CRISPIN BEL ESPRIT

COMDIE

M. DC. LXXXII.

AVEC PRIVILGE DU ROI.

PAR LE SIEUR DE LA THUILERIE, comdien de la Troupe du Roi.


Texte tabli par Paul FIEVRE, dcembre 2020.

publi par Paul FIEVRE, janvier 2021.

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:39.


ACTEURS

VICTORIN, officier.

VICTORINE, sa femme.

ORPHISE, fille de Monsieur Victorin et de Madame Victorine.

VALRE, amant d'Orphite.

CRISPIN, valet de Valre.

LISE, suivante de madame Victorine.

PNTRANT, savant.

MILLEPONT, pre de Valre.

La scne est Paris.

Extrait de "Petites comdie rares et curieuses du XVIIme avec notes et notices" par Victor Fournel, Paris : A. Quantin, Imprimeur Editeur, 1884. pp. 147-201.


CRISPIN BEL ESPRIT

SCNE PREMIRE.
Valre dguis, Crispin.

CRISPIN.

Oui, Monsieur, j'ai conduit bout mon entreprise.

Je vous amen ici chez la mre d'Orphise,

Madame Victorine ; et c'est par mon esprit

Que je me suis prs d'elle acquis quelque crdit.

VALRE.

5   Et pourquoi cet habit ? car tu me l'as fait prendre

Sans me dire...

CRISPIN.

Attendez, je m'en vais vous l'apprendre.

Mais il est bon, avant que d'expliquer ce fait,

De vous dire en deux mots, Monsieur, ce que j'ai fait.

moins d'tre savant, on n'entre point chez elle ;

10   Et ce n'est pas pour vous une chose nouvelle.

J'ai donc fait le savant, je me suis dit auteur.

Victorine m'a cru plus docte qu'un Docteur.

J'en fais l'adorateur : j'approuve chaque chose,

Ce qu'elle fait en vers, ce qu'elle dit en prose.

15   Ainsi de mes avis elle fait si grand cas,

Qu'un plus savant que moi ne les dtruirait pas.

Aussi j'ai de l'esprit mme par hritage.

Je servais autrefois un savant personnage,

Qui, venant mourir, sans se faire prier,

20   Me fit de son esprit son unique hritier.

De plus, je sais fort bien user de fourberie ;

On ne peut mieux que moi payer d'effronterie,

Et, pour mieux abuser les crdules esprits,

Monsieur de Clairvoyant est le nom que j'ai pris.

25   Victorine sur tout me croit, me considre,

Et tout ce que je fais a le don de lui plaire.

VALRE.

Je puis donc esprer qu' mon tour...

CRISPIN.

Doucement.

Le plus beau du rcit, c'est le commencement :

La fin n'y rpond pas ; et j'ai sujet de craindre

30   Que vous n'ayez aussi sujet de vous en plaindre.

VALRE.

Comment ?

CRISPIN.

Ce n'est pas tout que, pour servir vos feux,

Je me sois introduit chez l'objet de vos voeux :

Il faut enfin, Monsieur (et voici l'enclouure),

Que Monsieur Victorin, pre de la future...

35   (Car je la nomme ainsi), favorable vos soins,

Consente que sa fille...

VALRE.

Ah, Crispin, c'est le moins...

CRISPIN.

H bien, ce moins n'est pas.

VALRE.

Le moyen qu'il puisse tre !

Car Monsieur Victorin peut-il sans me connatre,

Consentir que sa fille, approuvant mon amour,

40   Rcompense mes soins, en m'pousant un jour ?

CRISPIN.

Mais Monsieur Victorin, matre de sa famille,

quelqu'autre qu' vous peut bien donner sa fille.

VALRE.

Fort bien, cela se peut.

CRISPIN.

Fort mal, cela s'est fait.

Mais vous serez d'Orphise amplement satisfait.

45   En vain, sans son aveu, son pre l'a promise.

VALRE.

Que dis-tu ? ViCtorin a dispos d'Orphise ?

Quoi, malgr tant d'amour, le Ciel l'aurait permis ?

CRISPIN.

Il l'a promise l'un de ses meilleurs amis,

Pour son fils ; et de plus...

VALRE.

Ce coup me dsespre.

50   Ah, que me cote cher l'absence de mon pre,

Cher Crispin !

CRISPIN.

Elle vient sans doute contre-temps ;

Mais vous avez pour vous l'toile des amants.

VALRE.

Puis-je fous cet habit taler ma tendresse,

Et paratre sans honte aux yeux de ma matresse ?

CRISPIN.

55   C'est elle qui le veut.

VALRE.

  Mais ce petit-collet...

CRISPIN.

Je vous entends ; il est fort petit, en effet :

Et vous pourriez passer, Monsieur, pour la copie

De ces Originaux dont la ville est remplie ;

De ces gens qui souvent ne sachant A ni B,

60   Passent pour beaux esprits avec le nom d'abb,

N'est-ce pas ?

VALRE.

C'est cela, cher Crispin, et je n'ose...

CRISPIN.

Osez tout. Je l'ai fait exprs.

VALRE.

Pourquoi ?

CRISPIN.

Pour cause.

Et qui mieux qu'un abb s'introduit prsent?

Tout vous russira sous ce dguisement.

65   Joignez cet habit une faible science :

On se laisse aujourd'hui tromper par l'apparence.

Moi mme, par exemple, avec mon air d'auteur,

J'abuse tout le monde, on me croit grand Docteur,

Et Victorine, hier, me pria pour lui plaire,

70   De corriger des vers qu'elle venait de faire.

Je les pris hardiment, et pour me dgager,

Je priai Pntrant de me les corriger :

C'est un de ces auteurs qu'on connat la mine,

Et qui vient tous les jours encenser Victorine.

75   Mais le sujet des vers est bien des plus plaisants.

Une femme qui fait des enfants tous les ans,

Et qui jamais en vers ne s'avisa d'crire,

Est coupable. Elle a fait contre elle une satire.

VALRE.

Ce Monsieur Pntrant pourrait...

CRISPIN.

Paix, le voici.

SCNE II.
Pntrant, Crispin, Valere.

CRISPIN.

80   Ah, Monsieur, quel bonheur de vous revoir ici !

J'en ressens une joie en mon coeur non petite.

PNTRANT.

Au bel esprit du temps je viens rendre visite,

la dixime Muse, et pour mieux dire enfin,

Au plus beau des esprits du genre fminin.

85   Mais quel est ce jeune homme la perruque blonde ?

CRISPIN.

Un savant nouveau n, que je veux mettre au monde ;

Et comme je prtends qu'il soit connu de tous,

Il est fort propos qu'il soit aim de vous.

VALRE, Pntrant.

C'est un honneur...

PNTRANT, Valre.

Monsieur...

CRISPIN.

Dans ce sicle o nous sommes,

90   C'est, aprs vous et moi, le plus savant des hommes.

Au reste, il porte un nom fort significatif :

Il s'appelle Naissant, c'est--dire Apprentif

Dans l'cole du monde, o jamais la jeunesse

Ne parvient sans les soins de la docte vieillesse.

95   la Sapho du temps je viens le prsenter.

PNTRANT.

Oui, Monsieur, c'est par-l qu'il convient dbuter.

CRISPIN.

Par ma foi, la vertu mrite qu'on l'encense ;

Car... quand on est savant... on a de la science.

La sagesse et l'esprit nous distinguent des fous ;

100   Enfin il fait bon tre clair comme vous.

PNTRANT.

Oui, partout bon droit la Science on renomme :

De la bte, Monsieur, elle distingue l'homme,

Et par un vol hardi l'levant jusqu'aux cieux,

Elle le fait manger la table des Dieux.

105   C'est pourquoi l'on a dit que, sans mre conue,

Du cerveau de Jupin Minerve tait issue.

CRISPIN.

L'accouchement est rare, et dans tout l'Univers...

Pntrant.

Mais propos, Monsieur, avez-vous vu mes vers ?

PNTRANT.

Oui.

CRISPIN.

J'aperois venir Madame Victorine.

Valre.

110   Orphise est avec elle. Elle semble chagrine.

SCNE III.
Victorine, Orphise, Lise, Pntrant, Valre, Crispin.

PNTRANT.

Vous voyez ; Apollon m'interdirait sa Cour,

Si sans venir vous voir je passais plus d'un jour.

VICTORINE.

De tant d'honneur, Monsieur, je vous suis redevable.

PNTRANT.

On ne peut trop vous voir, Muse incomparable !

CRISPIN.

115   Madame, de plaisir je vais combler vos sens :

Je vous offre la fleur des potes naissants.

VICTORINE.

J'accepte le prsent que vous venez me faire.

D'un savant sur son front on voit le caractre,

On voit qu' son esprit le jugement est joint.

120   Sa physionomie...

CRISPIN.

  Elle ne trompe point.

Il est jeune, il est vrai ; mais aux mes bien nes,  [ 1 Citation la fois du Cid de Pierre Corneille (v. 405) et de Chapelain dcoiff (v.208)]

La rime n'attend pas le nombre des annes.

C'est un prodige... Il sait... Oui, Madame, je crois

Que jamais... En un mot, il sait autant que moi.

VICTORINE.

125   En termes expressifs votre bouche s'explique,

C'est faire en un seul mot un grand pangyrique.

CRISPIN.

Madame, vos bonts me rendent interdit.

VICTORINE.

Monsieur, vous mritez bien plus que je n'ai dit.

CRISPIN.

Venez, Monsieur Naissant, venez entrer en lice ;

130   Faites la rvrence notre protectrice,

Approchez.

VICTORINE.

Qu'il a l'air noble, modeste et doux !

CRISPIN, bas son matre.

Jouez bien votre rle, et la Dame est pour nous.

VALRE.

Jamais autant que moi l'on n'eut d'impatience

De se voir honor de votre connaissance,

135   Madame ; et si le Ciel eut rempli mes souhaits,

J'aurais fait ds longtemps ce qu'aujourd'hui je fais.

Monsieur de Clairvoyant peut bien vous en instruire :

Je l'ai pri cent fois de vouloir m'introduire.

L'honneur tant souhait d'tre reu chez vous

140   Me va faire goter les plaisirs les plus doux.

Je pourrai voir les gens que j'estime, que j'aime,

Les entendre parler, et leur parler moi-mme,

Voir si leurs sentiments sont conformes aux miens,

Et tirer quelque fruit de tous leurs entretiens.

CRISPIN, Victorine.

145   H bien, que dites-vous ? Monsieur sait-il pas vivre ?

Pntrant.

Il semble qu'il ait pris tout cela dans un livre.

PNTRANT.

Tout ce qu'il dit est beau, l'on ne peut rien de mieux.

VICTORINE.

Monsieur fera bientt des progrs en ces lieux :

Il joint ses discours une grce divine.

150   Hlas ! Que n'est-ce-l l'poux qu'on vous destine ?

Ma fille ? Quel bonheur, si le Ciel...

VALRE.

Est-ce-l

Madame votre fille ?

VICTORINE.

Oui, Monsieur, la voil.

CRISPIN, bas.

la buse !

VALRE, Orphise.

Souffrez qu'envers vous je m'acquitte

D'une civilit par mon devoir prescrite,

155   Madame, et que mon coeur ose vous rpter

Tout ce qu' votre mre il vient de protester.

Mais puis-je concevoir la flatteuse esprance

Que vous aurez pour moi la mme complaisance ?

Que mon abord ici n'offense point vos yeux ?

160   Madame, un Dieu puissant me conduit en ces lieux.

VICTORINE.

C'est Apollon sans doute.

CRISPIN.

Oui, c'est lui qui veut dire.

VALRE.

Tout ce que je vous dis, c'est lui qui me l'inspire,

Et me fait esprer qu'on ne blmera pas

L'envie et le dessein qui guide ici mes pas.

ORPHISE.

165   Mes sentiments pour vous suivent ceux de ma mre :

Ce qui lui plat, Monsieur, ne saurait me dplaire.

Votre abord en ces lieux ne saurait m'offenser.

On ne dit pas toujours tout ce qu'on peut penser ;

Mais, sans aller plus loin, ceci doit vous suffire.

170   Suivez les mouvements du Dieu qui vous inspire :

Avec joie en ces lieux j'apprends qu'il vous conduit,

Il pourra de vos soins vous faire avoir le fruit.

VICTORINE.

Ce discours mon coeur vous rend cent fois plus chre.

Ah, que vous tes bien fille de votre mre !

175   Je reconnais mon sang ce noble discours.  [ 2 Imitation du vers 264 du Cid de Pierre Corneille. Quinault (Stratonice v.1154) et Voltaire (Adlade v. 1379) utiliseront la mme entame de vers.]

Je vous verrai courir dans la lice o je cours.

Faut-il que votre pre, injuste en ses dfenses,

Veuille de votre esprit touffer les semences ?

Et que par une loi... Je ne saurais parler.

PNTRANT.

180   Quel mouvement secret peut ainsi vous troubler ?

VICTORINE.

Je vais vous annoncer une triste nouvelle.

VALRE.

Mais d'o vient cette crainte, et que prsage-t-elle ?

VICTORINE.

Mon poux est ici depuis hier au soir,

Hlas ! Et le cruel me dfend de vous voir :

185   Voyez des gens d'pe, et n'en voyez point d'autre ;

Le vritable esprit, c'est proprement le ntre,

M'a-t-il dit ; et songez que cela vaut bien mieux

Que le Grec des pdants qui me blessent les yeux.

PNTRANT.

Vengeons-nous par crit de cette atroce injure :

190   Dcrions votre poux chez la race future ;

Et, prompts soutenir l'honneur de l'Hlicon,  [ 3 Hlicon : Montagne de Botie, voisine du Parnasse, et fameuse parmi les potes, qui la regardaient comme un des sjours ordinaires d'Apollon et des Muses. Fig. Le sommet, le haut de l'Hlicon, la grande, la haute posie. [L]]

Par plus d'une satire on peut noircir son nom.

Il en faut traduire une, ou de Perse, ou d'Horace,

Et par l nous pourrons confondre son audace.

VALRE.

195   Non, Messieurs, laissons-l la satire et les coups :

Il faut que de Madame on respecte l'poux.

Il veut que renversant notre attente trompe,

Elle soit dsormais avec des gens d'pe.

H bien, cette loi feignant de consentir,

200   Nous-mme en gens d'pe il faut nous travestir.

VICTORINE.

Le conseil est fort bon, il est incomparable.

CRISPIN.

Certes, l'invention me parat admirable.

PNTRANT.

J'y souscris ; allons prendre un habit dcevant,

Les armes ne font point droger un savant :

205   C'est son premier mtier. Le Dieu qui nous inspire

Porte tout la fois le carquois et la lire ;

Et l'on n'ignore pas que le grand Apollon

Sut dfaire autrefois l'affreux serpent Python.

CRISPIN.

Allons nous prparer la mtamorphose.

VICTORINE, Crispin.

210   Je veux auparavant vous dire quelque chose.

Avez-vous vu les vers que je vous ai fiez ?

CRISPIN, bas Pntrant.

Les vers que vous savez font-ils rectifiez ?

PNTRANT, bas Crispin.

Oui, Monsieur.

CRISPIN, bas Victorine.

Tout est fait.

Bas Pntrant.

Donnez-les moi, de grce.

PNTRANT, bas Crispin.

Je vais vous les donner : suivez-moi dans la place,

CRISPIN, bas Victorine.

215   Je vais dans peu de temps revenir sur mes pas,

J'apporterai vos vers et n'y manquerai pas.

PNTRANT.

Ne tardons point ; allons pousser notre artifice,

Messieurs.

VICTORINE.

Grand Apollon, fais que tout russisse.

Allez et revenez.

Elle sort.

SCENE IV.
Orphise, Lise.

LISE.

Pleurerez-vous toujours ?

ORPHISE.

220   H, qui peut de mes pleurs interrompre le cours ?

Lise, d'un inconnu je deviendrai la femme,

Mon pre cet hymen veut contraindre mon me,

Devrait-il de mon coeur exiger cet effort ?

Devrait-il me forcer d'pouser ?...

LISE.

Il a tort.

225   Sans mentir, les parents sont un meuble incommode,

Ils veulent qu'un enfant se marie leur mode.

C'est un vilain abus, et je prtends, ma foi,

Donner sur ce sujet un beau Placet au Roi.

Mais peut-tre l'poux pourra vous satisfaire.

230   Peut-tre il est bien fait, et pourra bien vous plaire.

ORPHISE.

Hlas !

LISE.

Cet hlas dit ce que j'ai toujours cru ;

De quelque amour secret votre coeur est fru.

ORPHISE.

Tu l'as dit.

LISE.

Vous aimez ?

ORPHISE.

Oui, j'aime, chre Lise.

LISE.

Et de qui, s'il vous plat, votre me est-elle prise ?

ORPHISE.

235   De ce dernier venu...

LISE.

  Quoi, si tt de l'amour !

Monsieur Naissant ne vient ici que ds ce jour...

ORPHISE.

Il est vrai ; mais longtemps avant cette journe,

Lise, sans qu'on le sut, notre ardeur tait ne.

Je l'aime, il m'aime aussi. Pour me voir plus souvent,

240   Il a pris et le nom et l'habit d'un savant.

Il n'a rien tes yeux de ce qu'il parat tre,

Et dans un autre rang le Destin l'a fait natre.

LISE.

Comment ? Quoi, vous tiez l'un de l'autre amoureux,

Et vous m'avez pu faire un secret de vos feux ?

245   Allez, vous avez tort : l'emploi d'une suivante,

Madame, de tout temps, fut d'tre confidente ;

Et c'est faire l'amour irrgulirement,

Que d'avoir pu manquer en ce point seulement.

ORPHISE.

J'ai grand tort, je le sais ; mais cependant j'espre

250   Que tu feras pour moi...

LISE.

  Ce que je pourrai faire,

Je suis fort charitable l'endroit des amants,

Et juge de leurs maux par mes propres tourments.

ORPHISE.

Quoi, Lise, aimerais-tu?

LISE.

Pour mes pchs, Madame,

L'Amour, le tratre Amour, embrase aussi mon me.

ORPHISE.

255   Peut-on savoir de toi, Lise, quel est ton choix ?

LISE.

Je ne me ferai pas prier plus d'une fois,

C'est Monsieur Clairvoyant.

ORPHISE.

Le choix est admirable.

LISE.

Avez-vous vu, Madame, un homme plus aimable ?

Il est charmant, bien fait, plein de talents divers,

260   Il fait des vers en prose, et de la prose en vers.

N'est-ce pas un savant plein de grande doctrine ?

ORPHISE.

Non, Lise, et tout au plus, il n'en a que la mine.

Enfin c'est un valet.

LISE.

De qui ?

ORPHISE.

De mon amant.

Il est entr chez nous par ce dguisement,

265   Il sert son matre, et c'est Crispin que l'on le nomme.

LISE.

Je l'ai pris, sans mentir, pour un fort honnte homme.

Voyez comme la mine est trompeuse.

ORPHISE.

Tu vois,

Lise, que si le matre est heureux une fois...

LISE.

Mais je le vois venir, notre Apollon burlesque,

270   La flamberge au ct : l'quipage est grotesque.  [ 4 Flamberge : pe lgendaire de Roland. Par plaisanterie, pe.]

Il faut dissimuler, vous n'avez qu' sortir,

Madame, ses dpens je vais me divertir.

SCNE V.
Lise, Crispin en pe.

CRISPIN.

Ah, Lise, te voil. Foi de savant, je t'aime,

Et je mets tes pieds ma science et moi-mme.

275   Friponne, ton bel oeil, ton air charmant et doux,

Ont pris sur moi...

LISE.

Monsieur, vous m'aimez, dites-vous ?

Il faut me le prouver : vous le pouvez sans peine,

En me donnant des vers une rgle certaine.

CRISPIN.

Oui, sans doute, et cela ne me cotera rien.

280   Je sais tout, et par coeur, Lise, coute-moi bien :

Il faut premirement que la cacophonie

D'un vers harmonieux conduise l'harmonie ;

Que Liratus... attends... c'est l'hiatus, je crois,

Donne un beau sens au vers... car c'est l son emploi ;

285   Que sur la fin du vers l'hmistiche repose,

Et que la rime y soit... et tout cela pour cause.

Il faut... Souviens-t-en bien, que le vers fminin

Se trouve joint ensemble... avec le masculin ;

L'Ouvrage en est plus beau. La rime masculine

290   Ne doit point... comme on sait, enjamber sa voisine.

Car... cela gte tout, et fait que de travers...

Enfin, Lise, voil comme l'on fait des vers.

LISE.

Je n'y comprends rien.

CRISPIN.

Non ?

LISE.

Non.

CRISPIN.

Ce n'est pas ma faute.

La science des vers, vois-tu, Lise, est bien haute.

LISE.

295   Ah, je n'en doute point ; mais Monsieur, entre nous,

Monsieur Naissant est-il aussi savant que vous ?

CRISPIN.

De mme.

LISE.

Il faut qu'il soit savant toute outrance.

CRISPIN.

Sans doute.

LISE.

Il a, dit-on, un valet d'importance.

CRISPIN.

Oui, qui n'est pas mal fait.

LISE.

Savez-vous point son nom ?

CRISPIN.

300   Si fait.

LISE.

  On dit partout que c'est un grand fripon.

CRISPIN.

La, la.

LISE.

Que l'on vous voit presque toujours ensemble.

CRISPIN.

Quelquefois.

LISE.

On ajoute encore qu'il vous ressemble.

CRISPIN.

Friponne, c'en est trop, je vois qu'on t'a tout dit ;

Tu me connais. H bien, sans faire un long rcit,

305   Je ne suis point savant, et je ne veux point l'tre ;

Je suis un bon valet qui veut servir son matre ;

Et si tu m'aimes bien... Mais Victorine...

LISE.

Adieu.

SCNE VI.
Victorine, Crispin.

CRISPIN.

Madame, qu' propos vous venez en ce lieu !

Pour vous porter vos vers, o tant d'art on voit luire,

310   Dans votre appartement Lise allait me conduire ;

Mais, puisque vous voil, je n'irai pas plus loin.

Tenez.

VICTORINE.

les revoir avez-vous pris grand soin ?

CRISPIN.

Non, par ma foi. Vos vers font faits avec tant d'ordre,

Que la correction n'y trouve rien mordre.

VICTORINE.

315   Il est vrai, bien des gens m'ont tenu ce discours ;

Mais pourtant il en est des vers comme des ours.

Leurs petits en naissant sont une masse informe,

Ce n'est qu'en les lchant qu'ils leur donnent la forme.

De mme, lorsqu'un vers est encor nouveau fait,

320   Il faut l'examiner pour le rendre parfait,

C'est--dire polir avec un soin extrme.

CRISPIN.

Pour d'autres ; mais pour vous il n'en est pas de mme.

Vous avez pour les vers un esprit si perant,

Que les vtres sont beaux et polis en naissant.

VICTORINE.

325   La nature, dit-on, s'y montre tout entire.

CRISPIN.

Il est vrai, vos vers ont la mine cavalire.

Mais, Madame, propos d'air libre et cavalier,

Dites, ne l'ai-je pas sous cet habit guerrier ?

Ne suis-je pas bien fait ?

VICTORINE.

Vous tes fait peindre,

330   Sous cet habillement vous n'avez rien craindre.

Si nous sommes encor troubls par mon poux,

Je vous ferai passer pour... Mais il vient nous.

SCNE VII.
Victorin, Victorine, Crispin.

CRISPIN.

Tant pis.

VICTORIN.

Savez-vous bien ce que je viens d'apprendre ?

Le pre de celui qui doit tre mon gendre,

335   Arrivera bientt pour cette affaire-l,

Et peut-tre l'est-il. Mais quel homme est-ce l ?

VICTORINE.

C'est un officier.

VICTORIN.

Un ?...

VICTORINE.

Un officier d'arme.

Ce mot seul de plaisir rend votre me charme.

VICTORIN.

Monsieur, votre visite est un honneur pour moi,

340   Que je ne puis...

CRISPIN.

  Monsieur, vous vous moquez, je crois.

J'ai pris la libert de venir voir Madame...

VICTORIN.

Monsieur, je vous conjure, accoutumez ma femme

ne point voir ici que des gens du mtier.

Comme vous j'ai l'honneur, Monsieur, d'tre officier,

345   Et j'ai servi vingt ans ou sur mer, ou sur terre.

CRISPIN.

C'est fort bien fait vous : vive les gens de guerre !

VICTORIN.

Oui, morbleu, vive ! Au moins vous me ferez plaisir

De nous donner souvent vos moments de loisir.

Peut-tre en vous voyant, Madame Victorine

350   Prendra quelques dgots pour ces gens de doctrine,

Pour ces pdants fieffs, qui sans cesse chez moi...

VICTORINE.

Eh, Monsieur.

VICTORIN.

Ce ne font que des sots, par ma foi ;

N'est-il pas vrai, Monsieur ?

CRISPIN.

Eh !

VICTORINE.

Monsieur est trop sage

Pour ravaler ainsi les gens du haut tage.

355   Il sait trop le respect qu'exigent les beaux Arts,

Et que mon Apollon ne doit rien son Mars.

CRISPIN.

Ah ! Madame, mon Mars...

VICTORIN.

En quelle heureuse arme

Avez-vous travaill pour votre renomme ?

Aurais-je eu le bonheur de servir avec vous ?

CRISPIN.

360   Ce serait un honneur qui m'et t fort doux.

Mais... o servtes-vous la dernire campagne ?

Je verrai bien...

VICTORIN.

Monsieur, j'tais en Allemagne.

CRISPIN.

Oh, nous ne pouvions pas nous rencontrer ainsi.

J'tais en Catalogne, o je vis, Dieu merci,

365   Des choses... Par ma foi, la campagne fut rude.

VICTORIN.

Vous prtes Puycerda.

CRISPIN.

Ce ne fut qu'un prlude

mille beaux exploits qu'ensuite...

VICTORIN.

Mais pourtant

Ce sige fut vant comme un sige important,

Et vous m'obligerez, si vous prenez la peine

370   De me faire un dtail de l'Histoire certaine.

On me l'a fait vingt fois, mais si confusment,

Que je n'en puis porter un juste jugement.

CRISPIN.

Aprs trois jours de sige, et ne sachant que dire...

Nous prmes Puycerda... cela vous doit suffire.  [ 5 Puycerda avait t prise par le Marchal de Cavailles le 8 mai 1678.]

VICTORIN.

375   Eh, Monsieur, s'il vous plat...

CRISPIN.

  Je n'ai pas le loisir...

VICTORIN.

Un seul mot.

CRISPIN.

Il faut donc vous faire ce plaisir.

De Puycerda, Monsieur, les murailles font fortes ;

Les habitants russ avaient ferm les portes.

Dieu me damne, il y fut chamaill comme il faut ;

380   On commena d'abord par monter l'assaut,

Et ds le lendemain on ouvrit la tranche.

VICTORIN.

Comment !...

CRISPIN.

De Catalans la plaine tait jonche.  [ 6 Le sige de Puycerda eut lieu entre le 13 et le 21 octobre 1654. Elle opposa les troupes espagnoles aux troupes franco-catalane qui prirent la ville. ]

VICTORIN.

Mais...

CRISPIN.

Il faudrait savoir l'assiette du pays,

Pour comprendre... En un mot, c'est ce que je vous dis.

385   En haut ce sont des prs... en bas ce sont des vignes...

Et c'est l justement que nous fmes les lignes.

Le corps de la bataille avait pris le devant...

M'entendez-vous ?

VICTORINE.

Non.

CRISPIN.

Non ? Il arrivait souvent...

Mais enfin, pour pousser bout notre entreprise,

390   Nous rompmes le pont, et la ville fut prise...

Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,  [ 8 Citation du Cud de Pierre Corneille, vers 1309-1310.]  [ 7 El Sgre est le seul cours d'eau notable Puycerda :il n'est pas cet endroit navigable.]

Sont des champs de carnage o triomphe la mort.

VICTORIN.

Est-ce de la faon qu'on assige les villes ?

Vous vous moquez.

CRISPIN.

Il est des moyens plus faciles :

395   On peut en Allemagne en user autrement ;

Mais, croyez-moi, la guerre est un rude tourment.

Heureux qui peut ne voir ni sige, ni bataille.

Maudit honneur !... Mais quoi, peut-on vivre en canaille,

Sans charge, sans emploi, toujours sur son fumier ?

400   Non, ce n'est pas ainsi qu'on devient Officier.

VICTORIN.

Vous l'tes cependant ; mais par quel privilge ?

Car vous parlez si mal et d'arme, et de sige,

Que je doute...

CRISPIN.

La langue, aux gens faits comme nous,

Est des membres du corps le moins adroit de tous ;

405   Et selon moi, Monsieur, il est plus difficile

De dcrire un combat que de prendre une ville.

VICTORIN.

Orphise et Lise entrent.

Fort bien.

Bas.

Quel officier ! Ah ma fille, c'est vous !

Le pre de celui qui sera votre poux,

Est peut-tre arriv. Je reviens dans une heure.

SCNE VIII.
Victorine, Crispin, Orphise, Lise.

VICTORINE.

410   Hlas, que j'ai souffert !

CRISPIN.

  Pas tant que moi, je meure ;

Car, malgr le secours de tout mon bel esprit,

J'ai cru, loin du combat, mourir dans le rcit.

VICTORINE.

Apollon ptissait, ou je suis fort trompe.

CRISPIN.

Apollon aime mieux la plume que l'pe.

ORPHISE.

415   Voici Monsieur Naissant.

SCNE IX.
Valre, Victorine, Orphise, Crispin, Lise.

VICTORINE.

  Vous nous enchantez tous,

Et je crains qu'Apollon, de Mars ne soit jaloux.

Il est si bien tourn qu'il a, dans sa manire,

Avec l'air d'un savant, la mine cavalire.

Ah, que n'est-il l'poux qu'on vous a destin,

420   Ma fille !

VALRE.

  Que ne suis-je, hlas, ce fortun !

VICTORINE.

La Vertu, prs de vous, se trouve quelque preuve ;

Moi-mme, en un besoin, je voudrais tre veuve.

VALRE.

Il faut de mon secret ne vous dguiser rien,

Ce n'est qu'un stratagme...

VICTORINE.

Hlas, je le sais bien.

VALRE.

425   L'amour que ds longtemps j'ai...

VICTORINE.

  Pour la posie,

Vous a fait revenir...

VALRE.

coutez, je vous prie.

J'adore...

VICTORINE.

Les beaux vers... Mais Monsieur Pntrant

Sous l'habit d'un guerrier nous dguise un savant.

SCNE X.
Victorine, Orphise, Valre, Pntrant, Crispin, Lise.

CRISPIN.

Quoi, faut-il, Victorin, par votre humeur fantasque,

430   Que chez vous Apollon ne puisse entrer qu'en masque ?

PNTRANT.

Vous voyez ?

VICTORINE.

Ah, fort bien.

LISE.

Non, si je ne ris pas...

Je crve, et je ne puis rire que par clats.

ORPHISE.

Tais-toi, sotte.

VICTORINE.

Quoi, Lise est assez tmraire

Pour rire devant moi, voyant tant de misre ?

CRISPIN.

435   Eh, disons la Muse un ternel adieu :

Dans Paris Apollon n'a plus ni feu ni lieu,

Madame.

VICTORINE.

Je le vois et j'en meurs de tristesse.

Mais, Messieurs, mnageons les moments qu'on nous laisse.

Crispin.

Je ne le puis celer, je brle du dsir

440   De voir quelques enfants de votre heureux loisir.

CRISPIN.

Je vous satisferai ; prparez-vous d'entendre

Des sujets que je suis seul capable de prendre.

VICTORINE.

Dans vos oeuvres, Monsieur, quels vers employez-vous ?

CRISPIN.

Quels vers ? Eh ! De ces vers... les plus grands vers de tous

445   Et de plus grands encor ; qu'est-ce que cela cote ?

VICTORINE.

C'est des Alexandrins dont vous parlez sans doute.

CRISPIN.

Oui, des Alexandrins.

VICTORINE.

Mais d'o vient, dites-moi,

Qu'on nomme Alexandrins tous les grands vers ?

CRISPIN.

Pourquoi ?

C'est... comme dans Homre on peut fort bien l'apprendre,

450   Qu'il furent invents par le Grand Alexandre,  [ 9 Alexandre le Grand (-353,-326) roi Macdonien et conqurant de l'Asie mineur, la Perse et l'Egypte.]

Qui, faisant un rondeau sur ses exploits divers,  [ 10 Rondeau : Improprement, petite pice de posie qu'on met ordinairement en musique, et dont le premier vers ou les premiers vers sont rpts la fin. [L]]

Se servit le premier de ces sortes de vers.

VICTORINE.

Vous savez tout.

CRISPIN.

Je sais tout les Arts,et bien d'autres.

Mais laissons-l mes vers, ne parlons que des vtres.

VICTORINE.

455   Hlas ! Le bel-esprit est bien mal mnag :

On le prodigue trop.

PNTRANT.

J'ai cent fois enrag

De voir qu' tout le monde on le jette la tte.

VICTORINE.

On confond, il est vrai, l'habile homme et la bte.

Damon est bel esprit, parce qu'il fait des vers,

460   Et cependant Damon a l'esprit de travers.

Lisidas, avec qui personne ne peut vivre,

Passe pour bel-esprit, parce qu'il fait un livre.

Je connais bien des gens de qui le bel esprit

Consiste condamner tout ce que l'on crit.

465   L'on n'a jamais rien fait digne de leur estime,

Et personne leur gr ne trouve le sublime.

VALRE.

Ce sublime en effet est un trsor charmant,

Madame, et nos auteurs le trouvent rarement.

On devient bel esprit du moment qu'on compose ;

470   On croit faire des vers en rimant de la prose,

Et l'on n'attache point le rang d'autorit

la bont des vers, mais leur quantit.

CRISPIN.

Pour moi, depuis hier, j'en ai bien fait cinquante,

Qui valent tout au moins cinq cents cus de rente.

VICTORINE.

475   Par un fort grand bonheur, Messieurs, j'en ai sur moi.

Montrant Crispin.

Si j'en crois un savant, ils font de bon aloi.

Je les fis hier matin ; voulez-vous les entendre ?

CRISPIN.

Ah ! Je tremble...

Haut.

Attendons.

PNTRANT.

Nous risquons trop d'attendre,

Voyons les dignes fruits d'un loisir prcieux.

480   Quel en est le sujet ?

VICTORINE.

C'est...

CRISPIN.

  Nous ferions bien mieux...

VICTORINE.

Je vous entends, Monsieur : c'est votre modestie

Qui vous dfend...

CRISPIN.

Eh oui.

VICTORINE.

Pourquoi ?

CRISPIN.

L'antipathie...

PNTRANT.

C'est trop perdre de temps.

CRISPIN, Valre.

Ah ! Monsieur, elle lit.

Me voil dgrad du nom de bel-esprit.

VICTORINE, lit.

Stances libres et satiriques, contre une femme qui fait tous les neuf mois des enfants, et qui n'a jamais fait de vers.

485   Femme ignorante et trop fconde,

Vous avez l'esprit de travers

De croire que le Ciel ne vous ait mise au monde

Que pour vous occuper peupler l'Univers.

Le Dieu des beaux esprits n'y trouve pas son compte ;

490   Tous les ans un enfant, et jamais un seul vers !

Vous en devez mourir de honte.

Votre corps, il est vrai, vous est d'un grand usage,

Mais votre esprit ne produit nul effet.

Cependant votre corps n'est autre que la cage

495   Dont l'esprit est le perroquet.

Voyez si ce n'est pas dommage

De nourrir si longtemps un perroquet muet.

     

PNTRANT, aprs qu'elle a lu.

Qu'entends-je ?

VICTORINE.

Quoi, Monsieur ?

CRISPIN, bas.

Je souffre comme un Diable.

VICTORINE.

Qu'est-ce qui vous surprend ?

PNTRANT.

Est-il bien vritable

500   Que vous soyez l'auteur des vers que vous lisez ?

VICTORINE.

Oui, Monsieur.

CRISPIN.

Corrigez le mot dont vous jugez :

En fait de bel esprit vous parlez en novice,

Un homme est un auteur, une femme est autrice :

Appelez-donc Madame autrice, et non auteur,

505   Et parlons d'autre chose.

PNTRANT.

Eh, Monsieur...

CRISPIN.

  Eh, Monsieur...

PNTRANT.

C'est pour l'amour de vous que je n'ose rien dire.

Madame, quant aux vers que vous venez de lire,

Je les trouve divins, et tiens grand honneur,

Que vous ayez voulu m'en faire le Censeur.

510   Aussi je n'ai chang que quelques hmistiches.

Et trois rimes en tout qui me semblaient peu riches.

VICTORINE.

Et qui vous en a fait le censeur ? Voyons, qui ?

PNTRANT.

Monsieur.

CRISPIN.

Cela n'est point, et vous avez menti.

Je ne vous ai jamais port ni vers, ni prose,

515   Et j'en sais plus que vous, Monsieur, en toute chose.

PNTRANT.

Moi, j'en ai menti !

CRISPIN.

Vous.

VICTORINE.

Eh, Messieurs, point de bruit.

PNTRANT.

De mes bienfaits, ingrat, est-ce-l tout le fruit ?

Homme le moins lettr de la Machine ronde,

Je t'aurais par piti produit dans le grand monde.

520   Rentre dans ton nant, pour n'en jamais sortir :

Tu verras ce que c'est que de me dmentir.

CRISPIN.

Ah ! Que si je savais m'escrimer de l'pe,

Celle-ci dans ton sein serait bientt trempe.

PNTRANT.

Ah, si nous tions seuls ici !...

ORPHISE.

Je le voudrais.

PNTRANT.

525   De ta tmrit tu te repentirais.

Mais s'il faut qu' mes yeux ton visage se montre...

CRISPIN.

Je t'entends, l'on n'a pas dfendu la rencontre.

Ah ! Pourquoi dans ces lieux n'tre pas seuls ?... Adieu.

Je sors... Ne me fuis point.

PNTRANT.

Je quitte aussi ce lieu.

SCNE XI.
Victorine, Orphise, Valre, Lise.

VICTORINE.

530   Ce dml, Monsieur, nous fera de la peine :

Ils pourraient se tuer.

VALRE.

Non, votre crainte est vaine,

Madame ; vous rirez de tout ce qu'ils feront ;

Bien loin de se chercher, sans doute ils se fuiront.

Ils s'en vont.

SCNE XII.

CRISPIN, seul.

J'ai dit que je sortais ; mais ce n'est qu'une feinte.

535   Quelque brave qu'on soit, on n'est gure sans crainte.

Pntrant me suivait sans doute, car je vois

Que ce maudit pdant a plus de coeur que moi.

Pourtant c'est un auteur; ainsi je me rassure.

SCNE XIII.
Pntrant, Crispin.

PNTRANT, sans voir Crispin.

Je ne me vis jamais en pareille aventure.

540   J'ai fait fort sagement de me cacher ici.

Craignant qu'il ne sortit, j'ai jug... Qu'est-ceci ?

Voyant Crispin.

Que vois-je ? Clairvoyant.

CRISPIN, voyant Pntrant.

Mon ennemi ? Je tremble.

Ah ! je n'esprais pas nous retrouver ensemble.

PNTRANT, part.

Il me regarde, il voit que je tremble de peur.

CRISPIN, part.

545   Hlas ! Pourquoi faut-il que je manque de coeur?

PNTRANT, part.

Je suis perdu s'il vient.

CRISPIN, part.

Je suis mort, s'il avance.

PNTRANT, part.

Si je l'adoucissais par quelque complaisance...

CRISPIN, part.

Si, demandant pardon, j'apaisais son courroux...

PNTRANT.

Si je lui demandais la vie deux genoux...

CRISPIN.

550   Lui rendrai-je l'pe ? Allons.

PNTRANT, Crispin.

  Peut-on vous dire

Bonjour ?

CRISPIN.

C'est de bon coeur que je vous le dsire.

Que dit-on de la paix ?

PNTRANT.

On dit qu'assurment

C'est un bien qu'on devrait conserver chrement.

CRISPIN.

Sans doute : dans la paix on dit que tout abonde.

PNTRANT.

555   Que ne peut-on la voir rgner dans tout le monde !

CRISPIN.

Pour moi, je le voudrais.

PNTRANT.

Je le dsire fort.

CRISPIN.

Un chien vivant, dit-on, vaut mieux qu'un homme mort.

PNTRANT.

C'est fort bien dit.

CRISPIN.

La paix fait vivre sur la terre

Mille gens qui mourraient, si l'on faisait la guerre.

560   On ne la fera plus, tout le monde le dit.

PNTRANT.

Elle est funeste tous.

CRISPIN.

Surtout aux gens d'esprit.

PNTRANT.

Assurment, Monsieur. Sortez-vous ?

CRISPIN.

Je demeure.

Et vous ?

PNTRANT.

Je sortirai peut-tre.

CRISPIN.

la bonne heure.

PNTRANT.

Vous demeurez, au moins ?

CRISPIN.

Oui, jusques ce soir.

PNTRANT.

565   Adieu donc.

CRISPIN.

  Serviteur, Monsieur, jusqu'au revoir.

SCNE XIV.

CRISPIN, seul.

Ainsi jusqu' moi la peur avait saisi son me.

Si j'avais su cela !...

SCNE XV.
Victorine, Valre, Orphise, Lise.

VALRE.

Je suis perdu, Madame.

VICTORINE.

Vous l'avez vu, Monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu :

J'ai pri devant vous, et n'ai rien obtenu.

570   J'en suis au dsespoir, je n'y saurais que faire.

Du gendre prtendu vous allez voir le pre ;

Un tranger arrive, et c'est sans doute lui.

VALRE.

Que je suis malheureux !

ORPHISE.

Ma mre, quel ennui !

quel sort rigoureux mon pre nous expose !

VICTORINE.

575   Je vous plains l'un et l'autre, et ne puis autre chose.

SCNE DERNIRE.
Victorin, Millepont, Orphise, Victorine, Valre, Crispin, Lise.

VICTORIN.

En vrit, Monsieur, vous venez propos.

On ne me laissait pas un moment en repos :

Femme, fille, servante et toute la famille,

Mais surtout ce Monsieur qui demande ma fille,

580   M'ont pens...

VALRE.

Juste ciel !

MILLEPONT.

  Que vois-je ? C'est mon fils !

VALRE.

C'est mon pre !

VICTORIN.

Comment ?

MILLEPONT.

Vous me voyez surpris..

ORPHISE.

Se peut-il ?...

VICTORINE.

Dois-je croire ?...

MILLEPONT.

Excusez ma surprise :

C'est l mon fils, pour qui je vous demande Orphise.

Souffrez que je l'embrasse, et que...

VICTORIN.

J'en suis ravi.

585   Enfin de vos dsirs votre choix est suivi,

Ma femme ; vous vouliez ce cavalier pour gendre :

Il le sera. Monsieur, il ne faut plus attendre,

Et puisque le hasard nous a tous runis,

Marions ds demain ma fille votre fils.

590   Nous saurons loisir par quelles aventures

Le Ciel avait sans nous prvenu nos mesures.

CRISPIN.

Halte l, s'il vous plat : je me nomme Crispin,

Valet de Monsieur, et... Donnez-moi Lise enfin.

VICTORIN.

Ils s'aiment [?]

LISE.

Oui, Monsieur.

VICTORIN.

H bien, je te la donne.

595   Allons tout prparer.

VICTORINE.

  Et moi, je te pardonne.

 



Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 603

 

Notes

[1] Citation la fois du Cid de Pierre Corneille (v. 405) et de Chapelain dcoiff (v.208)

[2] Imitation du vers 264 du Cid de Pierre Corneille. Quinault (Stratonice v.1154) et Voltaire (Adlade v. 1379) utiliseront la mme entame de vers.

[3] Hlicon : Montagne de Botie, voisine du Parnasse, et fameuse parmi les potes, qui la regardaient comme un des sjours ordinaires d'Apollon et des Muses. Fig. Le sommet, le haut de l'Hlicon, la grande, la haute posie. [L]

[4] Flamberge : pe lgendaire de Roland. Par plaisanterie, pe.

[5] Puycerda avait t prise par le Marchal de Cavailles le 8 mai 1678.

[6] Le sige de Puycerda eut lieu entre le 13 et le 21 octobre 1654. Elle opposa les troupes espagnoles aux troupes franco-catalane qui prirent la ville.

[7] El Sgre est le seul cours d'eau notable Puycerda :il n'est pas cet endroit navigable.

[8] Citation du Cud de Pierre Corneille, vers 1309-1310.

[9] Alexandre le Grand (-353,-326) roi Macdonien et conqurant de l'Asie mineur, la Perse et l'Egypte.

[10] Rondeau : Improprement, petite pice de posie qu'on met ordinairement en musique, et dont le premier vers ou les premiers vers sont rpts la fin. [L]

 [PDF]  [TXT]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons