DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE

M. DCC. XIII.


Texte saisi par Isabelle Martin d'après le manuscrit ff. 9251 de la Bibliothèque Nationale de France.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/07/2017 à 14:32:36.


ACTEURS.

DON JUAN.

ARLEQUIN.

LE COMMANDEUR.

PIERROT.

FANCHON.

ISABELLE.

COLOMBINE.

UN BERGER.

UNE BERGÈRE.


PROLOGUE.

SCÈNE PREMIÈRE.
Pierrot, Fanchon.

Pierrot tient du fromage dans ses mains et Fanchon un panier d'oeufs. Pierrot après avoir mis son fromage a terre présente un écriteau.

PIERROT.

Dis-moi, ma petite Fanchon

Que portes-tu dans ton giron

Ô reguingué.

Air.

Prends bien garde à ta marchandise

5   Car aujourd'hui tout est de prise.

FANCHON.

Ne touches point à mes oeufs frais

Pourquoi tant les mirer de près

Ô reguingué.

Air.

Veux-tu voir si dans la coquille

10   Quelque petit poulet fourmille.

SCÈNE I.

Arlequin vient manger le fromage de Pierrot à la dérobée et Pierrot lui enfonce le reste dans le plat.

PIERROT.

Que faites-vous là cousin

Vous mangez mon fromage

Eh bien si vous avez faim

Mangés en jusqu'à demain

15   Courage, courage.

SCÈNE III.
Don Juan, Arlequin, Fanchon.

Don Juan après quelques lazzis sur la gourmandise avec Arlequin s'approche de Fanchon.

DON JUAN.

Que cet objet est charmant

Me ravit et m'enchante

Quel bonheur pour un amant

Qui de sa beauté naissante

20   Peut cultiver la plante

Et l'arroser souvent.

PIERROT.

Laissés en repos

Notre minagère

Comme

25   J'en avons affaire

Morguienne de vous

Quel homme, quel homme

Morguienne de vous.

Air.

FANCHON, à Pierrot.

Tu te mets en colère

30   Petit mari

Va, je n'ai point affaire

D'un favori

Tu seras toujours mon bouchon

Mon joli mignon

35   Et qui te plaira

Ô gai lanla.

Avant que de finir la scène  [ 1 Colin-maillard : jeu d'enfants, où on bande les yeux à l'un de la troupe, qui est obligé d'attrapper quelqu'un des autres à tâtons pour le mettre en sa place.]

Inventons quelque jeu gaillard

Pierrot laisse bander ta veine

40   Nous jouerons a colin-maillard.

On bande les yeux a Pierrot et Don Juan enlève Fanchon. Arlequin ôte le bandeau des yeux de Pierrot qui est fort affligé de ne plus trouver sa femme, Arlequin enlève a son tour Pierrot sur son dos et le prologue finit.

ACTE I

Le théâtre représente le rivage de la mer.

SCÈNE I.
[Isabelle, Colombine].

Isabelle et Colombine en Bergères viennent se promener au bord de la Mer.

ISABELLE.

Nous jouissons au bord de ce rivage

D'un sort heureux, d'un tranquille repos

Et de l'amour nous fuyons le naufrage

Plus dangereux que la mer et ses flots.

SCÈNE II.

On entend un grand bruit de tempête et les flots jettent Don Juan et Arlequin sur le rivage, en chemise, Isabelle et Colombine courent a leur secours.

ISABELLE.

45   Quel objet, j'en suis attendrie

En vain j'appelle ma fierté

Ah faut-il lui sauver la vie

Aux dépends de ma liberté.

COLOMBINE.

Tâchons avec cette eau de vie

50   De sauver ces deux malheureux

Ne trouverai-je point en eux

Quelque signe de vie.

DON JUAN, revenant de son évanouissement.

Échappé du naufrage

Je rends grâce au sort

55   D'avoir sur ce rivage

Abordé votre port

Et vogue la galère.

Air.

ISABELLE.

Sensible a votre malheur

À votre triste aventure

60   Je vous offre de bon cour

Turelure

Ma chambre et sa garniture

Robin turelure...

Air.

ARLEQUIN.

Vous ne connaissez pas

65   Ce dangereux corsaire

Mais moi qui suis son frère

Je vous le dis tout bas

Ne vous y fiez pas.

ISABELLE.

Quoi de ce beau seigneur

70   Vous vous dites le frère

L'amour le fit pour plaire

Et vous faites horreur

Vous n'êtes qu'un menteur.

ARLEQUIN.

Savez-vous la raison pourquoi

75   Mon cadet est plus blanc que moi

Liron falarirette

On l'a fait de jour, moi de nuit

Liron falariri.

DON JUAN.

Pour m'avoir sauvé du naufrage

80   Ma chère enfant

Je veux vous prendre en mariage

Dès à présent.

Menez moi dans votre logis

J'ai besoin de changer d'habits.

ARLeQUIN, arrêtant Isabelle.

85   Je vous le dis encor un coup

Il est plus à craindre qu'un loup

S'il met le pied dans la maison

Croyez moi prenez bien garde

À votre cotillon.  [ 2 Cotillon : Cotte ou jupe du dessous. Jupon des paysannes. [L]]

Ils rentrent.

SCÈNE III.
Un Berger et deux Bergères viennent se réjouir au bord de la Mer.

UN BERGER.

90   Dans notre brillante jeunesse

Livrons nos cours a la tendresse

Laissons murmurer la vieillesse

Qui languit sous le poids des ans

Dans notre brillante jeunesse

95   Ne songeons qu'a passer le temps

UNE BERGÈRE.

Dans notre village

Chacun vit content

Fidèle et constant

Même après le mariage

100   Vivez-vous ainsi

Bonnes gens d'ici.

UNE AUTRE BERGÈRE.

Jamais une belle

Dans notre hameau

Ne descend sur l'eau

105   Pour se trouver à javelle  [ 3 Javelle : Blé battu qu'on laisse qulques jours sur le terre en petits tas pour se sécher, avant qu'on mette en gerbe. Se dit aussi de petits fagots de sarments ou bottes d'échalats, ou de lattes. Les javelles doient contenir 50 échalats. On dit parmi le stonneliers, qu'un bariel est tombé en javelle, losque les douves, et les fonds se séparent. [F]]

Vivez-vous ainsi

Bonnes gens d'ici.

Les Bergers et Bergères voyant venir Arlequin se retirent.

SCÈNE IV.

ARLEQUIN, chargé d'un tableau sur les épaules.

Oh, écoutez petits et grands

Mon histoire et mes ardeurs

110   Depuis vingt ans je sers mon maître

Un fourbe, un scélérat, un traître

Dont je n'ai touché que dix sols

Et qui m'a bien roué de coups.

Je tremble à chaque instant de peur

115   Il vient d'occire le Commandeur

Il a débauché tant de filles

Des plus honorables familles

Que je crains qu'un Diable aujourd'hui

N'emporte son valet et lui.

SCÈNE V.

Don Juan veut battre Arlequin et Arlequin fuit, la ferme s'ouvre et l'on voit la statue du Commandeur accompagnée d'autres figures.

ARLEQUIN.

120   Ah, Messieurs sauvez-moi des coups

De mon maître en courroux.

Bis.

Je vous payerai pinte a dix sols  [ 4 Pinte : Vaisseau qui sert à mesurer les liqueurs, et quelquefois des choses sèches. Une pinte de vin, d'eau, d'huile. La pinte contient deux chopines, ou la moitié d'une quarte. La pinte de Paris est environ la sixiéme partie du congé Romain, et contient le poids de deux livres d'eau commune. [F]]

Pour vous enivrer tous.

Bis.

Don Juan se moque d'Arlequin et après lui avoir pardonné dit :

DON JUAN.

J'admire d'un poltron la gloire

125   Qui croit établie sa mémoire

Par un superbe monument

On le prendrait pour Alexandre

Mais son histoire le dément

Le lâche n'a pu se défendre.

ARLEQUIN.

130   Quoi, c'est donc là ce Commandeur

Que votre bras a mis parterre

Pour vous faire épouser sa soeur

Veut-il vous faire encor la guerre

Ah pour le coup il a grand tort

135   Il mérite bien d'être mort.

Don Juan ordonne à Arlequin d'aller prier la statue a dîner, Arlequin après les lazzis convenables dit :

ARLEQUIN.

Veux-tu nous faire l'honneur

Commandeur

Dont la mine me fait peur

De venir chez nous sans suite

140   Manger une carpe frite.

La statue baisse la tête, et Arlequin tout effrayé dit à Don Juan :

Ô le Diable d'homme

Je suis confondu

Monsieur voila comme

Il m'a répondu

145   Il aime la carpe

La peste soit du goulu  [ 5 Goulu : Goulistre, glouton, gourmand qui mange beaucoup et fort vite. [Aussi,] Animal sauvage fort noir et fort luisant, qu'on trouve en laponie et en moscovie, qui vit dans l'eau et sur terre. Il est gros comme un chien. [F]]

Lanturelu lanturelu.

DON JUAN.

Ainsi je commence a croire

Qu'on aime à boire

150   Chez les morts

Ainsi je commence a croire

Qu'on aime à boire

Sur les sombres bords

Que cette parque inévitable  [ 6 Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]]

155   Vienne aujourd'hui pousser mes jours à bout

Je me moque de tout à table.

Puisque Platon permet qu'on soit à table

Lieu délectable

Je verrai le trépas d'un oeil serein

160   Et là-bas comme ici je boirai du bon vin.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

Arlequin voyant son maître revenu lui dit ;

ARLEQUIN.

Voulez-vous savoir l'histoire

Des femmes de mon temps

On en voit mille à la foire

Venir avec leurs galants

165   L'époux tranquille

Garde au logis les enfants

Comme un bon Gille.  [ 7 Gille : Personnage du théâtre de la foire, le niais. [L]]

Don Juan demande a dîner, et en même-temps le buffet paraît, le couvert est mis et Don Juan se met a table. Arlequin s'ennuie de ne point manger.

D'une jeune brune

Vous causez l'ardeur

170   La fortune

Et vous aurez son cour.

DON JUAN.

Quelle est donc cette brune aimable

Cher Arlequin, allons la voir

Vite, qu'on ôte la table

175   Je reviendrai souper ce soir.

ARLEQUIN.

Si je ne suis de ce repas

Ma foi je n'irai pas

Faites-moi donner un couvert

J'ai l'appétit ouvert.

Don Juan ordonne qu'on donne un couvert à Arlequin.

SCÈNE II.

On entend frapper à la porte, Arlequin va voir et trouvant que c'est la statue revient fort épouvanté. Don Juan va voir à son tour et sans s'effrayer éclaire la statue et la fait mettre à table et après bien des lazzis que fait Arlequin.

LA STATUE.

180   À venir souper je t'engage

Je veux ce soir sur mon tombeau

Te régaler d'un mets nouveau

Auras-tu ce courage ?

Don Juan accepte la proposition et reconduit la statue, Arlequin fait des lazzis qui font comprendre qu'il ne veut point aller souper chez le Commandeur.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Isabelle et Colombine trouvent Don Juan et Arlequin.

Le reste du manuscrit est illisible. [I.M.]

ISABELLE.

Vous n'êtes qu'un perfide amant

185   Qui mérite un châtiment

Quand on est si volage eh bien

Doit-on prendre pour gage

Vous m'entendez bien.

ARLEQUIN.

Vous vous plaignez injustement

190   Nous vous aimons fidèlement

Par un contrat en forme eh bien

Attendez nous sous l'orme  [ 8 "Atendez moi sous l'orme" est une comédie de Régnard de 1697.On trouve aussi cette expression dans "l'Avocat savetier" de Rosimond (1683).]

Vous m'entendez bien.

Les bergères se retirent et la ferme s'ouvre, on voit le Commandeur sur son tombeau qui prépare à souper à Don Juan. Arlequin fait des lazzis qui marquent sa frayeur, mais Don Juan s'avance hardiment et dit :

DON JUAN.

Tout ceci n'est que vision

195   Je donne peu dans la chimère

Et poussons jusqu'au bout l'affaire

Nous verrons peut-être a la fin

Que c'est un tour à la Jobbin.

Don Juan, mange des serpents et poursuit.

Quel Repas et quels mets funestes

200   Commandeur sont-ce là les restes

De ton Infernale Maison

Mais je veux passer mon envie

J'en mangerai fut ce un poison

Et dût il m'en coûter la vie.

LA STATUE.

205   Viens ici que je te régale

Don Juan donne-moi la main

C'est ici ton heure fatale

Et ton repentir sera vain

Le Ciel se venge enfin

210   Des maux dont tu l'outrages

C'est ainsi qu'un libertin

Voit terminer son destin.

ARLEQUIN.

Mes gages, mes gages. Ven...

 


Notes

[1] Colin-maillard : jeu d'enfants, où on bande les yeux à l'un de la troupe, qui est obligé d'attrapper quelqu'un des autres à tâtons pour le mettre en sa place.

[2] Cotillon : Cotte ou jupe du dessous. Jupon des paysannes. [L]

[3] Javelle : Blé battu qu'on laisse qulques jours sur le terre en petits tas pour se sécher, avant qu'on mette en gerbe. Se dit aussi de petits fagots de sarments ou bottes d'échalats, ou de lattes. Les javelles doient contenir 50 échalats. On dit parmi le stonneliers, qu'un bariel est tombé en javelle, losque les douves, et les fonds se séparent. [F]

[4] Pinte : Vaisseau qui sert à mesurer les liqueurs, et quelquefois des choses sèches. Une pinte de vin, d'eau, d'huile. La pinte contient deux chopines, ou la moitié d'une quarte. La pinte de Paris est environ la sixiéme partie du congé Romain, et contient le poids de deux livres d'eau commune. [F]

[5] Goulu : Goulistre, glouton, gourmand qui mange beaucoup et fort vite. [Aussi,] Animal sauvage fort noir et fort luisant, qu'on trouve en laponie et en moscovie, qui vit dans l'eau et sur terre. Il est gros comme un chien. [F]

[6] Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

[7] Gille : Personnage du théâtre de la foire, le niais. [L]

[8] "Atendez moi sous l'orme" est une comédie de Régnard de 1697.On trouve aussi cette expression dans "l'Avocat savetier" de Rosimond (1683).

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