LE PROFESSEUR DE DÉCLAMATION

PRÉFACE MONOLOGUE

1881.

M. GUSTAVE GOETSCHY


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:30.


ACTEURS

LE PROFESSEUR DE DÉCLAMATION.


PROFESSEUR DE DECLAMATION

Un salon. Grande table au centre sur laquelle sont posés des albums des volumes, des brochures, etc., une carafe et un verre d'eau. À droite et à gauche, meubles et sièges de salon.

UN PROFESSEUR DE DÉCLAMATION.

Au lever de rideau, LE PROFESSEUR est assis devant la table et feuillette fiévreusement quelques pages volantes qu'il tient à la main. - Il demeure quelques instants sans parler, puis se lève avec une majestueuse lenteur, vient se placer devant la rampe et fait les saluts d'usage. - Il est ou tenue de soirée, cravate et gants blancs. Ton solennel et pédantesque. - Tête et voix de prud'homme.

Mesdames et Messieurs,

Le maître de ce logis m'a confié une tâche importante et glorieuse. Il m'a permis, sur mes sollicitations pressantes, de venir au début de cette soirée de famille consacrée tout entière au culte de Thalie et de Melpomène les muses divines du théâtre, vous inculquer, en quelques mots et dans le court espace de temps que m'a sévèrement mesuré un régisseur aimable mais inflexible, les préceptes les plus élémentaires et les plus indispensables de la déctamation.

Je viens donc solliciter votre bienveillante attention, et sans plus long préambule je commence :

Il retourne à la table; se verse un verre d'eau, boit, tousse, se mouche, semble se recueillir et s'exprime ainsi :

Mesdames, Messieurs,

La Fontaine, qui fut un mauvais père mais un incomparable fabuliste, a dit quelque part que la vie était une comédie en cent actes divers après lui Balzac a donné à toute la série de ses admirables études sur la société moderne le nom de Comédie Humaine. Le monde en effet n'est qu'une vaste scène sur laquelle chacun de nous est appelé à jouer, avec plus ou moins de succès, le rôle que l'aveugle hasard lui a dévolu... Nous naissons donc tous comédiens, et notre premier pas se fait sur les planches de la vie...

Dans ce chaos d'un monde séducteur  [ 1 Citation de L'art d'aimer de Pierre-Joseph Bernard (1710-1773).]

Tout est spectacle et chacun est acteur.

Il boit.

Si du général nous descendons au particulier, nous voyons qu'à coté de l'homme comédien de nature, il y a l'homme comédien de profession. L'étude du premier ressort de la médecine et de la philosophie, celle du second appartient à la science de la déclamation.

Le comédien de profession est plus communément connu sous le nom d'acteur... du latin actere, actum, d'où l'on fait acte, action ; il est de tous les âges et de l'un et l'autre sexe : celui de l'autre s'appelle actrice... Sa mission est de traduire par la parole, le geste et la physionomie, les sentiments et les passions que l'auteur dramatique prête à ses personnages... Il faut donc qu'il puisse être tour à tour tendre, cruel, emporté, violent, passionné, calmé, menaçant, doux, terrible, caressant, séduisant, sombre, fatal, joyeux, mélancolique, noble, grandiose, sublime, idéal, avili, corrompu, dégradé, ignoble, abject et repoussant... Aussi ne suffit-il pas pour être acteur d'avoir: reçu en partage les dons naturels les plus heureux, il faut encore les avoir développés par une étude assidue et constante de son art. Ce qui fait qu'on peut dire: Qu'on nait comédien mais qu'on devient acteur... Homo nascitur hitrio, fit actor...

Il se mouche bruyamment.

L'acteur est le plus souvent poussé vers le théâtre par une irrésistible vocation. Voilà pourquoi il se recrute dans toutes les professions... Il peut naître sur les marches d'un trône comme sous le plus humble des chaumes... Néron était empereur... Shakespeare était braconnier.... Molière était tapissier... Vavasseur est marchand de parapluies... Moi-même... sans l'ardente passion qui m'a jeté dans les bras de Melpomène... je serais sans doute comme mon père, un vieux brave gardien d'un monument... en province... Je coulerais de paisibles jours dans ma ville natale... Et j'émargerais huit cents francs d'appointements au budget de ma municipalité...

L'acteur est généralement sensible, affable, modeste, exempt de jalousie... particulièrement bienveillant pour tous ceux de sa profession.

Voix naturelle.

Il y a des exceptions pourtant.... qui ne confirment... que trop... la règle... Ainsi moi... je suis une victime des exceptions... Je ne voudrais médire de personne... mais si j'ai dû jadis quitter l'Odéon, c'est que Monsieur Ligier se refusait obstinément à me céder aucun de ses rôles... et je partagerais depuis longtemps avec Monsieur Got l'honneur d'être doyen de la Comédie-Française sans les basses intrigues qui m'ont de tout temps empêché d'y entrer... Enfin ne récriminons pas.

Il reprend la voix de professeur.

L'acteur, disais-je, a mission d'exprimer par la voix, le geste, et l'expression du visage, les sentiments que l'auteur a mis en action... J'aurai donc à vous entretenir successivement de la voix, du maintien, du geste, de la physionomie.

La voix d'abord.

Qu'est-ce que la voix ? La voix c'est un son qui sort de la bouche. Qu'est-ce que la bouche ? C'est ce plus ou moins vaste orifice que nous possédons entre le nez et le menton. - La bouche se compose des lèvres... des gencives.... du palais... et des dents... plus ou moins... Elle correspond à divers organes par lesquels le son est formé propagé, développé, transmis... Ces organes sont : les poumons... la glotte, l'épiglotte, le larynx, la trachée artère (que j'appellerai le corridor de la bouche) l'oesophage, la luette, - improprement dite l'alouette - et enfin la langue, en latin lingue, linguae....

Ces différents organes la langue particulièrement acquièrent par une gymnastique constante et un exercice continu, une flexibilité, une élasticité, une mobilité, et une solidité incomparables... C'est ainsi qu'on a vu des femmes ne pas s'interrompre de causer du matin au soir, recommencer le lendemain dès l'aube... et continuer ainsi jusque dans l'âge le plus avancé...

La bouche, suivant qu'elle s'ouvre peu ou beaucoup, diminue ou augmente les sons, les rend aigus ou graves... Il faut, pour former un son grave, plus d'air que pour émettre un son aigu... C'est pour cela que les instruments d'accompagnement dont la fonction est d'escorter, d'envelopper et de soutenir par des notes graves la mélodie du chant sont plus volumineux que les instruments spécialement dits chantants. Dans l'orchestre le fifre est à la contrebasse, ce que dans la nature le brin d'herbe est au chêne superbe. Voilà pourquoi les enfants ont une voix de soprano et pourquoi l'on interdit rigoureusement aux constitutions, délicates - en général et aux jeunes filles en particulier - l'usage de l'ophicléide et des saxhorns en cuivre.

Ainsi je veux former un son grave. J'ai soin d'aspirer en respirant une notable quantité d'air que j'expire aussitôt...

Âââh....ââââh ! ââââh...

Vous voyez... J'ouvre la bouche grande... et je pousse ferme... je ne crains pas de pousser.

Un son aigu maintenant... Ici peu d'air... La bouche fermée en allongeant les lèvres...

Uuuuh... Uuuuh... Uuuuh.

J'alterne.

Ââââh... uuuh ! ââââh... uuuh!

La voix doit toujours sortir de la poitrine... Ceux qui croient produire plus d'effet en la faisant sortir de l'abdomen, en la comprimant avec la gorge, ou en la faisant passer par le nez suivent une mauvaise voie.

À une dame.

Tenez, madame, si vous daigniez venir appliquer votre oreille aux parois de mon dos... Vous verriez de suite... Vous n'osez pas... Ne rougissez pas, Madame, ne rougissez pas. Cette réserve fait votre éloge. Alors je continue...

Il est important de bien régler la respiration... Ne pas respirer, par exemple, entre les syllabes d'un mot... Ne pas risquer non plus de s'étrangler en respirant à de trop longs intervalles... Il faut aussi faire bon usage de sa salive, la dispenser sagement et ne pas demander à la glande tyroïde qui la sécrète et aux muscles sternotyroïdiens qui l'expriment plus qu'ils ne peuvent fournir.

Le son simple forme un cri Ah! La série des sons composés et articulés forme un mot... Chapeau... La série des mots forme une phrase : Ah ! j'ai mon chapeau. Les mots sont formés de voyelles et de consonnes.

La voyelle c'est la manifestation primitive et naturelle du son. Je pousse un cri d'étonnement. A !... C'est une voyelle... Un cri de douleur... O... C'est une voyelle... Je ris... I... I... Voyelle !... Je pleure... U. u. u... Voyelle ! Je chante A... a... a... a... Voyelle !... Je meurs... O !... Voyelle !.. D'où il résulte qu'on peut faire subir à une voyelle toutes les modifications imaginables suivant qu'on la prononcera avec telle ou telle intonation... La bouche plus ou moins ouverte... qu'on appuiera plus ou moins sur elle.

A, I, 0, E, U.

Il prononce. rapidement une suite de voyelles. - Grimaces.

De là aussi ta division fondamentale des voyelles en longues et brèves... graves et aiguës... ouvertes et fermées... nasales et labiales.

Ainsi prenons l'e... par exemple.

L'e fermé d'abord.

Se tournant vers un spectateur.

Pourriez-vous, Monsieur, me donner un exemple d'e fermé ?... Non ?... Et vous Monsieur ?

Plus haut.

Monsieur !... Ah ! Pardon, Monsieur de vous avoir éveillé. Je demandais un exempte d'e fermé... Vous ne pouvez m'en donner un non plus... En voilà plusieurs... pâté... santé... été... thé... Vous voyez j'ouvre à peine la bouche. L'e ouvert... père, frère, cratère... panthère. Je l'ouvre davantage... L'e grave... prêts, apprêts, cyprès. Plus encore... L'e très-ouvert... tête... fête... conquête.... énormément... Vous voyez, je l'ouvre énormément... avec grâce pourtant et sans effort.

Un exemple de voyelles nasales : pour dire : J'ai des gants blancs... Que fais-je ? J'ouvre la bouche grande en faisant remonter la voix vers le palais près des fosses nasales et en rapprochant la lèvre supérieure des narines... Comme si je voulais respirer le parfum d'une fleur !... J'ai des gants... blancs...

Exempte de labiales... Coucou... Les lèvres s'allongent, les joues s'aplatissent et se rapprochent... Coucou, coucou... coucou.

La consonne... Qu'est-ce que la consonne ?... C'est tout ce qui n'est pas la voyelle... Elle est son complément, la soutient, l'accompagne et constitue avec elle le langage... Sans la voyelle la consonne n'est rien, avec elle elle est tout... Elle est plus encore... Elle est notre belle langue française !...

Le langage est prononcé. - Pour bien parler il faut bien prononcer. L'art de la déclamation a pour premier et principal objet de faire disparaître les vices de la prononciation...

Dans un petit ouvrage où j'ai traité de la matière ex professo et que voici.

Il tire d'une poche de côté un petit volume qu'il pose sur la table.

J'ai divisé ces vices en deux catégories. Ils sont toto-dorimants ou partiels-prohibitifs. Les toto-dorimants se subdivisent à leur tour en toto-dirimants naturels et toto-dorimants accidentels.

Un todo-dorimant naturel c'est le mutisme de naissance. - Le muet ne parle pas.

Lentement et d'une voix émue.

La nature, envers d'autres prodigue de ses faveurs, s'est montrée, pour lui, bien cruelle ; elle a voulu que les nobles, organes de la parole ne lui servissent qu'à l'absorption et à la déglutition d'aliments grossiers. Elle en eût fait le plus misérable des êtres, si à coté de l'infirmité dont elle l'affligea elle n'en avait placé une autre la surdité. L'homme muet le plus souvent est sourd. Il n'a pas au moins le regret amer de ne pouvoir répondre à des paroles qu'il n'entend pas !...

Il est ému et se mouche avec fracas.

Je citerai, comme toto-dirimant accidentel l'ablation ou amputation de la langue... Pourquoi demande-t-on aux enfants qui se taisent obstinément s'ils ont perdu leur langue ? Parce que l'homme qui a perdu sa langue ne saurait parler... ne parlera jamais...

Contre ces vices l'art de la déclamation est impuissant... Il n'en est pas de même des partiels prohibitifs dont on peut se corriger par des exercices et des pratiques salutaires.

Ces vices sont :

Le psellisme ou bégaiement. C'est une interruption dans l'articulation résultant d'un état spasmodique fréquemment répété dont le siège est la glotte.

Le psellisme rend à celui qui en est affligé tant qu'il en est affligé l'accès du théâtre impossible. Agamemnon ne saurait aller réveiller Arcas de la façon suivante :

Ou... ou... oui, c'est, c'est, c'est... Agaga.... gagaga. memnon.

Sans s'exposer à se faire siffler. Les principaux inconvénients du psellisme sont de donner un tour comique aux choses les plus dramatiques, de ralentir singulièrement le mouvement et l'action et de prolonger la représentation des pièces au delà du temps normal... Ainsi j'ai constaté qu'un bègue emploierait en se pressant deux jours et demi à débiter le rôle du Misanthrope et que le récit de l'Étrangère que Mademoiselle Sarah Bernarht faisait en dix-sept minutes lui demanderait un peu plus de neuf heures. Évidemment c'est trop. J'en appelle aux plus patients ! Il est bon de remarquer, en passant, que les femmes bègues sont extrêmement rares et que les personnes atteintes de psellisme ne bégaient plus quand elles chantent... Aux bègues, qui voudraient aborder absolument le théâtre, je conseillerai donc d'embrasser la carrière du chant.

Le zézaiement qui présente avec le blaisement quelque analogie expose celui qui en est atteint à des inconvénients non moins graves... D'abord il lui interdit toute espèce de grand mouvement dramatique. Se figure-t-on Auguste s'adressant ainsi à Cinna :

Prends un ziége, Cinna, prends et sûr toute coze  [ 2 Parodie des célèbres vers de Cinna de Corneille, v. 1425.]

Observe ezatement la loi que ze t'impose.

Non pas plus qu'on n'admettrait qu'il s'exprimât ainsi...

5   Prends un shièche, Shinna, prends et shurh toute schoshe.

Hendez gâaace au seul lieu qui... etient ma colèeee.  [ 3 Le grasseyement rend la prononciation triviale et commune : Achille s'écriant : Parodie du vers 1413, d'Iphigénie de Jean Racine. ]

s'attirerait évidemment du roi des rois, cette irrévérencieuse réponse :

Ferme donc ça, Polyte !...

Ce qui n'est pas dans Racine.

J'omets à dessein des vices de moindre importance et que je ne cite que pour mémoire : le bredouillement, l'empâtement, l'accent, le nasillement, la paresse de langue, etc.

Tous ces vices partiels prohibitifs proviennent du mauvais état .ou du mauvais emploi de la langue. Je les fais radicalement disparaître en quelques leçons, grâce à certains exercices gradués contenus en mon volume, grâce aussi et surtout, à ces oeufs dont l'idée première remonte à Démosthène et dont je suis l'inventeur et le seul dépositaire.

Il tire de ses poches des ooeufs en buis de différentes dimensions et les aligne sur la table. Voix de charlatan.

Tenez, Mesdames et Messieurs, voici des oeufs en buis de différentes grosseurs auxquels j'ai donné le nom d'ovoïdes-galvano-linguo-régénaréteurs... Ces oeufs sont munis à leurs deux pôles d'une petite plaque galvanique et présentent à la partie la plus large de leur sphéricité ovoïdale un léger aplatissement qui facilite leur introduction dans la bouche et leur placement dans les concavités molles des appendices buccaux... Le volume en varie suivant la dimension des orifices. En voici des petits... pour les ingénues... Des moyens pour les premiers rôles... Des plus gros pour les premiers sujets tragiques... Des plus gros encore pour les chanteurs.

Il en tire un énorme.

Celui-ci servi à Monsieur Christian... et je destine celui-là...

Autre plus énorme encore.

À mademoiselle Thérésa, pour le cas où elle voudrait parfaire sa prononciation avec mon système, avant d'entrer au Théâtre Français où on l'a dit engagée pour reprendre après la Dame aux Camélias de Monsieur Dumas, une étude de moeurs, en cinq actes de Monsieur de Jallais.

Pour faire disparaître l'un des vices que j'ai cités tout a l'heure, j'introduis simplement dans ma bouche deux de ces oeufs que je dirige adroitement avec la langue vers les parois internes de mes joues... comme ceci...

Il met un des oeufs dans sa bouche et manque de l'avaler. - Toux, congestion, étranglement. Voix étranglée.

Voilà un désagrément que je vous recommanderai soigneusement d'éviter... C'est chose facile d'ailleurs... Il suffira de nouer autour de l'oeuf un fil léger dont on tiendra l'extrémité... De cette façon s'il venait à s'égarer,

Geste de tirer la fil.

Il serait toujours facile de le retrouver... Quelqu'un ou quelqu'une de vous, Mesdames et Messieurs, est-il affligé d'un partiel prohobitif... Je ne saurais trop lui recommander alors l'emploi de mon ovoïde. Il vainc les prononciations les plus rebelles. Se vend ou se loue... Avec ou sans abonnement...

Il tire de ses poches des prospectus qu'il pose sur la table.

Je n'insiste pas.

Un mot maintenant du geste, du maintien et de la physionomie.

On entend dans les coulisses frapper un coup.

Le temps presse et Monsieur le régisseur s'impatiente... Je vais les examiner ensemble et très sommairement.

L'acteur doit avant tout et quels que soient les rôles qu'il aura à tenir, posséder la libre et entière disposition de ses membres... Il peut être, il est vrai, appelé à simuler des infirmités, mais comme ces infirmités varieront suivant les rôles, il importe qu'il ne soit en réalité affligé d'aucune... Il devra être autant possible jeune, beau, grand, élancé... Il lui sera plus facile ainsi, l'occasion donnée, d'employer des artifices pour se vieillir, se rapetisser ou s'enlaidir, que pour paraître beau, s'il est naturellement laid, jeune, s'il est très vieux...

Le geste, le maintien et la physionomie devront toujours être en conformité parfaite avec l'âge, la situation, le caractère, les sentiments du personnage représenté... Oreste ne devra jamais s'écrier :

Grâce aux dieux mon malheur passe mon espérance !  [ 4 Citation d'Andromaque de Jean Racine (Oreste, Acte V, scène 4, v.1613)]

En se frappant la cuisse comme ceci.

Geste.

En se frottant les paumes comme cela.

Geste.

ou en souriant de cette façon...

Sourire.

Il faudra n'user aussi qu'avec une très-grande modération du geste familier. Ne taper sur l'abdomen de l'interlocuteur par exemple que si la situation l'exige absolument... Recommandation importante aussi : ne jamais céder en scène, aux sollicitations même les plus pressantes de la nature... Refouler énergiquement toute envie d'éternuer, cracher, tousser, se moucher, se gratter... Le besoin fût-il impérieux et la démangeaison excessive...

Nouveaux coups, frappés dans la coulisse.

Je suis obligé d'en rester là... Il serait indispensable pourtant que je vous exprimasse les différents sentiments dont l'âme est affectée... avec geste, maintien et physionomie à l'appui... Si Monsieur le régisseur voulait...

Il court à la porte du côté de laquelle les coups ont été frappés.

Monsieur le régisseur, accordez-moi encore deux minutes... deux minutes seulement... - Non ! Non ! Pas une de plus, c'est entendu.

Il redescend rapidement la scène.

La joie d'abord...

Geste.

Oui ! Puisque je retrouve un ami si fidèle !   [ 5 Citation du premier vers d'Andromaque de Jean Racine.]

Vous voyez ! Je suis joyeux. J'ai retrouvé un ami fidèle... J'en suis enchanté... ravi... et cela se voit.

La douleur.

Geste.

10   ... Je suis bien malheureux !  [ 6 Citation de plusieurs auteurs, probablement ici celle de Zaïre de Voltaire (Acte II, scène 3, Lusignan v. 655).]

Je dois avoir l'air malheureux on doit se dire en me voyant comme il a l'air malheureux !...

La colère.

Geste.

À moi, Comte, deux mots !  [ 7 Citation tirée du Cid de Pierre Corneille. (Don Rodrigue, Acte II, début de la scène 2, v. 399)]

Mon sourcil se fronce... Les muscles de ma face se contractent... Mes poings se crispent, j'ai peine à me contenir... Puis mes transports s'apaisent et une tristesse amère m'envahit.

Geste.

Que les temps sont changés !...  [ 8 Citation d'Athalie de Racine, début du v. 5.]

La tendresse amoureuse lui succède.

Zaïre vous pleurez !...  [ 9 Citation tiré de Zaïre de Voltaire. (Orosmane, Acte IV, Scène 2, v. 1156.)]

Puis, je m'indigne.

Geste.

Tête bleu ! Ce me sont de mortelles blessures  [ 10 Citation du Misanthrope de Molière (Alceste, Acte I, scène 1, V.141).]

15   De voir qu'avec le vice on garde des mesures.

Je suis frappé de terreur.

Geste.

Quelle horreur me saisit.. grâce au ciel j'entrevois.  [ 11 Citation d'Andromaque de Racine (Oreste, Acte V, scène dernière, v. 1628 ed. 1697)]

Dieux ! Quels ruisseaux de sang coulent autour de moi.

J'implore...

Geste.

Grâce ! grâce pour lui.

Remarquez qu'ici je vous indique en même temps le moyen de bien tomber à genoux... ce qui n'est pas facile...

Il tombe sur un genou. Pose dramatique.

Je meurs... et ici, celui de bien mourir, ce qui est plus difficile encore.

Il s'étend sur le côté.

C'en en fait, je meurs !...

Il reste un instant étendu et immobile.

On frappe pour la troisième fois à coups redoublés, le professeur se relève précipitamment, court à la table prend les différents objets qu'il y a déposés en entrant, en bourre rapidement ses poches et s'avance en souriant devant la rampe.

Il me reste encore tout juste le temps de vous apprendre à saluer avec grâce. Mesdames, Messieurs.

Il sort a reculons en saluant à droite et à gauche et disparaît.

 


Notes

[1] Citation de L'art d'aimer de Pierre-Joseph Bernard (1710-1773).

[2] Parodie des célèbres vers de Cinna de Corneille, v. 1425.

[3]  Le grasseyement rend la prononciation triviale et commune : Achille s'écriant : Parodie du vers 1413, d'Iphigénie de Jean Racine.

[4] Citation d'Andromaque de Jean Racine (Oreste, Acte V, scène 4, v.1613)

[5] Citation du premier vers d'Andromaque de Jean Racine.

[6] Citation de plusieurs auteurs, probablement ici celle de Zaïre de Voltaire (Acte II, scène 3, Lusignan v. 655).

[7] Citation tirée du Cid de Pierre Corneille. (Don Rodrigue, Acte II, début de la scène 2, v. 399)

[8] Citation d'Athalie de Racine, début du v. 5.

[9] Citation tiré de Zaïre de Voltaire. (Orosmane, Acte IV, Scène 2, v. 1156.)

[10] Citation du Misanthrope de Molière (Alceste, Acte I, scène 1, V.141).

[11] Citation d'Andromaque de Racine (Oreste, Acte V, scène dernière, v. 1628 ed. 1697)

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