MOLIÈRE EN PRISON

COMÉDIE EN UN ACTE, EN VERS

Représentée pour la première fois, à Paris, à la Comédie-Française, le vendredi 15 janvier 1886.

(264e ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE MOLIÈRE)

ET SUIVIE DE AU PRISONNIER DU CHATELET

STANCES DITES À LA MÊME SOLEMNITÉ.

Préface d'Auguste VITU

Portrait de l'auteur par Félix Régamey

1887

ERNEST D'HERVILLY

PARIS L. FRINZINE, ÉDITEUR 112, Boulevard Saint-Germain, 112


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:29:18.


PRÉFACE

Le nombre des pièces de théâtre dont Molière a été le héros, le sujet ou le prétexte, est cent fois plus considérable que celui de ses chefs-d'oeuvre. Mis à la scène de son vivant par des critiques ou des jaloux, les apothéoses commencèrent au lendemain de sa mort, il y a deux cent quatorze ans. Depuis ce temps, nos grands théâtres littéraires n'ont pas laissé passer une seule fois l'anniversaire de sa naissance, le 15 janvier 1622, sans le célébrer par quelque hommage pieux, pièces de circonstance, compliments en vers, etc.. On en ferait une bibliothèque, qui comprendrait certainement plus de mille compositions diverses. Plusieurs d'entre elles, dues à de jeunes écrivains, qui, au début de leur carrière, se plaçaient sous le patronage du grand poète comique, ne sont pas indignes de survivre à l'occasion qui les vit naître.

Je dis cela particulièrement pour mon ami Ernest d'Hervilly qui, à cinq anniversaires différents, a célébré Molière, partageant le ferveur de son culte entre les deux temples consacrés, la Comédie-Française et l'Odéon.

C'est ainsi que le Malade réel, le Docteur sans pareil, le Magister, Poquelin père et fils et, en dernier lieu, Molière en prison, firent applaudir le nom d'Ernest d'Hervilly, qui d'ailleurs possède tant de titres à l'estime des lettrés. L'auteur de la Belle Saïnara, du Parapluie, et d'autres délicieuses comédies, pleines d'originalité, de grâce et d'esprit, n'a-t-il pas écrit des livres charmants, qui lui ont valu deux fois les palmes de lauréat de l'Académie française ; non moins que le titre, maintenu fort rare, d'officier de l'Instruction publique ? Parmi ces livres d'une lecture attrayante et souriante, il en est deux, les Contes pour les grandes personnes et Mesdames les Parisiennes, que de bons juges n'ont pas craint de comparer aux plus fines Sketches de Charles Dickens.

Il faut beaucoup d'esprit pour louer dignement Molière et aussi beaucoup de tact ; car ce grand génie, fait de haute raison et de bon sens, impose à ses admirateurs, avec le respect de ces qualités maîtresses, le souci de la langue et l'approbation des honnêtes gens.

En réunissant aujourd'hui le faisceau des compositions moliéresques d'Ernest d'Hervilly, son intelligent éditeur rend un véritable service non seulement aux admirateurs de Molière, mais aussi aux bibliothèques scolaires et aux théâtres de salon. Il n'est pas un seul de ces petits poèmes dramatiques qui ne réponde aux sentiments simples et touchants de la morale la plus pure. L'amour paternel et l'amour filial, l'enthousiasme de l'art et de la poésie, mis en lumière et aiguisés par les traits innocents d'un esprit vif et clair, ce sont là des tableaux et des idées qui sont assurés de plaire aux jeunes gens comme aux jeunes filles, à leurs grands parents comme à leurs éducateurs.

Ernest d'Hervilly, dont l'originalité personnelle est très accentuée et qui lui donne une parure sonore de rimes étincelantes, ne se contente pas d'admirer Molière en poète, il s'attache à le faire aimer ; en le montrant dans des situations, quelquefois inventées, il le peint tel qu'il fut réellement, éloquent, généreux, hardi dans ses conceptions, constant dans ses amitiés comme dans ses principes, adorable toujours, et, qu'on me passe le mot qui rend exactement ma pensée par une comparaison familière, bon comme le bon pain.

Auguste Vitu.

4 janvier 1887.


À JULES CLARETTE ADMINISTRATEUR GENERAL DE LA COMEDIE-FRANÇAISE.

À L'AUTEUR DE MOLIÈRE, SA VIE ET SES OEUVRES, À L'ARTISTE, À L'AMI

Souvenir et témoignage

D'une longue, fidèle et inaltérable affection.


PERSONNAGES.

J-B. POQUELIN ; dit MOLIERE, M. LE BARGY.

MASCARAT, geôlier-chef du Châtelet, M. LELOIR.

RAGUENEAU, pâtissier-poète, qui fit partie plus tard de la troupe de Molière... M. DE FERAUDY.

LUCILE, filleule de Mascarat, MLLE M. DURAND.

AU GRAND- CHÂTELET. 3 - 13 AOUT 1645.

Extrait de CINQ ANNIVERSAIRES DE MOLIÈRE 1874 - 1875 - 1877 - 1881 - 1886 COMÉDIES EN VERS.


MOLIÈRE EN PRISON

Une cellule, assez peu garnie de meubles, dans ce qu'on appelait les PRISONS-HONNÊTES au Grand-Châtelet. - Grabat, escabelles, table. Sur la table, des livres et des papiers. Au fond, une porte à judas grillé, bardée de ferrures à gros clous.

SCÈNE I.
Mascarat, Lucile.

MASCARAT, en costume classique de geôlier, un trousseau de clefs pendu à sa ceinture, est assis près de la table.

LUCILE.

Elle place sur la table un vase contenant quelques modestes fleurs, et se dispose à s'en aller.

Je vous laisse parrain ?...

MASCARAT.

Va ! - J'attends Ragueneau,

Le pâtissier-poète ! - Infidèle au fourneau,

Mais au malheur fidèle, il vient, ce matin même,

Visiter - et nourrir - son Poquelin, qu'il aime

5   À la folie, et moi, je déjeune avec eux.

Bien qu'il fasse des vers, c'est un fier maître-queux,

Notre ami Ragueneau !...

Il écoute.

Mais le voici sans doute ?...

LUCILE, riant et s'enfuyant.

Gare aux sonnets !

LA VOIX DE RAGUENEAU, en dehors, gaiement.

Trop tard !

LA VOIX DE LUCILE, se défendant contre quelque baiser.

Laissez-moi !

LA VOIX DE RAGUENEAU, gaie.

Non, écoute,

Lucile !

Entrant en scène.

Ah ! Bah ! Elle est preste comme un moineau !

Ragueneau porte une manne sur la tête. La manne contient des assiettes, couverts, pâtés, etc.

SCÈNE II.
Mascarat, Ragueneau.

RAGUENEAU.

10   Mascarat, le bonjour !

MASCARAT, se levant.

  Le Bonjour, Ragueneau !

RAGUENEAU.

Il jette un regard dédaigneux autour de lui.

Et voilà le cachot où tu tiens ce jeune homme ?

Bourreau !

MASCARAT, qui a refermé la porte avec soin.

Pardon : geôlier. - D'ailleurs de ce qu'on nomme,

Poliment, la « Prison Honnête, » au Châtelet,

15   Ce... pourpris... sans luxe... est le meilleur, s'il te plaît !   [ 1 Pourpris : Vieux mot qui signifiait enceinte, clôture de quelque lieu seigneurial, château ou maison noble, ou de l'Eglise. Le terrestre pourpris. Le pourpris d'un camp, etc. On a dit aussi poétiquement, le céleste pourpris.]

J'ai logé... ton idole ! Aussi bien que possible.

Et c'est là ma façon de me montrer sensible

À son sort, sans manquer au devoir. - J'aime aussi

Ton cher comédien : la preuve c'est ceci,

Il montre la manne.

20   Que je laisse passer, - et dont je te soulage...

Il prend la manne et la dépose sur une escabelle.   [ 3 Manne : Panier d'osier. Le 1er se dit de celui où l'on met ordinairement le linge, la vaisselle qu'on porte sur la table, et d'un berceau d'osier où l'on met coucher les enfants au maillot. [FC]]  [ 2 Escabelle : Synonyme d'escabeau. [L]]

RAGUENEAU, se récriant.

On m'a pris un gigot comme droit de geôlage !

MASCARAT.

Bah ! - Je n'avais point dit à mes subordonnés

De laisser les gigots filer devant leur nez.

25   Soit !... Mais le reste !

RAGUENEAU.

Intact.

MASCARAT.

  Donc, ce panier veut dire

Que tu n'as nullement raison de me maudire,

Vu que je ne tiens pas, Compère Ragueneau,

Ton ami fers aux pieds et le col à l'anneau.

Quoique geôlier, on fut parfois au Jeu-de-Paume

30   De la Croix-Noire...

RAGUENEAU, l'interrompant.

  Endroit le plus gai du royaume,

Depuis le Mazarin...

MASCARAT, menaçant.

Chut ! - Et songe à ces clefs !

Les pâtissiers frondeurs peuvent être bouclés

Un beau matin ! Retiens, au Châtelet, ta langue,

Et laisse-moi finir en deux mots ma harangue :

35   C'est parce que j'ai ri de bien heureuses fois,

Grâce à Molière, au Jeu-de Paume de la Croix-

Noire...

RAGUENEAU, entre ses dents.

Proche l'Ave-Maria...

MASCARAT.

Tais-toi, diantre !...   [ 4 Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]]

Que je lui donne ici pour logement...

RAGUENEAU.

Un antre ?...

MASCARAT.

... Une chambre très saine, - et que je te permets

40   De lui faire manger les plus succulents mets,

Arrosés du meilleur que tienne la Buvette...

RAGUENEAU.

Ce qui fait double gain pour ta chère cassette :

Car, le vin, tu le vends, et, le fond du repas,

Toi, vivandier d'ici, tu ne le fournis pas !   [ 5 Vivandier : Marchand qui suit l'armée, ou la Cour, pour y vendre des vivres, et autres nécessités. [F]]

45   C'est égal, Mascarat, doux guichetier, je t'aime !

Mais au moins est-il bon, ton vin ?

MASCARAT, avec simplicité.

J'en bois moi-même.

RAGUENEAU.

Ah !...

MASCARAT, poursuivant.

Tous nos gros bonnets, juges ou procureurs,

Gens qui, sur ce point-là, commettent peu d'erreurs,

Affirment, - pourrais-tu douter de leur science ? -

50   Qu'il leur fait supporter la plus longue audience ;

Et, buvant, chacun d'eux cligne de l'oeil, et rit

En traduisant le vers d'un sieur Ovide, - inscrit

Sur la Buvette, - par ces paroles fort saines :

« Glissons, parfois, un peu de joie entre nos peines. »   [ 6 Jusqu'à la fin du XVIIe siècle on lisait, au dessus de la porte de la Buvette, au Grand-Châtelet : Interpone tuis interdum gaudia curis.]

RAGUENEAU.

55   L'argument est vainqueur ! Il ne nous reste plus

Qu'à nous en pénétrer, sans propos superflus :

Descends donc, - à ton choix d'un pas alerte ou grave,

Chercher Molière au greffe et ton vin à la cave ;

Et, pendant que je vais explorer ce panier,

60   Ramène les flacons, avec ton prisonnier,

Dont, je ne sais plus qui... pour l'instant nous sépare.

MASCARAT.

Il reçoit les conseils de Maître De Lamarre,

Son procureur ; voilà ce qu'il fait à présent.

Mais tu peux en savoir davantage en lisant

Il montre un parchemin sur la table.

65   L'écrit que voilà. - C'est, paraît-il, la supplique

Où maître De Lamarre, en mots congrus, explique

Le cas de ton jeune homme au Lieutenant civil...

RAGUENEAU.

Baille-moi ce papier. - Çà, que nous chante-t-il ?...

MASCARAT, lui passant le parchemin.

Je l'ignore. - J'allai me mettre à la fenêtre

70   Comme ils le rédigeaient. Tout geôlier qu'on puisse être,

On sait vivre. - D'ailleurs, à voix basse on parla.

Mais puisqu'ils ont laissé leur minute, lis-la.

RAGUENEAU, lisant.

À monsieur le Lieutenant civil en la prévôté et vicomté de Paris, Dreux d'Aubray, seigneur d'Ossémont, Villiers et autres lieux.

« Supplie humblement Jean-Baptiste Poquelin, comédien de l'Illustre-Théâtre, entretenu par Son Altesse royale, disant que, en vertu des sentences données par les Juges-consuls par défaut contre ledit suppliant, qui n'est leur justiciable, au profit de Antoine Fausser, maître chandelier, faute de paiement de la somme de cent quinze livres d'une part, vingt-sept de l'autre, le suppliant a été arrêté et recommandé des prisons du Châtelet, et d'autant qu'il ne doit les sommes, désirerait lui être sur ce pourvu.

- « Ce considéré, monsieur, et attendu ce que dessus, il vous plaise, joint la modicité de la somme, ordonner que ledit suppliant aura provision de sa personne et sera mis hors des dites prisons pour trois mois, joint qu'il ne doit rien, nonobstant opposition ou appellation quelconque, et vous ferez bien. » - « DE LAMARRE. ».

MASCARAT.

Et c'est pour cette cause absurde ?...

RAGUENEAU.

Il le faut croire.

Puisque c'est, tout au long, couché sur ce grimoire...

MASCARAT, avec emportement.

75   Ainsi, le bon plaisir d'un maître chandelier

Vindicatif me force...

Se contenant.

Hélas ! Tais-toi, geôlier !

Je le croyais pincé pour de graves fredaines :

Pour un seigneur, tombant à jambes rebindaines   [ 7 Rebindaine : Renversé. [SP]]

Sur le pré, dans un duel... ou quelque quatrain

80   Imprudent... décoché dans l'ombre... au Mazarin.

Mais je me doutais peu du motif et de l'hôte

Qui le logent ici !

RAGUENEAU, haut, à lui-même.

C'est le destin de Plaute

Qui l'accable à son tour !

MASCARAT.

Plaute ?

RAGUENEAU.

Un auteur-acteur ;

Un Ancien ! - En son temps, le pauvre débiteur

85   Pouvait être livré comme esclave, aux enchères.

Plaute, ayant fait, dit-on, assez mal ses affaires,

Fut en la prison dure incarcéré d'abord...

MASCARAT.

Alors, Plaute et Molière ont bien le même sort !

RAGUENEAU.

De plus, le créancier fit vendre le poète,

90   Comme on vend un objet, une chose, une bête,

Et Plaute alla tourner la meule d'un moulin.

MASCARAT.

Mais on ne vendra point ton ami Poquelin !

RAGUENEAU.

Eh ! Qu'importe ! À Paris, autant et plus qu'à Rome,

Un prisonnier pour dette est l'esclave d'un homme !

MASCARAT.

95   C'est la Loi. Je me tais.

RAGUENEAU.

  C'est une horrible loi

Que celle qui permet de mettre, au nom du Roi,

Un être libre et doux comme les hirondelles

Dans une cage, - au gré d'un marchand de chandelles

Le pauvre enfant n'a pas vingt-trois ans, mon ami ;

100   Combien de mois, combien d'ans il aura gémi,

Usant ses plus beaux jours en des larmes de rage,

Avant que ce Fausser, contemplant son ouvrage,

Dise enfin : « Mon courroux s'est enfin déployé ;

Sors de prison, vieillard ! Va ! - Mon suif est payé ! »

MASCARAT.

105   Ah ! Combien je maudis la fortune marâtre !

Que faire ?

RAGUENEAU.

C'est au nom de l'Illustre-Théâtre

Tout entier que la dette est contractée : ainsi

L'appréhender au corps, lui seul, le mettre ici,

C'est plus qu'injuste, c'est barbare ! - Ô lois modèles !

MASCARAT.

110   Mais qu'a-t-il fait de tant de paquets de chandelles ?

RAGUENEAU.

Eh ! Spectateur ingrat, c'était pout tes beaux yeux

Qu'il les brûlait là-bas ! - Cependant qu'anxieux,

Dans le fond du parterre aux obscures cachettes,

J'enviais, moi, le sort du porteur de mouchettes !

115   Car j'ai l'ambition d'être au théâtre aussi !

Hélas ! Quand je voyais, par le fer raccourci,

Chaque flambeau décroître, ah ! Je ne pensais guère

Que sa lumière aussi fumeuse que vulgaire

Se rapprochât, à chaque instant, de son déclin,

120   Avec ta liberté, mon pauvre Poquelin !

MASCARAT.

Mais on la lui rendra !

À part.

Cela serait facile

S'il voulait... accepter la dot de ma Lucile !

LA VOIX DE LUCILE.

Coups à la porte.

Parrain ?

MASCARAT.

Coups redoublés à la porte.

C'est ma filleule. Eh bien, mais ?...

LA VOIX DE LUCILE.

Ouvrez-moi !

On a besoin de vous à la geôle...

MASCARAT.

Ma foi,

Il ouvre la porte, et cérémonieusement.

125   J'oubliais mes devoirs. - Entrez, mademoiselle !...

SCÈNE III.
Les Mêmes, Lucile, essoufflée, un panier à la main.

MASCARAT.

Eh ! Pourquoi donc si peu de souffle, et tant de zèle ?

Quoi ! Le feu serait-il mis aux deux Châtelets ?

LUCILE, léger embarras, essoufflée.

Non, parrain. - J'apportais du vin, des gobelets.

On vous demande en bas...

MASCARAT, affectueusement.

Reprends haleine, folle !

130   Ah ! Tu ne comptes pas les marches, ma parole,

Quand il s'agit...

LUCILE, baissant les yeux.

Plaît-il ?

MASCARAT, souriant.

Je m'entends. - Ragueneau,

Avec bonté.

Je reviens. - Bois un coup !... C'est d'un très vieux tonneau...

Fais-le goûter aussi, tout à l'heure, au poète.

Je vais te l'envoyer. Et toi, Lucile, apprête

135   La table. Trois couverts.

LUCILE.

  Oh ! Quatre, mon parrain...

MASCARAT.

Nous verrons !...

Il sort, sans refermer la porte.

SCÈNE IV.
Ragueneau, Lucile.

RAGUENEAU, se disposant à débarrasser la table des papiers qui l'encombrent.

Moi, je vais déblayer le terrain.

Lucile, tout d'abord ! - Car, voyez-vous, ma chère,

Le poète peut bien avec la bonne chère...

Frayer sans danger, mais le fruit de ses travaux

140   Craint beaucoup le contact du jus des godiveaux.  [ 8 Godiveau : Espèce de pâté qui se fait de veau haché et d'andouillettes avec plusieurs autres ingrédients et ragoûts, comme asperges, culs d'artichauts, palais de boeuf, jaune d'oeufs, champignons, etc. [F]]

Donc (ô Muse, pardonne à mes mains trop hardies !)

Je vais mettre en lieu sûr ces plans de... comédies.

LUCILE, l'aidant.

Ah ! Ce sont ?...

RAGUENEAU.

Des essais, oui... de vagues projets...

Tout poète a les siens. Moi-même, j'en logeais

145   Dans ma cervelle un certain nombre, mais ma lyre

Hésite... Je voudrais être acteur...

LUCILE, feuilletant les manuscrits.

Peut-on lire

Quelques-uns de ces mots si largement écrits ?

RAGUENEAU.

Vous n'y comprendrez rien ! Il nous faut nos esprits

Pour déchiffrer...

LUCILE.

J'appris écriture et lecture !

150   Et tenez !

Lisant.

  GORGIBUS... DANS LE SAC... L'aventure

Doit être plaisante ? - Et ceci ?

Lisant un autre titre.

LE MEDECIN

VOLANT. - Volant ?...

RAGUENEAU, feignant de se méprendre sur le sens du mot.

Ma foi, c'est plus dur qu'assassin !

LUCILE, lisant un autre titre.

LE GRAND BENET DE FILS AUSSITÔT QUE SON PÈRE.

Ah ! Cela, c'est très clair.

RAGUENEAU.

Oui, les deux font la paire.

LUCILE, déchiffrant d'autres titres.

155   LE FAGOTEUX... OU TIER ?... - LA... le mot est brouillé...   [ 9 Fagotier : Fagoteur, bucheron, homme de peine qui travaille dans les forêts à faire des fagots. Se dit aussi de celui qui fait mal quelque chose, qui s'en acquitte mal. [T]]

LA JA... LA JALOUSIE...

RAGUENEAU.

Il vide la manne et dispose la table.

Après ?

LUCILE.

DU... BARBOUILLÉ.

Barbouillé ? - Barbouillé !... Le malheureux jeune homme !

Voici ce qu'il écrit, par ordre, hélas ! - Oh ! Comme

Il doit souffrir d'avoir, lui, si plein de raison,

160   Si doux, cette besogne à faire en sa prison !...

Que dit ce... Barbouillé ?

Elle lit quelques mots.

« SCÈNE PREMIÈRE. - LE BARBOUILLÉ », seul.

« Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager. Au lieu de me donner du soulagement, et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ! Au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. - Oh ! Pauvre Barbouillé, que tu es misérable !... »

Avec compassion.

... C'est un triste ménage...

Réfléchissant.

Dieu ! Si le pauvre auteur, comme son personnage,

Devait trouver plus tard cet enfer à son tour.

Quel terrible avenir ! - Ah ! Qu'un fidèle amour

165   L'en préserve à jamais, et que le ciel lui donne

L'épouse qu'il mérite !...

RAGUENEAU, surpris.

À qui ?

À part.

Dieu me pardonne,

Elle soupire... oh ! Oh ! Mais ce n'est point alors

Pour le Barbouillé ?

Haut.

Nos gens tardent bien dehors !

La nappe est mise, et j'ai, ma foi, la panse creuse.

170   Vous ne dites plus rien, et vous semblez rêveuse,

Lucile ? Qu'avez-vous ?

LUCILE.

J'admire en ce moment

Jusqu'où va votre rare et parfait dévouement,

Et comme chaque jour il sait, avec adresse,

Témoigner constamment de sa vive tendresse.

175   Que de soins obligeants !

RAGUENEAU.

  Eh ! Mais, en vérité,

Voilà de bien grands mots... pour un petit pâté...

(Qu'un coup de feu léger, entre nous, déshonore.)

Oui, j'aime Poquelin, que dis-je ? Je l'adore !

Si j'avais des trésors, - mais tel n'est point mon cas, -

180   Je les lui donnerais, jusqu'aux derniers ducats,

Pour le tirer d'ici ! - N'ayant rien dans mes coffres ;

À de petits gâteaux je borne, hélas mes offres.

Il prise la talmouse avec du parmesan :   [ 10 Talmouse : Pâtisserie faite avec des oeufs et du fromage, qui est de figure triangulaire, dont l'usage est fort commun à St. Denis en France. [F]]

J'en fais donc, et qui sont passables... Jugez-en !

Il lui offre un gâteau.

185   C'est ainsi que je rends à ses talents hommage.

De l'encens vaudrait mieux qu'une pâte au fromage,

Oui ! - Mais, bien que je sois poète, mon enfant,

L'honnêteté - devant un maître ! - Me défend

De prouver que je suis de la même farine,   [ 11 Farine : On appelle proverbialement et figurément, Gens de même farine, Des gens qui sont sujets à mêmes vices, ou qui sont de même cabale. [Acad 1762]]

190   Et, - Pâtissier montant plus haut que la terrine, -

De changer en sonnets mes tartes et mes flancs !

Avec satisfaction et regret.

Et pourtant, ils sont bons !...

RAGUENEAU, passant la tête par la porte entrouverte.

Poète en habits blancs,

Merci !

SCÈNE V.
Les mêmes, Poquelin.

POQUELIN.

Mais pourquoi donc ces pudeurs si farouches ?

Mais apporte tes vers - avec tes croquembouches.   [ 12 Croquembouche : Terme de pâtissier. Toute sorte de pâtisserie croquante, et, particulièrement, certains petits bonbons glacés qu'on met comme ornement sur certaines pâtisseries. [L]]

195   Nous les dégusterons, tour à tour ! - Apollon

Lui-même est fort heureux, dans le Sacré Vallon,   [ 13 Vallon : Poétiquement. Le sacré vallon, le vallon situé entre les deux croupes du Parnasse, et qui, selon la Fable, était le séjour des Muses. [L]]

D'avoir parmi ses fils, le seul homme qui mette

En ses gâteaux un miel - récolté sur l'Hymette,   [ 14 Hymette : Montagne de l'Attique. Les poètes en ont fort parlé ; on y trouvait d'excellent miel. [T]]

Et les Muses, goûtant tes produits, sans façons,

200   Te trouvent le meilleur de tous leurs nourrissons !   [ 15 Nourrissons : On appelle figurément Les Poëtes, Les nourrissons des Muses. [Acad 1762]]

RAGUENEAU.

Flatteur ! - Tu m'écoutais.

POQUELIN.

Avec un véritable

Plaisir.

À Lucile.

Bonjour, amie.

RAGUENEAU.

Alors, amis, à table !

LUCILE.

Mais où donc est parrain ?

POQUELIN.

Il me suit dans l'instant.

Du moins il me l'a dit, tout à l'heure, en sortant

205   Du greffe, pour aller où son devoir l'appelle...

LUCILE.

Oh ! Je crains la buvette !... et j'y cours.

RAGUENEAU.

Va, ma belle !

Lucile sort.

SCÈNE VI.
Ragueneau, Poquelin.

RAGUENEAU, changeant de ton, avec empressement.

Eh bien ?

POQUELIN, tristement.

Eh bien... Cela va mal ! - La question

Est de me trouver bonne et sûre caution...

Devant le lieutenant civil... et De Lamarre

210   Ne me la trouve pas...

RAGUENEAU.

  Ô fortune barbare !

Écoute, - Les grands mots ne sont plus de saison :

Il ne t'est pas permis de rester en prison !

Ton théâtre, c'est toi. Toi captif, il s'écroule,

Et dans sa triste chute il entraîne une foule

215   De pauvres braves gens qui vont crier la faim...

POQUELIN.

Hélas ! C'est pour eux seuls que je pleure la fin

De l'Illustre-Théâtre et de tous mes beaux rêves !...

RAGUENEAU.

Eh ! Maître, on le sait bien ! Les minutes sont brèves.

Point de phrase, agissons : il faut sortir d'ici,

220   À tout prix !

POQUELIN.

Et comment ?

RAGUENEAU.

Il montre son vêtement.

  Sous l'habit que voici.

J'ai le frère jumeau de ma veste profane.

À ton service... Il gît au fond de cette manne,

Que Mascarat n'a point examinée...

POQUELIN.

Après

RAGUENEAU.

Mais avant de coiffer mon bonnet blanc et frais,

225   Il faut frapper...

POQUELIN.

Oh ! Oh !

RAGUENEAU.

  D'une subite ivresse

Mascarat !... Ce n'est donc pour lui qu'une caresse.

Mais son trousseau de clefs est le but de nos voeux !

Mascarat désarmé... garroté si tu veux,

(C'est un ami, pourquoi se gêner ?) Tu t'habilles ;

230   Je t'ouvre cette porte, et tu franchis les grilles

Sous les traits peu connus d'un simple Ragueneau...

Et tu peux les voiler, d'ailleurs... d'un jambonneau...

Avec mélancolie.

Mais qui regarde et suit un pâtissier qui passe ?

Et puis, vite, en campagne, et dévore l'espace !

235   Bientôt tes gens iront te joindre à l'étranger ;

Libre alors et laissant ton procès s'arranger

Comme il pourra, tu cours avec eux à la gloire !

POQUELIN.

Plan hasardeux. Mais toi ?

RAGUENEAU.

Moi ? Je reste pour boire

Il fait chaud au mois d'août ! Après ces beaux exploits

240   Le vin de Mascarat, à la face des Lois !

POQUELIN.

Coeur dévoué ! - Prends garde, et songe à la Justice !

RAGUENEAU, avec enthousiasme.

S'il faut qu'un pâtissier, - pardon du mot - pâtisse,

Ce sera son honneur d'avoir souffert pour toi !

POQUELIN, attendri.

Hélas ! Tout m'abandonne, et toi seul as la foi...

245   Toi seul... Tiens ; je devrais, regardant en arrière

Et non plus en avant, borner là ma carrière !

Plus de famille ! Un père irrité contre moi !

Des dettes ! La prison ! Les plaintes et l'émoi

De mes associés de la Porte-de-Nesles

250   Et de la Croix-Noire !... Oh ! Tortures éternelles !

Si j'écoutais la voix de la sagesse, ami,

Immolant la cigale aux pieds de la fourmi,

Je changerais en doux repos ma vie errante !

Je sais une âme simple, et pure, et transparente,

255   (Car j'ai lu le secret de son coeur ingénu),

Où, si je le voulais, je serais bienvenu ;

Son amour m'offre, dans sa candeur adorable,

À moi, le prisonnier, triste, seul, misérable,

Le bonheur et la paix en me tendant la main.

260   Ô Lucile ! - Avec toi je suis libre demain !

Alors, c'est le foyer, c'est les miens pleins de joie

Me tirant de l'abîme amer où je me noie.

Pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas céder au sort ?

RAGUENEAU, gravement.

Parce que rien n'est beau, vois-tu, - comme l'effort

265   Même vain ! - D'un grand coeur luttant avec la vie,

Avec la destinée injuste, avec l'envie,

Sans écouter jamais la voix des lâchetés.

Calme et pressant.

Hélas ! Je ne suis rien qu'un faiseur de pâtés,

Mais mon conseil est bon : il faut que tu t'évades

270   Pour tenir ta parole envers tes camarades !

POQUELIN.

Mes camarades ! - Oui, c'est vrai. C'est mon devoir

De tout tenter pour eux ; car je n'ai plus d'espoir

Qu'il surgisse un sauveur pour acquitter ma dette !

Résolument.

Eh bien, soit. Dicte-moi mon rôle. - Je m'y prête.

Bruit de clefs et de pas.

275   Chut ! - Voici Mascarat ! - Vite, aux flacons ! Il faut

Qu'il tombe, sans avoir le temps de dire un mot.

Nous parlerons pour lui !

Il verse du vin dans les verres à la ronde.

Entrée de Mascarat, joyeux et qui referme la porte derrière lui avec soin. Un papier plié se voit, passé dans sa ceinture.

SCÈNE VII.
Les mêmes, Mascarat.

MASCARAT, frappant sur sa ceinture.

Victoire ! Amis, victoire !

RAGUENEAU, lui tendant un verre.

Alors, aucun moment ne fut meilleur pour boire !

À ta santé !

MASCARAT.

Merci ! Je veux dire d'abord...

POQUELIN, choquant son verre contre le sien.

280   Eh ! Quoi ! Vous hésitez devant un rouge-bord ?   [ 16 Rouge-bord : Verre tout plein de vin. [R]]

RAGUENEAU.

Alors, il est mauvais ?

MASCARAT, offensé.

Quoique sans étiquette,

Mon vin est un bon vin.

RAGUENEAU, avec dédain.

Bah ! C'est de la piquette !...   [ 17 Piquette : Méchant vin qu'on donne aux valets. [F]]

POQUELIN, avec mépris.

C'est du « chasse-cousins » !   [ 18 Chasse-cousins : On appelle ainsi le méchant vin, qui fait que les cousins, parents et amis ne fréquentent pas en une maison, de peur d'y faire un mauvais repas. [F]]

MASCARAT.

Ô blasphèmes ! - Tenez !

Il boit d'un trait.

La rougeur de mon front et celle de mon nez

285   Attestent, ô cher vin ! Qu'à tort on nous soupçonne !

RAGUENEAU, sans lui permettre de parler.

Ah ! Voilà l'action d'une honnête personne !

Mascarat, je te fais des excuses...

POQUELIN, de même.

Et moi,

C'est au vin que j'en fais. Je le proclame roi

De la noble Bourgogne, et, d'une âme sereine,

290   Je le bois.

MASCARAT, doucement.

  Mais, pardon, il est de la Touraine,

Messieurs.

Avec complaisance.

Ah ! Ce n'est pas ce fameux Prépatour,

Que célébrait Ronsard et que buvait la Cour,

Sous le Roi Charles Neuf ; mais le vin de ma vigne

Le vaut bien ! Je le dis hautement, quoique indigne.

POQUELIN.

295   Vous êtes Tourangeau ?

MASCARAT.

  Mais oui, tout comme les

Moutons à grand' laine, et comme Rabelais...

POQUELIN.

Je bois à Rabelais, s'il vous plaît de me faire

Raison.

MASCARAT.

Eh ! Oui, corbleu ! Ce n'est point une affaire   [ 19 Corbleu : Sorte de juron. Corbleu, corbieu ; altération de prononciation pour corps Dieu, c'est-à-dire corps de Dieu, Dieu en personne ; altération suggérée par le désir de ne pas mettre le nom de Dieu dans des locutions irrévérencieuses. [L]]

Laissez-moi vous apprendre...

RAGUENEAU, lui coupant la parole.

On dit qu'aux environs

300   De Tours, dans les rochers vivent les vignerons...

MASCARAT.

Oui, mais...

POQUELIN.

À Rabelais !

MASCARAT, cédant et buvant.

Allons ! - C'est un vrai baume !

Avec abandon.

Tu l'as dit, Ragueneau, ce n'est point sous le chaume

Que je suis né, mais sous la roche. - Nous creusons

Nos logis dans le flanc des coteaux : les saisons

305   Y sont douces toujours. Et l'on meurt sous ses vignes !

Il boit.

La Loire étincelante avec ses larges lignes

Sourit à nos regards, et, comme Charles Huit,

Et comme Louis Douze, on en aime le bruit

Qui l'été, dans le vent, berce de ses murmures,

310   Avec le vigneron qui dort, les grappes mûres !

Ô mon pays !

Il pleure d'attendrissement.

POQUELIN, le pressant.

Buvons à ton pays !

MASCARAT, très étourdi, clignant des yeux.

D'accord !

J'y suis prêt. - Laissez-moi... C'est très grave... D'abord,

Vous dire...

RAGUENEAU.

Tu le vois, tu manques de mémoire.

Rafraîchis-la !

Il lui tend son verre plein.

Bois donc !

POQUELIN, trinquant avec lui.

Ce n'est point eau de Loire

315   Que ceci : c'est julep du divin médecin !   [ 21 Divin médecin : Dieu.]  [ 20 Julep : C'est une potion douce et agréable qu'on donne aux malades, composée d'eaux distillées ou de légères décoctions, qu'on cuit avec une once de sucre sur 7. ou 8. onces de liqueur, ou de sucs clarifiés. [F]]

MASCARAT, pâteusement, et fermant l'oeil.

Lorsque je suis entré... j'avais certain dessein...

Bon !... Je ne sais pourquoi, je me sens pris d'un somme !

Que disais-je ? - Buvons ! - Messieurs, je suis votre homme

Jusqu'à minuit : je peux vous tenir tête ! ... Ah ! Mais !...

320   M'avouer vaincu, moi ? Vieux Tourangeau ! Jamais !

Il s'endort.

POQUELIN.

Il dort !

Mascarat ronfle.

RAGUENEAU.

Je l'entends bien ! - À présent, au costume !

POQUELIN, tirant les habits de la manne.

La veste ? Le bonnet ?

Il se déguise.

RAGUENEAU, essayant de détacher le trousseau de clefs.

Ronfle sans amertume,

Mon pauvre ami ! - Parfait.

POQUELIN.

Me voilà déguisé.

RAGUENEAU.

Ah ! Diable, le travail est assez malaisé,

325   Et je ne sais comment m'y prendre dans mon trouble ?

Il remue les clefs qui sonnent.

MASCARAT, il s'éveille à demi, et regarde les deux amis avec stupeur.

Mes clefs ! - Deux Ragueneaux ? Que vois-je ! - Je vois double.

POQUELIN, à voix basse.

Il se rendort. Allons, c'est l'instant. Hors d'ici !

RAGUENEAU, les clefs en main.

Embrassons-nous !

Après l'embrassade, il se dirige vers la porte.

POQUELIN.

Adieu !

Poquelin aperçoit par terre et ramasse le papier plié qui est tombé du ceinturon de Mascarat quand on le lui a enlevé.

Tiens ! Qu'est-ce ceci ?

On frappe à la porte.

RAGUENEAU.

Quel contretemps !

LA VOIX DE LUCILE.

Parrain ?

POQUELIN.

C'est Lucile ! Que faire !

LA VOIX DE LUCILE.

330   Eh bien, vous n'ouvrez pas ?

RAGUENEAU.

  Confions-lui l'affaire.

Elle vous aime ; elle est discrète...

LA VOIX DE LUCILE.

Coups à la porte.

Êtes-vous mort,

Parrain ? Allons ! Allons !

POQUELIN.

Terrible coup du sort !

Il ouvre et lit machinalement le papier qu'il a ramassé.

RAGUENEAU, qui a ouvert la porte.

Entrez, Lucile... et chut !

POQUELIN, poussant un long cri de joie.

Ah !

LUCILE, le regardant.

Quelle mascarade ?

POQUELIN, tombant sur un siège.

Mes amis ! Mes amis !...

LUCILE.

Vous sentez-vous malade ?

RAGUENEAU.

335   De l'eau !

On s'empresse autour de lui.

MASCARAT, ouvrant les yeux, à lui-même.

  De l'eau ! Jamais ! C'est bon pour les poissons.

Regardant les autres personnages.

Eh ! Je vois ma filleule entre bien des garçons

Pâtissiers ! Suis-je fous ? - J'ai la tête qui vibre...

RAGUENEAU, à Poquelin qui s'est levé brusquement et danse de joie.

Mais qu'as-tu, Poquelin ?

POQUELIN.

Oh ! Libre ! Libre ! Libre !

Lis plutôt !

Il donne le papier à Ragueneau.

RAGUENEAU, lisant rapidement.

... Caution ! ... Et mise en liberté !

POQUELIN.

340   Oui ! Confiant et plein de générosité,

Devant le lieutenant civil, à l'heure même

Où je désespérais, dans l'angoisse suprême,

Un homme est venu qui répond pour moi, pour nous,

Pour des comédiens abandonnés de tous !

Serrant la main de Ragueneau.

345   Ô merci, coeurs restés dans le malheur fidèles !

RAGUENEAU, buvant.

Enfin ! Il est dompté, le marchand de chandelles !

Poquelin se dépouille de ses vêtements d'emprunt. Ragueneau, l'aide.

MASCARAT, revenant au sang-froid peu à peu.

Lucile, je dormais, je crois, en vérité...

Se tâtant.

Mais j'avais autrefois quelque chose au côté !

LUCILE, tristement.

Voilà vos clefs, parrain...

MASCARAT, à lui-même.

Dieu, quelle chose étrange !

350   Mon trousseau qui voyage ? Un rimeur qui se change

En cuisinier ? Allons, je crois que j'ai bu sec.

RAGUENEAU.

Et nous, les insensés, qui lui fermions le bec

Avec du vin !

LUCILE.

Hélas !

MASCARAT.

Si l'on peut m'y reprendre,

Je veux bien être... Non ! C'est eux qu'on devra prendre.

Il se fouille.

355   Qu'ai-je fait de l'Avis que notre procureur... ?

POQUELIN.

Vous nous l'avez remis... un peu tard... par erreur...

LUCILE, gravement.

Et qui donc s'est porté caution ? Je l'ignore.

RAGUENEAU, transporté.

C'est un homme de goût et de foi : Qu'on l'honore !

Et que son nom, Aubry, soit à jamais cité

360   Au grand ordre de la postérité !

S'animant.

Sans ce coeur généreux et brave, - un coeur de race !

L'horrible faux d'argent d'un créancier vorace,

S'abattant sans pitié sur ce pauvre garçon,

Allait couper, - en vert - les blés de la moisson

365   Qui nourrira plus tard l'univers, je l'atteste !

POQUELIN, l'arrêtant, gaiement.

Ô Pylade, tais-toi ! Tu fais rougir Oreste.

Je suis bien jeune encor ! - Mais les soucis pesants

Ont sous mon front pensif mûri mes vingt-trois ans,

Et mon esprit, brûlant d'une flamme inconnue,

370   Frémit d'audace et veut s'élancer vers la nue !

Oui ! Puisqu'il m'est rendu, mon théâtre, je puis

Enfin donner l'essor aux rêves de mes nuits,

Et tenter de montrer, sans peur comme sans haine,

La face et le revers de la médaille humaine !

375   L'Amour, la Probité, la Vertu, la Bonté,

Le Franchise, l'Honneur - et puis, à leur côté,

L'Hypocrisie et le Mensonge et la Sottise,

Et les Vices dorés, que tolère ou courtise

Un monde aveugle et sourd, - ou complaisant, hélas !

380   Oui, je dénoncerai le Faux, le Vil, le Bas,

Sans regarder au nom, au rang, à la puissance !

Mais aujourd'hui mon coeur n'est que reconnaissance.

Ô toi qui crus en moi, comme je te bénis !

Ma joie et mon bonheur éclatent, infinis !

385   Va, Léonard Aubry, bon « paveur ordinaire

Des Bâtiments du Roi ! »

RAGUENEAU, enivré.

Que toujours le tonnerre

Te respecte, ô paveur des Bâtiments du Roi !

Prenant Poquelin par le bras.

Viens, Molière...

POQUELIN, hésitant, à Lucile.

Adieu donc... ô Lucile !... Adieu, toi,

Bon Mascarat, amis de mes heures d'épreuve...

390   Lucile !...

POQUELIN, à part, affectueusement.

  Pauvre enfant ! On dirait une veuve...

LUCILE, avec effort.

Adieu ! - Partez ! - Partez ! - Je resterai, de loin,

De vos succès futurs le plus heureux témoin !

Il le faut, et je sens que nos deux destinées

Ne se peuvent unir.

Montrant le bouquet.

Ces fleurs seront fanées

395   À peine, que déjà mon humble souvenir

N'existera plus dans votre esprit. L'avenir,

Un avenir brillant et fortuné sans doute,

Vous attend ! À quoi bon vous attarder en route ?

Une larme qui tombe, et que sèche le vent,

400   Ne doit pas... elle est vite oubliée... En avant !

Partez ! Et que la gloire un jour vous accompagne !

Pour moi qui deviendrai sans doute la compagne

D'un obscur artisan... et qui suivrai vos pas,

D'un long regard craintif, que vous ne verrez pas,

405   Je souhaite... Ô mon Dieu, je souhaite à votre âme

La calme affection que sa douceur réclame ;

Elle est tendre ; elle est faible... et j'aimais à rêver

Pour elle un amour sûr... Oh ! Puissiez-vous trouver

Pour bercer vos soucis, en cette vie amère,

410   L'épouse rare, aux yeux de soeur, aux mains de mère !

Elle pleure.

POQUELIN.

Ah ! Lucile ! Le ciel puisse exaucer tes voeux !

Mais t'oublier ? Jamais ! - T'oublier ! Non, je veux,

Ta chère image là, dans le fond de mon âme,

N'avoir pour Muse et pour étude que la femme !

415   Et c'est en comparant, oui, ta simplicité

Et ta chaste franchise à la duplicité

Des coquettes, au faux bel esprit des pédantes,

Que tes grâces toujours me seront évidentes !

Mais le sort qui m'appelle et m'entraîne éperdu

420   Ne veux pas que j'écoute un mot trop entendu

Déjà - Je dois partir seul, poursuivre la lutte,

Seul encore, et, vaincu, tomber seul dans la chute.

Mais je vaincrai ! - Je suis de ce Paris léger,

Que rien n'abat jamais, que rien ne peut changer

425   Et qui, voilant de rire et d'esprit sa souffrance,

Seul, ranime ta flamme inextinguible, ô France !

Et pourtant, Femme ! Femme ! Ô Sphinx au front charmant !

Je t'interrogerai dans mon coeur constamment,

Et tu seras toujours présente à ma pensée.

430   Oui, dussé-je en souffrir, l'âme à jamais blessée,

Toi seule inspireras mon labeur soucieux,

Ingénue et perfide, ô Femme, avec tes yeux !

Quels que soient tes décrets, je m'y soumets d'avance !

Mélancoliquement.

Aurai-je seulement, suprême récompense,

435   Lorsque les battements de mon coeur cesseront,

La douceur de sentir tes doigts frais sur mon front ?

Avec force.

Mais il n'importe ! - Ô Femme indomptée ou docile,

Muse éternelle, à toi ma vie ! - Adieu, Lucile !

Adieu, coeur délicat dont je sens tout le prix !

RAGUENEAU, vivement, à Poquelin.

440   Viens ! - Et levons l'écrou de nos chers manuscrits !

Il ramasse les manuscrits épars.

LUCILE, à Poquelin.

Adieu, Molière !

Elle défaille dans les bras de son parrain.

MASCARAT.

Ami, vois un Geôlier qui pleure...

POQUELIN, hésitant.

Si pourtant mon espoir ne me tendait qu'un leurre ?

RAGUENEAU, l'entraînant.

Non ! - Suis l'avis du plus obscur des marmitons :

Va sauver ton Théâtre et tes amis.

POQUELIN, après un dernier regard à Lucile, résolu.

Partons.

 


 

ANNEXES

 

SONNET À MAISTRE ADAM (1)

LE MENUISIER

POUR RAGUENEAU

LE PÂTISSIER

Je croyais être seul entre les artisans

Qui fût favorisé des dons de Calliope ;

Mais je me range, Adam, Parmi tes partisans,

Et veux que mon Rouleau le cède à la Varlope.

Je commence à connaître, après plus de dix ans,

Que dessous moi Pégase est un cheval qui clope.

Je vais donc mettre en pâte et perdrix et faisans,

Et contre le Fourgon me noircir en Cyclope.

Puisque c'est ton métier de fréquenter la cour,

Done-moi tes outils pour échauffer mon four.

Je te laisse Hyppocrène et n'en veux boire goutte.

Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu :

Avecque plus de bruit tu travailles sans doute,

Mais pour moi je travaille avecque plus de feu.

(1). Nous croyons à propos de donner au sujet de Ragueneau, le pâtissier poète, un curieux sonnet de Denis Beys, poète et bel esprit, qui fit également partie de l'Illustre ?Théâtre et fut l'un des compagnons de Molière, lors de ses débuts au Jeu de Paume des Métayers à la porte de Nesles, en 1643. - Le maître Adam auquel ce sonnet est adressé est Maître Adam Billaut de Nevers, l'auteur du recueil des Chevilles.

 

AU PRISONNIER DU CHÂTELET

Le soir de la première représentation de MOLIERE EN PRISON, le rideau, tombé sur le dernier vers de la Comédie, s'est relevé pour laisser voir, sur la scène, dans un décor congruent à la solennité, la Maison de Molière, sociétaires et pensionnaires, groupée autour du buste du Maître, couronné du laurier d'or resplendissant. Puis, une jeune comédienne, celle-là même qui venait de remplir le rôle de Lucile, s'est détachée des rangs de la foule inclinée avec respect, tenant à la main des roses et des oeillets, mêlés de laurier vert, et, après avoir salué Molière d'un air plus filial que cérémonieux, a déclamé les stances qui suivent !

Depuis l'an seize cent quarante cinq, - année

Où ton génie, hélas ! soupirait en prison, -

Le Temps a fait tomber, de sa main obstinée,

Un million de jours, - cendre au néant vannée !...

Et toi, Maître, tu vis, dans ta haute Maison !

Le Châtelet n'est plus, et, partout, ô Poète,

On t'acclame depuis deux siècles et demi !

Ton esprit clair nous est une éternelle fête.

Et, debout dans Paris, ta grave et douce tête

Reçoit d'un peuple immense un long regard d'ami.

Il est rare et lointain le barbare ou le rustre

Qui discute ta gloire en ses écrits jaloux.

Tes espoirs sont comblés, et rien ne nous en frustre ;

De l'Illustre?Théâtre à ce Théâtre illustre,

Ton verbe s'est transmis tout entier jusqu'à nous.

Et maintenant, bien loin de ton tréteau modeste,

Tu triomphes, Vainqueur ! - un vainqueur nourricier

Et fécond, dont la loi ne fut jamais funeste.

Et l'univers lettré, qui te doit tant, l'atteste :

Ô Molière, à présent, c'est toi le Créancier.

Ta dette est payée, oui ; la nôtre ne peut l'être !

Et d'âge en âge, notre insolvabilité

Viendra, captive heureuse, incessamment renaître

Dans la noble prison de tes oeuvres, ô Maître,

Sans implorer jamais sa mise en liberté.

Ô notre Père ! Ô voix que rien n'aura fait taire !...

Oui, puisqu'en toi nos coeurs, cruellement dupés,

(Tel ce géant vaincu, touchant du pied la terre),

Se retrempent avec ton rire salutaire,

Nos lauriers, les plus beaux, n'ont pas été coupés !

Non ! - Tu vis, nous vivrons. - Car la France meurtrie

Reprend sa force et rit de ton rire indompté !...

Et moi, ton humble enfant, je t'apporte, attendrie,

Au nom de ta Maison, de l'Art, de la Patrie,

Les respects et les fleurs de la Postérité.

Notes

[1] Pourpris : Vieux mot qui signifiait enceinte, clôture de quelque lieu seigneurial, château ou maison noble, ou de l'Eglise. Le terrestre pourpris. Le pourpris d'un camp, etc. On a dit aussi poétiquement, le céleste pourpris.

[2] Escabelle : Synonyme d'escabeau. [L]

[3] Manne : Panier d'osier. Le 1er se dit de celui où l'on met ordinairement le linge, la vaisselle qu'on porte sur la table, et d'un berceau d'osier où l'on met coucher les enfants au maillot. [FC]

[4] Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]

[5] Vivandier : Marchand qui suit l'armée, ou la Cour, pour y vendre des vivres, et autres nécessités. [F]

[6] Jusqu'à la fin du XVIIe siècle on lisait, au dessus de la porte de la Buvette, au Grand-Châtelet : Interpone tuis interdum gaudia curis.

[7] Rebindaine : Renversé. [SP]

[8] Godiveau : Espèce de pâté qui se fait de veau haché et d'andouillettes avec plusieurs autres ingrédients et ragoûts, comme asperges, culs d'artichauts, palais de boeuf, jaune d'oeufs, champignons, etc. [F]

[9] Fagotier : Fagoteur, bucheron, homme de peine qui travaille dans les forêts à faire des fagots. Se dit aussi de celui qui fait mal quelque chose, qui s'en acquitte mal. [T]

[10] Talmouse : Pâtisserie faite avec des oeufs et du fromage, qui est de figure triangulaire, dont l'usage est fort commun à St. Denis en France. [F]

[11] Farine : On appelle proverbialement et figurément, Gens de même farine, Des gens qui sont sujets à mêmes vices, ou qui sont de même cabale. [Acad 1762]

[12] Croquembouche : Terme de pâtissier. Toute sorte de pâtisserie croquante, et, particulièrement, certains petits bonbons glacés qu'on met comme ornement sur certaines pâtisseries. [L]

[13] Vallon : Poétiquement. Le sacré vallon, le vallon situé entre les deux croupes du Parnasse, et qui, selon la Fable, était le séjour des Muses. [L]

[14] Hymette : Montagne de l'Attique. Les poètes en ont fort parlé ; on y trouvait d'excellent miel. [T]

[15] Nourrissons : On appelle figurément Les Poëtes, Les nourrissons des Muses. [Acad 1762]

[16] Rouge-bord : Verre tout plein de vin. [R]

[17] Piquette : Méchant vin qu'on donne aux valets. [F]

[18] Chasse-cousins : On appelle ainsi le méchant vin, qui fait que les cousins, parents et amis ne fréquentent pas en une maison, de peur d'y faire un mauvais repas. [F]

[19] Corbleu : Sorte de juron. Corbleu, corbieu ; altération de prononciation pour corps Dieu, c'est-à-dire corps de Dieu, Dieu en personne ; altération suggérée par le désir de ne pas mettre le nom de Dieu dans des locutions irrévérencieuses. [L]

[20] Julep : C'est une potion douce et agréable qu'on donne aux malades, composée d'eaux distillées ou de légères décoctions, qu'on cuit avec une once de sucre sur 7. ou 8. onces de liqueur, ou de sucs clarifiés. [F]

[21] Divin médecin : Dieu.

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