MÉLICERTE

COMÉDIE PASTORALE HÉROÏQUE

1666

Molière

Représenté pour la première fois le 2 décembre 1666 au Château de Saint-Germain-en-Laye.

Version du texte du 28/09/2013 à 09:37:07.

ACTEURS

ACANTE, amant de Daphné.

TYRÈNE, amant d'Éroxène.

DAPHNÉ, bergère.

ÉROXÈNE, bergère.

LYCARSYS, pâtre, cru père de Myrtil.

MYRTIL, amant de Mélicerte.

MÉLICERTE, nymphe ou bergère, amante de Myrtil.

CORINNE, confidente de Mélicerte.

NICANDRE, berger.

MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte.

La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Tyrène, Daphné, Acante, Éroxène.

ACANTE.

Ah ! Charmante Daphné !

TYRÈNE.

Trop aimable Éroxène.

DAPHNÉ.

Acante, laisse-moi.

EROXÈNE.

Ne me suis point, Tyrène.

ACANTE.

Pourquoi me chasses-tu ?

TYRÈNE.

Pourquoi fuis-tu mes pas ?

DAPHNÉ.

Tu me plais loin de moi.

EROXÈNE.

Je m'aime où tu n'es pas.

ACANTE.

5   Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle ?

TYRÈNE.

Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle ?

DAPHNÉ.

Ne cesseras-tu point tes inutiles voeux ?

EROXÈNE.

Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux ?

ACANTE.

Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine.

TYRÈNE.

10   Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.

DAPHNÉ.

Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu.

EROXÈNE.

Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.

ACANTE.

Hé bien ! En m'éloignant je te vais satisfaire.

TYRÈNE.

Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire.

ACANTE.

15   Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux

Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux.

TYRÈNE.

Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine,

Et sache d'où pour moi procède tant de haine.

SCÈNE II.
Daphné, Éroxène.

EROXÈNE.

Acante a du mérite, et t'aime tendrement :

20   D'où vient que tu lui fais un si dur traitement ?

DAPHNÉ.

Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes :

D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ?

EROXÈNE.

Puisque j'ai fait ici la demande avant toi,

La raison te condamne à répondre avant moi.

DAPHNÉ.

25   Pour tous les soins d'Acante on me voit inflexible,

Parce qu'à d'autres voeux je me trouve sensible.

EROXÈNE.

Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur,

Parce qu'un autre choix est maître de mon coeur.

DAPHNÉ.

Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire ?

EROXÈNE.

30   Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère.

DAPHNÉ.

Sans te nommer celui qu'amour m'a fait choisir,

Je puis facilement contenter ton désir,

Et de la main d'Atys, ce peintre inimitable,

J'en garde dans ma poche un portrait admirable,

35   Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,

Qu'il est sûr que tes yeux le connaîtront d'abord.

EROXÈNE.

Je puis te contenter par une même voie,

Et payer ton secret en pareille monnaie :

J'ai de la main aussi de ce peintre fameux,

40   En aimable portrait de l'objet de mes voeux,

Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême,

Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.

DAPHNÉ.

La boîte que le peintre a fait faire pour moi

Est tout à fait semblable à celle que je vois.

EROXÈNE.

45   Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble,

Et certes il faut qu'Atys les ait fait faire ensemble.

DAPHNÉ.

Faisons en même temps, par un peu de couleurs,

Confidence à nos yeux du secret de nos coeurs.

EROXÈNE.

Voyons à qui plus vite entendra ce langage,

50   Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.

DAPHNÉ.

La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien :

Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.

EROXÈNE.

Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose.

DAPHNÉ.

Donne. De cette erreur ta rêverie est cause.

EROXÈNE.

55   Que veut dire ceci ? Nous nous jouons, je crois :

Tu fais de ces portraits même chose que moi.

DAPHNÉ.

Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre.

EROXÈNE.

Voici le vrai moyen de ne se point méprendre.

DAPHNÉ.

De mes sens prévenus est-ce une illusion ?

EROXÈNE.

60   Mon âme sur mes yeux fait-elle impression ?

DAPHNÉ.

Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage.

EROXÈNE.

De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.

DAPHNÉ.

C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux.

EROXÈNE.

C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes voeux.

DAPHNÉ.

65   Je venais aujourd'hui te prier de lui dire

Les soins que pour son sort son mérite m'inspire.

EROXÈNE.

Je venais te chercher pour servir mon ardeur,

Dans le dessein que j'ai de m'assurer son coeur.

DAPHNÉ.

Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante ?

EROXÈNE.

70   L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente ?

DAPHNÉ.

Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer,

Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.

EROXÈNE.

Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse,

Et Diane, sans honte, en serait amoureuse.

DAPHNÉ.

75   Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui,

Et si j'avais cent coeurs, ils seraient tous pour lui.

EROXÈNE.

Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître ;

Et si j'avais un sceptre, il en serait le maître.

DAPHNÉ.

Ce serait donc en vain qu'à chacune, en ce jour,

80   On nous voudrait du sein arracher cet amour :

Nos âmes dans leurs voeux sont trop bien affermies.

Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies ;

Et puisque, en même temps, pour le même sujet,

Nous avons toutes deux formé même projet,

85   Mettons dans ce débat la franchise en usage,

Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage,

Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis

Des tendres sentiments où nous jette son fils.

EROXÈNE.

J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte,

90   Comme un tel fils est né d'un père de la sorte ;

Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux

Feraient croire qu'il est issu du sang des dieux ;

Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père,

Allons lui de nos coeurs découvrir le mystère,

95   Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux

Décide par son choix ce combat de nos voeux.

DAPHNÉ.

Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre ;

Ils pourront le quitter : cachons-nous pour attendre.

SCÈNE III.
Lycarsis, Mopse, Nicandre.

NICANDRE.

Dis-nous donc ta nouvelle.

LYCARSIS.

Ah ! Que vous me pressez !

100   Cela ne se dit pas comme vous le pensez.

MOPSE.

Que de sottes façons, et que de badinage !

Ménalque pour chanter n'en fait pas davantage.

LYCARSIS.

Parmi les curieux des affaires d'état,

Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat.

105   Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance,

Et jouir quelque temps de votre impatience.

NICANDRE.

Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux ?

MOPSE.

Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux ?

NICANDRE.

De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.

LYCARSIS.

110   Priez-moi donc tous deux de la bonne manière,

Et me dites chacun quel don vous me ferez,

Pour obtenir de moi ce que vous désirez.

MOPSE.

La peste soit du fat ! Laissons-le là, Nicandre.

Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre ;

115   Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger ;

Et ne l'écouter pas est le faire enrager.

LYCARSIS.

Eh !

NICANDRE.

Te voilà puni de tes façons de faire.

LYCARSIS.

Je m'en vais vous le dire, écoutez.

MOPSE.

Point d'affaire.

LYCARSIS.

Quoi ? Vous ne voulez pas m'entendre ?

NICANDRE.

Non.

LYCARSIS.

Eh bien !

120   Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.

MOPSE.

Soit.

LYCARSIS.

Vous ne saurez pas qu'avec magnificence

Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence ;

Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour ;

Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour ;

125   Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue,

Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.

NICANDRE.

Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir.

LYCARSIS.

Je vis cent choses là ravissantes à voir.

Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête,

130   Sont brillants et parés comme au jour d'une fête ;

Ils surprennent la vue ; et nos prés au printemps,

Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatants.

Pour le prince, entre tous sans peine on le remarque ;

Et d'une stade loin il sent son grand monarque ;

135   Dans toute sa personne il a je ne sais quoi

Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi ;

Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde,

Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde.

On ne croirait jamais comme de toutes parts

140   Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards :

Ce sont autour de lui confusions plaisantes ;

Et l'on dirait d'un tas de mouches reluisantes

Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.

Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel ;

145   Et la fête de Pan, parmi nous si chérie,

Auprès de ce spectacle est une gueuserie.

Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien,

Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.

MOPSE.

Et nous ne te voulons aucunement entendre.

LYCARSIS.

150   Allez vous promener.

MOPSE.

  Va-t'en te faire pendre.

SCÈNE IV.
Éroxène, Daphné, Lycarsis.

LYCARSIS.

C'est de cette façon que l'on punit les gens,

Quand ils font les benêts et les impertinents.

DAPHNÉ.

Le ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines !

EROXÈNE.

Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines !

LYCARSIS.

155   Et le grand Pan vous donne à chacune un époux

Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous !

DAPHNÉ.

Ah ! Lycarsis, nos voeux à même but aspirent.

EROXÈNE.

C'est pour le même objet que nos deux coeurs soupirent.

DAPHNÉ.

Et l'amour, cet enfant qui cause nos langueurs,

160   A pris chez vous le trait dont il blesse nos coeurs.

EROXÈNE.

Et nous venons ici chercher votre alliance,

Et voir qui de nous deux aura la préférence.

LYCARSIS.

Nymphes...

DAPHNÉ.

Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.

LYCARSIS.

Je suis...

EROXÈNE.

À ce bonheur tendent tous nos désirs.

DAPHNÉ.

165   C'est un peu librement expliquer sa pensée.

LYCARSIS.

Pourquoi ?

EROXÈNE.

La bienséance y semble un peu blessée.

LYCARSIS.

Ah ! Point.

DAPHNÉ.

Mais quand le coeur brûle d'un noble feu,

On peut sans nulle honte en faire un libre aveu.

LYCARSIS.

Je...

EROXÈNE.

Cette liberté nous peut être permise,

170   Et du choix de nos coeurs la beauté l'autorise.

LYCARSIS.

C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.

EROXÈNE.

Non, non, n'affectez point de modestie ici.

DAPHNÉ.

Enfin tout notre bien est en votre puissance.

EROXÈNE.

C'est de vous que dépend notre unique espérance.

DAPHNÉ.

175   Trouverons-nous en vous quelques difficultés ?

LYCARSIS.

Ah !

EROXÈNE.

Nos voeux, dites-moi, seront-ils rejetés ?

LYCARSIS.

Non : j'ai reçu du ciel une âme peu cruelle ;

Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle

Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité,

180   Et je ne suis point homme à garder de fierté.

DAPHNÉ.

Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.

EROXÈNE.

Et souffrez que son choix règle notre querelle.

LYCARSIS.

Myrtil ?

DAPHNÉ.

Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.

EROXÈNE.

De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons ?

LYCARSIS.

185   Je ne sais ; mais Myrtil n'est guère dans un âge

Qui soit propre à ranger au joug du mariage.

DAPHNÉ.

Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux ;

Et l'on veut s'engager un bien si précieux,

Prévenir d'autres coeurs, et braver la fortune

190   Sous les fermes liens d'une chaîne commune.

EROXÈNE.

Comme par son esprit et ses autres brillants

Il rompt l'ordre commun et devance le temps,

Notre flamme pour lui veut en faire de même,

Et régler tous ses voeux sur son mérite extrême.

LYCARSIS.

195   Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois ;

Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois,

Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie

De lui remplir l'esprit de sa philosophie,

Sur de certains discours l'a rendu si profond,

200   Que, tout grand que je suis, souvent il me confond.

Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance,

Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.

DAPHNÉ.

Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour,

Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour ;

205   Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte

Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.

EROXÈNE.

Ils pourraient bien s'aimer ; et je vois...

LYCARSIS.

Franc abus.

Pour elle, passe encore : elle a deux ans de plus ;

Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance.

210   Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense,

Et les petits désirs de se voir ajusté

Ainsi que les bergers de haute qualité.

DAPHNÉ.

Enfin nous désirons par le noeud d'hyménée

Attacher sa fortune à notre destinée.

EROXÈNE.

215   Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur,

Nous assurer de loin l'empire de son coeur.

LYCARSIS.

Je m'en tiens honoré autant qu'on saurait croire.

Je suis un pauvre pâtre ; et ce m'est trop de gloire

Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays

220   Disputent à se faire un époux de mon fils.

Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute,

Je consens que son choix règle votre dispute ;

Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt,

Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît.

225   C'est toujours même sang, et presque même chose.

Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose.

Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement,

Et voilà ses amours et son attachement.

SCÈNE V.
Myrtil, Lycarsis, Éroxène, Daphné.

MYRTIL.

Innocente petite bête,

230   Qui contre ce qui vous arrête

Vous débattez tant à mes yeux,

De votre liberté ne plaignez point la perte :

Votre destin est glorieux,

Je vous ai pris pour Mélicerte.

235   Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,

Et de vous mettre en son sein

Elle vous fera la grâce.

Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau ?

Et qui des rois, hélas ! Heureux petit moineau,

240   Ne voudrait être en votre place ?

LYCARSIS.

Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux :

Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux.

Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent,

Et, tout jeune, déjà pour époux te demandent.

245   Je dois, par un hymen, t'engager à leurs voeux,

Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux.

MYRTIL.

Ces nymphes...

LYCARSIS.

Oui. Des deux tu peux en choisir une :

Vois quel est ton bonheur, et bénis la fortune.

MYRTIL.

Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur,

250   S'il n'est aucunement souhaité de mon coeur ?

LYCARSIS.

Enfin qu'on le reçoive, et que, sans le confondre,

À l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre.

EROXÈNE.

Malgré cette fierté qui règne parmi nous,

Deux nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous ;

255   Et de vos qualités les merveilles écloses

Font que nous renversons ici l'ordre des choses.

DAPHNÉ.

Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur,

Consulter sur ce choix vos yeux et votre coeur ;

Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages

260   Par un récit paré de tous nos avantages.

MYRTIL.

C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend ;

Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand.

À vos rares bontés il faut que je m'oppose ;

Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose ;

265   Et je serais fâché, quels qu'en soient les appas,

Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.

EROXÈNE.

Contentez nos désirs, quoi qu'on en puisse croire,

Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.

DAPHNÉ.

Non, ne descendez point dans ces humilités,

270   Et laissez-nous juger ce que vous méritez.

MYRTIL.

Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente,

Et peut seul empêcher que mon coeur vous contente.

Le moyen de choisir de deux grandes beautés,

Égales en naissance et rares qualités ?

275   Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable,

Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.

EROXÈNE.

Mais en faisant refus de répondre à nos voeux,

Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.

DAPHNÉ.

Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre,

280   Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.

MYRTIL.

Eh bien ! Si ces raisons ne vous satisfont pas,

Celle-ci le fera : j'aime d'autres appas ;

Et je sens bien qu'un coeur qu'un bel objet engage

Est insensible et sourd à tout autre avantage.

LYCARSIS.

285   Comment donc ? Qu'est-ce ci ? Qui l'eût pu présumer ?

Et savez-vous, morveux, ce que c'est que d'aimer ?

MYRTIL.

Sans savoir ce que c'est, mon coeur a su le faire.

LYCARSIS.

Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire.

MYRTIL.

Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît,

290   Me faire un coeur sensible et tendre comme il est.

LYCARSIS.

Mais ce coeur que j'ai fait me doit obéissance.

MYRTIL.

Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance.

LYCARSIS.

Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.

MYRTIL.

Que n'empêchiez-vous donc que l'on pût le charmer ?

LYCARSIS.

295   Eh bien ! Je vous défends que cela continue.

MYRTIL.

La défense, j'ai peur, sera trop tard venue.

LYCARSIS.

Quoi ? Les pères n'ont pas des droits supérieurs ?

MYRTIL.

Les dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les coeurs.

LYCARSIS.

Les dieux... Paix, petit sot ! Cette philosophie

300   Me...

DAPHNÉ.

  Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.

LYCARSIS.

Non : je veux qu'il se donne à l'une pour époux,

Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous :

Ah ! Ah ! Je vous ferai sentir que je suis père.

DAPHNÉ.

Traitons, de grâce, ici les choses sans colère.

EROXÈNE.

305   Peut-on savoir de vous cet objet si charmant

Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant ?

MYRTIL.

Mélicerte, madame. Elle en peut faire d'autres.

EROXÈNE.

Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres ?

DAPHNÉ.

Le choix d'elle et de nous est assez inégal.

MYRTIL.

310   Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal :

Daignez considérer, de grâce, que je l'aime,

Et ne me jetez point dans un désordre extrême.

Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits,

Elle n'a point de part au crime que je fais :

315   C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense.

Il est vrai, d'elle à vous je sais la différence ;

Mais par sa destinée on se trouve enchaîné ;

Et je sens bien enfin que le ciel m'a donné

Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable,

320   Pour elle tout l'amour dont une âme est capable.

Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir,

Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.

Si vous parlez, mon coeur appréhende d'entendre

Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre ;

325   Et pour me dérober à de semblables coups,

Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous.

LYCARSIS.

Myrtil, holà ! Myrtil ! Veux-tu revenir, traître ?

Il fuit ; mais on verra qui de nous est le maître.

Ne vous effrayez point de tous ces vains transports :

330   Vous l'aurez pour époux ; j'en réponds corps pour corps.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Mélicerte, Corinne.

MÉLICERTE.

Ah ! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle,

Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle.

CORINNE.

Oui.

MÉLICERTE.

Que les qualités dont Myrtil est orné

Ont su toucher d'amour Éroxène et Daphné ?

CORINNE.

335   Oui.

MÉLICERTE.

  Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande,

Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande ?

Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein

De passer, dès cette heure, à recevoir sa main ?

Ah ! Que tes mots ont peine à sortir de ta bouche !

340   Et que c'est faiblement que mon souci te touche !

CORINNE.

Mais quoi ? Que voulez-vous ? C'est là la vérité,

Et vous redites tout comme je l'ai conté.

MÉLICERTE.

Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire ?

CORINNE.

Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.

MÉLICERTE.

345   Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur,

Qu'avec ce mot, hélas ! Tu me perces le coeur ?

CORINNE.

Comment ?

MÉLICERTE.

Me mettre aux yeux que le sort implacable

Auprès d'elles me rend trop peu considérable,

Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer,

350   N'est-ce pas une idée à me désespérer ?

CORINNE.

Mais quoi ? Je vous réponds, et dis ce que je pense.

MÉLICERTE.

Ah ! Tu me fais mourir par ton indifférence.

Mais dis, quels sentiments Myrtil a-t-il fait voir ?

CORINNE.

Je ne sais.

MÉLICERTE.

Et c'est là ce qu'il fallait savoir,

355   Cruelle !

CORINNE.

  En vérité, je ne sais comment faire,

Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire.

MÉLICERTE.

C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements

D'un coeur, hélas ! Rempli de tendres sentiments.

Va-t'en : laisse-moi seule en cette solitude

360   Passer quelques moments de mon inquiétude.

SCÈNE II.

MÉLICERTE.

Vous le voyez, mon coeur, ce que c'est que d'aimer,

Et Bélise avait su trop bien m'en informer.

Cette charmante mère, avant sa destinée,

Me disait une fois, sur le bord du Pénée :

365   « Ma fille, songe à toi : l'amour aux jeunes coeurs

Se présente toujours entouré de douceurs ;

D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables ;

Mais il traîne après lui des troubles effroyables ;

Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix,

370   Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits. »

De ces leçons, mon coeur, je m'étais souvenue ;

Et quand Myrtil venait à s'offrir à ma vue,

Qu'il jouait avec moi, qu'il me rendait des soins,

Je vous disais toujours de vous y plaire moins.

375   Vous ne me crûtes point ; et votre complaisance

Se vit bientôt changée en trop de bienveillance ;

Dans ce naissant amour qui flattait vos désirs,

Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs :

Cependant vous voyez la cruelle disgrâce

380   Dont, en ce triste jour, le destin vous menace,

Et la peine mortelle où vous voilà réduit !

Ah, mon coeur ! Ah, mon coeur ! Je vous l'avais bien dit.

Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte :

Voici...

SCÈNE III.
Myrtil, Mélicerte.

MYRTIL.

J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte,

385   Un petit prisonnier que je garde pour vous,

Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux :

C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême

Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même.

Le présent n'est pas grand ; mais les divinités

390   Ne jettent leurs regards que sur les volontés :

C'est le coeur qui fait tout ; et jamais la richesse

Des présents que... Mais, ciel ! D'où vient cette tristesse ?

Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin

Serait dans vos beaux yeux répandu ce matin !

395   Vous ne répondez point ? Et ce morne silence

Redouble encor ma peine et mon impatience.

Parlez : de quel ennui ressentez-vous les coups ?

Qu'est-ce donc ?

MÉLICERTE.

Ce n'est rien.

MYRTIL.

Ce n'est rien, dites-vous ?

Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes :

400   Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes ?

Ah ! Ne me faites point un secret dont je meurs,

Et m'expliquez, hélas ! Ce que disent ces pleurs.

MÉLICERTE.

Rien ne me servirait de vous le faire entendre.

MYRTIL.

Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre ?

405   Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui,

De vouloir me voler ma part de votre ennui ?

Ah ! Ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire.

MÉLICERTE.

Hé bien, Myrtil, hé bien ! Il faut donc vous le dire :

J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous,

410   Éroxène et Daphné vous veulent pour époux ;

Et je vous avouerai que j'ai cette faiblesse

De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse,

Sans accuser du sort la rigoureuse loi,

Qui les rend dans leurs voeux préférables à moi.

MYRTIL.

415   Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse !

Vous pouvez soupçonner mon amour de faiblesse,

Et croire qu'engagé par des charmes si doux,

Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous ?

Que je puisse accepter une autre main offerte ?

420   Hé ! Que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte,

Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur,

Et faire un jugement si mauvais de mon coeur ?

Quoi ? Faut-il que de lui vous ayez quelque crainte ?

Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte ;

425   Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas !

Si vous êtes si prête à ne le croire pas ?

MÉLICERTE.

Je pourrais moins, Myrtil, redouter ces rivales,

Si les choses étaient de part et d'autre égales,

Et dans un rang pareil j'oserais espérer

430   Que peut-être l'amour me ferait préférer ;

Mais l'inégalité de bien et de naissance,

Qui peut d'elles à moi faire la différence...

MYRTIL.

Ah ! Leur rang de mon coeur ne viendra point à bout,

Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout.

435   Je vous aime, il suffit ; et dans votre personne

Je vois rang, biens, trésors, états, sceptres, couronne ;

Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir,

Je n'y changerais pas le bien de vous avoir.

C'est une vérité toute sincère et pure,

440   Et pouvoir en douter est me faire une injure.

MÉLICERTE.

Hé bien ! Je crois, Myrtil, puisque vous le voulez,

Que vos voeux par leur rang ne sont point ébranlés ;

Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles,

Votre coeur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles.

445   Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix :

Votre père, Myrtil, réglera votre choix ;

Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère,

Pour préférer à tout une simple bergère.

MYRTIL.

Non, chère Mélicerte, il n'est père ni dieux

450   Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux ;

Et toujours de mes voeux reine comme vous êtes...

MÉLICERTE.

Ah ! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites :

N'allez point présenter un espoir à mon coeur,

Qu'il recevrait peut-être avec trop de douceur,

455   Et qui, tombant après comme un éclair qui passe,

Me rendrait plus cruel le coup de ma disgrâce.

MYRTIL.

Quoi ? Faut-il des serments appeler le secours,

Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours ?

Que vous vous faites tort par de telles alarmes,

460   Et connaissez bien peu le pouvoir de vos charmes !

Hé bien ! Puisqu'il le faut, je jure par les dieux,

Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux,

Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne.

Recevez-en ici la foi que je vous donne,

465   Et souffrez que ma bouche avec ravissement

Sur cette belle main en signe le serment.

MÉLICERTE.

Ah ! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.

MYRTIL.

Est-il rien... ? Mais, ô ciel ! On vient troubler ma joie.

SCÈNE IV.
Lycarsis, Myrtil, Mélicerte.

LYCARSIS.

Ne vous contraignez pas pour moi.

MÉLICERTE.

Quel sort fâcheux !

LYCARSIS.

470   Cela ne va pas mal : continuez tous deux.

Peste ! Mon petit fils, que vous avez l'air tendre,

Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre !

Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila,

Dans sa philosophie appris ces choses-là ?

475   Et vous, qui lui donnez de si douce manière

Votre main à baiser, la gentille bergère,

L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs,

Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs ?

MYRTIL.

Ah ! Quittez de ces mots l'outrageante bassesse,

480   Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.

LYCARSIS.

Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés...

MYRTIL.

Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.

À du respect pour vous la naissance m'engage ;

Mais je saurai sur moi pour punir de l'outrage.

485   Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes voeux,

Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux,

Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,

Au milieu de mon sein vous chercher un supplice,

Et par mon sang versé lui marquer promptement

490   L'éclatant désaveu de votre emportement.

MÉLICERTE.

Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,

Et que mon dessein soit de séduire son âme.

S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien,

C'est de son mouvement : je ne l'y force en rien.

495   Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre

De répondre à ses voeux d'une ardeur assez tendre :

Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer ;

Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer ;

Et pour vous arracher toute injuste créance,

500   Je vous promets ici d'éviter sa présence,

De faire place au choix où vous vous résoudrez,

Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez.

SCÈNE V.
Lycarsis, Myrtil.

MYRTIL.

Eh bien ! Vous triomphez avec cette retraite,

Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite ;

505   Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez,

Que vous serez trompé dans ce que vous pensez,

Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,

Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.

LYCARSIS.

Comment ? à quel orgueil, fripon, vous vois-je aller ?

510   Est-ce de la façon que l'on me doit parler ?

MYRTIL.

Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage :

Pour rentrer au devoir, je change de langage,

Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux,

Et par tout ce qui peut vous être précieux,

515   De ne vous point servir, dans cette conjoncture,

Des fiers droits que sur moi vous donne la nature :

Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.

Le jour est un présent que j'ai reçu de vous ;

Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,

520   Si vous me l'allez rendre, hélas ! Insupportable ?

Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux :

Sans ses divins appas rien ne m'est précieux ;

Ils font tout mon bonheur et toute mon envie ;

Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.

LYCARSIS.

525   Aux douleurs de son âme il me fait prendre part.

Qui l'aurait jamais cru de ce petit pendart ?

Quel amour ! Quels transports ! Quels discours pour son âge !

J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.

MYRTIL.

Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir ?

530   Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'obéir.

LYCARSIS.

Je ne puis plus tenir : il m'arrache des larmes,

Et ces tendres propos me font rendre les armes.

MYRTIL.

Que si dans votre coeur un reste d'amitié

Vous peut de mon destin donner quelque pitié,

535   Accordez Mélicerte à mon ardente envie,

Et vous ferez bien plus que me donner la vie.

LYCARSIS.

Lève-toi.

MYRTIL.

Serez-vous sensible à mes soupirs ?

LYCARSIS.

Oui.

MYRTIL.

J'obtiendrai de vous l'objet de mes désirs ?

LYCARSIS.

Oui.

MYRTIL.

Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige

540   À me donner sa main ?

LYCARSIS.

  Oui. Lève-toi, te dis-je.

MYRTIL.

Ô père, le meilleur qui jamais ait été,

Que je baise vos mains après tant de bonté !

LYCARSIS.

Ah ! Que pour ses enfants un père a de faiblesse !

Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse ?

545   Et ne se sent-on pas certains mouvements doux,

Quand on vient à songer que cela sort de vous ?

MYRTIL.

Me tiendrez-vous au moins la parole avancée ?

Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée ?

LYCARSIS.

Non.

MYRTIL.

Me permettez-vous de vous désobéir,

550   Si de ces sentiments on vous fait revenir ?

Prononcez le mot.

LYCARSIS.

Oui. Ha, nature, nature !

Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture

De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez.

MYRTIL.

Ah ! Que ne dois-je point à vos rares bontés !

555   Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte !

Je n'accepterais pas une couronne offerte,

Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter

Ce merveilleux succès qui la doit contenter.

SCÈNE VI.
Acante, Tyrène, Myrtil

ACANTE.

Ah ! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes

560   Qui nous ont préparé des matières de larmes,

Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs,

De ce que nous aimons nous enlève les coeurs.

TYRÈNE.

Peut-on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles

Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles,

565   Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux

Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos voeux ?

ACANTE.

Ne faites point languir deux amants davantage,

Et nous dites quel sort votre coeur nous partage.

TYRÈNE.

Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants,

570   En mourir tout d'un coup, que traîner si longtemps.

MYRTIL.

Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme :

La belle Mélicerte a captivé mon âme ;

Auprès de cet objet mon sort est assez doux,

Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous ;

575   Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre,

Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.

ACANTE.

Ah ! Myrtil, se peut-il que deux tristes amants... ?

TYRÈNE.

Est-il vrai que le ciel, sensible à nos tourments... ?

MYRTIL.

Oui, content de mes fers comme d'une victoire,

580   Je me suis excusé de ce choix plein de gloire ;

J'ai de mon père encor changé les volontés,

Et l'ai fait consentir à mes félicités.

ACANTE.

Ah ! Que cette aventure est un charmant miracle,

Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle !

TYRÈNE.

585   Elle peut renvoyer ces nymphes à nos voeux,

Et nous donner moyen d'être contents tous deux.

SCÈNE VII.
Nicandre, Myrtil, Acante, Tyrène.

NICANDRE.

Savez-vous en quel lieu Mélicerte est cachée ?

MYRTIL.

Comment ?

NICANDRE.

En diligence elle est partout cherchée.

MYRTIL.

Et pourquoi ?

NICANDRE.

Nous allons perdre cette beauté.

590   C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté :

Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.

MYRTIL.

Ô ciel ! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.

NICANDRE.

Ce sont des incidents grands et mystérieux.

Oui, le roi vient chercher Mélicerte en ces lieux ;

595   Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise, sa mère,

Dont tout Tempé croyait que Mopse était le frère...

Mais je me suis chargé de la chercher partout :

Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout.

MYRTIL.

Ah, dieux ! Quelle rigueur ! Hé ! Nicandre, Nicandre !

ACANTE.

600   Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.

 


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