LE LIBÉRATEUR

COMÉDIE EN DEUX ACTES ET EN PROSE.

1797.

Par M. MERCIER.

À PARIS, CERCLE SOCIAL, rue du Théâtre FRançais, n°4. Imprimé par BERTHOMIER, rue Notre-Dame de Nazareth, n°130.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:26:39.


Cette Comédie est imitée du Théâtre Allemand. Sa représentation a précédé de plusieurs années celle de Cécile ou la Reconnaissance, dont le Citoyen Souriguere est l'Auteur. Il parait qu'il a suivi de près la marche du Libérateur, la coupe des Scènes, et jusqu'au dialogue ; d'ailleurs, il a écrit en vers élégants.

Il serait peut être assez piquant, et non moins juste, de jouer alternativement la Pièce en prose et la Pièce en vers : on prononcerait sur l'aînée et sur la cadette ; et cela pourrait offrir, dans quelques détails, plusieurs petits objets de comparaison, qui, si je ne me trompe, tourneraient au profit de l'Art. Les Deux soeurs ont eu un égal succès ; ainsi, elles peuvent être rivales et amies.


PERSONNAGES

RANSOMET, banquier.

ANTONINE, sa fille.

HUGUES, son premier commis.

DAVIS, fils d'un négociant qui a manqué.

JULIENNE, suivante d'Antonine.

DRAKE, garçon de bureau.

La scène est à Londres, dans la maison de Ransomet.


ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

RANSOMET.

Ce billet est échu depuis un mois, et point d'acquit ; pas même de réponse à mes deux lettres : attendons encore une quinzaine, et nous vous parlerons sérieusement, monsieur Le Lord... Cinq cent guinées chez d'Athol ! Celle-là sont perdues, l'ami d'Atol est décédé ; je lui en fait présent... Et Crosby aussi, qui retarde son paiement !... Cet homme entreprend trop ; il chavirera... Que de mauvaises créances ! Comment ne se rend-on pas compte à soi-même tous les jours, de ce qu'on a, et de ce qu'on doit ! La corruption du plus beau fruit commence par une petite tache ; ainsi, la ruine d'une maison de commerce provient toujours d'une première négligence.

SCÈNE II.
Ransomet, Hugues, s'approchant de son bureau en silence, et en salutant respactusement Monsieur Ransomet.

RANSOMET.

Bonjour monsieur Hughes ; avez-vous passé chez mon huissier ?

HUGHES.

Oui, Monsieur.

RANSOMET.

Davis payera-t-il ?

HUGUES.

Je ne crois pas.

RANSOMET.

Qu'il reste donc en prison ; le fourbe ! Ses pareils, et lui, pensent qu'il n'y a plus de déshonneur à ne pas payer ses dettes. Voilà donc les hommes d'aujourd'hui ! Les uns commencent par monter leur maison avec beaucoup d'éclat ; ils inspirent de la confiance ; ils attirent chez eux de tous côtés, les marchandises de leurs confrères ; et, pour s'enrichir tout d'un coup, ils cessent, à jour préparé, leurs paiements. D'autres empruntent les traits modestes, et même la timidité d'un honnête homme; ils vous peignent leurs malheurs avec émotion ; ils s'efforcent de s'attendrir jusqu'aux larmes, jusqu'à ce qu'enfin ils aient touché nos coeurs ; mais, dès que leurs mains subtiles ont saisi l'argent de nos veilles, ils s'envolent, et leurs âmes viles s'applaudissent en secret de nous avoir trompés ;... mon coeur sera désormais fermé pour eux leurs larmes ne me toucheront plus. Davis me payerai ou bien il tiendra prison.

HUGUES.

Je désire que vous soyez payé, mais...

RANSOMET.

Je le serai, car il faut que je le sois.

HUGUES.

Vous pourriez craindre.

RANSOMET.

On n'est pas fripon pour devoir, disent tous nos honnêtes gens du jour : excellentes dispositions pour retenir le bien d'autrui !

HUGUES.

Je pense que, s'il avait pu prévoir certaine revers...

RANSOMET.

Jamais homme ne manque à son devoir, sans avoir eu quelque pressentiment des malheurs qui l'en ont justement puni... Ces trois mille guinées sont mon argent ; son emprunt est un vol ;... et l'on dit que je suis bon ?

HUGUES.

Oui, monsieur, on le dit.

RANSOMET.

Eh bien ! Je ne veux pas que l'on dise cela... car mon intention est de n'être plus ni faible, ni dupe. Je vois enfin qu'il faut être dur à ceux qui, rompant toute circulation, tuent le crédit, le commerce ; c'est-à-dire, la vie de de l'état : or ce Davis m'a trompé !

HUGUES.

Cela peut être ; mais dans les faillites d'Amsterdam, vous savez qu'il a beaucoup perdu.

RANSOMET.

On l'avait averti du danger mais ces messieurs-là s'imaginent qu'on viole la fortune... Oh ! Elle veut des soins particuliers, et même des soins délicats... sans quoi elle échappe, quand on croit la saisir.

HUGUES.

Il y a des circonstances que l'esprit le plus perçant, et que la plus sage expérience ne sauraient encore prévoir. Il croyait faire valoir avantageusement ses fonds...

RANSOMET.

Il croyait ! Mes chers confrères pensent ne manquer jamais d'argent, quand ils en savent ou quand ils en croient dans la bourse des autres. Et puis, nous autres bonnes gens, nous devons céder et voler à leur secours...

HUGUES.

Pardonnez-moi, monsieur, si j'ose...

RANSOMET.

Je vous dis, monsieur, que c'est m'irritera, que de me croire bon car je dois user d'une juste sévérité envers ceux qui manquent à leurs obligations. Le commerce a ses lois, et c'est leur application sévère qui fait la sûreté publique.

HUGUES.

Mais, monsieur...

RANSOMET.

Je ne conçois pas que vous preniez ici les intérêts de cet homme ni que vous me supposiez un de ces caractères faciles dont on abuse. Je veux être impitoyable cette fois. J'ai résolu que je serais payé, je le serai ; et, au lieu de m'appeler bon, comme l'on fait, eh bien ! L'on m'appellera, méchant... Soit... Me voilà méchant. Je suis méchant... Monsieur, c'est dit... C'est décidé, je suis méchant...

Il entre avec humeur, dans son cabinet.

SCÈNE III.

HUGUES, arrangeant ses livres de compte.

Il est en colère ! Il faut bien l'empêcher de céder à un premier mouvement car je crois qu'il se repentira un jour d'avoir sévi contre cette maison. Un fripon, un fripon, dit-il, et il se laisse arrêter... Or, la première règle d'un fripon, l'expérience me l'a prouvé, est de ne point se laisser prendre... Les grands fripons sont plutôt hors de prison que dedans...

SCÈNE IV.
Hughes, Julienne, une tasse de chocolat à la main.

JULIENNE.

Monsieur n'est pas ici ?

HUGHES, lisant des lettres de change.

Au quinze du mois prochain, je payerai comptant... Plût à Dieu ! Comptant ! Et Dieu sait combien il y aura de mensonges et de vides dans tous ces comptes-là !

JULIENNE, s'approchant du bureau du commis.

Voici le chocolat de monsieur : il n'est pas ici ?... Mais, où est-il donc ?

HUGHES.

Dans son cabinet, mademoiselle...

JULIENNE.

Peut-on entrer ?

HUGHES.

Je ne sais ; voyez.

Il se lève ; et va fermer les livre de Monsieur Ransomet.

JULIENNE, s'approchant du cabinet.

Mais, la porte est fermée ?

HUGHES.

Eh bien ! Attendez qu'elle soit ouverte.

Il lit.

JULIENNE.

Vous avez eu, avec monsieur, une petite querelle !

À part.

Tâchons de l'amadouer.

HUGHES.

Qui vous l'a dit.

JULIENNE.

C'est que j'ai un peu écouté à la porte, à ne vous rien taire.

HUGHES.

Oui !

JULIENNE.

Mais très peu, en vérité, c'était en entrant. Monsieur grondait... L'intérêt que je prends...

HUGHES.

Tout de bon ? Ah ! Ah !

JULIENNE, va poser la tasse sur le bureau.

Ah ! Mon cher monsieur Hughes, j'ai toujours en tant à coeur tout ce qui se passe ici ; car tout m'y intéresse ; pourquoi donc a-t-il grondé ? Dites-le moi.

HUGHES, conduisant Julienne loin du cabinet, avec un air de mystère.

Savez-vous garder un secret ?

JULIENNE.

Comme si c'était le mien.

HUGHES.

Oh ! En ce cas-là je n'aurais plus rien à vous dire.

JULIENNE.

Vous pourriez cependant... Hasarder... Oh ! Je vous en prie, vous serez si aimable ?

HUGHES.

Eh bien ! Soit mais surtout ce que je vais vous révéler, motus :

Il la prend encore par la main.

Monsieur a beaucoup grondé de la consommation considérable que l'on fait ici depuis quelque temps en linons, en mousselines, en rubans.   [ 1 Linon : Toile de lin très déliée. [L]]

JULIENNE.

Vraiment ! Il songe à cela ?

HUGHES.

C'est qu'il songe à tout... Il dit que les comptes de la marchande de modes et les mémoires du parfumeur sont du double plus forts, depuis que Julienne est entrée au service de Mademoiselle.

JULIENNE.

Comment ? Son génie calculateur s'abîme dans ces misères-là !... Un millionnaire... Ah!

HUGHES.

Et que mademoiselle Julienne, indiscrète dans toutes ses expressions, fait des caquets !... Parle à tort et à travers de tous les gens de la maison... Excepté qu'elle a toujours bien de douces paroles et attentions pour monsieur le Caissier, le blondin...

JULIENNE.

Quelle perspicacité !

HUGHES.

Qu'elle écoute très souvent aux portes, et qu'elle veut savoir ce qui ne la regarde point... Mais n'allez pas dire cela à d'autres... Je vous en prie... Chut...

Il retourne à son bureau, en riant.

Ah, ah, ah.

JULIENNE, prend la tasse, et sort.

Ne craignez rien... En m'éclairant ainsi sur mes petits défauts... Vous m'avez révélé tous les vôtres... Je suis satisfaite, adieu :

En sortant.

Nous ne serons pas longtemps bons amis.

SCËNE V.

HUGHES, seul, riant.

Ah ! Je pense qu'elle ne me questionnera pas de sitôt : il ne nous manquerait plus que cela... Voir les femmes de chambre mettre le nez dans nos livres de compte... C'est déjà beaucoup trop, quand leurs maîtresses s'en avisent :

Il écrit, pause.

Je ne sais pourquoi je suis toujours chagrin du revers de ce pauvre Davis : on devine aisément, par sa correspondance, que c'est un honnête commerçant : car, je le répète, il ne serait pas en prison, s'il eut, comme tant d'autres, arrangé ou prémédité sa faillite.

SCÈNE VI.
Ransomet, Hughes.

RANSOMET, sortant du cabinet, et se promenant.

Davis ! Davis ! Tu as endurci mon coeur : et qui me répondra que tous ces commerçants, qui viendront, comme toi implorer mon assistance, ne seront pas aussi des imposteurs ? Ces hommes adroits se gardent bien de commencer par des injustices : au contraire ils n'épargnent rien pour gagner d'abord la confiance et l'estime publique. Ils ne jettent le masque, et ne frappent les grands coups, que quand leur partie est bien liée, et qu'on n'en peut plus revenir.

Avec fermeté.

Or, je suis fort étonné, Monsieur Hughes ; je ne vous le dissimulerai pas, que vous ayez pris sur vous de plaider contre moi, si chaudement, les intérêts d'un subtil et véritable escroc ; oui, le terme est lâché qui me vole plus de trois mille guinées.

HUGHES.

Monsieur, j'ai l'honneur de travailler avec vous depuis vingt-deux ans, il me semble que ma conduite aurait dû vous apprendre que mes devoirs me sont connus ; il m'est bien sensible, je vous jure, d'entendre à mon âge, des reproches que je n'ai point mérités.

RANSOMET.

Et de moi, l'on dira, par tonte la cité, que je cède aux moindres soupirs ; que l'on me pétrit avec des larmes que les industrieux, pour peu qu'ils conversent avec moi, savent me retourner... Je m'entends...

HUGHES.

Si je vous ai parié, monsieur, en faveur de Davis, ce fut aussi par mon extrême attachement pour vous.

RANSOMET.

Comment ?

HUGHES.

C'est que je suis persuadé qu'en le tenant en prison, votre créance en deviendra plus mauvaise ; vous ferez perdre, à cette maison, le crédit qui lui restait : eh ! Comment pourra-t-il vous payer, si vous lui en ôtez tous les moyens ? Réfléchissez donc à cela, monsieur, de grâce...

RANSOMET, en colère.

J'y ai réfléchi : eh bien ! Soyons d'une complaisance molle, imbécile, coupable ; que Davis sorte anjourd'hui de sa prison, puisque vous le voulez. Allez, monsieur, portez à votre protégé cette nouvelle qui doit complètement enhardir tous les autres ; allez le délivrer, voilà la clef de ma caisse ; prenez ; payez toutes ses dettes, disposez de ma fortune, dispersez mon argent, et réduisez-nous moi et ma fille, à n'avoir plus rien. Voilà ce que vous exigez, ce que vous désirez... Je suis intraitable... Je suis un barbare, qui fait enfermer un si honnête homme... La somme volée est, d'ailleurs, une somme si mince... Je dois perpétuer, dans tout Londres, la renommée d'être un bon homme, qu'un gémissement hypocrite attendrît, et qui ne pourra jamais exécuter ce qu'il a une fois résolu.

HUGHES.

Je connais mes devoirs, monsieur ; mais je pourrais les oublier, si je restais ici plus longtemps... Permettez...

Il sort.

SCÈNE VII.

RANSOMET, seul, il se jette dans un fauteuil.

Je l'ai fâché, cet honnête vieillard, ses intentions sont toujours bonnes : oh ! J'ai agi avec trop de précipitation mais je ne prétends point non plus avoir en ce monde la réputation d'un homme trop facile...

SCÈNE VIII.
Ransomet, Antonine, Julienne.

ANTONINE.

Bonjour, mon père : mais quoi ! Vous avez l'air bien ému ?

RANSOMET.

Il est vrai, ma fille. C'est que j'ai essuyé une perte ;... Un négociant de cette ville, m'a fait un tort...

ANTONINE.

Un tort considérable ?

RANSOMET.

Oui ; et de plus, il m'a joué indignement ; et l'on voudrait ?... Non... Il faut que je sorte pour surveiller moi-même cette affaire car tout le monde ici veut que je lui fasse grâce mais comme c'est évidemment un.... M'étant bien consulté point de pitié pour lui.

ANTONINE.

Oh ! Qu'il n'aie pas du moins le triste pouvoir d'altérer encore voire repos on votre santé ; prenez, je vous en supplie...

Elle lui présente la tasse de chocolat.

RANSOMET, le remettant.

Non ; cela me ferait mal ma fille : je suis trop oppressé, il faut que j'aille chercher le grand air. À tantôt, mon enfant, nous causerons.

Il sort.

SCÈNE IX.
Antonine, Julienne.

JULIENNE.

Nous voilà seules ; il y a longtemps que je n'ai vu monsieur si en colère il faut que ce négociant-là soit un grand misérable ! Car monsieur est sorti du calme qui l'accompagne ordinairement.

ANTONINE.

Peut-être ce négociant n'est-il que malheureux car je ne puis concevoir que l'on veuille tromper autrui par système et je crois que les hommes sont plus généreux qu'on ne le pense, qu'on ne le dit. Eh ! Si je n'en avais pas rencontré un qui eût exposé sa vie pour sauver la mienne. Dieu !

JULIENNE.

Et pourquoi vous attrister toujours de cet événement, au lieu de vous réjouir de l'issue ; vous n'êtes plus si gaie, ni si enjouée qu'autrefois ? Oui, depuis votre retour de la campagne, vous êtes changée prenez-y garde, votre beauté s'en altérera ;... d'ailleurs, le danger que vous avez couru, est passé depuis plus d'un grand mois.

ANTONINE.

Il est sans cesse présent à mes esprits : que je veille, que je sommeille, je me vois toujours sur le chemin d'Oxfort, arrêtée par ces brigands ;... Déjà l'un d'eux, avait porté sur moi ses mains homicides et je m'évanouissais de surprise et de terreur, lorsqu'un jeune homme apparaît comme un ange tutélaire, s'élance dans un clin d'oeil, fait briller l'épée qui les met tous en fuite : il semblait se multiplier avec l'éclair de son glaive, et je crus d'abord devoir la vie à plusieurs ;... je ne vis qu'un seul homme : ah ! Nul au monde, ne lui ressemble, Julienne ! Et son image, à jamais gravée, par la reconnaissance est empreinte dans ma mémoire.

JULIENNE.

Et peut-être aussi dans votre coeur ?... Osez un peu vous l'avouer à vous-même l'amour aura pris ce moment terrible pour vous blesser de ses traits, et je le crois, à ne vous rien taire ; car, depuis ce jour, toujours inquiète, rêveuse, vous chercher la solitude, et vous soupirez...

ANTONINE.

Eh bien ! S'il faut te dire, je crains que ce ne soit amour, au lieu de reconnaissance, mais amour sans bornes... Mais, que dis-tu ? Nous délivrer, ma tante et moi, d'une situation aussi hasardeuse, nous conduire en sûreté jusqu'à deux lieues de là, et s'évader sans que nous ayons pu savoir son nom, ni le lieu qu'il habitd : il a disparu :... Eh ! Ne pouvait-il pas imaginer que dans ce sein palpite un coeur... reconnaissant, qui a su apprécier sa bravoure ; ne m'aurait-il conservé la vie, que pour la dévouer au tourment, à la honte de ne pouvoir m'acquitter dignement envers lui ?

JULIENNE.

Quoi ! Depuis, vous n'avez eu aucune connaissance ?...

ANTONINE.

Non.

JULIENNE.

Oh ! S'il est brave, il n'est pas galant dédaigner jusqu'à un remerciement de votre bouche... Ah !...

ANTONINE.

J'ignore, te dis-je jusque son nom ; je ne connais de lui que son courage ; il a su défendre une inconnue avec une valeur et un désintéressement rare...

JULIENNE.

Oh ! Oui, bien rare...

ANTONINE.

C'est qu'il a voulu se cacher, je n'en saurais plus douter. J'ai prié cependant ma tante de faire quelques recherches à ce sujet ; ses dernières lettres ne disent rien encore.

JULIENNE.

Il faut redouter nos promenades ; nous le rencontrerons quelque part, j'en ai un pressentiment secret vous le reconnaîtrez aisément, n'est-il pas vrai ?

ANTONINE.

Une petite méchanceté de ta part, Julienne ?

JULIENNE.

Aussitôt reconnu, je l'arrête en votre nom : je lui dis, monsieur, ce n'est pas assez d'avoir risqué sa vie pour ta beauté ; on vient en personne lui dire : j'accours pour contempler les attraits que j'ai eu le bonheur de sauver ; et, si je m'enorgueillis de cette victoire, ce n'est que du moment que je ai vous revue délivrée. Vous rêvez ?... Mais pourquoi n'avez-vous pas voulu faire confidence de cette aventure à Monsieur votre père ?

ANTONINE.

C'est qu'il en aurait conçu un trop grand effroi, et que peut-être j'aurais été privée, par cet aveu, du plaisir de retourner encore à la campagne, et d'y embrasser ma tante ; mes beaux jours, tu le sais, ne sont que chez elle.

JULIENNE.

Il faut que je le trouve moi ; mes regards, au défaut des vôtres, interrogeront tous les visages ; je ne l'ai pas vu mais je compte deviner, au premier coup d'oeil, votre beau libérateur.

ANTONINE.

Comment sais-tu qu'il est beau ?

JULIENNE.

D'abord, celui qui vous a conservé la vie ne saurait me paraître ; autrement mais je soutiens, de plus, qu'il a dû sa valeur à un de vos gestes, de vos regards, de vos cris ; que sais-je, moi et qu'il doit vous apporter son coeur.

ANTONINE.

Laisse, laisse, Julienne peut-être aussi est il d'un de ces caractères uniques ? En effet, me sauver la vie, et mettre au-dessous de soi tout droit à la reconnaissance, joindre à l'héroïsme le calme,... c'est se montrer supérieur à tout ; c'est posséder une sorte de fierté qui annonce, comme je te le dis, un caractère à part : tandis que tous ceux qui viennent ici nous rendre visite ne sont que des calculateurs avides, intéressés, qui parlent, agissent, chacun par l'amour de la fortune, et qui n'ont d'autre passion que l'argent ;... Lui.... Dans une noble indifférence...

JULIENNE.

Bon Dieu ! Qui n'aime pas l'argent !

ANTONINE.

Je suis presque sure qu'il n'est point marié ;... Je suis fille unique ; eh bien ! Il n'a pas fait une seule visite à mon père.

JULIENNE.

Mais votre libérateur est peut-être un Lord très- opulent ?

ANTONINE.

Non, non ; les Lords n'ont pas le courage aussi prompt, ni le bras aussi sûr ; et la bouche d'un Lord aurait d'ailleurs annoncé, avec emphase, à tout Londres et dans tous les papiers, un tel exploit...

JULIENNE.

Ce n'est pas trop mal les connaître.

ANTONINE.

Et vous, ma chère tante vous qui m'aimez, vous n'aurez encore rien fait pour mon bonheur, si vous ne pouvez me dire ou je le rencontrerai cet inconnu ; car il pourrait croire aussi, de son côté, que je me plais à me renfermer dans le silence de l'ingratitude ;... Et l'ingratitude est à mes yeux, Julienne, un vice abominable.

JULIENNE.

Non ; vous n'êtes point ingrate... Vous ne le serez point... J'en réponds.

ANTONINE.

J'entends, malicieuse Julienne.... Mais j'ai aussi mon orgueil. Sache qu'une générosité aussi profondément silencieuse blesse presque autant mon âme, qu'une injure...

JULIENNE.

Quand nous l'aurons rencontré, il faudra l'en bien punir ; et je m'y prépare. Je lui garde... Venez, nous en causerons.

ACTE SECOND.

SCÈNE PREMIÈRE.
Ransomet, Hughes, Drake.

RANSOMET.

Tous les courriers sont-ils arrivés ?

DRAKE.

Celui de France ne l'est pas encore.

RANSOMET, à Hughes.

Monsieur Hughes, voilà nos lettres, ayez la bonté de les lire.

HUGHES.

Oui, Monsieur.

RANSOMET.

Si l'on m'apporte des traites à accepter, vous les garderez ; sans rancune, mon ami.

Hugues salue, et sort.

Au domestique.

Ma fille va-t-elle venir ?

DRAKE.

Ouï, Monsieur, la voici.

RANSOMET.

Qu'on nous laisse seuls.

SCÈNE II.
Ramsomet, Antonine.

RANSOMET.

Eh bien ! Ma chère Antonine, comment trouves-tu ton prétendu ?... Tu gardes le silence ; il paraît que tu sais peu reconnaître mon attention à te choisir un homme riche et assez considéré.

ANTONINE.

Mon père !...

RANSOMET.

Il ne te plaît donc pas ?

ANTONINE.

Un homme qui me dit en face qu'il ne demande que ma main, que la fortune supplée à tout, que sans elle l'amour est une illusion, n'est pas trop fait pour me plaire.

RANSOMET.

Il peut avoir tort ; mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus dans le siècle des amants ; ceux-ci avaient des vertus qui ne sont plus les nôtres. Aux yeux de notre monde éclairé, la richesse est la première qualité qui rende une fille aimable.

ANTONINE.

Vous ne parlez pas sérieusement ; je connais votre bonté vous ne voudriez pas me rendre malheureuse ?

RANSOMET.

Malheureuse ! À Dieu ne plaise ; mais mon enfant, est-ce un malheur que d'épouser un homme qui a de la fortune ?

ANTONINE.

C'en serait un pour moi si...

RANSOMET.

Mais si ton prétendu était plus jeune ? Dis...

ANTONINE.

Mon père !...

RANSOMET.

S'il connaissait le prix de ton âme délicate, sensible, aimante ; et s'il ne demandait ta main que pour s'assurer à jamais de ton coeur ?

ANTONINE.

Mon père !...

RANSOMET.

Si nn tel homme te voulait en mariage, et qu'il obtint mon consentement, serais-tu encore malheureuse ?.... Parle... à coeur ouvert.

ANTONINE.

Comme vous me tourmentez !...

RANSOMET.

Je te tourmente ; tu t'es trahie, tu aimes !

ANTONINE, vivement.

Moi ? Non ; je vous assure...

RANSOMET.

Non mais tu rougis, tu trembles pourquoi n'oses tu me regarder ? Autonine, tu aimes... Tu me dois... Tu me feras la confidence entière... À tantôt.

SCÈNE III.
Ransomet, Antonine, Hughes.

HUGHES.

Parmi les lettres, Monsieur, en voici une qui vous regarde personnellement, et qui a été ouverte...

RANSOMET, prenant le lettre.

Voyons... Eh ! C'est de ma soeur : elle était pour toi, je pense ? Oui, nons allons la lire ensemble depuis quelque temps ses lettres sont bien tardives.

Il lit.

« Vous avez bien fait, ma chère nièce, de n'avoir point parlé au meilleur des pères, de l'attaque imprévue de ces brigands : l'image du péril est souvent plus dangereuse que le péril même. »

Qu'est-ce ? Comment, ma fille ?... Que veut dire ?...

ANTONINE.

Ah ! C'est un événement que nous avons voulu vous cacher.

RANSOMET.

Pourquoi me cacher quelque chose ?

ANTONINE.

Parce que nous connaissons votre tendresse inquiète, et qui se serait vivement alarmée, si...

RANSOMET.

Quoi ! Tu as connu un danger, et je suis à le savoir ?... Pour m'eparguer un moment d'effroi, tu l'augmentes par cette réserve... Quel danger as-tu couru, mon enfant ?... Dis.

ANTONINE.

Le plus grand de tous : ma tante et moi, en revenant d'Oxfort, nous ayons été attaquées sur la route.

RANSOMET.

Attaquées !... Ô Dieu !...

ANTONINE.

Et délivrées par un inconnu...

RANSOMET.

Un inconnu ?

ANTONINE.

Son intrépidité a fait fuir les scélérats et ïa rapidité dé l'événement me le ferait considérer comme un songe, si la reconnaissance que nous devonS à ce généreux défenseur, n'avait point gravé si profondément son image dans mon âme, que je le reconnaîtrais, de loin au seul son de sa voix...

RANSOMET.

Quoi il ne s'est point fait connaître ?... Moi, qui, déjà, brûle de m'acquitter envers lui.

ANTONINE.

Il nous a laissées complètement ignorer qui il était ; après nous avoir marqué toute la joie qu'il ressentait, d'avoir contribué à notre délivrance, et nous avoir accompagnées jusqu'au bourg voisin, ce brave jeune homme s'est éloigné.

RANSOMET, à part.

Ah ! C'est un jeune homme ! Bon !

Haut.

Mais je blâme beaucoup votre tante de n'avoir pas insisté pour savoir, au moins, son nom : c'est-là une distraction coupable, et qui pourrait être interprétée comme une disposition à l'ingratitude.

ANTONINE.

Il éludait toutes nos questions avec une modestie,... et puis le trouble où j'étais...

RANSOMET.

Je n'ai jamais été ingrat : quoi ! On a sauvé ma fille, et l'on dédaignera de savoir si j'y suis sensible, et si je saurai reconnaître un tel service !... Quel affront !

Reportant les yeux sur la lettre.

Ah ! Du moins, ma fille, nous saurons le nom de ton libérateur.

ANTONINE, vivement agitée.

Quoi son nom ! Il est dans cette lettre, il y serait, mon père ?

RANSOMET.

Oui, il y est : tu vas le connaître... Écoute.

ANTONINE, à part.

Dieu ! Quel nom va sortir ! Je sens que c'est ma destinée.

RANSOMET, lisant.

« J'ai fait tant de recherches de tous côtés ; ma nièce, pour apprendre enfin à qui nous deviosn la vie, que sur plusieurs renseignements de lieu et du temps, du coursier, et sur tout de la figure du jeune homme ; l'on assure que notre libérateur se nomme Philippon : voilà tout ce que nous avons pu en savoir. »

ANTONINE.

Il se nomme Philippon ! Mais que nous sert de savoir son nom, s'il reste invisible pour nous ?

RANSOMET.

Philippon ! Ah ! Je le déterrerai, celui-là, fut-il allé aux Grandes-Indes ! Je veux l'amener ici ; le serrer dans mes bras ; lui dire : voilà ma fille, voilà mon trésor en lui sauvant la vie, vous avez beaucoup plus fait que si vous eussiez sauvé la mienne : quelle récompense voulez-vous, monsieur ? Demandez, ma fortune, sa main, tout est à vous ; car vous avez tous les droits d'un libérateur, ceux d'un époux, et je vous cède, de plus encore, tous les miens,

Avec force.

On verra si je suis reconnaissant !

Embrassant sa fille.

Tu m'es rendue, et par lui !... Ah! Quand l'embrasserai-je ici, comme je t'embrasse !

ANTONINE.

Mon père, nous n'avons que son nom.

RANSOMET.

Eh bien ! Tous ceux qui le portent a Londres, me seront chers désormais. Je les inviterai tous à venir ici, afin que je retrouve enfin celui à qui je dois tant... Je sors, de ce pas, je cours toute la ville, je fais parler tous les papiers, je rappelle à moi des quatre coins du monde ; il faut que je tienne ici mon Philippon. Je suis ému, ma fille ; mais c'est de joie ; et déjà je m'abreuve d'un plaisir nouveau, de l'avant-goût délectable de la plus vive, de la plus entière, plus de la extrême reconnaissance... Nous la lui devons, et...

SCÈNE IV.
Les précédents, Drake.

DRAKE.

Un monsieur demande à vous parler.

RANSOMET.

En ce moment, qu'il me dispense, s'il est possible.

DRAKE.

C'est, dit-il, pour une affaire très importante, et qui ne peut se différer.

RANSOMET.

Hé bien qu'il entre. Laisse-nous mon Antonine, et passe dans ce cabinet. Si jamais tu disposes de ton coeur, donne-moi, avant tout, ta confiance, pleine, entière : je l'exige, car j'ai mes raisons pour cela.

ANTONINE.

Mon père !... Jamais je ne vous cacherai rien.

RANSOMET.

Prends-moi, te dis-je, pour confident, et de préférence à tout autre. Tu n'en trouveras pas de meilleur, ni de plus indulgent je t'en assure...

SCÈNE V.
Ramsomet, Davis fils, Drake.

RANSOMET, seul.

À lui même.

Tu aimes... Nous saurons qui... Nous apprendrons... Ah ! Si c'était... Celui...

DAVIS, entre.

Est-ce monsieur Ransomet à qui j'ai l'honneur de parler ?

RANSOMET.

Oui monsieur, c'est moi-même.

DAVIS.

Je désirerais vous entretenir, an moment, sans témoin.

RANSOMET, à Drake.

Vous ne laisserez entrer personne.

Drake sort.

DAVIS, à part.

Ce n'est pas ainsi que l'on peint la cruauté ; son oeil annonce un coeur sensible : ciel ! Prête en ce moment, à mon discours, le charme de l'éloquence que je reste ensuite muet pour jamais !

RANSOMET.

Nous sommes seuls, monsieur ; qu'avez-vous à me dire ?

Davis le regarde fixement.

Asseyez-vous.

Ils s'asseyent.

DAVIS.

Je suis le fils d'un père infortuné, qu'un créancier irrité a fait jeter dans les prisons, pour n'avoir pu lui rendre, sur-le-champ, une somme d'argent qu'il lui avait prêtée.

RANSOMET, à part.

Ah ! J'y suis... Voilà le fils de mon fripon !... Tenons-nous ferme :

Haut.

Cela est cruel, monsieur !...

DAVIS.

Je n'ai appris le malheur de mon père que d'hier, en revenant d'un voyage assez long ; je ne saurais vous peindre la douleur, dont ce triste événement m'a tout-à-coup saisi mon père en prison, ma mère en pleurs, et nous tous consternés, souffrants pour lui, et plus que lui !

RANSOMET.

Cela doit affecter un coeur honnête, tel que le vôtre.

À part.

Ce Davis fils ne m'attendrira point, quoi qu'il fasse.

DAVIS.

J'ai couru chez tous ceux qui se disaient nos amis hélas un malheureux n'a plus d'amis !... Je les ai conjurés j'ai imploré leurs secours,, mais en vain ces barbares ont tous oublié ce qu'ils doivent à mon père.

RANSOMET.

Ce sont des barbares !...

DAVIS.

Tous sont restés sourds à mes prières : un seul moyen bien hardi me restait je l'ai tenté, non sans avoir eu besoin de m'affermir d'avance ; mais j'ai osé... Je suis allé, en personne, demander des secours, le croiriez-vous, au créancier de mon père...

RANSOMET.

Cela est hardi, en effet ; mais non pas condamnable cependant.

DAVIS.

Ah ! Peut-être, me suis-je dit, trouverai-je en lui un coeur plus sensible que chez tous ces parasites, qui souriaient à mon père, et à sa table avant son infortune. Oui, j'ai osé m'adresser au créancier inflexible, qui a fait arrêter l'auteur de mes jours me voici à ses pieds ; et jusqu'à ce qu'il me rende mon père, j'embrasserai ses genoux.

Il se jette à ses genoux.

RANSOMET.

Que faites-vous ?... On n'attaque point ainsi...

DAVIS.

Vous êtes ce créancier ; car je suis le fils de Davis.

RANSOMET.

Laissez-moi, jeune homme, laissez-moi : n'essayez point de m'attendrir ; vous n'y parviendrez point.

DAVIS.

Vous paraissez ému. Ah ! Si mes prières ont trouvé le chemin de votre coeur, homme généreux, vous me rendrez celui pour qui je vous implore.

RANSOMET.

Non, monsieur.

DAVIS, se lève.

Vous détournez la vue ; votre coeur pourra-t-il me repousser ? Non je lis, sur votre front, le combat qui se passe, en ce moment, dans votre âme. Oh ! Que votre coeur, qui balance, se décide en ma faveur.

RANSOMET.

Je ne puis laisser sortir votre père de prison ; et pour cause...

DAVIS.

Est-il possible !... Homme cruel ?

RANSOMET.

Non, je suis juste, jeune homme ; je vous estime ; j'admire votre piété filiale : mais je me vois forcé de vous refuser la grâce que vous me demandez.

DAVIS.

Et comment voudriez-vous qu'il vous payât, si vous lui ôtez les moyens de regagner son crédit ? Qu'il soit libre ; instruit par les revers, il dirigera mieux ses entreprises son commerce n'est pas tellement ruinée, qu'il ne soit plus possible de le rétablir.

RANSOMET, le prenant par la main.

Écoutez moi monsieur. Tout le monde connaît l'extrême facilité de mon caractère. J'étais tout amitié, tout sentiment, toute confiance pour ceux qui avaient recours à moi ; mais les hommes, à force de torts et de fraudes, ont changé ce coeur trop tendre : plusieurs ont trahi ma confiance, insulté à ma générosité ; et en peu d'années, j'ai perdu trente-six mille livres sterlings... Je suis père, et, par conséquent, obligé de veiller sur l'édifice de ma fortune, qui s'écroulerait... D'ailleurs, l'établissement de ma fille est aujourd'hui mon premier devoir. J'ai toujours donné, prodigué à autrui je n'ai jamais été dur envers mes débiteurs : mais ce serait aliénation d'esprit, faiblesse coupable, que de livrer mon bien à des gens sans probité.

DAVIS.

Mais mon père...

RANSOMET.

Il m'a trompé... Pesez ce mot...

DAVIS.

Monsieur.

RANSOMET.

Or, il est aisé de tromper un homme de bien, mais très difficile ensuite de le détromper.

DAVIS, du même ton.

Monsieur...

RANSOMET.

Il savait qu'il était ruiné ; au lieu d'un aveu franc, ouvert, et qu'exigeait le devoir, il vient m'emprunter adroitement une somme non moins considérable. Avec mon argent, il payé a ses autres créanciers et moi, sous prétexte que je suis bon, car tout le monde ici veut que je sois bon, c'est-à-dire... Hé bien votre père me fait tout perdre. Dites est-ce-là agir avec cette probité, qui doit caractériser le négociant ?

DAVIS.

Monsieur, et ce n'est pas-là vous faire injure ; oui, il avait compté sur votre bonté.

RANSOMET.

Eh bien ! Ne voilà-t-il pas encore ma bonté !... Ah !...

DAVIS.

Mais il avait lieu de croire, alors, qu'il pourrait relever son crédit. Vos rigueurs prolongées, et, j'ose le dire, gratuites, ont anéanti son commerce, et vous voulez encore lui ravir son honneur.

RANSOMET.

Monsieur...

DAVIS.

Vous ne jouissez que d'une réputation usurpée quand on vous dit indulgent, vous n'êtes qu'un homme inhumain.

RANSOMET.

Le temps d'être rigoureux, est venu.

DAVIS.

Je croyais trouver, en vous un coeur : l'avarice l'a glacé.

RANSOMET.

Monsieur...

DAVIS.

Votre physionomie promet une âme ; elle ment. Vous êtes un barbare, peut-être un vindicatif et vos pareils se ressemblent tous.

RANSOMET.

C'est trop sortez de chez moi.

DAVIS.

Oui, je sors honteux d'avoir pu tomber aux pieds d'un homme aussi intraitable, j'ajouterai aussi injuste.

RANSOMET.

Imprudent oubliez vous que le sort de votre père est entre mes mains ?

DAVIS.

Vous n'êtes capable que d'une atrocité ; et vous ne suivez en cela que les mouvements de votre coeur. Jouis de nos malheurs... Laisse languir mon père dans la captivité... Entraîne, dans sa ruine, sa femme et son fils ; et assouvis ton coeur avare, ton coeur de tigre, des larmes que tu fais verser je me reproche de les verser devant toi.

RANSOMET.

On m'insulte à ce point !

Il appelle

Holà, quelqu'un... qu'on vienne...

SCÈNE VI et dernière.
Les précédents, Antonine.

On entre.

ANTONINE, sortant du cabinet.

C'est lui, c'est lui !... Dieu ! Qui vous êtes servi de son bras...

DAVIS.

C'est elle cette beauté si intéressante !... Je serais chez !...

ANTONINE, à Davis.

Oui, mon père, c'est lui.

RANSOMET.

Qui ?

ANTONINE.

Mon libérateur.

RANSOMET.

Se peut-il ?... Ce serait Davis qui, sous un autre nom, aurait...

ANTONINE.

Vous nous avez fui... Et pourquoi ? Recevez le nom qui vous est dû, vous qui m'avez sauvé du plus grand péril.

DAVIS.

Entendez-vous, monsieur !... Mais, mon père sera toujours votre débiteur.

RANSOMET, avec âme.

Votre père sera libre.

DAVIS.

Le voir en liberté et me mettre à sa place, c'est tout ce que je veux vous serez payé de tout.

RANSOMET.

Noble jeune homme ! Vous ne voudrez pas m'offenser !... Oh ! C'est vous qui êtes mon créancier !... Allez, je vous dois trop ;... Votre père !... Jamais sa joie n'égalera la mienne.

ANTONINE.

Il a dû vous plaire jusques dans son égarement.

RANSOMET.

Je l'avoue juste Ciel ! Que ne m'as-tu donné un fils semblable ! Approchez-vous de mon coeur ; venez donc dans mes bras... Je suis votre débiteur, votre éternel débiteur ; mais, pourquoi vous nommait-on Philippon ?

DAVIS.

Je suis Davis ; je connais Philippon quelque ressemblance d'âge et de traits, l'aura, sans doute, fait prendre pour moi.

RANSOMET.

Oh ! Je vous aurais réclamé, cherché, demandé à tout l'Univers et, pour vous prouver que je ne m'acquitte pas de ce que je vous dois par des paroles vagues, inspirées par la joie, et qui s'oublient à l'instant, que cette maison-ci, désormais, soit la vôtre !...

DAVIS, avec sensibilité.

Monsieur !...

RANSOMET.

En attendant, soyez le frère de ma fille vous la connaîtrez, et il ne tiendra qu'à vous que le père du brave jeune homme me pardonne un instant de rigueur. Nous ne ferons plus alors qu'une famille... J'ai vu, je vois vos coeurs dans vos regards...

ANTONINE.

Ô le meilleur des pères !... Vous saurez tout.

RANSOMET.

Va, j'ai tout deviné.

DAVIS.

Je serai donc son frère ?...

RANSOMET.

Sans doute, et elle sera ta soeur ; mais elle m'en perdra jamais la tendresse. Pourquoi ne seriez-vous point la consolation de mes vieux jours ? Pourquoi, en étudiant de plus en plus ses vertus, ne voudriez-vous pas rendre agréable à ma fille une vie que vous lui avez conservée ?... Elle ne me contredira point.

DAVIS, embrassant Ransomet.

Comptez que mon père sera, désormais, votre meilleur ami !

RANSOMET.

Courons le délivrer : que j'étais aveugle ! Et puissent, désormais, mes bienfaits... Ah ! Jamais ils ne pourront égaler le service que vous m'avez rendu.

 


Notes

[1] Linon : Toile de lin très déliée. [L]

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