ORESTE ET PYLADE

TRAGDIE

M. DC. XCIX.

AVEC PRIVILGE DU ROI.

PARIS, Chez PIERRE RIBOU, proche les Augustins, la descente du Pont-neuf, l'Image S. Lois.

Reprsente pour la premire lois, le 13 dcembre 1701.


Texte tabli partir de l'dition critique tablie par Laura Ferrucci, Mmoire de master 1. Universit Paris Sorbonne. Paris IV. Anne 2009-2010.

Publi par Paul FIEVRE mars 2020.

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:51.


Prface.

Il y a long-temps qu'on aurait vu paratre sur la scne ce sujet, qui est un des plus grands et des plus beaux de l'antiquit, si nos meilleurs auteurs avoient cr pouvoir en surmonter les difficults ; mais quand on est jeune on est toujours tmraire. Et l'on est quelquefois heureux. D'ailleurs comme l'on sait assez que la qualit d'Autheur n'est pas celle qui m'honore le plus, j'ai voulu traiter un sujet dont la russite me dtermint travailler pour le Thtre, ou employer mes moments de loisir quelque occupation qui me fut plus convenable. Madame la Princesse de Conty, chez qui j'ai eu l'honneur d'tre lev, me choisit elle-mme ce sujet prfrablement beaucoup d'autres. J'y ai donn tous mes soins ; et ce qui me confirme encore dans la bonne opinion que j'en ai, c'est qu'on le voit encore paratre tous les jours sur la scne avec autant de plaisir et d'applaudissements que dans les premires reprsentations, je puis dire que cet Ouvrage a t si gnralement approuv de tout le monde, que je ne rpondrai pas seulement la mauvaise critique de ceux qui ont condamn Thoas et Thomiris ; l'un est dans Euripide, sans lequel il n'y aurait point de pice, et je me suis assez bien trouv de l'autre pour ne m'en pas repentir. La perte que fit le Thtre, en perdant Mademoiselle de Champmesl, m'avait empch de faire imprimer cette pice; mais depuis qu'une jeune Actrice, qui a paru ces jours passez, nous en a rafrachi la mmoire, je me suis laiss vaincre par les pressantes sollicitations de mes amis, qui, avec mes autres Ouvrages, m'ont persuad de donner encore celui-ci au public, me flattant que la lecture ne lui en fera pas moins de plaisir que la reprsentation.


ACTEURS.

THOAS, Roi des Tauro-Scythes.

IPHIGNIE, Fille d'Agamemnon, grande prtresse de Diane.

ORESTE, Frre d'Iphignie.

PYLADE, Prince, ami d'Oreste, Amant d'Iphignie.

THOMIRIS, Princesse du sang Roial des Scythes.

ANTHENOR, Ministre d'tat.

HIDASPE, Ministres d'tat, et les principaux d'entre les Scythes.

CYANE, Prtresse de Diane, et confidente d'Iphignie.

ERINE, Confidente de Thomiris.

TAXIS, Capitaine des Gardes de Thoas.

La Scne est Anticire, dans le Palais de Thoas.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Thoas, Hidaspe.

HIDASPE.

Seigneur, voici le jour si longtemps souhait,

O conduit par l'hymen la flicit,

Thoas, l'heureux Thoas, pouse ce qu'il aime.

C'tait peu qu'loign de la grandeur suprme,

5   Par vos seules vertus, sans le secours du sang,

Vous eussiez pu monter cet auguste rang :

C'tait peu que de voir les Scythes indomptables,

Vous soUmettre l'envi leur rives redoutables,

Pour vous faire un destin digne de vos exploits,

10   Et donner une pouse au plus grand de nos Rois.

Nous avons vu Diane en ces lieux adore,

Dans un clat pompeux, par la route azure,

Vous mener, Seigneur, cette auguste beaut,

De qui votre constance a vaincu la fiert.

15   Tout vous rit : la splendeur qui dans ces lieux clate,

Est releve encor par celle du Sarmate,

Dont les ambassadeurs honorent votre Cour.

Enfin pour vous combler de gloire ce grand jour...

THOAS.

A-t-on tout prpar ? Verrai-je la Princesse,

20   Hidaspe ?

HIDASPE.

  Elle est encore aux pieds de la D2esse.

Tandis que de ce Grec la mort destin,

On couronne de fleurs le front infortun.

Pleine d'un feu divin dans l'enceinte sacre,

Au fond du Sanctuaire elle s'est retire ;

25   O son coeur attentif semble se prparer,

Au mystre sanglant qu'elle va clbrer.

Mais que vois-je ! En ce jour de gloire et d'allgresse,

Qui n'attend que ce sang qu'exige la Desse,

Pour faire que sans crime un Roi victorieux

30   Possde enfin un coeur rserv pour les Dieux :

Lorsqu' ces noeuds sacrs il n'est rien qui s'oppose,

De ce sombre chagrin qui peut tre la cause ?

Me serait-il permis, sans sortir du devoir,

D'oser m'en informer ? Ne le puis-je savoir ?

THOAS.

35   Heureux qui sans remords, portant un Diadme,

N'a point redouter la vengeance suprme,

Et n'est point oblig de conserver ce rang,

Par des droits viols, et des fleuves de sang.

HIDASPE.

Qu'entends-je ? Quel discours, Seigneur, qui vous l'inspire ?

40   Je n'ai pas oubli qu'en acceptant l'Empire,

Vous jurtes d'abord d'pouser Thomiris :

Que son pre en mourant mit le Sceptre ce prix.

Pour acqurir un Trne on ose tout promettre.

Mais sur le Trne assis on se peut tout permettre.

45   Tranquille Souverain, et vainqueur tant de fois,

Vous n'avez qu' parler, tout flchit sous vos lois.

Dans ses ressentiments Thomiris n'est qu' plaindre.

THOAS.

Dans ses ressentiments Thomiris est craindre.

Quelque trouble pourtant qu'elle puisse exciter

50   De plus cruels chagrins viennent m'inquiter :

Elle n'est pas la seule ici que je redoute.

HIDASPE.

Et quel autre ennemi pouvez-vous craindre ?

THOAS.

coute.

Quand le feu Roi, parmi tant de Scythes fameux,

Daigna tourner sur moi ses regards et ses voeux,

55   Et me faire en mourant l'appui de sa famille,

En m'accordant le Sceptre, et me donnant sa fille ;

Guid par mon devoir plus que par mes serments,

Je voyais chaque jour dans mes empressements,

Thomiris s'applaudir d'augmenter ma tendresse.

60   Hlas ! Je n'avais point encor vu la Prtresse.

Le jour qui l'amena dans toute sa splendeur,

claira son triomphe ensemble, et mon malheur.

Mes yeux ne furent plus attachs que sur elle.

Perfide Thomiris, ma gloire infidle.

65   Pour m'assurer le Trne, et rgner sans effroi,

De tous ceux que j'en crus aussi dignes que moi,

Hidaspe, j'touffai l'espoir avec la vie.

Mes ennemis dompts, la Tauride asservie,

Parez de ces grands noms, de ces fameux exploits,

70   Que la victoire ajoute la pourpre des Rois,

Je parlai de mes feux en amant sr de plaire.

Quel revers ! La Prtresse inconnue, trangre,

Ne crut pas mon amour digne d'tre cout.

Que dis-je ? Elle poussa son injuste fiert

75   Jusqu' me refuser, soit mpris, soit prudence,

De m'apprendre son nom, son pays, sa naissance.

Cet orgueil imprvu ne fit que m'irriter.

Pour flchir sa rigueur on me vit tout tenter :

Mais en vain : je ne fis qu'augmenter son audace.

80   Des Dieux, toutes les nuits, prouvant la menace,

Je voulus de mon sort savoir la vrit.

Voici, par Apollon, ce qui me fut dict.

Tu jouiras du Sceptre et de la vie,

Tant que tu seras possesseur

85   Du simulacre de ma soeur :

Mais crains d'un Grec la main impie.

La statue enleve expiant sa fureur,

Te menace d'un sort funeste.

Tremble, Thoas, au nom d'Oreste.

     

HIDASPE.

90   Quel Oracle !

THOAS.

  En secret m'ayant t rendu,

Rappelant aussitt mon esprit perdu,

Pour assurer mes jours contre ce coup funeste,

Je crus que je devais cacher le nom d'Oreste ;

Rejeter sur les Grecs ma crainte, et mon courroux,

95   Et dans ce crime affreux les envelopper tous.

Pour engager mon peuple cet arrt sinistre,

Je fis parler des Dieux le plus zl ministre.

Les Scythes sa voix tremblrent pour l'tat :

Tous s'armrent de cris contre cet attentat.

100   De tous les trangers la perte fut jure.

Leurs jours furent proscrits Diane implore.

Que de sang a depuis arros son Autel !

Que d'innocents punis pour un seul criminel !

Ces meurtres redoubls, ces sanglantes victimes,

105   Sans adoucir mes maux multipliaient mes crimes.

Rappelant ma raison dans ces obscurits ;

Voulant de cet Oreste avoir quelques clarts ;

Anthenor dont tu sais la prudence et l'adresse,

Instruit de mon secret fit voile pour la Grce.

110   Depuis un an entier qu'il a quitt ce port,

Il ne m'a point encor inform de son sort :

Le mien trane partout le chagrin qui m'accable ;

Ce jour mme, ce jour qu'un hymen favorable,

Va mettre dans mon lit cette fire beaut,

115   Ce prix de ma constance, et qui m'a tant cot ;

Je n'ai de mon bonheur qu'une joie inquite.

tonn, travers d'une crainte secrte,

Sans relche... Ah grands Dieux, que vois-je ! Est-ce Anthenor ?

SCNE II.
THOAS, HIDASPE, ANTHENOR.

THOAS.

Ciel ! Il m'est donc permis de te revoir encor.

120   Ami, de ton retour que faut-il que j'augure ?

Qu'as-tu dvelopp de ma triste aventure ?

Parle : ai-je craindre encor le cleste courroux ?

ANTHENOR.

Souffrez qu'auparavant j'embrasse vos genoux,

Seigneur, que j'ai de fois trembl pour votre vie !

125   Quand par la trahison je la croyais ravie.

Qu'heureusement, grands Dieux ! Vous calmez mon effroi ;

Vous me rendez ici mon cher Maistre, mon Roi.

THOAS.

Qui peut t'avoir caus cette crainte funeste ?

Qu'as-tu vu ? Que sais-tu ? Connais-tu cet Oreste ?

ANTHENOR.

130   Je me suis vainement empress pour le voir ;

Mais son sort dans la Grce est facile savoir.

Le grand Agamemnon lui donna la naissance.

Mycnes est sous ses lois, Argos sous sa puissance.

J'abordai son pays ; il venait d'en sortir.

135   Un horrible dessein l'en avait fait partir.

J'appris que pour venger le trpas de son pre,

Ayant tremp ses mains dans le sang de sa mre ;

Tourment, dchir de ce crime odieux,

galement ha des hommes, et des Dieux,

140   Il en tranait partout l'ide pouvantable ;

Et que pour expier ce meurtre dtestable,

Avec un seul vaisseau, guid par sa fureur,

Portant dans vos tats la rage, et la terreur,

D'une me au sacrilge instruite et parvenue,

145   Il venait de Diane enlever la statue !

THOAS.

Le tmraire ! Aprs d'innombrables travaux :

Si son pre en dix ans avec mille vaisseaux,

Vit peine Illion soumis au sang Atride,

Croit-il avec un seul tonner la Tauride ?

ANTHENOR.

150   Ne vous y trompez pas, il y vient inconnu.

Mais quand avec son nom jusqu' vous parvenu ;

Vous auriez connaissance encor de son visage,

Votre aspect ne ferait qu'augmenter son courage.

Si sur la foi des Grecs on en croit son renom,

155   Ce Prince, de la peur, ne connat que le nom.

Ses serments solennels ont jur votre perte :

Et soit par la surprise, ou par la force ouverte,

Il vient, quelque pril qu'il y puisse courir,

Enlever la statue, ou vous perdre, ou prir.

160   Ah ! Seigneur, quel devins-je ce rcit funeste ?

Que ne tentai-je point pour prvenir Oreste ?

Je combattis longtemps et les vents et les mers,

Et cependant heureux que ces mmes revers,

Des projets du barbare aient suspendu la rage,

165   Plus heureux si tous deux nous avions fait naufrage.

S'il m'avait devanc qu'aurait-ce t, grands Dieux !

THOAS.

Il n'en faut point douter, ce Prince est en ces lieux.

ANTHENOR.

Lui ?

THOAS.

C'est ce mme Grec dont j'attends le supplice,

Et qu'aujourd'hui Diane accepte en sacrifice.

170   Son front o d'un beau sang se rpand la fiert,

Cet orgueil qu'il oppose mon autorit ;

Surtout son nom qu'il cache, et qu'il s'obstine taire,

Confirme le rcit que tu viens de m'en faire.

Des vagues en fureurs seul des siens chapp,

175   Sans espoir de secours dans ses projets tromp,

l'aspect d'une mort dont l'horreur est extrme,

Il voit sans s'tonner ses malheurs. C'est lui-mme.

Dieux justes ! Dieux puissants ! Je reconnais vos traits.

Votre prudence a mis un prix vos bienfaits.

180   Elle en fait aux mortels acheter l'allgresse.

Je perds mon ennemi, j'pouse la Prtresse.

Quoi qu'il m'en ait cot pour avoir attendu,

Ce bonheur ne m'est point encore assez vendu.

Cher ami que je suis redevable ton zle.

185   Allons, courons au Temple en porter la nouvelle.

Informons la Prtresse... On ouvre, la voici.

SCNE III.
Thoas, Iphignie, Anthenor, Hidaspe, Cyane.

THOAS.

Ah ! Madame, le sort enfin s'est adouci !

Nous allons l'prouver par l'hymen qui s'apprte :

L'ordre...

IPHIGNIE.

Arrte Thoas.

THOAS.

H quoi ?

IPHIGNIE.

Thoas, arrte.

190   Les Dieux n'approuvent point ton hymen avec moi.

Diane a prononc. Je ne puis tre toi :

Ce n'est pas tout. De sang la Desse se lasse :

Devant son tribunal ce Grec a trouv grce :

Elle s'en fait l'appui.

THOAS.

Ciel !

IPHIGNIE.

Au pied de l'autel,

195   Mon bras allait sur lui porter le coup mortel.

Un prodige inou me surprend, et m'arrte.

Les sacrs ornements sont tombez de sa teste.

Le Temple sous mes pas a paru s'branler.

La statue, et l'autel ont sembl reculer.

200   Sur mes sens interdits la nuit s'est rpandue.

Diane mes regards est alors apparue.

J'ai lu, j'ai reconnu dans ses yeux irrits,

Que formant des projets contre ses volonts,

Tu vas sur tes tats attirer sa colre,

205   Si d'en presser l'effet ton me persvre.

Cesse d'tre rebelle aux menaces des Dieux.

Ne verse plus du sang qui te rend odieux :

teint de ton amour l'ardeur dsavoue :

Laisse en paix une fille aux autels dvoue,

210   Et songe bien plutt, dtestant tes rigueurs,

gagner les esprits qu' contraindre les coeurs.

THOAS.

O se replonge, Ciel ! Mon me pouvante ?

Toujours entre la crainte et l'espoir agit,

Ne peut-elle entrevoir un avenir certain ?

215   Et vous qui m'accablez par un zle inhumain,

Mes malheurs, mes chagrins n'ont-ils rien qui vous touche ?

En serai-je sans cesse instruit par vtre bouche ?

Madame, ouvrez les yeux, quand on le pousse about,

Rien n'est plus dangereux qu'un amant qui peut tout.

220   Prvenez-en l'clat, c'est trop vous le redire :

Un peu de sang vers vous assure un Empire.

Ces refus outrageants ne vous sont plus permis.

Vous devez tre moi. Vous me l'avez promis.

La parole a ses lois qu'on ne doit point enfreindre,

225   Qui le souffre est indigne...

IPHIGNIE.

  Est-ce toi de t'en plaindre ?

Toi qui ne dois ce rang dont tu fais vanit,

Qu' ton manque de foi, qu' ton impit :

Aux ordres du feu Roi cesse de faire injure.

pouse Thomiris, ou crains pour ton parjure.

230   Mais la prosprit te rend sourd ma voix.

Un Tyran couronn ne connat plus de lois.

Tu veux par mon hymen combler tes injustices,

Tu n'as plus de raison que pour flatter tes vices.

Tu te crois revtu d'un pouvoir qui peut tout ;

235   Voyons ce qu'il destine qui te pousse bout.

D'une odieuse main instruite dans le crime,

Va toi-mme l'autel immoler la victime ;

Et pour braver un coeur ferme te refuser,

Aux yeux de la Desse ose, viens m'pouser,

240   Je vais t'attendre.

THOAS.

  H bien, je vous suis, ma vengeance...

SCNE IV.
Thoas, Iphignie, Anthenor, Hidaspe, Taxis, Cyane.

TAXIS.

Le Sarmate, Seigneur, vous demande audience.

Et de cette entrevue il presse le moment.

THOAS.

Je vais l'entendre, et plein de mon ressentiment,

Je reviens l'autel, sans que rien m'pouvante,

245   Immoler la victime, et d'une main sanglante,

Vous pouser malgr vtre audace, et vos Dieux.

Mais pour vous dtester, et vous tre odieux,

Vous le voulez, cruelle, attendez-moi.

SCNE V.
Iphignie, Cyane.

CYANE.

Madame,

Quel est l'affreux dessein o s'emporte son me !

250   Que serait-ce, grands Dieux ! S'il venait savoir

Que ce prodige n'est que pour le dcevoir :

Que ce n'est qu'un mensonge invent par vous-mme.

Que ne permettra-t-il sa colre extrme ?

Affermi dans ses feux par cette fausset,

255   Je crois dj le voir furieux, irrit,

Porter sur votre tte...

IPHIGNIE.

Il n'oserait Cyane.

Consacre aux autels, Prtresse de Diane,

Quelque audace qu'il et ce frein l'arrterait.

Il a beau menacer Cyane, il n'oserait.

260   Toi qui d'Iphignie as pntr la feinte,

Qui connais de mon coeur, et le trouble, et la crainte.

Diane, montre tous, te dclarant pour moi,

Que le sang de ton pre est protg par toi.

Si ma fiert se porte des dmarches vaines,

265   C'est l'orgueil de ce sang qui coule dans mes veines.

Voudrais-tu qu'un tyran souillt sa puret,

Et pourrais-je descendre cette indignit.

Pardonne aussi, Desse, la pieuse estime,

Que la piti m'a fait prendre pour ta victime.

270   L'appui de l'innocence est l'ouvrage des Cieux :

Et c'est une vertu que d'imiter les Dieux.

CYANE.

Mais quand vous renoncez au devoir de Prtresse,

N'apprhendez-vous point d'irriter la Desse.

Le sang de tous les Grecs sa vengeance est d.

275   Jusqu'ici, sans frmir, vous l'avez rpandu.

Une sainte ferveur animait ce beau zle.

D'o vient pour ce Grec seul que votre main chancelle ?

IPHIGNIE.

Me le demandes-tu ? Tes yeux furent tmoins

Du dplorable tat qui l'offrit mes soins :

280   Quitte de mes devoirs, j'allais sur le rivage

Soupirer mes malheurs, pleurer mon esclavage.

Les vents imptueux obscurcissaient les airs,

Troublaient les lments, faisaient mugir les Mers :

Quand sur des mats briss la vague pouvantable,

285   Jeta ce malheureux tendu sur le sable :

La piti m'inspira de conserver ses jours :

Dans nos empressements il trouva du secours.

N'aurais-je pris le soin de le rendre la vie,

Qu'afin que par moi-mme elle lui ft ravie.

290   Non, si je me portais cet excs d'horreur,

Diane en punirait la barbare fureur.

CYANE.

Et songez-vous pour qui vtre me s'intresse ?

Pour qui vous offensez Thoas, et la Desse.

Ce Grec, dont la piti vous fait prendre l'appui,

295   Rpond-il aux bonts que vous avez pour lui ?

Vous a-t-il dit quel sang l'a transmis la vie ?

Lorsque de le savoir vous tmoignez l'envie,

Le visage interdit, les yeux pleins d'embarras :

Il soupire, Madame, et ne vous rpond pas.

IPHIGNIE.

300   D'un sang illustre, et grand voil le caractre,

Et c'est ce mme orgueil qui me force me taire.

Tu sais, quand de Calchas l'Oracle rigoureux,

Et prononc la fin de mes jours malheureux,

Et qu'aux feux du bcher par Diane enleve,

305   servir ses autels je me vis rserve,

Que l'horreur de me voir chez les Scythes cruels ;

Rougir, tremper mes mains dans le sang des mortels,

M'a fait ensevelir le nom d'Iphignie.

Je n'ai cont qu' toi les malheurs de ma vie.

CYANE.

310   Madame...

IPHIGNIE.

  De ce nom le fier ressentiment,

Dteste cet indigne, et lche abaissement.

Il veut briser un joug dont sa gloire est fltrie.

Je brle de revoir la Grce, ma patrie,

D'admirer, d'adorer couvert de tant d'exploits,

315   Ce grand Agamemnon chef des Grecs, Roi des Rois :

D'entendre, d'embrasser Clytemnestre ma mre,

Les Princesses mes soeurs, Oreste mon cher frre.

Quels transports me voir ne sentiraient-ils pas ?

Mon pre, qui longtemps a pleur mon trpas,

320   Retrouvera sa joie l'aspect d'une fille,

Qui n'a point dmenti son auguste famille.

Pour cet heureux moment, qui fait tous mes souhaits :

Ce Grec m'est important, et plus cher que jamais ;

Je vais le dlivrer, le charger d'une lettre,

325   Qu'aux mains d'Agamemnon il jure de remettre.

Quand mon pre saura...

CYANE.

Madame, y pensez-vous ?

Comment le drober Thoas en courroux ?

Quand mme vtre feinte il donnerait croyance,

Pensez-vous d'un tyran tromper la prvoyance ?

330   Quel vaisseau recevra l'tranger sur son bord ?

Sans l'ordre de Thoas, on ne sort point du port.

IPHIGNIE.

Cyane, il partira de l'aveu du Barbare ;

Il ne sait pas le coup que ma main lui prpare.

Des volonts du Ciel incertain, et troubl,

335   Le peuple, autour du Temple, est encor assembl.

Je vais le soulever contre le Tyran mme :

Viens me voir, empruntant une audace suprme,

Confondre, pouvanter le superbe Thoas,

Diane, en ce dessein ne m'abandonne pas.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Thomiris, Anthenor, Erine.

THOMIRIS.

340   Anthenor, vous savez mes malheurs, mon injure,

Thoas est un impie, un perfide, un parjure,

Qui retient votre bras quand il faut le punir ?

Mon pre n'est-il plus dans votre souvenir ?

Ingrat, ses bienfaits perdez-vous la mmoire ?

345   De ce que vous devez sa fille, sa gloire ?

Au point o le Tyran se plat l'outrager,

Thomiris n'attendait que vous pour se venger...

Vous tes de retour, vous voyez ma disgrce,

Et quand il faut agir votre coeur est de glace.

ANTHENOR.

350   Je sais ce que je dois, Madame, vos malheurs ;

Estim du feu Roi, combl de ses faveurs,

Je n'ai pas oubli qu' son heure dernire,

Il attacha sur moi sa confiance entire ;

Qu'bloui du serment par Thoas attest,

355   Il n'en prit pour garant que ma fidlit.

Il mourut. Si depuis, contre sa foi donne,

Thoas, de votre hymen, diffrait la journe :

J'imputais ces dlais, Madame, son grand coeur,

Qui pour vous affermir sur le Trne en vainqueur,

360   Voulais que vous dussiez sa propre victoire,

La paix de vos tats, l'abondance et la gloire.

L'Oracle d'Apollon qui menaait ses jours,

De vos prosprits vint traverser le cours.

Pour bannir de ces lieux la crainte, et la tristesse,

365   A ses ordres pressants je partis pour la Grce.

Jugez de ma douleur, Madame, mon retour,

Lorsque j'apprends qu'pris d'un malheureux amour,

Thoas, sans respecter les Dieux, ni sa promesse,

Veut d'une main impie pouser la Prtresse,

370   Et l'lever au Trne au mpris de vos droits.

ce triste rcit interdit, et sans voix...

THOMIRIS.

Il faut d'autres efforts pour laver mon offense.

C'est la mort du tyran qu'exige ma vengeance.

La Prtresse aujourd'hui le verrait son poux.

375   Prvenons...

ANTHENOR.

  Suspendez un moment ce courroux :

Tout semble s'opposer au sort qui vous menace.

Tout semble prsager qu'il va changer de face :

Ce Grec dont le trpas est encore incertain,

De quelque heureux retour flatte votre destin.

380   J'allais pour dtourner le malheur qui vous presse,

Au pied de ses Autels implorer la Desse.

Son Temple tait ferm, j'ai vu de toutes parts

Le peuple pour entrer s'offrir mes regards ;

Lorsqu'avec un grand bruit la porte s'est ouverte.

385   Aussitt la Prtresse nos yeux s'est offerte.

Ple, sans appareil, ses voiles dchirs,

Les cheveux hrisss, les regards gars :

Elle a fait voir tous par son maintien farouche,

Que la Desse allait s'expliquer par sa bouche.

390   A son aspect, tremblant, interdit, constern,

Tout ce peuple genoux est tomb prostern :

Une sainte terreur qu'imprimait sa prsence,

A sur les assistants rpandu le silence.

Scythes, a-t-elle dit, tremblez tous, frmissez,

395   Des maux dont en ce jour vous tes menacs :

Diane de ce Grec protge l'infortune :

Elle mnage un sang qu'a conserv Neptune.

Attache votre sort au salut de ses jours.

Vous dfend par ma voix d'en abrger le cours :

400   Marquez-lui vos respects, par votre obissance :

Imitez son exemple, ou craignez sa vengeance.

ces mots, pour jurer de maintenir ses lois,

Tout ce peuple assembl n'a form qu'une voix.

Surpris d'un tel spectacle, et press par mon zle,

405   J'ai couru chez le Roi porter cette nouvelle.

Je l'ai trouv sortant d'avec l'Ambassadeur ;

Mon rcit sur son front a port la terreur ;

Aprs s'tre affranchi du trouble de son me,

Je l'ai vu s'empresser vous parler, Madame.

410   Il va venir. Les Dieux l'ont peut-tre touch :

Peut-tre son devoir dsormais attach,

Qu'il vous rapporte un Sceptre...

THOMIRIS.

Aprs sa perfidie,

Aprs l'impunit de son audace impie,

Vous croyez qu'aux remords il se laisse branler,

415   Et qu'il n'ait fait ce pas qu'afin de reculer,

Non, non, plus de piti quand sa mort est jure.

Des plus grands de l'tat la foi m'est assure.

Par la voix de leurs Chefs, les Scythes mcontents,

Excitent ma vengeance, en pressent les instants.

420   L'Ambassadeur Sarmate est de l'intelligence.

Tous contre le Tyran vont...

ANTHENOR.

Madame, il s'avance.

SCNE II.
Thoas, Thomiris, Anthenor, Erine, Hidaspe.

THOAS.

Je ne viens point, Madame, orn de vain discours,

D'une frivole excuse emprunter les dtours ;

rgner avec moi vous tes destine,

425   Je dois m'unir vous par un saint hymne :

Mais ce serait vous faire un prsent odieux,

Que l'hommage d'un Roi brlant pour d'autres yeux.

Toutefois les transports d'un aveugle caprice,

N'ont jamais de mon coeur cart la justice :

430   Je me souviens toujours qu'un Trne vous est d,

Par de plus dignes mains il vous sera rendu.

Charm de vos vertus, le vaillant Merodate,

Vous offre, avec sa foi, l'Empire du Sarmate ;

Avide, impatient de m'acquitter vers vous,

435   J'ai reu sa demande, il sera votre poux.

THOMIRIS.

Aux ordres de mon pre est-ce ainsi que votre me...

THOAS.

Il rgnait. A sa voix tout flchissait, Madame :

J'obissais. Son Sceptre a pass sous mes lois.

Je rgne. Obissez pour la dernire fois.

THOMIRIS.

440   Vous rgnez ! Sans nul titre, et de race commune,

qui le devez-vous, Seigneur ?

THOAS.

la fortune.

Destin pour remplir le Trne o je me vois,

Au feu Roi votre pre elle imposa son choix.

C'est d'elle, et non de lui, que je tiens ma Couronne.

445   Arbitre des tats qu'elle te, ou qu'elle donne :

Elle lve et dtruit l'ouvrage de ses mains,

Par une intelligence inconnue aux humains.

THOMIRIS.

Quoi ! Loin de respecter les mnes de mon pre...

THOAS.

Je vous estime encor, Madame, et vous rvre.

450   N'allez point, rappelant d'inutiles clarts,

Soulever mon dpit, irriter mes bonts.

J'ai dit. De Merodate acceptez l'hymne.

ses Ambassadeurs ma parole est donne ;

Son Sceptre vous attend. Allez le recevoir.

455   Tout est prt : l'heure est prise, et vous partez ce soir.

THOMIRIS.

Perfide, car enfin je ne puis plus me taire,

Tu veux par trop d'endroits mriter ma colre,

Et je me sens force perdre malgr moi,

Ce reste de respect que je gardais pour toi.

460   D'o te vient tant d'orgueil, et par quelle puissance,

De promettre ta Reine, as-tu pris la licence ?

Merodate m'pouse, et va me couronner ;

Mais quelle dot, Tyran, penses-tu me donner ?

Souveraine en naissant des lieux o je respire ;

465   J'irais sous d'autres Cieux mendier un Empire ;

Et ma fuite approuvant tes lches attentats,

Te laisserait paisible occuper mes tats.

Non, ne prsume pas, quelque espoir qui te flatte,

Que je coure si loin pour trouver un Sarmate.

470   S'il me veut obtenir, qu'il vienne me chercher :

Que d'un joug tyrannique il vienne m'arracher,

Je le reois alors, ma main est toute prte,

Pour qu'avec la sienne il m'apporte ta tte.

Voil par quels efforts il me peut mriter,

475   Et ce n'est qu' ce prix que je puis l'accepter :

Adieu.

SCNE III.
Thoas, Anthenor, Hidaspe.

THOAS, Hidaspe.

Faites venir ce Grec.

ANTHENOR.

Quelle surprise !

Avez-vous pu, Seigneur, former cette entreprise ?

Songez-vous bien qui vous livrez Thomiris ?

Au Sarmate, au plus grand de tous vos ennemis :

480   N'esprez de ces noeuds qu'une guerre immortelle ;

Superbe, arm des droits qu'elle porte avec elle ;

Il joindra tt ou tard votre Sceptre, et le sien.

Vous le voyez, Seigneur, jamais...

THOAS.

Je ne vois rien.

Dans les divers transports dont mon trouble m'anime ;

485   Quand j'entends que les Dieux protgent ma victime,

Quand je vois que mon peuple interdit, effrai,

S'oppose ma fureur, me tient le bras li,

Examiner ce Grec, prouver la Prtresse,

Pntrer la piti qui pour lui s'intresse ;

490   claircir des soupons dont mon coeur est frapp :

Voil l'unique soin dont je suis occup.

ANTHENOR.

Prenez-garde, Seigneur, les suprmes Puissances,

Ne sont pas l'abri des clestes vengeances :

Les Dieux tendent souvent un pige ntre orgueil ;

495   L'hymen de la Prtresse est peut-tre l'cueil,

O pour faire chouer votre me chancelante...

SCNE IV.
Thoas, Anthenor, Hidaspe.

THOAS.

Quoi ! Sans ce Grec Hidaspe mes yeux se prsente !

Qui l'arrte ? Ose-t-il mconnatre ma voix ?

Est-ce que la Prtresse est rebelle mes lois ?

500   Ne le verrai-je pas ?

HIDASPE.

  Seigneur, on vous l'amne :

Mais je ne l'ai du Peuple obtenu qu'avec peine :

Inspir par Diane s'en faire l'appui,

Son zle, contre tous, se dclare pour lui ;

me l'abandonner il marquait sa contrainte ;

505   Par les Dieux attests j'ai dissip sa crainte,

J'ai promis son retour.

THOAS.

Qu'il vienne.

HIDASPE.

Le voici.

SCNE V.
Thoas, Pylade, Anthenor, Hidaspe, Taxis.

THOAS.

Qu'on cherche la Prtresse, et qu'on l'amne ici.

Approche. Ce n'est plus ton nom, ni ta naissance

Dont je veux par ta bouche avoir la connaissance.

510   La Prtresse t'arrache mon inimiti,

Je veux sauver des jours dont elle prend piti :

Le Sarmate est charg du soin de te conduire ;

Tu suivras Thomiris jusques dans leur Empire.

Del sur un vaisseau qu'ils doivent te donner,

515   Dans ton pays natal tu pourras retourner :

Mais s'il te reste encor quelque amour pour la vie,

Si de la prolonger tu conserves l'envie,

Prends garde qu'en ces lieux cet astre que tu vois,

Ne te retrouve pas une seconde fois.

520   Tu peux partir.

PYLADE.

  Le sang dont le Ciel m'a fait natre,

Dans ce vaste Univers ne connat point de matre :

Son sort indpendant en tout temps, en tous lieux,

Ne reoit ni de lois, ni d'ordres que des Dieux.

Je venais en ces lieux anim par la gloire,

525   J'y devais remporter une illustre victoire.

Jamais projet ne fut plus dignement form,

Les Cieux armaient mon bras, les mers l'ont dsarm.

De tes indignes mains si j'acceptais la vie,

Je ne la tranerais qu'avec ignominie ;

530   Supprime tes bonts, et puisque tes tats

N'ont point vu mon triomphe, ils verront mon trpas.

THOAS.

Quel trouble ce discours jette-t-il dans mon me !

Serait-ce l'ennemi...

SCNE VI.
Thoas, Iphignie, Pylade, Anthenor, Hidaspse, Cyane, Taxis.

THOAS.

Venez, venez, Madame.

Ce malheureux mortel se dclare aujourd'hui,

535   Indigne des bonts que vous avez pour lui :

Il mourra, rien ne peut retenir ma vengeance.

IPHIGNIE.

Diane, par ma voix, t'en a fait la deffense :

Oses-tu t'opposer aux volonts des Cieux ?

THOAS.

Non, ne vous en prenez qu' cet audacieux ;

540   Ardent satisfaire au dsir qui vous presse,

J'ouvrais cet ingrat le chemin de la Grce.

Quoi que je m'apprtasse un cruel repentir,

Je ne songeais qu' vous. Je le faisais partir.

On voit par ses refus ce qu'il cache en son me,

545   Et quelqu'autre intrt l'arrte ici, Madame.

IPHIGNIE.

Et quel motif le peut retenir en des lieux

O sans cesse la mort est prsente ses yeux ?

THOAS.

Le voil, je vous laisse, il pourra vous l'apprendre ;

Surtout, inspirez-lui le parti qu'il doit prendre.

550   Madame, il est encor l'arbitre de son sort.

S'il part, j'oublierai tout ; s'il demeure, il est mort :

Dt Jupiter sur moi faire tomber la foudre,

Je ne vous donne plus qu'une heure le rsoudre.

SCNE VII.
Iphignie, Pylade, Cyane.

IPHIGNIE.

Malheureux tranger, o vous engagez-vous ?

555   Quelle tmrit vous retient parmi nous ?

D'une sanglante mort elle sera suivie.

Avez-vous tant de haine, et d'horreur pour la vie ?

PYLADE.

Triste jouet du sort, abandonn des Dieux,

Brlant d'un vain dsir, le jour m'est odieux,

560   Je n'avais qu'un ami. La colre cleste

Se plt le former sous un astre funeste.

Telle fut de son sort l'affreuse cruaut,

Qu'il lui fit des forfaits une ncessit.

De l'horrible ascendant qui l'entranait au crime,

565   Aprs l'avoir commis, il devint la victime.

Quoi que juste, il n'en et pour fruit que le remords :

Tourment, dchir de furieux transports,

Il venait en Tauride expier son offense,

Il y devait trouver, le repos, l'innocence.

570   L'Oracle l'assurait, j'accompagnais ses pas.

N'tait-ce, malheureux, que pour voir son trpas ?

J'ai perdu mon ami : tmoin de son naufrage,

Il ne me reste plus sur ce triste rivage,

Priv de l'embrasser, et de l'ensevelir,

575   Que d'apaiser ses Dieux, le pleurer, et mourir.

IPHIGNIE.

D'un si pieux devoir nul ne peut vous reprendre :

Mais n'en avez-vous point encor quelqu'autre rendre ?

Et ne peut-on de vous esprer un secours,

Pour prix de tous les soins qu'on a pris de vos jours ?

PYLADE.

580   De ces jours malheureux que pouvez-vous prtendre ?

Madame, et quel secours en devez-vous attendre ?

Cependant cet espoir dont vous m'osez flatter,

Au jour que je fuyais peut encor m'arrter.

Commandez, je suis prt. Pour vous que puis-je faire ?

IPHIGNIE.

585   Plus que vous ne croyez vous m'tes ncessaire.

Ne au sein de la Grce, o brillent mes aieux,

Je me vois comme vous trangre en ces lieux.

Un Tyran m'y retient. Ministre de ses crimes,

Je rougis nos autels d'innocentes victimes.

590   Que dis-je ? m'pouser il porte sa fureur,

Dlivrez-moi d'un joug barbare et plein d'horreur.

Vous pouvez de ces lieux m'aplanir la sortie.

PYLADE.

Armez mon bras, Madame, et vous serez servie.

Redevable vos soins de mes malheureux jours,

595   Heureux en vous servant d'en signaler le cours,

Anim par vous-mme, et pour votre dfense,

D'un zle plus ardent que la reconnaissance,

J'irai porter le fer dans le sein de Thoas.

IPHIGNIE.

Non, ce serait vous perdre, et ne me sauver pas.

600   Sans exposer vos jours, vous pouvez m'tre utile,

Le Tyran vous en ouvre un chemin plus facile ;

Puisqu'il vous le permet pressez vtre dpart ;

Portez dans votre Grce un crit de ma part :

Contez mon infortune ceux qui m'ont fait natre,

605   Ils me viendront chercher, et se feront connatre,

Suivis de plus de Rois, de Chefs, et de soldats,

Qu'Hlne n'en a fait armer par Mnlas.

PYLADE.

Contre votre Tyran prompt tout entreprendre,

Avec mes seuls vaisseaux je viendrais vous reprendre :

610   Dans ce monde o mon nom sans tache est parvenu,

Je ne suis point entr, Madame, en inconnu.

Ma naissance est d'un rang respect dans la Grce ;

Mais si je pars, quel est l'tat o je vous laisse !

Un Tyran odieux... Je frmis d'y penser,

615   recevoir sa main osera vous forcer.

Ciel ! Je pourrais voir au pouvoir d'un barbare

Ce que jamais les Dieux ont form de plus rare,

Pour qui d'un feu secret je me sens dvorer...

Que fais-je ? O ma raison va t-elle s'garer ?

620   Mes discours, mes regards, et mon trouble, Madame,

Trahissent, malgr moi, le secret de mon me.

IPHIGNIE.

Qu'entends-je ? Ma piti daignait vous secourir,

Je voulais vous sauver, mais vous voulez mourir :

Vous ajoutez l'audace au sort qui vous opprime.

625   Ciel ! Cyane l'Autel remenez la victime.

PYLADE.

Vous ne m'tonnez point, j'ai prvu votre arrt.

Qu'ai-je affaire du jour si mon feu vous dplat ?

la rigueur du coup que votre bras m'apprte,

Soumis, sans murmurer, je vais porter ma tte.

630   Trop heureux que ma mort remplisse vos dsirs,

Et plus heureux encor, que mes derniers soupirs,

Vous redisent cent fois, par un aveu sincre,

Tout ce que le respect me force de vous taire.

SCNE VIII.

IPHIGNIE, seule.

Que dit-il ? Je l'entends ? Je le laisse parler,

635   Je sens ses discours mon devoir chanceler.

Qui suis-je ? Iphignie aurais-tu la faiblesse...

Que veux-je pntrer ? Dans quel trouble... Desse !

Je connais ta vengeance au malheur qui me suit.

De ma lche piti voil quel est le fruit :

640   Tu me punis d'avoir pargn ta victime,

Ne porte pas plus loin la peine de ton crime.

Tu n'auras pas longtemps me le reprocher.

Je vais percer son coeur. Je vais sur le bcher

teindre dans son sang son ardeur orgueilleuse.

645   O vas-tu ? Qu'oses-tu promettre, malheureuse !

Quelque loi que t'impose un fier devoir, hlas !

Esclave de ton coeur, rponds-tu de ton bras ?

J'entends quelqu'un, cachons le trouble de mon me.

SCNE IX.
Iphignie, Hidaspe.

HIDASPE.

Un autre Grec se livre entre nos mains, Madame.

650   Malgr tous ses efforts, en ces lieux arrivez...

IPHIGNIE.

Comment ? En quel tat, o l'avez-vous trouv ?

HIDASPE.

On allait ramasser les dbris d'un naufrage,

Lorsque entre les cueils qui bordent le rivage,

Qu'un mortel sans frayeur n'oserait approcher,

655   On en voit un, Madame, l'abri d'un rocher.

Sa vue est gare, et bien loin de se rendre,

Contre un peuple sans nombre, il ose se dfendre.

Il rompt, il perce, il frappe, il combat firement.

L'on dit mme, et ce bruit n'est pas sans fondement :

660   Qu'on a vu devant lui les fires Eumnides,

Promener leurs flambeaux, vengeurs des homicides,

L'inciter au carnage ; et pour comble d'horreur,

Lui souffler le venin de leur noire fureur.

Cependant de cent cris les chos retentissent.

665   On court de toutes parts ; ses forces s'affaiblissent.

J'arrive, je le vois priv de sentiment ;

On vient de l'apporter dans cet appartement.

Voil de quoi le Roi par moi vous fait instruire.

IPHIGNIE.

Je ferai mon devoir. Hidaspe, allez lui dire,

670   Que j'attends sa victime, et vais tout prparer.

SCNE X.

IPHIGNIE, seule.

Le Ciel a fait mon crime, il va le rparer ;

Dans le sang de ce Grec expions ma faiblesse ;

Allons par son trpas apaiser la Desse.

Tchons d'engager l'autre quelque repentir ;

675   Sauvons ce malheureux, et le faisons partir.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Thomiris, Erine.

ERINE.

Madame, quel dessein en ces lieux vous rappelle ?

Qui vous porte revoir encore un infidle ?

Une seconde fois par d'inutiles cris,

Venez-vous essuyer ses superbes mpris ?

THOMIRIS.

680   Plus que tous mes malheurs, je dteste sa vue :

Mais, Erine, aujourd'hui ma vengeance est perdue ;

Cet tranger qui vient d'arriver sur nos bords,

De mes secrets desseins renverse les efforts.

ERINE.

Qu'a de commun son sort, Madame, avec le vtre ?

THOMIRIS.

685   Son abord m'est funeste. Il nous perd l'un et l'autre ;

Thoas va l'exposer la rigueur des lois.

La Prtresse y consent, elle a donn sa voix,

Sa main va l'immoler, et ds ce moment mme

Elle pouse Thoas, et prend le Diadme :

690   Si ce fatal hymen s'achve avant la nuit,

De ma vengeance, Ciel ! le projet est dtruit,

Le peuple qui redoute et chrit la Prtresse,

S'il la voit sur le Trne, oubliant sa Princesse,

De la Religion se faisant une loi,

695   Respectueux pour elle, osera moins pour moi.

De l'hymen du Tyran troublons le sacrifice.

Avant que l'tranger soit conduit au supplice,

Par l'ordre de Thoas on va faire un effort,

Pour apprendre son nom, sa naissance, son sort.

700   Je viens, par mes avis, l'exhorter se taire,

S'il obtient que par l sa peine se diffre,

Si jusques demain il peut gagner du temps,

Mon entreprise est sre, et mes dsirs contents.

SCNE II.
Thomiris, Anthenor, Erine.

THOMIRIS.

Verrai-je l'tranger, Anthenor ?

ANTHENOR.

Oui, Madame :

705   Mais toujours agit des troubles de son me,

Je viens de le laisser ple et sans mouvement ;

Attendez pour le voir dans cet appartement,

Que rappelant ses sens, et sa raison captive,

Il prte vos discours une oreille attentive.

710   Nul ne peut en ces lieux traverser vos souhaits :

On garde seulement les dehors du Palais.

THOMIRIS.

C'est assez. Pour sa vie, Ciel ! Fais qu'il m'coute.

Mais avec le Tyran prenons une autre route.

Allez, pour l'abuser, lui faire concevoir,

715   Que sur ses volonts je rgle mon devoir.

Mais jusqu' mon dpart, de l'hymen qu'il apprte,

Anthenor, dites-lui qu'il suspende la fte.

ANTHENOR.

Je vais vous obir ; mais je n'obtiendrai rien ;

N'esprez pas flchir un coeur comme le sien.

720   Il est pour cet hymen trop plein d'impatience,

Une pareille ardeur anime sa vengeance.

Il croit que l'tranger que l'on vient d'arrter,

Est celui dont l'Oracle a su l'pouvanter.

Pensez-vous l'engager la moindre contrainte,

725   Qui suspende sa joie, et prolonge sa crainte ?

Dj par mes discours que n'ai-je point tent !

L'ingrat n'coute plus que son iniquit.

De ses plus chers amis il s'attire la haine :

Il se livre en aveugle au penchant qui l'entrane.

730   Madame, c'est nous d'avancer nos projets,

Pour pouvoir de sa rage empcher les effets.

Obligez l'tranger garder le silence,

Quand on viendra savoir son nom et sa naissance,

Et que Thoas par l diffrant son arrt...

THOMIRIS.

735   Il suffit. Anthenor faites que tout soit prt.

Voyez Thoas, vous dis-je, et lui faites connatre,

Que je pars cette nuit. Que demain il est matre.

Le dlai n'est pas long. Allez.

SCNE III.
Thomiris, Erine.

ERINE.

Qu'ai-je entendu !

Quoi ! Vous renoncez donc au rang qui vous est d,

740   En faveur de Thoas, votre haine affaiblie...

THOMIRIS.

Non, non, je ne suis pas Erine encor partie.

Si je feins du Tyran d'approuver le dessein,

C'est pour mieux lui plonger un poignard dans le sein.

Au pige qu'il me tend j'oppose l'artifice.

745   Des voiles les plus noirs couvrant son injustice,

Il a pris cette nuit pour cacher mon dpart ;

De cette mme nuit me faisant un rempart,

Peuple, Sarmate, amis animez d'un beau zle,

l'ennemi commun la rendront ternelle.

750   Tous ont jur sa mort, m'en ont donn leur foi :

Le reste de ce jour est craindre pour moi.

Tchons donc ce Grec d'imposer le silence.

Que jusques demain... Je l'entends. Il s'avance.

Ses regards sont encor garez, furieux.

755   Le trouble de ses sens nous drobe ses yeux.

Dissipe, juste Ciel ! le voile qui les couvre.

SCNE IV.
Oreste, Thomiris, Erine.

ORESTE.

Sous mes pas chancelants quel abme s'entrouvre !

De tnbres, de feux je suis envelopp ;

De troubles, de terreurs mon esprit est frapp :

760   Noires filles du Styx, implacables Desses,

Souffrirai-je toujours vos fureurs vengeresses ?

Ne vous lassez-vous point, destins ennemis !

De punir des forfaits que vous avez permis ?

Grace au Ciel je respire, et je vois la lumire :

765   O suis-je ? Quel Palais ! Quelle pompe trangre,

S'offre de toutes parts mes regards surpris !

Que vois-je ? Quel objet vient frapper mes esprits ?

Ce port majestueux, cet auguste visage,

D'une Divinit me prsente l'image.

THOMIRIS.

770   tranger, rends le calme tes sens agits.

Remets dans leur repos tes esprits irrits.

Le malheur qui te livre aux Desses terribles,

Dans ces funestes lieux trouve des coeurs sensibles.

ORESTE.

En est-il qui pour moi se laissent attendrir ?

775   vous ! Dont la piti daigne me secourir,

Qui jetez sur mes jours un regard favorable,

Achevez d'adoucir le sort d'un misrable.

O suis-je ? Sous quel Ciel me vois-je parvenu ?

Comment, et par quel ordre y suis-je retenu ?

THOMIRIS.

780   Quel Astre t'a conduit dans ce climat barbare ?

Malheureux ! Je frmis du sort qu'on t'y prpare.

L'Enfer est un sjour moins craindre pour toi :

Si tu veux l'viter, prends confiance en moi.

Fier devant tes bourreaux, dans un profond silence,

785   Ensevelis ton nom, et cache ta naissance.

C'est l'unique moyen de conserver tes jours.

On tremble pour ta vie, on vole ton secours ;

D'une noble piti seconde l'entreprise ;

Le temps presse d'agir. Je crains d'tre surprise.

790   Pour t'affranchir du sort qui t'attend en ce lieu,

Obis ma voix, ou crains la mort. Adieu.

SCNE V.

ORESTE, seul.

Qu'entends-je ? mes malheurs elle parat sensible,

Mon nom doit m'attirer une mort infaillible :

Le supplice le suit, et pour m'en arracher,

795   Sa bouche par piti m'invite le cacher.

Du malheureux Oreste aurait-on connaissance ?

Le sang de Jupiter m'a donn la naissance.

Quelque clat qu' ma vie attache un sang si beau,

Que ne m'a-t-il t ravi ds le berceau ?

800   Mes yeux n'ont point en paix joui de la lumire,

Ils ne se sont ouverts que pour voir ma misre.

Le crime a sans relche investi tous mes pas.

Ds l'enfance tranger dans mes propres tats,

Un adultre affreux m'ta le Diadme :

805   Un meurtre dtest me l'a rendu de mme :

Mais ce qu'ont de charmant ses fastueux dehors,

Ne mettent point une me l'abri des remords.

Pour rendre mes esprits le calme, et l'innocence,

J'implorai d'Apollon la cleste puissance.

810   Son prtre m'ordonna, que fidle sa voix,

J'allasse o de Diane on respecte les lois ;

Que la tranquillit ne me serait rendue,

Qu'aprs avoir du Temple enlev sa statue.

Je pars pour la Tauride avec ce doux espoir :

815   Son rivage mes yeux dj se faisait voir,

Quand tout  coup surpris par un cruel orage,

Bris contre un rocher mon vaisseau fit naufrage.

J'ai vu prir ami, soldats, et matelots ;

Moi-mme envelopp dans l'abme des flots,

820   J'ignore par quel sort la clart m'est rendue.

Furieux, il ne reste mon me perdue,

Qu'un triste souvenir de mes crimes passs,

Qui, sur la foi du Ciel, allaient tre effacs :

Mais il s'est repenti. Grands Dieux ! Puisque ma vie,

825   De forfaits inous devait tre suivie,

Pourquoi, dans les remords dont je suis combattu,

Me laissez-vous un coeur sensible la vertu !

De ton orgueil, Oreste, touffe l'imprudence,

Le destin veut ta mort, meurs, meurs, avec constance,

830   Et versant noblement le sang qu'il t'a donn,

Fais rougir Jupiter de t'avoir condamn.

Ne va point de ce sang avilir ce qui reste,

Dans la nuit du tombeau cache le nom d'Oreste;

Qu'il ne devienne point l'opprobre de ces lieux.

835   Allons ! Quel autre objet se prsente mes yeux ?

Quel trouble son abord me saisit : je l'admire !

SCNE VI.
Iphignie, Oreste, Cyane, Taxis.

IPHIGNIE.

loignez-vous, Cyane, et vous qu'on se retire.

ORESTE.

Quelle grace, grands Dieux ! quelle noble fiert !

IPHIGNIE.

De crainte, en l'abordant, mon coeur est agit.

ORESTE.

840   D'o vient, en la voyant, que ma fureur me quitte ?

IPHIGNIE.

D'o vient, qu' son aspect, je me sens interdite ?

ORESTE.

tonn de me voir sur ce bord tranger,

Madame, de quels yeux vous dois-je envisager ?

Quel sort m'annonce ici votre auguste prsence ?

845   Ne le puis-je savoir ?

IPHIGNIE.

  Armez-vous de constance.

Montrez de votre coeur toute la fermet.

C'est ici de Thoas l'Empire redout.

Nul Grec ne met le pied sur ce fatal rivage,

Fut-il du sang des Dieux, qu'il n'immole sa rage.

850   vous porter le coup mon bras est destin :

Le sacrifice est prt, l'appareil ordonn :

Sur l'autel de Diane, o vous allez me suivre,

Avant la fin du jour vous cesserez de vivre.

ORESTE.

Grce au Ciel mon destin ne m'est plus inconnu ;

855   Au port tant dsir je suis donc parvenu.

mort ! Heureuse mort ! Tu finis ma misre.

Vous qui sur moi des Dieux puisez la colre,

Levez le bras, frappez, je m'abandonne vous,

Et dj mon coeur vole au devant de vos coups.

860   Me voil prt, marchons.

IPHIGNIE.

  Je demeure immobile.

Que vois-je ? Que la Grce en hros est fertile !

L'arrt du coup mortel qui les doit accabler,

N'a rien d'assez affreux pour les faire trembler.

Magnanime tranger, ne pourrai-je connatre

865   Quel nom vous fut donn, quel sang vous a fait natre ?

ORESTE.

Ah ! Que ce nom fatal, dans un profond oubli,

Madame, avec mon sang n'est-il enseveli.

IPHIGNIE.

O vites-vous le jour ? tes-vous de Trzne ?

De Thbes, ou d'Elis, de Sparte, ou de Mycne ?

ORESTE.

870   de tes sacrs murs, de ton riche Palais,

Mycne, le destin m'loigne pour jamais.

IPHIGNIE.

Vous tes de Mycnes ? Ciel ! quelle est ma joie !

De quel oeil y voit-on le destructeur de Troie ?

Que fait dans ses tats le grand Agamemnon !

ORESTE.

875   Ah ! Sans cesse, et partout, entendrai-je ce nom.

Terre, pour le cacher n'as-tu point de contre ?

Source de tant d'horreur, malheureux sang d'Atre,

Parmi tant de hros ne pourra-t-on jamais

Publier ta splendeur, sans conter tes forfaits ?

IPHIGNIE.

880   Chef de la Grce, issu d'une source divine,

Son nom ne dment point son auguste origine.

ORESTE.

Contre la perfidie, titres superflus !

Agamemnon...

IPHIGNIE.

H bien ?

ORESTE.

Madame, il ne vit plus.

IPHIGNIE.

Il ne vit plus ! Jaloux d'une si belle vie,

885   Dieux ! Avez-vous permis qu'elle lui fut ravie ?

ORESTE.

Les Dieux n'coutent plus quand ils sont irrits.

Sur son Trne, au milieu de ses prosprits,

Charg d'ans et d'honneurs, ce Monarque intrpide

A vu, dans un festin, une main parricide,

890   Souiller, par son trpas, la plus sainte des lois.

IPHIGNIE.

Quelle main ?

ORESTE.

son nom, Ciel ! touffe ma voix.

IPHIGNIE.

Quel est ce monstre ? Ah Dieux !

ORESTE.

Sans commettre un blasphme

Puis-je le prononcer ! c'est sa femme elle-mme.

IPHIGNIE.

Clytemnestre !

ORESTE.

Oui, Madame. Horrible souvenir !

895   Ne puisses-tu jamais pntrer l'avenir.

IPHIGNIE.

Dplorable famille ! triste Iphignie !

ORESTE.

Heureusement pour elle, elle a perdu la vie ;

Des Grecs par son trpas assurant le dpart,

Aux crimes de sa race elle n'eut point de part,

900   Et de tous ses parents n'a point vu la misre ;

Mais hlas ! Que sa mort cota cher son pre.

IPHIGNIE.

Comment ?

ORESTE.

Agamemnon vainqueur de tant de Rois,

Revenait triomphant jouir de ses exploits.

Egiste en son absence ayant sduit la Reine,

905   De ses amours furtifs apprhendant la peine,

Au sein de ce grand Roi, digne d'un sort plus beau,

Inspira Clytemnestre porter le couteau,

Protestant, pour couvrir sa lche perfidie,

Quelle vengeait sur lui le sang d'Iphignie.

IPHIGNIE.

910   Malheureuse ! quel meurtre as-tu prt ton nom ?

Oreste aura suivi le sort d' Agamemnon :

Il n'aura pu survivre l'affront de son pre.

ORESTE.

Oreste trane encor sa honte, et sa misre.

Craint des hommes, chass de leur socit

915   Profane, exclus des droits de l'hospitalit :

Banni des saints autels, et des sacrs mystres,

Priv des feux divins, et des eaux salutaires,

Des vagues, et des vents dplorable jouet,

Il cherche fuir le jour qu'il ne voit qu' regret.

IPHIGNIE.

920   Funestes chtiments des crimes d'une mre !

Femme, oses-tu jouir du soleil qui t'claire !

ORESTE.

Un bras dtermin, par la rage conduit,

A plong la coupable en l'ternelle nuit.

IPHIGNIE.

crime ! Qui surpasse encor le crime mme,

925   Souverains protecteurs du sacr Diadme,

A-t-on pu le souiller ? L'avez-vous approuv ?

ORESTE.

Non. Mais le chtiment vous en est rserv.

Vous voyez devant vous le criminel.

IPHIGNIE.

Impie,

As-tu pu, sans frmir, attenter sa vie ?

930   Diffam par un meurtre horrible rciter,

Aprs l'avoir commis oses-tu t'en vanter ?

Sensible ton abord, je pleurais ta disgrce ;

Je louais dans mon coeur ta gnreuse audace,

Je plaignais la rigueur qui t'allait accabler :

935   Ce n'tait qu' regret que j'allais t'immoler :

Mais l'horrible forfait avou par ta bouche,

Cruel, va dissiper la piti qui me touche

Avec des yeux vengeurs sur tes crimes ouverts,

Je vais d'un monstre affreux dlivrer l'Univers.

940   Avant la fin du jour ton me dtestable,

Verra dans les Enfers son Juge pouvantable.

Attends mon ordre.

SCNE VII.

ORESTE, seul.

O vont ces transports furieux !

Quel intrt prend-elle au sort de mes aeux ?

Ciel ! Mais pourquoi vouloir en pntrer la cause :

945   Elle m'offre la mort ; demandai-je autre chose ?

Voici de mon bonheur le moment fortun.

Dieux ! Reprenez le sang que vous m'avez donn.

Qu'il expie en coulant mon crime et votre haine.

Et toi, dont l'amiti compagne de ma peine,

950   A voulu, malgr moi, partager mes malheurs ;

Pour te rejoindre enfin, cher Pylade, je meurs.

N pour un sort plus beau, vertueux, magnanime,

D'un ami plus heureux tu mritais l'estime,

Ta mort... La mienne approche. On vient. J'entends du bruit.

SCNE VIII.
Oreste, Pylade, Hidaspe, Taxis.

PYLADE.

955   Que me demandez-vous ? O m'avez-vous conduit ?

Croit-on m'pouvanter de menaces pareilles ?

ORESTE.

Qu'entends-je ! Quelle voix vient frapper mes oreilles !

HIDASPE, Pylade.

Voyez ce Grec : domptez ses farouches esprits :

Sachez quel est son nom : vos jours sont ce prix.

SCNE IX.
Oreste, Pylade.

PYLADE.

960   Ah ! Pour moi le trpas n'a plus rien de funeste.

ORESTE.

C'est Pylade, grands Dieux !

PYLADE.

Que vois-je ? C'est Oreste.

ORESTE.

Pylade entre mes bras, qui l'aurait pu penser ?

PYLADE.

Quel bonheur de vous voir, et de vous embrasser !

ORESTE.

Fortune accable-moi, cesse de te contraindre,

965   Tu me rends mon ami, je n'ai plus me plaindre.

PYLADE.

Quel Dieu nous a rejoint ? fortun moment !

Mais quel chagrin s'oppose mon ravissement :

De vos prochains malheurs je sens mon me mue,

Je frmis du bonheur qui vous offre ma vue.

970   Destin, o ton courroux nous fait-il parvenir ?

Ne nous rassembles-tu que pour nous dsunir ?

Sans cesse fatigus d'ternelles alarmes,

Nos yeux ne s'ouvrent plus que pour verser des larmes.

Quelles rigueurs encor allons-nous prouver :

975   Ah Prince ! Sous quels Cieux venez-vous d'arriver...

ORESTE.

J'y vais trouver la mort, c'est ce que je dsire.

Une prtresse, ami, vient de me la prescrire.

Quelque soin qu'elle ait pris me remplir d'effroi,

Le trpas de sa main est un bonheur pour moi.

PYLADE.

980   J'entends. Elle a soudain adouci vos alarmes ;

Vous avez dans ses yeux trouv les mmes charmes...

Qu'Agamemnon trouva dans ceux de Brisis.

ORESTE.

Que me dis-tu ? Charg de crimes inous,

Dtest, mritant la cleste disgrce,

985   Ai-je un coeur o l'amour puisse encor trouver place ?

PYLADE.

Quel effort d'avoir pu rsister ses coups !

Cher Prince, que Pylade est encor loin de vous.

Sduit par les attraits de la mme Prtresse,

Mon coeur a succomb... Mais o va ma tendresse,

990   Est-ce de tels pensers que je dois recourir,

Quand je vois vos prils, quand nous allons mourir ?

ORESTE.

Toi mourir ! Que mon coeur consente cette envie !

N'ajoute point ta mort aux crimes de ma vie :

Le trpas que j'attends ne demande que moi ;

995   La douceur qui me reste, est de revivre en toi.

Vis, mon coeur t'en conjure, au nom de la Prtresse.

PYLADE.

Ah ! Ne me faites plus rougir de ma faiblesse.

Son image en mon me a p vous balancer :

Vous en serez vEng, mon sang va l'effacer.

1000   Mourons, n'attendons plus nulle piti des hommes.

Mourons, mais en mourant dclarons qui nous sommes.

Que les Scythes cruels, que ces fiers inhumains,

Connaissent dans quel sang ils vont tremper leurs mains.

Allons, Seigneur.

ORESTE.

Ami, que vas-tu faire ? Arrte.

PYLADE.

1005   Du coup qui va tomber suspendons la tempte,

Qu'au nom d'Agamemnon tonnez, et surpris,

Ils retiennent le bras qui va frapper son fils :

Ou qu'au moins l'immolant au milieu de leur joie,

Ils craignent plus de maux que n'en a souffert Troie.

1010   On vient.

SCNE X.
Oreste, Pylade, Hidaspe, Taxis.

HIDASPE.

  Vous tes-vous acquitt de l'emploi...

PYLADE.

Pour en tre inform, qu'on nous conduise au Roi.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.

IPHIGNIE, seule.

rpondre mes voeux que Cyane est tardive :

Qu'en un coeur outrag la vengeance est active :

Quoi qu'indigne du jour, Clytemnestre au tombeau,

1015   Intresse sa fille punir son bourreau.

En vain, pour assouvir le courroux qui m'anime,

Des yeux, de toutes parts, je cherche la victime.

Qui la retient ; contraire mes ressentiments,

Le Ciel a-t-il des coeurs teint les mouvements ?

1020   De ces retardements cherchons la certitude :

Mais o va le torrent de ton inquitude ?

As-tu bien dml dans le fond de ton coeur,

Ce qui donne naissance cette vive ardeur ?

Pour couvrir autrefois les amours de ta mre,

1025   Tu servis de prtexte la mort de ton pre.

Pour l'un de ces captifs, ayant pris ce poison,

N'immole-tu point l'autre par la mme raison.

Ah !... Qu'ils meurent tous deux, ma bouche le prononce.

SCNE II.
Iphignie, Cyane.

IPHIGNIE.

Que vous tardez, Cyane, me rendre rponse ;

1030   Thoas sait-il mon ordre, en est-il inform ?

CYANE.

Thoas avec les Grecs, Madame, est enferm.

Hidaspe irrsolu, quand je me suis montre,

De son appartement m'a dfendu l'entre :

En vain ses refus j'ai voulu rsister ;

1035   Il a reu votre ordre, et l'est all porter.

J'esprais de Thoas une prompte audience ;

Mais sans vouloir rpondre mon impatience,

Le Roi m'a fait savoir que dans quelques moments,

On vous informerait de ses commandements.

IPHIGNIE.

1040   Le sacrifice est prt, la pompe est avance.

Que veut-il ? Attend-il que l'heure en soit passe ?

Sait-il que ces dlais sont des moments perdus ?

Que l'ardeur qu'il avait ne retrouvera plus ?

SCNE III.
Thomiris, Iphignie, Cyane, Erine.

THOMIRIS.

Le bruit qui se rpand par votre ordre en ces lieux,

1045   Madame, m'a contraint paratre vos yeux.

Quoi que la certitude en soit par tout seme,

J'ai cru que je devais, pour en tre informe,

De mon destin par vous savoir la vrit.

Je vous vois un visage interdit, agit ;

1050   Vous paraissez contrainte, tonne, inquite,

Madame, ma venue est peut-tre indiscrte.

IPHIGNIE.

Madame, votre rang je sais ce que je dois ;

Mais, je vous l'avouerai, je ne suis pas moi.

Diane en ce moment m'ordonne un sacrifice :

1055   Elle en attend l'offrande, en presse la justice ;

Cet ordre souverain ne laisse en mon pouvoir

Que le temps qu'il me faut pour remplir mon devoir.

THOMIRIS.

Il est donc vrai, Madame, et ce Grec qu'on opprime,

De divers intrts dplorable victime,

1060   Sur ces funestes bords est peine arriv,

Que du jour, par vos mains, il se va voir priv.

Avez-vous prononc cet arrt sanguinaire ?

Madame, il est bien prompt pour tre sans mystre.

IPHIGNIE.

Ce qu'il a de profond et de mystrieux,

1065   Est un compte que j'ai, Madame, rendre aux Dieux.

THOMIRIS.

On abuse souvent des suprmes sagesses,

Sous ces voiles pompeux nous cachons nos faiblesses ;

Ce n'est qu' ces dehors que nous sacrifions,

Et quelquefois nos Dieux ce sont nos passions.

1070   Je prends sur vos vertus une assurance entire,

De ce Trne usurp lgitime hritire.

Pour me laisser tranquille en mes propres tats,

J'ai vu votre grand coeur rsister Thoas :

Vous avez ddaign l'hymen qu'il vous propose,

1075   Charme ces refus, j'en admire la cause.

Les Scythes tonns vous louaient avec moi ;

Mais lors qu'enfin soumise aux volonts du Roi,

Vous allez de ce Grec trancher la destine,

Que Thoas sur sa mort fonde votre hymne,

1080   Le peuple qui sait mal juger du fonds des coeurs,

Sur votre changement prsage ses malheurs.

Vous le dirai-je enfin, Madame, on vous souponne

De vouloir, par sa perte, usurper la Couronne.

J'ai cru, de ce qu'on craint, devoir vous informer,

1085   Quelque soit ce soupon vous pouvez le calmer.

Diffrez cette mort o Thoas vous engage,

Par l vous ferez taire un bruit qui vous outrage.

IPHIGNIE.

Souvent sur l'apparence on tombe dans l'erreur ;

Mais par l'vnement on connatra mon coeur.

1090   Ce n'est pas loin des lieux o je fus leve,

Qu'on me rendra le rang dont le sort m'a prive.

Celui qu'on m'offre encor, malgr tous mes mpris,

Pour vous le disputer n'est pas d'assez haut prix ;

Et si pour moi ce Trne avait eu quelques charmes,

1095   Je n'aurais pas si tard confirm vos alarmes.

Diane et mon devoir m'appellent l'autel ;

Je vais sur l'tranger porter le coup mortel :

On ne peut l'arracher la mort qu'il mrite :

Le temps presse : on m'attend : souffrez que je vous quitte.

THOMIRIS.

1100   Madame sur le sang que vous allez verser,

Je ne dis plus qu'un mot, c'est vous d'y penser.

Sous ma protection j'ai pris votre victime,

Suspendez la rigueur du destin qui l'opprime,

Sans emprunter des Dieux d'inutiles dtours,

1105   Accordez ma prire, ou tremblez pour vos jours.

SCNE IV.
Iphignie, Cyane.

IPHIGNIE.

Quoi donc ! Elle menace, et de ce Grec impie,

Elle prend la dfense, et protge la vie.

Quand de justes raisons n'armeraient point mon bras,

Quand mon coeur n'aurait point rsolu son trpas,

1110   Son audace, la peur qu'elle prtend me faire,

Hteraient cette mort qu'elle veut qu'on diffre.

Rien ne peut m'branler. Allons, Cyane, allons.

CYANE.

La justice a toujours guid vos passions.

De tous leurs mouvements elle est insparable,

1115   Tantt pour l'un des Grecs vous tiez quitable ;

Quel intrt pour l'autre arme votre rigueur ?

IPHIGNIE.

Ah ! Ne rappelle point ce qui me fait horreur.

Contre lui mon courroux chaque instant s'augmente.

Il a tu ma mre, il l'avoue, il s'en vante :

1120   Il me l'a dit, Cyane. A cette impit

Oses-tu m'accuser de trop de cruaut ?

CYANE.

Je demeure interdite et muette ce crime ;

Votre fureur est juste, et sa mort lgitime.

Il ne saurait trop tt expirer sous vos coups.

1125   Mais, Ciel ! Que la suite est craindre pour vous.

Le Roi de cette mort attend sa destine,

Et vous n'en pourrez plus retarder l'hymne.

IPHIGNIE.

Pour rsister, Cyane, aux transports de Thoas,

Mon courage, les Dieux ne me manqueront pas.

1130   Bravons la tyrannie o mon malheur m'expose.

Aux coeurs comme le mien la vie est peu de chose.

CYANE.

Quoi vous...

IPHIGNIE.

Allons savoir par quel soudain appui

Ce Grec...

CYANE.

Hidaspe vient, vous l'apprendrez de lui.

Votre rigueur ?

SCNE V.
Iphignie, Hidaspe, Cyane.

IPHIGNIE.

O donc est l'tranger, et par quelle injustice,

1135   Thoas recule-t-il ce fatal sacrifice ?

Ne craint-il point sur lui que les Dieux irritez...

HIDASPE.

Le Roi plus que jamais a besoin de clarts.

Rien n'gale l'horreur du trouble qu'il prouve,

Dans l'un de ces deux Grecs son ennemi se trouve :

1140   Il le voit, et ne peut discerner quel il est ;

Il le cherche avec soin, chacun d'eux le parat :

Et tous deux pour mourir prenant ce nom impie,

Aucun ne veut celui qui l'attache la vie.

Dans ce trouble mortel... Mais les voici tous deux.

1145   Sachez quel est celui...

IPHIGNIE.

  Qu'on me laisse avec eux.

SCNE VI.
Iphignie, Oreste, Pylade.

IPHIGNIE.

Vous vous obstinez donc refuser ma grce,

Toujours dans vos regards je vois la mme audace,

Et que vous prfrez une sanglante mort,

Au soin que ma piti prenait de votre sort.

PYLADE.

1150   Que mon destin, Madame, a bien chang de face.

Cet ami, dont tantt je pleurais la disgrce,

chapp de Neptune et d'ole en courroux,

Suivi de ses malheurs, Madame, est devant vous.

IPHIGNIE.

Qu'entends-je ? O cet aveu porte-t-il mon ide ?

1155   Piti mal reconnue, o m'aviez-vous guide ?

Je plaignais un mortel, qui conte pour ami,

Un monstre furieux que l'Enfer a vomi.

Indigne que mon bras, au dfaut du tonnerre,

Soit choisi par les Dieux pour en purger la terre.

PYLADE.

1160   Madame, cet ami ne vous est pas connu.

Si dans quelques honneurs mon nom est parvenu,

Et si parmi les Grecs je suis recommandable,

C'est son amiti que j'en suis redevable :

L'un l'autre liez par le plus saint des noeuds,

1165   Ou nous vivrons ensemble, ou nous mourrons tous deux.

IPHIGNIE.

N'attends pas que ma main te joigne ce perfide :

Je vais devant tes yeux punir son parricide,

Dans les flots de son sang teindre mon courroux.

Tu le verras tomber sous l'effort de mes coups,

1170   Sans que ton lche coeur, prsent au sacrifice,

Puisse obtenir la mort par grce, ou par supplice.

Venez.

PYLADE.

Craignez vous-mme, et tremblez d'y penser.

C'est le pur sang des Dieux que vous allez verser.

Son bras, vos desseins, peut servir mieux qu'un autre :

1175   Sa haine, pour Thoas, est gale la vtre ;

Et ce motif m'oblige ne vous plus cacher,

Ce que tous les tourments ne sauraient m'arracher.

Du grand Agamemnon respectez ce qui reste,

Hritier de son rang, c'est son fils, c'est Oreste.

IPHIGNIE.

1180   Oreste !

ORESTE.

  cet ami n'ajoutez point de foi,

Il vous peint des vertus qui ne sont point en moi.

Ce n'est que par piti que sa bouche me loue.

Je suis du sang des Dieux, il est vrai, je l'avoue ;

Mais que ce mme sang des mortels rvr,

1185   Par mes cruels aeux s'est vu dshonor.

Leur rage a fait frmir jusqu'aux astres clestes,

Meurtres, impit, adultres, incestes,

Sont de ce sang impur les crimes les plus doux ;

N parmi leurs forfaits, je les surpasse tous :

1190   Parricide altr d'une soif sanguinaire,

J'ai pouss le poignard dans le sein de ma mre ;

J'ai souill sans respect les flancs qui m'ont port,

Et j'en ai retir mon bras ensanglant :

N'coutez sur ma mort ni piti, ni prire,

1195   Oui, je vous la demande genoux.

IPHIGNIE.

  Ah mon frre !

ORESTE.

Juste Ciel ! De quel nom vient-on de m'honorer !

L'ai-je bien entendu, dois-je m'en assurer !

Moi, votre frre ! Moi, quel Dieu, quel sang nous lie ?

IPHIGNIE.

Voyez, reconnaissez la triste Iphignie,

1200   Que son pre en Aulide a livre au trpas,

Que Diane sauva des fureurs de Calchas.

C'est cette mme soeur qui s'offre votre vue :

Mais hlas ! Dans quel temps vous est-elle rendue ?

ORESTE.

miracle tonnant ! surprenant bon-heur !

1205   Iphignie ici retrouv : ah ma soeur !

PYLADE.

Surpris d'tonnement, de surprise, et de joie,

Je prends part au bonheur que le Ciel vous envoie.

IPHIGNIE.

O nous emportez-vous, mouvements imprvus ?

Plt au Ciel que jamais nous ne nous fussions vus.

1210   Le Tyran mon bras impose un sacrilge.

O tombera mon choix, et sur qui frapperai-je ?

Sur mon frre ; ce nom je tremble, je frmis :

Sur son ami, quel crime, Ciel ! A-t-il commis ?

Pour sauver mon bras cet affreux parricide,

1215   Que la mort m'et t favorable en Aulide.

PYLADE.

Entre ce frre et moi pouvez-vous balancer ?

Ignorez-vous le sang que vous devez verser ?

Vous connaissez mon coeur, du feu qui le dvore,

J'tais tantt coupable, et je le suis encore.

IPHIGNIE.

1220   Hlas !

ORESTE.

  Il n'est plus temps de rpandre des pleurs,

l'espoir dont le Ciel nous flatte, ouvrons nos coeurs :

Je me sens inspir par ses vives lumires,

Et dans l'vnement de ses profonds mystres,

Le destin qui se cache nos sens aveuglez,

1225   Ne nous a point ici vainement rassembls.

Armons-nous d'une noble et sainte confiance,

L'image de Diane est en votre puissance.

Pour expier l'horreur dont mon nom est tach,

son enlvement mon sort est attach.

1230   Livrez-la moi. Comblez de gloire et d'allgresse,

Prenant heureusement les chemins de la Grce,

O mon crime par l doit enfin s'effacer.

Ma soeur, parmi nos Dieux nous irons la placer.

IPHIGNIE.

Loin de blmer en vous cette ardeur empresse,

1235   J'approuverais, mon frre, une telle pense,

Si je voyais assez la faveur des destins,

De l'Empire d'Argos nous tracer les chemins :

Mais seuls et dsarms, sans vaisseaux, sans dfense,

Croyez-vous d'un tyran tromper la vigilance.

1240   Combattre et traverser un monde d'ennemis,

Vous ouvrir un passage ses ordres soumis,

Du Temple et de l'Autel enlever la statue,

O sa fortune attache et ses soins, et sa vue.

Contre tant de prils qu'oserez-vous tenter ?

1245   Quel miracle ! Quel Dieu pourraient les surmonter !

PYLADE.

Madame, n'ayez point ces indignes alarmes,

Livrez-nous seulement la statue, et des armes,

Les Dieux de ce pril sauront nous dgager :

Qui ne craint point la mort surmonte le danger :

1250   Enflamms du dsir qu'inspire la victoire,

Le fer nous ouvrira les sentiers de la gloire,

Ou le suprme honneur d'une clatante mort.

Souffrez, au nom des Dieux, que l'un ou l'autre sort,

pargne vtre main l'horreur d'un sacrilge,

1255   Qu'aux ordres de Thoas...

IPHIGNIE.

  Et moi que deviendrai-je ?

Sanglant, enorgueilli d'un triomphe inhumain,

Je verrai le Tyran vos ttes la main,

M'imposer un hymen que mon me dteste.

Tombe plutt sur moi la colre cleste.

1260   Esprons toutefois, matresse de vos jours,

Je puis, de quelque temps, en prolonger le cours.

Quoi que Thoas, avide et de sang et de crimes,

N'ait pour religion que ses fires maximes,

Il n'ose, aux yeux du peuple, avec impunit,

1265   Dcouvrir tout l'excs de son impit.

Ma prsence, le frein du sacr ministre,

Abaisse ses regards, trouble son front svre.

Du temps que j'obtiendrai par mes retardements,

Songeons mnager les prcieux moments.

1270   Allons lever au Ciel nos yeux baigns de larmes,

Pour flchir sa rigueur ce sont nos seules armes :

Que si toujours svre au sang d'Agamemnon,

Pour ce malheureux reste il n'est plus de pardon,

Fermant, sans murmurer les yeux sur nos mystres,

1275   Descendons au tombeau, victimes de nos pres ;

Mais vous, qui n'avez point de part leurs forfaits,

Vivez, Prince, touffez d'inutiles souhaits.

Sans la haine des Dieux, croyez qu'Iphignie,

Pour tre unie vous, aurait aim la vie.

PYLADE.

1280   Que je vive, Madame, et respire sans vous :

Ah ! Plutt tout mon sang...

IPHIGNIE.

Le Tyran vient nous.

SCNE VII.
Thoas, Iphignie, Oreste, Pylade, Anthenor, Hidaspe, Taxis.

THOAS.

H bien, Madame, Oreste enfin va-t-il paratre ?

S'obstinent-ils encor tous deux vouloir l'tre ?

Avez-vous dvoil cette funeste erreur,

1285   Qui le montre mes yeux, et le cache mon coeur ?

IPHIGNIE.

N'espre pas par moi voir ton erreur cesse,

Autant, et plus que toi, je suis embarrasse.

Mon me est suspendue entre ces deux amis,

Tous deux d'un saint devoir galement pris,

1290   De mourir l'un pour l'autre ont la persvrence,

Aucun ne veut devoir la vie ta clmence.

THOAS.

Cette confusion commence me lasser,

Madame, c'est vous de la faire cesser.

Faites-moi voir Oreste, et me livrez sa tte,

1295   O pour tomber sur eux la foudre est toute prte.

PYLADE.

Faut-il te le redire, Oreste est devant toi,

Il ne se cache point : frappe. Tyran, c'est moi.

C'est moi, qui dvor d'une noble furie,

Venais pour t'enlever et tes Dieux, et ta vie ;

1300   Et qui pour assouvir ces transports immortels,

Irais percer ton coeur jusques sur les autels :

Si tu veux t'obstiner dans ton erreur extrme,

Aprs un tel aveu ne t'en prends qu' toi-mme.

ORESTE.

Admire d'un grand coeur les nobles mouvements :

1305   Connais la vrit dans ses empressements !

Dpouill quelque temps des transports de ta rage,

Vois jusqu'o l'amiti porte un noble courage.

Il veut, prenant mon nom, blasphmant contre toi,

S'attirer une mort qui ne cherche que moi :

1310   Mais si tu veux jouir du fruit de ta vengeance,

Dans ton aveuglement discerne l'innocence.

Sur le coupable seul fais tomber ta fureur,

Ou des Dieux offenss crains le foudre vengeur.

THOAS.

Ah ! C'est trop devant moi respirer l'imposture,

1315   Madame, il faut venger notre commune injure :

Qu' l'instant votre bras les immole tous deux :

Mon rang, ma sret l'exigent : je le veux.

Que de leurs Dieux aprs la fureur se dploie,

La Tauride verra ce qu'on vit devant Troie.

1320   Ils se partageront en ce commun effroi,

Et s'il en est pour eux, il en sera pour moi.

IPHIGNIE.

Quel es-tu pour tenir ce superbe langage ?

Oses-tu commander qui tu dois hommage ?

Plus haut que ton pouvoir n'lves point ta voix,

1325   C'est du Ciel, non de toi, que j'coute les lois,

Lui seul peut prononcer des dcrets lgitimes ;

Je vais, pour dcider du sort de ces victimes,

Savoir ses volonts, arbitre entre-eux et toi.

Thoas, attends mon ordre : et vous Grecs, suivez-moi.

SCNE VIII.
Thoas, Hidaspe, Anthenor, Taxis.

THOAS.

1330   Qui suis-je ? Est-ce Thoas qu'un tel discours s'adresse ?

quoi m'exposes-tu malheureuse tendresse ?

Je puis tout, et malgr mon nom, ma dignit,

Une simple prtresse tonne ma fiert.

Quand d'un ton plein d'audace elle ose me confondre,

1335   Ma bouche est interdite, et ne sait que rpondre.

Ah ! C'est trop abuser de mes indignes feux,

Ces Grecs sont mes captifs, que le Ciel soit pour eux !

Ils recevront demain la mort qu'elle retarde.

Taxis autour du Temple allez ranger ma Garde ;

1340   Observez avec elle un silence profond,

Veillez mes ennemis, votre tte en rpond.

SCNE IX.
Thoas, Anthenor, Hidaspe.

HIDASPE.

votre sret cet ordre est ncessaire,

Seigneur ; mais d'un pril qu'on ne peut plus vous taire,

Votre Peuple alarm semble vous menacer :

1345   Il croit pour Thomiris devoir s'intresser :

De son dpart furtif il se fait une injure,

Il y veut mettre obstacle, il s'assemble, il murmure,

Et si l'on ne s'oppose cette motion,

Elle pourra causer quelque sdition.

THOAS.

1350   Non, il obira. Je suis sr de son zle,

Anthenor, la Princesse mes voeux moins rebelle,

Ne verra point l'hymen qui trahit son espoir,

Vous pouvez de ma part le lui faire savoir.

Allez.

ANTHENOR.

Jusques au Temple, o son zle s'empresse

1355   D'aller pour son voyage implorer la Desse,

Je vais de vos bonts, Seigneur, lui faire part.

THOAS.

Dites-lui que sur tout elle songe au dpart.

SCNE X.
Thoas, Hidaspe.

THOAS.

Et toi, favoris de l'ombre et du silence,

Au peuple adroitement drobe sa prsence ;

1360   J'attendrai ton retour dans cet appartement.

Va, cours tout prparer pour son embarquement,

Et songe, en mnageant cette importante fuite,

Que mon sort cette nuit dpend de ta conduite.

ACTE V

SCNE PREMIRE.

THOAS, seul.

Dieux ! Que l'impatience est un cruel tourment ?

1365   Qu'Hidaspe rpond mal mon empressement !

Hidaspe mes regards ne parat point encore,

Lui qui dans ce Palais doit devancer l'Aurore.

Qu'une nuit inquite est cruelle passer !

Que de tristes objets viennent la traverser !

1370   Mon coeur, dans l'embarras qui le trouble, l'agite,

Cherche ce qui le fuit, trouve ce qu'il vite.

La crainte, la terreur me suivent en tous lieux,

Et toujours le sommeil se refuse mes yeux.

Mortels ambitieux dont les dsirs rapides

1375   N'ont que vos passions pour objets, et pour guides,

Qui de l'amour du Trne avidement pris,

N'envisagez la gloire, et l'honneur qu' ce prix,

Et qui des plus grands noms enveloppant vos crimes,

Ne suivez, pour regner, que d'injustes maximes,

1380   Temeraires tremblez, et craignez d'obtenir

Ce qui vous est donn des Dieux pour vous punir.

Le seul empressement d'loigner la Princesse,

De perdre mes captifs, d'pouser la Prtresse,

Tyrannise mon me avec tant de pouvoir,

1385   Que je n'cote plus ni raison, ni devoir.

Mille fcheux objets roulent dans ma pense.

Hidaspe ne vient point, la nuit est avance.

Qui le retient ? Le peuple mon ordre oppos,

Pour en troubler l'effet est-il assez os ?

1390   Je ne puis demeurer dans cette incertitude,

Elle augmente ma peine et mon inquitude.

Allons... Mais je le vois.

SCNE II.
Thoas, Hidaspe.

THOAS.

Par quels retardements...

HIDASPE.

Tout succde, Seigneur, vos empressements.

La Princesse livre au pouvoir du Sarmate,

1395   Ne mettra plus d'obstacle l'hymen qui vous flatte,

Je l'ai trouve au temple, o du pied de l'autel

Elle s'est impose un exil ternel.

Muette, et pour cacher ou sa honte, ou sa rage,

De ses voiles baissez se couvrant le visage,

1400   Elle a suivi mes pas sans contrainte, et sans bruit,

Par de secrets dtours dans l'ombre de la nuit.

Alors l'Ambassadeur, et sa nombreuse suite,

Que menait Anthenor, charg de leur conduite ;

Traversant un grand peuple assembl sur le port,

1405   Sans obstacle, avec elle, ont pass sur leur bord.

Le Pilote attentif au devoir qui le guide,

N'attend plus que le vent pour quitter la Tauride :

Mais craignant que le jour qui va tout dclarer,

Ne retrouvt un peuple ardent murmurer :

1410   J'ai laiss sur le port une garde fidle,

Et vous viens annoncer cette heureuse nouvelle.

THOAS.

Ah ! Je respire, Hidaspe, et j'en rends grce aux Dieux,

Thomiris suspendait mon pouvoir en ces lieux.

Quoi que fortifi de la toute-puissance,

1415   Mon gnie tonn tremblait en sa prsence :

Mais retourne au rivage, et ne quitte son bord,

Qu'aprs que le Vaisseau sera parti du port ;

Qu'aprs que tu l'auras longtemps perdu de vue :

Et si dans sa fureur le peuple continue,

1420   Montrant pour sa Princesse un front sditieux,

N'pargne point le sang des plus audacieux.

Va, cours, te dis-je. Et moi pour rompre cet obstacle,

Je m'en vais l'attirer par un autre spectacle.

SCNE III.

THOAS, seul.

Dj l'Astre naissant, qui luit sur mes desseins,

1425   Du Temple, en m'clairant, me montre les chemins.

Allons y commencer cette heureuse journe :

Et par un sacrifice, et par un hymne,

Mes peuples attirs par cette nouveaut

Viendront... Mais que me veut Taxis pouvant ?

SCNE IV.
Thoas, Taxis.

TAXIS.

1430   Ah ! Seigneur, quels malheurs menacent votre Empire !

Quels troubles... Sans horreur je ne puis vous le dire.

THOAS.

Dieux ! Qu'ai-je craindre encor, Taxis, explique toi.

TAXIS.

Je remplissais les soins confiez ma foi.

Votre garde fidle imitait mon exemple,

1435   Le silence avec nous rgnait autour du Temple,

Dj la nuit obscure allait se dissiper,

Quand un bruit tonnant est venu nous frapper.

On n'entend que des cris dans l'enceinte sacre,

J'en approche en tremblant, on m'en livre l'entre

1440   Quels spectacles, grands Dieux ! Que d'affreuses douleurs !

Les ministres confus, les prtresses en pleurs,

Ont tristement fait voir mon me abattue,

Qu'on avait de Diane enlev la statue.

THOAS.

Ciel !

TAXIS.

Accusant les Grecs de cette impit,

1445   les chercher par tout mon zle m'a port.

Je fais entendre en vain partout leur nom funeste.

Aucun ne me rpond quand je demande Oreste.

THOAS.

Peut-on donner asile ces noirs attentats ?

On menace mes jours, mon Peuple, mes tats,

1450   Et mon lche ennemi trouve qui le protge.

Quel monstre dans ma Cour...

TAXIS.

Seigneur, vous le dirai-je,

Une impie, une ingrate, une fire beaut,

Se vante, sans frmir, de cette impit :

Elle ose aux yeux de tous avouer son offense,

1455   Dpouill du respect qu'on doit sa naissance.

Je viens de l'amener dans votre appartement.

THOAS.

Quelle entre ! ce forfait commis impunment,

Je connais ton audace, infidle Prtresse :

Mais tu mourras. Que vois-je ? Ciel ! C'est la Princesse.

SCNE V.
Thoas, Thomiris, Taxis, Gardes.

THOMIRIS.

1460   Oui perfide, c'est moi, dissipe ton erreur,

C'est moi qui viens jouir de ta vaine fureur :

C'est moi, c'est cette main que les Dieux ont choisie,

Pour former le tissu des malheurs de ta vie,

THOAS.

Hidaspe. Ah ! Malheureux, tu m'as manqu de foi !

THOMIRIS.

1465   Si tu te vois trahi n'en accuse que toi.

Ton artificieuse et coupable conduite,

Ta lche politique drober ma fuite,

Ce sont les mmes traits que j'ai su mnager,

Pour te percer le coeur, Tyran, et me venger.

1470   Aprs t'tre empar du sceptre de ta Reine,

Aprs que tes mpris ont mrit ma haine,

As-tu pu concevoir que soumise ta voix,

J'accepterais ailleurs un Empire ton choix,

Et que de tes forfaits volontaire victime,

1475   Je te ferais du mien possesseur lgitime.

Cette nuit, profitant de son obscurit,

Sur mon dpart ta haine avait dj cont.

Mais loin de consentir ta coupable envie,

Je l'avais consacre t'arracher la vie,

1480   Lorsqu'au Temple, o ma bouche allait se dclarer,

Un plus noble transport est venu m'inspirer.

Ton sang, que l'on devait m'offrir en sacrifice,

Ne me paraissait point un assez grand supplice.

Pour t'en faire un, Tyran, o ton coeur inhumain,

1485   Sentit du dsespoir le plus cruel venin.

Leur ouvrant jusqu'au port une secrte issue,

Entre les mains des Grecs j'ai remis la statue.

J'ai d'une mme ardeur, m'opposant tes voeux,

Arrach la Prtresse tes indignes feux.

1490   J'ai fait que sous mon nom, favorisant sa fuite,

Au vaisseau du Sarmate Hidaspe l'a conduite,

Et qu'elle va, fuyant ta Couronne et ta foi,

Vivre sous d'autres Cieux pour un autre que toi.

THOAS.

Gardes, qu'on la poursuive, allez. Et toi, barbare...

THOMIRIS.

1495   Penses-tu que pour toi le destin se dclare ?

Penses-tu que le Ciel, qui conduit ses desseins,

D'Argos en ta faveur, lui ferme les chemins ?

Fille d'Agamemnon, c'est cette Iphignie,

Que l'on croit en Aulide avoir perdu la vie.

1500   De ces Grecs que j'arrache ton ardent courroux :

L'un est son frre Oreste, et l'autre est son poux.

L'hymen les a liez d'une chane ternelle :

Je viens d'tre tmoin de leur foi mutuelle.

Quel spectacle mes yeux ! Quel triomphe pour moi !

1505   D'avoir forg les traits qui me vengent de toi.

Le Ciel, en ce grand jour, met le comble ma joie ;

De tourments infinis tu vas tre la proie.

Sur ce Trne o ton coeur se croyait affermi,

Je te verrai toujours craindre ton ennemi ;

1510   Je verrai le venin de la plus noire envie,

Te montrer ton rival aim d'Iphignie,

Et dans ton coeur jaloux rpandre les remords,

Qu'Oreste en s'enfuyant t'a laiss sur ces bords.

Oui, ce m'est un plaisir qui flatte ma disgrce,

1515   D'avoir su par mes soins confondre ton audace.

THOAS.

Ah ! Je t'pargnerai ce funeste plaisir.

Si bientt dans l'horreur dont je me sens saisir,

Je ne vois ces captifs partis sous ta conduite,

Ta mort sera le prix d'avoir tram leur fuite.

THOMIRIS.

1520   Aprs ce que j'ai fait je brave ta fureur.

Je ne crains rien cruel, frappe.

SCNE VI.
Thoas, Thomiris, Taxis.

TAXIS.

Venez, Seigneur,

Le jour nous a fait voir la troupe fugitive,

Qu'un orage imprvu retient prs de la rive.

Hidaspe par les vents les voyant arrtez,

1525   Entoure leur Vaisseau, les prend de tous cts :

Mais le peuple grand cris suspend vtre vengeance,

Le perfide Anthenor embrasse leur dfense,

leur perte prochaine il prtend s'opposer,

Et sans votre prsence ils peuvent tout oser.

THOAS.

1530   Ah ! Courons dans leur sang teindre leur furie,

Et toi dans ce palais garde mon ennemie.

SCNE VII.
Thomiris, Taxis.

THOMIRIS.

Dieux ! Est-ce l'innocence qui vous en voulez ?

Aprs tant de serments et de droits viols,

N'ayant dans ses transports aucune retenue,

1535   Parmi tant de forfaits commis votre vue,

Un Tyran trouve-t-il la faveur des destins,

Contre des malheureux qui vous lvent les mains ?

Ah ! Courons empcher le sort qui les menace.

Courons... quoi malheureux ! D'o te viens cette audace ?

1540   Oses-tu m'arrter, et ton zle obstin...

TAXIS.

Madame, vous savez ce qui m'est ordonn.

THOMIRIS.

Ne te souvient-il plus du sang qui m'a fait natre.

En faveur de Thoas m'oses-tu mconnatre.

Attends-tu que sur moi son bras ensanglant

1545   Vienne... Mais c'est trop craindre en cette extrmit.

Tu me retiens en vain, ta lche obissance...

SCNE VIII.
Thomiris, Taxis, Erine.

ERINE.

Madame, de Thoas fuyez la violence.

THOMIRIS.

De ces Grecs malheureux, Erine est-il vainqueur ?

Les a-t-on immols sa noire fureur ?

ERINE.

1550   Ne me demandez rien. tonne, interdite,

Je ne puis revenir du trouble qui m'agite,

Le tumulte, le fer, le dsordre, les cris,

De crainte, de terreur glacent tous les esprits.

Parmi tous ces objets dont mon me est mue,

1555   Le Tyran en fureur a seul frapp ma vue ;

Son intrpidit m'a fait trembler pour vous :

Fuyez, fuyez, Madame, vitez son courroux.

THOMIRIS.

Que je fuie. Ah ! plutt courons sur le rivage,

Des Scythes, par ma vue, animer le courage,

1560   C'est aujourd'hui le Sceptre, ou la mort que j'attends.

ERINE.

Ah ! Prvenez... Que dis-je ? On vient. Il n'est plus temps.

SCNE DERNIRE.
Thomiris, Anthenor, Erine.

ANTHENOR.

Vous triomphez, Madame, et le Ciel quitable,

l'innocence enfin s'est montr favorable.

THOMIRIS.

Dieux ! Que viens-je d'entendre, et que me dites-vous ?

ANTHENOR.

1565   Que les Dieux hautement se dclarent pour nous.

Jamais jour aux mortels ne parut plus funeste,

Et plus propre marquer la colre cleste.

On et dit que les Dieux contre nous anims,

S'opposaient aux desseins que nous avions forms.

1570   Les flots imptueux, et les vents en furie,

Du Sarmate et des Grecs empchaient la sortie.

Hidaspe dans ce trouble inform de leur sort,

S'approche du Vaisseau, l'attaque avec transport,

Redemande grands cris les Grecs, et la statue.

1575   Oreste firement se prsente sa vue,

Au courage du Scythe oppose sa valeur,

Il fait face partout, partout il est vainqueur :

J'arrive accompagn d'une escorte fidle,

De l'innocence, alors j'embrasse la querelle,

1580   Le Peuple autour de moi courant de toutes parts,

Fait voler sur la garde un orage de dards,

Quand Thoas arriv sur le fatal rivage,

Aux siens pouvants ramne le courage.

Dans toute son horreur la mort se montre tous.

1585   Pylade fait tomber Hidaspe sous ses coups.

Le Tyran qui du bord voit ce trpas funeste,

Sans songer qui le suit, s'avance vers Oreste,

Il le joint ; mais bientt il a le mme sort,

Sous le fer de ce Prince il expire.

THOMIRIS.

Il est mort.

ANTHENOR.

1590   Oui, Madame, et la mer jusqu'alors souleve,

De son sang qui s'coule est peine abreuve,

Que les vents, dans les airs, ne sont plus dchans :

Les flots imptueux ne sont plus mutins.

Le Ciel devient tranquille, et les Grecs pleins de gloire,

1595   Vont jouir dans Argos du fruit de leur victoire ;

Tandis que remontant au rang de vos aeux,

Vous allez commander dans ces paisibles lieux,

Et qu'un peuple ennemi des sanglantes maximes,

Brle de recevoir vos ordres lgitimes.

THOMIRIS.

1600   Ciel ! Pour perdre un tyran quelle est ton quit !

Mais allons dans le Temple adorer sa bont ;

Sur la rbellion que ma clmence clate,

Et de notre bonheur faisons part au Sarmate.

 


EXTRAIT DU PRIVILGE du Roi.

Par Grace et Privilge du Roi, donn Versailles le douzime Fvrier 1699. Sign, Par le Roi en son Conseil, LE FEVRE. Il est permis PIERRE RIBOU Marchand Libraire Paris, de faire imprimer le Recueil des Tragdies du Sieur de la Grange, pendant le temps de huit annes, compter du jour que chaque Tragdie sera acheve d'imprimer pour la premire fois ; Pendant lequel temps faisons trs expresses dfenses toutes personnes de quelque qualit et condition qu'elles soient, de faire imprimer, vendre ni dbiter d'autre dition que de celle de l'Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, peine de quinze cents livres d'mende, paiables sans dport par chacun des contrevenants, et de tous dpens, dommages et intrts, et autres peines portes plus au long par lesdites Lettres de privilge.

Registr sur le Livre de la Communaut des Imprimeurs et Marchands Libraires de Paris le 26. Fvrier 1699.

Sign, C. BALLARD, Syndic.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 20 Mars 1699.


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