UNE FÊTE DE FAMILLE.

1881. Tous droits réservés.

par JULES MOINEAUX, rédacteur de la Gazette des Tribunaux.

PARIS, CHEVALIER-MARESCQ ÉDITEUR, 20 rue SOUFFLOT, 20.

8517. - Paris. Imprimerie de Ch. Noblet, 13 rue Cujas. - 1881


Texte établi par Paul FIÈVRE, décembre 2021

Publié par Paul FIEVRE, janvier 2022

© Théâtre classique - Version du texte du 31/12/2021 à 19:56:31.


PERSONNAGES.

LE NARRATEUR.

LE PRÉSIDENT.

PAGEON.

LA FEMME PAGEON.

BUREAU.

LA FEMME BUREAU.

DROUILLOT.

LA FEMME DROUILLOT.

Extrait de MOINAUX, Jules, "Les tribunaux comiques", Paris, Chevalier-Marescq éditeur, 1881. pp 313-317


UNE FÊTE DE FAMILLE.

LE NARRATEUR.

La fête de Pageon a commencé, comme toutes les fêtes, par des bouquets, des embrassades, des compliments et des santés portées le verre en main ; elle s'est terminée de la façon qu'on va connaître : Deux ménages, le ménage Bureau et le ménage Drouillot, viennent s'asseoir au banc des prévenus. Le ménage Pageon va s'asseoir au banc de la partie civile.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à Pageon.

Vous autorisez votre femme à porter plainte ?

PAGEON.

Comme ayant reçu un morceau de tarte à la frangipane en pleine figure, et son bonnet déchiré.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Enfin, vous l'autorisez ?

PAGEON.

Des deux mains.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Combien demandez-vous de dommages et intérêts ?

PAGEON.

On m'a dit de demander cinq cents francs pour en avoir vint-cinq.

Rires.

Je demande cinq cent francs.

LA FEMME PAGEON, à demi-voix.

Imbécile !

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Dites ce dont vous vous plaignez.

PAGEON.

Étant le jour de ma fête, nous avions invité Monsieur et Madame Bureau, ainsi que le sieur Drouillot et son épouse, et d'autres amis qui se sont contentés de s'enivrer,mais qui se sont maintenus en gens distingués, tandis que le sieur Bureau et sa femme; ainsi que le sieur Drouillot et la sienne, se sont conduits comme des gens de la classe la plus inférieure ; d'abord, c'est Monsieur Drouillot qui, étant en ribote, commence par prendre des libertés avec mon épouse, que là-dessus voilà sa femme qui se met à faire une scène de jalousie à la mienne, qui lui répond : « Il en a fait bien plus avec mam Bureau, que vous ne dites rien. » Là-dessus, v'là mam Bureau qui entreprend ma femme, dont moi je prends, son parti. Voyant ça,  Bureau prend, le parti de sa femme, que, pour lors, les voilà tous les quatre contre nous, des gens que nous avions invités, Monsieur, dont j'avais fait des frais de vin, de gâteaux et de liqueurs, jusqu'à de la chartreuse et de l'anisette pour les dames qui n'aiment pas le fort...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Voyons, quels coups avez-vous reçus ?

PAGEON.

Ça a commencé par Bureau, qui m'a envoyé une bouteille à la tête, dont je me suis effacé, et que la bouteille a été casser un pot à l'eau et une cuvette de quarante-cinq sous ; ma femme, là-dessus, lui repasse une gifle ; mam Bureau lui arrache son bonnet ; moi, j'veux me défendre contre Bureau ; j'attrape Drouillot par mégarde, qui m'envoie un coup de chandelier ; ma femme va pour sauter sur lui, mais la sienne envoie, à la mienne un morceau de tarte qui lui bouche tout le visage, et elle lu arrache son bonnet ; si bien que nous voilà tous les six que nous sautons les uns sur les autres ; on renverse la table, v'là les assiettes, les verres, les bouteilles qui tombent, patatras ! Et nous par-dessus, les jambes en l'air, enfin une orgie.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

On s'amuse singulièrement à votre fête.

PAGEON.

Avec des gens pareils, comment voulez-vous ? Les autres, voyez, ils se s'ont contentés de s'endormir ; ils ont tombé avec la table, et ils sont restés par terre sans rien dire.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Asseyez-vous. Bureau, qu'avez-vous à dire ?

BUREAU.

Mais, vous voyez, le sieur Pageon vous à dit la chose, nous nous sommes attrapés tous, on ne sait pas qui est-ce qui a commencé.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT.

Et vous, Drouillot ?

DROUILLOT.

Moi ? Si jamais je ressouhaite la fête au sieur Pageon, il fera chaud ; comment ! Il nous invite, et on se fiche des peignées chez lui, que toute la maison en était eu l'air ; est-ce que je sais seulement comment c'est venu ? Nous étions tous en ribote ; on s'était attrapé, c'est bien, le lendemain : on n'y pense plus ; et pas du tout, il s'en va chez le commissaire, et nous voilà ici, moi que je suis pressé, que j'ai quatorze, grosses de procédés à livrer à un cafetier, c'est dégoûtant.   [ 1 Grosse : quantité de douze douzaines.]

LA FEMME DROUILLOT.

Et ils nous demandent des dommages et intérêts pour payer leur tarte : et leur vin, qu'ils peuvent bien les garder une autre fois.

LA FEMME BUREAU.

Ah ! Voui !... Et se souhaiter leur fête sans nous; merci, c'est du propre.

LA FEMME PAGEON.

Vous n'avez pas besoin de le dire, mam Bureau.

Le tribunal, sur l'avis du ministère public, a renvoyé, les prévenus de la plainte et condamné la partie civile aux dépens.

 



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Notes

[1] Grosse : quantité de douze douzaines.

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