LA SOEUR VALEUREUSE

OU L'AVEUGLE AMANTE

TRAGICOMDIE

DDIE A MONSEIGNEUR LE DUC DE VENDME.

M. DC. XXXIIII.

AVEC PRIVILGE DU ROI.

PAR LE SIEUR MARESCHAL.

PARIS, Chez ANTHOINE DE SOMMAVILLE, dans la galerie du Palais l'cu de France.


publi par Paul FIEVRE, juillet 2016.

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:59:01.


TRS-HAUT ET TRS PUISSANT PRINCE, CSAR DUC DE VENDME, DE MERCOEUR, DE PENTHIVRE, DE BEAUFORT, ET D'TAMPES, Prince d'Anet et de Martigues, Pair de France.

MONSEIGNEUR,

Cette Princesse amoureuse et trangre qui vous vient chercher depuis la Perse jusqu'en France, pour vous rendre l'arbitre de son amour et de sa valeur ; ne prtend pour fruits d'un si long voyage que l'honneur de vous entretenir, et le triste contentement de faire crotre au rcit de ses aventures les Fontaines de Bourbon, par les larmes d'une si fidle compagnie, que votre vertu y attire cette anne plutt que celle des Eaux. Ce n'est pas pour avoir su dessous les armes, ou pour laver son front encore couvert d'une poussire sanglante que cette SOEUR VALEUREUSE vient aux bains ; mais seulement pour y noyer son amour et sa honte, et pour savoir si ces divines sources minrales parmi tant de qualits secrtes n'ont point celle du fleuve d'Oubli, afin d'y perdre la mmoire de son frre, que tous les effets d'une passion extrme n'ont pu lui rendre sensible. Je l'ai encourag ce dessein ; il est vrai, je l'avoue, MONSEIGNEUR, et lui ai promis ce qu'on n'attendrait jamais ni des bains de Bourbon, ni de Plombires, ni de Forges, ni de Pougues ; je veux dire la gurison d'un amour violente, et la facilit d'oublier un objet qu'elle a aim ds le berceau. Il n'entre ici rien du miracle, ou de la Fable ; cette action n'attend aucun effort par-dessus la Nature, ni cette prose aucun ornement de la Posie. Est-elle arrive Bourbon ? Elle est gurie cette AVEUGLE AMANTE ; et pour oublier son amour, son frre, et son pays, il ne lui a fallu de temps que ce peu qu'elle en a mis vous regarder. Cet effet presque impossible que je lui avais promis, et qu'elle et cherch vainement aux Eaux, elle l'a trouv dans vos yeux ; o rencontrant aussi bien qu'en votre esprit toute chose admirer, elle ne s'tonne que d'une seule, comme votre front charg de lauriers ne l'est point encore de la Couronnez de toute l'Asie, puisque c'taient de semblables visages qu'autrefois la perse faisait adorer dessus le Trne de ses illustres aeux. Aussi vous voyez qu'elle en aime si parfaitement les traits, que pour les avoir toujours prsent ses yeux, elle porte aujourd'hui votre portrait sur son cu, en cette mme place o tait celui de son frre, qu'elle avait dj commenc d'effacer de ses pleurs, et que son amour pour vous a cach dessous une plus belle toile. Je ne croirai pas, MONSEIGNEUR, que vous soyez si peu sensible la plus belle passion des hommes, pour n'agrer point la recherche d'une AMANTE de cette condition, et dont la passion ne cde qu'aux voeux infinis de celui qui vous la prsente. Sans blesser son honneur, ni le respect inviolable qu'il vous doit, il a cette assurance de vous l'amener jusqu'au chevet de votre lit ; et il n'est pas si mal en votre estime qu'il n'espre que vous chrirez galement et le don et celui qui vous le fait, et qu'aprs avoir pris plaisir considrer la beaut de cette Fille, vous aurez assez de bont pour le considrer lui-mme comme,

MONSEIGNEUR,

Votre trs humble et trs obissant serviteur

A. MARESCHAL.


ARGUMENT.

LUCIDOR et ORONTE deux Gmeaux, Fils et Fille de Belyman Roi des Perse et des Mdes, avaient t levs et nourris ensemble, et pendant leur enfance ils avaient joint la conformit de leur visage une seconde d'humeur et de volont, qui faisait douter tous ceux qui les voyaient, qu'elle tait des deux la plus grande, ou la ressemblance de leurs esprits, ou celle de leurs fronts. La Nature en ce doux accord, par une puissante inclination qu'elle donna cette Fille, la porta peu peu aimer, suivre, et imiter son frre en tout, et mme par un effort de courage se rendre depuis compagnes d'exercices, comme elle l'avait t de berceau. Du commencement ce n'tait que jeu, que le Roi leur pre approuvait ; mais ils sont enfin spars par la force et l'envie des annes, qui font connatre celle-ci qu'elle est Amante, et qui obligent celui-l fuir d'horreur une passion, qui lui paraissait sinon criminelle pour le moins fort drgle. Rien ne l'excusait qu'une loi de Perse, qui permettait la soeur d'tre femme de son frre, et de joindre par ce lien le sang qu'ailleurs une mme naissance aurait disjoint. Mais ce prtexte n'tait pas assez puissant, pour effacer ou courir en l'esprit d'Oronte un vice qu'elle avouait elle-mme par la honte qu'elle ressentait le commettre, ne put ter aussi l'aversion de Lucidor. Il la quitte et la Perse mme ; et aprs mille courses que ses armes lui rendirent glorieuses, borna heureusement sa fuite en Thrace ; ou parmi l'accueil et les honneurs qu'il reut, il se trouva enfin amoureux et aim d'Olympe, fille unique du Roi de ce pays. Cette amour rjouit le pre, engagea doucement la Fille, et affligea Dorame qui en tait amoureux, sur des prtentions qui semblaient auparavant assures par la faveur qu'il avait auprs du Roi, et par la puissance absolue que cette faveur lui donnait dans tout le Royaume. Pour tre politique, plein d'esprit et d'intelligence, il n'tait pas moins malheureux. Glandre son Cousin l'avait chass de Bithynie, bien qu'il en et la possession lgitime ; et tous ses desseins depuis n'taient qu' se rtablir, et reprendre les droits de la Souverainet, qu'injustement son Cousin usurpait sur lui. Pour cet effet, et afin de perdre aussi bien son rival comme son Usurpateur, par un dessein et d'amour et d'ambition, il envoie Glandre Lucidor dans la Ville de Pruse, sous un prtexte spcieux qui les trompa tous deux, et qui fut tel. Lucidor accompagn de Mlinde soeur du favori, qui la lui avait donne autant pour conduite et assurance que pour otage Glandre, pensait fuir la colre du Roi, qui tait aussi fausse que tous ces complots que Dorame avait feint que sa Majest dressait contre lui, fut l'enlvement de sa fille Olympe : que ce rival ingnieux avait encore suppos. De mme Glandre en les recevant croyait s'assurer la Bithynie, vu que Dorame par lettres expresses renonait toutes ses prtentions, s'il pouvait russir le mariage de sa soeur avec Lucidor, qu'il lui envoyait (disait-il) cette intention. Sitt qu'ils sont reus dans Pruse, Dorame s'crie la force, se plaint au Roi que Lucidor a enlev sa soeur, qu'il s'est retir auprs de Glandre son Usurpateur, et demande main forte pour se venger de l'un et de l'autre. Le Roi de Thrace envoie demander Mlinde ; Glandre assur sous main par Dorante la refuse ; les Thraces arment ; le Roi sort de Byzance avec Olympe ; Dorame a charge de toute l'Arme ; et du premier assaut l'on emporte sans rsistance le Chteau d'Elvye fort peu distant de la Ville, o la Princesse choisit son quartier et sa retraite : enfin pour le dire court Pruse est assige. Mlinde dedans et instruite par son frre de ce qu'elle devait faire, lui envoie une lettre quelque temps aprs, par o (continuant leurs feintes) elle se plaignait de l'insolence et des poursuites violentes du Prince de Perse, qui ferait enfin quelque effort sur son honneur, si on lui en laissait le temps et les moyens dans les longueurs d'un sige ; que ce remde tait trop lent et trop loign pour un mal si proche, et qu'il fallait prvenir ses mauvais desseins par un duel. Par cette lettre Olympe connat ouvertement l'infidlit de Lucidor ; et c'tait l le premier dessein de Dorame : pour le second ; le Roi lui permet de se battre ; et c'tait ce qu'il avait prtendu par tant de feintes, et de le faire sans hasarder sa faveur ni sa fortune. Cependant qu'il travaille dans les soins de son combat, Mlinde en entreprend un autre suivant ses instructions, qui tait d'obliger le Prince de Perse l'aimer : mais elle y est si malheureuse, qu'au lieu de donner de l'amour Lucidor, elle en prend elle mme. Dans les lans de sa nouvelle passion elle reoit le Cartel de son frre contre son amant, et son esprit divis pour tous deux ne pouvant laisser perdre l'un ou l'autre, elle fait rponse au Cartel sans le montrer Lucidor, et comme s'il l'et crit lui-mme. Elle mande Dorame que la guerre tant ouverte, et lui si ncessaire son parti, un Prince de la sorte ne se pouvait se battre qu'avec une Arme, et non pas en homme priv ; qu'il ne le verrait que trop tt au front d'un Bataillon. Dorame qui n'attendait rien moins que cette rponse, y prend son avantage ; le Roi la voit, et s'en tonne ; et Lucidor est dcri dedans toute l'arme, o l'on prend ses raisons pour un refus. Olympe aussi en est au dsespoir ; et ne pouvant souffrir l'inconstance de Lucidor, ni la vanit de Dorame, elle se rsout de les punir tous deux par sa mort, en se battant contre celui-ci en faveur de celui-l, qu'elle aime trop encore pour survivre cette double perte de son honneur et de sa fidlit. cet effet elle fait tenir Dorame une rponse son Cartel, et lui assigne le combat au nom de Lucidor, au coin du bois, au-dessous du Chteau d'luye.

Pour le Ier Acte qui commence ici.

Dj Oronte n'ayant pu souffrir l'absence de son frre Lucidor, pour le chercher avait quitt la Perse sous un habit d'homme qui ne rpondait pas mal son courage ; et aprs avoir fait un voyage aussi long que difficile, elle s'tait rendue en Bithynie au prs de Pruse, sur la promesse de l'Oracle qui l'avait engage cette entreprise, qu'elle avait consult en Perse, et qui lui avait rpondu :

ORACLE.

Dans la fort d'luye, aprs tre guri,

Ton coeur obligera pre, frre, et Mari.

Comme elle dormait dans cette fort, ayant mis bas son casque et son cu, sur lequel tait peint son frre ; Olympe de mme habille en homme passe pour aller se battre, et la prend de loin pour Dorame, qu'elle croyait s'tre l endormi en l'attendant. Elle reconnat bientt son erreur, admire son visage par la force des traits qu'elle y voit, qu'elle juge semblables ceux de son amant Lucidor, dont la peinture qu'elle trouve sur l'cu redouble son tonnement. Les transports qui l'attachent ces deux objets, conseillent son dsespoir de la porter une dsirable mort sous de si chres marques ; si bien qu'avec le calque et l'cu d'Oronte elle s'en va chercher Dorame, qui la prenant pour Lucidor commence le combat contre elle. Il la tenait terre, et tait dj prt la tuer, lorsqu'Oronte y survient, qui cherchait partout celui qui lui avait drob ses armes. Honteuse de les voir ce coup en de si mauvaises mains, elle arrache l'cu du bras d'Olympe, et va contre Dorame qu'elle blesse, pour ne vouloir pas rendre hommage ce portrait qu'il avait offens. Dorame abattu et pensant mourir, fait reproche Olympe sous le nom de Lucidor, de la trahison qu'il croyait qu'on lui avait dresse par ce tiers qui tait survenu. Le nom de Lucidor fait courir Oronte Olympe pour voir si c'tait son frre ; mais son front dcouvert lui fait voir en la place de Lucidor une Fille, et Dorame sa Matresse. Leur tonnement est commun : Dorame connat son malheur, et de combien son rival lui est prfr ; Olympe charme l'objet d'Oronte perd aussi l'envie de mourir ; et tous deux rendent grces au Victorieux, (car Oronte est prise pour homme,) celle-ci pour lui tre redevable de la vie, et celui-l pour lui devoir celle de sa Matresse, qui ce coup, dont il lui avait t oblig mme en le recevant, l'avait empch de donner la mort.

Pour le 2me Acte.

Ils se retirent tous trois au Chteau d'luye ; o Olympe ayant su d'Oronte que Lucidor est son frre, en devient amoureuse ; et Dorame guri de sa blessure l'engage une vraie amiti par une fausse, sur l'esprance qu'il a de l'employer vers Olympe, qui il voyait qu'il tait fort agrable. Il avait encore en l'esprit une pense plus subtile, esprant si ses desseins ne pouvaient russir contre Lucidor, d'engager par cette amiti Oronte en son parti, et d'opposer un frre l'autre pour se maintenir. Cet ingnieux et mauvais Ami ne manquait pas de beaux projets, ni de prtextes pour les courir et les avancer ; mais le malheur semblait avoir entrepris de les ruiner. Il introduit Oronte auprs du Roi, le jette en la faveur, afin de s'en servir plus puissamment ; mais la mme puissance qu'il lui a donne la fin lui fait peur. Il l'envoie Olympe pour lui parler favorablement de son amour ; et c'est par cette occasion qu'Olympe fait voir Oronte qu'elle l'aime, et que Dorame sachant le peu de succs qu'il doit en esprer, aveugle en ses soupons autant qu'Olympe l'tait en sa passion, il conoit de la jalousie d'une fille pour une autre, et prend ombrage de tous les services que lui rend Oronte.

Cependant qu'Amour fait ces brouilleries dans le Camp, il en lve d'autres en la Ville. Mlinde pensant faire voir Lucidor sa passion dans une lettre, par malheur au lieu d'elle lui prsente le Cartel que son frre envoyait Lucidor, et qu'elle lui avait cach. Les mouvements de ce Prince sont grands cet objet : il se trouve trahi d'un temps du frre et de la soeur, ha de l'un autant qu'aim de l'autre ; et pour se venger de tous deux, il oblige Mlinde porter la mme rponse au Cartel de son frre, et de l'appeler au combat. C'est un effet que l'amour tire difficilement de cette malheureuse Amante, qui enfin quitte les intrts de Dorame, pour suivre ceux de Lucidor : de cet effet en vient un autre encore plus trange ; et Lucidor se bat contre sa soeur Oronte, Lorsqu'il croyait avoir en tte son rival. Cette soeur valeureuse reconnue par son frre justifie auprs de lui son innocence, dclare que l'Oracle lui avait promis leur rencontre en ce lieu, rapporte cette loi de Perse que j'ai dite, et tout ce qu'elle peut pour lui faire excuser et agrer sa passion, qui n'a de lui que des reproches et injures pour rponses : sur quoi cette Fille outrage se porte au combat, et achve de rage ce qu'elle avait commence par feinte. Glandre averti par Mlinde fait une sortie pour les empcher, et n'arrive qu'aprs les coups donns et lorsque Lucidor est dj bless par Oronte qui soutenue avantageusement des Troupes de Dorame, qui tirent en campagne contre celles de la Ville, met Lucidor en fuite, Glandre a les siens en droute, et leur fait regagner la Ville sans se reconnatre.

Pour le 3me Acte.

Par ces actions non-pareilles elle remporte une gloire qui lui donne des louanges de toute l'Arme, augmente l'amour en Olympe, et l'lve en une faveur si grande auprs du Roi, que Dorame jaloux dj, en est ennuyeux tout ensemble. Ses soupons et son dsespoir s'augmentent de beaucoup la rencontre de Lycanthe de qui il avait gagn l'esprit et l'affection, comme d'un homme qui lui pouvait grandement servir, en qualit d'cuyer et de Confident d'Olympe. Celui-ci lui montre une lettre de sa Matresse Oronte, si pleine de caresses et d'amour, que Dorame assur de leur intelligence autant par cette lettre que par ce qu'il voit ensuite de leurs actions, que son aveuglement lui fait voir autres qu'elles ne sont en effet, donne charge Lycanthe de prendre Oronte main forte et de l'assassiner. Ce dessein criminel lui russit aussi peu que les autres : Oronte est attaque dedans la fort d'luye par Lycanthe et trois de ses complices ; ils y demeurent tous : et cette valeureuse Fille blesse en divers endroits tombe la fin sur le corps de son Page mort. Mlinde amoureuse l'extrme, aprs le combat de Lucidor contre Oronte, se voyant presse avait dclar le fonds de tous les desseins de son frre : sur quoi Lucidor indign l'avait fait mettre dans une prison ; et pour ruiner tout fait Dorame avait envoy qurir du secours en Perse, qui venait dj grandes journes, et mme le Roi en personne.

Pour le 4me acte.

Pendant la prison de Mlinde ; Glandre qui en tait amoureux, mais qui avait cach sa passion, de respect qu'il portait Lucidor qu'il croyait avoir de l'amour pour elle ; voyant la sienne libre de ce ct-l, mprise la perte de son tat pour acqurir Mlinde qu'il dlivre de prison, afin de lui tmoigner un tmoignage de l'amour qu'il lui portait. Oronte que Npolme avait rencontre, allant chercher Lycanthe de la part d'Olympe, peine gurissait de ses blessures, que Dorame l'appelle pour se battre, tant venu par le commandement du Roi la trouver au lit pour la consoler. Cette fille aprs mille preuves de son aveugle amiti, ne lui voulant pas dclarer son sexe propre, et n'osant dmentir celui qu'elle avait emprunt, se bat par force contre ce mauvais Ami ; qu'elle dsarme sans dessein, lui ayant fait tomber l'pe par le coup qu'il reoit dedans la jointure de la main pour s'tre lui-mme jet entre ses armes.

Dj les Persans taient arrivs et Lucidor allant trouver son pre au rendez-vous qu'ils s'taient donns en ce lieu pour se voir et parler ensemble, s'tait tenu cach tandis que Dorame et Oronte s'y battaient. Il voit comme aprs ce coup Oronte assiste Dorame, le mne sous un arbre, lui demande pardon de cet outrage, et pleure sur sa plaie. C'est ce qui le fait approcher pour les our ; mais il ne se peut empcher de dire injure ce Prince vaincu en l'tat mme o il le voit, et de lui faire honte qu'une Fille l'y ait mis. Oronte ne peut souffrir les injures que l'on donne son Ami ; elle se bat contre son frre qu'elle hassait l'heure autant qu'elle l'avait aim ; et Dorame ayant reconnu qu'Oronte est une Fille, tout tonn et tout sanglant se met entre eux deux pour les sparer. Le Roi de Perse arrive sur ce fait, reconnat son fils Lucidor, le veut secourir contre Oronte ; qui se jetant ses genoux lui demande pardon, et lui fait voir qu'elle est sa Fille. Le pre est tout confus, et se plaint contre ses Enfants, de les avoir trouvs en cette sorte prts se tuer l'un l'autre ; rend grces Dorame de les avoir spars, et lui donne un pardon qu'il lui demande de la faute sans l'avoir connue.

Pour le 5me Acte.

Depuis ce temps le Roi de Perse veut tant de bien Dorame, cause qu'il l'avait vu s'opposer au meurtre de sa Fille et de son Fils, que pour reconnaissance de cette action il lui accorde Oronte en mariage, aprs que par le moyen de ce Prince s'tant vu et accommod avecque le Roi de Thrace, sur une paix commune Olympe est jointe Lucidor. Dorame avec Oronte prend aussi le Royaume des Mdes et renonce ses prtentions dans la Bithynie en faveur de Glandre ; qui pour accomplir la paix et la joie possde Mlinde, et au milieu du dsespoir se voit lev et compris au nombre des heureux Amants.


MONSIEUR MARESCHAL POUR SA SOEUR VALEUREUSE.

PIGRAME.

MARESCHAL, je vois sans envie

L'OEUVRE qui te promet une seconde vie ;

Et ton style pompeux, et rempli de douceur,

Me fait dsirer au contraire,

Qu'un VASSAL GENEREUX soit digne d'tre frre,

D'une si VALEUREUSE SOEUR.

DE SCUDERY.


MONSIEUR MARESCHAL.

MARESCHAL, vous donner des vers

C'est vouloir clairer le grand flambeau du monde ;

Puisque votre veine fconde

En produit les plus beaux qui soient en l'Univers.

MAIRET.


MONSIEUR MARESCHAL,

POUR SA SOEUR VALEUREUSE.

Par ses moindres exploits Oronte nous tonne

Mars, sous les habits emprunts

Ou de Minerve, ou de Bellone,

Ne les et pas excuts :

Le bruit de sa valeur a charm l'Univers,

Sa main, comme ses yeux, est aux hommes fatale ;

Tout lui succde, et rien n'gale

La force de son bras, que celle de tes vers.

DE ROTROU.


POUR LA SOEUR VALEUREUSE DE MONSIEUR MARESCHAL.

Rendez-vous, Amants et Guerriers,

Craignez ses attraits et ses armes ;

Sa Valeur gale ses charmes

Unit les myrtes aux lauriers ;

Miracle d'Amour et de Guerre,

Tu vas dompter toute la terre ;

l'clat de tes yeux, on voit de toutes parts

Mille coeurs l'envi voler sous ta puissance :

Et s'il est un mortel rebelle tes regards,

Ton bras soudain le range ton obissance.

Telle contre le Roi d'Arger

Courut autrefois Bradamante :

la qute de son Roger :

Telle, mais avec moins d'adresse,

Vnus s'arma contre la Grce :

Telle contre son Fils pour le Roi des Latins

Camille dans le choc se jetait anime :

Et telle du cerveau du Matre des Destins

Son mari fit sortir Minerve toute Arme.

CORNEILLE.


LA SOEUR VALEUREUSE DE MONSIEUR MARESCHAL.

Montre-toi dsormais, amoureuse guerrire,

Certaine de ton prix entre dans la barrire,

Viens combattre sans crainte, et pour nous vaincre mieux

Laisse ton bras oisif, et de sers de tes yeux,

Leur divine douceur pntre jusqu' l'me,

Elle y sait allumer une agrable flamme,

Et dessus son beau teint par qui tout est charm

L'amour peut plus tout nu, que Mars ne peut arm.

Quitte donc hardiment ce fer qui t'environne,

Au lieu de ton armet on t'offre une Couronne,

Te peut-on dnier ce beau prix des Vainqueurs

Si tu sais triompher et des corps, et des coeurs ?

Mais quand mme le Ciel t'et refus ces grces

Par qui dans les esprits tu gagnes tant de places,

Quand tu ne saurais pas captiver les humains

Par la force des yeux, et par celle des mains,

Et quand de tes beauts le renom lgitime

N'aurait pas en tous lieux fait voler ton estime,

L'accueil de ce grand PRINCE, qui tu viens t'offrir,

Te ferait oublier ce qu'on t'a vu souffrir,

Et la moindre amiti qu'il te ferait paratre

Bien mieux que tes beauts te ferait reconnatre :

Par elle l'Univers connatrait tes appas,

Par elle tu vaincrais le temps et le trpas,

Et tu verrais enfin par des marques certaines

Qu'elle est un plus grand prix que ne furent tes peines.

Adore donc le sort qui t'approche de lui,

Ce bien est infini, comme fut ton ennui :

Et pour ta rcompense aprs tant de supplices,

Tu ne pouvais avoir de plus chres dlices.

Pour moi je n'ai trouv mon destin glorieux

Que depuis que le Ciel m'approcha de ses yeux,

Ma Muse auparavant et faible et languissante

Se rend par ses faveurs plus forte et plus puissante,

Un seul de ses regards lui donne une vigueur

Que jamais Apollon n'inspira dans un coeur ;

Son Parnasse est partout o son Prince l'anime,

Elle tire de lui sa grce et son estime,

Et peu s'en faut enfin que tant de bon accueil

De son humilit ne la porte l'orgueil.

Ainsi de tant d'honneur ma Muse poursuivie

Regardera sans peur les assauts de l'envie,

Et fera voir autant d'efforts victorieux

Que sa condition lui fera d'envieux.

Espre tout de mme, agrable Guerrire,

Que pour toi ce Soleil aura de la lumire ;

Tu pourras tout charmer, et tout vaincre ton tour,

Ou bien par tes beauts, ou bien par son amour.

DU RYER Parisien.


LES ACTEURS.

ORONTE, Fille du Roi de Perse.

LUCIDOR, Son frre, fils du Roi de Perse.

LE ROI DE PERSE.

LE ROI DE THRACE.

OLYMPE, Fille du Roi de Thrace.

DORAME, Prince de Bithynie, favori de Thrace.

MLINDE, soeur de Dorame.

GLANDRE, Autre Prince de Bithynie.

LYCANTHE, cuyer d'Olympe, Confident de Dorame.

TROIS SOLDATS, Assassins, et complices de Lycanthe.

PAGE D'ORONTE.

AUTRE PAGE.

La scne est Paris, dans la maison de Dorante.


ACTE I

SCNE I.

ORONTE, le casque en tte, et regardant un portrait de son frre sur son cu.

la fin des travaux d'un triste et long voyage,

Dois-je remercier les Dieux, ou cette image ?

Les Dieux ? Je n'en saurais adorer que ces yeux ;

Qui font honte aux objets qu'on voit dedans les Cieux ;

5   Je porte, beau Portrait, en ma triste aventure

Tout mon mal en effet, et mon bien en peinture :

Si tu me fais languir, rponds mes sanglots,

Ouvre-moi cette bouche, ou tiens ces beaux yeux clos ;

Un mot empchera qu'ici je ne prisse ;

10   Si les uns font le mal, que l'autre le gurisse.

Quoi ? Tu ne rponds rien ; tu n'agis seulement,

Homicide Portrait, qu' donner du tourment ;

Si je n'tais ta soeur, tu chrirais Oronte,

Quand je rougis d'amour, tu rougis de ma honte.

15   Ferme doncque ces yeux, ouverts mon malheur,

Cache tout cet clat qui nourrit ma douleur ;

Je verrai sans rougir cet objet qui me dompte,

Quand il ne verra plus ma fureur ni ma honte.

Erreur de mes esprits ! Pensers fallacieux !   [ 1 Penser : synonyme de pense, au masculin.]

20   Vous lui cachez ma flamme, et la montrez aux Cieux :

Lui cacher ? Et comment ? Si lorsque je l'appelle

Ce nom de frre aim l'offense, et me dcle :

Ah ! Nature martre ! Amour, cruel Enfant !

L'un m'ordonne d'aimer, l'autre me le dfend :

25   Mais, pour les accorder devant cette peinture,

Mets le bandeau d'Amour sur les yeux de Nature.

Comme si l'on pouvait aveugler la raison ?

Je me flatte moi-mme, en prenant du poison ;

Tout le monde connat mon trange manie,

30   Et prs de Lucidor je la cache, ou la nie ;

Pour lui j'ai travers les Pays trangers,

Et je crains de le voir aprs tant de dangers.

Retourne sur tes pas, me lche et timide,

Fais mentir aujourd'hui l'Oracle qui te guide ;

35   C'est lui qui t'a promis de rencontrer ici

L'objet de ton amour et de ta honte aussi,

Lui qui t'a fait quitter Parents et la Perse ;

Songe au bien qu'il te garde aprs tant de traverse :

L'ORACLE.

Dans la fort d'luye, aprs tre guri,

40   Ton coeur obligera pre, frre, et mari.

Quel Oracle plus doux ? Quel bonheur plus extrme ?

En voici la fort, en voici le lieu mme,

O Lucidor mon frre, en se rendant plus doux,

Me servira de pre, et sera mon poux ;

45   Voil, certes, voil le sens de cet Oracle :

Attends donc en ce lieu l'effet d'un tel miracle,

Ton voyage, ton sort est ici limit.

Non, fais cder l'espoir la timidit ;

Si les ailes d'Amour aidrent ta poursuite,

50   Prends celles de la peur et te mets la fuite,

D'un contraire dessein fuis ce que tu cherchais ;

Pour reculer ainsi doncque tu l'approchais ?

Dieux ! Que mes dsirs prouvent de contrainte !

Que je souffre d'amour, et que je sens de crainte !

Oronte met bas son cu et son casque, pour dormir au pied d'un arbre.

55   Que le sort est cruel qui m'a tant fait courir,

Et qu'il m'obligerait s'il me faisait mourir !

De faiblesse et d'amour je me sens combattue,

L'une attend du repos lorsque l'autre me tue :

Sommeil, te mes yeux un objet si charmant,

Puis regardant le portrait.

60   Ils s'en vont dans mon coeur pour le voir en dormant ;

Si ce repos est loin des faveurs que j'espre,

Dieux, envoyez la soeur en la place du frre.

Oronte s'endort.

SCNE II.
Dorame, Lycanthe, cuyer d'Olympe.

DORAME.

Dis-tu qu'il est parti, qu'on ne l'a su trouver ?

LYCANTHE.

La crainte et le danger l'auront fait esquiver ?

65   J'ai couru sur ses pas, j'ai la piste suivie ;

Visit tout le Camp, tout le Chteau d'luye :

Mais ainsi qu'un fantme, un spectre dcevant,

Cet Homme, aprs l'appel, s'est perdu dans le vent.

DORAME.

Qu'il chappe ; du moins ce Cartel me demeure,

70   Qui m'assigne au combat le lieu, la forme, et l'heure :

Va, retourne au Chteau ; dput ce ma part

Excuse auprs d'Olympe un si soudain dpart ;

Surtout, dans sa Maison tiens l'affaire couverte.

LYCANTHE.

ter ma vertu l'occasion offerte ?

75   Suis-je pas, dans l'honneur qu'on ne me peut ravir,

Comme de qualit, de coeur vous servir ?

Avoir tant d'autres fois recherch ma franchise ?

La mpriser au temps qu'elle vous est acquise ?

N'offensez point ainsi ma nouvelle amiti,

80   Qui rsistant aux dons se rend la piti.

DORAME.

Doncque tu viens moi, quand le sort m'abandonne ?

Ton coeur n'esprant rien, c'est alors qu'il se donne ?

La faveur ni mes biens n'avaient pu t'mouvoir,

La vertu plus que l'or a sur toi de pouvoir ;

85   C'est entrer au Vaisseau, quand tu vois la naufrage ;

Ah ! Vraiment, cher Ami, j'estime ton courage ;

Mais modre l'ardeur dont tu m'as conjur,

Ne me dispute point un triomphe assur,

Ne mle pas tes soins parmi si peu de peine ;

90   Ce duel me promet la victoire certaine ;

Lucidor que j'attends me fera peu de mal ;

Ah ! Je crains ma Matresse, et non pas mon rival ;

Je tiens le sort de l'un au bout de mon pe ;

L'autre de mille traits a mon me frappe,

95   Et quelque si grand Dieu qui me vnt secourir,

Olympe a des mpris qui me feront mourir :

C'est en quoi seulement je dsire qu'on m'aide,

O mon espoir est vain, et puissant ton remde.

LYCANTHE.

Grand Prince, vous pouvez disposer de ma foi,

100   Qui me tiendra constant suivre votre loi :

Olympe ne saurait m'estimer infidle,

Car en faisant pour vous je crois faire pour elle ;

Attach par ma charge au bien de sa maison,

Croyez que je le suis bien plus la raison ;

105   Je regarde en vous seul tout l'espoir de la Thrace,

Autre me de mon Roi, le premier en sa grce,

Qui tenez les ressorts d'une entire faveur.

DORAME.

Pour connatre un jour ton zle et ta ferveur :

Lycanthe, en un point seul oblige ma fortune,

110   Si tu la veux avoir avecque moi commune

pargne ta valeur, je ne la cherche pas ;

Il n'est ici besoin que de feinte et d'appas :

Gagne l'esprit d'Olympe, et fais-moi cet office

D'employer mon bien les soins et l'artifice,

115   Qu'elle n'ait de secret qui ne me soit ouvert,

Que j'agisse en son coeur par un Ami couvert ;

Aprs...

LYCANTHE.

Je crains pour vous quelque accident funeste.

DORAME.

Mon courage et ce bras achveront le reste :

Que crains-tu ?

LYCANTHE.

De vous voir sans crainte, et sans raison

120   Flatter votre malheur et sucrer un poison :

Lucidor plus heureux est seul en sa pense.

DORAME.

Aprs qu'elle s'en tient vivement offense ?

De plus, ne suis-je pas tout prt le punir ?

Il faut venger Olympe, afin de l'obtenir,

125   Vaincre l'une d'amour, l'autre de force ouverte.

LYCANTHE.

Et sa haine s'augmente par sa perte ?

Tel qui s'est plaint d'un tort, se plaint d'tre veng ;

La perte d'un amant...

DORAME.

Plat ; quand il a chang.

LYCANTHE.

Plutt rend odieux ceux qui nous l'ont cause :

130   Le Roi l'aime.

DORAME.

  Et permet ma force oppose

De combattre un Tyran qui possda son coeur,

Et qui le doit bientt rendre ce bras vainqueur.

LYCANTHE.

Le hasard sera grand.

DORAME.

Et plus grand mon courage.

LYCANTHE.

Il a de la valeur.

DORAME.

Et j'en ai davantage :

135   Enfin je touche au but cherch depuis longtemps,

Qui peut rendre mes voeux glorieux et contents.

Te dirai-je un secret d'une importance extrme,

Dont je n'ose quasi me fier moi-mme ?

Oui ; t'ayant ce point fidle reconnu,

140   Lycanthe, je te veux montrer mon coeur nu.

L'Asie entire sait notre sige de PRUSE ;

Mais apprends aujourd'hui que ce n'est qu'une ruse,

Que dedans le secret, cette guerre est un tour

De mon ambition, comme de mon amour.

145   L'effort m'avait dj ravi la Bithynie,

Et le droit que Glandre mes titres dnie ;

Ce Parent qui dtient encore mon tat,

M'avait presque t le nom de Potentat :

Battu, forc, perdu, chass de ma Province,

150   Je trouvai mon refuge auprs de votre Prince,

Roi qui fait de la Thrace un Temple aux affligs,

Et les sujets de ceux qui lui sont obligs ;

Je compte les moments par ses grces reues,

Et quand je les tairais un chacun les as sues ;

155   Je faisais dans mes mains reluire ses bienfaits,

Qui surmontaient l'envie autant que mes souhaits ;

Ayant gagn le pre, il me gagna sa Fille ;

Tu connus nos amours, toi seul de sa famille :

Je gotais dans la Thrace, aprs un long effroi,

160   Et l'amiti d'Olympe, et les faveurs du Roi ;

Ma fortune semblait avoir chang de face,

J'tais, aprs le Roi, le plus puissant de Thrace ;

Glandre n'attendait de mon sceptre usurp

Qu' rendre le Pays qu'il avait occup :

165   Lucidor en ce temps me vint la traverse

Sous le superbe nom de fils du Roi de Perse ;

Sa qualit rendait notable son sjour,

Mme, au lieu de la faire, on lui faisait la Cour,

C'tait l'me du Roi, le coeur de la Noblesse :

170   Ah ! Fcheux souvenir, dont la honte me blesse !

Sa grandeur offusqua la mienne son abord,

Chaque jour l'levait, et rabaissait mon sort ;

Le Roi tint quelque temps sa faveur partage ;

Mais sa Fille se vit dans l'amour engage,

175   Olympe, qu'on croyait destine mon choix,

Quitta mon amiti pour entrer sous ses lois ;

Le Roi mme, bloui d'une telle fortune,

Tint sa recherche heureuse, et la mienne importune :

La Cour en toute forme, et sous mille couleurs,

180   Me parlant de son bien m'enseignait mes malheurs ;

Son destin rompait l'art, et passait ma science ;

Je prvoyais ma mort, chacun leur alliance ;

Et les lois du Pays murmuraient sourdement

Du joug que lui rendait ce fatal changement,

185   O Lucidor prenant un droit hrditaire

la Perse rendrait la Thrace tributaire :

Lors j'avisai de rompre un coup si prilleux,

Par un effort d'esprit subtil et merveilleux.

LYCANTHE.

Ne me retenez plus sur ce point en haleine ;

190   Que vous avez de grce conter votre peine !

Vous me rendez nouveau ce que j'ai vu passer,

Quand votre esprit ainsi me le vient retracer ;

Que mes yeux sont jaloux du bien de mes oreilles !

DORAME.

coute ; et les prpare bien d'autres merveilles.

195   J'aborde Lucidor, je le tire en secret,

Et par un feint soupir, tmoin d'un faux regret

En lui parlant des yeux, sans qu'il pt rien comprendre,

Je le rends malheureux avant que de m'entendre ;

Je parle et me retiens, afin de l'attirer,

200   Et ma feinte le fait sans feinte soupirer :

Je lui dis qu' ce jour il connatrait Dorame,

Qu'on dressait contre lui sourdement une trame ;

Puis la lui dclarant et cachant moiti,

Je feignis un combat de crainte, et d'amiti :

205   Il m'ouvre son esprit, j'entre en sa confidence :

Lors je rends grce aux Dieux, cette providence

Qui m'avait dcouvert le dangereux dessein

Que le Roi contre lui couvait dedans le sein :

Fuyez, Prince, fuyez l'embche qui vous dresse

210   Pour lit une prison, un tombeau pour Matresse ;

Le Roi (lui dis-je) a su que vos secrets efforts

Mditaient d'enlever Olympe de nos bords,

Et ce fcheux soupon qu'en son coeur on imprime

Prviendra le dessein, et punira le crime.

215   ces mots il plit ; et d'un songe invent

Je tombai par hasard dedans la vrit ;

C'tait, (mais qui l'et cru ?) de vrai son entreprise :

Il l'avoue ; et j'ajoute, aprs l'avoir apprise :

Votre amour combattant les lois de ce Pays,

220   D'eux-mmes vos desseins par l se sont trahis ;

Le Roi vous aime en Prince, et vous craint pour son Gendre ;

Votre crime est connu, l'on attend qu' vous prendre ;

C'est ce que dans demain l'on doit mettre en effet :

Mais que n'a pu souffrir un Ami si parfait,

225   Qui vous offre la fuite un asile, ou la porte.

LYCANTHE.

Cela vous engageait.

DORAME.

Et l'obligea de sorte,

(Ma feinte prit aussi cet empire absolu,)

Qu'il s'est port depuis ce que j'ai voulu.

Dans ce chemin subtil o les destins me mirent

230   D'un dessein j'en fis trois, et tous trois russirent ;

De le perdre, et Glandre o je mis son appui,

Et d'touffer l'amour qu'Olympe avait pour lui.

ce dernier effet Mlinde ma soeur mme,

Avec ordre secret, servit au stratagme :

235   Je l'offre Lucidor, afin qu'en sret

Il ft conduit au lieu que j'avais projet ;

Mais le dessein tait bien autre en nos penses :

Et comme je feignais les affaires presses ;

Fuyez, repris-je, allez chez un Prince voisin,

240   Tirez en Bithynie o rgne mon Cousin.

Il n'est point de retraite l'heure qu'il refuse ;

Il me presse au dpart ; je l'envoyai dans Pruse :

En ce lieu, sous couleur d'un refuge apparent,

Je minutais sa perte, et celle d'un Parent :

245   Glandre le reut, et ma soeur bien instruite

l'un servit d'otage, l'autre de conduite :

Une lettre assurait Glandre de ma part

Que son bien et le mien natraient de ce hasard,

Que je lui cderais l'entire Bithynie

250   Quand on verrait Mlinde Lucidor unie ;

Que ce Prince l'aimait, et ne quittait la Cour

Que pour fuir Olympe, et suivre un autre amour,

Que l'importunit de la Fille et du pre

Lui faisait voir ma soeur plus aimable et plus chre.

255   Il le crut aisment ; et Mlinde parfois

Lui confirmait part le tout de vive voix ;

Et d'autres fois aussi, de mes voeux informe

Caressait Lucidor, tchait d'en tre aime.

Cependant que ma soeur les tient dans cette erreur,

260   La Cour grossit de bruit, Olympe de fureur ;

Je m'crie la force, et ma plainte leve

Soutient que Lucidor a ma soeur enleve :

Je me riais de voir le Peuple dans les cris,

Olympe au dsespoir, et le Roi tout surpris ;

265   Il crut que ce complot offensait sa puissance,

Qu'il devait rprimer une telle licence :

Glandre est menac, je l'assure sous main ;

On l'assige ; il soutient et l'on travaille en vain.

LYCANTHE.

Quelle fin vous promet cette guerre couverte ?

DORAME.

270   Glandre et mon rival dans une mme perte ;

Voil par tant de feinte o va tout mon dsir ;

Tous craignent cette guerre, et j'en fais mon plaisir.

LYCANTHE.

Vous m'levez l'esprit d'tranges penses.

DORAME.

Suis le mien, qui te peint les affaires passes.

275   Ma soeur, (c'tait mon ordre,) au temps que je voulais

M'crit que Lucidor la tenait sous des lois,

Dont la svrit jointe son insolence

Irait dans peu de jours jusqu' la violence ;

Pour sauver sa pudeur, et pour le prvenir,

280   Que sans plus seul seul je devais le punir ;

Qu'en pargnant ses voeux et les bras d'une Arme,

D'o viendrait son salut, viendrait ma renomme :

Olympe par ces mots reut un coup mortel ;

Et le Roi tout confus me permet le Cartel.

285   Quel combat plus heureux ? Qui devant sa disgrce

Hasardait ma faveur, et m'loignait de Thrace ?

J'adresse avec avis le Cartel ma soeur,

Pour le montrer sans bruit ce feint Ravisseur :

Lucidor me rpond ; quelque rang que je tinsse,

290   Qu'il vivait en Soldat et combattait en Prince,

Que je le pourrais voir au front d'un Bataillon

O l'honneur plus parfait servirait d'aiguillon.

Depuis, sa lchet fait que je le dcrie,

Ce procd honteux a sa gloire fltrie ;

295   Toutefois aujourd'hui venu dans ce Chteau

Qui fait une couronne ce petit coteau,

Et qu'Olympe a choisi pour retraite fidle,

J'ai reu ce billet o ce Prince m'appelle ;

Sa valeur hors du temps fait un dernier effort,

300   Mais il ne vient toujours que trop tt sa mort.

Donc tandis que je vais mettre fin l'orage,

Que ta fidlit seconde mon courage

Qui rsigne toi seul ma vie, et mon secret.

LYCANTHE.

Cet honneur infini l'est moins que mon regret

305   D'avoir les bras lis ce noble service.

DORAME.

Me servir prs d'Olympe est un meilleur office :

Allons d'un mme temps travailler mon gr,

Toi dans son Cabinet, et moi dessus le pr.

LYCANTHE.

L'un m'est aussi honteux que l'autre est honorable.   [ 2 L'original porte ici Lycandre au lieu de Lycanthe, qui est le nom employ par toute la pice.]

DORAME.

310   Tout service est d'honneur, qui nous est favorable.

SCNE III.

OLYMPE, habille en homme, avec un chapeau couvert de plumes, et l'pe au ct.

Lucidor me trahir ? Me promettre sa foi,

Pour enlever Mlinde, et se moquer de moi ?

Refuser un combat, et rduire en fume

Aussi bien notre amour, comme sa renomme ?

315   Qu'il souffre cette honte ; et moi son changement ?

Qu'on teigne sa gloire, avant mon jugement ?

Non ; j'aime encore trop l'Ingrat, et l'Infidle,

Parmi tant d'Ennemis seule je tiens pour elle ;

Sa lchet m'inspire un dessein gnreux,

320   Et sa flamme en mourant a redoubl mes feux :

Admire, Lucidor, qu'une Fille offense

S'arme pour un amant, bien qu'il l'ait dlaisse ;

Regarde une Princesse au milieu des hasards,

Et tous les traits d'Amour changs en ceux de Mars :

325   Cette main dlicate, autrefois occupe

tenir un miroir, ose prendre une pe ;

Un chapeau sans respect cache et n'pargne pas

Ces cheveux o la grce talait ses appas,

Qui s'en plaignent, honteux d'tre mis en servage,

330   Eux, qui tendraient des rets au plus libre courage ;

Leurs noeuds prtaient par onde un ombrage ce front,

Qui n'a plus que celui que ces plumes lui font ;

Mon sein, que le Zphyr n'aurait touch qu'en crainte

Attend d'un fer cruel une mortelle atteinte ;

335   Un rival odieux dploiera son courroux

Sur un coeur, qui ne dt recevoir que tes coups ;

Et qui fera bien voir, mourant pour ta dfense,

Que ta seule rigueur est le coup qui m'offense.

Insensible, tu dors, quand je veille pour toi ;

340   La perte de l'honneur suit celle de ta foi :

Soule-toi de plaisirs dedans le sein d'une autre,

Jouis de son amour, et mprise la ntre,

Mle son infamie avecque mon malheur,

Perds l'esprit et les sens ; mais sauve ta valeur :

345   Lucidor appel, (Dieux ! qui le pourrait croire)

De peur de me gagner, laisse perdre sa gloire,

Ton rival orgueilleux ne se peut contenir ;

Viens, sinon pour me plaire, au moins pour le punir ;

Songe tes intrts, mets les miens hors de compte,

350   N'coute point mes cris, considre ta honte,

Que ton honneur se plaint... Mais c'est parler au vent ;

Il demeure perfide et sourd comme devant :

Allons, Olympe, allons o la gloire l'appelle,

Sacrifier mon sang sa propre querelle,

355   Mourir pour un ingrat, un tratre, un inconstant.

Olympe aperoit Oronte qui dort, qu'elle prend pour Dorame.

Que vois-je ? N'est-ce pas son rival qui l'attend ?

Sus, sus debout, Dormeur.

Considrant Oronte au lieu de Dorame.

la merveille trange !

Au lieu d'un Ennemi de rencontrer un Ange ?

Que ce visage est beau ! Que j'y vois de rapport

360   celui d'un Ingrat qui me cause la mort !

Je sens cet objet ma passion renatre,

Sous des traits innocents j'adore encore un tratre :

N'tiez-vous appels, mes yeux, qu' ce combat ?

Est-ce donc un duel, et comme l'on se bat ?

365   Que cette guerre est douce ! Dieux ! Mais qu'elle est forte !

Je sens bien d'autres coups que sa beaut me porte ;

Que les traits sont plaisants d'un si bel Ennemi !

Et qu'il sait bien blesser, quoiqu'il soit endormi !

Mais Dieux ! cet objet que le destin m'envoie

370   Dois-je mourir ici de douleur, ou de joie ?

Lui reprocher un mal que Lucidor m'a fait ?

Ne voir qu'un faux visage, et l'aimer en effet ?

Je t'adresse pourtant et ma plainte, et ma flamme,

Tu parais insensible, et tu m'arraches l'me ;

375   Vois les coups que tu fais contre ma libert ;

Perdrai-je ainsi mon coeur sans l'avoir disput ?

Je ne dtourne pas le cours de ta victoire ;

Mais fais-moi rsister, pour accrotre ta gloire,

Tche un peu de gagner ce que je tiens vaincu.

Elle dcouvre le portrait de Lucidor qui est sur l'cu d'Oronte.

380   Quel autre Ange dpeint vois-je dans cet cu ?

Dieux ! C'est mon amant, c'est Lucidor lui-mme ;

Aprs ce que j'ai dit, mrit-je qu'il m'aime ?

Son portrait en rougit, et semble m'accuser ;

Pardon !... Las ! On dirait qu'il me veut refuser,

385   Il ne me parle point, et j'entends sa menace,

Qui me reproche un crime o mme il me surpasse :

Arrte ; mon pch n'est pas encore fait,

Il demeure en pense et le tient en effet,

Ta perfidie a mis l'inconstance en usage ;

390   Moi, si j'en aime deux, ce n'est qu'en un visage ;

Ici je vois ta bouche, et ton front, et tes yeux,

Voil tout mon pch, je t'adore en deux lieux :

Je meurs en mme temps, rencontre ennemie !

Pour une beaut peinte, et pour une endormie.

395   Mais d'o pourraient venir ce corps, et ce Portrait ?

Qui me percent le coeur presque d'un mme trait ?

S'adressant Oronte.

Ne dors-tu point, Amour, sous une forme humaine ?

Puis au Portrait.

Vis-tu point, Lucidor, en ta figure vaine ?

Simple, et tu n'entends pas la volont du sort,

400   Qui ne te met aux yeux que des objets de mort ;

Pour qui ces feux nouveaux, et pour qui tant de larmes ?

L'un insensible aux pleurs, l'autre l'est tes charmes :

Va, poursuis ton dessein ; mais pour l'achever mieux

Mets au bras cet cu, ce casque sur tes yeux :

Elle met le casque et l'cu d'Oronte, qu'elle emporte, lui laissant son chapeau.

405   Ou ces Armes enfin pourront forcer les Parques,

Ou je mourrai contente avec ces chres marques.

SCNE IV.

ORONTE, s'veillant.

Doux charmeur, n'es-tu pas, sommeil gracieux,

L'image du repos qu'on gote dans les Cieux ?

Si les soins, les travaux sont l'enfer o nous sommes,

410   On te doit bien nommer le Paradis des hommes :

Que ce relche est doux, aprs tant de souci !

Un Dieu voudrait ma peine, et reposer ainsi.

Et toi, divin portrait...

Oronte se lve en surprise, ne voyant point son casque ni son cu, et les cherche dans le bois.

Ah ! Mon sang est de glace ;

Je le cherche des yeux, et ne vois que sa place :

415   Parlez, Arbres, Rochers, vtes-vous l'enlever ?

Transports, rages, fureurs, faites-le-moi trouver.

Hlas ! Je cherche en vain ; et ce qui plus me trouble,

Pour me tuer deux fois ce larcin parat double ;

Mon Casque suit l'cu. Vous qui les emportez,

420   Fuyez, hommes ou Dieux, dans ces bois carts ;

Le sensible sujet de mon nouveau martyre

Vous loignant de moi, c'est o plus il m'attire :

Mon casque suit l'cu : mais un foudre mortel

Va suivre le voleur jusques dessus l'Autel :

425   Ft-il entre vos bras, faux Dieux, Images vaines ;

Vous, et lui, rpondez du crime, et de mes peines ;

Partout je veux pandre et ma rage, et mon fiel,

Et si la Terre est peu, je combattrai le Ciel.

Dieux, imprimez en nous l'espoir de vos miracles ?

430   Vous tes aussi faux que le sont vos Oracles ;

De peur on vous adore, et non de volont,

Vous n'avez de soucis non plus que de bont ;

Vos faveurs sont du vent, vos promesses un songe ;

Nous achetons nos maux, vous vendez le mensonge ;

435   Les douleurs et la mort sont fruits de votre amour,

Et vous nous punissez en nous donnant le jour ;

Ainsi dessus les lieux destins ma joie

tous les traits du sort vous m'exposez en proie ;

M'aviez-vous pas promis qu' l'endroit o je suis

440   Je trouverais mon frre, et perdrais mes ennuis ?

Menteurs, vous me jouez dedans votre imposture,

Vous promtes le corps, et m'tez la peinture

Et de tout cet espoir si long, si dcevant

Vous me laissez ici des plumes, et du vent :

445   Sommeil injurieux, dont le repos funeste...

En prenant le chapeau qu'Olympe avait laiss.

Ah ! Mets sans discourir, ce chapeau qui te reste :

Hlas ! Que cet tat me semble diffrend !

Et qu'un sort me rend mal ce qu'un autre me prend !

Mais cherchons mon Portrait en cette Fort sombre,

450   Consultons les chos, ces cavernes, et l'ombre :

Je rgle mes dsirs, Dieux, modrez mes maux ;

Retenant mon vrai bien, au moins rendez le faux.

SCNE V.

OLYMPE, avec le casque et l'cu d'Oronte.

Je suis au rendez-vous, enfin voici la place

Qui doit finir ma peine, et monter mon audace ;

455   Que le sort me verra contente de mourir !

Qu'un Dieu m'offenserait, s'il m'osait secourir !

Dedans ce dsespoir o l'amour m'a jete

Ma mort de deux Amants se verra regrette ;

Le remords tous deux doit presque tre tout un ;

460   Je meurs pour un Perfide, et pour un Importun ;

Je me venge sur moi de tous les deux ensemble !

Leur commune fureur ma perte s'assemble ;

Et comme entre eux le sort gale la rigueur,

L'un percera mon sein, l'autre pera mon coeur :

465   Quel sera leur regret, connaissant que ma vie

Fut offerte pour l'un, et l'autre ravie ?

Leur crve-coeur sera plus grand que mon malheur.

Mais, Dieux ! Comme le Ciel seconde ma douleur

Ce Casque tait fatal, que le destin me laisse,

470   Il couvre mon visage, et l'cu ma faiblesse ;

Le hasard fit pour moi plus que mon jugement,

L'impatience jointe mon aveuglement

Ne m'et produit ici que pour tre connue

Aux marques de la voix, des cheveux, de la vue :

475   Dorame...

Dorame parat.

  Ah ! Le voici ; mets la visire en bas ;

Parle peu, rends plus grave et ton geste, et tes pas.

SCNE VI.
Dorame, Olympe.

DORAME, s'avanant Olympe qu'il prend pour Lucidor.

Tu rves, Lucidor ; il n'est plus temps ; approche.

OLYMPE.

Tmraire, insolent.

DORAME.

Laissons-l tout reproche :

Je demande du sang, et non pas des discours.

OLYMPE.

480   Moi, je veux en ta mort signaler mes amours.

Dorame et Olympe se battent, et sur ce temps Oronte arrive.

SCNE VII.
Oronte, Dorame, Olympe.

ORONTE.

Dieux jaloux, seriez-vous riches de ma dpouille ?

Terre, pour la trouver, faut-il que je te fouille.

Invisibles Tyrans, craignez-vous mon pouvoir ?

Faut-il qu'un Ennemi me perde sans le voir ?

485   Mais quel bruit ? Tout rsonne ; un foudre en ces alarmes

Frappe...

Oronte voyant Olympe sous ses armes et qui tombe.

Dieux ! Un voleur qui combat sous mes armes ;

Qu'il sait mal s'en servir ! Il tombe, il est vaincu ;

Oronte arrache l'cu Olympe sur le point qu'elle allait tre tue par Dorame.

Voici, tratre, voici le bras cet cu ;

Quoi ? Si peu de respect ? Frapper sur cet Image ?

490   Cavalier, qu'on lui rende ou la vie, ou l'hommage.

DORAME, se sentant presser par Oronte.

Un tiers ? Un assassin ? Ah ! Quelle trahison !

ORONTE.

Ton sang pour l'adorer, sortira de prison !

DORAME.

Ah ! Je tombe bless ; ma trame est dsourdie   [ 3 Dsourdir : Dfaire ce qui tait ourdi. [FC]]

Puis parlant Olympe qu'il prend pour Lucidor.

Et tu vis, Lucidor, aprs ta perfidie ?

ORONTE, ayant entendu nommer Lucidor.

495   Dieux ! Serait-ce mon frre ? ce nom que j'entends

Que tardez-vous mes yeux de vous rendre contents ?

Voyons...

Levant le casque Olympe.

Ma main s'arrte cette longue tresse ;

Et quoi ! C'est une fille.

DORAME, reconnaissant Olympe.

Dieux ! C'est ma matresse.

Je rougis plus de honte, Olympe, que de sang ;

500   Prenez, tirez ce coeur, je porte ouvert le flanc ;

Vos yeux par cette plaie arracheront mon me :

Trop heureux Lucidor ! Misrable Dorame !

Que l'un est bien veng ! Que l'autre est bien puni !

Ah ! Princesse ; je meurs, de vos grces banni.

ORONTE.

505   Non, je ne vois qu'en songe une telle merveille ;

Oseriez-vous, mes sens, m'assurer que je veille ?

DORAME.

Beaux yeux, portez ma plainte son coeur endurci,

Dites-lui que mon sang lui vient crier merci ;   [ 4 Crier merci : Demander merci, demander la merci, la faveur de celui que l'on supplie, demander d'tre pargn. [FC]]

Mon esprit abattu d'une douleur trop vraie,

510   Pour demander pardon, fera parler ma plaie ;

Ou s'il faut excuser ce qui me fait horreur,

Rponds seul, destin, qui causas mon erreur.

OLYMPE.

Non, Dorame, c'est moi, c'est ma flamme constante,

Qui malgr Lucidor s'oppose ton attente ;

515   Que sert de te cacher mes amours aujourd'hui ?

Tu soupires pour moi, je soupire pour lui ;

Dans son dfaut de coeur j'ai montr mon courage,

Et rendu mon amour plus forte que l'outrage ;

Parmi tous les dpits qui devraient m'animer

520   Je ne le puis har, et ne te puis aimer :

Oui, je t'ai fait venir moi-mme en cette place,

Pour soutenir sa gloire, et rompre ton audace ;

J'eus soin de son honneur dedans sa lchet ;

On n'aime pas un bien, sans l'avoir achet :

525   Tu l'appelles ; il fuit, et je le reprsente,

Je recherche ma honte, afin qu'on l'en exempte ;

Encore que l'Ingrat soit indigne du jour :

Apprends, mon exemple, supporter l'amour.

DORAME.

Cruelle, qui donnez ces lois mon envie,

530   Enseignez donc aussi l'art de souffrir la vie ;

Ne mourir qu' demi, c'est mourir mille fois.

OLYMPE.

Imite qui te donne et qui souffre ces lois ;

N'ai-je pas plus que toi de douleur et de peine ?

Car je ne te hais point, et j'endure sa haine.

DORAME.

535   Ainsi donc sans piti vous me verrez prir ?

OLYMPE.

La piti nuit au mal qu'elle ne peut gurir.

Puis s'adressant Oronte.

Mais vous, de qui les yeux admirent notre histoire,

Qui me sauvez la vie, et donnez la victoire ;

Puisqu'un destin m'oblige vous si chrement...

ORONTE.

540   C'est flatter mon offense ; ah ! Traitez autrement

Une main...

OLYMPE.

Que le sort me rend ici si propice.

DORAME.

Et qui m'a par mon sang tir d'un prcipice,

O ma fureur tombait, Ma Dame, en vous blessant.

ORONTE.

Que mon bras soit humain, et mon coeur innocent ?

545   Qui sont les criminels ?

OLYMPE.

  C'est l'amour, c'est nous-mmes :

Pardonne-lui ce coup, Dorame, si tu m'aimes.

DORAME.

Coup, par qui je luis jamais oblig ;

Que j'tais malheureux, s'il ne m'et afflig !

ORONTE.

Et le mal peut tirer cette reconnaissance ?

OLYMPE.

550   Le moyen de la rendre excde ma puissance.

Mais ce Prince pourrait se plaindre de vos coups,

Si vous lui refusez votre aide parmi nous ;

Tandis que l'on prendra soin de sa blessure,

Nous saurons votre nom, comme votre aventure,

555   Quel sujet vous amne inconnue parmi nous,

Si c'est l Lucidor...

ORONTE, parlant bas.

Son coeur en est jaloux.

OLYMPE.

Ce Tyran de mon me.

ORONTE, parlant bas.

Hlas ! Et de la mienne :

Elle augmente ma plaie en confessant sa sienne.

ACTE II

SCNE I.

MLINDE.

O m'avez-vous rduite, espoir, ambition ?

560   Que le sort rpond mal mon intention !

Cet amant assig, que je perds, et que j'aime,

Dans sa captivit triomphe de moi-mme :

Que te servent ces pleurs qui nourrissent tes feux ?

Plus tu veux chapper, plus tu serres tes noeuds ;

565   Mlinde, apprends qu'Amour dans l'obstacle s'irrite,

Et que l'obissance aura lieu de mrite ;

Les traits de Lucidor, oui, te feront prir ;

Mais quel bonheur plus grand que celui d'en mourir ?

Mon frre, apprends l'effet de ta vaine entreprise,

570   J'ai tch de le prendre, et je me trouve prise ;

Amour avecque lui combattait dans ses yeux ;

Que pouvait une Fille, hlas ! Contre deux Dieux ?

Je rsistais pourtant, mais toutefois de sorte

Que c'tait malgr moi que j'tais la plus forte ;

575   Sa grce dans mon coeur, lasse le disputer,

Disait (rends-toi, Mlinde ;) il n'osait l'couter :

Lors, comme pour venger une injure soufferte,

Je voyais ses appas s'animer ma perte :

Enfin je fus vaincue, et ce fatal sjour

580   De l'objet de la haine en fit celui d'Amour.

Qu'on tienne par dehors cette ville assige,

Je me trouve au-dedans bien plus fort engage ;

Nous supposions, Dorame, un violent effort,

Que tu sauras bientt vritable en ma mort :

585   Qu'on me force en effet, et par feinte l'crire ?

Publier un faux mal, et taire un vrai martyre ?

N'est-ce pas rencontrer une punition

Entre ma retenue et ma prsomption ?

Moi-mme j'ai cherch ma peine lgitime,

590   L'ambition me donne l'amour pour victime ;

Lucidor a tourn contre moi mon dessein,

Je lui portais un coup qui revient dans mon sein.

Quelque reste d'espoir m'a conseill de mettre

Mes dsirs et mes feux dpeints dans une lettre :

Elle montre une lettre qu'elle a faite pour Lucidor.

595   Ce langage est muet, la bouche dirait mieux ;

Mais quoi ; je crains l'oreille, et le renvoie aux yeux ;

Et s'il faut que ce mot trouve un esprit farouche,

Ma main pare l'affront dont rougirait ma bouche ;

C'est d'elle que ma honte implore ce devoir ;

600   Ce que l'on ose dire, il le faut faire voir :

Hlas...

SCNE II.
Glandre, Mlinde.

GLANDRE, la surprenant.

Vous soupirez.

MLINDE.

Ajoutez pour vous-mme.

GLANDRE.

Pour moi ? Qu'entends-je, Amour, croirai-je qu'elle m'aime ?

MLINDE.

La longueur de ce sige, et vos travaux soufferts

Me font presque har Lucidor, et mes fers.

GLANDRE.

605   Hassez seulement cette humeur inconnue,

Qui drobe nos yeux depuis peu votre vue ;

Par dessein nous fuir, et presque vous cacher

C'est...

MLINDE.

Bien moins de rigueur, qu' vous de me chercher :

Mais vous riez, Glandre ; aprs m'avoir surprise...

GLANDRE.

610   Dans une passion, que je n'ai pas apprise ;

Des soupirs toutefois, malgr l'me passs,

Mme cette rougeur me la dcouvre assez :

Parliez-vous pas d'amour seule en votre pense ?

Celle de Lucidor sera fort avance ?

615   Comment s'entretient-il en sa double prison ?

MLINDE.

Comme un bless, qui voit, et fuit sa gurison ;

Il mprise la paix, et s'attache l'injure,

Il m'aime :

Parlant bas et se tournant de l'autre ct.

Ah ! Que l'effet dment mon imposture !

Il brle, mais il veut, qu'un superbe laurier

620   Tmoigne au Roi qu'il digne amant et Guerrier ;

Mon frre ce dessein fomente cette guerre.

GLANDRE.

Qui me remplit de crainte, et ruine ma Terre.

MLINDE.

Mais qui rparera vos pertes en un jour.

GLANDRE.

Madame redonnez ses ailes l'Amour ;

625   C'est trop entre des murs tenir un Dieu qui vole.

MLINDE.

Il reste notre accord encore une parole.

GLANDRE.

Que vous devez donner cet heureux amant?

Dites-moi, n'est-ce pas votre consentement ?

Fuirez-vous un lien, que Dorame autorise,

630   Que notre espoir attend, que le Ciel favorise ?

MLINDE.

Je prends ce mme Ciel tmoin de mes voeux

Que sa plus grande flamme est moindre que mes feux ;

Mais un point,

Lucidor arrive.

Qu' cette heure il vient lui-mme entendre...

GLANDRE.

M'oblige vous quitter.

MLINDE.

Et moi donc l'attendre.

SCNE III.
Lucidor, Mlinde.

LUCIDOR, sur le bord du thtre, et sans voir Mlinde.

635   Confus, dsespr, tout malheur me poursuit ;

Dorame, Olympe, Amour, o m'avez-vous rduit ?

Parlez... Mais quel besoin ? Votre commun silence

Vous accuse envers moi de trop de violence.

MLINDE, parlant bas et s'encourageant.

Ah ! Reviens lche coeur, tu fuis quand tu le vois :

640   Tout me quitte ; je suis sans effort et sans voix.

LUCIDOR.

Dorame, ta promesse, la fin m'abandonne ;

Olympe, est-ce le fruit que ton amour me donne ?

Quoi donc ? Amante, Ami, ne sont que de faux noms ;

On n'entend plus de vous que le bruit des canons,

645   Et le premier assaut qui choque la constance

M'a trouv sans support, et vous sans rsistance ?

Vous me deviez dfendre, et vous me poursuivez,

Vous ftes mon espoir, enfin vous m'en privez.

MLINDE, tenant une lettre, et parlant bas.

Ma main dans cet crit tient mes sens et mon me :

La main tremblant.

650   D'o vient qu'elle est pesante, et si pleine de flamme,

Prends courage, mon coeur... mais je m'efforce en vain,

Hlas ! Je n'en ai plus, je le porte en la main ;

Coeur lche, coeur peureux, quoi tu fais qu'elle tremble ?

LUCIDOR.

Olympe, fais qu'un monde ma perte s'assemble,

655   Dis que je dois mourir, j'aimerai le trpas ;

Sine ma mort au moins, et j'y cours de ce pas ;

Je puis ce que tu veux ; mais fais que je le sache.

MLINDE, l'coutant et rpondant en elle mme.

Tu me presserais moins sur ce que je te cache.

LUCIDOR.

Parle.

MLINDE, parlant bas.

Je n'oserais; la honte me retient.

LUCIDOR.

660   Ton silence t'accuse.

MLINDE.

  Et ma crainte revient :

Toutefois il la faut surmonter cette heure.

Elle aborde Lucidor.

Permettrez-vous enfin qu'une Princesse meure

Qui ne pouvant montrer de bouche sa langueur

A mis sur ce papier ce qu'elle a dans le coeur ?

LUCIDOR.

665   Qu'Olympe ici m'crive? Ah! Sans doute c'est elle.

MLINDE.

Vous y verrez l'effet d'une atteinte mortelle.

LUCIDOR.

Dont la crainte dj se tourne mon tourment.

MLINDE, parlant bas.

parole d'un songe ! Et piti d'un moment !

Que son erreur me tient en de fausses dlices !

670   Fuyons, n'attendons pas qu'on les change en supplices.

Mais quoi ? Veux-tu quitter la partie au besoin ?

Lis toi-mme en ses yeux, et l'coute de loin ;

De moment dpend ou ta mort ou ta vie :

Ah ! Ce cruel regard me l'a dj ravie.

LUCIDOR, lisant l'crit qu'elle lui a donn.

675   Cartel...

MLINDE, parlant bas.

Oui bien d'amour.

LUCIDOR.

De Dorame...

MLINDE.

  malheur !

LUCIDOR.

Lucidor.

MLINDE.

Qu'entends-je ? Ah ! Fuyons de douleur.

LUCIDOR, la retenant par la main.

Arrtez.

MLINDE.

Expirant il faut bien qu'on demeure ;

Sous les traits de la haine Amour veut que je meure.

LUCIDOR, le lit tout haut.

CARTEL de Dorame Lucidor.

Viens au jour, et quitte le sein

680   D'un rempart qui tombe dessein

De t'ouvrir un passage aux lieux o je t'appelle :

Les Dieux et mon pe ont conclu ton destin ;

Et cette injure est si mortelle,

Que sans finir ta vie elle n'a point de fin.

Il reprend ce dernier vers.

685   Que sans finir ta vie elle n'a point de fin.

Que sans finir ma vie elle n'a point de fin ?

Et c'est ici, Mlinde, une lettre amoureuse ?

MLINDE.

C'est par o je me vois doublement malheureuse.

LUCIDOR.

Les termes en sont beaux, mais un peu trop pressants.

MLINDE.

690   Ils ravissent vos yeux, et drobent mes sens ;

L'erreur de mes dsirs n'a servi qu' la vtre,

Et mon aveuglement vient au jour par un autre :

Elle lui prsente la vritable lettre.

Cette lettre, o mon coeur se met sous votre loi,

Au lieu de ce Cartel, vous en peut faire foi ;

695   Un sort malicieux ma main l'a soustraite.

LUCIDOR.

Me trahir, et m'aimer ? Est-ce ainsi qu'on me traite ?

En prenant la lettre.

Quelque autre en ce billet m'offre un second duel ?

MLINDE.

Oui, mais qui vous oblige m'tre moins cruel :

C'est mon coeur ; qui soumis votre seule gloire,

700   Mme avant le combat vous donne la victoire.

LUCIDOR, ayant lu ces deux papiers et les tenant chacun d'une main.

Que ces billets divers m'attaquent leur tour ?

Que l'un porte ma mort, et l'autre son amour ?

Le miel et le poison se joignent pour me nuire,

La force et la douceur s'aident me dtruire :

705   Perfides instrument d'amour, et de courroux,

Caractres, parlez, que me conseillez-vous ?

Puis-je croire la soeur ; dois-je croire le frre ?

Retenant le cartel, et jetant la lettre que Mlinde relve.

La haine est vritable, et l'amour mensongre ;

L'une a dans ce billet des signes vidents.

MLINDE.

710   L'autre en mes yeux les porte, au coeur et l-dedans ;

Montrant la lettre.

Oyez, voyez, lisez ; et jugez tout ensemble :

Mon coeur en vous parlant dessus ma langue tremble,

Il soupire en ma bouche, il pleure par mes yeux ;

Et mme en ce papier il accuse les Cieux

715   Qui mlrent en vous la rigueur et les charmes ;

Vous n'y lirez que feux, et n'y verrez que larmes.

LUCIDOR.

Celui-ci les condamne et pour vous dmentir,

S'oblige mon trpas.

MLINDE.

L'autre, vous garantir.

LUCIDOR.

De garant ? Je n'en eus jamais que mon courage.

MLINDE.

720   Mon amour a dj dissip cet orage ;

Ma crainte, qui sur moi tournait galement

Ou la porte d'un frre, ou celle d'un amant ;

Pour me les conserver, d'une action hardie

Contre eux leur profit usa de perfidie :

725   Les trahir m'est vertu dans cette extrmit,

J'offense tous les deux par trop de pit ;

Ma faute est excusable, ou par une aventure

Le sang combat l'Amour, et l'Amour la Nature ;

Ainsi lorsque je songe leur salut commun

730   J'endure cent combats pour en empcher un,

En cachant ce billet par qui je suis hae

L'Amour me fit perfide, et l'amour m'a trahie :

Je rponds au Cartel, et fus juste ce point

De contenter Dorame, et ne vous joindre point

735   Feignant que votre gloire en la guerre allume

Ne vous laissait de mains que celle d'une arme,

Qu'un Conseil vous liait, qui ne permettait pas,

Le Prince et le Soldat marcher d'un mme pas,

Qu'au front d'un Bataillon vous le vouliez attendre.

LUCIDOR.

740   On m'aura fait ce tort ? et j'aurai pu l'entendre?

Doncque je suis vaincu sans voir mes Ennemis ?

Rponds de mon honneur, perfide o tu l'as mis ?

MLINDE.

Dans ce coeur, qui le garde avecque votre Image;

qui je rends depuis un vritable hommage.

LUCIDOR.

745   C'est me flatter en songe, et me perdre en effet.

MLINDE.

Dsirer votre bien c'est le mal que j'ai fait.

LUCIDOR.

Croirai-je sa raison, qui presque me surmonte,

Et me vend pour faveur ma ruine et ma honte ?

Non, je vois le venin que cache sa douceur ;

750   Sur le frre, d'un coup vengeons-nous de la soeur :

Tratres, je vous tiendrai vous-mme dans ce pige ;

Ton trpas, faux Ami, terminera le sige.

MLINDE.

Contentez-vous du mien, et devant ces malheurs

panchez tout mon sang, pour pargner mes pleurs ;

755   Qu'il tire de prils les deux objets que j'aime ;

Ah ! Je crains pour tous deux, mais bien plus pour vous-mmes ;

Le Ciel m'obligerait en ce double tourment

De me ravir un frre, et laisser un amant :

Malheureuse, quel point me trouv-je rduite,

LUCIDOR.

760   De les perdre, et toi-mme en faire la poursuite :

Je veux qu'en dclarant ton frre suborneur,

Celle qui me l'ta me rende mon honneur ;

Il faut par un appel que ta voix lui dclare

Le chemin de la mort que ce bras lui prpare,

765   Que pour punir son crime, et purger cette erreur,

Tu serves de ministre ma juste fureur :

C'est l'unique moyen d'apaiser mon courage.

MLINDE.

C'est me promettre un port, et m'offrir le naufrage.

LUCIDOR.

Te pourrais-je donner un chtiment plus doux ?

MLINDE.

770   Que je meure plutt pendante vos genoux.

LUCIDOR.

Perfide, ce refus m'en donne plus d'envie.

MLINDE.

N'exposez pas la vtre, et m'arrachez la vie.

LUCIDOR.

Ce que ferait la haine, ayons-le de l'amour.

MLINDE.

C'est commettre un Soleil, pour teindre le jour.

LUCIDOR.

775   Il faut que dsormais ta crainte qui m'offense

Obisse...

MLINDE.

l'amour, qui m'en fait la dfense.

LUCIDOR, feignant de tirer son pe.

Ah ! C'est trop m'arrter en discours superflus ;

Accorde-moi ce point, ou bien tu ne vis plus.

MLINDE.

Ma mort ne me ferait qu'une perte lgre ;

780   Mais vous obissant, je vous perds, ou mon frre ;

Et sans vous obir je vous offense aussi ;

Amour veut une chose, et la dfend ici ;

Que ferai-je ?

LUCIDOR.

Un Appel, qui nous tire de peine.

MLINDE.

Et quoi ? Pour vous aimer, vous dois-je tre inhumaine ?

785   Chercher votre malheur, pour vous montrer mes voeux ?

Quel office d'amour ?

LUCIDOR.

C'est le seul que je veux.

MLINDE.

Et bien j'obirai. Mais que dis-je insense ?

Devoir injurieux, complaisance force,

Homicide respect, quoi me portez-vous ?

790   Las ! Je les ferai battre, et j'en aurai les coups :

Avant qu'un soit bless, ma douleur est si vraie

Que j'en ressens le mal, et mourrai de sa plaie.

SCNE IV.
Oronte, Dorame.

ORONTE.

Votre amiti m'oblige, et mon coeur impuissant

Se trouve ingrat par force, en la reconnaissant.

795   Dieux ! Qui vit jamais un effet si contraire,

De gagner pour Ami l'ennemi de mon frre ?

Pouvez-vous me connatre, et m'aimer aujourd'hui ?

DORAME.

J'aime en vous les vertus qu'on trouve dire en lui.

ORONTE.

Est-ce le prix du sang qui sortit de vos veines ?

800   Pouvez-vous oublier et mon crime et vos peines ?

DORAME.

Tu m'as, crime heureux, dlivr d'un plus grand ;

Un coup m'tait Olympe, un autre me la rend :

Je porte, cher Oronte, une marque ternelle,

Il montre sa plaie toute frache.

Qui vous assurera d'une amiti fidle ;

805   Mon coeur et mon esprit en sont d'autres tmoins,

Qui pour tre secrets ne le diront pas moins :

L'impression du corps en fit une en mon me,

Qui mprisa de sang et me remplit de flamme.

ORONTE.

Qui vit jamais venir pareille affection

810   D'un si mauvais accueil sa perfection ?

Cet homicide bras...

DORAME.

qui je dois ma vie,

Qui d'un plus grand bonheur jamais ne fut suivie.

ORONTE.

Ce bras est impuni, je n'ai de chtiment

Que d'our ma louange et voir votre tourment ;

815   Cette voix, par mes coups dbile et languissante

Prends force me jurer une amiti naissante,

Et vous ne vivez plus qu'afin de caresser

La mme cruaut qui vous osa blesser ;

Aimer un ennemi dont l'offense est extrme,

820   Partager la faveur qui n'est que pour soi-mme,

Produire qui nous nuit, l'avancer prs du Roi,

Je dis qu'il n'appartient qu' votre seule foi.

DORAME.

Je dis qu'il n'appartient qu' vos vertus insignes

D'obtenir des faveurs et mille fois plus dignes,

825   Et que votre prsence a des charmes si doux

Qu'on ne saurait vous voir et n'tre pas vous ;

Que vos yeux sur les coeurs ont de force et d'adresse !

Et que vous pourriez bien rduire une Matresse !

Tais-toi, n'offense pas dj notre amiti ;

830   Tu serais importun d'implorer sa piti :

Puis-je lui rien cacher, et mourir sans le dire ?

Hlas ! Vous pouvez seul adoucir mon martyre ;

Celle pour qui je meurs, malgr tous ses ddains

Accepterait mon coeur prsent de vos mains ;

835   Je sais, qu'en la priant, votre parole aimable

La rendrait plus humaine, et moi plus estimable :

Que rien que votre esprit ne peut me l'acqurir,

Que n'osant l'employer il me faudra prir.

ORONTE.

Vous le mriteriez, en cette dfiance,

840   O vous pchez autant qu'en la vaine crance

Qui vous figure en moi de fausses qualits ;

C'est demander un bien, quand vous le mritez

Aprs votre service est-il rien qui la touche ?

DORAME.

Un mot en ma faveur, tir de votre bouche.

ORONTE.

845   En matire d'amour le coeur parle bien mieux.

DORAME.

Un langage plus fort est remis dans vos yeux

Qui lui feront signer son amour, et ma grce,

Et de qui les rayons fondraient un coeur de glace.

ORONTE.

Je crains, qu'en me donnant une fausse couleur,

850   Vous ne me connaissiez que par votre malheur ;

Une affaire jamais en mes mains ne s'avance ;

Je suis, (et croyez-moi,) bien autre qu'on ne pense :

Puis se tournant de l'autre ct sans que Dorame l'entende.

Hlas ! Il est trop vrai, Destins, vous le savez.

Mais je vois dans les siens mes intrts gravs ;

855   L'obligeant, je me sers, j'te Olympe mon frre.

Puis revenant Dorame.

Le secours est bien vain d'une main trangre ;

Toutefois mes efforts...

DORAME.

Employs demi

Me font heureux amant, et vous parfait ami.

ORONTE.

Et bien, puisqu'il le faut, afin de vous complaire...

DORAME.

860   Montrez-vous mes voeux un Ange tutlaire.

ORONTE.

Je m'en vais de ce pas tenter sa passion.

DORAME.

Et moi dresser un Temple votre affection :

Oronte sort.

Affection trop pure, et de qui l'innocence

Obligerait tout autre la reconnaissance ;

865   Mais mon ambition a des ressorts secrets

Dont la force l'applique mes seuls intrts :

Flatter son amiti, la payer d'une feinte

L'engage ma dfense, et me tire de crainte,

Et cette occasion que j'ai prise aux cheveux   [ 5 V. 873, L'original porte cet occasion.]

870   Peut nuire man rival et servir mes voeux ;

J'oppose un frre l'autre au sort qui nous menace,

Et j'attends dans le port l'orage ou la bonace.   [ 6 Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cess. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]]

SCNE V.

OLYMPE.

Que ton sort dcouvert rend mon esprit content !

Mais, Oronte, es-tu bien frre d'un inconstant ?

875   Ton amiti dment le sang de ce Volage,

Vous n'tes, pour le plus, frres que de visage ;

Le tien fait natre un feu dont l'clat m'blouit,

Doux feu, qui me consume, et qui me rjouit ;

Sa lumire m'aveugle force de me luire,

880   Et pour me plaire trop elle ne peut que nuire ;

Laisse, Oronte, mes sens un reste de vigueur,

Et ce qu'il en faut pour dire (Prends mon coeur :)

Quoi ? Veux-tu me le ravir, avant qu'on te donne ?

Le forcer dans le temps que je te l'abandonne ?

885   M'ter en mes tourments l'usage des clameurs,

Et la force, en mourant, de m'crier (Je meurs ?)

Je meurs, hlas ! Je meurs ; et tes beaux yeux Oronte,

Qui flattent mon audace et condamnent ma honte,

Me contraignent de faire en cette extrmit

890   Une juste action d'une infidlit :

Ma foi, non l'inconstance tablit ton empire

C'est choisir un beau feu, pour en teindre un pire :

Lucidor me rend libre, aprs sa trahison,

Il changea par un crime, et moi c'est par raison ;

895   Ta force et ma vertu me vengent de son vice

Et tournent en plaisir ce qui fur mon supplice ;

Je trouve sur le sien heureux ce changement ;

L se connat sa faute, ici mon jugement ;

Son amour n'tait rien qu'une paille allume,

900   Qui s'teint en brlant, et qui passe en fume

O je puis esprer d'un objet si parfait

Avecque moins de peur plus d'amour en effet :

Aussi beau, mais plus doux ; d'une gale naissance,

Mais plus grand de courage, et rempli d'innocence,

905   Oronte vertueux, encore as-tu ce point

Que ton frre est parjure, et que tu ne l'est point,

Que si ta volont seconde ma dfaite,

S'est-il vu d'union plus douce ou plus parfaite ?

Heureuse en mon malheur, si prise en tes liens

910   force de t'aimer je te mets dans les miens,

Si l'amour...

Oronte parat.

Ah ! Ce nom l'amne sur la place :

Vois-je Oronte ? Ou ce Dieu sous une mme grce,

Que de feux, que de traits, que de charmes puissants !...

SCNE VI.
Oronte, Olympe.

ORONTE, l'interrompant.

Paraissent dans vos yeux, pour mouvoir nos sens ;

915   Qui s'excusent, muets de respect et de crainte

Que le silence parle et vous porte leur plainte

Quand la secrte ardeur qui les fait consommer

Vous montre un feu cach qu'elle n'ose nommer.

OLYMPE, parlant bas.

Qu'il m'aime ? Et qu'il prvienne un soin qui me dvore ?

920   C'est prendre de l'encens du Dieu que l'on adore.

ORONTE.

Consultez-vous dj votre svrit

Sur la peine qui suit une tmrit ?

Il mrite la mort, cet amant, cet Icare ;

Qu'Olympe la lui donne, il l'aime er s'y prpare,

925   S'il la doit l'amour et non pas au ddain ;

Tout autre coup lui semble aimable de sa main.

OLYMPE, croyant qu'Oronte a parl pour soi.

Que je cause la mort d'un qui m'a fait revivre ?

Ou que je mette aux fers celui qui m'en dlivre ?

Non, je n'ai pas Oronte, assez de cruaut,

930   Quand j'aurais ce pouvoir qu'on donne la beaut ;   [ 7 Les vers 934-938 sont difficiles transcrire.]

On prendrait mon ddain pour de l'ingratitude ;

Et mon crime serait en votre inquitude ;

Je vous dois rendre grce, et vous m'en demandez.

ORONTE, se mettant genoux.

Prt vous adorer, si vous me l'accordez.

OLYMPE.

935   Quelle grce ?

ORONTE.

L'amour.

OLYMPE, parlant bas.

  ce mot je soupire ;

Ses voeux sont mes souhaits, on me porte o j'aspire :

Mon Prince, levez-vous, parmi tant d'actions

N'ajoutez pas ma honte vos perfections ;

Puis-je voir mes pieds celui qui me surmonte ?

940   Faut-il que je rougisse et d'amour, et de honte ?

Qu'un autre tat demande et reoive mon coeur.

ORONTE, se relevant de genoux et faisant une grande rvrence.

Je le prends pour le rendre son juste vainqueur.

OLYMPE.

C'est donc vos beaux yeux qui possdent ce titre.

ORONTE.

Un autre le prtend ; je n'en suis que l'arbitre.

OLYMPE.

945   Votre coeur ?

ORONTE.

  C'en est un, qui vaut mieux mille fois.

OLYMPE, baisant Oronte.

Moqueur, un doux baiser me venge de ta voix ;

Je coupe ainsi tes mots, et te ferme la bouche.

ORONTE.

faveur ! Qui pourrait animer une souche.

OLYMPE, ayant trouv ce baiser trop froid.

Que vous prenez pourtant...

ORONTE.

Comme un larcin, commis

950   Contre le plus parfait de mes plus chers amis :

Que Dorame bon droit occuperait ma place !

OLYMPE.

Votre froideur m'offense autant que son audace.

ORONTE.

Excusables pourtant.

OLYMPE.

Si vous les finissez.

ORONTE.

Je vous porte un prsent...

OLYMPE.

Dont vous me punissez ;

955   Prenez plutt le mien.

ORONTE.

  Dorame le mrite.

OLYMPE.

Coeur de Tigre, masqu sous un front hypocrite,

Serpent, dont le venin s'est cach sous des fleurs,

Oronte souriant.

Que ces ingrats souris me coteront de pleurs !

Va, que jamais ce jour te puisse tre funeste.

960   Que dis-je, furieuse ? Oronte, s'il vous reste

Quelque faible rayon d'un sentiment humain,

Secourez une Amante, et lui prtez la main ;

Faut-il que ce refus me rduise en furie ?

ORONTE.

Et que le vtre y mette un pour qui je vous prie ?

OLYMPE.

965   Ne perdez pas pour vous ce qu'il n'aura jamais.

ORONTE.

Je perdrai tout plutt que ce que je promets.

OLYMPE.

Ainsi votre discours ne fut qu'une imposture ?

ORONTE.

J'ai dit ce que je crois, mais ce qu'un autre endure.

OLYMPE.

Et ne croirez-vous pas ce que j'endure aussi ?

ORONTE.

970   Que peut cette crance, et votre vain souci,

Ma premire amiti l'emporte, et me possde.

OLYMPE.

Mais l'Amour, comme un Dieu, veut que l'autre lui cde.

ORONTE.

Je le fais, Dieu qu'il est, obir ma foi ;

Montrant que mon devoir est plus fort que sa loi.

OLYMPE.

975   Quel devoir vous oblige tuer une Dame,

Qui vous offre son coeur, qui vous offre son me ?

ORONTE.

Ma parole.

OLYMPE.

Et la mienne aura moins de pouvoir ?

ORONTE.

Ma foi semble un rocher ; on ne peut l'mouvoir.

OLYMPE.

Allez cruel, ingrat, homicide, barbare,

980   Indigne de mes voeux et d'une amour si rare ;

Assurez votre Ami, qu'au prix de mes langueurs

Je lui ferai sentir ma peine, et vos rigueurs ;

Et que s'il m'aime autant que je vous adore,

Si vous m'tes cruel, je la suis plus encore.

Olympe s'en va.

ORONTE.

985   Ah que ma cruaut drive de plus loin !

Qu'on me recherche faux de ce dont j'ai besoin !

Tu te plains, chre Olympe, et tu veux que je t'aime ;

Si tu me connaissais, tu me plaindrais moi-mme ;

Dsirer l'impossible en ce que tu prtends

990   C'est aimer nos travaux et la perte du temps ;

Ma faiblesse ne peut, quand mon dsir s'augmente,

Ni servir un Ami, ni servir une Amante ;

Et pour rendre en nos maux plus clbre une erreur

Je mets Olympe en flamme, et Dorame en fureur.

995   Auprs de mes tourments que leur peine est lgre !

Eux de m'importuner, et moi d'aimer un frre,

Que l'espace d'un mur empche de savoir

Que je demeure seulement pour le voir :

Le voir ? Dieux ! Comment le pourrais-je entreprendre ?

1000   Mais quelqu'un de la Ville en ces lieux se vient rendre ;

C'est un Hraut sans doute aux signes que je vois ;

La belle occasion ! Il passe ; informe-toi.

SCNE VII.
Oronte, Mlinde en Hraut.

ORONTE.

Arrtez, Cavalier.

MLINDE.

Dessous la foi des armes,

Qui laisse mes pareils l'accs dans les alarmes,

1005   Vers votre Gnral Ambassadeur commis

Je marche de la part des Princes Ennemis :

De grce, marquez-moi son quartier, ou sa tente

ORONTE.

Je vous contenterai, pourvu qu'on me contente ;

Et vous ne pouviez pas tre mieux arriv :

1010   Encore quel dessein ? Ou publique, ou priv ?

Le peut-on pas savoir ? L'amiti qui nous lie

Mrite outre mon rang, que l'on me le publie.

MLINDE.

Publier un secret mrite le trpas.

ORONTE.

Je suis trop son Ami pour ne l'apprendre pas,

1015   Moi, que ses intrts touchent comme lui-mme.

MLINDE.

Ce fait le touche seul, et non pas ceux qu'il aime :

Lucidor, qui m'envoie...

ORONTE.

favorable objet !

Lucidor ? Il t'envoie ? On m'en tait le sujet ?

Ouvre, dcouvre tout, sans peur, sans artifice ;

1020   En Prince je demande, et paierai cet office :

Tu sembles trop courtois pour me cacher ce point.

MLINDE.

Et vous trop gnreux, pour ne le savoir point,

La force porte ici vos lois, et mon excuse ;

Voyez dans ce billet ce que ma crainte accuse.

ORONTE, la lit tout haut.

RPONSE De Lucidor, au Cartel de Dorame.

1025   Un mme Appel a mis deux trahisons au jour ;

Dans l'amour de ta soeur j'ai reconnu ta haine :

Ta mort punit sa vie, et d'un si lche tour

Je me vengerai en un coup par une double peine.

Aprs qu'Oronte a rv quelque temps sur le dessein de se faire passer pour Dorame.

Tu le vois, Ignorant, celui que tu cherchais,

1030   Tu parlais Dorame, et je te le cachais ;

Le voici, c'est lui-mme.

MLINDE, parlant bas.

Dieux ! Quelle imposture !

ORONTE, parlant bas.

Servons-nous, pour le voir, d'une telle aventure.

MLINDE, parlant bas.

Qu'il passe pour mon frre ? Et me le maintenir ?

ORONTE.

Je cherchais Lucidor ; les Dieux le font venir :

1035   Va, dpche, et dis lui que si peu qu'il attende,

Je me rends sur les lieux o son bras me demande.

MLINDE, parlant bas.

Dieux ! En ce jeu du sort je ne reconnais rien

Sinon qu'un tel hasard tourne tout mon bien :

Recevons du destin l'assistance impourvue.   [ 8 Impourvu : Terme vieilli. Non prvu. [L]]

ORONTE, ayant relu le Cartel.

1040   Mais il n'assigne point le lieu de l'entrevue.

MLINDE.

C'est l'aile du bois, entre ces deux ruisseaux

Qui coupent un vallon tout bord d'arbrisseaux,

Que la Ville de Pruse et le chteau d'luye

Pour se le disputer regardent par envie.

ORONTE.

1045   C'est assez, dedans peu j'espre le trouver.

MLINDE, sur le bout du thtre.

Bons Dieux ! Quelle rencontre ? Il me faut esquiver ;

Le danger vit d'tre prise ou connue,

J'augmente mon espoir, et ma peur diminue ;

Puisqu'un destin plus doux met Dorame couvert,

1050   J'y mettrai Lucidor, le dessein m'est ouvert ;

Il l'attend sur le pr ; moi, qui veux les surprendre,

Je retourne la Ville en avertir Glandre.

ORONTE, aprs que Mlinde s'en est alle.

Fais prosprer, Amour, un dessein que j'ai pris,

Qui finis leur querelle et m'en donne le prix ;

1055   Par cette invention, dont l'issue est chre,

J'empche le combat, et je verrai mon frre :

Vritables Destins, j'adore vos secrets ;

Qu'un trange accident termine mes regrets !

SCNE VIII.

LUCIDOR.

Arriv sur les lieux, je plains ma diligence ;

1060   Dois-je encore longtemps suspendre ma vengeance ?

Tratre, vois cette pe, elle n'attend que toi ;

Aurais-tu de courage aussi peu que de foi ?

Viens, Dorame, rpondre ici de ta malice ;

Trop d'honneur par mes mains est joint ton supplice ;

1065   La mort, qui se prpare ta punition,

Donne moins mes voeux qu' ton ambition ;

Ce titre avantageux en ta perte s'imprime

Que j'avance ta gloire en punissant ton crime,

J'abaisse mon honneur en levant le tien,

1070   Et ne porte le mal que par un plus grand bien,

Une mort honorable, un coup digne d'envie

Sera plutt le prix que la fin de ta vie.

Mais mon courage en vain lui parle de venir ;

Ce qui dt le hter l'aura pu retenir,

1075   Sa crainte lui ravit l'honneur qu'on lui prsente,

Et peut-tre il mdite un trait qui l'en exempte ;

Ses ruses m'ont fait voir, aprs un million,

Qu'il combat en renard, et non pas en lion :

Et j'attends du courage encore d'un perfide ?

1080   Toutefois le voici, qui cherche son Alcide.

SCNE IX.
Lucidor, Oronte.

LUCIDOR.

moi, tratre, avanons ; n'attends pas que ma voix

Fasse entendre ma plainte l'cho de ce bois ;

Fais que ma main prvienne un trop juste reproche ;

Ma plainte est superflue, et ton trpas est proche.

Aprs avoir combattu quelque temps contre Oronte, qui ne fait que parer.

1085   Il se feint ; il nglige, ou recherche mes coups.

ORONTE, se sentant press, met bas le casque, l'cu et l'pe.

Pour ce que je les aime, et qu'ils me semblent doux.

Puis courant pour embrasser Lucidor.

Ah ! Mon frre.

LUCIDOR, reconnaissant sa soeur.

Prodige!

ORONTE.

Agrez ce miracle,

Que le Ciel autorise, et la voix de l'Oracle.

LUCIDOR.

Quel Dmon vous amne en ce bois cart?

ORONTE.

1090   Celui qui vous donna ma jeune libert.

LUCIDOR.

Traner si loin ton vice? Indiscrte, insense !

ORONTE.

Jamais rien de pareil n'entra dans ma pense :

Ah ! Mon frre, pardon ; regardez d'un autre oeil

Celle que vos mpris coucheront au cercueil ;

1095   pargnez la vertu...

LUCIDOR.

  Suspecte, et mensongre,

D'une impudique soeur qui court aprs son frre.

ORONTE.

Pour lui faire connatre un dsir innocent,

Et les plus chastes traits que son me ressent :

Que cette loi de Perse en moi soit abolie

1100   Qui permet que la soeur son frre se lie,

Qu'elle efface le crime et non pas mon tourment ;

Je recherche l'amour, non le contentement :

Vous hassez mon coeur, cause qu'il vous aime ;

Le vtre, doux ailleurs, n'est cruel qu' moi-mme :

1105   Soutiens tes droits, Nature, enfin parle aujourd'hui,

Qu'est-ce que m'est un frre, ou bien que suis-je lui ?

Je rgle mes dsirs le voir, lui plaire,

L'honneur de le servir me tient lieu de salaire,

Et ce par o chacun le croirait obliger

1110   C'est ce qu'il me dfend afin de m'affliger,

Je ne demande pas pour faveur qu'il me donne

Que ce qu'il ne saurait refuser personne,

Le suivre, lui parler, le voir, et le servir

C'est un bien pour tout autre, et qu'il me veut ravir ;

1115   Et quoi ? Vous me fuyez ainsi qu'une Ennemie ?

LUCIDOR.

Comme un objet d'horreur, un monstre d'infamie.

ORONTE.

N'offensez pas si fort une chaste vertu,

Qui vous apporte un coeur...

LUCIDOR.

De vices combattu.

ORONTE.

Aussi pur, aussi net que la premire flamme;

1120   Ce qu'elle est dans le Ciel, Amour l'est en mon me ;

LUCIDOR.

Ta flamme est mes yeux ce qu'elle est aux Enfers,

Pire que mille morts, que la peste, et les fers ;

Va, tire-toi d'ici, malheureuse, effronte.

ORONTE.

Tigre, puisqu' ce point ta fureur est monte,

1125   Je veux avoir ton coeur ou de force, ou d'amour.

LUCIDOR.

Et moi, finir ta honte ety la mienne ce jour.

SCNE X.
Mlinde, Glandre, Lucidor.

MLINDE, dessus les murailles avec Glandre, tandis que Lucidor et Oronte se battent.

Par l vous comprenez...

GLANDRE.

Un accident trange.

MLINDE.

O leur haine les porte, o on amour me range :

Par ce moyen mon frre est mis hors du malheur,

1130   Tirons-en Lucidor sous quelque autre couleur.

GLANDRE.

Rien ne s'offre prsent qu'une prompte sortie,

Qui les mette en alarme, et rompe la partie.

MLINDE.

Allons, Dieux ! Je les voix qui sont venus aux coups.

GLANDRE.

Dj le camp remue, on marche ; htons-nous.

Ils vont pour faire une sortie.

ORONTE, parlant Lucidor, aprs l'avoir bless.

1135   Regarde que ta haine en ton sang dtrempe

Montre mon innocence au bout de mon pe.

LUCIDOR.

Ce fer t'ouvre mon sein, et te ferme le coeur.

ORONTE.

Amour t'ouvre le mien, tout bless, sois vainqueur ;

Tu peux encore...

LUCIDOR.

Avoir la victoire, et ta vie.

ORONTE.

1140   Oui ; j'offre l'une et l'autre ta haine assouvie.

LUCIDOR.

Ce qu'on ne peut m'ter ; on m'offense en l'offrant.

ORONTE.

Ton sang vient de la haine ; et l'amour te le rend.

Mais, quel bruit ?

LUCIDOR.

Dpchons, avant qu'on nous spare.

SCNE XI.
Mlinde, Glandre, Oronte, Dorame, Lucidor.

Tandis qu'ils se battent, et que les trompettes sonnent ; Glandre et Mlinde d'un ct arrivent avec leurs troupes, et Dorame d'un autre avec les siennes aussi.

MLINDE, parlant Lucidor.

Voici d'autres lauriers, que ce jour vous prpare.

GLANDRE.

1145   Avanons, Lucidor, et voyez l'Ennemi.

ORONTE, furieuse, et ne voulant point quitter son frre.

Me faut-il emporter la victoire demi ?

DORAME, ses Soldats.

Donnons, il en est temps ; et secourons Oronte.

LUCIDOR.

Ah ! La foule m'emporte, et le nombre me dompte.

ORONTE, les ayant mis en droute.

Il fuit ; voil le sort que tranent les ingrats ;

1150   Qui ne connat mon coeur, il connatra mon bras.

Mais vous, dont la valeur mriterait de rendre...

DORAME.

Le fruit qu'elle vous te, en pensant vous dfendre ;

Vos lauriers bon droit semblent s'en offenser :

Averti du pril qui m'a fait avancer

1155   Je confesse qu'en vain cette Troupe anime

A second vos bras qui valent une Arme ;

Votre courage a fait honteux notre secours :

Mais l'oreille du Roi mrite ce discours ;

Allons le rjouir d'une heureuse victoire.

ORONTE.

1160   O le Vainqueur vous doit son salut et sa gloire.

ACTE III

SCNE I.

DORAME.

Qu'on lve son nom jusques dedans les Cieux ?

Lui rendre des honneurs que l'on ne doit qu'aux Dieux ?

N'avoir devant les yeux, en la bouche, en pense

Qu'Oronte, dont la gloire la mienne abaisse,

1165   Qui tient en la Faveur un lieu si souverain

Qu'il me fait craindre enfin l'ouvrage de ma main ?

Le Roi vivre en son coeur, rgner en sa parole ?

Olympe le chrir, en faire son Idole ?

Les Soldats respirer la mme affection ?

1170   C'est, Dorame, le fruit de ton ambition :

La feinte et l'artifice lvent l'innocence,

Et tes prtentions ont bti sa puissance,

Il tire des esprits du Peuple et de la Cour

Sur ton amiti fausse une parfaite amour ;

1175   Et j'attends son progrs, je le vois, je l'endure ?

Destins, ce que j'ai fait j'empcherai qu'il dure.

On admire des Cieux le pouvoir nonpareil ;

Pour ce qu'ils ont un foudre, et qu'ils ont un Soleil,

Qui peuvent ici-bas tout perdre, et tout produire,

1180   L'un maintenir le monde, et l'autre le dtruire :

Montrons notre pouvoir lui ravir le sien,

Que sa faveur tait une part de mon bien ;

Et chassant un voleur de mon propre hritage,

Que ce trsor n'est pas de ceux que l'on partage.

1185   Son emploi vers Olympe tant sans aucun fruit,

Sa beaut me fait peine, et sa valeur me nuit ;

Et je crains qu' souffrir sa prsence importune

L'une m'te l'amour, et l'autre la fortune.

Dieux ! Je perdrai la vie, et tout l'tat devant

1190   Faux espoirs, vains projets, n'tiez-vous que du vent ?

Que l'Astre des Grandeurs a sa course incertaine !   [ 9 V. 1197, on lit "" au lieu de "a" dans l'dition original.]

Que mon esprit ne serve aujourd'hui qu' ma peine ?

Oui, je forge mes fers, j'invente mes travaux,

Et pour en perdre un seul je me fais deux rivaux,

1195   Simple je chasse un frre, et mets l'autre en sa place,

Et le malheur de l'un sert l'autre de grce ;

Enfin je suis par tout coupable, et malheureux.

Mais qu'ajoute Lycanthe mon sort rigoureux ?

SCNE II.
Dorame, Lycanthe.

DORAME.

Qu'apportes-tu ? Ma mort ?

LYCANTHE.

Une lettre, qui donne

1200   ma fidlit la palme, et la Couronne ;

Mais qui porte en effet par un contraire effort

La vie l'tranger, vous-mme la mort.

DORAME.

La mort ?

LYCANTHE, lui prsentant une lettre que la Princesse envoyait Oronte.

Oui : mais voyez en ce dessein perfide

Avant que de mourir, la main de l'Homicide.

DORAME, lit ainsi le dos de la lettre.

1205   Olympe son Oronte. Ah ! Cruelle, ce trait

Met son contentement et ma peine en portrait :

Faible bien, vain plaisir qui dpend d'une plume !

Et plus vain dsespoir que le papier allume !

C'est trop cher acheter de l'ancre par des pleurs ;

1210   Prparez-vous, mes sens, vaincre mes douleurs :

Mais Celle qui m'attaque en me blessant se cache ;

En montrant la lettre cachete.

Son coeur est l-dedans ; il faut que je l'arrache :

Sors, cruel Ennemi, pour me combattre mieux,

Sors, viens paratre au jour, ou laisse entrer mes yeux ;

1215   Tratre, quoi m'assaillir travers cet obstacle ?

LYCANTHE.

Puisque vous dsirez d'entendre un triste Oracle,

Apaisez vos fureurs, et voyez plus discret

Il ouvre la lettre et lui montre un cachet d'Olympe pour la refermer.

Vos maux en cette lettre, et leur plaisir secret ;

Ce cachet drob sans danger la referme.

DORAME, prenant la lettre.

1220   Ta foi ni mon malheur, Ami, n'ont point de terme ;

Ta charit me tue, et par un mme sort

Tu me donnes la vie, et prsentes la mort ;

Tu m'offres le poison d'une main innocente ;

Je lui suis oblig, quelque mal que je sente.

LYCANTHE.

1225   Pt-elle dtourner l'effet et la rigueur...

DORAME.

D'un trait, qui par les yeux m'entrera dans le coeur :

Aprs avoir lu bas quelques lignes, et fait des signes de trs grands indignation ; il reprend trs haut en soupirant.

Ah ! Donnons ce coeur tout enfl, tout farouche

Du vent par mes soupirs, et de l'air par ma bouche.

LETTRE D'OLYMPE A ORONTE, que Dorame lit haut.

J'ai triomph de vous mme par votre bras, Oronte ; et l'Amour qui en ma faveur s'est montr plus fort que l'amiti et le sang, vous remercie par ma bouche de cette victoire, que vous m'avez donne sur vous en l'emportant sur Dorame contre Lucidor. De vrai, pour me venger n'avoir pas feint de chtier l'Inconstance en la personne d'un frre ; ni d'en ter l'honneur un Ami, de qui vous avez quitt les intrts pour les miens ; s'opposer aux fureurs de l'un, et prvenir celle de l'autre ; emprunter le nom de Dorame, pour soutenir la gloire du mien plus avantageusement ; prendre le personnage de ce Tmraire, pour punir un Parjure, et me venger des deux ensemble par un seul effort ; n'est-ce pas vous dclarer tout moi ? M'assurer de votre dfaite envers Olympe, par votre victoire contre eux ? Et me faire offrir par votre courage ce Coeur glorieux, que la bouche et eu honte de me prsenter sans autre effet que la parole ? Soyez toujours muet, et ne parlez plus, Oronte, que de cette sorte ; tez la bouche l'Amour et lui redonnez les yeux, pour voir seulement vos miracles ; ne dites point que vous m'aimez, sinon par ce qui vous rend digne de l'affection que je vous porte : j'apprendrai l'art d'entendre cette honnte voix de votre amour au milieu du silence. De mme toutes mes penses vous parleront de la rcompense que vous mritez, et que je prpare votre vertu ? Qui comme elle est l'objet ensemble et le prix de ma foi, recevant de moi quelque grce m'obligera du bien mme que vous veut OLYMPE.

Lycanthe, il faut mourir ; l'Arrt est dress,

1230   Cette lettre le porte, et je l'ai prononc ;

Un Ami l'a voulu ; ma Matresse l'ordonne ;

Vous l'entendez, Dieux ; et le Ciel m'abandonne ;

Vous voyez le Mchant, vous l'outes jurer :

Mais, si vous le souffrez, me faut-il l'endurer ?

1235   Que ma perte et ma mort soient le prix d'un Parjure ?

Qu'au lieu de la venger, j'augmente mon injure ?

Non, non ; s'il faut armer la rage et le courroux,

Employons-les sur lui plutt que contre nous ;

S'obstiner sa perte est un coup de faiblesse,

1240   C'est mourir de nos mains, de crainte qu'on nous blesse ;

Et dans un mal aussi qu'on ne peut viter

Chercher de la piti c'est n'en point mriter :

La crainte, la fureur, le dsespoir, la rage,

Comme mon jugement, cdent mon courage ;

1245   Mon esprit est plus grand encore que mes maux,

Au-dessous de ma force il a mis mes travaux ;

Et sans me plaindre au Ciel qui n'coute personne ;

Je porte mon ct le foudre qu'on lui donne,

Je tire mon destin de ma seule vertu,

1250   J'arrache aux Dieux sur moi le pouvoir qu'ils ont eu :

Que leur foudre en murmure ; il fait peur aux timides ;

Le mien fait moins de bruit, et punit les perfides :

Qu'il meure cet Ingrat, qui fit contre un Ami

Un crime que sa mort n'efface qu' demi.

1255   Mais, comme il m'offensa d'une malice extrme,

Je veux lui prparer un supplice de mme,

Qu'il se trouve perdu plutt que menac,

Qu'un crime venge un coeur par un crime offens ;

Une action si noire en veut une pareille :

1260   Avecque ma fureur la raison le conseille ;

Et si Lycanthe encore entre dans mon parti,

Je me vois par un coup d'un Ddale sorti.

LYCANTHE.

J'achterai toujours votre bien par ma perte.

DORAME.

Viens savoir les moyens d'une vengeance offerte.

SCNE III.
Oronte, Olympe.

ORONTE.

1265   Toujours dans vos ddains ?

OLYMPE.

  Toujours dans vos froideurs ?

ORONTE.

Mpriser son amour ?

OLYMPE.

Vous, mes saintes ardeurs ?

ORONTE.

Que la mort d'un ami...

OLYMPE.

Mais la mienne vous touche.

ORONTE.

Sa perte m'est au coeur.

OLYMPE.

La mienne en votre bouche.

ORONTE.

Je cherche son salut.

OLYMPE.

Par o vous me perdez.

ORONTE.

1270   Ayez piti...

OLYMPE.

  De moi, vous qui m'en demandez.

ORONTE.

Qu'attendez-vous d'un coeur...

OLYMPE.

Qu'il me soit moins rebelle.

ORONTE.

Qui ne peut-tre amant sans qu'il soit infidle ?

J'ai promis Dorame ; et vous perdez vos coups.

OLYMPE.

Moi-de mme, vos yeux, de n'aimer rien que vous.

ORONTE.

1275   Quoi ? Meurtrir un ami ?

OLYMPE.

  Quoi ? Meurtrir une amante ?

ORONTE.

Le mettre au dsespoir ?

OLYMPE.

Qui dj me tourmente :

Que vous tes d'un temps pitoyable, et cruel !

Ah ! Rendez l'amour un devoir mutuel ;

Si Dorame vous lie, olympe vous oblige ;

1280   On a regret aprs, d'un bien que l'on nglige ;

Dites, en mon amour quel soin ai-je pargn ?

Quoi, ma lettre sur vous n'a-t-elle rien gagn ?

ORONTE.

Quelle lettre ?

OLYMPE, parlant bas.

Sans doute il ne l'a pas reue ;

Les effets en seraient d'une meilleure issue.

1285   Mais que je flatte en vain mon mal et mon esprit !

O la voix ne peut rien qu'aurait fait cet crit ?

Poursuivons toutefois, bien que sans esprance.

Puis s'adressant Oronte.

Quoi ? Mpriser une offre, et cette prfrence ?

Le bien qu'on vous prsente vos sens irrits ;

1290   Dorame le poursuit, et vous le mritez :

Son dsir le recherche, et le mien vous le porte ;

Mon amour toucherait...

ORONTE.

Une amiti moins forte ;

Je vous promettrai tout, hors ce point seulement

D'tre ni faux ami, ni vritable amant :

1295   Que si ma flamme est juste, et la vtre innocente ;

Ne pouvant les unir, qu'un Ami s'en ressente ;

Son service et votre aise accompliront mes voeux,

Et vous m'acquitterez du bien que je lui veux ;

Mon coeur entre vous deux l'gal se partage,

1300   En causant vos plaisirs j'en aurai davantage.

OLYMPE.

Votre piti pour lui m'est une cruaut ;

M'offrir un faux plaisir, le vritable t ?   [ 10 V. 1308, on lit te au lieu de t dans l'original.]

C'est croire m'obliger par une double injure,

Vouloir gurir un mal par une autre blessure ;

1305   Hors de vous, je n'ai plus de bien ni de plaisir.

ORONTE, bas, et au bout du thtre.

Ah ! Que pour en trouver elle sait mal choisir !

Au dfaut de l'amour que sa plainte rclame

La douleur me saisit, et la piti m'enflamme ;

Quelque lien que donne et reoive un serment,

1310   Qui pourrait tre Ami, s'il pouvait tre amant ?

L'impuissance me sauve, et non pas mon courage ;

La Nature tient ferme, et le coeur fait naufrage :

quoi se rduiront des mouvements si forts ?

OLYMPE, parlant bas.

Il consulte au-dedans, et soupire au dehors ;

1315   Courage, espre, Olympe, et vois s'il est possible

D'allumer de la glace en un coeur insensible.

SCNE IV.

DORAME, se cachant derrire la Tapisserie, pour les voir et les pier.

Si je ne les entends, je les verrai du moins,

Et de leurs actions mes yeux seront tmoins :

O vas-tu, pauvre amant ? N'es-tu pas bien plaindre

1320   De chercher curieux ce qui t'est plus craindre ?

Montre-toi, va troubler un dessein vicieux ;

Mais non, ne le fais pas, afin de faire mieux.

OLYMPE, parlant bas.

Amour, en l'inspirant fais-nous voir un miracle.

Puis revenant Oronte.

Que me promet enfin votre fatal Oracle ?

ORONTE.

1325   Ma perte avant ma faute, et par un prompt trpas

De punir dessus moi ces dangereux appas

Qui vous blessent, Olympe, et que je dsavoue :

Je punirai mes yeux, et mon front, et ma joue,

Et le fer employ contre ces faux attraits,

1330   Pour conserver vos jours, je mourrai de mes traits.

OLYMPE.

Remde plus cruel encore que ma peine !

Injurieux secours ! faveur inhumaine !

Qui me livre pour un cent supplices nouveaux,

Et qui pour les finir augmenterait mes maux ;

1335   C'est m'offenser plus fort, pour montrer que l'on m'aime,

Et me ravir moi pour me perdre en vous-mme :

Ah ! Plutt qu'aspirer la fin de vos jours,

Conservez vos ddains, et m'offensez toujours.

ORONTE.

Deux objets, deux vertus diviseront ma trame,

1340   Ma piti pour Olympe, et ma foi pour Dorame ;

La voix de l'amiti, celle de la pudeur

M'obligent d'touffer ma vie, et votre ardeur :

Belle Olympe, genoux Oronte vous conjure

D'oublier en sa mort une innocente injure ;

1345   Pardonnez-moi ce coup, qui serait inhumain

Si je ne l'attendais de votre belle main.

DORAME, voyant les actions d'Oronte, qui baise la main Olympe, et parlant bas.

Que me prends-tu, Voleur ? Est-ce l cet office ?

ORONTE, continuant Olympe.

Qu'elle hait, au lieu du coeur, le sang en sacrifice.

DORAME, parlant bas.

Vos baisers, vos soupirs, et tant de privauts

1350   Qui vous sont des faveurs, me sont des cruauts ;

Lche, et perfide Ami ! Sourde, ingrate Matresse !

Ah ! L'amour me transporte, et la douleur me presse.

OLYMPE.

Ces violents dsirs augmentent mon souci ;

Vivez pour votre gloire, et pour ma peine aussi ;

1355   Morte dans mes tourments, je vis dans votre vie,

Ma douleur vient par elle, et par elle est ravie.

ORONTE.

Voulez-vous que je vive ? Olympe, j'y consens :

Mais Dorame revient, et se plaint mes sens,

Je l'entends qui soupire et languit cette heure,

1360   Ou donner-lui la vie, ou souffrez que je meure.

DORAME, parlant bas.

H ! Qu'espr-je plus : ils sont tombs d'accord ;

Sans doute qu'entre eux deux ils traitent de ma mort.

OLYMPE, parlant bas.

Son amiti persiste, et mon amour s'augmente.

Puis revenant Oronte.

Pour le bien d'un ami, chrissez une amante ;

1365   La piti qu'il demande et qu'espre sa foi,

Vous me l'enseignerez l'exerant envers moi.

ORONTE.

L'exerant envers vous, pour lui quel avantage ?

OLYMPE.

D'tre avec vous vous aim, par un juste partage.

ORONTE.

L'amour n'est plus amour, qu'on divise en deux lieux.

OLYMPE.

1370   Vous vivrez dans mon coeur, il vivra dans mes yeux.

ORONTE.

Qu'il ait tout ; par la mienne apprenez sa constance.

OLYMPE.

Apprenez par la vtre aussi ma rsistance ;

Et sans plus vous tenir de propos superflus,

Quand vous l'aimerez moins, je l'aimerai bien plus.

ORONTE, seule, aprs qu'Olympe s'en est alle.

1375   Quand je l'aimerais moins, les Dieux par un obstacle

De remde tes voeux n'ont fait que le miracle

Quel fruit espres-tu d'un dsir impuissant,

Que le corps ne suit pas, quand l'esprit y consent.

Accuse, au lieu du coeur, le sexe et la nature,

1380   Qui sont nos souhaits une commune injure.

Dorame, qu'ai-je dit ? N'est-ce pas t'offenser ?

Je suis, sinon d'effet, coupable du penser,

Que l'on conserve peine en ce fait l'innocence,

O pour ne point faillir c'est peu que l'impuissance !

1385   N'ayant plus vers ton frre aucun engagement,

Donne trois par ta fuite un prompt soulagement,

Pour le bien d'un Ami quitte et frre, et Matresse.

DORAME, s'avanant pour tuer Oronte.

Qu'en la place d'Olympe un poignard caresse.

Puis se retirant.

Ta vengeance plus sre appelle un autre temps :

1390   Approche-toi de lui sans paratre, et l'entends.

ORONTE.

Allons prendre conseil en cette inquitude,

Et rsoudre mes sens parmi la solitude ;

La prochaine fort offre une ombre mes pas.

DORAME, voyant partir Oronte.

Courage ; c'est assez ; il n'en reviendra pas.

SCNE V.

GLANDRE.

1395   Qu'en croirons-nous, Dorame ? As-tu jur ma perte ?

Joins-tu la trahison ma peine soufferte ?

Je soutiens deux assauts dans un mme sjour

Tu m'attaques de force, et ta soeur par amour

Mlinde, je me rends ; quelque raison contraire

1400   Qu'apporte mon repos, rien ne m'en peut distraire,

Mon courage est plus fort et mes feux plus ardents

J'ai le sige au-dehors, et l'amour au-dedans

Que des canons s'apaise ou gronde le tonnerre

Je n'ai plus qu'en tes yeux ni de paix, ni de guerre ;

1405   Fussions-nous tous perdus, et mes desseins trahis,

Je plains ma passion plutt que mon Pays ;

Que Dorame dpouille un misrable Prince ;

Tu possdes le coeur, il n'a que la Province ;

Il le veut asservir par une trahison,

1410   Et l'amour et ma foi l'ont mis dans ta prison ;

Sa perte en t'agrant rcompense la ntre,

On m'te une Couronne, et j'en obtiens une autre ;

Si je puis esprer un Myrte glorieux,

Je prfre ma perte la gloire des Dieux,

1415   Tu m'obliges, Dorame, en me faisant outrage,

Et j'adore un Soleil au milieu de l'orage.

Lucidor vient avec Mlinde toute en larmes, aprs lui avoir dclar toutes les trahisons de son frre.

La voici, toute en pleurs : Nature, on te dtruit,

Peut-on voir le Soleil dans l'onde avant la nuit.

SCNE VI.
Lucidor, Mlinde, Glandre.

LUCIDOR, parlant Mlinde.

En vain vous m'opposez et vos feux, et vos larmes ;

1420   Rien ne me peut toucher, la piti ni les charmes

Aimez-moi, frre et soeur, ou m'offensez toujours ;

Je mprise sa haine autant que vos amours,

Vous indigne du coeur, il l'est de mon courage

Vous troubltes la mer, o vous ferez naufrage.

Puis s'avanant Glandre.

1425   Ah ! Prince, on nous trahit un perfide attentat

Se dresse mes amours, et contre votre tat.

Un Ami m'a sduit, un Parent vous opprime ;

Et j'amne vos pieds la complice du crime :

Sus donc ordonnez-lui le juste chtiment...

MLINDE, genoux devant Glandre.

1430   Que mrite et que cherche un vif ressentiment

De l'injure qu' tort on vous avait dresse,

Et qui m'a par mes mains le premire blesse :

Oui, Glandre, mon frre en son ambition

N'aspirait qu' ravir par une faction

1435   Olympe Lucidor, vous le Diadme,

Perdre d'un mme temps un rival, et vous-mme.

LUCIDOR.

Ah ! Perfide !

GLANDRE.

Ah ! Cruelle.

Puis se retournant, et parlant bas.

Dieux ! Puis-je ce jour

Montrer tant de colre, et cacher tant d'amour ?

MLINDE.

Jusqu'ici vous plaignez une lgre atteinte ;

1440   Mille sont dans l'offense, et vous seul dans la plainte :

Le reste m'pouvante, et vous ferait horreur,

Sur les divers effets causs par une erreur ;

La colre du Roi qui me croit enleve,

La constance d'Olympe ce coup prouve,

1445   Sa fureur, son combat, sa perte, son secours.

LUCIDOR.

C'est tout ce qui me tue, et passe le discours ;

Les effets disent trop leur trahison commune

Glandre, mon amour soutient votre fortune ;

Pour venger l'une et l'autre, et perdre un Ravisseur,

1450   Je vais songer au frre et vous laisse la soeur.

La Perse manquera d'hommes et de puissance

Ou je punis bien cette injuste licence :

Je remets la Perfide en garde vos prisons.

Il s'en va.

MLINDE.

Encore est-ce trop peu pour tant de trahisons.

GLANDRE, parlant bas.

1455   Las ! Je suis dans la sienne, et j'en aurais pour elle ?

Mon me cet objet tient mes sens en querelle,

Je soutiens dans mon coeur un combat diffrent :

Mais l'amour est plus forte, et la haine se rend ;

Sa beaut qui tenait ma fureur en balance

1460   L'emporte et contre moi tourne ma violence :

Dissimulons pourtant, et donnant quelque poids

ma colre feinte et qui n'est qu'en ma voix.

Puis s'adressant Mlinde, comme en colre.

Perfide, quel dessein ?...

MLINDE.

Qu'on m'apporte des chanes ;

Qui retarde ma honte, il prolonge mes peines :

1465   Est-ce en vain que ces bras appelleront les fers ?

GLANDRE, parlant bas.

Qu'en leur place les miens vous seraient mieux offerts !

Puis parlant haut.

Tu les auras, Mchante.

Se retirant, et parlant bas.

parole force !

Que la bouche profre, et non pas la pense.

MLINDE.

Allons donc.

GLANDRE, parlant haut.

En un lieu moins horrible que toi.

Puis parlant bas et s'adressant soi-mme en se frappant l'estomac.

1470   Que toi, dont la rigueur est un monstre ta foi.

SCNE VII.
Lycanthe, 3 Soldats arms.

LYCANTHE.

Vous trouverez, Amis, par une heure opportune

En ce petit travail une grande fortune ;

La faveur de Dorame, et sa ferme amiti

Passe la rcompense et l'accrot de moiti :

1475   La valeur, qui se voit peinte en votre visage ;

Me donne d'un bon coup un assur prsage :

Oronte votre abord n'est qu'une paille au vent,

Et mme avant sa mort n'est dj plus vivant ;

Votre seule prsence tonne la constance :

1480   Que ferait-il ? Surpris, tout nu, sans rsistance ?

Vos armes, que l'Enfer n'oserait provoquer,

Servent pour vous couvrir plus que pour l'attaquer :

Je veux, sans employer la force ni l'outrage,

Le prendre seul seul en homme de courage :

1485   Soutenu par vous trois je le rends abattu,

Et nous ferons un crime en forme de vertu.

SOLDAT 1.

Drober nos bras cette lgre peine ?

LYCANTHE.

Je le puis ; ou sinon, mon sort vous le ramne.

SOLDAT 2.

Laissez-nous le pril, et jouissez du fruit.

SOLDAT 3.

1490   Nous irons...

LYCANTHE.

  Je l'avise ; arrtez-vous sans bruit.

SCNE VIII.
Oronte, Lycanthe, 3 Soldats arms, Page.

ORONTE, dans le bois avec son petit Page.

Oui, je fuirai, Dorame, enfin l'affaire presse ;

Je quitte Lucidor, et te rends ta matresse ;

J'ai connu par ses feux et dedans son erreur

Celle des miens aussi qui me tourne en horreur :

1495   Quelque bien que l'Oracle en ces lieux me promette,

J'en causerai bien plus par ma fuite secrte ;

Et puisqu'Olympe a pris un poison dans mes yeux,

En vous fuyant tous deux je vous servirai mieux ;

Tiendrai-je votre flamme galement trompe ?

1500   Mais quelqu'un me surprend ; Page, ici mon pe.

LYCANTHE, lui prsentant la lettre d'Olympe, mise la pointe de son pe.

Prends au bout de la mienne une lettre, et ta mort :

Lis hardiment ; aprs, j'achverai ton sort.

ORONTE, prenant la lettre.

Moi, le tien ; jusques-l cet effet le prolonge.

Aprs avoir lu la lettre.

Qu'est-ce ? Dieux ! Tout ceci ne me semble qu'un songe ;

1505   Peut-on voir action d'un plus contraire accord. ?

On ne m'crit qu'amour, on ne tend qu' ma mort,

Olympe ici m'adore, et l'autre m'assassine ;

Je suis dans un sommeil, ou je me l'imagine.

LYCANTHE.

Pour le continuer, ce bras qui te poursuit

1510   Te va faire dormir en l'ternelle nuit.

ORONTE.

Pour tre sans repos c'est l que je t'envoie.

LYCANTHE, en mourant.

Ah ! Ma vie en mon sang...

ORONTE.

Mais ton crime se noie.

SOLDAT 1, ses compagnons.

Il est mort ; accourons, et vengeons son trpas.

ORONTE, leur montrant Lycanthe mort.

Voyez votre destin, tratres dessus vos pas :

1515   Le nombre m'pouvante aussi peu que les armes.

LE PAGE, aprs avoir pleur le dsastre d'Oronte ; s'encourageant et prenant l'pe de Lycanthe.

Faisons venir ce fer au secours de mes larmes.

ORONTE, voyant combattre son Page.

Le Ciel, qui vous a fait l'objet de son courroux,

Arme encore Assassins, l'enfance contre vous :

Des deux Soldats contre elle en tuant l'un.

Va tenir compagnie cette me infidle ;

1520   Sur le bord de l'Enfer ton compagnon t'appelle.

LE PAGE, voyant son ennemi chancelant d'un coup, et mourant lui-mme.

Tombe, tratre, et m'attends descendre l-bas,

Pour y continuer encore nos combats :

Que je regrette peu cette poitrine ouverte !

Trop heureux que sa mort ait prvenu ma perte :

1525   Adieu, mon Matre, adieu, belle et douce clart.

ORONTE.

Il tombe : qu'ai-je vu ; mon Page est emport ;

Doncque la mort de l'un cote l'autre la vie ?

Rends, tratre, dans ton sang ma vengeance assouvie :

Pour te perdre...

SOLDAT, tombant.

Ah ! Je meurs.

ORONTE.

Et punir ce malheur,

1530   Mon courage a laiss l'office ma douleur ;

Les Dieux ton trpas, aprs un tel outrage,

Ont bien moins employ ma valeur que ma rage.

Mais quoi ces propos ? Regarde qu'en son cours

Ce sang vient jusqu' toi demander ton secours :

Puis courant son Page.

1535   Mon fils ; il meurt ; Ciel ! Enseigne la Mmoire

Qu'ils se donnent d'un temps et s'tent la victoire.  [ 11 V. 1542, L'original porte il au lieu de ils.]

Enfin se sentant affaiblir de ses blessures.

Ma faiblesse ravit la mienne en son progrs :

Ne mourant pas des coups, je mourrais de regrets ;

Ah ! Je n'ai plus esprit ni sang qui me soutienne :

1540   Attends, belle me, attends, ou viens prendre la mienne :

Quelle offense ? Toi mort ! Las ! Si je ne suivais

Qui me suivit partout pendant que je vivais ?

Ne pouvant te donner une autre spulture,

Ce corps au moins du tien sera la couverture.

Oronte se laisse tomber sur le corps du Page, tenant en main la lettre sanglante.

ACTE IV

SCNE I.

DORAME.

1545   Il vit, tout le malheur est tomb dessus nous,

Je meurs d'un attentat dont il n'a que les coups ;

Ma honte et son honneur ont ma haine suivie,

Sa mort me faisait vivre, et je meurs en sa vie ;

Son bras par un effort l'a tir du danger,

1550   Et le mien par un autre enfin me doit venger :

Lche bras, qui devais sa perte mon courage,

Accorde-moi la mienne, et seconde ma rage ;

Elle n'oserait plus se fier qu' ma main,

Hors de moi rien ne m'aide et tout secours est vain ;

1555   Oronte trouverait du bonheur en un gouffre,

Il fait la trahison de mme qu'il la souffre ;

Je crois qu'elle s'entend toujours avecque lui,

Qu'ils conspirent ensemble, et qu'elle est mon appui :

Poursuivez, er rendez la tempte plus forte,

1560   Destins, pour chapper ce bras m'ouvre la porte ;

Que tout me soit, Olympe, ou contraire ou suspect ;

S'il faut perdre l'amour, je perdrai le respect,

Et si de mes desseins la trame est reconnue,

S'il faut (conne Ixion) n'embrasser qu'une nue,

1565   J'en tirerai du moins un foudre si mortel

Que mes feux dtruiront la victime, et l'Autel ;

J'attaquerai l'tat, le Roi mme en personne,

Sur sa tte on verra trembler cette Couronne,

Celle qui brille au Ciel d'un clat non-pareil

1570   Je la ferai plir sur le front du Soleil ;

Que la Thrace dans peu par un effort extrme

Sache que je pris, prissant elle-mme ;

Comme elle fut l'objet de mon ambition...

Mais le Roi me surprend, quelle intention ?

1575   Seul, confus, interdit, il carte sa suite.

SCNE II.
Le Roi de Thrace, Dorame.

LE ROI DE THRACE, commandant ses gens de se retirer.

Qu'autre personne ici ne nous soit introduite.

DORAME, considrant le Roi, et parlant bas.

Je lis dedans ses yeux quelque dessein cach,

Je tremble, et sens au coeur un poison attach ;

Ma vue est gare, et ma voix est pesante ;

1580   Sous mille objets, d'horreur mon crime se prsente :

Puis relevant sa voix.

Qu'on m'accorde plutt la grce de mourir.

LE ROI.

Consolez-vous, Dorame, on le peut secourir ;

Je tiens plus que son sort votre amiti cruelle,

Sa blessure gurit, et la vtre est mortelle ;

1585   Dans cet affliction l'un par l'autre prit,

Vous portez sa douleur et son mal en l'esprit.

DORAME, parlant bas.

Autrement qu'on ne pense : ah ! Ma crainte s'envole ;

D'un crime que j'ai fait je vois qu'on me console :

Rparons ce coup mon esprit abattu,

1590   Reprochons mes sens le dfaut qu'ils ont eu.

LE ROI.

D'un contrecoup gal je ressens deux atteintes,

La douleur de sa plaie, et l'excs de vos plaintes ;

Mais le Ciel, qui connat le secret de mes voeux,

S'il me veut conserver, vous gardera tous deux ;

1595   J'achterais vos coeurs de ce Dieu qui les donne

L'un de mon Sceptre offert, l'autre de ma Couronne ;

Le vtre, qui partage nous deux votre foi,

Veut bien mourir pour lui, mais doit vivre pour moi.

DORAME.

Oui, Sire, il est vous ; mon devoir le vous livre ;

1600   C'est pour vous seulement que Dorame doit vivre,

Et tenant de vos mains tout le bonheur que j'ai

Je ne puis m'affliger que sous votre cong ;

Ma vie est comme un bien dont je n'ai que l'usage,

Elle est de vos faveurs et l'objet et le gage.

LE ROI.

1605   Et de mon Sceptre aussi l'appui plus glorieux,

Qui soutient mes Sujets et perd nos Envieux ;

J'ai par votre valeur et par votre conduite

Mis nos Amis en paix, les Ennemis en fuite,

Irriter mes dsirs, mon pouvoir, et mes lois,

1610   C'est fournir de matire vos rares exploits ;

Par vous, mme en naissant l'envie est touffe,

Quiconque nous attaque il vous offre un trophe :

Lucidor, pour le prix de sa tmrit,

En servira de preuve la Postrit ;

1615   Et Glandre sera, dans une mme offense,

Le tmoin de sa perte et non pas sa dfense :

Quoi que certains avis que j'apprends tous les jours

M'assurent que la Perse arrive leur secours

Cela tire en avant et renflamme la guerre.

DORAME.

1620   Sire, en son premier bruit touffons ce tonnerre ;

Pruse bientt rendue l'effort de nos coups

Nous donne triompher avant qu'on soit nous ;

Mlinde entre nos mains, Glandre dans l'orage

Porteront Lucidor fuir le naufrage.

LE ROI.

1625   Ou plutt se perdre, en perdant son espoir,

C'est ce que j'apprhende, et qu'il faudra prvoir :

Je mesure sur moi l'affliction du pre ;

L'un des Fils est au lit, et nous perdrions son frre ;

De ces Princes meurtris le spectacle odieux

1630   Armerait contre nous les hommes et les Dieux :

L'un flatte ma bont, lorsque l'autre en abuse ;

Lucidor a failli, mais Oronte l'excuse ;

Pour har celui-l, j'aime trop celui-ci ;

Je crains de pardonner, et de punir aussi ;

1635   Cette main tient mon coeur, celle-ci mon pe,

L'une s'oppose aux coups o l'autre est occupe ;

Je partage dans moi la haine, et l'amiti :

Mais j'ai moins de colre et bien plus de piti ;

La plus juste vengeance est toujours la moins prompte ;

1640   Nous vaincrons Lucidor en secourant Oronte ;

Que nos voeux les premiers cherchent sa gurison,

Et toute chose aprs viendra dans sa saison ;

Ce qu'on donne sa vie on l'ajoute la mienne :

Du Ciel et de vos soins faites que je l'obtienne ;

1645   Qu'on le tire du lit par un effort nouveau.

DORAME, parlant bas.

Oui, je l'en tirerai, pour le mettre au tombeau.

SCNE III.
Olympe, Oronte.

OLYMPE, voyant Oronte dans le lit.

Voil ce que vous cote une amiti fidle ;

Vous n'aviez rien de saint ni d'aimable au prix d'elle ;

C'est ainsi que Dorame a pay vos travaux ?

ORONTE.

1650   Chre Olympe, pargnez sa candeur, et mes maux.

OLYMPE.

Jusques o l'amiti dans votre me s'imprime

Pour un Ingrat, un tratre, et l'auteur de ce crime ?

ORONTE.

Tous ces propos me sont plus mortels que mes coups

Mon amiti...

OLYMPE.

L'a fait et perfide, et jaloux.

ORONTE.

1655   Jaloux ? Dieux ! Comment ? Et de qui ? L'apparence ?

De mon mrite au sien il sait la diffrence.

OLYMPE.

Amour, qui n'a point d'yeux, nous les ouvre en ce point ;

Et fait voir aux Amants ce qu'autre ne voit point ;

Par des signes secrets d'extrme jalousie

1660   J'ai connu la fureur dont son me est saisie,

Ce Prince a de l'ombrage autant que de projets,

Sa trahison a pris vos vertus pour objets,

Elles, dont la douceur lui parat inhumaine,

Qui servaient son bien, se tournent sa peine ;

1665   Mais le plus grand effort d'un malheur si puissant

pargne le Perfide, et blesse l'Innocent :

Hlas ! En quel tat vous trouva Npolme ?

Noy dans votre sang, demi-mort, froid et blme ?

Je l'envoyai au Camp, sur un soupon d'amour ?

1670   Pour y joindre Lycanthe et hter son retour ;

Mais il le trouva ce Tratre avecque ses complices,

De qui la mort prvint de plus honteux supplices ;

Vous, couch comme mort, d'un oeil indiffrent

Sembliez encore lire une lettre en mourant.

ORONTE.

1675   De votre affection, cruel et triste gage !

D'une lettre si douce le rude message !

OLYMPE.

Mais le parfait Ami ! Qu'il vous oblige fort,

Vous donnant mes faveurs par les mains de la mort !

Vous ne me croyez pas ? Et vous l'aimez encore.

ORONTE.

1680   Je crois qu'il me chrit, je crois qu'il vous adore,

Que vous avez sujet d'tre par cette loi

Plus jalouse de lui que Dorante de moi :

Attenter ? Un ami ? Prendre cette licence ?

Il a trop de vertus, et moi trop d'innocence ;

1685   Non, il a trop d'esprit, de courage, et d'honneur,

Pour m'attaquer en tratre, et punir mon bonheur,

Qui m'offre mais en vain ce gage qu'il mrite,

Dont le prsent me nuit, vous fait honte, et l'irrite :

Pardonnez-moi tous deux, accusez seulement

1690   La malice du sort, ou son aveuglement,

Qui nous trompant tous trois ne contente personne ;

Il lui ravit un bien, votre amour me le donne,

Moi, je n'en puis jouir...

OLYMPE.

Et lui l'espre en vain ;

Hlas ! De qui vous tue adorez-vous la main ?

ORONTE.

1695   Cet injuste soupon blesse trop sa franchise :

Outre qu'ayant sur moi toute chose permise,

J'aimerais l'attentat quand il l'aurait commis,

Puisque ma mort serait un don de mes Amis ;

J'adorerais le coup, et la main qui me blesse,

1700   Et si j'en soupirais j'aurais trop de faiblesse.

OLYMPE.

Aveugle affection ! l'innocente erreur !

Dorame parat.

Mais Dieux ! Cet objet me remplis de fureur :

Le Tratre vient ici, comme un vainqueur superbe

Qui regarde tendu son Ennemi sur l'herbe.

SCNE IV.
Dorame, Olympe, Oronte.

DORAME, parlant Olympe, qui s'avance lui.

1705   Qu'Oronte doit aimer la main de l'Assassin,

Puisqu'il a pour gurir un si beau Mdecin !

Que sa disgrce est douce ! Et lui digne d'envie !

J'achterais ses coups du reste de ma vie ;

Et si chacun pouvait gurir si doucement,

1710   Je tiendrais malheureux qui n'a point de tourment.

OLYMPE.

C'est donc ce dessein qu'un Ami si perfide,

Afin de l'obliger, s'est fait son homicide ?

Il vous doit la plupart de ce bien prtendu,

Que l'Innocent achte et qu'un Tratre a vendu ;

1715   Mettre aprs sa personne, et la foi mprise,

Sa perte compliment, et son mal en rise ?

Ah ! Ce coup qui vous rend insensible et moqueur

Vous devrait fendre l'me et saigner dans le coeur.

DORAME, tout surpris.

H Dieux ! Que dites-vous ?

OLYMPE.

Ce qui m'oblige taire,

1720   Ce que vous avez fait, ce que vous devriez faire :

Mais porter qui les cause plaindre nos douleurs ?

Qui n'a que sang aux yeux, donnerait-il des pleurs ?

DORAME.

Olympe, traitez-moi...

OLYMPE.

Comme vous, l'innocence

D'un qui pour vous aimer a cette rcompense,

1725   Et ce lit, pour le prix de sa ferme amiti.

DORAME, parlant bas.

Passons : elle a touch le fait plus de moiti.

Puis s'avanant Oronte, sans tmoigner que les mots d'Olympe eussent port dans son esprit.

Mon Prince, en quel tat vous met votre victoire ?

ORONTE.

En bless, qui gurit d'un mal qu'il ne peut croire ;

Mais qui conserve encore aprs son sang perdu.

1730   Avecque tous ses voeux, le coeur qui vous est d.

DORAME.

On m'arracha le mien, quand on toucha le vtre.

OLYMPE, parlant bas.

Il fait un personnage, et nous en cache un autre.

DORAME.

Et toutefois ma Dame accuse mon devoir,

D'tre des paresseux et derniers vous voir :

1735   Vous me pardonnerez, mieux qu'elle, cette faute.

OLYMPE.

Vous accusez la moindre, et cachez la plus haute ;

Aprs vos trahisons et ce coup qu'on a fait,

Ce que vous nommez faute est un crime sans effet.

Il faut lever le masque, et croire que la feinte

1740   Ne saurait plus tromper ni mes yeux ni ma crainte :

Vous admirez l'tat, o vos desseins l'ont mis ?

Vous ajoutez vos yeux aux fers des ennemis ?

Tratre, vous les baignez encore dans ses plaies,

Rendant sur nos douleurs vos dlices pour vraies :

1745   Flattez, trompez Oronte, et recherchez la paix ;

Mais de pardon de moi, n'en esprez jamais.

ORONTE, la voyant qui s'en va.

Rvoquez cet arrt, cruelle, inexorable ;

Hlas ! Vous me perdez, m'tant trop favorable !

Faveur injurieuse, achve ici tes coups ;

1750   Voil le plus sensible et dernier de tous.

DORAME.

Non, perfide ; c'est moi, que l'outrage convie

De terminer ensemble et tes feux, et ta vie ;

Ce coup mal commenc n'est remis qu' ce bras,

Qui sait punir un tratre et perdre les ingrats :

1755   Aprs ce que j'ai vu d'un crime volontaire,

Ou pourrais-tu parler, ou pourrais-je me taire ?

Les femmes pour tous deux ont dj trop parl :

Je confiais mon bien qui me l'a vol,

Qui me charge d'un fait si contraire ma gloire,

1760   Pour rendre ma vertu suspecte la mmoire :

Viens o l'Amour te mne ; il n'a plus de bandeau,

Il t'appelle du lit pour entrer au tombeau ;

Remis, ou peu s'en faut, cette pe invincible

Te gurit tout fait par un coup sensible.   [ 12 Le vers 1770 ne comporte que 11 pieds.]

ORONTE.

1765   Sensible ? Ce discours me l'est plus que la mort ;

Injurieux soupon, que tu me fais de tort !

Me fallait-il, destins, vivre aprs mon naufrage,

Pour m'exposer encore ce dernier orage ?

Quoi ? Mon coeur vous offense, et ne peut languissant

1770   Ou vivre en votre grce, ou mourir innocent ?

T'avoir sauv ma foi dans ma perte premire ;

Pour la perdre le Ciel m'a rendu la lumire ;

En me faisant ce don que tu m'es ennemi !

Reprends-le, c'est trop cher, il me cote un Ami ;

1775   Dieux !

DORAME.

  Demande-leur un Enfer, et tes peines ;

Eux et moi, nous rions de ces paroles vaines :

Un perfide jamais...

ORONTE.

Ne fut pareil moi :

Prince...

DORAME.

Dieu.

ORONTE.

Rien qu'un mot qui contente ma foi.

DORAME, retournant.

Sois autant importun que tratre, et tmraire.

1780   Et bien, que diras-tu ?

Oronte tirant Dorame son pe, pour s'en frapper.

  Mais Dieux ! Que veux-tu faire ?

ORONTE, tenant l'pe haute.

Pour la dernire fois contre moi vous servir,

Et vous donner un coeur qu'autre n'a pu ravir :

Puis se la plongeant dans le corps.

Je vous fais l-dedans plus qu' moi de dommage

1785   Pardonnez ma main qui dtruit votre image.

Ma foi vous servit trop, pour vous manquer ici,

Vous demandez ma mort ; j'obis ; la voici ;

Oronte lui tend l'pe teinte de son sang.

Tenez, et jouissez du fruit de votre attente.

DORAME, parlant bas.

1790   Quoi donc ? Je me rends, et la piti me tente ?

Non, quoiqu'il soit bless, je ne suis pas veng ;

Son bras qui l'a puni m'a plus dsoblig,

Ce n'est qu'autant de sang qu'il te ma vengeance ;

Ma main aurait bien mieux trouv mon allgeance ;

1795   Faible pe, as-tu fais ce coup qui m'est honteux ?

Mais appelant ses gens sur un point si douteux,

Accourez ; il se tue ; empchez sa furie ;

Voyez votre malheur, et sa forcnerie :   [ 13 Forcnerie : Acte de forcen. [L]]

Mon pe en ses mains, si quelqu'un ne la prend,

1800   Sa rage aprs ce coup en mdite un plus grand.

ORONTE, se levant moiti sur son lit pour empcher ses gens, qui s'avancent pour lui ter l'pe.

Allez, retirez-vous ; ou vienne le plus tratre,

Ce bras lui montrera qu'il se prend son son Matre ;

Auriez-vous oubli ce qu'encore je puis ?

Vivant j'ai paru tel, et mourant je le suis.

DORAME, lui parlant l'oreille.

1805   Vous me l'apporterez doncque dessus la place

O Lucidor connt sa honte, et votre audace ;

L je me vengerai du tort que l'on me fit.

ORONTE.

Je vivrais jusqu'alors.

DORAME, s'en allant.

demain.

ORONTE.

Il suffit.

Revenez, approchez, Troupe fidle et chre,

1810   Voyez, fermez ma plaie, elle n'est que lgre.

SCNE V.
Mlinde, Glandre.

MLINDE.

Ne m'importunez plus, et quittons ces discours ;

J'ai l'esprit mes maux plutt qu' vos amours :

Ce Dieu, qui ne se plat que parmi les dlices,

Rougirait qu'on le vit en ce lieu de supplices.

GLANDRE.

1815   Vous ne rougissez pas qu'une extrme rigueur

Parmi tant de tourment le tienne dans mon coeur ;

Vous estimez ces lieux indignes de sa flamme,

Et vous faites, cruelle, un Enfer de mon me :   [ 14 V. 1824, l'original porte "faits" au lieu de "faites".]

Accordons mes dsirs avecque la raison ;

1820   Amour n'est jamais mieux que dans une prison,

Il hait la libert, fait mme qu'on la craigne,

Et la chasse d'un coeur aussitt qu'il y rgne.

MLINDE.

Ses plumes nous font voir qu'il sait bien en partir.

GLANDRE.

Non, c'est pour y voler, et non pour en sortir :

1825   Conservons-lui pourtant l'usage de ses ailes,

Sortant d'une prison qu'il entre en de plus belles.

Votre coeur est tenu sous un ingrat pouvoir,

Et vous voyez le mien prt le recevoir ;

Amour vous mit ici, qu'Amour vous en retire.

MLINDE.

1830   C'est m'ter l'esprance, et non pas le martyre.

GLANDRE.

Tel espoir au contraire entretient vos douleurs

Cette pine jamais ne vous promet de fleurs :

Lucidor vous mprise, et ses armes plus fortes

Lui vont gagner Olympe vos yeux, nos portes,

1835   Que votre frre en vain prtend de l'obtenir !

Les Persans arrivs ont su le prvenir ;

En recherchant la mienne il a trouv sa perte :

Vous, relevez la vtre en mon amour offerte ;

Ma premire victoire est de vous acqurir.

MLINDE.

1840   Perdant tout, il m'en reste une belle mourir.

SCNE VI.

LUCIDOR, ses Soldats.

Jusqu'ici parvenus, une heure nous peut rendre

O mon pre et les siens ont pris jour m'attendre ;

Amis, ne soyons pas les derniers sur les lieux,

Avanons dans ce bois qui limite nos yeux ;

1845   C'est l le rendez-vous, o nous devons ensemble

Conclure les desseins sous qui la Thrace tremble

Pardonne, chre Olympe, mon sort inhumain

S'il me faut t'acqurir les armes la main,

Ton amour m'y contraint, ma foi me le commande ;

1850   J'ai, perdant un rival, tout ce que je demande ;

Il commena la guerre, elle finit en lui.

Dorame parat suivi d'Oronte pour se battre.

Mais quel dessein l'amne mes yeux aujourd'hui ?

Quoi ? Ne suivrait-il point ? Non, lui-mme s'arrte ;

Suivi d'un Cavalier au combat il s'apprte :

1855   Tirons-nous l'cart, Amis, voyons leur jeu.

SCNE VII.
Oronte, Dorame, Lucidor.

ORONTE, l'pe la main, et parlant Dorame.

Donnez la raison le reste de ce feu

Que la colre allume en votre me trompe.

DORAME.

Toute raison est mise au bout de mon pe :

Bien que j'admire en vous un esprit gnreux,

1860   Mais sans votre malheur je ne puis tre heureux.

ORONTE.

Hlas ! Mon plus grand mal serait de vous en faire ;

Je vous suis ennemi seulement pour vous plaire.

DORAME.

Pour me plaire en effet, venez, sans m'pargner.

ORONTE.

Dure loi, qui m'oblige perdre pour gagner !

1865   Ma victoire consiste me l'ter moi-mme.

LUCIDOR, les voyant au combat.

Ils combattent pour moi dans ce pril extrme ;

C'est ma soeur, et Dorame ; ils me vengent sur eux,

Et ma haine s'acquiert ce qu'ils perdront tous deux.

DORAME, voyant qu'Oronte ne fait que parer.

Portez ; cette douceur en m'pargnant m'offense.

ORONTE.

1870   Mon coeur retient mon bras, lorsque ma main s'avance

Ah ! Prince, cher Ami, quittez cette fureur,

Tout ce qui s'est pass donnons-le votre erreur.

DORAME.

La plus grande ne fut que d'aimer un tel homme.

ORONTE, parlant bas.

La mienne est d'avoir feint d'tre ce qu'il me nomme.

DORAME.

1875   Achevons.

ORONTE.

  coutez un moment plus doux,

Et mon bras, qui se plaint d'tre employ sur vous.

DORAME.

Le mien se plaint aussi d'une trop longue attente.

ORONTE, se sentant press.

Est-ce ainsi, furieux, qu'il faut qu'on vous contente ?

DORAME, bless dans la jointure de la main, qui lui fait tomber l'pe.

Tu m'tes...

ORONTE.

Qu'ai-je fait ?

DORAME.

trop heureux vainqueur,

1880   Le mouvement du bras, et non celui du coeur ;

Tu vois l'pe toi, mais non pas mon courage.

ORONTE, de dpit du coup qu'elle a fait.

Quoi ? Serais-tu mon bras, aprs un tel outrage ?

Voyez mon coeur vous, du mme coup perc ;

Ah ! Mon me s'coule en votre sang vers.

DORAME.

1885   Ce dernier trait m'abat, ta douceur incroyable

Achve ta victoire en m'tant pitoyable.

ORONTE, le conduisant sous un arbre.

Venez, et reposez votre bras sur le mien.

DORAME.

Que tu me fais de tort, en me faisant ce bien !

Plus douce m'est ta main, plus rude je l'essaie.

ORONTE, aprs l'avoir assis sur l'herbe.

1890   Permettez que mes pleurs arrosent votre plaie ;

La vertu les approuve ; et c'est un sang pieux

Que l'amiti, du coeur distille par les yeux ;

Mon courage les tire, et non pas ma faiblesse.

DORAME.

Hlas ! Cette eau m'enflamme, et sa piti me blesse.

1895   Une secrte force a chang tous mes sens,

Qui malgr ma fureur lui sont obissants ;

J'ai pris un autre coeur, autres yeux, autre bouche ;   [ 15 V 1897, Il manque un vers pour rimer avec bouche.]

Oronte, est-ce bien vous ?

LUCIDOR, les surprenant.

Mais, perfide, est-ce toi ;

Que le Ciel a puni par un autre que moi ?

1900   Depuis ta trahison tu tranais ton supplice ;

Et mon bras, sans le sien, chtiait ta malice ;

Mais il fallait qu'enfin ta gloire se vantt

Qu'une Fille aujourd'hui t'a mis en cet tat,

Que le plus lche coeur que la discorde anime

1905   Et un coup plus honteux pour le prix de son crime :

Ces Monstres par le sang ont pris de la douceur,

Et l'Enfer en ce lieu joint un Tratre ma soeur,

Puisse-t-il jamais vous unir de la sorte.

DORAME.

Hlas ! Qu'ai-je entendu ?

ORONTE.

La fureur me transporte ?

DORAME.

1910   Une fille d'Oronte ? Dieux quel changement ?

ORONTE, attaquant son frre.

Ces mots t'tent la vie.

DORAME.

moi le jugement.

LUCIDOR.

Fuis, malheureuse, fuis, que le vice a conduite ;

Ne tente plus ce bras, qui te permet la fuite.

ORONTE.

Crois qu'un Dieu de mes mains ne t'arracherait pas.

LUCIDOR.

1915   Furieuse, c'est trop, tu cherches ton trpas.

DORAME, tandis qu'Oronte presse Lucidor, qui tche de rabattre sa fureur sans se battre.

Dieux ! Qui vit jamais une amiti pareille ?

Ce nouvel accident en accroit la merveille :

Elle attaque son frre, et pour toi l'on se bat

Les laisserais-tu perdre en ce douteux combat

1920   Fais, Dorame, un effort ; ton honneur se dispute,

Et sers leur fureur ou d'obstacle, ou de butte.

Comme il les voit se battre, tout bless il se jette entre le frre et la soeur pour les sparer.

Apaisez dans mon sang vos deux coeurs irrits,

Tournez vos coups sur moi qui les ai mrits ;

Par mon corps vos deux fers, dont rougit la Nature,

1925   Pour aller jusqu' vous se feront l'ouverture,

Je soutiendrai tout seul l'effet de ce duel ;

Voyons qui de vous deux sera le plus cruel.

LUCIDOR.

Quoi ? Ce Monstre oppos, comme une autre Mduse,

Tient mon me insensible.

ORONTE.

Et la mienne confuse.

SCNE VIII.
Le Roi de Perse, Oronte, Dorame, Lucidor.

LE ROI.

1930   Quelque accident l'empche, et l'aura retard ;

Pour te voir, mon Fils, t'ai-je point hasard ?

Puis jetant les yeux sur Lucidor.

Mais quel bruit ? Le voil ; mon oeil me le figure ;

Est-ce lui-mme ? Dieux, rendez faux mon augure.

ORONTE, Dorame.

Quoi ? Je combats pour vous, et vous m'en empchez ?

DORAME.

1935   C'est le Ciel qui s'oppose, et nos destins cachs

Puis se tournant Lucidor.

Lucidor, coutez la voix de mon martyre ;

Un crime est effac, quand le coeur en soupire.

LE ROI.

Oui, c'est lui.

Puis attaquant Oronte.

Cavalier, moi, tournez front :

Je vous soutiens, mon Fils ; et le secours est prompt :

1940   Et quoi ? De votre main je vois tomber les armes.

LUCIDOR, voyant son pre, laisse tomber son pe.

Dieux !

ORONTE, la laissant tomber de mme.

Je n'en ai plus contre lui que mes larmes,

Puis se jetant genoux devant son pre.

Sire, il est... Ah ! Ce mot dj sort demi ;

Le dirai-je mon frre, ou bien mon Ennemi :

Et je suis ; (Pardonnez, mon pre, ma honte)

1945   Votre coupable fille, et malheureuse Oronte.

LE ROI.

Mon sang contre mon sang devant moi conjur,

Oronte, Lucidor, couple dnatur,

Est-ce ainsi qu'un destin vous remet ma vue ?

fille, de raison et de sens dpourvue !

1950   Cruels, galement ces deux bras que je fis !

Dis que t'a fait ma Fille ? Et que t'a fait mon Fils ?

Tous vos coups ne portaient que contre votre pre ;

L'un me volait sa soeur, l'autre m'tait son frre,

Et ces coeurs qu' l'amour Nature avait forms

1955   La haine les tenait l'un contre l'autre arms :

Pour rendre vos fureurs d'autant plus inhumaines,

Doncque j'ai vu mon sang s'couler par vos veines ?

Quel pourra mon courroux chtier le premier ?

Quel pourra mon amour caresser le dernier ?

1960   Ne choisis point des deux ; tu ne peux, misrable,

Qu'aimer un Ennemi, qu'embrasser un coupable ;

Ta bont leur montrant ce qu'ils t'ont fait de tort,

Tu ne les peux punir qu'en les aimant plus fort :

Approchez, et joignez vos deux mains dans la mienne,

1965   Elles y quitteront leur fureur ancienne ;

Mon sang son approche aura cette vertu

De remettre en vos coeurs le devoir abattu.

LUCIDOR.

Sa force votre vue...

ORONTE.

l'gal nous enflamme.

LUCIDOR.

Excusez mes froideurs, Oronte.

ORONTE.

Et vous, ma flamme.

LE ROI.

1970   Venez ; c'est ce coup que je vous ai trouvs.

Vous, gnreux Ami, qui me les conservez

Pour un trsor si grand que devez-vous attendre ?

DORAME.

Un bien, que les Dieux seuls, et vous, me pouvez rendre ;

La Grce de mon crime, et par un mme don

1975   Du pre la piti, des Enfants le pardon.

LE ROI.

Pourrions-nous refuser vos voeux quelque chose ?

Votre demande obtient tout ce qu'elle propose.

DORAME.

Cette foi, Lucidor, qui semble vous lier

Vous prsente mon crime, afin de l'oublier ;

1980   Votre amiti, mon Prince, est le sceau de ma grce,   [ 16 V. 1986, L'original pour seau au lieu de sceau. Graphie atteste au XVIme.]

Permettez qu' genoux Dorame vous embrasse.

LUCIDOR, le recevant et le saluant.

Que dois-je la parole et d'un pre et d'un Roi ?

ORONTE, d'aise, les voyant embrasser.

Mon amiti triomphe.

DORAME.

Et rappelle ma foi :

Oronte, c'est ici que j'admire vos charmes,

1985   Que je trouve plus forts encore que vos armes :

Mon coeur dj se plaint qu'il souffre devant vous

Plus de mal par vos yeux que par vos autres coups ;

Dieux ! Quelle faveur est jointe mon injure ?

Montrant sa plaie.

Pussiez-vous-vous voir ainsi ma nouvelle blessure !

LE ROI.

1990   N'aurez-vous point piti de votre sang perdu ?

DORAME.

Que n'est-il, grand Roi, pour vous tout rpandu !

Il apporte aujourd'hui la paix en cette Terre,

Et rachte celui que demandait la guerre,

Renvoyez vos soldats, et leur nombre infini

1995   Il ne sera donn qu'un coup que je bnis :

Sire, mon sang vous parle, et servira de gage

Qui vous est de la paix un assur prsage ;

Il est de nos travaux et le prix, et la fin.

LUCIDOR.

Qui me fait admirer la force du destin.

ACTE V

SCNE I.
Olympe, Lucidor.

OLYMPE.

2000   Qu'Oronte est une Fille ? Et Lucidor fidle ? ,  [ 17 L'entte de la rplique est Lucidor au lieu d'Olympe dans l'original.]

Heureuse galement l'une et l'autre nouvelle !

LUCIDOR.

Voyez en quelle erreur votre esprit fut plong.

OLYMPE.

Tour ce qui s'est pass je crois l'avoir song.

Que Mlinde par vous ne fut point enleve ?

2005   Que toujours la constance en vous s'est retrouve ?

Qu'il n'est rien de ces bruits qu'un Jaloux fit courir ?

Que j'avais votre coeur quand je voulus mourir ?

Que le mien furieux vous appelant parjure,

Vous adoriez muet qui vous disait injure ?

2010   Qu'en perdait votre foi quand vous la conserviez ?

Que je vous hassais quand plus vous me serviez ?

Et ce qui rendra joie encore plus extrme,

Que vous soyez moi, que je sois vous mme ?

LUCIDOR.

C'est, Olympe, en ce point o ma flicit

2015   Tient propice les vents d'un orage vit ;

Ils donnent ma foi ce qu'on doit au mrite ;

O le bien est si grand toute peine est petite ;

Nous aimons un trsor que nos soins ont acquis

Et la difficult le rend bien plus exquis :

2020   Je regarde vos yeux, et je crois qu'ils me disent

Tes maux nous ont vaincus, et tes feux nous matrisent :

Nos rayons claircis, ainsi que l'est ta foi,

Montrent gais et riants que nous sommes toi :

Votre teint qui rougit, semble par innocence

2025   En demander honteux mes yeux la licence :

L'Amour mes plaisirs offre dans vos cheveux,

Pour les y retenir, des liens et des noeuds ;

Chaque poil a sa grce, et j'y vois la Nature

Qui se plaint contre l'art, d'une agrable injure :

2030   Je regarde ce front, et d'un transport nouveau,

Pour ce qu'il est moi, je le trouve plus beau :

Votre bouche me dit, (et je pense l'entendre,)

Ce baiser est toi, ne feins point de le prendre :

Il la baise.

Votre sein, que ma lvre a crainte de toucher,

2035   S'enfle de ce dpit, ou pour s'en approcher ;

Il semble me montrer sa beaut par reproche,

Et qu'un doux mouvement anime cette roche ;

L'agrable vengeance ! On dirait qu'un ddain,

Tmoignant son orgueil, l'endurcit sous ma main ;

2040   Au vent de mes soupirs dont l'atteinte est si douce,

Il s'abaisse parfois, et parfois les repousse,

Et dedans ce combat amoureux et plaisant

S'il souffre cet effort, je meurs en le baisant.

OLYMPE.

Aprs cette vengeance un peu trop indiscrte

2045   Votre me, Lucidor, est-elle satisfaite ?

Mon coeur vous a permis de me punir ainsi,

Et par ces privauts vous a cri merci :

Ces premires faveurs ont rpar mon crime,

Qu'un repentir condamne et mon silence exprime.

LUCIDOR.

2050   Que j'en aime la faute, cause du pardon !

Offensez-moi toujours, et demandez ce don.

OLYMPE.

Mais le pardon serait une plus grande offense,

Et sa facilit m'en fera la dfense :

Nous tiendrons ces faveurs qu'aujourd'hui vous cherchez

2055   Pour fruit de vos vertus, non pas de mes pchs ;

Un lgitime accord que nos parents approuvent

Nous promet en amour les grces qui s'y trouvent ;

Rien ne s'opposera pour lors vos plaisirs :

Voici ceux que le Ciel conjoint nos dsirs.

SCNE II.
Les Rois de Thrace et de Perse, Lucidor, Olympe.

LE ROI DE THRACE.

2060   Ce lien est trop fort, pour craindre qu'on le rompe ;

Jamais la paix ne vint avecque tant de pompe ;

Sous le front des fureurs le repos s'est produit ;

Le foudre cette fois est ennemi du bruit ;

Tant d'hommes qui tenaient la Thrace en dfiance

2065   Ne sont que les tmoins d'une belle alliance ;

Tous nos champs revtus des plus belles couleurs

Ont la pique et les dards cachs dessous les fleurs ;

Le dsordre est chass, le bruit, la violence ;

Et seulement la joie empche le silence.

2070   Mon frre, c'est de vous c'est de votre bont

Que nous tenons au port l'orage surmont.

LE ROI DE PERSE.

C'est de vous que je tiens ce bonheur, qui me donne

En mes Enfants trouvs l'appui de ma Couronne ;

Je partage ces biens, et le Ciel et mes voeux.

2075   En doivent un du moins qui m'en donne deux :

Que dis-je ? Par ce don je tire une autre grce,

Pour deux Enfants perdus j'en ai trois en la place :

Cette belle Princesse, levant notre honneur,

Est pour en augmenter le nombre, et mon bonheur.

LE ROI DE THRACE.

2080   Le dsir tient son me et la mienne enflamme,

Moi d'aimer Lucidor, elle d'en tre aime.

LUCIDOR.

Nos esprits obligs par de si douces lois

Vous appellent nos Dieux, nos Pres, et nos Rois.

OLYMPE.

Tenant d'eux mon Soleil...

LUCIDOR.

Tenant d'eux mon Aurore.

OLYMPE.

2085   Je les nomme plus Dieux que ceux que l'on adore.

LUCIDOR.

Qui nous font de la Terre un vrai Ciel amoureux.

OLYMPE.

Un Autel, o nos coeurs s'immoleront pour eux.

LE ROI DE PERSE.

Puisqu' nos yeux communs leur volont pareille

N'attends plus que l'effet que l'Amour nous conseille,

2090   Mon frre, terminons ces desseins entrepris,

Joignons en eux les corps ainsi que les esprits,

Et par le doux lien d'une amiti commune

Mettons, outre nos coeurs ; nos couronnes en une.

LE ROI DE THRACE.

La mienne dpendra toujours de votre loi,

2095   Les Thraces connatront que vous rgnez en moi ;

Quoi que cette alliance nos lois soit contraire,

J'affecte sa grandeur qui m'en devrait distraire,

Trop content si par l mon ge languissant

Voit mon sceptre fleurir dessous un plus puissant :

2100   Mais le Ciel, qui permet ce bonheur sans exemple,

Recevra mieux nos voeux confirmez dans le Temple.

LUCIDOR.

La Ville cet effet nous pouvant recevoir,

Allons rendre Glandre tonn de nous voir ;

mon commandement ses portes sont ouvertes.

LE ROI DE THRACE.

2105   Cet accord entre nous relvera ses pertes.

SCNE III.
Dorame, Oronte en fille.

DORAME.

Quelle merveille, Oronte, est celle que je vois ?

Le moindre de ses traits ravit les coeurs soi ;

Que le rocher est beau, qui causa mon naufrage !

Qu'il me prpare encore un agrable orage !

2110   Que je trouve cruels vos soins officieux !

Guri de votre main je mourrai par vos yeux.

ORONTE.

Ceux-ci ne donneront qu'une lgre atteinte ;

Mais votre sang doit faire une plus juste plainte.

DORAME.

Quel dangereux secours votre piti me rend,

2115   De soulager un mal et d'en faire un plus grand,

C'est adoucir ma plaie, et non le vrai martyre.

Vous courez mon bras lorsque mon coeur expire

coutez-le qui dit, vous montrant sa langueur

Qu'en vain le bras gurit si l'on blesse le coeur.

ORONTE.

2120   Et de quoi se plaint-il ?

DORAME.

  Qu'ayant souffert ma haine

Vous fuyez mon amour, et recherchez ma peine.

ORONTE.

Dieux ! Quels effets pourront vous contenter un jour ?

DORAME.

Ceux qui de l'amiti feront natre l'amour ?

Quel fils plus lgitime cette douce Mre,

2125   Si c'est lui qui la rend plus parfaite et plus chre ?

O sont tant de transports, et ces doux sentiments ?

Qui servaient mon bien et furent mes tourments ?

D'un trait si glorieux reprenez la mmoire,

Si vous ne l'achevez vous en perdrez la gloire :

2130   Tous mes sens aujourd'hui vous semblent reprocher,

Par ce qui vous toucha, ce qui vous doit toucher :

Ma bouche semble dire la vtre irrite,

Condamnes-tu la plainte qui tu l'as prte ?

De vrai, pour vous je souffre un semblable trpas ;

2135   Vous l'avez dit pour moi, ne le croirez-vous pas ?

Ce que vous tmoigniez de mon amour extrme,

Ces soupirs, et ces voeux s'adressent vous-mme :

Puis regardant vos yeux, dont les miens sont jaloux ;

Voil ceux ; (disent-ils,) qui pleurrent pour nous ;

2140   Quoi ? Dans cette piti que ma peine rclame

Vos yeux donnaient des pleurs, et n'auront point de flamme ?

Mon coeur dit qu' mes sens de fureur allums

Votre sein fut ouvert, et vous le lui fermez :

Dans tous ces accidents qu'ici je vous raconte

2145   Vous tiez une Fille, et cette mme Oronte

Pourquoi dans vos faveurs auriez-vous pu changer ?

Je mprisais alors ce qui peut m'obliger ;

Ma flamme s'augmentant, la vtre diminue,

Je perds votre amiti quand je l'ai reconnue ;

2150   Vous m'offrtes un bien, afin de le ravir,

Vous me le refusez quand je m'en puis servir.

ORONTE.

N'achve point ces mots, cher amant, tu me charmes,

Je crains plus ton esprit que je n'ai fait tes armes

Mon amour suit pourtant quelque fatalit ;

2155   Tu la dois plus au Ciel qu' ta subtilit :

Un mouvement aveugle, une secrte force

Fut de mes voeux confus et le voile et l'amorce

De l'amiti l'Amour emprunta le berceau.

DORAME.

Vous aimtes la source, aimez-en le ruisseau.

ORONTE.

2160   Crois qu'encore en cela je fais plus que je n'ose ;

Je crains que Lucidor nos dsirs s'oppose,

Que nos voeux reconnus lui fassent revenir

De ses feux offenss le fcheux souvenir.

DORAME.

Il a pour ce regard l'me trop gnreuse :

2165   Les Rois approuveront notre union heureuse ;

Et si j'ai votre amour conforme mes souhaits,

Le Ciel accomplira nos liens qu'il a faits.

SCNE IV.

MLINDE, dlivre de prison par Glandre.

STANCES.

quoi mes soupirs et mes plaintes ?

Ce mal dsespr n'a plus de gurison ;

2170   J'ai perdu Lucidor, et sortant de prison

J'entre en de nouvelles contraintes :

Que ne m'as-tu laiss mourir entre les fers ?

Glandre, ta piti vaut bien moins que ma rage

En m'obligeant elle m'outrage,

2175   Et ne m'te mes maux que par d'autres offerts.

Pour moi l'horreur avait de charmes ;

Et je trouve odieuse aujourd'hui la clart ;

Tu ne m'as, cher amant, rendu la libert

Qu'afin que le jour vt mes larmes :

2180   Je n'avais en prison qu' souffrir ma douleur ;

Mais je trouve en tes soins une seconde gne,

Ton amour s'ajoute ma peine,

Et le bien qu'on me fait redouble mon malheur.

Que le destin nous est contraire !

2185   Qu'il nous donne tous trois un diffrent souhait !

J'aime aprs ses ddains encore un qui me hait,

Et hais celui qui veut me plaire :

Tu romps pourtant ma haine en rompant mes liens ;

J'ai fait le coup, Glandre, et j'en plains la blessure ;

2190   Si c'est rparer une injure

D'avoir plus de piti de tes maux que des miens.

Rien n'a ta flamme refroidie,

Ta perte, mes desseins, tes maux, ni ma rigueur,

Mon offense te plat, et m'a livr ton coeur

2195   Pour le prix de ma perfidie :

Pourrais-je tre insensible...

SCNE V.
Glandre, Mlinde, Page.

GLANDRE, la surprenant.

Au dernier accident,

Qui m'a jet par vous dans un gouffre vident ?

Tout est perdu Mlinde ; trahison trange ;

Lucidor m'abandonne, et contre nous se range.

MLINDE.

2200   Dieux ! Comment ?

GLANDRE.

  Les Persans sous mmes tendards

Avecque ceux de Thrace ont gagn nos remparts ;

Et ce Prince suivi de Soldats la file,

Sous couleur de secours, est entr dans la Ville ;

Les deux Rois sont ensemble, unis d'affection ;

2205   Olympe et Lucidor n'ont qu'une passion ;

Cette Ville doit tre leur peine soufferte

Comme un lieu de triomphe...

MLINDE.

Et celui de ma perte :

Glandre, il faut mourir, ce coup je le dois ;

Prvenez ma fureur, et vous vengez de moi,

2210   Moi, dont les trahisons de vos maux sont la source ;

Abrgez de mes jours la criminelle course :

J'ai toujours refus mon coeur vos tourments,

Maintenant je l'expose vos ressentiments ;

Vous savez qu'il vous fut envoy pour otage,

2215   Et vous l'pargnerez au point qu'on vous outrage ?

Qu'il meure, cet ingrat, de honte et de regret ;

Tirez-le ; je le sens qui se flatte en secret ;

Rappelant de vos feux l'agrable mmoire,

Il veut mourir d'amour, qu'il n'en ait pas la gloire ;

2220   Son supplice prendrait un objet si charmant,

Il doit mourir en tratre et non pas en amant.

GLANDRE.

Que mon malheur ici rend ma perte opportune !

Dans sa fin seulement commence ma fortune ;

Mon bien, contre l'espoir, vient quand j'ai tout perdu :

2225   Une heure me l'a pris, l'autre me l'a rendu :

Si votre amour, d'un temps ma perte suivie,

Qu'elle me cote peu quand je perdrai la vie !

MLINDE.

Moi seule...

Ici l'on entend les Trompettes, et un Page entre.

Dieux ! Quel bruit ?

GLANDRE, parlant au Page.

Avance.

Puis parlant Mlinde.

Vous tremblez.

LE PAGE.

Prince, dj les Rois dans le Temple assembls,

2230   Que le soldat en foule et le Peuple environne,

Vous demandent prsent aux encens qu'on leur donne.

GLANDRE.

Que d'un coeur abattu je les aille adorer ?

Non, je ne le puis faire, eux non plus l'esprer.

LE PAGE.

Ils attendent ensemble et vous, et la Princesse.

GLANDRE.

2235   La rendre ? Dieux ! C'est l que le destin me blesse.

MLINDE.

Obissez, Glandre, assur de mes feux.

GLANDRE, parlant au page.

Retournez sur vos pas, nous vous suivons tous deux.

Comme le Page s'en est all.

Mlinde, vous voyez o ma vie est rduite,

Si mme en perdant tout on m'te aussi la fuite :

2240   Que votre frre ait pris cette Ville sur nous

Je croirais en sortir trop riche avecque vous.

MLINDE.

Si par l vous croyez surmonter cet esclandre,

Je ne rsiste plus, je vous suivrai, Glandre ;

Pour assurer les biens que vous te le sort

2245   Servez-vous de ma vie, employez-y ma mort ;

Que la cause du mal apporte le remde.

GLANDRE.

Quel bonheur est si grand que ce plaisir n'excde ?

Fortune, que peux-tu maintenant sur mes sens,

Que ma perte les rend glorieux et puissants ?

2250   J'offense mon malheur si mon coeur en soupire ;

On me prend une Ville, et je gagne un Empire.

Le Ciel, dont les projets ne furent jamais vains,

M'offrent d'un bon succs des prsages certains ;

Allons trouver les Rois, et bannissons la crainte.

MLINDE.

2255   Allons ; je suis tout, sans peur et sans contrainte.

SCNE VI.
Les Rois de Perse et de Thrace, Olympe, Lucidor.

ROI DE PERSE, adorant le Soleil dans le Temple.

Premier flambeau du Ciel, me de l'Univers,

Qui fait voir tant de Peuples divers,

Soleil, dont les rayons sont au reste du Monde

Ce que l'me est au corps, ce qu'aux poissons est l'onde ;

2260   Dieu de feu, d'union, d'amour, et de clart,

Sans qui l'on ne verrait ni couleur ni beaut,

Dont la force maintient les lments en guerre,

Forme l'ordre du Ciel, et fait l'or en la terre,

Toi que la Perse adore, honneur de ces lieux saints,

2265   Grand Dieu, sois favorable nos justes desseins ;

Que tes plus doux rayons luisent sur nos Provinces,

Et joints d'affection ces Peuples et leurs Princes.

ROI DE THRACE, adorant le Dieu Mars.

Reois les mmes voeux, qu'ici nous t'adressons,

Toi pre de la guerre et de ses Nourrissons ;

2270   Puissant Dieu des combats, que la Thrace rvre ;

Prends, pour nous regarder, ton front le moins svre,

Porte loin ta fureur dessus nos Ennemis,

Grand Mars, entends les voeux de ces Peuples soumis ;

Qu'ils ne connaissent plus de guerre ou de vengeance

2275   Que pour se maintenir en cette intelligence,

Qu' leurs desseins unis ta grce dsormais

Accorde la victoire, ou conserve la paix.

LUCIDOR.

En signe des faveurs que le Ciel nous envoie,

Soleil, que tes rayons servent de feux de joie,

2280   Que nos plaisirs soient peints sur le front de ce jour,

Et pour nous clairer prends le flambeau d'Amour.

OLYMPE.

Montre toute la Terre et ta flamme, et la mienne,

Et dis que mon ardeur a surmont la tienne ;

Puis tombant dans la Mer, sur la fin de ton cours,

2285   Raconte ses Tritons notre aise et nos amours.

Dorame et Oronte viennent.

ROI DE THRACE, donnant sa fille en mariage Lucidor.

En prsence des Dieux, dont le respect m'engage,

J'offre au pre ma foi, j'en donne au Fils le gage.

ROI DE PERSE, lui prsentant son fils.

Mon amiti vous rend par un don mutuel...

LUCIDOR, lui faisant la rvrence.

En mon obissance un voeu perptuel.

OLYMPE.

2290   Et la mienne tous deux galement se voue.

LE ROI DE THRACE.

Que ta puissance, Amour, mrite qu'on te loue.

SCNE VII.
Dorame, Rois de Perse et de Thrace, Oronte, Lucidor.

DORAME, genoux devant le Roi de Thrace.

Sire, en faveur du bien qu' ce jour il a fait,

Pardonnez mes feux un amoureux effet ;

Mon crime dans sa fin apporte ma dfense.

LE ROI DE PERSE.

2295   Oui, mon frre, ce jour a remis toute offense :

Outre, qu'tant du tout ce Prince oblig,

Je ne puis tre heureux, et le voir afflig.

Glandre et Mlinde viennent.

ORONTE, genoux devant son pre.

Mon erreur fit la sienne...

LE ROI DE PERSE.

Et veut comme je pense

Que la cause du mal en soit la rcompense.

DORAME.

2300   Ah ! Sire, c'est un fruit que je n'ose esprer ;

Encore que nos coeurs le semblent dsirer :

Sa parfaite amiti qui n'a point de pareilles,

Mrite d'tre mise au nombre des merveilles.

LE ROI DE THRACE.

Et par mille accidents arrivs dans ma Cour

2305   D'un mouvement aveugle est pass l'amour,

Qu'une honnte pudeur dessus son front accuse

Dois-je donner l'un ce qu' l'autre on refuse ?

Oui, j'accorde un pardon, mme je le poursuis

Donnez-le moi pour elle, et l'obtenez pour lui.

LE ROI DE PERSE.

2310   Leur volont me plat, et m'est d'autant plus chre

Qu'elle purge les feux adresss son frre ;

Je vis natre au berceau sa premire langueur

Aussitt que la vie Amour fut dans son coeur ;

Un mme jour me vit et veuf, et deux fois pre,

2315   Me donna deux Enfants, et m'emporta la Mre ;

La Reine, d'une couche enfantant ces Gmeaux

Sentit comme le fruit doubls aussi les maux,

Leur donnant la lumire elle lui fut ravie,

Et de la sienne propre elle acheta leur vie :

2320   Eux et L'Amour, enfants, se jouaient au berceau ;

Depuis tous leurs malheurs vinrent de ce flambeau :

La Nature les fit, ainsi que d'un mme ge,

Tous pareils en valeur, semblables de visage,

Mais d'un coeur diffrent ; car lui ne l'aimait pas,

2325   Elle suivait partout son humeur et ses pas,

Imitant Lucidor la soeur trouvait des charmes

dompter un cheval, comme faire des armes ;

Lui, qui connut sa flamme, en eut aversion.

LE ROI DE THRACE.

Mais approuve aujourd'hui son autre passion.

DORAME.

2330   Puissions-nous recourir de plus doux refuges ?

Si nos protecteurs sont ensemble nos Juges ;

Qu'esprons-nous d'avoir qu'un heureux traitement...

LE ROI DE PERSE.

De qui tient vos plaisirs pour son contentement ?

Il donne sa fille en mariage Dorame.

Vous m'avez conserv celle que je vous donne ;

2335   Prince, vous tes Roi, possdant sa personne ;

Les Mdes sont soumis dsormais vos lois.

DORAME.

Rends-lui grce, Amour, ou prte-moi ta voix.

Baisant Oronte, puis se saluant tous.

Ma Dame, en ce baiser...

ORONTE, le baisant.

Nos mes sont unies.

SCNE VIII.
Glandre, Mlinde, Roi de Thrace, Dorame, Lucidor, Roi de Perse, Olympe, Oronte.

GLANDRE, parlant.

Que nos fautes, Mlinde, ainsi ne sont punies !

MLINDE.

Ces miracles ne sont que pour les plus heureux.

ROI DE THRACE, considrant ces Amants qui s'entre-saluent.

2340   J'ai de l'amour voir ces Esprits amoureux.

DORAME, saluant Lucidor.

teignons toute haine en ce doux nom de frre.

LUCIDOR.

Elle ne fut jamais contre vous que lgre.

Mais au point o se voit notre flicit,

Laisserons-nous quelqu'un dedans l'adversit ?

2345   Que deviendra Glandre en sa perte incertaine ?

Pouvons-nous accorder notre joie sa peine ?

Il a de nos destins tous les travaux soufferts,

Et nos contentements le tiendraient dans les fers :

Mlinde est en otage ; et tout veut qu'il obtienne

2350   L'objet de votre foi pour le pris de la sienne.

GLANDRE, parlant bas.

Dieux ! Qu'ai-je entendu ? Me feriez-vous avoir

Un plaisir si parfait d'un si grand dsespoir ?

DORAME.

Aprs avoir acquis un bien si vritable,

D'en refuser quelqu'un je me trouve incapable.

LE ROI DE THRACE.

2355   Du moins cet effet nous les avons mands.

GLANDRE, se prsentant avec Mlinde.

Les voici, pour jouir de ces fruits accords :

Mlinde, front ouvert il leur faut rendre grce.

MLINDE, se dcouvrant le visage qu'elle avait tenu cach.

Je suis lui, mon frre, excusez cette audace ;

Montrez votre courage pardonner au mien,

2360   Je trouve mon bonheur en n'esprant plus rien.

Dans la flicit que le Ciel nous octroie

Le malheur a servi pour accrotre la joie.

DORAME.

On donne toute offense l'Amour aujourd'hui ;

Et j'estime vous voir que tout provient de lui.

LE ROI DE PERSE.

2365   Comme en cet accident la fortune se joue !

LE ROI DE THRACE.

Mlinde, approchez-vous.

DORAME, parlant Glandre, tandis que Mlinde salue les Rois.

Prince, la fin j'avoue

Que le destin plus fort que mon ambition

A fait cder ma haine votre affection :

Il donne sa soeur en mariage Glandre, en faveur de quoi il renonce la Bithynie.

Pour le fruit des travaux d'une guerre finie

2370   Je vous donne ma soeur, elle la Bithynie.

GLANDRE.

Moi, le coeur tous deux, dessous vos lois rang.

OLYMPE.

Dieux ! En un moment comme tout est chang !

LUCIDOR.

Notre amour a caus leur peine et leur salaire

Et le destin a fait tout cela pour vous plaire.

ORONTE.

2375   Que le repos est doux, aprs tant de tourments.

GLANDRE.

O sont les grands plaisirs qu'au coeur des vrais amants ?

MLINDE.

Ma flamme est l cache, on n'en voit que la moindre.

LE ROI DE PERSE.

Sparons-les, mon frre, afin de les rejoindre.

 



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Notes

[1] Penser : synonyme de pense, au masculin.

[2] L'original porte ici Lycandre au lieu de Lycanthe, qui est le nom employ par toute la pice.

[3] Dsourdir : Dfaire ce qui tait ourdi. [FC]

[4] Crier merci : Demander merci, demander la merci, la faveur de celui que l'on supplie, demander d'tre pargn. [FC]

[5] V. 873, L'original porte cet occasion.

[6] Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cess. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]

[7] Les vers 934-938 sont difficiles transcrire.

[8] Impourvu : Terme vieilli. Non prvu. [L]

[9] V. 1197, on lit "" au lieu de "a" dans l'dition original.

[10] V. 1308, on lit te au lieu de t dans l'original.

[11] V. 1542, L'original porte il au lieu de ils.

[12] Le vers 1770 ne comporte que 11 pieds.

[13] Forcnerie : Acte de forcen. [L]

[14] V. 1824, l'original porte "faits" au lieu de "faites".

[15] V 1897, Il manque un vers pour rimer avec bouche.

[16] V. 1986, L'original pour seau au lieu de sceau. Graphie atteste au XVIme.

[17] L'entte de la rplique est Lucidor au lieu d'Olympe dans l'original.

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