LE MALADE IMAGINAIRE

COMDIE mle de musique et de danses

Reprsente sur le thtre du Palais-Royal.

M. DC. LXXIII.

PARIS, chez CHISTOPHE BALLARD, seul imprimeur du Roi pour la musique, rue Saint-Jean de Beauvais, au Mont Parnasse.

Reprsente pour la premire fois sur le Thtre de la salle du Palais-Royal le 10 fvrier 1673 par la Troupe du Roi.

Version du texte du 23/12/2012 19:45:52.

PERSONNAGES du PROLOGUE

FLORE.

PAN.

FAUNES.

CLIMNE.

DAPHN.

TIRCIS.

DORILAS.

Deux ZEPHYRS.

Troupe de BERGERS.

Troupe de BERGRES.

PERSONNAGES de la COMDIE

ARGAN, malade imaginaire.

BLINE, seconde femme d'Argan.

ANGLIQUE, fille d'Argan, et amante de Clante.

LOUISON, petite fille d'Argan, et soeur d'Anglique..

BRALDE, frre d'Argan.

CLANTE, amant d'Anglique.

Monsieur DIAFOIRUS, mdecin.

THOMAS DIAFOIRUS, son fils, et amant d'Anglique.

Monsieur PURGON, mdecin d'Argan.

Monsieur FLEURANT, apothicaire.

Monsieur BONNEFOY, notaire.

TOINETTE, servante.

La scne est Paris.

PROLOGUE

Aprs les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mlent d'crire travaillent ou ses louanges, ou son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entre la comdie du Malade imaginaire, dont le projet a t fait pour le dlasser de ses nobles travaux.

La dcoration reprsente un lieu champtre fort agrable.

GLOGUE en musique et en danse.
Flore, Pan, Climne, Daphn, Tircis, Dorilas, deux Zphirs, troupe de Bergres et de Bergers.

ENTRE de BALLET.

Toute la troupe des Bergers et des Bergres va se placer en cadence autour de Flore.

SECONDE ENTRE de BALLET.

Tous les Bergers et Bergres expriment par des danses les transports de leur joie.

TROISIME ENTRE de BALLET.

Les Bergers et Bergres de son ct dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.

QUATRIME ENTRE de BALLET.

Les Bergers et Bergres de son ct font de mme que les autres.

ENTRE de BALLET.

Les Bergers et Bergres de son ct font encore la mme chose.

CINQUIME ENTRE de BALLET.

Les deux zphirs dansent avec deux couronnes de fleurs la main, qu'ils viennent ensuite donner aux deux bergers.

DERNIRE et GRANDRE ENTRE de BALLET.

Faune, Bergers et Bergres, tous se mlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, aprs quoi ils se vont prparer pour la Comdie.

FLORE.

Quittez, quittez vos troupeaux,

Venez, Bergers, venez, Bergres,

Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux :

Je viens vous annoncer des nouvelles bien chres,

5   Et rjouir tous ces hameaux.

Quittez, quittez vos troupeaux,

Venez, Bergers, venez, Bergres,

Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.

CLIMNE et DAPHN.

Berger, laissons l tes feux,

10   Voil Flore qui nous appelle.

TIRCIS et DORILAS.

Mais au moins dis-moi, cruelle,

TIRCIS.

Si d'un peu d'amiti tu payeras mes voeux ?

DORILAS.

Si tu seras sensible mon ardeur fidle ?

Voil Flore qui nous appelle.

TIRCIS et DORILAS.

15   Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux.

TIRCIS.

Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ?

DORILAS.

Puis-je esprer qu'un jour tu me rendras heureux ?

CLIMNE et DAPHN.

Voil Flore qui nous appelle.

CLIMNE.

Quelle nouvelle parmi nous,

20   Desse, doit jeter tant de rjouissance ?

DAPHN.

Nous brlons d'apprendre de vous

Cette nouvelle d'importance.

DORILAS.

D'ardeur nous en soupirons tous.

CLIMNE et DAPHN.

Nous en mourons d'impatience.

FLORE.

25   La voici : silence, silence !

Vos voeux sont exaucs, Louis est de retour,

Il ramne en ces lieux les plaisirs et l'amour,

Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.

Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis :

30   Il quitte les armes,

Faute d'ennemis.

TOUS.

Ah ! quelle douce nouvelle !

Qu'elle est grande ! qu'elle est belle !

Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !

35   Que de succs heureux !

Et que le Ciel a bien rempli nos voeux !

Ah ! quelle douce nouvelle !

Qu'elle est grande, qu'elle est belle !

FLORE.

De vos fltes bocagres

40   Rveillez les plus beaux sons :

LOUIS offre vos chansons

La plus belle des matires.

Aprs cent combats,

O cueille son bras,

45   Une ample victoire,

Formez entre vous

Cent combats plus doux,

Pour chanter sa gloire.

TOUS.

Formons entre nous

50   Cent combats plus doux,

Pour chanter sa gloire.

FLORE.

Mon jeune amant, dans ce bois

Des prsents de mon empire

Prpare un prix la voix

55   Qui saura le mieux nous dire

Les vertus et les exploits

Du plus auguste des rois.

CLIMNE.

Si Tircis a l'avantage,

DAPHN.

Si Dorilas est vainqueur

CLIMNE.

60   le chrir je m'engage.

DAPHN.

Je me donne son ardeur.

TIRCIS.

trs chre esprance !

DORILAS.

mot plein de douceur !

TOUS DEUX.

Plus beau sujet, plus belle rcompense

65   Peuvent-ils animer un coeur ?

Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied de l'arbre, avec deux Zphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du thtre.

TIRCIS.

Quand la neige fondue enfle un torrent fameux,

Contre l'effort soudain de ses flots cumeux

Il n'est rien d'assez solide ;

Digues, chteaux, villes, et bois,

70   Hommes et troupeaux la fois,

Tout cde au courant qui le guide :

Tel, et plus fier, et plus rapide,

Marche Louis dans ses exploits.

DORILAS.

Le foudre menaant, qui perce avec fureur

75   L'affreuse obscurit de la nue enflamme,

Fait d'pouvante et d'horreur

Trembler le plus ferme coeur :

Mais la tte d'une arme

Louis jette plus de terreur.

TIRCIS.

80   Des fabuleux exploits que la Grce a chants,

Par un brillant amas de belles vrits

Nous voyons la gloire efface,

Et tous ces fameux demi-dieux

Que vante l'histoire passe

85   Ne sont point notre pense

Ce que Louis est nos yeux.

DORILAS.

Louis fait nos temps, par ses faits inous,

Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire

Des sicles vanouis :

90   Mais nos neveux, dans leur gloire,

N'auront rien qui fasse croire

Tous les beaux faits de LOUIS.

BALLET.

Les Bergres, de son ct font encore de mme, aprs quoi les deux partis se mlent.

PAN, suivi des Faunes.

Laissez, laissez, Bergers, ce dessein tmraire.

H ! Que voulez-vous faire ?

95   Chanter sur vos chalumeaux

Ce qu'Apollon sur sa lyre,

Avec ses chants les plus beaux,

N'entreprendrait pas de dire,

C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire,

100   C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire,

Pour tomber dans le fond des eaux.

Pour chanter de LOUIS l'intrpide courage,

Il n'est point d'assez docte voix,

Point de mots assez grands pour en tracer l'image :

105   Le silence est le langage

Qui doit louer ses exploits.

Consacrez d'autres soins sa pleine victoire ;

Vos louanges n'ont rien qui flatte ses dsirs ;

Laissez, laissez l sa gloire,

110   Ne songez qu' ses plaisirs.

TOUS.

Laissons, laissons l sa gloire,

Ne songeons qu' ses plaisirs.

FLORE.

Bien que, pour taler ses vertus immortelles,

La force manque vos esprits,

115   Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix :

Dans les choses grandes et belles

Il suffit d'avoir entrepris.

CLIMNE et DAPHN, en leur donnant la main.

Dans les choses grandes et belles

Il suffit d'avoir entrepris.

TIRCIS et DORILAS.

120   Ha ! que d'un doux succs notre audace est suivie !

FLORE et PAN.

Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.

LES QUATRE AMANTS.

Au soin de ses plaisirs donnons-nous dsormais.

FLORE et PAN.

Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !

TOUS.

Joignons tous dans ces bois

125   Nos fltes et nos voix,

Ce jour nous y convie ;

Et faisons aux chos redire mille fois :

LOUIS est le plus grand des rois ;

Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !

AUTRE PROLOGUE.

Chanson contre les mdecins.

PLAINTE DE LA BERGRE.

130   Votre plus haut savoir n'est que pure chimre,

Vains et peu sages mdecins ;

Vous ne pouvez gurir par vos grands mots latins

La douleur qui me dsespre :

Votre plus haut savoir n'est que pure chimre.

135   Hlas ! je n'ose dcouvrir

Mon amoureux martyre

Au Berger pour qui je soupire,

Et qui seul peut me secourir.

Ne prtendez pas le finir,

140   Ignorants mdecins, vous ne sauriez le faire :

Votre plus haut savoir n'est que pure chimre.

Ces remdes peu srs dont le simple vulgaire

Croit que vous connaissez l'admirable vertu,

Pour les maux que je sens n'ont rien de salutaire ;

145   Et tout votre caquet ne peut tre reu...

Que d'un Malade imaginaire.

Votre plus haut savoir n'est que pure chimre,

Vains et peu sages mdecins ;

Vous ne pouvez gurir par vos grands mots latins

150   La douleur qui me dsespre ;

Votre plus haut savoir n'est que pure chimre.

Le thtre change et reprsente une chambre o est le malade.

ACTE I

SCNE I.

ARGAN, seul dans sa chambre assis.

Dans une chaise avec une table devant lui, compte des parties, d'apothicaire avec des jetons.

Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrime, un petit clystre insinuatif, prparatif, et rmollient, pour amollir, humecter, et rafrachir les entrailles de Monsieur." Ce qui me plat de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'tre civil, il faut tre aussi raisonnable, et ne pas corcher les malades. Trente sols un lavement : Je suis votre serviteur, je vous l'ai dj dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu' vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est--dire dix sols ; les voil, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystre dtersif, compos avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir, un julep hpatique, soporatif, et somnifre, compos pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols." Je ne me plains pas de celui-l, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. "Plus, du vingt-cinquime, une bonne mdecine purgative et corroborative, compose de casse rcente avec sn levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et vacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c'est se moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonn de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plat. Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus, du vingt-sixime, un clystre carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols." Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystre de Monsieur ritr le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt-septime, une bonne mdecine compose pour hter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon, vingt et trente sols : je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt-huitime, une prise de petit-lait clarifi, et dulcor, pour adoucir, lnifier, temprer, et rafrachir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et prservative, compose avec douze grains de bzoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plat ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus tre malade : contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit mdecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avait douze mdecines, et vingt lavements. Je ne m'tonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre cela. Allons, qu'on m'te tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrter ici.  [2]

Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.

Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin : j'enrage.  [3]

Il ne sonne plus mais il crie.

Drelin, drelin, drelin : carogne, tous les diables ! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin, drelin, drelin : voil qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu ! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.

SCNE II.
Toinette, Argan.

TOINETTE, en entrant dans la chambre.

On y va.

ARGAN.

Ah, chienne ! Ah, carogne... !

TOINETTE, faisant semblant de s'tre cogn la tte.

Diantre soit fait de votre impatience ! Vous pressez si fort les personnes, que je me suis donn un grand coup de la tte contre la carne d'un volet.  [4]

ARGAN, en colre.

Ah ! Tratresse... !

TOINETTE, pour l'interrompre et l'empcher de crier, se plaint toujours en disant.

Ha !

ARGAN.

Il y a...

TOINETTE.

Ha !

ARGAN.

Il y a une heure...

TOINETTE.

Ha !

ARGAN.

Tu m'as laiss...

TOINETTE.

Ha !

ARGAN.

Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.

TOINETTE.

amon, ma foi ! J'en suis d'avis, aprs ce que je me suis fait.

ARGAN.

Tu m'as fait gosiller, carogne.

TOINETTE.

Et vous m'avez fait, vous, casser la tte : l'un vaut bien l'autre ; quitte quitte, si vous voulez.

ARGAN.

Quoi ? Coquine...

TOINETTE.

Si vous querellez, je pleurerai.

ARGAN.

Me laisser, tratresse...

TOINETTE, toujours pour l'interrompre.

Ha !

ARGAN.

Chienne, tu veux...

TOINETTE.

Ha !

ARGAN.

Quoi ? Il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de la quereller.

TOINETTE.

Querellez tout votre sol, je le veux bien.

ARGAN.

Tu m'en empches, chienne, en m'interrompant tous coups.

TOINETTE.

Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon ct, j'aye le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n'est pas trop. Ha !

ARGAN.

Allons, il faut en passer par l. te-moi ceci, coquine, te-moi ceci.

Argan se lve de sa chaise.

Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opr ?

TOINETTE.

Votre lavement ?

ARGAN.

Oui. Ai-je bien fait de la bile ?

TOINETTE.

Ma foi ! Je ne me mle point de ces affaires-l : c'est Monsieur Fleurant y mettre le nez, puisqu'il en a le profit.

ARGAN.

Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prt, pour l'autre que je dois tantt prendre.

TOINETTE.

Ce Monsieur Fleurant-l et ce Monsieur Purgon s'gayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache lait ; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remdes.

ARGAN.

Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas vous contrler les ordonnances de la mdecine. Qu'on me fasse venir ma fille Anglique, j'ai lui dire quelque chose.

TOINETTE.

La voici qui vient d'elle-mme : elle a devin votre pense.

SCNE III.
Anglique, Toinette, Argan.

ARGAN.

Approchez, Anglique ; vous venez propos : je voulais vous parler.

ANGLIQUE.

Me voil prte vous our.

ARGAN, courant au bassin.

Attendez. Donnez-moi mon bton. Je vais revenir tout l'heure.

TOINETTE, en le raillant.

Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.

SCNE IV.
Anglique, Toinette.

ANGLIQUE.

Toinette.

TOINETTE.

Quoi ?

ANGLIQUE.

Regarde-moi un peu.

TOINETTE.

H bien ! Je vous regarde.

ANGLIQUE.

Toinette.

TOINETTE.

H bien, quoi, "Toinette" ?

ANGLIQUE.

Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?

TOINETTE.

Je m'en doute assez : de notre jeune amant ; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens ; et vous n'tes point bien si vous n'en parlez toute heure.

ANGLIQUE.

Puisque tu connais cela, que n'es-tu donc la premire m'en entretenir, et que ne m'pargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?

TOINETTE.

Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins l-dessus qu'il est difficile de prvenir.

ANGLIQUE.

Je t'avoue que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ?

TOINETTE.

Je n'ai garde.

ANGLIQUE.

Ai-je tort de m'abandonner ces douces impressions ?

TOINETTE.

Je ne dis pas cela.

ANGLIQUE.

Et voudrais-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il tmoigne pour moi ?

TOINETTE.

Dieu ne plaise !

ANGLIQUE.

Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopine de notre connaissance ?

TOINETTE.

Oui.

ANGLIQUE.

Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma dfense sans me connatre est tout fait d'un honnte homme ?

TOINETTE.

Oui.

ANGLIQUE.

Que l'on ne peut pas en user plus gnreusement ?

TOINETTE.

D'accord.

ANGLIQUE.

Et qu'il fit tout cela de la meilleure grce du monde ?

TOINETTE.

Oh ! Oui.

ANGLIQUE.

Ne trouves-tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne ?

TOINETTE.

Assurment.

ANGLIQUE.

Qu'il a l'air le meilleur du monde ?

TOINETTE.

Sans doute.

ANGLIQUE.

Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?

TOINETTE.

Cela est sr.

ANGLIQUE.

Qu'on ne peut rien entendre de plus passionn que tout ce qu'il me dit ?

TOINETTE.

Il est vrai.

ANGLIQUE.

Et qu'il n'est rien de plus fcheux que la contrainte o l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?

TOINETTE.

Vous avez raison.

ANGLIQUE.

Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ?

TOINETTE.

Eh, eh ! Ces choses-l, parfois, sont un peu sujettes caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort la vrit ; et j'ai vu de grands comdiens l-dessus.

ANGLIQUE.

Ah ! Toinette, que dis-tu l ? Hlas ! De la faon qu'il parle, serait-il bien possible qu'il ne me dt pas vrai ?

TOINETTE.

En tout cas, vous en serez bientt claircie ; et la rsolution o il vous crivit hier qu'il tait de vous faire demander en mariage est une prompte voie vous faire connatre s'il vous dit vrai, ou non : c'en sera l la bonne preuve.

ANGLIQUE.

Ah ! Toinette, si celui-l me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.

TOINETTE.

Voil votre pre qui revient.

SCNE V.
Argan, Anglique, Toinette.

ARGAN, se met dans sa chaise.

, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, o peut-tre ne vous attendez-vous pas : on vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela ? Vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n'y a rien de plus drle pour les jeunes filles : ah ! Nature, nature ! ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.

ANGLIQUE.

Je dois faire, mon pre, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.

ARGAN.

Je suis bien aise d'avoir une fille si obissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise.

ANGLIQUE.

C'est moi, mon pre, de suivre aveuglment toutes vos volonts.

ARGAN.

Ma femme, votre belle-mre, avait envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi, et de tout temps elle a t aheurte cela.  [5]

TOINETTE, tout bas.

La bonne bte a ses raisons.

ARGAN.

Elle ne voulait point consentir ce mariage, mais je l'ai emport, et ma parole est donne.

ANGLIQUE.

Ah ! Mon pre, que je vous suis oblige de toutes vos bonts.

TOINETTE.

En vrit, je vous sais bon gr de cela, et voil l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.

ARGAN.

Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m'a dit que j'en serais content, et toi aussi.

ANGLIQUE.

Assurment, mon pre.

ARGAN.

Comment l'as-tu vu ?

ANGLIQUE.

Puisque votre consentement m'autorise vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connatre il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, ds cette premire vue, nous avons prise l'un pour l'autre.

ARGAN.

Ils ne m'ont pas dit cela ; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garon bien fait.

ANGLIQUE.

Oui, mon pre.

ARGAN.

De belle taille.

ANGLIQUE.

Sans doute.

ARGAN.

Agrable de sa personne.

ANGLIQUE.

Assurment.

ARGAN.

De bonne physionomie.

ANGLIQUE.

Trs bonne.

ARGAN.

Sage, et bien n.

ANGLIQUE.

Tout fait.

ARGAN.

Fort honnte.

ANGLIQUE.

Le plus honnte du monde.

ARGAN.

Qui parle bien latin, et grec.

ANGLIQUE.

C'est ce que je ne sais pas.

ARGAN.

Et qui sera reu mdecin dans trois jours.

ANGLIQUE.

Lui, mon pre ?

ARGAN.

Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit ?

ANGLIQUE.

Non vraiment. Qui vous l'a dit vous ?

ARGAN.

Monsieur Purgon.

ANGLIQUE.

Est-ce que Monsieur Purgon le connat ?

ARGAN.

La belle demande ! Il faut bien qu'il le connaisse, puisque c'est son neveu.

ANGLIQUE.

Clante, neveu de Monsieur Purgon ?

ARGAN.

Quel Clante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demande en mariage.

ANGLIQUE.

H ! Oui.

ARGAN.

H bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frre le mdecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Clante ; et nous avons conclu ce mariage-l ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prtendu doit m'tre amen par son pre. Qu'est-ce ? Vous voil toute baubie ?  [6]

ANGLIQUE.

C'est, mon pre, que je connais que vous avez parl d'une personne, et que j'ai entendu une autre.

TOINETTE.

Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un mdecin ?

ARGAN.

Oui. De quoi te mles-tu, coquine, impudente que tu es ?

TOINETTE.

Mon Dieu ! Tout doux : vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? L, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plat, pour un tel mariage ?

ARGAN.

Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des allis mdecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remdes qui me sont ncessaires, et d'tre mme des consultations et des ordonnances.

TOINETTE.

H bien ! Voil dire une raison, et il y a plaisir se rpondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main la conscience : est-ce que vous tes malade ?

ARGAN.

Comment, coquine, si je suis malade ? Si je suis malade, impudente ?

TOINETTE.

H bien ! Oui, Monsieur, vous tes malade, n'ayons point de querelle l-dessus ; oui, vous tes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voil qui est fait. Mais votre fille doit pouser un mari pour elle ; et, n'tant point malade, il n'est pas ncessaire de lui donner un mdecin.

ARGAN.

C'est pour moi que je lui donne ce mdecin ; et une fille de bon naturel doit tre ravie d'pouser ce qui est utile la sant de son pre.

TOINETTE.

Ma foi ! Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil ?

ARGAN.

Quel est-il ce conseil ?

TOINETTE.

De ne point songer ce mariage-l.

ARGAN.

H la raison ?

TOINETTE.

La raison ? C'est que votre fille n'y consentira point.

ARGAN.

Elle n'y consentira point ?

TOINETTE.

Non.

ARGAN.

Ma fille ?

TOINETTE.

Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.

ARGAN.

J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-l pour tout hritier ; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.

TOINETTE.

Il faut qu'il ait tu bien des gens, pour s'tre fait si riche.

ARGAN.

Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du pre.

TOINETTE.

Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours l : je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour tre Madame Diafoirus.

ARGAN.

Et je veux, moi, que cela soit.

TOINETTE.

Eh fi ! Ne dites pas cela.

ARGAN.

Comment, que je ne dise pas cela ?

TOINETTE.

H non !

ARGAN.

Et pourquoi ne le dirai-je pas ?

TOINETTE.

On dira que vous ne songez pas ce que vous dites.

ARGAN.

On dira ce qu'on voudra ; mais je vous dis que je veux qu'elle excute la parole que j'ai donne.

TOINETTE.

Non : je suis sr qu'elle ne le fera pas.

ARGAN.

Je l'y forcerai bien.

TOINETTE.

Elle ne le fera pas, vous dis-je.

ARGAN.

Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent.

TOINETTE.

Vous ?

ARGAN.

Moi.

TOINETTE.

Bon.

ARGAN.

Comment, "Bon" ?

TOINETTE.

Vous ne la mettrez point dans un couvent.

ARGAN.

Je ne la mettrai point dans un couvent ?

TOINETTE.

Non.

ARGAN.

Non ?

TOINETTE.

Non.

ARGAN.

Ouais ! Voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ?

TOINETTE.

Non, vous dis-je.

ARGAN.

Qui m'en empchera ?

TOINETTE.

Vous-mme.

ARGAN.

Moi ?

TOINETTE.

Oui, vous n'aurez pas ce coeur-l.

ARGAN.

Je l'aurai.

TOINETTE.

Vous vous moquez.

ARGAN.

Je ne me moque point.

TOINETTE.

La tendresse paternelle vous prendra.

ARGAN.

Elle ne me prendra point.

TOINETTE.

Une petite larme ou deux, des bras jets au cou, un "mon petit papa mignon", prononc tendrement, sera assez pour vous toucher.

ARGAN.

Tout cela ne fera rien.

TOINETTE.

Oui, oui.

ARGAN.

Je vous dis que je n'en dmordrai point.

TOINETTE.

Bagatelles.

ARGAN.

Il ne faut point dire "bagatelles".

TOINETTE.

Mon Dieu ! Je vous connais, vous tes bon naturellement.

ARGAN, avec emportement.

Je ne suis point bon, et je suis mchant quand je veux.

TOINETTE.

Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous tes malade.

ARGAN.

Je lui commande absolument de se prparer prendre le mari que je dis.

TOINETTE.

Et moi, je lui dfends absolument d'en faire rien.

ARGAN.

O est-ce donc que nous sommes ? Et quelle audace est-ce l une coquine de servante de parler de la sorte devant son matre ?

TOINETTE.

Quand un matre ne songe pas ce qu'il fait, une servante bien sense est en droit de le redresser.

ARGAN, court aprs Toinette.

Ah ! Insolente, il faut que je t'assomme.

TOINETTE, se sauve de lui.

Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent dshonorer.

ARGAN, , en colre, court aprs elle autour de sa chaise, son bton la main.

Viens, viens, que je t'apprenne parler.

TOINETTE, et se sauvant du ct de la chaise o n'est pas Argan.

Je m'intresse, comme je dois, ne vous point laisser faire de folie.

ARGAN.

Chienne !

TOINETTE.

Non, je ne consentirai jamais ce mariage.

ARGAN.

Pendarde !

TOINETTE.

Je ne veux point qu'elle pouse votre Thomas Diafoirus.

ARGAN.

Carogne !

TOINETTE.

Et elle m'obira plutt qu' vous.

ARGAN.

Anglique, tu ne veux pas m'arrter cette coquine-l ?

ANGLIQUE.

Eh ! Mon pre, ne vous faites point malade.

ARGAN.

Si tu ne me l'arrtes, je te donnerai ma maldiction.

TOINETTE.

Et moi, je la dshriterai, si elle vous obit.

ARGAN, se jette dans sa chaise, tant las de courir aprs elle.

Ah ! Ah ! Je n'en puis plus : Voil pour me faire mourir

SCNE VI.
Bline, Anglique, Toinette, Argan.

ARGAN.

Ah ! Ma femme, approchez.

BLINE.

Qu'avez-vous, mon pauvre mari ?

ARGAN.

Venez-vous-en ici mon secours.

BLINE.

Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils ?

ARGAN.

Mamie.

BLINE.

Mon ami.

ARGAN.

On vient de me mettre en colre !

BLINE.

Hlas ! Pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?

ARGAN.

Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

BLINE.

Ne vous passionnez donc point.

ARGAN.

Elle m'a fait enrager, mamie.

BLINE.

Doucement, mon fils.

ARGAN.

Elle a contrecarr, une heure durant, les choses que je veux faire.

BLINE.

L, l, tout doux.

ARGAN.

Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.

BLINE.

C'est une impertinente.

ARGAN.

Vous savez, mon coeur, ce qui en est.

BLINE.

Oui, mon coeur, elle a tort.

ARGAN.

Mamour, cette coquine-l me fera mourir.

BLINE.

Eh l, eh l !

ARGAN.

Elle est la cause de toute la bile que je fais.

BLINE.

Ne vous fchez point tant.

ARGAN.

Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.

BLINE.

Mon Dieu ! Mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'aient leurs dfauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualits cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidle, et vous savez qu'il faut maintenant de grandes prcautions pour les gens que l'on prend. Hol ! Toinette.

TOINETTE.

Madame.

BLINE.

Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colre ?

TOINETTE, d'un ton doucereux.

Moi, Madame, hlas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu' complaire Monsieur en toutes choses.

ARGAN.

Ah ! La tratresse !

TOINETTE.

Il nous a dit qu'il voulait donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai rpondu que je trouvais le parti avantageux pour elle ; mais que je croyais qu'il ferait mieux de la mettre dans un couvent.

BLINE.

Il n'y a pas grand mal cela, et je trouve qu'elle a raison.

ARGAN.

Ah ! mamour, vous la croyez. C'est une sclrate : elle m'a dit cent insolences.

BLINE.

H bien ! Je vous crois, mon ami. L, remettez-vous. coutez Toinette, si vous fchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. , donnez-moi son manteau fourr et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voil je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.

ARGAN.

Ah ! Mamie, que je vous suis oblig de tous les soins que vous prenez de moi !

BLINE, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan.

Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-l de l'autre ct. Mettons celui-ci derrire votre dos, et cet autre-l pour soutenir votre tte.

TOINETTE, lui mettant rudement un oreiller sur la tte, et puis fuyant.

Et celui-ci pour vous garder du serein.

ARGAN, se lve en colre, et jette tous les oreillers Toinette.

Ah ! Coquine, tu veux m'touffer.

BLINE.

Eh l, eh l ! Qu'est-ce que c'est donc ?

ARGAN, tout essouffl, se jette dans sa chaise.

Ah, ah, ah ! Je n'en puis plus.

BLINE.

Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.

ARGAN.

Vous ne connaissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! Elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit mdecines, et de douze lavements, pour rparer tout ceci.

BLINE.

L, l, mon petit ami, apaisez-vous un peu.

ARGAN.

Mamie, vous tes toute ma consolation.

BLINE.

Pauvre petit fils.

ARGAN.

Pour tcher de reconnatre l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire mon testament.

BLINE.

Ah ! Mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurais souffrir cette pense ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.

ARGAN.

Je vous avais dit de parler pour cela votre notaire.

BLINE.

Le voil l-dedans, que j'ai amen avec moi.

ARGAN.

Faites-le donc entrer, mamour.

SCNE VII.
Le Notaire, Bline, Argan.

ARGAN.

Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un sige, s'il vous plat. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous tiez fort honnte homme, et tout fait de ses amis ; et je l'ai charge de vous parler pour un testament que je veux faire.

BLINE.

Hlas ! Je ne suis point capable de parler de ces choses-l.

LE NOTAIRE.

Elle m'a, Monsieur, expliqu vos intentions, et le dessein o vous tes pour elle ; et j'ai vous dire l-dessus que vous ne sauriez rien donner votre femme par votre testament.

ARGAN.

Mais pourquoi ?

LE NOTAIRE.

La Coutume y rsiste. Si vous tiez en pays de droit crit, cela se pourrait faire ; mais, Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un l'autre, c'est un don mutuel entre-vifs ; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du dcs du premier mourant.

ARGAN.

Voil une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser une femme dont il est aim tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.

LE NOTAIRE.

Ce n'est point des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire svres l-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficults, et qui sont ignorants des dtours de la conscience. Il y a d'autres personnes consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expdients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent aplanir les difficults d'une affaire, et trouver des moyens d'luder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, o en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilit dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre mtier.

ARGAN.

Ma femme m'avait bien dit, Monsieur, que vous tiez fort habile, et fort honnte homme. Comment puis-je faire, s'il vous plat, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?

LE NOTAIRE.

Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers cranciers, qui prteront leur nom votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur dclaration que ce qu'ils en ont fait n'a t que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous tes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.

BLINE.

Mon Dieu ! Il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN.

Mamie !

BLINE.

Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...

ARGAN.

Ma chre femme !

BLINE.

La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN.

Mamour !

BLINE.

Et je suivrai vos pas, pour vous faire connatre la tendresse que j'ai pour vous.

ARGAN.

Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez-vous, je vous en prie.

BLINE.

Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore l.

ARGAN.

Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement.

BLINE.

Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit qu'il m'en ferait faire un.

LE NOTAIRE.

Cela pourra venir encore.

ARGAN.

Il faut faire mon testament, mamour, de la faon que Monsieur dit ; mais, par prcaution, je veux vous mettre entre les vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcve, et deux billets payables au porteur, qui me sont ds, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Grante. mains

BLINE.

Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcve ?

ARGAN.

Vingt mille francs, mamour.

BLINE.

Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! De combien sont les deux billets ?

ARGAN.

Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.

BLINE.

Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.

LE NOTAIRE.

Voulez-vous que nous procdions au testament ?

ARGAN.

Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.

BLINE.

Allons, mon pauvre petit fils.

SCNE VIII.
Anglique, Toinette.

TOINETTE.

Les voil avec un notaire, et j'ai ou parler de testament. Votre belle-mre ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intrts o elle pousse votre pre.

ANGLIQUE.

Qu'il dispose de son bien sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrmit o je suis.

TOINETTE.

Moi, vous abandonner ? J'aimerais mieux mourir. Votre belle-mre a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intrts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours t de votre parti. Laissez-moi faire : j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre pre et de votre belle-mre.

ANGLIQUE.

Tche, je t'en conjure, de faire donner avis Clante du mariage qu'on a conclu.

TOINETTE.

Je n'ai personne employer cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en cotera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dpenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; mais demain, du grand matin, je l'enverrai qurir, et il sera ravi de...

BLINE.

Toinette.

TOINETTE.

Voil qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.

PREMIER INTERMDE.
Polichinelle, La Guet, Musiciens, Danseurs.

Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une srnade sa matresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colre, et ensuite par le Guet, compos de musiciens et de danseurs.

POLICHINELLE.

amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu all mettre dans la cervelle ? quoi t'amuses-tu, misrable insens que tu es ? Tu quittes le soin de ton ngoce, et tu laisses aller tes affaires l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point raisonner l-dessus. Tu le veux, amour : il faut tre fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde un homme de mon ge ; mais qu'y faire ? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se dmontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une srnade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses dolances aux gonds et aux verrous de la porte de sa matresse. Voici de quoi accompagner ma voix. nuit ! chre nuit ! Porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.

Il chante ces paroles :

Notte e d v' amo e v' adoro,

Cerco un s per mio ristoro ;

Ma se voi dite di no,

155   Bell' ingrata, io morir.

Fra la speranza

S' afflige il cuore,

In lontananza

Consuma l' hore ;

160   Si dolce inganno

Che mi figura

Breve l' affanno

Ahi ! troppo dura !

Cosi per tropp' amar languisco e muoro.

165   Notte e d v' amo e v' adoro,

Cerco un s per mio ristoro ;

Ma se voi dite di no,

Bell' ingrata, io morir.

Se non dormite,

170   Almen pensate

Alle ferite

Ch' al cuor mi fate ;

Deh ! almen fingete,

Per mio conforto,

175   Se m' uccidete,

D' haver il torto :

Vostra piet mi scemer il martoro.

Notte e d v' amo e v' adoro,

Cerco un si per mio ristoro,

180   Ma se voi dite di no,

Bell' ingrata, io morir.

UNE VIEILLE se prsente la fentre, et rpond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.

Zerbinetti, ch' ogn' hor con finti sguardi,

Mentiti desiri,

Fallaci sospiri,

185   Accenti buggiardi,

Di fede vi preggiate,

Ah ! che non m' ingannate,

Che gi so per prova

Ch' in voi non si trova

190   Constanza ne fede :

Oh ! quanto pazza colei che vi crede !

Quei sguardi languidi

Non m' innamorano,

Quei sospir fervidi

195   Pi non m' infiammano,

Vel giuro a f.

Zerbino misero,

Del vostro piangere

Il mio cor libero

200   Vuol sempre ridere,

Credet' a me :

Che gi so per prova

Ch' in voi non si trova

Constanza ne fede :

205   Oh ! quanto pazza colei che vi crede !

Violons.

POLICHINELLE.

Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ?

Violons.

Paix l, taisez-vous, violons. Laissez-moi me plaindre mon aise des cruauts de mon inexorable.

Violons.

Taisez-vous vous dis-je. C'est moi qui veux chanter.

Violons.

Paix donc !

Violons.

Ouais !

Violons.

Ahi !

Violons.

Est-ce pour rire ?

Violons.

Ah ! Que de bruit !

Violons.

Le diable vous emporte !

Violons.

J'enrage.

Violons.

Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit lou !

Violons.

Encore ?

Violons.

Peste des violons !

Violons.

La sotte musique que voil !

Violons.

La, la, la, la, la, la.

Violons.

La, la, la, la, la, la.

Violons.

La, la, la, la, la, la, la, la.

Violons.

La, la, la, la, la.

Violons.

La, la, la, la, la, la.

Violons.

Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc.

Par ma foi ! Cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voil le moyen de les faire taire. La musique est accoutume ne point faire ce qu'on veut. Ho sus, nous ! Avant que de chanter, il faut que je prlude un peu, et joue quelque pice, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voil un temps fcheux pour mettre un luth d'accord, Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-l. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.

ARCHERS, passant dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent :

Qui va l, qui va l ?

POLICHINELLE, tout bas :

Qui diable est cela ? Est-ce que c'est la mode de parler en musique ?

ARCHERS.

Qui va l, qui va l, qui va l ?

POLICHINELLE, pouvant.

Moi, moi, moi.

ARCHERS.

Qui va l, qui va l ? Vous dis-je.

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Moi, moi, vous dis-je.

ARCHERS.

Et qui toi ? Et qui toi ?

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Moi, moi, moi, moi, moi, moi.

ARCHERS.

Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.

POLICHINELLE, feignant d'tre bien hardi.

Mon nom est : "Va te faire pendre."

ARCHERS.

Ici, camarades, ici. Saisissons l'insolent qui nous rpond ainsi.

Entre de Ballet.

Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.

Violons et Danseurs.

POLICHINELLE.

Qui va l ?

Violons et Danseurs.

Qui sont les coquins que j'entends ?

Violons et Danseurs.

Euh ?

Violons et Danseurs.

Hol, mes laquais, mes gens !

Violons et Danseurs.

Par la mort !

Violons et Danseurs.

Par la sang !

Violons et Danseurs.

J'en jetterai par terre.

Violons et Danseurs.

Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton !  [7]

Violons et Danseurs.

Donnez-moi mon mousqueton.

Violons et Danseurs.

Polichinelle tire un coup de pistolet.

Poue.

Ils tombent tous et s'enfuient.

Polichinelle, en se moquant.

Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donn l'pouvante ! Voil de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi ! Il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avais tranch du grand seigneur, et n'avais fait le brave, ils n'auraient pas manqu de me happer. Ah, ah, ah.

Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disait, ils le saisissent au collet.

ARCHERS.

Nous le tenons. nous, camarades, nous, dpchez, de la lumire.

Ballet

Tout le Guet vient avec des lanternes.

Ah, tratre ! ah, fripon ! c'est donc vous ?

Faquin, maraud, pendard, impudent, tmraire,

Insolent, effront, coquin, filou, voleur,

Vous osez nous faire peur ?

POLICHINELLE.

210   Messieurs, c'est que j'tais ivre.

ARCHERS.

Non, non, non, point de raison ;

Il faut vous apprendre vivre.

En prison, vite, en prison.

POLICHINELLE.

Messieurs, je ne suis point voleur.

ARCHERS.

En prison.

POLICHINELLE.

Je suis un bourgeois de la ville.

ARCHERS.

En prison.

POLICHINELLE.

Qu'ai-je fait ?

ARCHERS.

En prison, vite, en prison.

POLICHINELLE.

Messieurs, laissez-moi aller.

ARCHERS.

Non.

POLICHINELLE.

Je vous prie.

ARCHERS.

Non.

POLICHINELLE.

Eh !

ARCHERS.

Non.

POLICHINELLE.

De grce.

ARCHERS.

Non, non.

POLICHINELLE.

Messieurs.

ARCHERS.

Non, non, non.

POLICHINELLE.

S'il vous plat.

ARCHERS.

Non, non.

POLICHINELLE.

Par charit.

ARCHERS.

Non, non.

POLICHINELLE.

Au nom du Ciel !

ARCHERS.

Non, non.

POLICHINELLE.

Misricorde !

ARCHERS.

Non, non, non, point de raison ;

215   Il faut vous apprendre vivre.

En prison vite, en prison.

POLICHINELLE.

Eh ! N'est-il rien, Messieurs, qui soit capable d'attendrir vos mes ?

ARCHERS.

Il est ais de nous toucher,

Et nous sommes humains plus qu'on ne saurait croire ;

Donnez-nous doucement six pistoles pour boire,

220   Nous allons vous lcher.

POLICHINELLE.

Hlas ! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sou sur moi.

ARCHERS.

Au dfaut de six pistoles,

Choisissez donc sans faon.

D'avoir trente croquignoles,

Ou douze coups de bton.

POLICHINELLE.

Si c'est une ncessit, et qu'il faille en passer par l, je choisis les croquignoles.  [8]

ARCHERS.

225   Allons, prparez-vous,

Et comptez bien les coups.

Ballet

Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.

POLICHINELLE.

Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.

ARCHERS.

Ah, ah, vous en voulez passer :

Allons, c'est recommencer.

POLICHINELLE.

Ah ! Messieurs, ma pauvre tte n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bton que de recommencer.

ARCHERS.

Soit ! puisque le bton est pour vous plus charmant,

230   Vous aurez contentement.

Ballet

Les Archers danseurs lui donnent des coups de bton en cadence.

POLICHINELLE.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurais plus rsister. Tenez, Messieurs, voil six pistoles que je vous donne.

ARCHERS.

Ah, l'honnte homme ! Ah, l'me noble et belle !

Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.

Messieurs, je vous donne le bonsoir.

ARCHERS.

Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.

Votre serviteur.

ARCHERS.

Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.

Trs humble valet.

ARCHERS.

235   Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.

Jusqu'au revoir.

Ballet

Ils dansent tous, en rjouissance de l'argent qu'ils ont reu. Le thtre change et reprsente la mme chambre.

ACTE II

SCNE I.
Toinette, Clante.

TOINETTE.

Que demandez-vous, Monsieur ?

CLANTE.

Ce que je demande ?

TOINETTE.

Ah, ah, c'est vous ? Quelle surprise ! Que venez-vous faire cans ?

CLANTE.

Savoir ma destine, parler l'aimable Anglique, consulter les sentiments de son coeur, et lui demander ses rsolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti.

TOINETTE.

Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc Anglique : il faut des mystres, et l'on vous a dit l'troite garde o elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler personne, et que ce ne fut que la curiosit d'une vieille tante qui nous fit accorder la libert d'aller cette comdie qui donna lieu la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardes de parler de cette aventure.

CLANTE.

Aussi ne viens-je pas ici comme Clante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son matre de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie sa place.

TOINETTE.

Voici son pre. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous tes l.

SCNE II.
Argan, Toinette, Clante.

ARGAN.

Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze alles, et douze venues ; mais j'ai oubli lui demander si c'est en long, ou en large.

TOINETTE.

Monsieur, voil un...

ARGAN.

Parle bas, pendarde : tu viens m'branler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut des malades.

TOINETTE.

Je voulais vous dire, Monsieur...

ARGAN.

Parle bas, te dis-je.

TOINETTE.

Monsieur...

Elle fait semblant de parler.

ARGAN.

Eh ?

TOINETTE.

Je vous dis que...

Elle fait semblant de parler.

ARGAN.

Qu'est-ce que tu dis ?

TOINETTE, haut.

Je dis que voil un homme qui veut parler vous.

ARGAN.

Qu'il vienne.

Toinette fait signe Clante d'avancer.

CLANTE.

Monsieur...

TOINETTE, raillant.

Ne parlez pas si haut, de peur d'branler le cerveau de Monsieur.

CLANTE.

Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.

TOINETTE, feignant d'tre en colre.

Comment "qu'il se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se porte toujours mal.

CLANTE.

J'ai ou dire que Monsieur tait mieux, et je lui trouve bon visage.

TOINETTE.

Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il tait mieux. Il ne s'est jamais si mal port.

ARGAN.

Elle a raison.

TOINETTE.

Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empche pas qu'il ne soit fort malade.

ARGAN.

Cela est vrai.

CLANTE.

Monsieur, j'en suis au dsespoir. Je viens de la part du matre chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu oblig d'aller la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m'envoie sa place, pour lui continuer ses leons, de peur qu'en les interrompant elle ne vnt oublier ce qu'elle sait dj.

ARGAN.

Fort bien. Appelez Anglique.

TOINETTE.

Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur sa chambre.

ARGAN.

Non ; faites-la venir.

TOINETTE.

Il ne pourra lui donner leon comme il faut, s'ils ne sont en particulier.

ARGAN.

Si fait, si fait.

TOINETTE.

Monsieur, cela ne fera que vous tourdir, et il ne faut rien pour vous mouvoir en l'tat o vous tes, et vous branler le cerveau.

ARGAN.

Point, point : j'aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! La voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habille.

SCNE III.
Argan, Anglique, Clante.

ARGAN.

Venez, ma fille : votre matre de musique est all aux champs, et voil une personne qu'il envoie sa place pour vous montrer.

ANGLIQUE.

Ah, Ciel !

ARGAN.

Qu'est-ce ? D'o vient cette surprise ?

ANGLIQUE.

C'est...

ARGAN.

Quoi ? Qui vous meut de la sorte ?

ANGLIQUE.

C'est, mon pre, une aventure surprenante qui se rencontre ici.

ARGAN.

Comment ?

ANGLIQUE.

J'ai song cette nuit que j'tais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est prsente moi, qui j'ai demand secours, et qui m'est venue tirer de la peine o j'tais ; et ma surprise a t grande de voir inopinment, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'ide toute la nuit.

CLANTE.

Ce n'est pas tre malheureux que d'occuper votre pense, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur serait grand sans doute si vous tiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n'y a rien que je ne fisse pour...

SCNE IV.
Toinette, Clante, Anglique, Argan.

TOINETTE, par drision.

Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me ddis de tout ce que je disais hier. Voici Monsieur Diafoirus le pre, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendr ! Vous allez voir le garon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va tre charme de lui.

ARGAN, Clante, qui feint de vouloir s'en aller.

Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille ; et voil qu'on lui amne son prtendu mari, qu'elle n'a point encore vu.

CLANTE.

C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois tmoin d'une entrevue si agrable.

ARGAN.

C'est le fils d'un habile mdecin, et le mariage se fera dans quatre jours.

CLANTE.

Fort bien.

ARGAN.

Mandez-le un peu son matre de musique, afin qu'il se trouve la noce.

CLANTE.

Je n'y manquerai pas.

ARGAN.

Je vous y prie aussi.

CLANTE.

Vous me faites beaucoup d'honneur.

TOINETTE.

Allons, qu'on se range, les voici.

SCNE V.
Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Anglique, Clante, Toinette.

ARGAN, mettant la main son bonnet sans l'ter.

Monsieur Purgon, Monsieur, m'a dfendu de dcouvrir ma tte. Vous tes du mtier, vous savez les consquences.

MONSIEUR DIAFOIRUS

Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodit.

ARGAN.

Je reois, Monsieur...

Ils parlent tous deux en mme temps, s'interrompent et confondent.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Nous venons ici, Monsieur...

ARGAN.

Avec beaucoup de joie...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Mon fils Thomas, et moi...

ARGAN.

L'honneur que vous me faites...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Vous tmoigner, Monsieur...

ARGAN.

Et j'aurais souhait...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Le ravissement o nous sommes...

ARGAN.

De pouvoir aller chez vous...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

De la grce que vous nous faites...

ARGAN.

Pour vous en assurer...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

De vouloir bien nous recevoir...

ARGAN.

Mais vous savez, Monsieur...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Dans l'honneur, Monsieur...

ARGAN.

Ce que c'est qu'un pauvre malade...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

De votre alliance...

ARGAN.

Qui ne peut faire autre chose...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Et vous assurer...

ARGAN.

Que de vous dire ici...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Que dans les choses qui dpendront de notre mtier...

ARGAN.

Qu'il cherchera toutes les occasions...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

De mme qu'en toute autre...

ARGAN.

De vous faire connatre, Monsieur...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Nous serons toujours prts, Monsieur...

ARGAN.

Qu'il est tout votre service...

MONSIEUR DIAFOIRUS.

vous tmoigner notre zle.

Il se retourne vers son fils et lui dit.

Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

THOMAS DIAFOIRUS est un grand bent, nouvellement sorti des coles, qui fait toutes choses de mauvaise grce et contre-temps.

N'est-ce pas par le pre qu'il convient commencer ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Oui.

THOMAS DIAFOIRUS.

Monsieur, je viens saluer, reconnatre, chrir, et rvrer en vous un second pre ; mais un second pre auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendr ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reu par ncessit ; mais vous m'avez accept par grce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volont ; et d'autant plus que les facults spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens prcieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les trs humbles et trs respectueux hommages.

TOINETTE.

Vivent les collges, d'o l'on sort si habile homme !

THOMAS DIAFOIRUS.

Cela a-t-il bien t, mon pre ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Optime.

ARGAN, Anglique.

Allons, saluez Monsieur.

THOMAS DIAFOIRUS.

Baiserai-je ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Oui, oui.

THOMAS DIAFOIRUS, Anglique;

Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concd le nom de belle-mre, puisque l'on...

ARGAN.

Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille qui vous parlez.

THOMAS DIAFOIRUS.

O donc est-elle ?

ARGAN.

Elle va venir.

THOMAS DIAFOIRUS.

Attendrai-je, mon pre, qu'elle soit venue ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Faites toujours le compliment de Mademoiselle.

THOMAS DIAFOIRUS.

Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux, lorsqu'elle venait tre claire des rayons du soleil : tout de mme me sens-je anim d'un doux transport l'apparition du soleil de vos beauts. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nomme hliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son ple unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'tre toute sa vie, Mademoiselle, votre trs humble, trs obissant, et trs fidle serviteur et mari.

TOINETTE, en le raillant.

Voil ce que c'est que d'tudier, on apprend dire de belles choses.

ARGAN.

Eh ! Que dites-vous de cela ?

CLANTE.

Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon mdecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir tre de ses malades.

TOINETTE.

Assurment. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours. .

ARGAN.

Allons vite ma chaise, et des siges tout le monde. Mettez-vous l, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garon comme cela.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son pre, mais je puis dire que j'ai sujet d'tre content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garon qui n'a point de mchancet. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par l que j'ai toujours bien augur de sa judiciaire, qualit requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il tait petit, il n'a jamais t ce qu'on appelle mivre et veill. On le voyait toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde lui apprendre lire, et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. "Bon, disais-je en moi-mme, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisment que sur le sable ; mais les choses y sont conserves bien plus longtemps, et cette lenteur comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement venir." Lorsque je l'envoyai au collge, il trouva de la peine ; mais il se raidissait contre les difficults, et ses rgents se louaient toujours moi de son assiduit, et de son travail. Enfin, force de battre le fer, il en est venu glorieusement avoir ses licences ; et je puis dire sans vanit que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre cole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte o il n'aille argumenter outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un turc sur ses principes, ne dmord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plat en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglment aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni couter les raisons et les expriences des prtendues dcouvertes de notre sicle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de mme farine.

THOMAS DIAFOIRUS. Il tire une grande thse roule de sa poche, qu'il prsente Anglique.

J'ai contre les circulateurs soutenu une thse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose prsenter Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prmices de mon esprit.

ANGLIQUE.

Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas ces choses-l.

TOINETTE.

Donnez, donnez, elle est toujours bonne prendre pour l'image ; cela servira parer notre chambre.

THOMAS DIAFOIRUS.

Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.

TOINETTE.

Le divertissement sera agrable. Il y en a qui donnent la comdie leurs matresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Au reste, pour ce qui est des qualits requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les rgles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possde en un degr louable la vertu prolifique et qu'il est du temprament qu'il faut pour engendrer et procrer des enfants bien conditionns.

ARGAN.

N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser la cour, et d'y mnager pour lui une charge de mdecin ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

vous en parler franchement, notre mtier auprs des grands ne m'a jamais paru agrable, et j'ai toujours trouv qu'il valait mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez rpondre de vos actions personne ; et pourvu que l'on suive le courant des rgles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fcheux auprs des grands, c'est que, quand ils viennent tre malades, ils veulent absolument que leurs mdecins les gurissent.

TOINETTE.

Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les gurissiez : vous n'tes point auprs d'eux pour cela ; vous n'y tes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remdes ; c'est eux gurir s'ils peuvent.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Cela est vrai. On n'est oblig qu' traiter les gens dans les formes.

ARGAN, Clante.

Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.

CLANTE.

J'attendais vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pense, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scne d'un petit opra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voil votre partie.

ANGLIQUE.

Moi ?

CLANTE.

Ne vous dfendez point, s'il vous plat, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scne que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix chanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l'on aura la bont de m'excuser par la ncessit o je me trouve de faire chanter Mademoiselle.

ARGAN.

Les vers sont-ils beaux ?

CLANTE.

C'est proprement ici un petit opra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadence, ou des manires de vers libres, tels que la passion et la ncessit peuvent faire trouver deux personnes qui disent les choses d'eux-mmes, et parlent sur-le-champ.

ARGAN.

Fort bien. coutons.

CLANTE, sous le nom d'un berger, explique sa matresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs penses l'un l'autre en chantant.

Voici le sujet de la scne. Un Berger tait attentif aux beauts d'un spectacle, qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tir de son attention par un bruit qu'il entendit ses cts. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitait une bergre. D'abord il prend les intrts d'un sexe qui tous les hommes doivent hommage ; et aprs avoir donn au brutal le chtiment de son insolence, il vient la Bergre, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il et jamais vus, versait des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. "Hlas ! dit-il en lui-mme, est-on capable d'outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne serait touch par de telles larmes ?" Il prend soin de les arrter, ces larmes, qu'il trouve si belles ; et l'aimable Bergre prend soin en mme temps de le remercier de son lger service, mais d'une manire si charmante, si tendre, et si passionne, que le Berger n'y peut rsister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pntr. "Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mriter les aimables paroles d'un tel remerciement ? Et que ne voudrait-on pas faire, quels services, quels dangers, ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une me si reconnaissante ?" Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le spare de son adorable Bergre ; et de cette premire vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs annes peut avoir de plus violent. Le voil aussitt sentir tous les maux de l'absence, et il est tourment de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chre ide ; mais la grande contrainte o l'on tient sa Bergre lui en te tous les moyens. La violence de sa passion le fait rsoudre demander en mariage l'adorable beaut sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le mme temps on l'avertit que le pre de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en clbrer la crmonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voil accabl d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable ide de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amour au dsespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa Bergre, pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destine laquelle il doit se rsoudre. Il y rencontre les apprts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un pre oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprs de l'aimable Bergre, ainsi qu'auprs d'une conqute qui lui est assure ; et cette vue le remplit d'une colre, dont il a peine se rendre le matre. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect, et la prsence de son pre l'empchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige lui parler ainsi :

Il chante.

Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ;

Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos penses.

Apprenez-moi ma destine :

Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?

ANGLIQUE rpond en chantant :

240   Vous me voyez, Tircis, triste et mlancolique,

Aux apprts de l'hymen dont vous vous alarmez :

Je lve au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,

C'est vous en dire assez.

ARGAN.

Ouais ! Je ne croyais pas que ma fille ft si habile que de chanter ainsi livre ouvert, sans hsiter.

CLANTE.

Hlas ! Belle Philis,

245   Se pourrait-il que l'amoureux Tircis.

Pour avoir quelque place dans votre coeur ?

ANGLIQUE.

Je ne m'en dfends point dans cette peine extrme :

Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE.

250   parole pleine d'appas !

Ai-je bien entendu, hlas !

Redites-la, Philis, que je n'en doute pas.

ANGLIQUE.

Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE.

De grce, encor, Philis.

ANGLIQUE.

255   Je vous aime.

CLANTE.

Recommencez cent fois,

Ne vous en lassez pas.

ANGLIQUE.

Je vous aime, je vous aime,

Oui, Tircis, je vous aime.

CLANTE.

260   Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,

Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ?

Mais, Philis, une pense

Vient troubler ce doux transport :

Un rival, un rival...

ANGLIQUE.

265   Ah ! je le hais plus que la mort ;

Et sa prsence, ainsi qu' vous,

M'est un cruel supplice.

CLANTE.

Mais un pre ses voeux vous veut assujettir.

ANGLIQUE.

Plutt, plutt mourir,

270   Que de jamais y consentir ;

Plutt, plutt mourir, plutt mourir.

CLANTE.

Et que dit le pre tout cela ?

ANGLIQUE.

Il ne dit rien.

ARGAN.

Voil un sot pre que ce pre-l, de souffrir toutes ces sottises-l sans rien dire.

CLANTE.

Ah ! mon amour...

ARGAN.

Non, non, en voil assez. Cette comdie-l est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergre Philis une impudente, de parler de la sorte devant son pre. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. O sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a l que de la musique crite ?

CLANTE.

Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouv depuis peu l'invention d'crire les paroles avec les notes mmes ?

ARGAN.

Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passs de votre impertinent d'opra.

CLANTE.

J'ai cru vous divertir.

ARGAN.

Les sottises ne divertissent point. Ah ! Voici ma femme.

SCNE VI.
Bline, Argan, Toinette, Anglique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus

ARGAN.

Mamour, voil le fils de Monsieur Diafoirus.

THOMAS DIAFOIRUS, commence un compliment qu'il avait tudi, et la mmoire lui manquant, il ne peut le continuer.

Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concd le nom de belle-mre, puisque l'on voit sur votre visage...

BLINE.

Monsieur, je suis ravie d'tre venue ici propos pour avoir l'honneur de vous voir.

THOMAS DIAFOIRUS.

Puisque l'on voit sur votre visage... Puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma priode, et cela m'a troubl la mmoire.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Thomas, rservez cela pour une autre fois.

ARGAN.

Je voudrais, mamie, que vous eussiez t ici tantt.

TOINETTE.

Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point t au second pre, la statue de Memnon, et la fleur nomme hliotrope.  [9]

ARGAN.

Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme votre mari.

ANGLIQUE.

Mon pre.

ARGAN.

H bien ! "Mon pre" ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

ANGLIQUE.

De grce, ne prcipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connatre, et de voir natre en nous l'un pour l'autre cette inclination si ncessaire composer une union parfaite.

THOMAS DIAFOIRUS.

Quant moi, Mademoiselle, elle est dj toute ne en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.

ANGLIQUE.

Si vous tes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de mme de moi, et je vous avoue que votre mrite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon me.

ARGAN.

Ho bien, bien ! Cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez maris ensemble.

ANGLIQUE.

Eh ! Mon pre, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chane o l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnte homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait lui par contrainte.

THOMAS DIAFOIRUS.

Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis tre honnte homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre pre.

ANGLIQUE.

C'est un mchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.

THOMAS DIAFOIRUS.

Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume tait d'enlever par force de la maison des pres les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblt pas que ce ft de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.

ANGLIQUE.

Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point ncessaires dans notre sicle ; et quand un mariage nous plat, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y trane. Donnez-vous patience : si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.

THOMAS DIAFOIRUS.

Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intrts de mon amour exclusivement.

ANGLIQUE.

Mais la grande marque d'amour, c'est d'tre soumis aux volonts de celle qu'on aime.

THOMAS DIAFOIRUS.

Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.

TOINETTE.

Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais moulu du collge, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant rsister, et refuser la gloire d'tre attache au corps de la Facult ?

BLINE.

Elle a peut-tre quelque inclination en tte.

ANGLIQUE.

Si j'en avais, Madame, elle serait telle que la raison et l'honntet pourraient me le permettre.

ARGAN.

Ouais ! Je joue ici un plaisant personnage.

BLINE.

Si j'tais que de vous, mon fils, je ne forcerais point se marier, et je sais bien ce que je ferais.

ANGLIQUE.

Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bonts que vous avez pour moi ; mais peut-tre que vos conseils ne seront pas assez heureux pour tre excuts.

BLINE.

C'est que les filles bien sages et bien honntes, comme vous, se moquent d'tre obissantes, et soumises aux volonts de leurs pres. Cela tait bon autrefois.

ANGLIQUE.

Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'tendent point toutes sortes de choses.

BLINE.

C'est--dire que vos penses ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un poux votre fantaisie.

ANGLIQUE.

Si mon pre ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer en pouser un que je ne puisse pas aimer.

ARGAN.

Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.

ANGLIQUE.

Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer vritablement, et qui prtends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque prcaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en tat de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intrt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles pousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dpouilles. Ces personnes-l, la vrit, n'y cherchent pas tant de faons, et regardent peu la personne.

BLINE.

Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par l.

ANGLIQUE.

Moi, Madame, que voudrais-je dire que ce que je dis ?

BLINE.

Vous tes si sotte, mamie, qu'on ne saurait plus vous souffrir.

ANGLIQUE.

Vous voudriez bien, Madame, m'obliger vous rpondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.

BLINE.

Il n'est rien d'gal votre insolence.

ANGLIQUE.

Non, Madame, vous avez beau dire.

BLINE.

Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente prsomption qui fait hausser les paules tout le monde.

ANGLIQUE.

Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dpit de vous ; et pour vous ter l'esprance de pouvoir russir dans ce que vous voulez, je vais m'ter de votre vue.

ARGAN.

coute, il n'y a point de milieu cela : choisis d'pouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.

BLINE.

Je suis fche de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientt.

ARAGAN.

Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expdie ce que vous savez.

BLINE.

Adieu, mon petit ami.

ARGAN.

Adieu, mamie. Voil une femme qui m'aime... Cela n'est pas croyable.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Nous allons, Monsieur, prendre cong de vous.

ARGAN.

Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.

MONSIEUR DIAFOIRUS, lui tte le pouls.

Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?

THOMAS DIAFOIRUS.

Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Bon.

THOMAS DIAFOIRUS.

Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Fort bien.

THOMAS DIAFOIRUS.

Repoussant.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Bene.

THOMAS DIAFOIRUS.

Et mme un peu caprisant.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Optime.

THOMAS DIAFOIRUS.

Ce qui marque une intemprie dans le parenchyme splnique, c'est--dire la rate.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Fort bien.

ARGAN.

Non : Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Eh ! Oui : qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, cause de l'troite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des mats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rti ?

ARGAN.

Non, rien que du bouilli.

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Eh ! Oui : rti, bouilli, mme chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez tre en de meilleures mains.

ARGAN.

Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.

Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les mdicaments, par les nombres impairs.

ARGAN.

Jusqu'au revoir, Monsieur.

SCNE VII.
Bline, Argan.

BLINE.

Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Anglique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauv d'abord qu'il m'a vue.

ARGAN.

Un jeune homme avec ma fille ?

BLINE.

Oui. Votre petite fille Louison tait avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.

ARGAN.

Envoyez-la ici, mamour, envoyez-la ici. Ah, l'effronte ! Je ne m'tonne plus de sa rsistance.

SCNE VIII.
Louison, Argan.

LOUISON.

Qu'est-ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle-maman m'a dit que vous me demandez.

ARGAN.

Oui, venez , avancez l. Tournez-vous, levez les yeux, regardez-moi. Eh !

LOUISON.

Quoi, mon papa ?

ARGAN.

L.

LOUISON.

Quoi ?

ARGAN.

N'avez-vous rien me dire ?

LOUISON.

Je vous dirai, si vous voulez, pour vous dsennuyer, le conte de Peau d'ne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.  [10]

ARGAN.

Ce n'est pas l ce que je demande.

LOUISON.

Quoi donc ?

ARGAN.

Ah ! Ruse, vous savez bien ce que je veux dire.

LOUISON.

Pardonnez-moi, mon papa.

ARGAN.

Est-ce l comme vous m'obissez ?

LOUISON.

Quoi ?

ARGAN.

Ne vous ai-je pas recommand de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ?

LOUISON.

Oui, mon papa.

ARGAN.

L'avez-vous fait ?

LOUISON.

Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.

ARGAN.

Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui ?

LOUISON.

Non, mon papa.

ARGAN.

Non ?

LOUISON.

Non, mon papa.

ARGAN.

Assurment ?

LOUISON.

Assurment.

ARGAN.

Oh ! Je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.

Il va prendre une poigne de verges.

LOUISON.

Ah ! Mon papa.

ARGAN.

Ah ! Ah ! Petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre soeur ?

LOUISON.

Mon papa !

ARGAN.

Voici qui vous apprendra mentir.

LOUISON.

Ah ! Mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout.

ARGAN.

Il faut premirement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis aprs nous verrons au reste.

LOUISON.

Pardon, mon papa !

ARGAN.

Non, non.

LOUISON.

Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet !

ARGAN.

Vous l'aurez.

LOUISON.

Au nom de Dieu ! Mon papa, que je ne l'aie pas.

ARGAN, la prenant pour la fouetter.

Allons, allons.

LOUISON.

Ah ! Mon papa, vous m'avez blesse. Attendez : je suis morte.

Elle contrefait la morte.

ARGAN.

Hol ! Qu'est-ce l ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! Ma fille ! Ah ! Malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai-je fait, misrable ? Ah ! Chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! Ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.

LOUISON.

La, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout fait.

ARGAN.

Voyez-vous la petite ruse ? Oh , ! Je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.

LOUISON.

Ho ! Oui, mon papa.

ARGAN.

Prenez-y bien garde au moins, car voil un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.

LOUISON.

Mais, mon papa, ne dites pas ma soeur que je vous l'ai dit.

ARGAN.

Non, non.

LOUISON.

C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y tais.

ARGAN.

H bien ?

LOUISON.

Je lui ai demand ce qu'il demandait, et il m'a dit qu'il tait son matre chanter.

ARGAN.

Hon, hon. Voil l'affaire. H bien ?

LOUISON.

Ma soeur est venue aprs.

ARGAN.

H bien ?

LOUISON.

Elle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettez au dsespoir."

ARGAN.

H bien ?

LOUISON.

Et lui, il ne voulait pas sortir.

ARGAN.

Qu'est-ce qu'il lui disait ?

LOUISON.

Il lui disait je ne sais combien de choses.

ARGAN.

Et quoi encore ?

LOUISON.

Il lui disait tout ci, tout a, qu'il l'aimait bien, et qu'elle tait la plus belle du monde.

ARGAN.

Et puis aprs ?

LOUISON.

Et puis aprs, il se mettait genoux devant elle.

ARGAN.

Et puis aprs ?

LOUISON.

Et puis aprs, il lui baisait les mains.

ARGAN.

Et puis aprs ?

LOUISON.

Et puis aprs, ma belle-maman est venue la porte, et il s'est enfui.

ARGAN.

Il n'y a point autre chose ?

LOUISON.

Non, mon papa.

ARGAN.

Voil mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose.

Il met son doigt son oreille.

Attendez. Eh ! Ah, ah ! Oui ? Oh, oh ! Voil mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.

LOUISON.

Ah ! Mon papa, votre petit doigt est un menteur.

ARGAN.

Prenez garde.

LOUISON.

Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.

ARGAN.

Oh bien, bien ! Nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde tout : allez. Ah ! Il n'y a plus d'enfants. Ah ! Que d'affaires ! Je n'ai pas seulement le loisir de songer ma maladie. En vrit, je n'en puis plus.

Il se remet dans sa chaise.

SCNE IX.
Bralde, Argan.

BRALDE.

H bien ! Mon frre, qu'est-ce ? Comment vous portez-vous ?

ARGAN.

Ah ! Mon frre, fort mal.

BRALDE.

Comment "fort mal" ?

ARGAN.

Oui, je suis dans une faiblesse si grande, que cela n'est pas croyable.

BRALDE.

Voil qui est fcheux.

ARGAN.

Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.

BRALDE.

J'tais venu ici, mon frre, vous proposer un parti pour ma nice Anglique.

ARGAN, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise.

Mon frre, ne me parlez point de cette coquine-l. C'est une friponne, une impertinente, une effronte, que je mettrai dans un couvent avant qu'il soit deux jours.

BRALDE.

Ah ! Voil qui est bien : je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh ! Nous parlerons d'affaires tantt. Je vous amne ici un divertissement, que j'ai rencontr, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'me mieux dispose aux choses que nous avons dire. Ce sont des gyptiens, vtus en Mores, qui font des danses mles de chansons, o je suis sr que vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.

SECOND INTERMDE.
Le frre du Malade imaginaire lui amne, pour le divertir, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vtus en Mores, qui font des danses entremles de chansons.

Premire FEMME MORE.

275   Profitez du printemps

De vos beaux ans,

Aimable jeunesse ;

Profitez du printemps

De vos beaux ans,

280   Donnez-vous la tendresse.

Les plaisirs les plus charmants,

Sans l'amoureuse flamme,

Pour contenter une me

N'ont points d'attraits assez puissants.

285   Profitez du printemps

De vos beaux ans,

Aimable jeunesse ;

Profitez du printemps

De vos beaux ans,

290   Donnez-vous la tendresse.

Ne perdez point ces prcieux moments :

La beaut passe,

Le temps l'efface,

L'ge de glace

295   Vient sa place,

Qui nous te le got de ces doux passe-temps.

Profitez du printemps

De vos beaux ans

Aimable jeunesse ;

300   Profitez du printemps

De vos beaux ans.

Donnez-vous la tendresse.

Seconde FEMME MORE.

Quand d'aimer on nous presse

quoi songez-vous ?

305   Nos coeurs, dans la jeunesse,

N'ont vers la tendresse

Qu'un penchant trop doux ;

L'amour a pour nous prendre

De si doux attraits,

310   Que de soi, sans attendre,

On voudrait se rendre

ses premiers traits :

Mais tout ce qu'on coute

Des vives douleurs

315   Et des pleurs

Qu'il nous cote

Fait qu'on en redoute

Toutes les douceurs.

Troisime FEMME MORE.

Il est doux, notre ge,

320   D'aimer tendrement

Un amant

Qui s'engage :

Mais s'il est volage,

Hlas ! quel tourment !

Quatrime FEMME MORE.

325   L'amant qui se dgage

N'est pas le malheur :

La douleur

Et la rage,

C'est que le volage

330   Garde notre coeur.

Seconde FEMME MORE.

Quel parti faut-il prendre

Pour nos jeunes coeurs ?

Quatrime FEMME MORE.

Devons-nous nous y rendre

Malgr ses rigueurs ?

ENSEMBLE.

335   Oui, suivons ses ardeurs,

Ses transports, ses caprices,

Ses douces langueurs ;

S'il a quelques supplices,

Il a cent dlices

340   Qui charment les coeurs.

Entre de ballet

Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu'ils ont amens avec eux.

ACTE III

SCNE I.
Bralde, Argan, Toinette.

BRALDE.

H bien ! Mon frre, qu'en dites-vous ? Cela ne vaut-il pas bien une prise de casse ?

TOINETTE.

Hon, de bonne casse est bonne.

BRALDE.

Oh ! Voulez-vous que nous parlions un peu ensemble ?

ARGAN.

Un peu de patience, mon frre, je vais revenir.

TOINETTE.

Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bton.

ARGAN.

Tu as raison.

SCNE II.
Bralde, Toinette.

TOINETTE.

N'abandonnez pas, s'il vous plat, les intrts de votre nice.

BRALDE.

J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.

TOINETTE.

Il faut absolument empcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avais song en moi-mme que 'aurait t une bonne affaire de pouvoir introduire ici un mdecin notre poste, pour le dgoter de son Monsieur Purgon, et lui dcrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai rsolu de jouer un tour de ma tte.

BRALDE.

Comment ?

TOINETTE.

C'est une imagination burlesque. Cela sera peut-tre plus heureux que sage. Laissez-moi faire : agissez de votre ct. Voici notre homme.

SCNE III.
Argan, Bralde.

BRALDE.

Vous voulez bien, mon frre, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point chauffer l'esprit dans notre conversation.

ARGAN.

Voil qui est fait.

BRALDE.

De rpondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.

ARGAN.

Oui.

BRALDE.

Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons parler, avec un esprit dtach de toute passion.

ARGAN.

Mon Dieu ! Oui. Voil bien du prambule.

BRALDE.

D'o vient, mon frre, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite, d'o vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?

ARGAN.

D'o vient, mon frre, que je suis matre dans ma famille pour faire ce que bon me semble ?

BRALDE.

Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous dfaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charit, elle ne ft ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAN.

Oh ! Nous y voici. Voil d'abord la pauvre femme en jeu : c'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.

BRALDE.

Non, mon frre ; laissons-la l ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est dtache de toute sorte d'intrt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bont qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons votre fille. Sur quelle pense, mon frre, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un mdecin ?

ARGAN.

Sur la pense, mon frre, de me donner un gendre tel qu'il me faut.

BRALDE.

Ce n'est point l, mon frre, le fait de votre fille, et il se prsente un parti plus sortable pour elle.  [11]

ARGAN.

Oui, mais celui-ci, mon frre ; est plus sortable pour moi.

BRALDE.

Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il tre, mon frre, ou pour elle, ou pour vous ?

ARGAN.

Il doit tre, mon frre, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.

BRALDE.

Par cette raison-l, si votre petite tait grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ?

ARGAN.

Pourquoi non ?

BRALDE.

Est-il possible que vous serez toujours embguin de vos apothicaires et de vos mdecins, et que vous vouliez tre malade en dpit des gens et de la nature ?  [12]

ARGAN.

Comment l'entendez-vous, mon frre ?

BRALDE.

J'entends, mon frre, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien compos, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore gter la bont de votre temprament, et que vous n'tes point crev de toutes les mdecines qu'on vous a fait prendre.

ARGAN.

Mais savez-vous, mon frre, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il tait seulement trois jours sans prendre soin de moi ?

BRALDE.

Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous envoiera en l'autre monde.

ARGAN.

Mais raisonnons un peu, mon frre. Vous ne croyez donc point la mdecine ?

BRALDE.

Non, mon frre, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit ncessaire d'y croire.

ARGAN.

Quoi ? Vous ne tenez pas vritable une chose tablie par tout le monde, et que tous les sicles ont rvre ?

BRALDE.

Bien loin de la tenir vritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mler d'en gurir un autre.  [13]

ARGAN.

Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frre, qu'un homme en puisse gurir un autre ?

BRALDE.

Par la raison, mon frre, que les ressorts de notre machine sont des mystres, jusques ici, o les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop pais pour y connatre quelque chose.

ARGAN.

Les mdecins ne savent donc rien, votre compte ?

BRALDE.

Si fait, mon frre. Ils savent la plupart de fort belles humanits, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les dfinir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les gurir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.

ARGAN.

Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matire, les mdecins en savent plus que les autres.

BRALDE.

Ils savent, mon frre, ce que je vous ai dit, qui ne gurit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spcieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.  [14]

ARGAN.

Mais enfin, mon frre, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux mdecins.

BRALDE.

C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vrit de leur art.

ARGAN.

Mais il faut bien que les mdecins croient leur art vritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mmes.

BRALDE.

C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y tre. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse : c'est un homme tout mdecin, depuis la tte jusqu'aux pieds ; un homme qui croit ses rgles plus qu' toutes les dmonstrations des mathmatiques, et qui croirait du crime les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la mdecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une imptuosit de prvention, une raideur de confiance, une brutalit de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignes, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expdiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait sa femme et ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait lui-mme.

ARGAN.

C'est que vous avez, mon frre, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?

BRALDE.

Rien, mon frre.

ARGAN.

Rien ?

BRALDE.

Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-mme, quand nous la laissons faire, se tire doucement du dsordre o elle est tombe. C'est notre inquitude, c'est notre impatience qui gte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN.

Mais il faut demeurer d'accord, mon frre, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

BRALDE.

Mon Dieu ! Mon frre, ce sont pures ides, dont nous aimons nous repatre ; et, de tout temps, il s'est gliss parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait souhaiter qu'elles fussent vritables. Lorsqu'un mdecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rtablir et de la remettre dans une pleine facilit de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de temprer les entrailles et le cerveau, de dgonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de rparer le foie, de fortifier le coeur, de rtablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour tendre la vie de longues annes : il vous dit justement le roman de la mdecine. Mais quand vous en venez la vrit et l'exprience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au rveil que le dplaisir de les avoir crus.

ARGAN.

C'est--dire que toute la science du monde est renferme dans votre tte, et vous voulez en savoir plus que tous les grands mdecins de notre sicle.

BRALDE.

Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands mdecins. Entendez-les parler : les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire : les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN.

Hoy ! Vous tes un grand docteur, ce que je vois, et je voudrais bien qu'il y eut ici quelqu'un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.

BRALDE.

Moi, mon frre, je ne prends point tche de combattre la mdecine ; et chacun, ses prils et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plat. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurais souhait de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur o vous tes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des comdies de Molire.

ARGAN.

C'est un bon impertinent que votre Molire avec ses comdies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honntes gens comme les mdecins.

BRALDE.

Ce ne sont point les mdecins qu'il joue, mais le ridicule de la mdecine.

ARGAN.

C'est bien lui faire de se mler de contrler la mdecine ; voil un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des mdecins, et d'aller mettre sur son thtre des personnes vnrables comme ces Messieurs-l.

BRALDE.

Que voulez-vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les mdecins.

ARGAN.

Par la mort non de diable ! Si j'tais que des mdecins, je me vengerais de son impertinence ; et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saigne, le moindre petit lavement, et je lui dirais : "Crve, crve ! cela t'apprendra une autre fois te jouer la Facult."

BRALDE.

Vous voil bien en colre contre lui.

ARGAN.

Oui, c'est un malavis, et si les mdecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BRALDE.

Il sera encore plus sage que vos mdecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN.

Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remdes.

BRALDE.

Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.

ARGAN.

Les sottes raisons que voil ! Tenez, mon frre, ne parlons point de cet homme-l davantage, car cela m'chauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

BRALDE.

Je le veux bien, mon frre ; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite rpugnance que vous tmoigne votre fille, vous ne devez point prendre les rsolutions violentes de la mettre dans un couvent ; que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglment la passion qui vous emporte, et qu'on doit, sur cette matire, s'accommoder un peu l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie, et que de l dpend tout le bonheur d'un mariage.

SCNE IV.
Monsieur Fleurant, une seringue la main ; Argan, Bralde.

ARGAN.

Ah ! Mon frre, avec votre permission.

BRALDE.

Comment ? Que voulez-vous faire ?

ARGAN.

Prendre ce petit lavement-l ; ce sera bientt fait.

BRALDE.

Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez tre un moment sans lavement ou sans mdecine ? Remettez cela une autre fois, et demeurez un peu en repos.

ARGAN.

Monsieur Fleurant, ce soir, ou demain au matin.

MONSIEUR FLEURANT, Bralde.

De quoi vous mlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la mdecine, et d'empcher Monsieur de prendre mon clystre ? Vous tes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-l !

BRALDE.

Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutum de parler des visages.

MONSIEUR FLEURANT.

On ne doit point ainsi se jouer des remdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire Monsieur Purgon comme on m'a empch d'excuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...

ARGAN.

Mon frre, vous serez cause ici de quelque malheur.

BRALDE.

Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonn. Encore un coup, mon frre, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous gurir de la maladie des mdecins, et que vous vouliez tre, toute votre vie, enseveli dans leurs remdes ?

ARGAN.

Mon Dieu ! Mon frre, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous tiez ma place, vous changeriez bien de langage. Il est ais de parler contre la mdecine quand on est en pleine sant.

BRALDE.

Mais quel mal avez-vous ?

ARGAN.

Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l'eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! Voici Monsieur Purgon.

SCNE V.
Monsieur Purgon, Argan, Bralde, Toinette.

MONSIEUR PURGON.

Je viens d'apprendre l-bas, la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remde que j'avais prescrit.

ARGAN.

Monsieur, ce n'est pas...

MONSIEUR PURGON.

Voil une hardiesse bien grande, une trange rbellion d'un malade contre son mdecin.

TOINETTE.

Cela est pouvantable.

MONSIEUR PURGON.

Un clystre que j'avais pris plaisir composer moi-mme.

ARGAN.

Ce n'est pas moi...

MONSIEUR PURGON.

Invent et form dans toutes les rgles de l'art.

TOINETTE.

Il a tort.

MONSIEUR PURGON.

Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux.

ARGAN.

Mon frre ?

MONSIEUR PURGON.

Le renvoyer avec mpris !

ARGAN.

C'est lui...

MONSIEUR PURGON.

C'est une action exorbitante.

TOINETTE.

Cela est vrai.

MONSIEUR PURGON.

Un attentat norme contre la mdecine.

ARGAN.

Il est cause...

MONSIEUR PURGON.

Un crime de lse-Facult, qui ne se peut assez punir

TOINETTE.

Vous avez raison.

MONSIEUR PURGON.

Je vous dclare que je romps commerce avec vous.

ARGAN.

C'est mon frre...

MONSIEUR PURGON.

Que je ne veux plus d'alliance avec vous.

TOINETTE.

Vous ferez bien.

MONSIEUR PURGON.

Et que, pour finir toute liaison avec vous, voil la donation que je faisais mon neveu, en faveur du mariage.

ARGAN.

C'est mon frre qui a fait tout le mal.

MONSIEUR PURGON.

Mpriser mon clystre !

ARGAN.

Faites-le venir, je m'en vais le prendre.

MONSIEUR PURGON.

Je vous aurais tir d'affaire avant qu'il ft peu.

TOINETTE.

Il ne le mrite pas.

MONSIEUR PURGON.

J'allais nettoyer votre corps et en vacuer entirement les mauvaises humeurs.

ARGAN.

Ah, mon frre !

MONSIEUR PURGON.

Et je ne voulais plus qu'une douzaine de mdecines, pour vider le fond du sac.

TOINETTE.

Il est indigne de vos soins.

MONSIEUR PURGON.

Mais puisque vous n'avez pas voulu gurir par mes mains.

ARGAN.

Ce n'est pas ma faute.

MONSIEUR PURGON.

Puisque vous vous tes soustrait de l'obissance que l'on doit son mdecin,

TOINETTE.

Cela crie vengeance.

MONSIEUR PURGON.

Puisque vous vous tes dclar rebelle aux remdes que je vous ordonnais...

ARGAN.

H ! Point du tout.

MONSIEUR PURGON.

J'ai vous dire que je vous abandonne votre mauvaise constitution, l'intemprie de vos entrailles, la corruption de votre sang, l'cret de votre bile et la fculence de vos humeurs.

TOINETTE.

C'est fort bien fait.

ARGAN.

Mon Dieu !

MONSIEUR PURGON.

Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un tat incurable.

ARGAN.

Ah ! Misricorde !

MONSIEUR PURGON.

Que vous tombiez dans la bradypepsie.

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

De la bradypepsie dans la dyspepsie.

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

De la dyspepsie dans l'apepsie.

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

De l'apepsie dans la lienterie...  [15]

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

De la lienterie dans la dysenterie...  [16]

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

De la dysenterie dans l'hydropisie...

ARGAN.

Monsieur Purgon !

MONSIEUR PURGON.

Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, o vous aura conduit votre folie.

SCNE VI.
Argan, Bralde.

ARGAN.

Ah, mon Dieu ! Je suis mort. Mon frre, vous m'avez perdu.

BRALDE.

Quoi ? Qu'y a-t-il ?

ARGAN.

Je n'en puis plus. Je sens dj que la mdecine se venge.

BRALDE.

Ma foi ! Mon frre, vous tes fou, et je ne voudrais pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vit faire ce que vous faites. Ttez-vous un peu, je vous prie, revenez vous-mme, et ne donnez point tant votre imagination.

ARGAN.

Vous voyez, mon frre, les tranges maladies dont il m'a menac.

BRALDE.

Le simple homme que vous tes !

ARGAN.

Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.

BRALDE.

Et ce qu'il dit, que fait-il la chose ? Est-ce un oracle qui a parl ? Il me semble, vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorit suprme, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plat. Songez que les principes de votre vie sont en vous-mme, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, vous dfaire des mdecins, ou, si vous tes n ne pouvoir vous en passer, il est ais d'en avoir un autre, avec lequel, mon frre, vous puissiez courir un peu moins de risque.

ARGAN.

Ah ! Mon frre, il sait tout mon temprament et la manire dont il faut me gouverner.

BRALDE.

Il faut vous avouer que vous tes un homme d'une grande prvention, et que vous voyez les choses avec d'tranges yeux.

SCNE VII.
Toinette, Argan, Bralde.

TOINETTE.

Monsieur, voil un mdecin qui demande vous voir.

ARGAN.

Et quel mdecin ?

TOINETTE.

Un mdecin de la mdecine.

ARGAN.

Je te demande qui il est ?

TOINETTE.

Je ne le connais pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'tais sre que ma mre tait honnte femme, je dirais que ce serait quelque petit frre qu'elle m'aurait donn depuis le trpas de mon pre.

ARGAN.

Fais-le venir.

BRALDE.

Vous tes servi souhait : un mdecin vous quitte, un autre se prsente.

ARGAN.

J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.

BRALDE.

Encore ! Vous en revenez toujours l ?

ARGAN.

Voyez-vous ? J'ai sur le coeur toutes ces maladies-l que je ne connais point, ces...

SCNE VIII.
Toinette, en mdecin ; Argan, Bralde.

TOINETTE.

Monsieur, agrez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignes et les purgations dont vous aurez besoin.

ARGAN.

Monsieur, je vous suis fort oblig. Par ma foi ! Voil Toinette elle-mme.

TOINETTE.

Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oubli de donner une commission mon valet ; je reviens tout l'heure.

ARGAN.

Eh ! Ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette ?

BRALDE.

Il est vrai que la ressemblance est tout fait grande. Mais ce n'est pas la premire fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.

ARGAN.

Pour moi, j'en suis surpris, et...

SCNE IX.
Toinette, Argan, Bralde.

TOINETTE quitte son habit de mdecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en mdecin.

Que voulez-vous, Monsieur ?

ARGAN.

Comment ?

TOINETTE.

Ne m'avez-vous pas appele ?

ARGAN.

Moi ? Non.

TOINETTE.

Il faut donc que les oreilles m'aient corn.

ARGAN.

Demeure un peu ici pour voir comme ce mdecin te ressemble.

TOINETTE, en sortant, dit :

Oui, vraiment, j'ai affaire l-bas, et je l'ai assez vu.

ARGAN.

Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n'est qu'un.

BRALDE.

J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps o tout le monde s'est tromp.

ARGAN.

Pour moi, j'aurais t tromp celle-l, et j'aurais jur que c'est la mme personne.

SCNE X.
Toinette, en mdecin ; Argan, Bralde.

TOINETTE.

Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur.

ARGAN.

Cela est admirable !

TOINETTE.

Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plat, la curiosit que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous tes ; et votre rputation, qui s'tend partout, peut excuser la libert que j'ai prise.

ARGAN.

Monsieur, je suis votre serviteur.

TOINETTE.

Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel ge croyez-vous bien que j'aie ?

ARGAN.

Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.

TOINETTE.

Ah, ah, ah, ah, ah ! J'en ai quatre-vingt-dix.

ARGAN.

Quatre-vingt-dix ?

TOINETTE.

Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

ARGAN.

Par ma foi ! Voil un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

TOINETTE.

Je suis mdecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matires ma capacit, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvs dans la mdecine. Je ddaigne de m'amuser ce menu fatras de maladies ordinaires, ces bagatelles de rhumatisme et dfluxions, ces fivrottes, ces vapeurs, et ces migraines. Je veux des maladies d'importance : de bonnes fivres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fivres pourpres, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formes, de bonnes pleursies avec des inflammations de poitrine : c'est l que je me plais, c'est l que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonn de tous les mdecins, dsespr, l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remdes, et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

ARGAN.

Je vous suis oblig, Monsieur, des bonts que vous avez pour moi.

TOINETTE.

Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-l fait l'impertinent : je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre mdecin ?

ARGAN.

Monsieur Purgon.

TOINETTE.

Cet homme-l n'est point crit sur mes tablettes entre les grands mdecins. De quoi dit-il que vous tes malade ?

ARGAN.

Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE.

Ce sont tous des ignorants : c'est du poumon que vous tes malade.

ARGAN.

Du poumon ?

TOINETTE.

Oui. Que sentez-vous ?

ARGAN.

Je sens de temps en temps des douleurs de tte.

TOINETTE.

Justement, le poumon.

ARGAN.

Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE.

Le poumon.

J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE.

Le poumon.

ARGAN.

Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE.

Le poumon.

ARGAN.

Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'tait des coliques.

TOINETTE.

Le poumon. Vous avez apptit ce que vous mangez ?

ARGAN.

Oui, Monsieur.

TOINETTE.

Le poumon. Vous aimez boire un peu de vin ?

ARGAN.

Oui, Monsieur.

TOINETTE.

Le poumon. Il vous prend un petit sommeil aprs le repas et vous tes bien aise de dormir ?

ARGAN.

Oui, Monsieur.

TOINETTE.

Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre mdecin pour votre nourriture ?

ARGAN.

Il m'ordonne du potage.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

De la volaille.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

Du veau.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

Des bouillons.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

Des oeufs frais.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

Et le soir de petits pruneaux pour lcher le ventre.

TOINETTE.

Ignorant.

ARGAN.

Et surtout de boire mon vin fort tremp.

TOINETTE.

Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour paissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre mdecin est une bte. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

ARGAN.

Vous m'obligez beaucoup.

TOINETTE.

Que diantre faites-vous de ce bras-l ?

ARGAN.

Comment ?

TOINETTE.

Voil un bras que je me ferais couper tout l'heure, si j'tais que de vous.

ARGAN.

Et pourquoi ?

TOINETTE.

Ne voyez-vous pas qu'il tire soi toute la nourriture, et qu'il empche ce ct-l de profiter ?

ARGAN.

Oui ; mais j'ai besoin de mon bras.

TOINETTE.

Vous avez l aussi un oeil droit que je me ferais crever, si j'tais en votre place.

ARGAN.

Crever un oeil ?

TOINETTE.

Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui drobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.

ARGAN.

Cela n'est pas press.

TOINETTE.

Adieu. Je suis fch de vous quitter si tt ; mais il faut que je me trouve une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.

ARGAN.

Pour un homme qui mourut hier ?

TOINETTE.

Oui, pour aviser, et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le gurir. Jusqu'au revoir.

ARGAN.

Vous savez que les malades ne reconduisent point.

BRALDE.

Voil un mdecin vraiment qui parat fort habile.

ARGAN.

Oui, mais il va un peu bien vite.

BRALDE.

Tous les grands mdecins sont comme cela.

ARGAN.

Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opration, de me rendre borgne et manchot !

SCNE XI.
Toinette, Argan, Bralde.

TOINETTE.

Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire.

ARGAN.

Qu'est-ce que c'est ?

TOINETTE.

Votre mdecin, ma foi ! Qui me voulait tter le pouls.

ARGAN.

Voyez un peu, l'ge de quatre-vingt-dix ans !

BRALDE.

Oh , mon frre, puisque voil votre Monsieur Purgon brouill avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nice ?

ARGAN.

Non, mon frre : je veux la mettre dans un convent, puisqu'elle s'est oppose mes volonts. Je vois bien qu'il y a quelque amourette l-dessous, et j'ai dcouvert certaine entrevue secrte, qu'on ne sait pas que j'aye dcouverte.

BRALDE.

H bien ! Mon frre, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu' des choses honntes comme le mariage ?

ARGAN.

Quoi qu'il en soit, mon frre, elle sera religieuse, c'est une chose rsolue.

BRALDE.

Vous voulez faire plaisir quelqu'un.

ARGAN.

Je vous entends : vous en revenez toujours l, et ma femme vous tient au coeur.

BRALDE.

H bien ! Oui, mon frre, puisqu'il faut parler coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et non plus que l'enttement de la mdecine, je ne puis vous souffrir l'enttement o vous tes pour elle, et voir que vous donniez tte baisse dans tous les piges qu'elle vous tend.

TOINETTE.

Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c'est une femme sur laquelle il n'y a rien dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime... On ne peut pas dire cela.

ARGAN.

Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.

TOINETTE.

Cela est vrai.

ARGAN.

L'inquitude que lui donne ma maladie.

TOINETTE.

Assurment.

ARGAN.

Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi.

TOINETTE.

Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout l'heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur.

ARGAN.

Comment ?

TOINETTE.

Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout tendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur o elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.

ARGAN.

Je le veux bien.

TOINETTE.

Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le dsespoir, car elle en pourrait bien mourir.

ARGAN.

Laisse-moi faire.

TOINETTE, Bralde.

Cachez-vous, vous, dans ce coin-l.

ARGAN.

N'y a-t-il point quelque danger contrefaire le mort ?

TOINETTE.

Non, non : quel danger y aurait-il ? tendez-vous l seulement.

Bas.

Il y aura plaisir confondre votre frre. Voici Madame. Tenez-vous bien.

SCNE XII.
Bline, Toinette, Argan, Bralde.

TOINETTE, s'crie.

Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel trange accident !

BLINE.

Qu'est-ce, Toinette ?

TOINETTE.

Ah, Madame !

BLINE.

Qu'y a-t-il ?

TOINETTE.

Votre mari est mort.

BLINE.

Mon mari est mort ?

TOINETTE.

Hlas ! Oui. Le pauvre dfunt est trpass.

BLINE.

Assurment ?

TOINETTE.

Assurment. Personne ne sait encore cet accident-l, et je me suis trouve ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voil tout de son long dans cette chaise.

BLINE.

Le Ciel en soit lou ! Me voil dlivre d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !

TOINETTE.

Je pensais, Madame, qu'il fallt pleurer.

BLINE.

Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? Et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode tout le monde, malpropre, dgotant, sans cesse un lavement ou une mdecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.

TOINETTE.

Voil une belle oraison funbre.

BLINE.

Il faut, Toinette, que tu m'aides excuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta rcompense est sre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cache, jusqu' ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aye pass sans fruit auprs de lui mes plus belles annes. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN, se levant brusquement.

Doucement.

BLINE, surprise et pouvante.

Ahy !

ARGAN.

Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ?

TOINETTE.

Ah, ah ! Le dfunt n'est pas mort.

ARGAN, Bline, qui sort.

Je suis bien aise de voir votre amiti, et d'avoir entendu le beau pangyrique que vous avez fait de moi. Voil un avis au lecteur qui me rendra sage l'avenir, et qui m'empchera de faire bien des choses.

BRALDE, sortant de l'endroit o il tait cach.

H bien ! Mon frre, vous le voyez.

TOINETTE.

Par ma foi ! Je n'aurais jamais cru cela. Mais j'entends votre fille : remettez-vous comme vous tiez, et voyons de quelle manire elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'prouver ; et puisque vous tes en train, vous connatrez par l les sentiments que votre famille a pour vous.

SCNE XIII.
Anglique, Argan, Toinette, Bralde.

TOINETTE, s'crie.

Ciel ! Ah, fcheuse aventure ! Malheureuse journe !

ANGLIQUE.

Qu'as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu ?

TOINETTE.

Hlas ! J'ai de tristes nouvelles vous donner.

ANGLIQUE.

H quoi ?

TOINETTE.

Votre pre est mort.

ANGLIQUE.

Mon pre est mort, Toinette ?

TOINETTE.

Oui ; vous le voyez l. Il vient de mourir tout l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.

ANGLIQUE.

Ciel ! Quelle infortune ! Quelle atteinte cruelle ! Hlas ! Faut-il que je perde mon pre, la seule chose qui me restait au monde ? Et qu'encore, pour un surcrot de dsespoir, je le perde dans un moment o il tait irrit contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver aprs une si grande perte ?

SCNE XIV et dernire.
Clante, Anglique, Argan, Toinette, Bralde.

CLANTE.

Qu'avez-vous donc, belle Anglique ? Et quel malheur pleurez-vous ?

ANGLIQUE.

Hlas ! Je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher et de plus prcieux : je pleure la mort de mon pre.

CLANTE.

Ciel ! Quel accident ! Quel coup inopin ! Hlas ! Aprs la demande que j'avais conjur votre oncle de lui faire pour moi, je venais me prsenter lui, et tcher par mes respects et par mes prires de disposer son coeur vous accorder mes voeux.

ANGLIQUE.

Ah ! Clante, ne parlons plus de rien. Laissons l toutes les penses du mariage. Aprs la perte de mon pre, je ne veux plus tre du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon pre, si j'ai rsist tantt vos volonts, je veux suivre du moins une de vos intentions, et rparer par l le chagrin que je m'accuse de vous avoir donn. Souffrez, mon pre, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous tmoigner mon ressentiment.

ARGAN se lve.

Ah, ma fille !

ANGLIQUE, pouvante.

Ahy !

ARGAN.

Viens. N'aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma vritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.

ANGLIQUE.

Ah ! Quelle surprise agrable, mon pre ! Puisque par un bonheur extrme le Ciel vous redonne mes voeux, souffrez qu'ici je me jette vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'tes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Clante pour poux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en pouser un autre. C'est toute la grce que je vous demande.

CLANTE, se jette genoux.

Eh ! Monsieur, laissez-vous toucher ses prires et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.

BRALDE.

Mon frre, pouvez-vous tenir l contre ?

TOINETTE.

Monsieur, serez-vous insensible tant d'amour ?

ARGAN.

Qu'il se fasse mdecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous mdecin, je vous donne ma fille.

CLANTE.

Trs volontiers, Monsieur : s'il ne tient qu' cela pour tre votre gendre, je me ferai mdecin, apothicaire mme, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Anglique.

BRALDE.

Mais, mon frre, il me vient une pense : faites-vous mdecin vous-mme. La commodit sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.

TOINETTE.

Cela est vrai. Voil le vrai moyen de vous gurir bientt ; et il n'y a point de maladie si ose, que de se jouer la personne d'un mdecin.

ARGAN.

Je pense, mon frre, que vous vous moquez de moi : est-ce que je suis en ge d'tudier ?

BRALDE.

Bon, tudier ! Vous tes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.

ARGAN.

Mais il faut savoir bien parler latin, connatre les maladies, et les remdes qu'il y faut faire.

BRALDE.

En recevant la robe et le bonnet de mdecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez aprs plus habile que vous ne voudrez.

ARGAN.

Quoi ? L'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-l ?

BRALDE.

Oui. L'on n'a qu' parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE.

Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est dj beaucoup, et la barbe fait plus de la moiti d'un mdecin.

CLANTE.

En tout cas, je suis prt tout.

BRALDE.

Voulez-vous que l'affaire se fasse tout l'heure ?

ARGAN.

Comment tout l'heure ?

BRALDE.

Oui, et dans votre maison.

ARGAN.

Dans ma maison ?

BRALDE.

Oui. Je connais une Facult de mes amies, qui viendra tout l'heure en faire la crmonie dans votre salle. Cela ne vous cotera rien.

ARGAN.

Mais moi, que dire, que rpondre ?

BRALDE.

On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par crit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit dcent, je vais les envoyer qurir.

ARGAN.

Allons, voyons cela.

CLANTE.

Que voulez-vous dire, et qu'entendez-vous avec cette Facult de vos amies... ?

TOINETTE.

Quel est donc votre dessein ?

BRALDE.

De nous divertir un peu ce soir. Les comdiens ont fait un petit intermde de la rception d'un mdecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frre y fasse le premier personnage.

ANGLIQUE.

Mais mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon pre.

BRALDE.

Mais, ma nice, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comdie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite prparer toutes choses.

CLANTE, Anglique.

Y consentez-vous ?

ANGLIQUE.

Oui, puisque mon oncle nous conduit.

TROISIME INTERMDE.

C'est une crmonie burlesque d'un homme qu'on fait mdecin en rcit, chant, et danse.

Entre de ballet

Plusieurs tapissiers viennent prparer la salle et placer les bancs en cadence ; ensuite de quoi toute l'assemble (compose de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, celui qui se fait recevoir mdecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs.

CHOEUR des DOCTEURS

Praeses

Savantissimi doctores,

Medicinae professores,

Qui hic assemblati estis,

345   Et vos, altri Messiores,

Sententiarum Facultatis

Fideles executores,

Chirurgiani et apothicari,

Atque tota compania aussi,

350   Salus, honor, et argentum,

Atque bonum appetitum.

Non possum, docti Confreri,

En moi satis admirari

Qualis bona inventio

355   Est medici professio,

Quam hella chosa est, et bene trovata,

Medicina illa benedicta,

Quae suo nomine solo,

Surprenanti miraculo,

360   Depuis si longo tempore,

Facit gogo vivere

Tant de gens omni genere.

Per totam terram videmus

Grandam vogam ubi sumus,

365   Et quod grandes et petiti

Sunt de nobis infatuti.

Totus mundus, currens ad nostros remedios,

Nos regardat sicut Deos ;

Et nostris ordonnanciis

370   Principes et reges soumissos videtis.

Donque il est nostrae sapientiae,

Boni sensus atque prudentiae,

De fortement travaillare

A nos bene conservare

375   In tali credito, voga, et honore,

Et prandere gardam non recevere

In nostro docto corpore

Quam personas capabiles,

Et totas dignas ramplire

380   Has plaas honorabiles.

C'est pour cela que nunc convocati estis :

Et credo quod trovabitis

Dignam matieram medici

In savanti homine que voici,

385   Lequel, in choisis omnibus,

Dono ad interrogandum,

Et fond examinandum

Vostris capacitatibus.

Primus Doctor

390   Si mihi licenciam dat Dominus Praeses,

Et tanti docti Doctores,

Et assistantes illustres,

Trs savanti Bacheliero,

Quem estimo et honoro,

395   Domandabo causam et rationem quare

Opium facit dormire.

Bachelierus

Mihi a docto Doctore

Domandatur causam et rationem quare

400   Opium facit dormire :

A quoi respondeo,

Quia est in eo

Virtus dormitiva,

Cujus est natura

405   Sensus assoupire.

CHORUS.

Bene, bene, bene, bene respondere :

Dignus, dignus est entrare

In nostro docto corpore.

Secundus Doctor

410   Cum permissione Domini Praesidis,

Doctissimae Facultatis,

Et totius his nostris actis

Companiae assistantis,

Domandabo tibi, docte Bacheliere,

415   Quae sunt remedia

Quae in maladia

Ditte hydropisia

Convenit facere.

Bachelierus

420   Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuitta purgare.

CHORUS.

Bene, bene, bene, bene respondere.

Dignus, dignus est entrare

425   In nostro docto corpore.

Tertius Doctor

Si bonum semblatur Domino Praesidi,

Doctissimae Facultati,

Et companiae praesenti,

430   Domandabo tibi, docte Bacheliere,

Quae remedia eticis,

Pulmonicis, atque asmaticis,

Trovas propos facere.

Bachelierus

435   Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuitta purgare.

Bene, bene, bene, bene respondere :

Dignus, dignus est entrare

440   In nostro docto corpore.

Quartus Doctor

Super illas maladias

Doctus Bachelierus dixit maravillas

Mais si non ennuyo Dominum Praesidem,

445   Doctissimam Facultatem,

Et totam honorabilem

Companiam ecoutantem,

Faciam illi unam quaestionem.

De hiero maladus unus

450   Tombavit in meas manus :

Habet grandam fievram cum redoublamentis,

Grandam dolorem capitis,

Et grandum malum au cost,

Cum granda difficultate

455   Et poena de respirare :

Veillas mihi dire,

Docte Bacheliere,

Quid illi facere ?

Bachelierus

460   Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuitta purgare.

Quintus Doctor

Mais si maladia

465   Opiniatria

Non vult se garire,

Quid illi facere ?

Bachelierus

Clysterium donare,

470   Postea seignare,

Ensuitta purgare.

Bene, bene, bene, bene respondere :

Dignus, dignus est entrare

In nostro docto corpore.

475   Praeses

Juras gardare statuta

Per Facultatem praescripta

Cum sensu et jugeamento ?

Bachelierus

480   Juro.

Praeses

Essere, in omnibus,

Consultationibus,

Ancieni aviso,

485   Aut bono,

Aut mauvaiso ?

Bachelierus

Juro.

Praeses

490   De non jamais te servire

De remediis aucunis

Quam de ceux seulement doctae Facultatis,

Maladus dust-il crevare,

Et mori de suo malo ?

495   Bachelierus

Juro.

Praeses

Ego, cum isto boneto

Venerabili et docto,

500   Dono tibi et concedo

Virtutem et puissanciam

Medicandi,

Purgandi,

Seignandi,

505   Perandi,

Taillandi,

Coupandi.

Et occidendi

Impune per totam terram.

Entre de Ballet

Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la rvrence en cadence.

510   Bachelierus

Grandes doctores doctrinae

De la rhubarbe et du sn,

Ce seroit sans douta moi chosa folla,

Inepta et ridicula,

515   Si j'alloibam m'engageare

Vobis louangeas donare,

Et entreprenoibam adjoutare

Des lumieras au soleillo,

Et des toilas au cielo,

520   Des ondas l'Oceano,

Et des rosas au printanno.

Agreate qu'avec uno moto,

Pro toto remercimento,

Rendam gratiam corpori tam docto.

525   Vobis, vobis debeo

Bien plus qu' naturae et qu' patri meo :

Natura et pater meus

Hominem me habent factum ;

Mais vos me, ce qui est bien plus,

530   Avetis factum medicum,

Honor, favor, et gratia

Qui, in hoc corde que voil,

Imprimant ressentimenta

Qui dureront in secula.

535   Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,

Novus Doctor, qui tam bene parlat !

Mille, mille annis et manget et bibat,

Et seignet et tuat !

Entre de Ballet

Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.

Chirurgus

540   Puisse-t-il voir doctas

Suas ordonnancias

Omnium chirurgorum

Et apothiquarum

Remplire boutiquas !

545   Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat

Novus Doctor, qui tam bene parlat !

Mille, mille annis et manget et bibat,

Et seignet et tuat !

Chirurgus

550   Puissent toti anni

Lui essere boni

Et favorabiles,

Et n'habere jamais

Quam pestas, verolas,

555   Fievras, pluresias,

Fluxus de sang, et dyssenterias !

Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat

Novus Doctor, qui tam bene parlat !

Mille, mille annis et manget et bibat,

560   Et seignet et tuat !

Dernire entre de Ballet

 


Notes

[1] Julep : Terme de pharmacie. Potion adoucissante ou calmante dans laquelle il n'entre ni huile, ni substances purgatives, ni poudres ou substances extractives, mais qui est compose simplement d'eau distille et de sirops. [L]

[2] Sn : Nom de petits arbustes de la famille des lgumineuses, qui croissent dans la haute gypte, l'Arabie et la Syrie. Mdicament purgatif qui rsulte du mlange, en diffrentes proportions, des folioles et des gousses, ou follicules de ces arbustes. [L]

[3] Partie : Un mmoire o sont numrs tous les articles faits, fournis ou vendus (vieilli en ce sens). [L]

[4] Carne : angle ou pointe solide, compose de plusieurs superficies inclines l'une vers l'autre. [F]

[5] Aheurter : Se procupper fortement d'une opinion dont on ne nous peut dtromper. [F]

[6] Ebaubie : ou Esbaubi, terme populaire et vieux, qui signifiait la mme chose qu'bahi, mais d'un bahissement accompagn de quelque trouble ou de faiblesse d'esprit. [F]

[7] Les valets sont nomms assez souvent par le nom de leur pays d'origine.

[8] Croquignole : espce de chiquenaude ou de nasarde. C'est un coup qui se donne sur le visage, en lachant avec violence un doigt qu'on a pos sur un autre. [F]

[9] Statue de Memnon : Statue de 14 mtres de haut qui se trouve Louxor en Egypte qui au lever du soleil "parle" ses visiteurs.

[10] "Peau d'ne" est un conte de Charles Perrault, "Le Corbeau et du Renard" est une fable de Jean La Fontaine.

[11] Sortable : Qui est propre, qui convient la personne, ou aux choses. [F]

[12] Embguiner : Se dit figurment en choses spirituelles, des mauvais opinions qui nous enttent, des folles amours qui nous gouvernent, qui matrisent notre esprit. [F]

[13] Mommerie : se dit aussi figurment en morale, de l'hypocrisie, des dguisements, qui font paratre les choses autrement qu'elles ne sont. [F]

[14] Babil : Abondance de paroles sur des choses de nant ou superflue ; un parler continuel et importun. [F]

[15] Lienterie : terme de mdecine. Espce de flux de ventre qui provenant d'une intemprie du ventricule, et qui consiste en une trop htive jection des viandes avant qu'elles soient digres, lorsqu'elle sortent de mme qu'on les a prises. Ainsi c'est une maladie de l'estomac et non pas de l'intestin (...). [F]

[16] Dysenterie : Terme de mdecine. C'est proprement un flux de ventre sanguinolant, provenant de l'ulcration des intestins.

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