur la terre,

155   Ainsi je le quittai traversé de douleurs,

Et pour tous ses adieux, je lui donnai des pleurs.

NÉRINE.

Tu vins en ce pays.

DAPHNÉ.

Oui, je vins chez son frère,

Qui m'a depuis servi de support et de père,

Et de peur que le temps ne l'apprît quelque jour

160   On me changea mon nom en changeant de séjour.

NÉRINE.

Comment t'appelait-on ?

DAPHNÉ.

On m'appelait Phénice

Devant que le destin commençât mon supplice.

NÉRINE.

Le jeune Alcimédon fut de tout averti ?

DAPHNÉ.

Hélas ! C'est en ce point que j'ai le plus pâti.

165   Mon départ trop pressé ne me put pas permettre

De le désabuser ou de bouche ou de lettre.

NÉRINE.

N'en as-tu rien appris depuis six ou sept ans

Que tu passes ici le plus beau de ton temps ?

DAPHNÉ.

Rien, sinon qu'on ne sait au pays d'où nous sommes

170   S'il est au rang des morts, ou bien au rang des hommes.

NÉRINE.

Daphné, s'il t'est ravi par l'effort du trépas

Tes soupirs et tes pleurs ne te le rendront pas :

Ou bien s'il est vivant, l'apparence t'assure,

Que son amour est mort dessus ta sépulture,

175   Et qu'une autre beauté charme aujourd'hui le cour

De qui ton oil divin fut autrefois vainqueur.

S'il est vrai que l'amour n'est qu'un désir extrême

De posséder un jour le sujet que l'on aime,

À l'aspect de ta tombe ayant perdu l'espoir

180   Crois-tu qu'il brûle encor du désir de t'avoir ?

Non, non, ne pense plus à ton premier servage,

Fais voir en le quittant un acte de courage,

Et montrant à Scamandre un peu plus de bonté

Fais voir en même temps un acte d'équité.

185   Quitte pour ton profit cette humeur solitaire

Qui te rend désormais à toi-même contraire,

Tu te prives Daphné de ton contentement

Quand tu veux en priver un si fidèle amant.

DAPHNÉ.

Nérine je t'ai fait un tableau de ma vie

190   Bien moins pour contenter ta curieuse envie

Que pour te faire ici justement deviner

Que je n'ai plus de cour ni d'amour à donner.

NÉRINE.

Mais j'aperçois Scamandre, il faut.

DAPHNÉ.

Adieu.

SCÈNE II.
Philante, Daphné, Scamandre, Nérine.

PHILANTE.

Cruelle

Autant que ton amant est aimable et fidèle,

195   Arrête.

SCAMANDRE.

  Et souffre enfin adorable beauté

Que je voie une fois mon bonheur arrêté.

Ne refuse donc pas au malheureux Scamandre

Pour tous ses déplaisirs la faveur de l'entendre,

Et de tous les grands feux de sa vive amitié

200   Ne reçois seulement qu'un rayon de pitié,

Je serai satisfait, si mon mal incroyable

Te trouve à son excès seulement pitoyable,

Et de mes longs travaux je recevrai le prix

Si tu me vois mourir pour le moins sans mépris.

NÉRINE.

205   Il me touche le cour, et je ressens l'atteinte

Que l'ingrate devrait recevoir de sa plainte ;

Ha ! Si ce pauvre amant m'adressait son discours :

Qu'il me trouverait prompte à lui donner secours !

DAPHNÉ.

Scamandre ma rigueur, qui te semble inhumaine,

210   N'est pas en ton endroit un effet de ma haine.

NÉRINE.

Enfin elle se rend.

DAPHNÉ.

Mais plutôt du dessein

De chasser ce tyran qui règne dans ton sein.

Je t'offre mes rigueurs de même qu'un remède

D'où ton esprit blessé pourrait tirer de l'aide,

215   Je ne te les fais voir que pour ta guérison

Et ton cour les reçoit de même qu'un poison,

Si bien que si ton mal de jour en jour augmente

C'est faute d'employer l'aide qu'on te présente ;

Ton amour t'a réduit aux termes de périr

220   Et je t'en veux venger en le faisant mourir.

NÉRINE.

Qui n'eût jugé d'abord qu'elle s'était rendue ?

SCAMANDRE.

Voilà donc la faveur, que j'avais attendue !

Propice en apparence, et cruelle en effet,

Crois-tu guérir mon mal par le coup qui le fait ?

225   Et fermer une plaie en tant de maux féconde

Avec le même fer qui la rend plus profonde ?

Enfin, chère Daphné, crois-tu me secourir

Par les mêmes moyens qui me feront mourir ?

DAPHNÉ.

Puisque ton mal est grand, et qu'il se rend extrême,

230   Il faut pour le guérir un remède de même.

SCAMANDRE.

Adorable sujet de qui vient mon souci,

Le mal que fait l'amour ne guérit pas ainsi,

Ses plus fortes douleurs, à qui mon âme cède,

Ne peuvent s'alléger que par un doux remède.

235   Hé quoi, belle Daphné, connaissant ma langueur,

Tu détournes tes yeux de même que ton cour :

Si tu ne veux aider l'esclave qui t'implore,

Regarde pour le moins un amant qui t'adore,

Vois pendre à tes genoux.

NÉRINE.

Scamandre c'est assez,    [3]

240   Par tes soumissions les Dieux sont offensés,

Enfin relève-toi de corps et de courage,

Daphné va prendre part au joug de ton servage,

Et déjà ses beaux yeux adoucis par tes pleurs

Chassent par un souris tes plus vives douleurs.

245   Cette belle se change, et sa bouche divine

Va t'annoncer le bien.

DAPHNÉ.

Tu te trompes Nérine.

Et si Scamandre crois que j'accepte ses voux,

Par un commun abus vous vous trompez tous deux.

PHILANTE.

Ô fille de Rocher !

NÉRINE.

Orgueilleuse, cruelle,

250   Méprises-tu le cour d'un amant si fidèle ?

D'un amant qui t'adore, et qui dérobe aux Dieux

L'hommage qu'il leur doit, pour le rendre à tes yeux.

DAPHNÉ.

Il vaut mieux s'en aller, que vainement débattre.

Je ne gagnerais pas, j'en ai trop à combattre.

NÉRINE.

255   Arrête ingrate, arrête.

SCAMANDRE.

  Ha ! Cruelle Daphné,

Indigne du bel oil, que le ciel t'a donné,

Ne croiras-tu jamais que tu brûles Scamandre

Qu'alors que tu verras sa misérable cendre ?

Attends, et tu verras après tant de transports

260   L'embrasement du cour par la cendre du corps,

Et qu'enfin mon amour aurait pu sans audace

Comparer son excès à celui de ta grâce.

Tourne donc devers moi ton visage et tes pas,

Mais que sert de parler si l'on ne m'entend pas ?

265   L'inhumaine qu'elle est, insensible au reproche,

De même que le cour, a l'oreille de roche.

SCÈNE III.
Nérine, Philante, Scamandre.

NÉRINE.

En vain ai-je espéré de pouvoir l'arrêter.

PHILANTE.

Quitte cette cruelle.

NÉRINE.

Il les faut écouter,

Tel nous parle d'amour, qui n'en a que l'image.

PHILANTE.

270   Résous-toi seulement, tu rompras ton servage.

SCAMANDRE.

Que sert de se résoudre à quiconque fut né

Pour être dans le monde esclave infortuné !

Ce destin, dont nos soins ne nous peuvent défendre,

Connaît Alcimédon sous le nom de Scamandre.

275   Il me trouve partout.

NÉRINE.

  Qu'ai-je entendu, bons Dieux ?

SCAMANDRE.

L'amour et le malheur me suivent en tous lieux,

Ces communs ennemis qui font partout la guerre

M'ont suivi sur les eaux, et me suivent sur terre.

Le moyen d'espérer la fin de mes ennuis

280   Si je trouve partout les Tyrans que je fuis ?

NÉRINE.

Il les faut accoster, et savoir cette histoire,

Lorsqu'il n'y pense pas, il gagne une victoire.

Espère de Daphné qu'un mot l'adoucira,

Cette cruelle est fille, elle se changera.

SCAMANDRE.

285   Pourrait-elle changer, si c'est une statue ?

Que nous voyons dans Chypre en fille revêtue ?

NÉRINE.

N'a-t-elle point appris que ton cour est à deux,

Et qu'une autre reçoit la moitié de tes voux ?

Scamandre notre sexe est jaloux de nature,

290   Il ne perd cette humeur que dans la sépulture,

Et pour dire en un mot ce qu'on ne peut nier

Toute fille en amour désire un cour entier.

Parle je suis discrète, et bien que je sois femme

J'ouvre et cache à propos ce que j'ai dedans l'âme.

PHILANTE.

295   Montre en lui racontant ta vieille affection

Combien tu fais état de sa discrétion.

SCAMANDRE.

Oui, Nérine, autrefois ce cour moins déplorable

Reçut d'un beau sujet le portrait adorable,

Et ce même portrait, qu'amour m'avait donné,

300   Je le vois maintenant sur le front de Daphné.

Puisque mon sort le veut il faut que je te die

Que j'ai pris la naissance et l'amour en Candie,

Mais pour être sorti d'où naquirent des Dieux

Je n'en ai pas joui d'un sort plus glorieux.

NÉRINE.

305   Achève.

SCAMANDRE.

  Là j'aimai sans fard, sans artifice

La grâce et la vertu sous le nom de Phénice.

Tu te troubles Nérine ! Ha ! Réserve tes pleurs,

Je ne suis pas encore au bout de mes douleurs ;

Si tu veux de mon mal ressentir les atteintes,

310   Voici, voici le coup qui mérite des plaintes,

Ma Phénice mourut, et ce triste moment

Ravit à l'Univers son plus riche ornement.

NÉRINE.

Es-tu bien assuré parmi tant de tristesse

Que la mort t'ait ravi cette belle maîtresse ?

SCAMANDRE.

315   Cet oil qui l'a pleurée et qui la pleure encor,

Vit cacher sous la terre un si rare trésor.

NÉRINE.

Poursuis donc.

SCAMANDRE.

Cette perte eut assez de puissance

Pour me rendre odieux le lieu de ma naissance :

Je quittai donc alors mes parents ébahis,

320   Sa mort l'ôta du monde, et moi de mon pays.

NÉRINE.

Ne te suivit-on point ?

SCAMANDRE.

Cela pourrait bien être,

Mais de peur que le temps ne me fît reconnaître,

Je déguisai partout mon pays et mon nom,

Scamandre tint caché le triste Alcimédon,

325   Et pour me déguiser encore davantage

L'âge et les déplaisirs ont changé mon visage.

Ainsi j'ai vu du monde l'un et l'autre bout,

Et mon seul désespoir fut mon guide partout.

NÉRINE.

Hé Dieux quelle aventure !

SCAMANDRE.

Après beaucoup d'années

330   Enfin cette belle île a mes courses bornées ;

Mais de quelque côté que tourne un malheureux

Il rencontre toujours un destin rigoureux.

À peine en ce pays avais-je vu la terre,

Que les yeux de Daphné m'annoncèrent la guerre,

335   Je vis Phénice en elle, et je fus étonné

De voir en même corps et Phénice et Daphné.

Je crus lors que sa mort n'était rien qu'un mensonge,

Et que mes déplaisirs ne venaient que d'un songe.

Mais quand je vis Daphné cruelle et sans pitié

340   Mépriser les transports de ma sainte amitié,

Quand je vis ses rigueurs, qui font tout mon supplice,

Je dis en même temps, ce n'est pas là Phénice.

NÉRINE.

Est-elle si semblable à ce premier objet

Qui fut jadis ta Reine, et dont tu fus sujet ?

SCAMANDRE.

345   Nérine, je ne sais tant elle lui ressemble

Si j'aime l'une ou l'autre, ou bien les deux ensemble,

Ton fidèle miroir ne te reçoit pas mieux,

Que Daphné représente et son port et ses yeux.

PHILANTE.

Scamandre, ton discours doit s'accorder au nôtre,

350   Tu n'aimes en Daphné que le portrait d'une autre.

SCAMANDRE.

Ha je vois bien que j'aime un portrait seulement,

Puisqu'elle est insensible aux peines d'un amant.

NÉRINE.

Réponds-moi maintenant, parle sans artifice,

Quitterais-tu Daphné, si tu voyais Phénice ?

SCAMANDRE.

355   Phénice elle n'est plus, ne me tente donc point,

Je ne te puis enfin répondre sur ce point.

NÉRINE.

N'as-tu rien de Phénice ?

SCAMANDRE.

Hélas j'en ai dans l'âme

Avec le souvenir un portrait tout de flamme,

Et pour vous témoigner qu'elle approuva mes voux

360   J'en reçus autrefois ce tissu de cheveux,

Où nos deux noms mêlés sont un vrai témoignage

Que nos cours autrefois le furent davantage.

NÉRINE.

Donne-moi ces cheveux, et pour ces beaux liens

Espère de Daphné toutes sortes de biens.

365   Je vais les faire voir.

SCAMANDRE.

  Que me dis-tu Nérine ?

Veux-tu me faire voir le jour de ma ruine ?

Suivons-la ; mais hélas ! Cet esprit obstiné

Est déjà chez Rodope, où demeure Daphné.

PHILANTE.

Chez Rodope, Daphné ! Depuis quand s'y tient-elle ?

SCAMANDRE.

370   Depuis deux ou trois jours Rodope a cette belle,

Et peut dire qu'enfin son logis glorieux

Est plus riche en beautés que ne sont pas les cieux.

PHILANTE.

Va la voir chez Rodope.

SCAMANDRE.

Hélas Rodope m'aime.

PHILANTE.

Elle t'aime ?

SCAMANDRE.

Elle m'aime.

PHILANTE.

Il faut faire de même.

375   Ainsi pour ton plaisir et pour te soulager

Le Ciel fait naître ici les moyens de changer :

Elle est veuve, il est vrai, mas elle est riche et belle,

Et vaut bien pour le moins une fille cruelle.

Borne là, cher ami, toutes tes volontés,

380   Les biens à mon avis sont de grandes beautés,

Ils donnent aujourd'hui de l'estime aux familles,

Et trouvent plus d'amants que les grâces des filles.

Si de tes longs travaux tu désires du fruit,

Scamandre, aime qui t'aime, et fuis ce qui te fuit.

385   Pour oublier Daphné songe à qui te caresse,

Daphné n'est que suivante, et Rodope est maîtresse,

Résous-toi de changer et d'apprendre à ton tour

Que bien souvent l'amour est chassé par l'amour.

SCAMANDRE.

Ô funestes cheveux ! Ô plaintes trop frivoles !

PHILANTE.

390   Que voilà justement répondre à mes paroles !

SCAMANDRE.

Ha, si Daphné les voit, ne croira-t-elle pas

Qu'une autre a pris le cour que j'offre à ses appas.

PHILANTE.

Qu'un amant est aveugle, et qu'il est incapable

D'écouter et de suivre un conseil profitable !

SCAMANDRE.

395   Courons après, Philante, allons lui faire voir

Que je lui rends par tout un fidèle devoir.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Daphné, Nérine.

DAPHNÉ.

Nérine que tiens-tu ?

NÉRINE.

Daphné, toutes les belles

Ne sont pas pour Scamandre également cruelles.

Il trouvera bientôt plus de contentement

400   Que ta sévérité ne lui fait de tourment ;

Ce tissu que lui donne une belle maîtresse

Par un secret pouvoir charmera sa tristesse,

Bornera ses travaux, finira ses langueurs,

Et sera le lien qui rejoindra deux cours.

405   Tu t'étonnes Phénice, et tu deviens muette !

Ces cheveux auraient-ils quelque vertu secrète ?

Ou crains-tu que Scamandre aime un sujet plus doux ?

Et n'ayant point d'amour as-tu l'esprit jaloux ?

Tu pâlis, tu rougis, et ton âme contrainte

410   Montre par ces couleurs ta colère ou ta crainte.

DAPHNÉ.

Que vois-je ?

NÉRINE.

Des cheveux.

DAPHNÉ.

Qui t'en a fait don ?

Je les donnai jadis au jeune Alcimédon.

Qui te les a donnés ? Dis Nérine.

NÉRINE.

Lui-même.

DAPHNÉ.

Nérine, allons le voir, bienheureuse s'il m'aime.

NÉRINE.

415   Tu le vois tous les jours, et tu t'enfuis de lui :

Tu peux finir sa peine, et tu fais son ennui.

DAPHNÉ.

Tu te moques Nérine, ou je ne puis t'entendre,

Ai-je d'autres amants que l'importun Scamandre ?

NÉRINE.

Sache qu'Alcimédon si longtemps mal traité

420   S'est jusqu'ici caché sous ce nom emprunté.

DAPHNÉ.

Alcimédon, Nérine, ha nouvelle agréable !

Mais ce bien est si grand qu'il me semble incroyable.

Te croirai-je mon cour ? Vous croirai-je cheveux,

Qui fûtes son plaisir, et le prix de ses voux ?

NÉRINE.

425   Ils te parlent assez de ce bonheur extrême,

Et ce sont des témoins qui viennent de toi-même.

DAPHNÉ.

Je ne veux plus douter de l'excès de mes biens,

Je connais mon captif à ses propres liens.

Nérine allons le voir.

NÉRINE.

Mais.

DAPHNÉ.

Que me veux-tu dire ?

NÉRINE.

430   Ce n'est plus en ces lieux qu'Alcimédon soupire,

Enfin ta cruauté l'oblige à les quitter

DAPHNÉ.

M'as-tu donné l'espoir afin de me l'ôter ?

Tu m'offres d'une main des fleurs et des délices,

Et l'autre en même temps me donne des supplices.

435   Tu m'as fait concevoir les voluptés du port,

Pour rendre plus cruels mon naufrage, et ma mort.

Que ne me cachais-tu ce qui me désespère,

C'est avoir quelque bien qu'ignorer sa misère,

Quelque trait que nous pousse un astre rigoureux

440   Tant qu'on ne le sent pas on est encor heureux.

Mais suivons mon Amant.

NÉRINE.

Pourquoi veux-tu le suivre,

Si de tes cruautés la fuite le délivre ?

DAPHNÉ.

T'ai-je vu mon souci, t'ai-je trouvé mon cour ?

As-tu vu ta captive, ai-je vu mon vainqueur ?

445   Ô peine sans pareille, et rarement soufferte,

Au point que je le trouve, on m'annonce sa perte.

Hélas il me suivit, et s'approcha de moi

Tandis que mes rigueurs combattirent sa foi,

Et par un sort étrange, il fuit, il m'abandonne,

450   Maintenant que ma main lui porte une Couronne.

Ô malheureux effet d'un dessein innocent,

Présent je l'affligeais, et je le pleure absent.

Reviens, Alcimédon, mais le Ciel équitable

Refus à mes travaux ce prix incomparable,

455   Et de la cruauté que j'eus pour mon amant

La Justice Divine a fait mon châtiment.

Remèdes souverains du mal qui nous dévore,

Dieux donnez-moi l'espoir de le revoir encore.

Mais puis-je seulement mériter cet espoir

460   Si même en le voyant je n'ai pas pu le voir ?

Mais dis-moi son départ, contente une insensée,

Et m'achève de perdre après m'avoir blessée.

NÉRINE.

Apaise-toi Daphné, j'ai feint ces déplaisirs

Pour savoir si ton cour jetait de vrais soupirs.

DAPHNÉ.

465   Hélas je te l'ai dit.

NÉRINE.

  Les yeux et le langage,

Ne donnent en amour qu'un douteux témoignage,

Et pour dire en deux mots, la seule vérité

Qui m'avait fait douter de ta fidélité,

N'est-ce pas un miracle à bon droit incroyable

470   De voir en notre sexe un amour si durable ?

DAPHNÉ.

Mais que dois-je espérer qui termine mon deuil,

Le repos de la vie, ou celui du cercueil ?

Ne me fais plus languir. Verrai-je.

NÉRINE.

Oui Phénice,

L'appel de ton amant finira ton supplice.

DAPHNÉ.

475   De même que les Dieux je te dois respecter,

Puisque tu sais comme eux l'art de ressusciter.

SCÈNE II.
Scamandre, Philante, Nérine, Daphné.

SCAMANDRE.

Je n'ose l'approcher.

PHILANTE.

Avance-toi Scamandre,

Et parais plus hardi puisqu'il faut te défendre.

DAPHNÉ.

Heureux gage d'amour !

SCAMANDRE.

Hélas qu'ai-je aperçu !

480   Ha Philante, Daphné regarde ce tissu !

DAPHNÉ.

Mais dis-moi sa fortune, et par quelle aventure

Il est venu finir le tourment que j'endure.

NÉRINE.

Sache qu'Alcimédon sans espoir de guérir :

Mais entrons dans ce bois pour en mieux discourir,

485   Si l'un de ces causeurs, que ton bel oil attire,

Nous surprenait ici, je ne pourrais rien dire.

SCAMANDRE.

Que ferai-je Philante en l'état où je suis ?

Ha pour mourir plutôt que n'ai-je plus d'ennuis !

Il me semble déjà que je vois la cruelle

490   Offenser mon amour du titre d'infidèle,

Et sur le faux rapport de ses traîtres cheveux,

Condamner son esclave à mourir dans ses feux.

Ô cheveux, ô liens autrefois salutaires,

Qu'à tous autres liens vous me semblez contraires,

495   Vous ne m'êtes cruels, et vous ne me gênez

Qu'au malheureux moment que vous m'abandonnez.

Déloyale Nérine est-ce là l'assistance

Que tu semblais offrir à ma vaine constance ?

Et par qui ta pitié me promit plus de fleurs

500   Que l'ingrate Daphné ne m'a tiré de pleurs ?

Cesse, cesse d'aigrir la douleur qui m'outrage,

Laisse à mon inhumaine un dessein si sauvage,

Et lorsque mes ennuis me traînent au trépas

Si tu ne veux m'aider, au moins ne me nuis pas.

505   Hélas ! Mon innocence aussi claire que sainte

Ne me peut exempter des assauts de la crainte,

Et j'apprends des malheurs qui me viennent troubler,

Que le plus innocent peut quelquefois trembler.

Ami va lui parler, va dire à cette belle

510   Que je meurs seulement pour être trop fidèle,

Et que malgré les maux qui tombent dessus moi

Elle est plus dans mon cour qu'aux lieux où je la vois.

PHILANTE.

Quelles impressions ne peuvent pas séduire

Un cour appréhensif à qui tout semble nuire ?

515   Il trouve bien souvent un rigoureux trépas

Dans la crainte d'un mal qui n'arriverait pas.

Empêche-toi de craindre une telle aventure,

La crainte d'endurer fait même qu'on endure :

Attends à t'affliger quand ta chère Daphné

520   T'appellera coupable, et t'aura condamné.

SCÈNE III.
Nérine, Daphné, Scamandre, Philante.

NÉRINE.

Voilà de ses erreurs la véritable histoire.

DAPHNÉ.

À moins que de le voir je ne te saurais croire.

NÉRINE.

Je le vois, mais attends.

DAPHNÉ.

Que j'aille l'embrasser.

NÉRINE.

Phénice ne fais rien qui te puisse offenser.

525   Que dirait cet ami dont il fait tant de compte

Si l'amour devant lui triomphait de ta honte ?

DAPHNÉ.

Nérine, allons le voir.

NÉRINE.

C'est à lui d'approcher,

Les hommes ne sont faits que pour nous rechercher,

Feins de te promener, je ferai bien en sorte

530   Que tu lui parleras auparavant qu'il sorte.

DAPHNÉ.

Nérine il s'en retourne.

NÉRINE.

Attends-moi seulement.

PHILANTE.

Scamandre les voici, retourne promptement.

NÉRINE.

Scamandre attends un peu.

SCAMANDRE.

Que j'attende, perfide,

Veux-tu donc achever d'être mon homicide ?

535   Et pour comble de maux recevrai-je la mort

De cette même main qui m'offrait du support ?

NÉRINE.

Donne-moi le loisir.

SCAMANDRE.

Quoi, de m'ôter la vie ?

Si Daphné l'a conclu, contente son envie,

Ouvre, ouvre-moi le sein, arrache-moi le cour,

540   Et le porte sanglant aux yeux de son vainqueur,

Et si pour ce dessein tu manques de courage,

Je prêterai ma main à ce funeste ouvrage,

Et serai satisfait de l'amour et du sort

Si l'ingrate Daphné le reçoit vif ou mort.

DAPHNÉ.

545   Hé Dieux qu'il est changé !

NÉRINE.

  Dis-moi d'où vient ta plainte,

Ou laisse-moi parler.

SCAMANDRE.

Parle, invente une feinte,

La nature marie en ton sexe léger

L'art de feindre aisément à l'humeur de changer.

NÉRINE.

Qu'en parlant de la sorte il nous donne de gloire !

550   La passion l'emporte, il ne le faut pas croire.

PHILANTE.

Scamandre écoute-la ; bien souvent le discours

Aux peines de l'esprit apporte du secours.

NÉRINE.

Pour te dire en un mot ce que tu dois apprendre,

Un rival a causé la peine de Scamandre.

SCAMANDRE.

555   Un rival ! Dis-le moi.

NÉRINE.

  Mais Daphné l'aime bien.

SCAMANDRE.

S'il veut garder son cour, il faut qu'il ait le mien.

NÉRINE.

Mais tu l'aimes Scamandre à l'égal de toi-même.

SCAMANDRE.

Il est mon ennemi si ma maîtresse l'aime.

Mais où puis-je trouver ce glorieux rival

560   Qui reçoit le secours que l'on doit à mon mal ?

Nérine dis-le moi, rend ma rage contente,

Je veux avoir son sang, si je n'ai son amante ;

Où puis-je le trouver, Nérine dis-le moi ?

NÉRINE.

Tous les jours, à toute heure, il est avecques toi.

SCAMANDRE.

565   Avecques moi Nérine !

NÉRINE.

  Avecques toi Scamandre,

Et tu voudrais enfin toi-même le défendre,

Tu ne le quittes point.

SCAMANDRE.

Que dit-elle bons Dieux !

Philante n'es-tu point ce rival odieux ?

N'es-tu point ce cruel, ce traître, ce perfide,

570   Qui sous un front d'ami cache un cour d'homicide ?

PHILANTE.

Nérine réponds-lui.

NÉRINE.

Veux-tu savoir son nom,

Scamandre a pour rival.

SCAMANDRE.

Achève.

NÉRINE.

Alcimédon.

PHILANTE.

Alcimédon, Nérine, en ce transport extrême

Scamandre est donc jaloux seulement de lui-même ?

NÉRINE.

575   On aime Alcimédon, n'est-ce pas ton ami ?

Voudrais-tu l'outrager, ou l'aimer à demi ?

Les mêmes déplaisirs qui le viennent surprendre

Ne sont-ils pas communs au fidèle Scamandre ?

Parle.

SCAMANDRE.

Pour te répondre en cet événement

580   Tu me devais donner un moindre étonnement.

NÉRINE.

Redonne l'assurance à ton âme incertaine,

Que ton étonnement soit ta dernière peine ;

Enfin par un prodige à ton bien destiné

Les cheveux de Phénice ont adouci Daphné.

SCAMANDRE.

585   Hé Dieux !

DAPHNÉ.

  L'amour plus fort que n'est la bienséance

Me contraint de céder à mon impatience.

Il les faut accoster, et feindre néanmoins

Que c'était à les voir que je songeais le moins :

Nérine je te cherche, et j'en suis hors d'haleine.

NÉRINE.

590   Phénice je le pense, et plains beaucoup ta peine.

SCAMANDRE.

Phénice.

NÉRINE.

Oui Phénice.

SCAMANDRE.

Hélas que plût aux Dieux

Qu'elle en eût la douceur comme elle en a les yeux !

NÉRINE.

C'est elle, tu la vois, et tu viens de l'entendre.

SCAMANDRE.

La mort qui retient tout a-t-elle appris à rendre ?

595   Et ce Dieu des tombeaux et d'un si long sommeil

N'a-t-il pu chez les morts endurer un soleil ?

Ma voix à tout moment de sanglots étouffée

A-t-elle eu le pouvoir de la lyre d'Orphée ?

Ha ! Si je n'ai le bien que trouva cet amant,

600   Je suis trop assuré d'en avoir le tourment.

NÉRINE.

Cette jeune beauté qui connut ton mérite,

A traversé la mer, et non pas le Cocyte.    [4]

Si tu peux voir enfin ton supplice borné,

Qu'importe que ce soit ou Phénice ou Daphné ?

605   Mais les yeux peuvent-ils reconnaître un visage

Alors que dans le cour on en porte l'image ?

DAPHNÉ.

Si tu ne m'as connue à ma longue rigueur,

Reconnais-tu Phénice aux plaies de son cour ?

SCAMANDRE.

Est-ce vous ?

NÉRINE.

En ce bien que le Ciel vous envoie

610   Modérez-vous un peu, ne mourez pas de joie,

Ne servons point d'obstacle à leurs contentements,

Un tiers déplaît toujours aux plus chastes amants,

Sans doute elle lui dit l'histoire de sa vie.

PHILANTE.

Contente là-dessus ma curieuse envie.

NÉRINE.

615   Sortons, et vous aurez un entretien si doux,

Ces amants feront bien leurs affaires sans nous.

SCÈNE IV.
Scamandre, Daphné.

SCAMANDRE.

Hé Dieux !

DAPHNÉ.

Oui cette mort a causé ton supplice,

Mais pardonne à Daphné pour l'amour de Phénice,

Accorde à mes soupirs un généreux pardon,

620   J'ai mal traité Scamandre, et non Alcimédon :

Que mes pleurs soient taris, que ta peine finisse,

Daphné te fut cruelle, et non pas ta Phénice.

Enfin par un mystère inconnu tant de mois

Je ne t'ai pas aimé, pour ce que je t'aimais.    [5]

SCAMANDRE.

625   Pardonne-moi plutôt doux sujet de mes peines,

D'avoir cent fois nommé tes beautés inhumaines.

Chère cause des biens qui suivent mes désirs,

Ma bouche est impuissante à dire mes plaisirs,

Et dedans ce transport, quelque bien qui me vienne,

630   Je ne m'en puis servir que pour baiser la tienne.

Que l'on doit estimer les fers et les tourments,

D'où l'on voit naître enfin tant de contentements !

Et qu'on embrasserait volontiers les supplices,

S'ils devaient tous finir par de telles délices !

DAPHNÉ.

635   Excuse si mes yeux ne t'ont pas reconnu

Au portrait que mon cour a de toi retenu.

Ton visage a changé cher auteur ce ma flamme,

Mais non pas le portrait que j'en avais dans l'âme.

SCAMANDRE.

Qui t'eût fait reconnaître un malheureux amant,

640   Qui n'a rien du passé que l'amour seulement,

Et qui changea si fort par sa douleur extrême,

Qu'à peine seulement il se connaît lui-même ?

J'aime enfin ta rigueur, j'aime ta cruauté,

Puisque c'est un témoin de ta fidélité.

DAPHNÉ.

645   Ayant aimé Daphné sans croire aimer Phénice,

D'un infidèle amant n'as-tu pas eu le vice ?

SCAMANDRE.

Il est vrai qu'en l'aimant, il semblait que mon cour

Fût sorti des prisons de son premier vainqueur.

Mais par une merveille incroyable et nouvelle

650   Quand j'ai cru te quitter je t'étais plus fidèle ;

Ainsi dans mes ennuis qui croissaient chaque jour

Mon visage a changé, mais non pas mon amour.

Lorsque je te rendais un véritable hommage

Je croyais en Daphné n'aimer que ton image ;

655   Et comme en leurs portraits on adore les Dieux,

J'adorais en Daphné la gloire de tes yeux ;

Mais pour ce qu'un portrait d'une belle maîtresse

Est un charme aux douleurs, un frein à la tristesse,

Je désirais Daphné que je prenais alors

660   Pour le portrait vivant des grâces de ton corps,

M'étant imaginé qu'après t'avoir perdue

Pour le moins ton image à mes voux était due.

DAPHNÉ.

N'en parlons plus mon cour, l'amour nous a rejoints

Pour les contentements, et non pas pour les soins.

SCAMANDRE.

665   Hélas que cet amour donne peu de délices,

Où le sort ennemi ne mêle ses malices !

DAPHNÉ.

Quelle peine t'oblige à de nouveaux soupirs

Alors qu'à pleines mains tu cueilles des plaisirs ?

Tout rit à nos souhaits, Rodope me caresse,

670   Et sa facilité te promet ta maîtresse.

SCAMANDRE.

Je ne trouve en mes maux que des remèdes vains.

DAPHNÉ.

Rodope me chérit, que crains-tu ?

SCAMANDRE.

Je la crains.

DAPHNÉ.

Quoi, pour me témoigner que ta flamme extrême

Deviendras-tu jaloux d'une femme qui m'aime ?

SCAMANDRE.

675   Mais qui m'aime.

DAPHNÉ.

  Tant mieux, l'amour qu'elle pour nous

Rendra notre destin plus facile et plus doux.

SCAMANDRE.

Que le secours est faux qui t'offre des délices !

Et que notre fortune a d'étranges caprices !

Hélas ! Au même instant qu'on nous aime tous deux,

680   C'est alors qu'on se rend plus contraire à nos voux.

Mon destin remarquable en rigueurs éternelles

Ferme ma vieille plaie, et m'en fait des nouvelles :

Et lorsque ce malheur met mon espoir à bas,

Le même coup te blesse, et tu ne le sens pas.

685   On m'aime d'un amour, le dirai-je ? Mon âme,

Qui peut remplir le cour d'une jalouse flamme.

DAPHNÉ.

Que dites-vous ?

SCAMANDRE.

Gardons que son esprit jaloux

Contre notre assurance allume son courroux.

Retourne chez ton oncle.

DAPHNÉ.

Hélas sans son absence

690   Rodope n'aurait pas ton bien en sa puissance.

Il m'a mise chez elle attendant son retour

Que l'on ne verra point qu'un an n'ait fait son tour.

SCAMANDRE.

Écrivons en Candie, et nos bouches discrètes

Tiendront durant ce temps nos amitiés secrètes.

695   Rodope ne sais pas que nous nous connaissons,

Et n'en saurait enfin concevoir de soupçons.

DAPHNÉ.

Mais si durant ce temps elle apprend le contraire ?

SCAMANDRE.

Feignons d'être parents, toi ma sour, moi ton frère.

SCÈNE V.
Rodope, Daphné, Scamandre.

RODOPE.

Ha que c'est vainement qu'en matières d'amours

700   Hors de l'objet aimé l'on cherche du secours !

Rien ne me divertit que les yeux de Scamandre,

Et j'aime ainsi le feu qui me réduit en cendre ;

Mais ne le vois-je pas qui caresse Daphné ?

Quoi, se connaissent-ils ? Ô jour infortuné !

DAPHNÉ.

705   Rodope nous a vus !

SCAMANDRE.

  Usons de notre feinte,

Et pour la mieux couvrir, ne montre point de crainte.

Ma sour, ma chère sour.

RODOPE.

Il l'appelle sa sour.

SCAMANDRE.

Que le Ciel favorable a pour nous de douceur !

Qu'il est en ton endroit prodigue de caresse

710   De t'avoir fait trouver Rodope pour maîtresse !

Sa grâce et sa vertu sont les plus beaux vainqueurs

Qui puissent parvenir à l'empire des cours.

Adore, chère sour, ses vertus sans limites,

De la même façon que j'aime ses mérites.

RODOPE.

715   Que ce discours me plaît !

SCAMANDRE.

  Toutes ses actions

Sont autant de témoins de ses perfections.

RODOPE.

Que j'ai sans y songer la fortune prospère,

Le secours de la sour me donnera le frère !

SCAMANDRE.

Mais allons la trouver.

RODOPE.

Vous ne me direz rien

720   Qu'après tous vos discours je ne sache fort bien,

Mais depuis quatre mois que la bonne fortune

Te rend ainsi qu'à nous cette terre commune.

DAPHNÉ.

Amour aide les tiens.

RODOPE.

Depuis dis-je ce temps

Que cette Ile te nombre entre ses habitants,

725   Quelle triste aventure ou quelle autre puissance

Aurait pu retarder votre reconnaissance ?

SCAMANDRE.

J'ignorais jusqu'ici qu'elle fut en ces lieux

Où nos mauvais destins la cachaient à mes yeux,

Mais si cette rencontre est le bien de ma vie,

730   Si de mille plaisirs j'en ai l'âme ravie,

Je vous dois ce bonheur si charmant et si doux,

Puisqu'en vous visitant je le trouve chez vous.

RODOPE.

Ne savais-tu pas bien l'aventure fatale

Qui fit sortir ta sour de sa terre natale ?

DAPHNÉ.

735   Que lui répondra-t-il ?

SCAMANDRE.

  Deux mois auparavant

Flatté par la faveur d'un agréable vent,

Et poussé des désirs familiers à mon âge,

De mon pays natal je quittai le rivage.

RODOPE.

Et depuis-ce temps-là ?

SCAMANDRE.

Mille calamités

740   M'ont empêché de voir les bords que j'ai quittés,

Et des cieux irrités les sentences cruelles

M'ont même refusé d'en savoir des nouvelles.

DAPHNÉ.

Jusqu'ici tout va bien, je vois pour mon repos

Que c'est une vertu que mentir à propos.

RODOPE.

745   N'avais-tu pas appris autrefois de ton père

Que ton oncle habitait en cette ville étrangère ?

DAPHNÉ.

Notre oncle était encore où j'ai reçu le jour

Quand mon frère fort jeune en quitta le séjour.

SCAMANDRE.

Qu'elle m'a délivré d'une incroyable peine !

SCÈNE VI.
Rodope, Scamandre, Daphné.

TYRÈNE.

750   Madame on vous attend au château de Climène.

RODOPE.

M'y pouvez-vous mener, aurai-je ce bonheur ?

SCAMANDRE.

Devez-vous demander si je veux de l'honneur ?

Qui ne serait heureux de conduire les Grâces,

Et de suivre partout leurs amoureuses traces ?

RODOPE.

755   Ma fille, et vous Tyrène attendez-nous ici.

TYRÈNE.

Peut-on mieux me laisser qu'en me laissant ainsi ?

DAPHNÉ.

Il est vrai que ces lieux n'ont rien qui ne contente,

Rien qui ne plaise à l'oil, et qui ne nous enchante.

TYRÈNE.

Vous n'y voyez pas tout, ils ont d'autres appas,

760   Et j'y vois des beautés que vous n'y voyez pas :

Ce sont vos yeux, Daphné, ces deux sources de flamme,

D'où l'amour sort toujours pour entrer dans nos âmes.

DAPHNÉ.

De même que cour ignore l'art d'aimer,

Mes yeux sont ignorants en celui de charmer.

TYRÈNE.

765   Vous avez toutefois un amant qui soupire

Dans l'aimable prison de votre doux empire.

DAPHNÉ.

Saurait-il notre amour ! Quel est donc cet amant ?

TYRÈNE.

Tu viens de lui parler, il t'aime uniquement.

DAPHNÉ.

Nous sommes découverts ! Dis-moi son nom, Tyrène.

TYRÈNE.

770   Tu viens de le nommer, et j'en ressens la peine,

Il te voit, il te touche, il te parle Daphné,

C'est Tyrène en un mot que tu tiens enchaîné.

DAPHNÉ.

Après tant de contrainte à la fin je respire.

TYRÈNE, seul.

L'agréable façon d'alléger un martyre :

775   Hélas pauvre Tyrène, un départ si soudain

Te montre peu d'amour, et beaucoup de dédain :

Persévère pourtant, ose tout, importune,

Espère à ton secours l'Amour et la Fortune,

Ces deux divinités qu'on adore en tous lieux

780   Aident les importuns et les audacieux.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Rodope, Daphné.

RODOPE.

Aimable et seul espoir de mon âme incertaine,

Ainsi que ton secours peut adoucir ma peine,

Que n'as-tu le pouvoir de lire dans mon sein,

Et de voir là-dedans mon mal et mon dessein :

785   Maintenant que mon cour secrètement soupire,

Tu pourrais m'épargner la honte de le dire.

Tu verrais en leur source et mes soins et mes voux,

Je ne rougirais pas au récit de mes feux.

Mais pourquoi fais-je ici ce discours ridicule,

790   Le front peut bien rougir alors que l'âme brûle :

Lors que l'amour est juste aussi les feux le sont,

Et qui les souffre au cour les peut souffrir au front.

J'aime, voilà le mal et le bien de ma vie,

Ton frère est le vainqueur qui la tient asservie,

795   L'amour et le destin ne sont plus dans les cieux,

L'amour est dans mon cour, mon destin dans ses yeux.

DAPHNÉ.

Il serait ennemi de son propre avantage

S'il n'entrait avec vous dans un même servage ;

Quand vos possessions ne le pourraient tenter,

800   Vos yeux poussent des traits qu'il ne peut éviter,

L'amour étend sur lui sa force et son empire,

Et s'il n'en parle pas, sans doute il en soupire.

RODOPE.

Le sais-tu bien, Daphné, le dois-je imaginer ?

DAPHNÉ.

Vos charmantes beautés me le font deviner.

RODOPE.

805   Tu prends de faux témoins pour me prouver qu'il aime.

DAPHNÉ.

Il aime assurément, et d'un amour extrême,

Mais ce vaincu discret respecte son vainqueur,

Et sa langue est captive aussi bien que son cour.

RODOPE.

Daphné, je connais bien que son âme contrainte

810   Mêle en ses actions le respect et la crainte,

Mais mon cour fait esclave à son premier aspect

Demande de l'amour, et non pas du respect.

DAPHNÉ.

Souvent l'amour honteux alors qu'il veut paraître

Emprunte le respect pour se faire connaître,

815   Et comme s'il craignait de se montrer tout nu,

Il se couvre d'un front modeste et retenu.

RODOPE.

Va lui dire qu'il perde une humeur si craintive,

Il doit être plus libre avecques sa captive,

Et se servir enfin de ce titre de Roi

820   Que l'amour et le sort lui donnent dessus moi ;

Porte-lui ces baisers que mon âme dépose

Sur l'aimable beauté de ta bouche de rose,

Et fais tant que son cour plus touché que jamais

Prenne avec ces baisers tout le feu que j'y mets.

DAPHNÉ.

825   Puisque vous le voulez, je tenterai mon frère,

Je ferai beaucoup plus que votre amour n'espère :

Et si par des baisers nous le pouvons avoir,

Croyez qu'il est déjà dessous notre pouvoir.

RODOPE.

Daphné, voici ton frère, ou bien plutôt mon âme,

830   Porte-lui de ma part ces baisers tous de flamme.

DAPHNÉ.

Je vais plus en donner que vous ne m'en donnez.

RODOPE.

Dis-lui que tous mes biens lui sont abandonnés.

Je puis bien lui donner les plus grands biens que j'aime,

Puisqu'à ses volontés je me donne moi-même.

835   Va donc, et dans ce bois j'attendrai ton retour :

Porte-lui ces baisers, et fais pour moi l'amour.

J'aurai l'esprit content, pourvu que je le voie

Répondre sur ta bouche aux baisers que j'envoie ;

Aimable et cher auteur de mes justes transports

840   Je t'embrasse du cour, ne l'osant pas du corps.

SCÈNE II.
Scamandre, Daphné, Rodope.

SCAMANDRE.

Ma Reine.

DAPHNÉ.

Dis ta sour.

SCAMANDRE.

Puisque c'est ton envie

J'appellerai ma sour la Reine de ma vie :

Aussi chère Daphné sans feindre en ce moment

Je t'aime comme frère, et te sers en amant.

DAPHNÉ.

845   Et moi cher entretien d'une amour véhémente

Je t'aime comme sour, et te plains en amante.

RODOPE.

Il lui parle ardemment, et cette affection

Répond visiblement à mon intention.

SCAMANDRE.

Ma sour.

DAPHNÉ.

Mais parle bas, Rodope nous écoute ;

850   Et bien qu'elle nous aime, en fin je la redoute :

Elle me fait servir à découvrir ses feux,

Et veux que je lui gagne un trésor que je veux.

SCAMANDRE.

Que dis-tu ?

DAPHNÉ.

Que Rodope à tes yeux asservie,

Emploie un ennemi pour lui garder la vie ;

855   Et comme d'une offrande on charge les autels

Pour la rendre agréable aux yeux des immortels,

Ainsi pour te donner un bien qu'elle te voue ?

Elle en vient de charger et ma bouche et ma joue.

SCAMANDRE.

Ainsi Rodope aveugle ignore son devoir,

860   Faisant servir d'autel ce qui doit en avoir.

DAPHNÉ.

Mais il faut m'acquitter de ce que l'on m'ordonne,

Et rendre à ton amour les baisers qu'on lui donne.

Pour comble de plaisirs, mon frère, il t'est permis

De recueillir ton bien devant tes ennemis.

SCAMANDRE.

865   Il ne m'importe pas pour finir ma misère

De baiser en amant, ou de baiser en frère.

Ô plaisirs ! Ô transports ! Les baisers d'une sour

Froids au regard des tiens n'ont point cette douceur.

RODOPE.

Ô bienheureuse sour ! Ô baiser qui me touche !

870   Je le reçois dans l'âme, et Daphné sur sa bouche

Scamandre a jusqu'à moi répandu la douceur

Que sa bouche a versé sur celle de sa sour.

DAPHNÉ.

Les trouves-tu si doux venant d'une maîtresse

Dont tu ne peux souffrir l'importune caresse ?

875   Rodope te les donne, ils ne sont pas de moi.

SCAMANDRE.

Je les reçois pourtant comme venant de toi.

DAPHNÉ.

Enfin notre amoureuse (on ne peut nous entendre)

Met son cour en mes mains afin de te les rendre

SCAMANDRE.

En mains de sa rivale il est en grand danger.

DAPHNÉ.

880   Le veux-tu recevoir ? Le veux-tu soulager ?

SCAMANDRE.

Il le faut recevoir pour l'empêcher de nuire,

Et la nécessité semble nous en instruire,

Aimable et chère sour, il faut au moins flatter

L'ennemi que l'on craint et qu'on ne peut dompter.

885   Je la visiterai, j'apaiserai ses plaintes,

Sinon par amitié, pour le moins par des feintes ;

Ainsi j'achèterai par de fausses amours

Le véritable bien de te voir tous les jours :

Mais surtout chère sour garde bien devant elle

890   Que ton front amoureux ne nous soit infidèle,

Empêche à tes yeux d'exprimer nos langueurs,

Le mouvement des yeux montre celui des cours.

DAPHNÉ.

Je feindrai mieux que vous ; vous ne devez rien craindre.

Étant fille mon cour ne saurais-je pas feindre ?

RODOPE.

895   Il faut les écouter.

DAPHNÉ.

  Elle s'approche d'ici.

SCAMANDRE.

Plus elle avancera, plus reculons aussi,

Mais feignons de tenir une route incertaine,

Et d'aller sans dessein où notre pied nous mène.

RODOPE.

Que je l'entende amour ainsi que je le vois,

900   Hé quoi serait-ce avoir trop de bien à la fois !

Arrête un peu Daphné, que ton frère s'arrête,

Je lui fais signe en vain des mains et de la tête,

Daphné, Scamandre, hé Dieux ! Dois-je les appeler ?

Je veux que l'on m'entende, et je n'ose parler.

SCAMANDRE.

905   Mais il faut que Nérine apprenne cette feinte,

Elle ignore l'amour, dont Rodope est atteinte,

Et pensant nous donner un fidèle secours,

Elle pourrait trahir mes secrètes amours.

DAPHNÉ.

Va la voir, cependant que dirai-je à Rodope

910   Pour me tirer des rets où le Sort m'enveloppe ?

SCAMANDRE.

Invente des discours qui flattent son souci,

Ce que tu lui diras, je le dirai aussi ;

N'ayant tous deux qu'une âme heureusement blessée

Nous ne pouvons avoir qu'une même pensée.

RODOPE.

915   Vous avez été longs à vous entretenir.

DAPHNÉ.

Quand on parle de vous, on ne saurait finir.

RODOPE.

Mais enfin ton discours, a-t-il touché son âme ?

DAPHNÉ.

Mon discours en a fait un homme tout de flamme.

RODOPE.

Comment a-il reçu mes baisers amoureux ?

DAPHNÉ.

920   Comme nous recevons ce qui nous rend heureux,

Son âme sur ma bouche heureusement ravie

Au lieu de ces baisers semblait prendre la vie.

RODOPE.

Phénice mon support, ou bien plutôt ma sour,

Puisque ton frère et moi nous sommes joints du cour,

925   Que maintenant ma bouche au défaut de la sienne

Recueille les baisers qu'il a mis sur la tienne :

Ô merveilleux effet d'un baiser si charmant !

J'y trouve avec le feu du rafraîchissement ;

Phénice, si jamais Alcimédon se trouve    [6]

930   Tu verras de mes soins une fidèle preuve,

Quand il adorerait d'autres yeux que les tiens

Je le ramènerais dans ses premiers liens.

DAPHNÉ.

L'amour qu'il eût pour moi lui fut si naturelle

Qu'il ne peut vivre encor qu'il ne me soit fidèle.

RODOPE.

935   Fais état de Rodope, et de ce qu'elle peut.

DAPHNÉ.

Elle m'offre un amant, et c'est ce qu'elle veut.

RODOPE.

Que dis-tu ?

DAPHNÉ.

Que le sort me prive d'espérance.

RODOPE.

Espère tout Daphné de ta persévérance,

La fortune et l'amour qui font vivre nos soins,

940   Les font aussi mourir quand nous l'espérons moins.

Mon exemple l'enseigne, et te fait reconnaître

Que les fleurs de l'amour en tout temps peuvent naître.

Mais retourne à ton frère, et dis-lui de ma part

Qu'il se retrouve ici dans une heure au plus tard,

945   Va rappeler ainsi mon âme et mes délices,

Mille faveurs suivront de si rares services.

DAPHNÉ.

Bien que de vos faveurs les effets soient bien doux,

J'en trouve assez, Madame, à m'employer pour vous.

RODOPE.

Va mon cour, va Phénice, et mille fois encore

950   Baise en mon nom la bouche, et les yeux que j'adore,

Va

DAPHNÉ.

Je n'oublierai rien de vos commandements,

Mais que je crains la fin de mes contentements.

RODOPE, seule.

Chère source de biens et de maux sans exemples

Que je te dois amour, et de voux, et de temples !

955   Il commença mes maux, il finit mes douleurs,

Sa main au lieu de traits jette sur moi des fleurs,

Et de tous les transports que ce Dieu nous envoie

Je n'ai plus dans le cour que celui de la joie.

Ha ! Que l'amour est juste, et que dans ses liens

960   Il trouve de chemins pour avancer les siens.

Au point qu'il semblait sourd à ma longue prière

Il m'a donné la sour pour me donner le frère,

Et m'apprend aujourd'hui par de secrets plaisirs

Que s'il ne voit nos pleurs il entend nos soupirs.

965   Mais quelqu'un vient ici, c'est Nérine.

SCÈNE III.
Nérine, Rodope.

NÉRINE.

  C'est elle

Qui vous vient apporter une bonne nouvelle.

Celui qui prit hier vos perles à Daphné

Convaincu du larcin vient d'être condamné.

RODOPE.

Je le savais déjà ; mais je te veux apprendre

970   Le bonheur que Daphné rencontre avec Scamandre.

NÉRINE.

Je sais tout le bonheur qui leur fut destiné,

J'ai ma part des plaisirs que possède Daphné,

Et vois par le discours que vous me tenez d'elle

Que nous ne dirons point aujourd'hui de nouvelle.

975   On ne peut toutefois rien dire de plus beau,

Et de qui le succès me semble plus nouveau.

Jamais un accident ne fut plus véritable,

Et jamais vérité ne sembla mieux la fable.

RODOPE.

Les désirant chérir tous deux uniquement

980   Je partage avec eux tout leur contentement,

Et voudrais que leur bien ne fût pas vraisemblable,

Car il serait plus grand, s'il était moins croyable.

NÉRINE.

Je les crois désormais parfaitement heureux

Par la seule amitié que vous avez pour eux,

985   Et leur bonne fortune également se montre,

Et dedans votre amour, et dedans leur rencontre.

RODOPE.

Quelques contentements qu'ils puissent désirer

Je ferai plus pour eux qu'ils n'osent espérer,

Donne m'en si tu veux de la gloire ou du blâme,

990   Mes biens leur sont ouverts aussi bien que mon âme.

NÉRINE.

On n'est jamais blâmé de ces nobles désirs

Qui nous ouvrent les mains pour faire des plaisirs.

RODOPE.

J'admire en leur endroit cette vertu profonde,

Qui regarde, qui juge, et qui conduit le monde.

NÉRINE.

995   Et moi je pense voir ces fabuleux Romans

Quand je pense au destin de ces parfaits amants

RODOPE.

Que dit-elle d'amant, n'est-ce donc pas son frère ?

Mais dis-moi tout.

NÉRINE.

Daphné lui fut longtemps contraire,

Vous savez tout cela, je crois que leur discours

1000   Ne vous a rien caché de leurs chastes amours.

RODOPE.

Non ; mais ce qui nous plaît et nous semble incroyable

Au centième récit est encore agréable.

NÉRINE.

Sachant donc que Scamandre était Alcimédon

Son cour par ses soupirs lui demanda pardon.

RODOPE.

1005   Il n'en faut plus douter.

NÉRINE.

  N'en doutez point Madame,

Jamais un chaste amour ne jeta plus de flamme.

RODOPE.

Il est vrai.

NÉRINE.

Mais d'où vient ce changement si prompt

Qui couvre de soucis les lis de votre front !

RODOPE.

D'un petit mal de tête, et je prévois, Nérine,

1010   Que d'un mal incurable il sera l'origine.

NÉRINE.

Nous verrons un effet contraire à ce propos,

Mais pour votre secours je vous laisse en repos.

SCÈNE IV.

RODOPE, seule.

En repos ! Quel repos ! Que dit cette insensée ?

Le corps en reçoit-il lorsque l'âme est blessée ?

1015   Ha ! Cruelle Nérine, hélas sans y penser

Tu m'ôtes le repos que tu crois me laisser.

Ainsi mon entreprise à moi-même fatale

Dans les bras d'un amant a porté ma rivale,

Et ma crédulité vient d'établir entre eux

1020   Un commerce d'amour qui les rend bienheureux.

Ils en ont le plaisir, et j'en suis à la gêne.

Ils en ont tout le gain, et moi toute la peine.

Mais je ferai connaître à ces audacieux

Que le gain qui doit nuire est en fin odieux.

1025   Malheureuse Rodope, amante infortunée,

Aveugle par l'amour et par la destinée,

Ainsi pour te combler de rage et de tourments

Tu sers une impudique en ses contentements.

Et comme si Phénice eût manqué de caresses

1030   Pour faire à son amant de lascives largesses,

Prodigue à mon malheur des plus chers de mes biens

J'ai joint à ses baisers les plus ardents des miens,

Ô rage ! Ô désespoir ! Hé Dieux, qui peut le croire ?

J'ai mis mes ennemis au comble de leur gloire,

1035   Je les viens d'élever au trône où je les vois.

Et je leur aide enfin à triompher de moi.

Mais je leur apprendrai par leur perte prochaine

Que l'amour méprisé se convertit en haine,

Et qu'il ne m'a laissé que les funestes feux

1040   Qui me peuvent servir à les perdre tous deux.

Où j'attends du respect je reçois des outrages,

Je reçois des mépris où j'attends des hommages ;

Et le mépris est seul le trait plus rigoureux

Dont l'on puisse toucher un esprit généreux.

1045   Venge-toi donc Rodope, et pour ton allégeance

Marque ici de leur sang le jour de ta vengeance,

Que Scamandre, ha ce mot a mon esprit charmé !

Puis-je perdre bons Dieux ce que j'ai tant aimé ?

Un reste d'amitié m'oppose tous ses charmes,

1050   Affaiblit ma fureur, me fait quitter les armes,

Et remontre à mon cour qui l'avait condamné,

Que le mal est venu seulement de Daphné.

Mais de quels mouvements ai-je l'âme battue ?

Dois-je excuser encore l'ennemi qui me tue ?

1055   Fureurs à qui je cède et qui me commandez,

À quoi réduirez-vous mes esprits possédés ?

À quelle extrémité n'ira pas mon courage,

Autrefois plein d'amour, maintenant plein de rage ?

N'ai-je pas vu le traître embrasser ardemment

1060   L'impudique sujet de son contentement ?

N'a-t-il pas à mes yeux caressé l'impudente

Autrement qu'une sour, ou qu'une confidente ?

Et ses puissants transports que j'ai vus aujourd'hui,

Sont-ils pas les témoins qui parlent contre lui ?

1065   Il n'en faut plus douter, Scamandre est sans défense,

L'un et l'autre a poussé la flèche qui m'offense,

Lâche auteur de mes maux et de tant de soupirs,

Pour la dernière fois saoule-toi de plaisirs,

Épuise de baisers la bouche de Phénice,

1070   Arme-toi contre moi de quelque autre artifice,

Et crois que si l'amour t'apprend à m'outrager,

La haine désormais m'apprend à me venger.

Porte-toi donc mon âme où la rage te pousse,

La plus prompte vengeance est toujours la plus douce ;

1075   La colère se perd dans le retardement,

Et qui se venge tôt, se venge doublement.

Entreprends, ose tout, passe jusques aux crimes,

Donne à ta passion de sanglantes victimes,

Et montre qu'une femme a rarement appris

1080   À souffrir sans vengeance un si lâche mépris.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

TYRÈNE, seul.

Que notre cour est faible et sait peu se défendre

Alors que de beaux yeux lui parlent de se rendre,

Il se jette lui-même aux fers de son vainqueur,

Et quand même il soupire il aime sa langueur :

1085   Mais pourquoi voudrait-on le refuser aux belles,

Puisque le Ciel le forme et le donne pour elles :

Il nous fait de nos cours un dépôt amoureux

Pour le rendre aux beautés qui président sur eux ;

Aussi chère Daphné, Daphné toute divine,

1090   Je te donne ce cour que le Ciel te destine,

Et bien que ton mépris veuille le rejeter,

Ton bel oil le retient et semble le flatter.

Adorable sujet à qui je rends les armes,

Mesure mon amour par l'excès de tes charmes,

1095   Et tu verras alors que mon affection

Est égale en grandeur à ta perfection.

Toi qui comme mes feux rends ma douleur extrême,

Doux tyran des esprits amour fais qu'elle m'aime,

Ou que ses yeux plus doux ayant su m'enflammer,

1100   Me donnent pour le moins plus de sujets d'aimer.

Mais Rodope s'avance.

SCÈNE II.
Rodope, Tyrène.

RODOPE.

Il faut trouver Tyrène.

Que son bras contribue à me tirer de peine,

Il est à mes bienfaits obligé dès longtemps,

Et doit à mes faveurs l'effet que j'en attends.

TYRÈNE.

1105   Daphné ne la suit pas.

RODOPE.

  Le voici qui s'avance,

Découvre-lui sans peur ce dessein d'importance ;

Commande en menaçant, parle sans t'ébahir,

Qui commande en tremblant montre à désobéir.

Tyrène en un dessein où je suis occupée

1110   J'appelle à mon secours ton bras et ton épée.

TYRÈNE.

Disposez de mon sang si souvent répandu,

Je le tiendrai pour vous heureusement perdu.

RODOPE.

Dois-je suivre un dessein qui m'inspire une rage ?

TYRÈNE.

D'où vient cette pâleur qui couvre son visage ?

RODOPE.

1115   Tyrène, une autre fois je te pourrai parler.

Non, l'instant est venu qu'il la faut immoler,

Mais plus je veux parler, plus ma bouche pressée

Refuse le passage à ma triste pensée,

Mon dessein m'épouvante, et pourtant il me plaît.

1120   Que dois-je faire ? À Dieu.

TYRÈNE.

  Je serai toujours prêt.

RODOPE.

Non, non, approche-toi, promets, atteste, jure,

Que tu me tireras des peines que j'endure.

TYRÈNE.

Pourrais-je refuser à tirer des liens

L'incomparable main qui m'a comblé de biens ?

RODOPE.

1125   Tu sais bien que ce bras a fondé ta fortune,

Qui l'élève aujourd'hui par-dessus la commune.

Et tu sais bien aussi que de ce même bras

Je la puis ébranler, et la jeter à bas,

Considère ce point, il te touche, il te presse,

1130   Garde donc de me faire une vaine promesse.

TYRÈNE.

Je sais ce que je dois à vos rares bienfaits,

Madame, commandez, vous verrez des effets.

RODOPE.

Que dessous de grands maux mon âme est abattue ?

Sache que j'entretiens un serpent qui me tue,

1135   Que je veux aujourd'hui par tes mains l'étouffer,

Et renvoyer là-bas cette rage d'enfer ;

En un mot c'est Daphné, tu t'étonnes Tyrène,

Tu n'oses et tu veux m'appeler inhumaine,

Ton courage abattu condamne ma rigueur,

1140   Et je vois sur ton front ce que pense ton cour.

TYRÈNE.

Vous n'y pouvez rien voir qu'un désir de vous plaire.

Mais d'où vient ce transport ? D'où vient cette colère ?

RODOPE.

Ne t'informe de rien, exécute mes voux,

Et pour toute raison apprends que je le veux.

TYRÈNE.

1145   Ne peut-on jeter d'eau sur des flammes si grandes ?

RODOPE.

Qui désire obéir ne fait point ces demandes.

Quand mes commandements t'imposent quelques lois,

Tu dois agir des mains plutôt que de la voix.

TYRÈNE.

Je n'y refuse point ni ma main, ni ma vie.

RODOPE.

1150   Pourquoi donc sembles-tu combattre mon envie ?

Parle, réponds, veux-tu te perdre et m'outrager ?

TYRÈNE.

Non, Madame.

RODOPE.

Il faut donc aujourd'hui me venger.

Embrasse ce dessein, injuste ou légitime,

Ma colère ne peut s'apaiser sans victime.

TYRÈNE.

1155   À quoi que vous voudrez j'ai le courage prêt.

Mais où ferai-je voir l'effet de cet arrêt ?

RODOPE.

Prêt de ce grand étang dont la vaste étendue

Cache de tous côtés ces bords à notre vue,

Là tu feras tomber son esprit chez les morts,

1160   Et les eaux de l'étang recèleront son corps,

Les eaux qui couvriront l'ingrate, la perfide,

Couvriront tout ensemble un si juste homicide.

Mais je vais de ce pas faire sortir Daphné,

Va l'attendre, Tyrène, à l'endroit destiné.

TYRÈNE, seul.

1165   Ô Dieux qui punissez les crimes de la terre !

Avez-vous oublié l'usage du tonnerre ?

Qu'une femme est étrange en son ressentiment,

Que toute passion en dispose aisément ;

Il n'est rien de plus doux alors qu'elle nous flatte,

1170   Et rien de plus cruel quand sa fureur éclate.

Ses attraits adorés aussitôt que connus

Devant nos yeux charmés en font une Vénus,

Et le premier transport qui vient de la colère

D'une aimable Vénus en fait une Mégère.

1175   C'est en fin vainement qu'elle appelle ma main

À l'exécution de cet acte inhumain,

Ni bienfaits, ni faveurs, ni craintes, ni supplices,

Ne peuvent m'obliger à de lâches services :

Nous devons être ingrats au plus rare bienfait

1180   Alors que pour son prix on demande un forfait ;

Qu'elle m'appelle ingrat, et mille fois timide,

Il vaut mieux après tout être ingrat qu'homicide,

En pareille rencontre un esprit combattu

Fait de l'ingratitude un acte de vertu.

1185   Cruelle ! Peux-tu voir tant de beautés reluire

Sans perdre en même temps le dessein de leur nuire ?

Penses-tu que ses yeux nos plus puissants vainqueurs ?

Puissent peu sur nos bras pouvant tout sur nos cours ?

À l'aspect de son sein d'où naissent tant de charmes

1190   Qui ne voudrait pas rendre et le cour et les armes ?

Pourrait-on l'outrager par de si rudes coups,

Elle, dont les beautés en donnent de si doux ?

Non, non, ce beau Soleil qui brûle tant de monde

N'a pas été formé pour mourir dedans l'onde ;

1195   Mais t'accuse Rodope, et je dois l'excuser,

Puisque enfin son dessein me peut favoriser,

Si je dis à Daphné cette cruelle envie

Qui menace aujourd'hui le filet de sa vie,

Et si enfin je puis lui conserver le jour

1200   Ce bienfait infini m'obtiendra son amour ;

Mais la voici qui vient semblable à la victime

Qu'on destine à la mort, et n'a point fait de crime.

SCÈNE III.
Daphné, Tyrène.

DAPHNÉ.

Il lui faut obéir, l'étang est ici près.

TYRÈNE.

Peut-on être cruel à de si doux attraits ?

1205   Tu vas donc à l'étang ?

DAPHNÉ.

  Qui te l'a dit Tyrène ?

TYRÈNE.

Je connais mieux que toi le sujet qui t'y mène.

DAPHNÉ.

J'allais le voir pêcher, Rodope me l'a dit.

TYRÈNE.

Ha Daphné !

DAPHNÉ.

Laissez-moi, vous êtes interdit,

C'est un effet d'amour.

TYRÈNE.

Mais plutôt d'une crainte

1210   Dont tu dois recevoir la plus sensible atteinte,

Tu ne sais pas Daphné qu'à l'endroit où tu cours

Un puissant ennemi menace tes beaux jours.

DAPHNÉ.

Tyrène, en me jouant, vous vous jouez vous-même,

Ai-je des ennemis où tout le monde m'aime ?

TYRÈNE.

1215   Les ennemis cachés sous un front plein d'appas

Sont d'autant plus cruels qu'on ne les connaît pas.

DAPHNÉ.

Dis-moi cet ennemi, s'il me veut entreprendre

L'amitié de Rodope a de quoi me défendre.

TYRÈNE.

Qu'une faible apparence abuse ta raison !

1220   Tu cherches ta santé dans le même poison,

Tu cherches ton salut dedans le précipice,

Tu cherches du repos au milieu du supplice,

Et par un sort étrange et rempli de rigueur

Tu caresses le bras qui te perce le cour.

1225   Celle que ta frayeur appelle à ta défense

Est celle qui te flatte, et celle qui t'offense,

Rodope est l'ennemi qui demande ton sang,

Et la mort t'attendait sur les bords de l'étang.

DAPHNÉ.

Hé ! Dieux que me dis-tu ? D'où procède sa haine ?

1230   Elle a sans doute appris.

TYRÈNE.

Quoi Daphné ?

DAPHNÉ.

  Rien Tyrène.

Mais dois-je croire en fin ce funeste rapport ?

TYRÈNE.

Voudrais-je la blâmer et l'accuser à tort ?

Elle dont la faveur sans peine poursuivie

M'élève jusqu'au point de donner de l'envie.

1235   Crois donc que sa fureur te destine au trépas,

Et que pour t'immoler elle a choisi mon bras ;

Mais qu'elle est aveuglée et prompte à se méprendre

D'employer à ta mort ce qui t'en doit défendre.

Je fais gloire Daphné de sauver mon vainqueur,

1240   Et de garder la vie à qui m'ôte le cour.

DAPHNÉ.

Ici l'étonnement égale mon martyre,

Que dirai-je, Tyrène, où j'en ai tant à dire ?

Mais plutôt quel endroit s'offrira désormais

Pour garder sûrement le bien que tu me fais ?

1245   Où pourrai-je éviter le coup de ma ruine ?

SCÈNE IV.
Scamandre, Philante, Daphné, Tyrène.

SCAMANDRE.

En vain de tous côtés j'ai recherché Nérine,

Je ne la trouve point, Dieux que je suis gêné.

PHILANTE.

Mais peut-être Nérine a tout su de Daphné.

SCAMANDRE.

Amour fais voir ici que ton soin nous regarde,

1250   Montre que tes sujets ont un Dieu qui les garde,

Conserve-nous le bien que tu nous as donné,

Et montre Alcimédon seulement à Daphné.

PHILANTE.

Ne l'aperçois-tu pas, Tyrène est avec elle.

TYRÈNE.

Où veux-tu donc aller ?

DAPHNÉ.

Nérine m'est fidèle.

PHILANTE.

1255   N'en es-tu point jaloux ?

SCAMANDRE.

  Philante apprends de moi

Que le monde n'a rien d'assuré que sa foi.

Tâchons de les ouïr, et tu diras sans feindre

Que si Tyrène l'aime il est beaucoup à plaindre.

DAPHNÉ.

Conduis-moi chez Nérine, elle m'aime,

TYRÈNE.

Allons-y.

1260   La main qui te défend te doit conduire aussi.

SCAMANDRE.

Écoutons.

DAPHNÉ.

Que rendrai-je à tant de bons offices ?

Quel assez digne prix suivra tant de services ?

TYRÈNE.

Si tu veux de mes soins me donner quelque prix,

Fais-moi voir seulement la fin de tes mépris.

DAPHNÉ.

1265   Reçois avec ma main l'assurance certaine

Que jamais mon dédain ne causera ta peine.

SCAMANDRE.

Reçois avec ma main, dieux qu'est-ce que je vois ?

Elle donne sa main et peut-être sa foi ;

Mais dois-je le souffrir et contre tant d'atteintes

1270   Opposer seulement des larmes et des plaintes ?

Non, non, mais où sont-ils ? Ô parjure trop clair !

L'ingrate a disparu de même qu'un éclair,

Et malgré ma constance et mon amour extrême

Son esprit trop léger rend son corps tout de même,

1275   Ou pour en mieux parler dans mes justes transports

Le vice de l'esprit passe jusqu'à son corps.

PHILANTE.

Est-ce là, cher ami, cette rare merveille

Dont la fidélité n'eût jamais de pareille ?

SCAMANDRE.

Non, non, de mes plaisirs un démon envieux

1280   A pris pour me gêner et sa vois et ses yeux ;

Mais que veux-je te dire, et que viens-je d'entendre ?

Je me flatte insensé.

PHILANTE.

Je le pense Scamandre,

Et si tous les Démons avaient autant d'appas,

L'enfer à mon avis ne me déplairait pas.

SCAMANDRE.

1285   À peine ai-je vu naître un bien incomparable

Que sa soudaine fin m'a rendu misérable,

Hé Dieux qu'une faveur est sujette à changer

Alors qu'elle dépend de ce sexe léger !

L'ingrate ne reçut de mon amour extrême

1290   Qu'une image d'amour, et non pas l'amour même,

Quelques voux enflammés qu'on ait faits chaque jour

Un amour qui finit ne fut jamais amour.

Enfin ce cour léger plus que son front n'est grave

Me traite maintenant ainsi qu'un vieil esclave,

1295   Qu'on voudrait voir fuir, et qui ne le peut pas,

Pour ce que ses langueurs s'opposent à ses pas.

Te joindras-tu volage avec les destinées

Pour éteindre en un jour un feu de dix années ?

Et malgré des ennuis si longs et si cuisants

1300   M'ôteras-tu le prix d'un travail de dix ans ?

Ainsi belle inhumaine, orgueilleuse, cruelle,

Je te perdis constante, et te trouve infidèle ;

Mais puisque l'inconstance est jointe à tes appas,

Il m'eût été plus doux de ne te trouver pas.

1305   Je te perdis constante, et j'en fus au martyre,

Je te trouve infidèle, et mon sort en est pire ;

Ainsi tu m'es cruelle, et tu me mets aux fers

Alors que je te trouve, et lorsque je te perds.

PHILANTE.

Que fais-tu ? Que dis-tu ? De quoi te plains-tu d'elle ?

1310   Voir changer une fille est-ce chose nouvelle ?

Hé bien l'on t'a quitté, quitte pour te venger,

Ce mal est-il si grand qu'il te doive affliger ?

SCAMANDRE.

Si ce mal est si grand, ha Philante, ma bouche

Ne te saurait montrer la douleur qui me touche,

1315   Mais tu la verras mieux dedans ce cour ouvert

Quand ma main et ce fer te l'auront découvert.

PHILANTE.

Je l'ai pour te servir, et non pas pour te nuire.

SCAMANDRE.

Peut-il mieux me servir qu'en m'ôtant de martyre ?

PHILANTE.

Ne te montre point faible en cette extrémité,

1320   Mais tire ton secours de sa déloyauté.

SCAMANDRE.

Son inconstance éteint le feu qui me consume,

Mais sa beauté plus forte aussitôt le rallume ;

Enfin elle me quitte, et pourtant sa beauté

Me touche beaucoup plus que sa déloyauté.

1325   Que l'Empire d'amour est rempli d'injustice

Lorsqu'une fille change elle y commet un vice,

Elle se rend coupable, et toutefois l'amant

Qui n'a pas fait le mal en a le châtiment.

PHILANTE.

Dis plutôt que l'amour est la même Justice,

1330   Et qu'il sait à l'offense égaler le supplice,

Ne fais-tu pas un crime en adorant des yeux

Qu'une infidélité te doit rendre odieux ?

Ne fais-tu pas un crime indigne de sa grâce

Quand tu veux l'adorer en une seule place ?

1335   Il est Dieu cet Amour, et comme tous les Dieux

Il veut que sans réserve on l'adore en tous lieux,

Qu'on le craigne en Philis ainsi qu'en Arténice,

Qu'on le suive en Rodope aussi bien qu'en Phénice,

On l'éprouve autrement superbe et rigoureux,

1340   Et par notre constance il nous rend malheureux.

Quitte donc cher ami cette vaine constance

Qui donne tant de maux et si peu d'assistance,

Et crois que la raison permet le changement :

Lors que nous le suivons pour notre allègement.

1345   Souffre qu'un feu plus doux échauffe sa belle âme,

Et tu triompheras de ta première flamme :

Je t'ai dit mille fois qu'on apprend chaque jour

Qu'une flamme éteint l'autre en matière d'amour.

Vois Rodope, poursuis, ses mains te sont ouvertes

1350   Et l'excès de son bien réparera tes pertes ;

Les biens à mon avis et les possessions

Sont un puissant remède à nos afflictions.

Mais elle vient ici.

SCÈNE V.
Rodope, Scamandre, Philante.

Rodope doit sortir avec un valet à qui elle parle.

RODOPE.

Va, cours après Tyrène,

Il est devers l'étang.

SCAMANDRE.

Que je me trouve en peine.

RODOPE.

1355   Dis-lui qu'il s'en revienne, et qu'il n'achève pas,

Il sait bien ce que c'est, n'épargne point tes pas.

Que le remords est prompt à succéder au crime !

Et qu'il porte en mon cour un tourment légitime !

PHILANTE.

À Dieu, va-t-en la voir.

SCAMANDRE.

Elle m'a vu, bons Dieux !

1360   Rends le calme à ton front, et rassure tes yeux.

RODOPE.

À son funeste aspect je tremble, je me trouble ;

J'ignore si ma haine ou mon amour redouble,

Je l'aime, je le hais, ce lâche, ce brutal,

Et je ne sais si je veux ou son bien ou son mal.

SCAMANDRE.

1365   Plus comblé de vos biens, que rempli de mérites,

Je donne à vos désirs mes voux et mes visites,

Ne trouvant rien en moi d'aimable ni de doux

Que l'honneur seulement d'être chéri de vous.

Vous avez adouci ma fortune cruelle,

1370   Je reçois de vos mains les biens qu'on reçoit d'elle,

Et pour tant de faveurs qui m'imposent des lois

Il faut donner le cour, et retenir la voix.

RODOPE.

Et toutefois, ingrat, tu fais voir le contraire,

Tu parles en ami, tu fais en adversaire ;

1375   Et sans appréhender ma haine et ma rigueur,

Tu me donnes ta voix, et tu retiens ton cour.

SCAMANDRE.

Hé Dieux que dites-vous ?

RODOPE.

Ce que je dis infâme !

Phénice est donc ta sour ?

SCAMANDRE.

Vous le savez, Madame.

RODOPE.

Oui traître je le sais.

SCAMANDRE.

Que mon malheur est grand !

1380   À peine plains-je un mal qu'un autre me surprend.

RODOPE.

Daphné n'est pas ton cour, ce n'est pas la Déesse

Qui reçoit ton encens, qui finit ta tristesse,

Tu n'es pas son amant.

SCAMANDRE.

Je ne sais qui je suis

Dans ce dédale obscur de peines et d'ennuis,

RODOPE.

1385   Tu l'adores toujours comme elle persévère,

Et sous ces chastes noms, et de sour et de frère,

On a trouvé l'amour plus doux et plus charmant,

Que sous ces noms lascifs de maîtresse et d'amant.

SCAMANDRE.

Oui je suis son amant, et je ne dois plus feindre

1390   Puisque dans mes malheurs je n'ai plus rien à craindre :

Je l'aime, je la sers depuis mon premier jour,

Et le feu qui m'anime est celui de l'amour.

Je l'adore par tout inconstante, ou fidèle,

Je fais état des maux alors qu'ils viennent d'elle,

1395   Et comme je naquis pour adorer ses yeux,

J'aurai même en mourant ce dessein glorieux ;

Mais ce cruel amour qui demande mes larmes

Est plutôt un destin qu'un effet de ses charmes.

Voulez-vous donc Madame en vain lui résister ?

1400   Et si c'est un destin, croyez-vous le dompter ?

Non, non, si des malheurs aussi vieux que moi-même

Font une vaine guerre à mon amour extrême,

Il ne doit plus céder qu'à l'invincible effort

Que ce cour malheureux recevra de la mort.

RODOPE, seule.

1405   Arrête, arrête, ingrat. Mais hélas il me laisse,

Et mon cour aveuglé suit celui qui le blesse,

Reviens cruel, reviens contenter ta rigueur,

Et m'emporte la vie aussi bien que le cour.

Reviens Alcimédon, excuse ma colère ;

1410   Puisqu'elle vient d'amour, elle devrait te plaire,

Le courroux d'une amante à peine dure un jour,

Et venant de l'amour, c'est un signe d'amour.

Aime ailleurs, feins pour moi, j'arrêterai mes larmes,

La feinte qui nous flatte a même quelques charmes ;

1415   Mais de quelles erreurs ai-je l'esprit atteint ?

Guérit-on d'un vrai mal par un remède feint ?

Et peut-on sans miracle en pareille aventure

Éteindre de vrais feux par des eaux en peinture ?

Triste et cruel amour adoucis ton effort,

1420   Ou bien change tes traits avec ceux de la mort,

Et pour guérir ce cour où ta force préside

Ne sois plus mon tyran, ou sois mon homicide.

Mais je l'implore en vain après tant de travaux,

Ainsi qu'il est aveugle il est sourd à mes maux,

1425   Et ce tyran des cours est bien plus redoutable

Que toute sa faveur ne nous est profitable,

Cependant je l'implore, et ce cour insensé

Appelle à son secours celui qui l'a blessé,

Non, non, j'ai le pouvoir de rompre mon servage,

1430   Toute ma guérison dépend de mon courage,

Et bien qu'amour me traite en superbe vainqueur ;

Un coup de désespoir l'ôtera de mon cour.

Scamandre, aime Daphné ; mais que dis-je, cruelle ;

Peut-être que sa mort m'a rendu criminelle !

1435   Il me semble déjà que son ombre sans corps

Pour rompre mon repos quitte celui des morts.

SCÈNE VI.
Tyrène, Rodope.

TYRÈNE.

Rodope parle seule, ha quelle extravagance !

Mais il faut l'écouter devant que je m'avance,

Lors que l'on parle ainsi l'esprit est bien gêné.

RODOPE.

1440   Dieux détournez le coup qui menace Daphné.

Et si par mon amour je me rends misérable

Ne souffrez pas grands Dieux qu'il me rende coupable.

TYRÈNE.

Ô d'un mauvais dessein heureux et doux effet ?

Rodope se repent.

RODOPE.

Tyrène qu'as-tu fait ?

TYRÈNE.

1445   Votre commandement, elle est morte, Madame.

RODOPE.

Tyrène qu'as-tu fait ? Ô malheureuse femme ?

Ne pouvais-tu juger que ce commandement

N'était rien qu'un effet d'un premier mouvement ?

Ne pouvais-tu juger qu'un remords trop sévère

1450   Succéderait bientôt à ma prompte colère ?

Et que j'aurais horreur de cette extrémité

Où l'aveugle fureur a mon esprit porté ?

TYRÈNE.

Je l'ai prévu Madame, Et Daphné n'est pas morte.

RODOPE.

Que le plaisir est grand que ton discours m'apporte !

1455   Tu ne m'as pu combler d'un vrai contentement

Qu'en te montrant rebelle à mon commandement.

En quels lieux est Daphné ?

TYRÈNE.

Chez Nérine.

RODOPE.

Sait-elle

Combien en son endroit je me rendis cruelle ?

TYRÈNE.

Je sais ce qu'il faut dire et ce qu'il faut celer,

1460   Et je n'ai pas jugé qu'il en fallût parler.

RODOPE.

Que je sens d'un grand faix mon âme soulagée.

Tu m'as en même temps par deux fois obligée,

Mais puisque ta pensée a si bien réussi,

Va-t-en dire à Daphné qu'elle revienne ici.

1465   Le remords a rompu tous mes desseins tragiques,

Va vite, j'aperçois l'un de mes domestiques,

Tracine, que veux-tu ?

SCÈNE VII.
Tracine, Rodope.

TRACINE.

Je vous viens assurer

Que la force d'un Dieu ne l'en peut retirer.

RODOPE.

De qui veux-tu parler ?

TRACINE.

Vous m'avez fait entendre

1470   Que vous aviez reçu des mépris de Scamandre.

RODOPE.

Hé bien ?

TRACINE.

Vous m'avez dit qu'un outrage si fort

Vous donnait des désirs qui regardent sa mort.

Pour moi qui n'ai pour vous qu'un courage fidèle,

Et qui vous sert bien moins par devoir que par zèle,

1475   Je viens de pratiquer des amis assurés

Qui le mettront bientôt où vous le désirez.

Ils l'attendront ce soir dans ce petit bocage

Qu'en allant chez Nérine il trouve à son passage.

RODOPE.

Tracine, que dis-tu, de quoi m'as-tu parlé ?

1480   Leur as-tu dit mon nom ?

TRACINE.

  C'est ce que j'ai celé,

Mais j'ai dit seulement que Dame outragée

Voulait être aujourd'hui par leur aide vengée,

Et ces esprits touchés par l'attente d'un don

M'ont plutôt demandé votre or que votre nom.

RODOPE.

1485   T'avais-je commandé cette indigne vengeance ?

Tu me donnes la mort au lieu d'une allégeance,

Tâche à les prévenir, inhumain cours après,

D'un si mauvais dessein va rompre les apprêts.

TRACINE.

Mais, Madame.

RODOPE.

Va vite, il faut que je te suive.

1490   Empêche pour ton bien qu'un désastre m'arrive,

Et crois qu'en ce sujet de désordre et d'effroi

Le coup qui l'atteindra rejaillira sur toi.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Nérine, Daphné.

NÉRINE.

Phénice, j'aurais peine à croire cette histoire,

Si ton étonnement ne me la faisait croire.

DAPHNÉ.

1495   Après tant d'accidents laisse-moi respirer,

Ou bien plutôt, mon cour, laisse-moi soupirer.

Et par l'extrême bien dont me comble Tyrène,

Juge ici du loyer que je dois à sa peine.

Et quoi sans être ingrate et mériter la mort

1500   Dont il vient d'affranchir mon misérable sort.

Nérine mon appui, Nérine que j'embrasse,

Lui pourrais-je en mon cour refuser une place ?

Non, non, quand mes dédains lui fermeraient ce cour,

Son bienfait l'ouvrirait, et s'en rendrait vainqueur.

1505   Nérine, les bienfaits ont une force étrange,

Par eux on s'amollit, par eux l'esprit se change,

Ils peuvent triompher des plus fortes rigueurs,

Et les bienfaits en fin sont les clefs de nos cours.

NÉRINE.

Je ne vous comprends point, il semble à vous entendre

1510   Que Tyrène ait le bien que possédait Scamandre.

DAPHNÉ.

Mais quittons ce bocage, allons enfin chez vous.

Déjà l'obscurité s'avance devers nous.

Le Soleil de plus près se mire dedans l'onde,

Sa clarté se dérobe aux yeux de tout le monde,

1515   Et cet astre réglé par les lois du destin

Me donne un triste soir après un beau matin.

NÉRINE.

Console-toi mon cour, les mêmes destinées

Après de tristes nuits sont des belles journées.

DAPHNÉ.

Hélas !

NÉRINE.

Que peux-tu craindre après cet accident

1520   Où le Ciel t'a montré son amour évident ?

Daphné, le même Dieu qui nous veut faire naître,

Est curieux aussi de conserver notre être.

Si comme les plus hauts, les plus bas des humains,

Tâchent à protéger l'ouvrage de leurs mains,

1525   Si même par l'instinct dont l'animal abonde

Il conserve et défend ce qu'il a mis au monde,

Penses-tu que ce Dieu qu'on implore au besoin,

Ait formé les mortels pour en perdre le soin ?

Non, non, sa providence est toujours sans pareille.

DAPHNÉ.

1530   Mais quelque bruit confus a frappé mon oreille.

SCÈNE II.
Géron, Daphné Nérine, Scamandre.

GÉRON.

Scamandre, il faut mourir.

SCAMANDRE.

Traîtres.

NÉRINE.

Que faites-vous ?

Opposons-nous, Phénice, à de si lâches coups.

GÉRON.

Il n'en peut échapper, il faut, il faut qu'il meure.

DAPHNÉ, prend Scamandre.

Traître enfin je te tiens.

GÉRON.

Donnons ?

NÉRINE.

Hé Dieux !

DAPHNÉ.

Demeure,

1535   Et permets que mon bras par la raison poussé

Venge sur ce cruel mon honneur offensé,

Alors qu'on est touché de quelque injure extrême :

Le plus grand bien consiste à se venger soi-même.

Contente mes désirs, j'en viendrai bien à bout,

1540   Une femme en colère est capable de tout.

GÉRON.

Amis n'est-ce point là cette Dame outragée

Qui veut être aujourd'hui par notre aide vengée ?

SCAMANDRE.

Achève maintenant par cette cruauté

Ce que tu commenças par ta déloyauté,

1545   Ce serait peu Daphné que ton cour fût perfide

Si ton bras inhumain n'était mon homicide,

Par un acte sanglant couronne ta rigueur.

Et rends ton bras coupable aussi bien que ton cour.

DAPHNÉ.

Permettez que ce fer seconde mon courage,

1550   Ma haine et ma fureur m'en apprendront l'usage,

Souffrez que par mon bras, je me puisse alléger,

C'est moi que l'on offense, et je m'en dois venger.

Alors que dans son sang ma main sera plongée

Vous serez satisfaits et je serai vengée ;

1555   Mais enfin si le sort a conclu son trépas

S'il doit ici mourir, qu'importe de quel bras ?

GÉRON.

C'est elle assurément pour qui l'on nous emploie,

Servez-vous du secours que le Ciel vous envoie,

Madame vengez-vous.

NÉRINE.

Que faites-vous Daphné ?

1560   Percez plutôt mon sein que cet infortuné.

GÉRON.

Madame je la tiens, contentez votre envie.

DAPHNÉ, présente l'épée à Scamandre.

Scamandre défends-toi, vends chèrement ta vie,

Si le sort ne veut pas que tu vives heureux,

Meurs pour le moins sans honte en homme généreux.

NÉRINE.

1565   Ô miracle d'amour !

GÉRON.

  Hé Dieux quelle surprise !

SCAMANDRE.

Voici de quoi tromper votre lâche entreprise,

Ce fer injustement destiné contre nous

Est enfin justement employé contre vous.

NÉRINE.

Sois content de leur fuite, et de ton avantage,

1570   Tu dois craindre leur nombre, et non pas leur courage,

Mais dis-nous quel malheur t'a conduit au danger

D'où l'amour de Phénice a su te dégager ?

SCAMANDRE.

Pensant aller chez vous par ce petit bocage

Ces lâches inconnus m'ont surpris au passage,

1575   Et l'orage était prêt à tomber dessus moi

Quand ce jeune Soleil en a chassé l'effroi,

Ainsi chère Phénice en dépit de l'envie,

Ton pouvoir seulement a droit dessus ma vie.

Mais qui croirait enfin ce miracle d'amour

1580   Que qui m'ôte le cour me conserve le jour ?

NÉRINE.

J'approuve en quelque sorte un dessein si barbare

Puisqu'il nous a fait voir une action si rare,

Mais qui croirait Daphné qu'un grand étonnement

Pût laisser à l'esprit un si clair jugement ?

DAPHNÉ.

1585   Le désir violent de sauver ce qu'on aime

Peut plus dessus l'esprit que l'épouvante même.

Mais pour apprendre tout, écoute mon discours,

Et vois comme les Dieux nous prêtent leur secours.

Avant que te trouver auprès de ce bocage

1590   J'ai suivi trois soldats qui tenaient ce langage,

Je ne la connais point, mais il faut l'assister,

L'espérance du gain nous y doit inviter.

Or te voyant surpris par cette troupe infâme

Ce que j'avais ouï s'est remis dans mon âme.

1595   Si bien qu'ayant jugé qu'ils employaient leurs bras

Au secours de quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas,

J'ai feint ce qu'on a vu, quelque Dieu m'a guidée,

Et pour te délivrer les traîtres m'ont aidée,

On voit dans les dangers l'esprit industrieux,

1600   Et la nécessité le rend ingénieux.

NÉRINE.

S'ils eussent fait leur coup, que tu semblais attendre.

DAPHNÉ.

J'eusse mêlé mon sang à celui de Scamandre.

SCAMANDRE.

Ha mon âme ! Ha Daphné ! Sans toutes ces rigueurs

L'amour est satisfait d'un mélange de cours.

SCÈNE III.
Tyrène, Daphné, Scamandre, Nérine.

TYRÈNE.

1605   Quel nouveau déplaisir me jette dans un gouffre !

Scamandre la caresse, et l'ingrate le souffre.

Scamandre c'est assez, je n'en ai que trop vu,

Et vous avez trop pris d'un trésor qui m'est du.

SCAMANDRE.

Qui vous est dû, comment ?

TYRÈNE.

Daphné vous le peut dire.

DAPHNÉ.

1610   Ha mes jours finiront plutôt que mon Martyre.

SCAMANDRE.

Ne vous abusez point, Tyrène elle est à moi.

TYRÈNE.

Ne te fais point de tort, Scamandre j'ai sa foi,

Parlez, parlez Daphné.

DAPHNÉ.

Tyrène je confesse

Que je vous ai donné ma main et ma promesse.

TYRÈNE.

1615   Et bien que dites-vous ?

DAPHNÉ.

  Mais en cette rigueur

Je ne vous ai donné ni ma foi ni mon cour.

J'adore néanmoins la main qui m'a sauvée

J'aurai toujours au cour ton image gravée,

Et sans rien te cacher de mon ressentiment

1620   Je t'aime en défenseur, et non pas en amant.

Ne te rendrai-je pas un assez beau salaire

Quand je t'adorerai comme un Dieu tutélaire ?

Et ne seras-tu pas pleinement satisfait

Lorsque avec de l'encens, je paierai ton bienfait ?

TYRÈNE.

1625   Une âme de désirs et d'amour enflammée

Ne se contente pas avec de la fumée.

NÉRINE.

Quel sujet avez-vous de vous plaindre en ces lieux

Si l'on vous veut traiter comme on traite les Dieux ?

Ne lui conteste plus, que prétends-tu Tyrène ?

1630   Au lieu de son amour veux-tu gagner sa haine ?

Et n'as-tu pas appris ce précepte en aimant

Qu'un véritable Amour doit naître librement ?

Nous contraindre d'aimer c'est causer un divorce,

L'amour n'est pas un bien qui se gagne par force.

TYRÈNE.

1635   Je l'ai bien acheté, la sauvant du trépas.

NÉRINE.

Crois que l'amour se donne, et ne s'achète pas.

TYRÈNE.

Nérine il me suffit si la raison m'en prive

Ce fer la peut ôter à tout homme qui vive.

DAPHNÉ.

Armez-vous contre moi cachez dans le tombeau

1640   Ce malheureux sujet d'un désordre nouveau,

Pour être à deux amants dont je suis poursuivie

Si Scamandre a mon cour, Tyrène prends ma vie.

Et si je fus le but de vos douces erreurs

Que je sois aujourd'hui celui de vos fureurs.

SCAMANDRE.

1645   Ne me tiens point Nérine.

SCÈNE IV.
Rodope, Tracine, Daphné, Scamandre, Nérine, Tyrène.

RODOPE.

  Arrête-toi Tyrène.

TRACINE.

Ce n'est pas lui, Madame.

DAPHNÉ.

Ha voici l'inhumaine.

RODOPE.

D'où viennent ces discords qui s'élèvent entre eux ?    [7]

NÉRINE.

Voici de tant de maux le sujet malheureux.

RODOPE.

Vous l'aimez donc Tyrène.

TYRÈNE.

Oui, Madame, je l'aime,

1650   Un feu comme le mien se montre de lui-même,

Et l'on me voit ici justement disputer

La foi qu'on m'a donnée et qu'on me veut ôter.

RODOPE, à Scamandre.

Si Tyrène a sa foi, pourquoi perds-tu ta peine

Dans le lâche dessein d'une poursuite vaine ?

1655   Tu peux trouver ailleurs pour ton allègement

Avec moins de travail plus de contentement,

Tu sais de qui je parle, et tu sais bien encore

Combien on te chérit et combien on t'adore,

Si pour plaire à tes yeux on a manqué d'appas,

1660   La foi que l'on te donne on ne te l'ôte pas,

Si l'on ne peut t'offrir une amante plus belle,

L'on t'offre pour le moins une âme plus fidèle ;

Et tu m'accorderas que sa fidélité

Surpasse en sa valeur l'inconstante beauté.

SCAMANDRE.

1665   Ne vous efforcez point d'étouffer cette flamme,

Qui doit être immortelle aussi bien que notre âme ;

L'amour joignit nos cours même dans le berceau,

Et le même lien les doit joindre au tombeau.

Ne pensez pas pourtant qu'un si libre langage

1670   Sois de quelque mépris le triste témoignage,

Je prise les honneurs qui me sont étalés,

J'honore la beauté de qui vous me parlez,

Et si je n'ai pour elle un cour assez fidèle,

Madame j'ai du sang à répandre pour elle :

1675   Mais si j'abandonnais cette jeune beauté

Pourrait-on s'assurer de ma fidélité ?

Celui qu'un premier change a pu rendre coupable

D'un second changement est d'autant plus capable.

L'amour nous assembla pour les maux et les biens,

1680   La mort nous sépara sans rompre nos liens,

Et si malgré la mort nous sommes joints ensemble

Pensez-vous désunir ce qu'un destin assemble ?

Percez plutôt ce corps abattu de langueur,

Et vous aurez mon sang si vous n'avez mon cour.

RODOPE.

1685   À quoi me résoudrai-je avec tant de faiblesse ?

Leur amitié me touche, et la mienne me blesse.

DAPHNÉ.

S'il vous souvient encor de vos premiers discours,

Vous devez à mes maux du soin et du secours,

Si jamais, disiez-vous, Alcimédon se trouve    [8]

1690   Tu verras de mes soins une fidèle preuve,

Il est trouvé, Madame, et vous devez juger

À quoi votre parole a pu vous obliger.

Vous deviez le remettre en mon obéissance

S'il eût été captif sous une autre puissance,

1695   Cependant votre soin le force à me quitter,

Et nie l'ayant donné vous voulez me l'ôter.

RODOPE.

Pourrais-je mieux cacher la grandeur de mon crime

Qu'en donnant à sa peine un secours légitime ?

Et puis-je me punir plus rigoureusement

1700   Qu'en me privant d'un bien que j'aime uniquement ?

Il le faut je le dois.

SCÈNE V.
Philante, Rodope, Daphné, Scamandre, Nérine, Tyrène.

PHILANTE.

Je te cherche Scamandre.

Je te cherche Daphné.

DAPHNÉ.

Que viens-tu nous apprendre ?

Nous n'avons pas tari la source de nos pleurs,

En devons-nous encore à de nouveaux malheurs ?

PHILANTE.

1705   Bannissez loin de vous une crainte si vaine,

Un triomphe d'Amour succède à votre peine.

Vos pères sont venus.

SCAMANDRE.

Nos Pères.

TYRÈNE.

Malheureux.

PHILANTE.

Et vos contentements sont venus avec eux,

Le Roi même travaille à vous tirer des gênes,

1710   Et ses Royales mains vous font de douces chaînes.

RODOPE.

Par un petit récit de cet événement

Fais-nous prendre une part de leur contentement.

PHILANTE.

Le Roi se promenait sur ce plaisant rivage

D'où l'on voit sans frayeur naître et mourir l'orage,

1715   Lorsqu'un vaisseau poussé par un vent furieux

Est venu contre un banc se briser à ses yeux,

Mais dedans son malheur il eut cet avantage

De saluer un Prince aussitôt qu'un rivage,

Ceux qu'il avait portés furent jetés au bord,

1720   Où le Roi les reçut et s'enquit de leur sort.

Deux vieillards étonnés autant que vénérables

Parlèrent les premiers comme les plus notables ;

Tout le monde accourut, et le moins curieux

Leur prêta tout ensemble et l'oreille et les yeux,

1725   L'on sut que la Candie est leur natale terre,

Et que leur exercice est celui de la guerre.

Alors le moins troublé de ces sages vieillards

De la belle Daphné raconta les hasards ;

Dit qu'il était son Père, et qu'enfin sa famille

1730   Pouvait en sûreté posséder cette fille.

L'autre moins consolé montra plus de douleurs,

Et son courage seul retint ces tristes pleurs.

Hélas, dit-il alors, les fières destinées

Me font chercher l'appui de mes vieilles années,

1735   Et cette feinte mort qui conserve Daphné,

Me fait perdre en effet un fils infortuné.

Lorsqu'il eût dit ton nom, je parle, l'on m'écoute

Plus je voulais parler plus on était en doute,

Le Roi même ravi par ces événements

1740   S'imaginait ouïr un récit de Romans,

Mais par lui-même enfin l'assistance étonnée

Vit arrêter le noud d'un si juste Hyménée,

Ce gentilhomme et moi nous venons de sa part,

Vous annoncer le bien que le Ciel vous départ.

RODOPE.

1745   Jouissez, chers amants, des voluptés du calme,

Joignez à votre Myrte une agréable palme,

Je cède sans regret, et de ma volonté,

Ce qu'un autre rendrait à la nécessité,

Je t'aime toutefois, et cette pure flamme

1750   Au-delà du tombeau sera jointe à mon âme.

Mais comme cet objet de ton contentement

Cesse d'aimer en sour pour t'aimer en amant,

Je cesse, Alcimédon, par un effet contraire

De t'aimer en Amant pour te chérir en frère,

1755   Et je te veux donner le loyer de ta foi

Devant que ton Amour le reçoive du Roi.

SCAMANDRE.

Qu'avons-nous entendu ? Phénice dois-je croire

Qu'à tant de déplaisirs succède tant de gloire ?

Ha ! Madame, nos biens sont d'autant plus certains,

1760   Que pour les appuyer vous nous prêtez les mains.

RODOPE.

Puissiez-vous les trouver aussi remplis de charmes

Que leur possession vous a coûté de larmes.

NÉRINE.

Tyrène il faut céder, et te rendre à ton tour,

Puisque un Roi prend ici le parti de l'amour.

TYRÈNE.

1765   Je n'ai jamais brûlé d'une amour obstinée,

Et le vouloir du Roi m'est une destinée

PHILANTE.

Venez prendre des mains d'un Prince glorieux

Le plus sacré lien qui nous vienne des Cieux ;

Votre sort est si beau, tant d'éclat l'environne

1770   Qu'il mérite aujourd'hui qu'un grand Roi le couronne.

 


Fin du texte

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 18. novembre 1634. Signé par le Roi en son Conseil, DE MONSSEAUX : Il est permis à Pierre de Ryer, de faire imprimer par tel imprimeur qu'il voudra un livre de sa composition, intitulé "Alcimédon Tragi-comédie", en telle forme et caractère qu'il avisera bon être, et ce durant le temps de six ans, à commencer du jour que ledit Livre sera achever d'imprimer : Et défenses sont faites à tous Libraires et Imprimeurs, de contrefaire ledit Livre, ni en vendre ou distribuer d'autres, que ceux dudit du Ryer, ou de ceux qui auront droit de lui durant ledit temps, à peine de cinq cent livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous dépens, dommages et intérêts.

Et ledit du Ryer a cédé et transporté le susdit privilège à Antoine de Sommaville Marchand Libraire à Paris, pour en jouir par lui le temps y porté, ainsi qu'il appert par l'accord fait entre eux.

Achevé d'imprimer le vingt-huitième Décembre mil six cent trente quatre.

 


[1] Dans le vers suivant, il semblerait bien qu'il faille lire "pâles d'ennui" et non "pailles d'ennui".

[2] Dans le vers suivant il y avait que j'aimais, plus en conformité avec la rime suivante.

[3] Le locuteur désigné ci-dessous est Scamandre, mais il s'agit évidemment de Nérine.

[4] Cocyte : ruisseau d'Epire aux eaux noires, considéré comme un des fleuves de l'Enfer.

[5] Dans le vers suivant il y avait "que je t'aimois", plus en conformité avec la rime précédente.

[6] Dans le vers suivant, il y avait « se treuve », plus en conformité avec la rime suivante.

[7] Discord : désunion, dispute , querelle. Il est vieux et hors d'usage. [F]

[8] Dans le vers suivant, il y avait « se treuve », plus en conformité avec la rime suivante.

 

Introduction  | Nouveautes du site  | Contact  | © 2007-2013 Théâtre Classique|

Début
1.11.21.32.12.2
2.32.42.52.63.1
3.23.33.44.14.2
4.34.44.54.64.7
5.15.25.35.45.5
Fin du texte