LE DEUIL

COMDIE EN UN ACTE

Reprsente, pour la premire fois, en 1672.

1672.

DU SIEUR DE HAUTE-ROCHE.

Reprsente pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Htel de Bourgogne le 24 septembre 1672


publi par Ernest FIEVRE fvrier 2021

publi par Paul FIEVRE mars 2021

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:32.


MESSIRE ANDR-GIRARD LE CAMUS CHEVALIER, CONSEILLER Ordinaire du Roi en tes Conseils d'Etat, Priv, et Direction de ses Finances, ci-devant Procureur-Gnral de Sa Majest en sa Cour des Aides.

MONSIEUR,

Vous trouverez bon, s'il vous plat, que votre Nom paraisse au-devant de cette Comdie ; et qu'aprs en avoir ddi une autre Madame votre charmante pouse, je vous demande votre protection pour celle-ci. Je sais que, suivant l'ordre des choses, je devais commencer par vous, si que le Mari doit toujours passer devant la Femme ; mais je ne saurais m'imaginer que vous soyez fch de cette prfrence. Je veux croire que vous tes content de mon procd, et que,loin de m'en savoir mauvais gr, vous m'en applaudissez en vous-mme. Savez-vous sur quoi je fonde cette croyance ? C'est que je suis persuad, MONSIEUR, que vous avez l'me belle, l'esprit bien tourn, et que vous ne hassez pas le Beau-Sexe. C'est le penchant de tous les honntes gens, et j'ose avancer que ce penchant ne leur est pas dsavantageux : c'est par-l qu'on a vu les plus grands Hommes faire souvent des actions qui surpassaient leurs attentes, et que les plus faibles et les plus stupides se sont quelquefois tirs de l'obscurit o ils taient ensevelis. Pour moi, MONSIEUR, j'ai toujours cru que, quelque principe d'honntet qu'on pt avoir, on ne faisait rien d'extraordinaire sans cette inclination ; mais que par le dsir de se rendre agrable au Beau-Sexe, on cherchait avec soin les occasions de faire bruit dans le monde, et de s'acqurir une rputation qui ne ft pas commune. En vrit, MONSIEUR, il faut demeurer d'accord que nous lui sommes fort obligs, puisqu'il fait natre en nous des sentiments dont peut-tre ne serions-nous point capables sans cette envie de lui plaire. Je sais bien que ce n'est pas ici le lieu de faire son loge, et qu'en vous prsentant cette Comdie, je ne devrais penser qu' vous entretenir des glorieux avantages qu'elle aura de se voir honore de votre protection : mais sans que je m'explique l-dessus, qui ne sait pas que c'est une chose incontestable ? Je n'ignore pas aussi que je devrais prendre l'occasion de m'tendre sur ce beau gnie et ce profond savoir qui vous ont fait admirer dans la Charge minente de Procureur-Gnral en la Cour des Aides, et que vous avez exerce avec tant de succs ; que, lorsque vous parltes de vous en dfaire, toute cette illustre Compagnie en eut un regret si sensible, quelle fit ses efforts pour tcher de vous dtourner de cette pense. Mais, MONSIEUR, quand j'aurai fait un dtail de ces perantes lumires qui vous ont fait pntrer les affaires les plus obscures, et rsoudre les difficults les plus embarrassantes ; quand j'aurai fait un tableau de cette intgrit qui vous a rendu recommandable tous ceux qui ont eu besoin de votre Justice ; quand je me serai puis faire un long discours sur cette grande vivacit d'esprit, qui, dans les Conseils de Sa Majest, vous faisait regarder comme un Homme digne des Emplois les plus considrables ; quand je me serai tendu sur cette manire engageante et cette bont naturelle qui vous gagnent les coeurs de tous ceux qui vous approchent ; Enfin, MONSIEUR, quand j'aurai pris le soin de louer toutes ces rares qualits, qu'aurai-je dit, ou qu'aurai-je fait connatre qu'on ne sache beaucoup mieux que moi ? Puisqu'il est constamment vrai, MONSIEUR, que je ne pourrais rien dire dont chacun n'ait une entire connaissance, je ne ferai pas mal de me taire, et de vous prier seulement d'agrer le Deuil que je vous prsente. Je ne vous dirai point que, lorsqu'on saura que Cette pice vous est ddie, cela doit arrter en quelque faon les traits malicieux d'une Critique envieuse ; car, vous parler franchement, je n'ai point encore vu que le nom des Puissances qui parat la tte des Ouvrages, ni celui des Beaux-Esprits, aient empch les Censeurs de profession, de se dchaner contre eux, quand ils se sont imagin qu'il y avait de quoi mordre. Ils diront tout ce qu'il leur plaira de cette Comdie sans que je m'en mette en peine ; il suffit pour moi qu'elle vous ait plu et quelle ait russi en Public. Je suis sr que ces Messieurs auront peine paratre devant vous pour la dchirer ; particulirement quand ils sauront que vous lui faites la grce de l'honorer de votre estime, si que vous me permettez de me dire,

MONSIEUR,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

DE HAUTEROCHE.


PERSONNAGES

PIRANTE, pre de Timante.

TIMANTE, son fils.

JAQUEMIN, fermier et receveur de Pirante.

BABET, fille de Jaquemin.

PERRETTE, servante de Jaquemin.

CRISPIN, valet de Timante.

NICODME, serviteur de Jaquemin.

[MATHURIN, valet de ferme, personnage muet].

La scne est un village deux lieues de Sens.


LE DEUIL.

SCNE PREMIRE.
Timante, Crispin, en grand deuil.

CRISPIN.

Par ma foi, nous voil plaisamment quips,

Noirs du bas jusqu'en haut, et des mieux encrps.

Seriez-vous bien parent d'un... faut-il que j'achve ?

L, d'un de ces messieurs que l'on rouait en Grve,

5   Le jour qu'il vous a plu de partir de Paris ?

TIMANTE.

Maraud !

CRISPIN.

dire vrai, Monsieur, je suis surpris :

Votre pre, votre oncle, enfin tout le lignage

Regorge de sant, rien ne meurt, dont j'enrage ;

Pas un neveu, pas mme un arrire-cousin,

10   Et le grand deuil vous plat porter ?

TIMANTE, riant.

  Oui, Crispin.

CRISPIN.

Vous riez ? Cet habit peut donner de la joie,

Quand une tte bas laisse force monnaie ;

Bon pour lors. Mais moins d'une mort de profit,

L'quipage est lugubre et me choque l'esprit.

TIMANTE.

15   En d'autres cas encore il peut rjouir l'me.

CRISPIN.

D'accord, quand un mari fait enterrer sa femme.

Comme, en se mariant, on se met en danger

D'avoir pendant ce noeud, tout le temps d'enrager,

Je crois que, pour gurir cette sorte de rage,

20   Il n'est rien de meilleur qu'un prompt et doux veuvage.

Mais sans moraliser, Monsieur, venons au point.

Nous arrivons Sens, o vous n'arrter point,  [ 1 Sens : ville du dpartement de l'Yonne au sud-est de Paris 125km.]

Vous poussez jusqu'au lieu de votre mtairie.

D'abord vous descendez dans une htellerie?

25   Vous y prenez le deuil ; vous m'en quipez, moi,

Qui ne pleure personne, et qui ne sais pourquoi.

Si j'ose demander quoi tend ce mystre,

Vous riez, vous chantez, et vous me faites taire ;

Et, sans m'expliquer rien, toujours la joie au coeur,

30   Vous entrez dans la cour de votre Receveur.

Ce noir dguisement cache au moins quelque chose :

Pour la dernire fois, j'en demande la cause.

Timante sourit.

Allez-vous rire encor ? Bonsoir, je n'en suis plus.

TIMANTE.

Cet habit me vaudra plus de deux mille cus.

CRISPIN.

35   Deux mille cus ?

TIMANTE.

Oui.

CRISPIN.

  Peste ! Et combien en aurai-je ?

quip comme vous, j'ai mme privilge ;

Et je ne prtends par porter le deuil gratis.

TIMANTE.

Ta part s'y trouvera.

CRISPIN.

Les merveilleux habits !

Mais, dguiss ainsi, dans le bois le plus proche,

40   N'auriez-vous point dessein de voler quelque coche ?

Qu'en est-il ?

TIMANTE.

Moi, voler ! C'est perdre la raison,

Que...

CRISPIN.

J'entends. Mais, Monsieur, je crains la pendaison.

Pour toucher cet argent, , que faut-il donc faire ?

TIMANTE.

Pleurer. Sais-tu pleurer ?

CRISPIN.

Moi ? Non ; mais je sais braire :  [ 2 Braire : Fig. et familirement. Cet homme ne chante pas, il brait. [L]]

45   Cela suffira-t-il ?

TIMANTE.

  Tu feras de ton mieux ;

Et, quand je pleurerai...

CRISPIN.

J'ai de terribles yeux.

Commencez seulement ; pour venir la charge,

Je vous rponds, Monsieur, d'une bouche aussi large.

Il ne faut qu'essayer, voyez : Hin, hin, hin...

TIMANTE.

Bon.

CRISPIN.

50   L'accord est musical ; est-ce l votre ton ?

TIMANTE.

Fort bien.

CRISPIN.

Mais de ces pleurs quoi tend le mystre ?

TIMANTE.

duper Jaquemin, Receveur de mon pre,

qui, par ce faux deuil, appuyant mon rapport,

Je persuaderai que le bonhomme est mort,

55   Et que, depuis huit jours, surpris d'apoplexie,

Tout d'un coup, sans parler, il a fini sa vie.

J'en suis seul hritier ; et Jaquemin, je crois,

Prtendant n'avoir plus compter qu'avec moi,

Ne refusera pas de me payer la somme

60   Que, pour le premier ordre, il tient prte au bon homme.

CRISPIN.

Vous tes fils unique ; et votre Receveur,

S'il plaisait la mort de vous faire l'honneur

De saisir au collet votre avare de pre,

Aurait avecque vous quelques comptes faire :

65   Mais sur quoi s'assurer qu'il doit deux mille cus ?

TIMANTE.

Six cents louis, Crispin, tous paiements rabattus.

De mon pre pour lui j'ai surpris cette lettre ;

coute, et tu verras ce qu'on peut s'en promettre.

Il lit.

Monsieur Jaquemin, votre compte est bon. Les diverses sommes que vous m'avez fait toucher ici, et dont vous n'avez point de quittance, montent huit cents cus ; ainsi, reste d six mille six cent livres. Ne vous embarrassez pas chercher une voie sre pour me les faire tenir ; j'irai moi-mme les recevoir, sur les lieux, dans quinze jours ou trois semaines, et nous aviserons ensemble rgler les clauses du nouveau bail que vous demandez. Je ne vous crirai point davantage l-dessus. Ne me faites point de rponse. Votre meilleur ami,

Pirante.

En prenant les devants, comme il est bon payeur...

CRISPIN.

70   J'entends : plus fin que vous n'tes pas bte, Monsieur ;

Et, pour un nouveau bail, sans trop songer aux clauses,

Je vous crois dj voir accommoder les choses.

Pour bien faire, il faudrait que Monsieur Jaquemin,

Obtenant du rabais, grosst le pot-de-vin :

75   Il en demandera, signez tout.

TIMANTE.

Moi ?

CRISPIN.

  Qu'importe ?

La pice en vaudra mieux, plus elle sera forte.

Votre pre a bon dos.

TIMANTE.

Il n'entend pas raison.

Quel pre ! Il faut aller joindre ma garnison ;

Je pars ; et, pour tout fruit mes belles paroles,

80   Ayant m'quiper, j'emporte vingt pistoles :

Me voil bien !

CRISPIN.

Aussi, pour vous en consoler,

Sans faon, en bon fils, vous venez le voler ;

Mais, quoiqu'en ce dessein, Monsieur, je vous admire,

Si votre pre, enfin, s'est avis d'crire,

85   Sa lettre et vos discours n'auront aucun rapport,

Et nous serons tondus, sur cette feinte mort.

TIMANTE.

Au commerce d'crire avec joie il renonce,

Il plaint, trois mois entiers, le port d'une rponse :

Tu vois que, par sa lettre, il mande Jaquemin

90   De ne lui point rcrire ; outre cela, Crispin,

J'ai su... Mais taisons-nous, quelqu'un vient.

CRISPIN, Timante.

C'est Perrette.

Et Madame Babet.

Bas.

La friponne est bien faite,

Monsieur, et vaudrait bien, soit dit, sans faire tort...

TIMANTE, bas, Crispin.

Songe l'apoplexie, et que mon pre est mort.

SCNE II.
Perrette, Babet, Timante, Crispin.

PERRETTE, Babet, regardant Timante.

95   Je ne me trompe point, c'est notre jeune Matre.

BABET.

Dans un pareil habit, j'ai pu le mconnatre.

Quoi ! Timante, c'est vous ? D'o vient donc ce grand deuil ?

TIMANTE, pleurant.

Ah, Babet !

BABET.

Crispin ?

CRISPIN, pleurant.

Ah !

BABET.

Tous deux la larme l'oeil.

TIMANTE, pleurant.

Quel malheur !

PERRETTE, Crispin.

Apprends-nous quelle perte il a faite.

CRISPIN, pleurant, Perrette.

100   Son pre...

PERRETTE.

Eh bien ! son pre ?

CRISPIN, pleurant.

  Il est gt, Perrette.

Le Pauvre homme ! Il m'aimait, comme si.... Mais, enfin,

Dieu veuille avoir son me.

PERRETTE.

Il est mort !

BABET.

Quoi ! Crispin,

Pirante est mort !

CRISPIN, pleurant, Babet.

Malgr tout ce qu'on a pu faire,

Il est... Ah !

BABET.

Je l'aimais comme mon propre pre.

Perrette.

105   Soutiens-moi.

Elle s'appuie sur elle.

PERRETTE, Babet.

Ce malheur est touchant ; mais...

BABET.

  Hlas !

CRISPIN, bas, Timante.

Que ne la prenez-vous, Monsieur, entre vos bras ?

Ses ennuis passeraient plus tt.

TIMANTE, bas, Crispin.

Ils m'embarrassent.

CRISPIN.

Voil que c'est d'avoir des pres qui trpassent !

PERRETTE.

L, revenez vous ; puisque le mort est mort,

110   Quel remde, et pourquoi s'en affliger si fort ?

CRISPIN, Babet.

Perrette le prend bien : point de mlancolie.

Les morts ne vivent plus ; les pleurer, c'est folie.

BABET, en pleurant.

Il tait mon parrain ; et j'aurais peu de coeur...

TIMANTE, larmoyant.

Suffit, Babet ; c'est trop partager ma douleur.

BABET, larmoyant.

115   Si mes larmes...

PERRETTE.

Par-l qu'est-ce que l'on avance ?

Voyez Monsieur ; il prend son mal en patience.

CRISPIN.

C'est qu'il sait vivre, diable !...

TIMANTE.

Et Monsieur Jaquemin,

Que fait-il ?

PERRETTE.

Tout l'heure il tait au jardin.

Je m'en vais le chercher ; consolez-vous ensemble.

SCNE III.
Timante, Babet, Crispin.

TIMANTE, riant.

120   H bien ! Babet ?

BABET.

H quoi ! Vous riez !

TIMANTE.

  Que t'en semble ?

Le deuil me sied-il bien ?

BABET.

Je ne sais o j'en suis.

Oubliez-vous dj... ?

TIMANTE.

Babet, trve d'ennuis ;

Mon pre n'est pas mort.

BABET.

Ah ! J'ai lieu de me plaindre ;

Vous me trompez ?

TIMANTE.

Il m'est important de le feindre ;

125   Ayant besoin d'argent, je n'imagine rien

De plus propre duper et ton pre et le mien.

BABET.

Mais comment pensez-vous ?...

TIMANTE.

Ne t'en mets point en peine :

Avec moi seulement souffre que je t'emmne ;

Si tu veux clater, il faut prendre ce temps.

BABET.

130   Je pars l'heure mme, et vais coucher Sens.

TIMANTE.

Seule ?

BABET.

Seule, et je dois, par l'ordre de mon pre,

Avec certain parent terminer quelque affaire :

Rendez-vous y, j'y couche ; et l, nous rsoudrons,

Touchant votre dessein, quel parti nous prendrons.

TIMANTE.

135   Deux heures de chemin, sans que l'on t'accompagne !

Je crains...

BABET.

Tout est rempli de gens dans la campagne ;

Il est jour de march. Je vous quitte : tantt.

TIMANTE.

Je ferai mon pouvoir, pour te joindre au plutt.

BABET.

Je vais partir, avant que mon pre survienne.

SCNE IV.
Timante, Crispin.

CRISPIN, montrant du doigt l'endroit o Babet est rentre.

140   Monsieur, hem ?

TIMANTE.

Qu'est-ce ?

CRISPIN.

  Il n'est qu'en dira-t-on qui tienne,

La Babet est traitable, et se rend sans faon.

TIMANTE.

Son honneur, avec moi, ne court point hasard.

CRISPIN.

Bon !

Le moyen ?

TIMANTE.

Elle peut...

CRISPIN.

J'entends ; dans le voyage,

La belle, en tout honneur, aura soin du bagage.

145   Quand vous en serez las, pour le moins...

TIMANTE.

Matre sot !

CRISPIN.

Souffrez-moi la Servante, et je ne dirai mot.

ces conditions, c'est une affaire faite :

Vous emmenez Babet, j'emmnerai Perrette.

TIMANTE.

Ah ! Ce n'est pas de mme.

CRISPIN.

Et pourquoi non ? Je crois

150   Qu'en esprit, beaux discours, vous l'emportez sur moi ;

Mais, o l'esprit n'et pas tout--fait ncessaire,

Monsieur, sans vanit, je suis assez bon frre ;

Et...

TIMANTE.

Pour faire cesser tes sots raisonnements,

Apprends qu' tort tu fais de mauvais jugements,

155   Et qu'au sort de Babet les noeuds de l'hymne,

Au du de mon pre, ont joint ma destine.

CRISPIN.

Vous l'avez pouse ?

TIMANTE.

Oui.

CRISPIN.

Vous tes mari ?

TIMANTE.

Depuis plus de six mois.

CRISPIN.

Et vous n'tes point marri ?

TIMANTE.

Moi ? Point du tout.

CRISPIN.

Miracle ! Il ne s'en trouve gures

160   De si contents que vous de ces sortes d'affaires :

Aussi n'tes-vous pas encor bien mari.

TIMANTE.

Pour bien faire la chose, on n'a rien oubli :

J'ai pour Babet...

CRISPIN.

D'accord : ne pouvant voir la Belle

Qu'en secret rendez-vous, vous n'aimez rien tant qu'elle ;

165   Mais Babet, aujourd'hui vos plus chres amours,

Ne sera plus Babet quand vous l'aurez toujours.

TIMANTE.

Il faut incessamment que ta langue s'gaie.

CRISPIN.

Hasard : gageons, Monsieur ; et si je perds, je paie.

Mais son pre sait-il que... ?

TIMANTE.

Non, il n'en sait rien ;

170   Car, comme en avarice il surpasse le mien,

Et qu'un sou dbours lui semble arracher l'me,

Sans doute il et tout fait pour traverser ma flamme :

Mais, l'hymen dclar, tout lui parlant pour moi,

Il faudra bien qu'il chante, ou qu'il dise pourquoi.

CRISPIN.

175   Mais, Monsieur, tant Noble, et de bonne famille,

D'un simple Receveur vous pousez la fille !

Que dira votre pre ?

TIMANTE.

Il s'estomaquera,

Fera le difficile, et puis s'apaisera.

Aprs tout, Jaquemin, quoiqu'il soit sans naissance,

180   C'est, l'avarice part, est homme d'importance ;

Il est le coq du bourg, connu pour un Crsus,

Et possde du moins cinquante mille cus ;

Cela rpare assez le dfaut du rang.

CRISPIN.

Peste !

Puisqu'il a tant de bien, il est noble de reste.

185   Combien de soi-disant Chevaliers et Marquis

Se targuent sottement de noblesse Paris,

Dont, en s'emmarquisant, la plus haute Noblesse

A seulement pour titre une grande richesse !

Sans cela, leur naissance est basse et sans clat,

190   Et leur bien, en un mot, fait tout leur Marquisat.

Ces gens, au temps qui court, ont beaucoup de confrres :

Mais la chre Babet, elle n'a soeurs ni frres.

TIMANTE.

Babet est fille unique ; et bien d'autres que moi...

CRISPIN.

Bien d'autres ? Quantit tiennent leur quant--soi,

195   Qui, loin de refuser une affaire semblable,

Moyennant force cus, pouseraient le diable.

Le diable, cependant, doit tre roturier ;

Qu'en croyez-vous ?

TIMANTE.

Badin !

CRISPIN.

Je ne suis pas sorcier ;

Ce que j'en dis, Monsieur, n'est que par conjecture ;

200   Mais tre grand trompeur, sent beaucoup la roture ;

On dit que c'est du diable une perfection.

Timante sourit.

D'ailleurs, comme le monde est plein d'ambition,

Et suivant que chacun par l'argent se gouverne,

Si le diable en ces lieux venait tenir taverne,

205   Qu'il voult enrichir ceux qui boiraient chez lui,

La foule serait grande.

TIMANTE.

Il est vrai qu'aujourd'hui,

Passt-on en vertu les vieux hros de Rome,

Si l'on n'a de l'argent, on n'est pas honnte homme :

Il en faut pour paratre.

CRISPIN.

Aussi pour en avoir,

210   Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir :

Lois, justice, quit, pudeur, vertu svre,

Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchre ;

Et je ne sache point d'honneur si bien plac,

Dont on ne vienne bout, ds qu'on a financ.

TIMANTE.

215   Tu crois donc...

CRISPIN, montrant Jaquemin.

St.

TIMANTE.

  J'entends ce que tu veux me dire.

CRISPIN, bas Timante.

Songeons larmoyer ; il n'est plus temps de rire.

SCNE V.
Jaquemin, Perrette, Timante, Crispin.

JAQUEMIN, Timante.

Monsieur, que m'apprend-on ?

TIMANTE, pleurant.

Ah ! Monsieur Jaquemin...

JAQUEMIN, pleurant.

Mon pauvre Matre ; ah ! ah !

TIMANTE, pleurant.

Ah !

CRISPIN, pleurant.

Hon, hon.

PERRETTE, pleurant.

Hin, hin, hin.

CRISPIN, Timante.

H ! Monsieur, un esprit de la trempe du vtre...

TIMANTE.

220   J'ai tout perdu, Crispin ; tu le sais mieux qu'un autre.

CRISPIN.

Oui, vous perdez beaucoup ; mais dans un tel malheur

On doit patiemment supporter sa douleur.

Le ciel le veut ainsi. Lui faire rsistance,

Ah ! Songez donc, Monsieur, et c'est lui faire offense.

225   Il est vrai ; votre pre aurait couru hasard

De vivre plus longtemps, s'il tait mort plus tard ;

Mais quand par la rigueur... Des ordres qu'il faut suivre,

On est mort tout--fait... On ne saurait plus vivre.

Considrez, d'ailleurs... Que le temps vous fait voir

230   Que la raison... Monsieur, prtez-moi ce mouchoir ;

Je n'y pense point, sans...

Arrachant le mouchoir que Timante tient ses yeux.

JAQUEMIN, pleurant.

Crispin me perce l'me.

CRISPIN, Jaquemin.

Monsieur... ah !

TIMANTE.

Ah.

PERRETTE.

Hin, hin.

JAQUEMIN, pleurant.

Quand je perdis ma femme,

Il m'en souvient encor...

CRISPIN.

H ! Monsieur Jaquemin,

Laissez-l votre femme ; elle est bien morte.

JAQUEMIN, pleurant.

Enfin,

235   Il nous faut tous mourir. Je suis vieux ; et peut-tre...

CRISPIN.

Voulez-vous, par vos pleurs, dsesprer mon Matre ?

Comme il sanglote ! Au lieu de ragaillardir,

Vous augmentez son mal.

TIMANTE.

Il ne peut s'agrandir.

PERRETTE.

Crispin a raison, et...

JAQUEMIN.

Je le sais ; mais, Perrette,

240   Quand je sentirais moins la perte que j'ai faite,

Il faudrait, quand d'un Matre on apprend le trpas,

N'avoir gure d'honneur, pour ne s'affliger pas...

Monsieur Pirante tait un ami...

CRISPIN.

Laissez faire :

Monsieur est honnte homme, et vaudra bien son pre :

245   Vous verrez.

JAQUEMIN.

Dieu le veuille !

PERRETTE, bas, Jaquemin.

  H ! L donc, parlez-lui.

JAQUEMIN, Timante.

Nous avons, tous les deux, un grand sujet d'ennui,

Et, tous deux, nous perdons, sans y pouvoir que faire,

Moi, Monsieur, un bon Matre, et vous, un brave pre ;

Mais, pour m'en consoler, j'espre en ce malheur,

250   Que vous vous souviendrez de votre serviteur.

J'ai soixante et deux ans ; et, ds mon plus bas ge,

J'tais de la maison.

TIMANTE.

Il faut prendre courage.

Je perds un pre qui vous rendiez bien des soins ;

Il tait votre ami, je ne le suis pas moins.

JAQUEMIN.

255   Il est mort, quelle perte ! tous moments j'y pense,

Et, tant que je vivrai, j'en aurai souvenance.

Voyant qu'en l'autre monde il lui fallait aller,

Ne vous a-t-il pas dit...

TIMANTE.

Il est mort sans parler.

JAQUEMIN.

Sans parler !

TIMANTE.

Le moyen ? Quand il et eu cent vies...

CRISPIN.

260   Il avait la valeur de quatre apoplexies.

JAQUEMIN, redoublant sa tristesse.

Ah !

TIMANTE.

Quel nouveau chagrin vous rend si constern ?

JAQUEMIN, se dsesprant.

Ah Ciel !

TIMANTE.

Qu'avez-vous donc ?

JAQUEMIN.

Me voil ruin.

TIMANTE.

Comment ?

JAQUEMIN.

C'est qu'en trois fois, Monsieur, j'ai, par avance,

Donn...

CRISPIN.

Vous avez fait des paiements sans quittance ?

JAQUEMIN.

265   Hlas ! Oui.

CRISPIN.

  Ces paiements nous ont bien fait souffrir.

JAQUEMIN.

Est-ce que...

CRISPIN.

De frayeur j'en ai pens mourir.

Allez ne craignez rien, on vous en tiendra compte.

JAQUEMIN.

On sait donc...

CRISPIN.

Je prenais les esprits pour un conte,

Mais je suis dtromp ; car, pour vos intrts,

270   Le pauvre mort nous est apparu tout exprs.

JAQUEMIN.

Apparu !

CRISPIN, montrant son matre.

Demandez.

TIMANTE.

Sans doute.

JAQUEMIN.

Est-il croyable ?

CRISPIN.

Il nous a lutins six jours, comme le diable,

Tantt en pigeon blanc, tantt en chien barbet ;

Tant enfin qu'ennuy de s'tre contrefait,

275   Sous sa propre figure il s'est fait reconnatre,

Et me serrant le bras : Crispin, connais ton Matre,

M'a-t-il dit : Vous, mon fils, n'ayez aucune peur,

A-t-il continu, s'adressant Monsieur ;

Du seigneur Jaquemin je viens vous dire comme

280   J'ai reu, sans quittance, en plusieurs fois la somme.

JAQUEMIN.

Combien ? N'a-t-il pas dit, Monsieur, huit cent cus ?

TIMANTE.

Autant.

JAQUEMIN, Timante.

J'ai fait tenir quelque chose de plus,

Mais n'importe. Il faut donc, s'il vous plat, me dduire...

TIMANTE, Jaquemin.

Il suffit que le mort soit venu m'en instruire,

285   Cela vaut fait.

JAQUEMIN.

  Voyez ! Avec les gens de bien,

On a beau hasarder, on ne perd jamais rien.

CRISPIN.

Le dfunt, quoiqu'avare, avait l'me aussi ronde...

JAQUEMIN.

Le pauvre homme ! tre exprs venu de l'autre monde !

Quelle peine !

CRISPIN, Jaquemin.

Pour vous, s'il et t besoin,

290   Il serait encor bien revenu de plus loin.

Possible s'il voyait, s'agissant de finance,

Que mon Matre n'et pas fort bonne conscience,

Il pourrait, pour ter tout sujet d'embarras,

Venir jusque chez vous.

JAQUEMIN.

Ah ! Qu'il n'y vienne pas.

CRISPIN.

295   Il vous apporterait un acquit.

JAQUEMIN.

  Je l'en quitte.

PERRETTE.

Il est assez de morts qui rendre visite ;

Qu'il les voie, et pour nous, qu'il nous laisse en repos.

TIMANTE.

Non, il n'y viendra pas : mais changeons de propos.

Vos paiements sans acquit n'ont rien que je conteste.

JAQUEMIN.

300   Cela dduit, je dois six cents louis de reste :

Il vous faut les compter. Mais, Monsieur, tous les ans,

Je paie, jour nomm, jusqu' neuf mille francs.

C'est trop : le bail finit, il en faudrait rabattre.

TIMANTE.

Vous vous raillez.

JAQUEMIN.

Monsieur, depuis soixante-quatre,

305   C'est misre, et les grains n'ont nulle valeur.

CRISPIN, Timante.

L'avarice ne peut que vous porter malheur,

Il faut que chacun vive, et...

JAQUEMIN, bas, Crispin.

Parle, et je te donne...

CRISPIN, Timante, haut.

Monsieur le Receveur ne veut tromper personne :

S'il y trouvait son compte, il ne le dirait pas.

JAQUEMIN.

310   Si vous saviez, Monsieur, comme on fait peu de cas...

TIMANTE.

On ne refuse gure une premire grce.

CRISPIN.

Rabattez mille francs.

TIMANTE.

Non : pour la moiti, passe ;

Je l'accorde.

CRISPIN.

donner, mon coeur va le galop.

JAQUEMIN.

Monsieur, les mille francs n'auraient point t trop ;

315   Mais, si j'y perds encore, ayant un si bon Matre,

J'espre...

TIMANTE.

Avec le temps, je me ferai connatre ;

Mais je veux cent Louis de pot-de-vin.

JAQUEMIN.

Comment !

Cent Louis !

TIMANTE.

Vous peut-on traiter plus doucement ?

JAQUEMIN.

Mais...

CRISPIN.

Monsieur Jaquemin, l...

JAQUEMIN.

Quoi ?

CRISPIN.

Point de querelle.

320   Voulez-vous disputer pour une bagatelle ?

Monsieur est raisonnable ; il vous aime ; en neuf ans,

Songez qu'il vous remet prs de cinq mille francs.

Tant pour sa garnison que pour d'autres affaires,

Il a besoin d'argent.

JAQUEMIN.

Voyez donc les notaires.

325   Monsieur, vous voulez bien que nous allions Sens ?

TIMANTE.

Quoi ! pour renouveler votre bail ? J'y consens :

Mais la mort de mon pre tant de soins m'engage,

Que, ne pouvant tarder ici de ce voyage,

Je vous vais seulement signer que je promets

330   De vous faire, par an, cinq cents francs de rabais :

Il ne faut qu'au vieux bail ajouter cette clause.

JAQUEMIN.

Je vais qurir l'argent ; entrez.

TIMANTE.

Non, et pour cause ;

Nous sommes, pour cela, fort bien dans cette cour,

Du dfunt autrefois ces lieux taient l'amour ;

335   Et, dans l'accablement o sa perte me plonge,

Je n'y saurais entrer, sans...

JAQUEMIN, s'affligeant.

Monsieur, quand j'y songe...

CRISPIN.

Que c'tait un brave homme !

JAQUEMIN.

Oui, sans doute, Crispin.

CRISPIN, montrant son Matre.

Ne pleurez plus. Songez...

JAQUEMIN, s'en allant.

J'entends. Oh ! Mathurin !

Perrette, promptement qu'il apporte une table.

Perrette rentre.

CRISPIN, allant aprs Jaquemin.

340   Monsieur le Receveur, je suis un pauvre diable ;

Souvenez-vous de moi, j'ai parl comme il faut.

Timante.

Tout va bien, Monsieur.

SCNE VI.
Timante, Jaquemin, Crispin.

TIMANTE.

Oui, dlogeons au plutt,

Cours l'htellerie ; et, pour partir sur l'heure,

Fais brider nos chevaux.

CRISPIN.

Mais si je ne demeure,

345   Ma part du pot-de-vin...

PERRETTE.

  Tu reviendras aprs.

PERRETTE, Timante.

Je m'en vais avoir peur de tous les chiens barbets :  [ 3 Barbet : Chien long poil et fris. [L]]

Je viens d'en voir un l plus grand qu' l'ordinaire,

Que je croyais qui ft l'me de votre pre :

Le sang m'a remu jusqu'au fin bout des doigts.

350   Vous est-il apparu de jour ?

TIMANTE.

Cinq ou six fois.

PERRETTE.

De quel poil ?

CRISPIN.

Il tait roux-gris.

PERRETTE.

C'est lui peut-tre.

Va voir si tu pourras, Crispin, le reconnatre ;

Il est dans la cuisine.

CRISPIN.

A-t-il le nez camus ?  [ 4 Nez camus : Qui a le nez court et plat. [L]]

PERRETTE.

H... ?

TIMANTE.

Cours o je t'envoie, et ne raisonne plus.

Crispin sort.

SCNE VII.
Timante, Perrette.

TIMANTE.

355   Babet est donc partie ?

PERRETTE.

  Oui, Monsieur, et son pre

Lui fait faire un voyage assez peu ncessaire.

Je crois qu'elle en enrage.

TIMANTE.

Et d'o vient ?

PERRETTE.

Entre nous,

Il faut qu'elle ait, Monsieur, quelque chose pour vous.

Elle me dit souvent que vous tes si sage,

360   Si rempli de bont, si discret, que je gage...

SCNE VIII.
Jaquemin, Perrette, Timante.

JAQUEMIN, une bourse la main, Timante.

Cette bourse a, Monsieur, de quoi vous contenter.

Sept cent Louis... Voyons si...

TIMANTE, Jaquemin.

Je prends sans compter.

JAQUEMIN.

Ils sont en petits lots, rouls tous par cinquante,

Hors ceux du pot-de-vin, qui, contre mon attente,

365   Vont, en vous les donnant, me rduire l'emprunt.

Je les tenais tout prts pour le pauvre dfunt.

TIMANTE.

Eh ! Vous n'en manquez pas.

JAQUEMIN.

Chacun sait ses affaires.

Monsieur, au temps qu'il est, on n'en amasse gures.

Voici le bail.

TIMANTE.

Donnez. Quatre lignes au bas,

370   Attendant mon retour, vaudront mille contrats.

Il va crire sur la table.

JAQUEMIN.

Perrette, que je perds la mort de Pirante !

tre mort sans le voir !

PERRETTE.

Oui, la chose est touchante ;

Mais, Monsieur, je crains bien qu'il revienne cans :

Un certain grand barbet que j'ai vu l-dedans...

TIMANTE, achevant d'crire.

Fait ce... 1673. Timante.

JAQUEMIN, lit haut.

Je soussign confesse avoir reu de Monsieur Jaquemin la somme de six mille six cents livres, qui, jointe deux mille quatre cents livres qu'il avait payes feu mon pre sans quittance, l'acquitte de l'anne chue Pques dernier. Plus, j'ai reu cent Louis d'or, pour le pot-de-vin du nouveau bail, que je m'oblige de lui passer devant les Notaires toutes fois et quantes, aux mmes clauses et conditions de celui-ci, la rserve du prix, qui ne sera l'avenir que de huit mille cinq cents livres. Fait ce... mille six cent soixante et treize.

TIMANTE.

TIMANTE, Jaquemin.

375   En est-ce assez ?

JAQUEMIN.

  C'est plus qu'il n'tait ncessaire.

Chacun, ainsi que vous, n'est pas fils de son pre.

De l'air dont sur-le-champ vous dressez un acquit,

On voit bien qu'il vous a fait part de son esprit.

J'ai peine croire encor qu'il soit mort.

TIMANTE.

Je vous quitte :

380   Plus je suis avec vous, plus ma douleur s'irrite.

Adieu : vous me verrez avant qu'il soit un mois :

Toi, Perrette, viens ; songe moi quelquefois.

Tiens : et si Nicodme un jour te prend pour femme,

Lui donnant deux pistoles.

Crois...

PERRETTE, Timante.

Vous aurez, Monsieur, tout pouvoir.

JAQUEMIN.

La bonne me !

385   Au moins ne partez pas sans m'envoyer Crispin.

TIMANTE.

Il viendra vous trouver.

JAQUEMIN.

Qu'il vienne ; car, enfin

Il est bon que chacun soit content.

SCNE IX.
Perrette, Jaquemin.

PERRETTE.

Notre matre,

Le brave jeune homme ! Ah ! Quand je l'ai vu paratre,

J'ai bien cru qu'il avait pour nous un bon dessein.

JAQUEMIN.

390   C'est son pre tout fait.

PERRETTE.

  Fi ! C'tait un vilain,

Un ladre.  [ 5 Ladre : Insensible moralement. Par extension de l'insensibilit morale, excessivement avare. C'est un homme trs ladre.[L]]

JAQUEMIN.

Il ne faut pas appeler vilenie

Ce que les gens senss nomment conomie :

La diffrence est grande ; et quiconque dira

Que Pirante...

PERRETTE.

Il tait tout ce qu'il vous plaira ;

395   Mais il ne m'a jamais donn la moindre chose.

propos de donner (car il faut que je cause,

Et qu'au moins une fois je dcharge mon coeur )

Quand il faut desserrer, vous avez belle peur.

Depuis six ans entiers que votre femme est morte,

400   Le faix est lourd, et c'est Perrette qui le porte :  [ 6 Faix : Charge sous laquelle on plie. [L]]

Aux champs, comme la ville, ai-je quelque repos ?

Je ne recule rien ; tout tombe sur mon dos :

Quels biens m'avez-vous faits ?

JAQUEMIN.

Perrette, patience ;

Tout vient avec le temps ; j'ai de la conscience ;

405   Et, dans mon testament, tu verras...

PERRETTE.

  Justement !

Me voil bien chanceuse, avec son testament !

Des avaricieux c'est l'excuse ordinaire.

Ils donnent tout leur bien, quand ils n'en ont que faire.

Vos cus, dont l'amas vous est encor si doux,

410   Voulez-vous point les faire enterrer avec vous ?

Franchement, je m'en lasse, et pour toutes mes peines

Je mriterais bien qu'aux foires, aux trennes,

Vous ouvrissiez la bourse. Un homme veuf Sens,

Me fait, pour le servir, presser depuis longtemps :

415   Si je vous veux quitter, il m'offre de bons gages.

JAQUEMIN.

Tais-toi, je t'aurais fait de plus grands avantages,

Si je n'avais pas craint de faire babiller.

Mais Babet au plus tt se doit faire habiller :

En achetant pour elle, il faut qu'elle te donne...

420   Car, vois-tu ! J'aime mieux, de peur qu'on me souponne...

PERRETTE.

Que souponnerait-on, soixante et cinq ans ?

JAQUEMIN.

Il s'en faut quelque chose ; et...

PERRETTE.

Chacun a son temps :

Le vtre est fait. Pour elle, un mari, ce me semble,

Lui viendrait bien point ; ils vivraient bien ensemble.

JAQUEMIN.

425   son ge un mari !

PERRETTE.

  Quoi ! Vous vous effrayez ?

JAQUEMIN.

Elle n'a que vingt ans ; c'est un enfant.

PERRETTE.

Voyez,

Qu'il en meurt tous les jours faute d'ge !

JAQUEMIN.

Es-tu folle ?

La marier !

SCNE X.
Perrette, Jaquemin, Pirante.

PERRETTE, apercevant Pirante, et tirant Jaquemin par le bras, voulant fuir.

Monsieur ! Ah je perds la parole.

Misricorde !

JAQUEMIN.

Qu'est-ce, o vas-tu ?

PERRETTE.

Le lutin...

En s'enfuyant.

430   Ah !

JAQUEMIN, revenant sur le bord du thtre.

Que veut-elle dire ?

SCNE XI.
Pirante, Jaquemin.

PIRANTE, frappant sur l'paule de Jaquemin.

Ho ! Monsieur Jaquemin !

JAQUEMIN, s'enfuyant avec prcipitation.

l'aide !

PIRANTE.

En me voyant, s'crier de la sorte !

Fuir, sans vouloir m'entendre, et me fermer la porte !

Suis-je pestifr ? Que veut dire ceci ?

Mais quelqu'un de ses gens m'en peut rendre clairci ;

435   L'un d'eux vient propos.

SCNE XII.
Pirante, Nicodme.

NICODME, venant avec une grande fourche de bois sur son paule, et chantant cette chanson, sur le chant :

Une et deux et trois et quatre et cinq et six,

Sept et huit et neuf et dix,

Onze et douze et treize,

Quatorze et quinze et seize.

440   Blaise, en revenant des champs,

Tout dandinant,

Il trouvit la femme Jean,

Et puis il s'en furent

Dans une masure.

     

445   Un vigneron, prs de l,

Voyant cela,

Leur dit : Que faites-vous l ?

quoi rpond Blaise :

Je nous sons bien aise.

     

PIRANTE, abordant Nicodme.

450   Dieu te gard', Nicodme.

NICODME.

Bonjour, monsieur Pirante. Ah ! c'est donc vous ?

PIRANTE.

Moi-mme.

NICODME.

Vous me voyez joyeux, toujours bon apptit.

PIRANTE.

L'apptit et la joie entretiennent l'esprit.

NICODME.

J'aime rire, chanter, me bailler carrire ;

455   Et j'ai toujours t bti de la magnire.

Vous tes bien gaillard ?

PIRANTE.

Oui, je me porte bien.

NICODME.

Quand j'avons la sant, je ne manquons de rien ;

Morgu ! C'est un grand point.

PIRANTE.

Il est vrai. Mais ton Matre,

Comment est-il ?

NICODME.

Comment ? Il est comme il doit tre,

460   Toujours bien essouffl quand il marche.

PIRANTE.

  A-t-il eu

Quelque mal violent ?

NICODME.

Pourquoi ?

PIRANTE.

Quand il m'a vu,

Il s'est mis crier d'un ton pouvantable,

Et n'aurait pas mieux fui, s'il avait vu le diable.

Est-il devenu fou ?

NICODME.

Peste ! Il n'est pas si sot.

465   Tout vieux barbon qu'il est, il dit encore le mot.

C'est un brave homme.

PIRANTE.

Mais par quelle extravagance,

Criant tout haut l'aide, a-t-il fui ma prsence ?

Il est donc possd ?

NICODME.

Vous vous gaussez de nous.

Bon ! S'enfuir ! Hier encore il nous parlait de vous,

470   But votre sant, jusqu' perdre d'haleine,

Nous dit qu'vous viendriez possible dans quinzaine.

PIRANTE.

Oui ; je l'avais crit.

NICODME.

H bien donc !

PIRANTE.

Mais depuis,

J'ai chang de dessein.

NICODME.

Je vais faire ouvrir l'huis,  [ 7 Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]]

Et, quand il vous varra...

PIRANTE.

Je te dis, Nicodme,

475   Qu'il m'a vu, reconnu.

NICODME.

  C'est queuque stratagme ;

Car il n'tait pas fou, quand j'avons djeun :

Lui-mme dans ces champs il m'a l-bas men.

Depuis, je ne dis pas, mais j'allons voir. Parrette !

Frappant la porte.

PERRETTE, en dedans.

Qui frappe ?

NICODME.

Nicodme. Ouvre.

PERRETTE, ouvrant la porte, et voyant Pirante, la referme en disant.

Ah !

NICODME.

Comme on nous traite !

480   Alle a le diable au corps.

PIRANTE.

  Tu vois si j'ai raison.

NICODME.

Oh ! Pargu ! J'entrons pourtant dans la maison.

Ouvre.

Frappant.

PIRANTE.

Le mal du Matre a gagn la servante.

PERRETTE, en dedans.

Qui heurte ?

NICODME.

Nicodme, avec Monsieur Pirante ;

Il vient voir notre Matre.

PERRETTE.

Hlas ! C'est fait de toi,

485   Nicodme, s'il faut qu'il te touche.

NICODME.

  Et pourquoi ?

PERRETTE.

Monsieur Pirante est mort, on en a la nouvelle ;

Ce n'est que son esprit qui revient.

PIRANTE.

Que dit-elle ?

NICODME.

Al dit qu'ous tes mort, et que c'est votre esprit

Qui me parle : pourquoi ne me l'avoir pas dit ?

490   Vous avez tort.

PIRANTE.

  Jamais fut-il rien de semblable ?

Quoi ! Nicodme, on veut...

NICODME.

Vous tes mort ; au Diable.

PIRANTE.

Mais, si...

NICODME, lui prsentant sa fourche.

N'approchez pas ; palsangu ! voyez-vous !

Je vous enfourcherions par le chignon du cou.

Adieu.

PIRANTE.

Tu ne vois pas la pice qui t'est faite.

495   Je serais mort !

NICODME.

  Oui : vous. N'est-il pas vrai, Perrette,

Que tu dis qu'il est mort ?

PERRETTE, en dedans.

Il l'est plus de six fois :

Ce n'est que son fantme prsent que tu vois ;

Garde qu'il ne t'approche, et qu'il ne te secoue.

Le moindre de ses doigts...

NICODME, lui montrant sa fourche.

Ah ! Morgu ! Qu'il s'y joue ;

500   Il varra...

PIRANTE.

Nicodme ?

NICODME.

  Oh ! Je ne voulons point

tre avec les fantmes : on sait, s'il vient point,

Comme il traitons les gens, quand ils trouveront leur belle !

Tatigu ! Queus malins !

PIRANTE.

La folie est nouvelle.

NICODME.

Je ne charchons point, laissez-nous en repos.

PIRANTE.

505   Laisse-moi seulement te dire quatre mots.

C'est peu de chose.

NICODME.

H bien ! Si votre me est en peine,

Parlez, j'irons, pour vous, courir la pretentaine :  [ 8 Pretentaine : Terme familier usit seulement dans cette locution : courir la pretantaine, courir et l, sans ncessit. [L]]

Mais morgu ! Sans faon, n'approchez que de loin.

PIRANTE.

Le jugement peut-il te manquer au besoin ?

510   Je n'ai rien de chang ; tu le vois, Nicodme.

Je parle, marche, agis : les morts font-ils de mme ?

Jamais...

NICODME.

Oh ! Palsangu ! Vous m'en contez bien l !  [ 9 Palsangu : Jurement de paysan, dans l'ancienne comdie. [L]]

Avons-je t morts, nous, pour savoir tout cela ?

C'est bien philosopher !

PIRANTE.

Du moins fais que ton Matre,

515   Pour m'entendre un moment, se mette la fentre ;

Je serai satisfait.

NICODME.

Il y verra fort bien ;

Pourquoi non ? Quand on a du coeur on ne craint rien.

Parrette !

PERRETTE, en dedans.

Est-il parti, Nicodme ?

NICODME.

Lui ? Voire !

Je lui dis qu'il est mort ; mais il n'en veut rien croire,

520   Et je ne li saurais faire entendre raison.

Notre Matre est-il l ? Morgu ! Je tiendrai bon :

Qu'il vienne la fentre ; avec ma fourche seule,

Si l'esprit fait un pas, je li sangle la gueule.

PIRANTE.

Mais tu me crois donc mort ?

NICODME.

Oui, pargu ! Je le crois.

PIRANTE.

525   Tu peux t'en claircir ; approche, touche-moi.

NICODME.

Tatigu ! Je n'ai garde, on voit, votre face,

Que d'un homme entarr vous avez la grimace.

SCNE XIII.
Jaquemin, Pirante, Nicodme.

JAQUEMIN, la fentre.

Il faut me hasarder. On me l'avait bien dit,

Que vous pourriez venir m'apporter un acquit :

530   Mais des huit cents cus je ne suis plus en peine ;

On m'en a tenu compte, et votre crainte est vaine.

Allez, puisse votre me avoir un plein repos.

PIRANTE.

De quoi me parlez-vous ? Je suis de chair et d'os.

Voyez-moi bien ; je vis. Qui vous rend si crdule,

535   Que de vous entter d'un conte ridicule ?

votre ge tes-vous de si lgre foi,

Et voit-on bien des morts qui parlent comme moi ?

JAQUEMIN.

On dirait, en effet, que vous tes en vie.

Seriez-vous chapp de votre apoplexie ?

540   Ou si, quand on est mort, on peut ressusciter ?

Car Monsieur votre fils, que je viens de quitter,

Et qui porte un grand deuil, lui-mme a pris la peine

De venir m'annoncer...

PIRANTE, s'avanant.

Quoi ! Mon fils ?...

NICODME, prsentant sa fourche Pirante.

Ah ! Morguenne !

N'avancez point.

JAQUEMIN.

Tout beau, Nicodme ! J'entends

545   Qu'on respecte Monsieur.

NICODME.

  Morgu ! C'est perdre temps,

Descendez, sans rien craindre, ou bien qu'il se retire.

Son fantme n'est pas si diable qu'on veut dire ;

Je ne vois rien en lui qu'on ne voie chacun :

S'il fait trop le mchant, je serons deux contre un.

PIRANTE.

550   Nicodme a raison, pourquoi tant de faiblesse ?

JAQUEMIN.

Enfin j'ouvre les yeux, et vois qu'on m'a fait pice.

Je descends.

NICODME, Pirante.

Vous voyez qu'ous tes satisfait.

Mais point de trahison ; car, franchement, tout net,

Fussiez-vous un Satan...

PIRANTE.

Ne crains rien, Nicodme.

JAQUEMIN, sortant.

555   Ah, Monsieur !

NICODME, Jaquemin.

  Point de peur, et ne soyez point blme.

JAQUEMIN, Pirante.

Votre fils, par son deuil, a trop su me duper,

Et n'a feint votre mort qu'afin de m'attraper.

Comme votre hritier, aprs ce coup funeste,

Trouvant que je devais six cents Louis de reste,

560   Je viens prsentement de les compter...

PIRANTE, Jaquemin.

  lui ?

JAQUEMIN.

lui-mme. voyez son acquit d'aujourd'hui.

PIRANTE.

Nous fourber l'un et l'autre avec tant d'impudence !

Peut-tre il n'est pas loin. Vite, allons...

JAQUEMIN.

Patience :

Nous en aurons raison, j'attends ici Crispin :

565   Entrez, pour un moment, l-dedans.

PIRANTE.

  Le coquin !

PERRETTE, Pirante.

Vous n'tes donc pas mort, Monsieur ?

PIRANTE.

L'effronterie !

Prendre le deuil !

NICODME.

Voyez ! Avec l'apolexie !

PERRETTE.

Ils ne se doutaient pas qu'il en ft revenu.

SCNE XIV.
Perrette, Nicodme, Crispin, Jaquemin.

NICODME, approchant Crispin, et allant au-devant.

Morgu ! Comm'te vl fait ! Qui t'aurait reconnu ?

570   Queul habit !

CRISPIN, Nicodme.

  Tout un an, il faut tre de mme ;

Notre vieux Matre est mort, mon pauvre Nicodme.

NICODME.

H ! Ne devait-il pas s'empcher de mourir

En sa place, morgu ! Je m'aurais fait guarir.

CRISPIN.

Mais tu sais qu' la mort il n'est point de remde.

NICODME.

575   Morgu ! J'appellerais vingt sorciers mon aide,

Plutt que de mourir.

CRISPIN.

Fort bien : mais il est mort.

NICODME.

Tant pis pour lui.

JAQUEMIN.

Crispin, viens , je craignais fort

Qu'on ne te ft partir sans que je te revisse.

CRISPIN, Jaquemin.

Ah ! Je suis pour cela trop votre service.

JAQUEMIN.

580   C'est toi que je dois le rabais qu'on m'a fait :

Il tait juste aussi de m'en faire.

CRISPIN.

En effet,

Payer neuf mille francs, c'tait trop.

JAQUEMIN.

Ton salaire

Est tout prt.

CRISPIN.

Oh ! Monsieur.

JAQUEMIN.

Mais si tu pouvais faire

Que, de huit mille francs toujours prts compter,

585   Ton Matre l'avenir voult se contenter,

Je donnerais encor cent Louis tout l'heure.

CRISPIN.

Il faut lui proposer : attendez-moi.

JAQUEMIN, le retenant.

Demeure :

Puisqu'il n'est pas parti, je veux t'accompagner.

CRISPIN.

Venez, avecque lui vous pouvez tout gagner.

590   Il ne ressemble point son vilain de pre.

C'tait un franc avare, un vrai prne-misre ;

Et, s'il ne se ft point avis de mourir,

Sa lsinante humeur nous et bien fait souffrir.

JAQUEMIN.

Tu le pleurais pourtant tout l'heure.

CRISPIN.

Sans doute :

595   Il fallait bien pleurer ; qu'est-ce que cela cote ?

Quoique pour notre joie il soit mort un peu tard,

C'est toujours tre mort.

PIRANTE, qui coute.

Ah ! Je te tiens, pendard !

CRISPIN, feignant d'avoir peur.

Au secours.

PIRANTE.

Tu me crains ! Je suis donc mort ?

PERRETTE, Crispin.

Courage.

Dis que c'est son esprit qui revient.

CRISPIN.

Ah ! J'enrage.

NICODME.

600   As-tu peur du fantme, et n'oses-tu parler ?

PIRANTE.

Tu me fais donc mourir afin de me voler,

Sclrat ?

NICODME.

L, rponds.

PIRANTE.

Ah ! Je te ferai pendre.

CRISPIN.

Monsieur, n'en faites rien : je vais vous tout apprendre.

Pour tirer votre argent de Monsieur Jaquemin,

605   Votre fils avec lui m'a fait jouer au fin ;

Mais j'ai plus vous dire. Il s'est, la sourdine,  [ 10 la sourdine : Fig. Secrtement. [L]]

Mari depuis peu.

PIRANTE.

Le tratre me ruine.

Quelque gueuse l'aura fait prendre sur le fait !

Qu'a-t-il donc pous ? Qui ?

CRISPIN.

Madame Babet.

JAQUEMIN.

610   Ma fille ?

CRISPIN.

Votre fille.

JAQUEMIN.

  Au du de son pre ?

L'effronte !

PERRETTE.

Il l'aimait : il l'pouse, que faire ?

JAQUEMIN, Perrette.

Tu l'as donc su ?

PERRETTE.

Moi ? Non. Mais, enfin quand les gens...

PIRANTE.

Qu'on la fasse venir.

CRISPIN, Pirante.

Elle est alle Sens :

Mon Matre l'y doit joindre ; et, de l, ce me semble,

615   Ils se sont dit le mot pour s'en aller ensemble.

JAQUEMIN, Pirante.

Monsieur, je suis fch...

PIRANTE.

Non, Monsieur Jaquemin,

Ce peut tre une fourbe ; il en faut voir la fin.

Mon fils t'attend ?

CRISPIN.

Monsieur, il est au Mouton-Rouge ;

Je m'en vais l'avertir, si vous voulez.

PIRANTE.

Ne bouge.

620   Il faut l'aller surprendre ; et, s'il est mari,

Babet et ma filleule ; il est justifi.

Elle mrite assez d'entrer dans ma famille.

Allons.

JAQUEMIN.

Ah ! C'est, Monsieur, trop d'honneur pour ma fille.

NICODME, Jaquemin.

Comme vous tes riche, il faut...

JAQUEMIN.

Moi, riche ? Abus ;

625   Je n'ai rien.

NICODME.

  Eh ! Morgu, dgainez vos cus ;

A-vous peur sous vos pieds que la tarre vous faille ?

JAQUEMIN.

Il me faut laissez vivre : aprs, vaille que vaille ;

Si j'ai quelque pistole, on me la trouvera.

PIRANTE.

H ! Monsieur Jaquemin, on s'accommodera.

630   Je voudrais seulement que Babet elle-mme...

PERRETTE.

Elle vient de partir ; cours aprs, Nicodme :

Tu la rattraperas.

NICODME.

Je vais prendre un cheval :

Laisse-moi faire.

CRISPIN.

Enfin cela ne va pas mal.

PERRETTE.

Tu fais donc trpasser les gens sans qu'ils le sachent ?

PIRANTE.

635   Souvent dans leurs desseins les jeunes gens se cachent.

Allons tout claircir ; et, si l'hymen est fait,

Je pardonne mon fils, pardonnez Babet.

 



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Notes

[1] Sens : ville du dpartement de l'Yonne au sud-est de Paris 125km.

[2] Braire : Fig. et familirement. Cet homme ne chante pas, il brait. [L]

[3] Barbet : Chien long poil et fris. [L]

[4] Nez camus : Qui a le nez court et plat. [L]

[5] Ladre : Insensible moralement. Par extension de l'insensibilit morale, excessivement avare. C'est un homme trs ladre.[L]

[6] Faix : Charge sous laquelle on plie. [L]

[7] Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]

[8] Pretentaine : Terme familier usit seulement dans cette locution : courir la pretantaine, courir et l, sans ncessit. [L]

[9] Palsangu : Jurement de paysan, dans l'ancienne comdie. [L]

[10]  la sourdine : Fig. Secrtement. [L]

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