LES BAVARDES

DIALOGUE POUR L'ENFANCE

Prix : 1 franc

1889

PAR LEMERCIER DE NEUVILLE

IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-SUR-SEINE, A. PÉPIN


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:41.


PERSONNAGES

FRANÇOISE, de 8 à 12 ans.

MARGOT, idem.

Ce dialogue est extrait du volumes "Les Enfants au salon" du même auteur.


LES BAVARDES

FRANÇOISE, MARGOT, vêtues en cuisinières, un panier sous le bras.

FRANÇOISE.

Tiens ! Vous voilà, Margot ? D'où venez-vous comme ça ?

MARGOT.

Ah ! C'est vous, Françoise ? Je reviens du marché.

FRANÇOISE.

C'est comme moi ! Nous avons du monde à la maison : un grand dîner, ma chère ! Je n'ai pas une minute à perdre aujourd'hui.

MARGOT.

Moi non plus ! C'est aujourd'hui la fête de Madame, et on met les petits plats dans les grands. Êtes-vous de sortie dimanche prochain ?

FRANÇOISE.

Oui, c'est mon jour ! Si vous voulez, nous passerons la journée ensemble, et nous causerons !

MARGOT.

Avec plaisir ! Adieu, Françoise !

Elle s'éloigne.

FRANÇOISE.

Adieu, Margot !

Elle feint de s'éloigner, puis s'arrête.

À propos...

MARGOT, s'arrêtant.

Quoi ?

FRANÇOISE.

Vous ne savez pas ce qui m'arrive ? Je vais peut-être quitter ma place...

MARGOT.

Vraiment ! Contez-moi donc ça !

FRANÇOISE.

Oh ! C'est toute une histoire ! À la maison, il y a deux petits garçons, très mal élevés, qui sont toujours fourrés à la cuisine ; je les renvoie d'un côté, ils reviennent de l'autre ; ils sont gourmands et touchent à tout ; j'ai beau me plaindre à Madame, elle ne fait qu'en rire et les trouve charmants. Moi, je ne puis pas les sentir ! Ils le savent bien : aussi sont-ils continuellement à me faire des niches. L'autre jour, nous avions à dîner leur précepteur, et, pour lui faire honneur, on m'avait commandé un petit plat : des beignets aux pommes...

MARGOT.

Je les aime beaucoup !

FRANÇOISE.

Moi aussi ! Mais, avec les enfants, il n'en revient jamais à la cuisine ; aussi, j'en garde toujours deux ou trois pour moi. Toute la journée, les moutards avaient été sur mon dos ! Ils avaient voulu éplucher les pommes ; je les avais laissés faire pour avoir la paix. De temps en temps, ils en mangeaient des morceaux, sous prétexte qu'ils étaient gâtés ; je n'y avais pas fait attention. Moi, je m'occupais de mon dîner. Je dressais les hors-d'oeuvres : le beurre, les olives, les saucissons ; je parais mes plats et je préparais ma pâte à beignets. L'heure s'avançait, mais j'étais prête. - Je voyais bien mes espiègles ricaner derrière mon dos, mais j'y étais habituée et je les laissais faire. Enfin, ma table est mise, le précepteur arrive, et le dîner commence. - À peine ai-je enlevé le potage, voici qu'un violent coup de sonnette me rappelle ! - J'accours, Madame me dit : - Eh bien, Françoise ! Et les saucissons ? - Mais, Madame, je les ai mis sur la table. - Vous voyez bien qu'ils n'y sont pas ! - Je veux m'expliquer ; mais avec les maîtres, surtout quand il y a du monde, il n'y a rien à dire. - Cependant, j'étais bien sûre de ne les avoir pas oubliés.

MARGOT.

Les enfants les avaient mangés !

FRANÇOISE.

Non ! Vous allez voir ! - Le diner s'avance ; j'apporte le rôti et la salade et je m'apprête à faire mes beignets, quand tout à coup ma lampe s'éteint. Je n'avais plus d'huile - impossible d'aller en chercher ; - et comme Madame met tout sous clef, je ne puis pas même me procurer un bout de bougie, mais mon fourneau m'éclairait un peu. Je me hâte, je prends l'assiette où j'avais mis mes ronds de pomme et les jette dans la pâte. En un clin d'oeil, mes beignets sont prêts ; je les couvre de sucre et je sers.

MARGOT.

Vous en aviez gardé pour vous ?

FRANÇOISE.

J'étais si préoccupée que je n'y avais pas pensé ! - Alors, comme je remuais à tâtons toutes mes burettes, pour voir s'il ne me restait pas un peu d'huile pour rallumer ma lampe, voici qu'un coup de sonnette furibond me fit bondir ! J'accourus dans la salle à manger. - Qu'est-ce que c'est que ça ? me dit Madame, en me montrant le plut de beignets... - Ça, Madame ! Ce sont les beignets ! - Des beignets au saucisson ! me cria-t-elle en me faisant des yeux furieux. - J'étais anéantie ! Les gamins riaient : c'étaient eux qui avaient fait le tour ! Ils avaient mangé les pommes et saupoudré de farine mes ronds de saucisson. - Je n'y avais rien vu ! - Alors, après le dîner, quelle scène, ma chère ! Elle m'a donné mes huit jours ! - Je sais pourtant que les enfants ont avoué ; aussi Madame ne parle-t-elle plus de mon départ. Mais aujourd'hui nous avons dix personnes à dîner : il ne faudra pas que je fasse une faute, car je serais chassée le soir même !

MARGOT.

Vous vous plaignez des petits garçons ! Mais les petites filles, c'est bien pis !

FRANÇOISE.

Au moins, celles-là ne vont pas à la cuisine !

MARGOT.

Si, comme les autres ! Elles m'ont fait un jour un tour pendable !

FRANÇOISE.

Vous avez donc des petites filles chez vous ?

MARGOT.

Il y en a deux, de huit et dix ans. Leur mère est morte et le papa les gâte. - Un jour, je m'étais assise dans ma cuisine et je plumais un poulet. Elles étaient venues s'asseoir près de moi, sous prétexte de ramasser les plumes. Moi, toute à ma besogne, je ne faisais pas attention à elles et je chantais une chanson de mon pays, en pensant que j'aurais bien mieux fait de rester au village, auprès de mes parents, plutôt que de venir chercher fortune à Paris. Les petites, les plumes en main, me laissent, au bout d'un moment, chanter et rêver à mon aise. Mais, quand je voulus me lever, impossible ! Les petites mâtines n'avaient-elles pas cousu ma robe aux barreaux de ma chaise ! On n'a pas idée de ces malices là ! J'ai mis plus d'une heure à me découdre ! Mon dîner a été en retard et j'ai été grondée.

FRANÇOISE.

Quand je me replacerai, ce sera dans une maison où il n'y aura pas d'enfants.

MARGOT.

Et moi aussi.

FRANÇOISE.

Et cependant je n'aime pas à changer ; je suis très dévouée à mes maîtres.

MARGOT.

C'est comme moi ! Je n'en dis jamais de mal ! D'abord, Monsieur est très bon ; il ne me gronde jamais ; mais c'est un tatillon, il a des manies : il veut retrouver toutes les choses à leur place. Quand je fais sa chambre, si j'ai le malheur de déranger sa tabatière ou ses pantoufles, il ronchonne toute la journée.

FRANÇOISE.

Moi, chez nous, je n'ai affaire qu'à Madame, qui est très bonne ! Enfin, ma chère, elle aurait bien pu me renvoyer tout de suite pour ces affreux beignets aux saucissons : elle ne l'a pas fait ; c'est gentil de sa part, et je lui en sais gré. C'est bien dommage qu'elle soit si avare ! Elle couperait un liard en quatre. Elle mesure le beurre après chaque repas et compte les pruneaux.

MARGOT.

C'est pour les enfants !

FRANÇOISE.

Peut-être bien ! Mais elle ne s'achèterait pas une robe ! Oui, ma chère ! Elle a un peignoir si usé... que je ne voudrais pas le porter ! Et quand elle ne le mettra plus, elle ne me le donnera pas ; elle s'en fera des doublures !

MARGOT.

Est-ce possible, ma chère ? Ah ! Il y a bien peu de bons maîtres !

FRANÇOISE.

Comme vous dites, ma chère ! Cependant, il faut leur être dévouées quand même.

MARGOT.

Assurément, ma chère ! Mais ils ne nous en savent aucun gré ! Moi, dans le temps, j'ai servi chez une vieille dame, qui était impotente ; j'étais obligée de la faire manger, de la moucher, de l'habiller, de la rouler dans son fauteuil. Il n'y avait pas quinze jours que j'étais chez elle, qu'elle vint à mourir ! Eh bien ! Croiriez-vous, ma chère, qu'elle ne m'a rien laissé sur son testament ?... Et ses neveux, qui héritaient ont fait encore des façons pour me payer tout mon mois !

FRANÇOISE.

Les maîtres sont des ingrats ! Oui, ma chère, des ingrats ! Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais pas la cuisine ; je me suis placée chez un restaurateur... pour apprendre. Eh bien, pendant un an que je suis restée chez lui, je n'ai pas approché une seule fois des fourneaux : on m'envoyait promener le petit, comme une bonne d'enfants ; oui, ma chère ! Et je n'avais pas de gages ! J'étais là pour ma nourriture ! Aussi, je n'ai pas voulu rester dans une boîte pareille ! Je suis entrée chez des petits rentiers qui dînaient au restaurant. Madame me donnait de l'argent pour mes repas. Alors, j'ai acheté un livre, et c'est comme ça que j'ai appris la cuisine. Je me faisais des petits plats. Madame s'est aperçue de cela et m'a grondée en me disant que j'étais une gourmande, que je devrais bien mieux placer mon argent plutôt que de le manger en fricots ! Je l'ai plantée là !...

MARGOT.

Vous avez joliment bien fait, ma chère ! Ah ! C'est un drôle de monde ! Moi, je ne peux pas souffrir une maîtresse insolente ; je la remets à sa place tout de suite. Une fois, une de mes maîtresses m'a appelée bécasse !

FRANÇOISE.

Bécasse ! En voilà un nom !

MARGOT.

Oui, ma chère, bécasse ! Alors, je lui ai répondu : Eh bien, Madame, vous ne devez pas être fâchée d'avoir une bécasse dans votre maison, car il n'en paraît pas souvent sur votre table !

FRANÇOISE.

Bien envoyé !

MARGOT.

Et c'était vrai ! Dans cette maison-là, on ne mangeait que du boeuf : - boeuf nature le jour du pot-au-feu, boeuf à l'huile le lendemain ; et, les jours suivants : boeuf aux oignons, boeuf aux tomates, boulettes de boeuf ; c'était à dégoûter l'estomac le mieux conditionné. Je ne suis pas restée longtemps dans cette place-là !...

FRANÇOISE.

Non ! Voyez-vous, ma chère, les maîtres ne savent pas ce que nous valons ! Ils se figurent que, parce qu'ils nous paient, ils sont quittes envers nous. Moi, d'abord, j'exige de la politesse !...

MARGOT.

Vous avez raison, ma chère ! Moi, j'exige des égards, parce qu'enfin c'est déjà assez pénible d'être en service, si on n'est pas récompensé par de la bienveillance.

FRANÇOISE.

C'est que, du matin jusqu'au soir, il faut travailler sans s'arrêter !

MARGOT.

Pendant ce temps, les maîtres sortent et vont se promener !

FRANÇOISE.

Et nous n'avons qu'un jour par mois pour cela, nous autres !

MARGOT.

C'est révoltant ! Aussi, je me suis bien promis, si je quittais un jour ma place, de faire mes conditions.

FRANÇOISE.

Je ferai comme vous !

MARGOT.

D'abord, je veux sortir tous les huit jours.

FRANÇOISE.

Ce n'est pas trop !

MARGOT.

Puis je veux, au moins deux fois par semaine, avoir ma soirée libre pour aller au théâtre.

FRANÇOISE.

C'est.

MARGOT.

Une heure de repos le matin, pour lire le Petit Journal.

FRANÇOISE.

Très bien !

MARGOT.

Enfin, qu'on me permette de mettre un piano dans ma cuisine.   [ 1 Piano : instrument de musique et grand plan de cuisson avec un ou plusieurs fours.]

FRANÇOISE.

Est-ce que vous savez en jouer ?

MARGOT.

À Non ! Mais j'apprendrai ! Voilà ce que je veux ! Et si, toutes, nous nous entendions, nos maîtres seraient forcés de céder !... Allons ! Au revoir, Françoise !

FRANÇOISE.

Au revoir, Margot ! À dimanche !

MARGOT.

À dimanche !

À part.

Sapristi ! Je vais être en retard pour mon dîner ! Tant pis ! Madame attendra !

Elles sortent, l'une à droite, l'autre à gauche.

 


Notes

[1] Piano : instrument de musique et grand plan de cuisson avec un ou plusieurs fours.

 Version PDF 

 Version TXT 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies